7

Angela


Difficile de ne pas rire en voyant Braun recroquevillé dans ma voiture. Même avec le siège passager reculé au maximum, il devait se tasser pour ne pas se cogner la tête, ses genoux remontaient pratiquement dans son nez.

— On est presque arrivés, lui dis-je en descendant la rue principale en direction de la plage la plus proche.

Il répondit par un grognement.

Ce n'était pas le week-end, il n'y avait par conséquent pas trop de monde. Je conduisais habituellement avec la musique à fond mais je la baissai pour qu'elle ne soit pas trop distrayante. Braun n'aimait pas vraiment les chansons terriennes vu son regard lorsqu'il était monté dans ma voiture l'autre jour.

Mon portable sonna, indiquant l'arrivée d'un message.

— Tu peux répondre ? Je lui montrai la tablette centrale où j'avais posé mon téléphone. Il avait trouvé la Terre primitive par rapport à l'espace, je supposais qu'il comprendrait le fonctionnement d'un simple téléphone portable.

Il le prit et le tripota pendant une seconde. Je mis mon clignotant, me déportai sur la voie de gauche et m'arrêtai au feu.

J'orientai l'écran vers moi et dis :

—Je ne connais pas cet animal.

— Merde, marmonnai-je en regardant la photo. C'est Howard.

— C'est quoi cet animal ? Un Howard ?

Je jetai un œil au feu rouge et poussai un soupir de soulagement lorsqu'il passa au vert. Au lieu de tourner dans la rue secondaire qui menait vers la plage, je fis demi-tour pour revenir dans la direction que nous venions d'emprunter.

— C'est un alligator qui aime se promener dans le jardin de mon grand-père. Papy l'a baptisé Howard.

Je m'arrêtai sur le parking d'un centre commercial et garai la voiture. Je n'utilisais jamais mon portable en conduisant, et l'affaire demandait un minimum de temps.

— On n'est pas à la plage. Braun tournait sa tête de gauche à droite pour essayer d'apercevoir la mer.

— Ouais, désolée. Je dois passer un coup de fil.

Je fis défiler l'écran plusieurs fois et appuyai sur le nom de mon grand-père.

— Bonjour.

— Papy, rentre à la maison. D'après la photo qu'il avait envoyée, mon grand-père se trouvait de toute évidence dans le jardin avec Howard. Je ne savais pas si Howard était un alligator mâle ou femelle, mais depuis quelques années, il sortait du marais pour venir jusque dans le jardin de Papy.

— Il est inoffensif.

— C'est un animal sauvage.

Braun me regarda pendant que je parlais.

— ll aime le bœuf séché.

Mon portable sonna, je l'écartai de mon oreille et mon doigt glissa sur l'écran pour lire le texto. Ma mère. J'avais créé un groupe entre moi, Papy et mes parents pour pouvoir communiquer facilement. Papy n'avait aucun problème à envoyer des SMS ou prendre des photos et les partager avec nous trois via son téléphone. Je n'avais pas vu de photo d'Howard depuis un moment. D'habitude, Papy envoyait une photo de son dîner ou un joli lever de soleil, ou même un courrier indésirable indiquant qu'il avait gagné dix millions de dollars.

Papy avait envoyé la photo de son alligator préféré sur le groupe de discussion, je n'étais donc pas la seule à l'avoir vue.


Maman : J'attends au magasin de bricolage que la peinture soit mélangée. Vas-y. Éloigne ton grand-père et ce bœuf séché d'Howard !


Je soupirai en réalisant que Maman avait eu exactement le même problème par le passé et savait pour le grignotage. Je collai le téléphone à mon oreille.

— Papy, s'il te plaît, rentre à l'intérieur jusqu'à ce qu'il soit parti.

— On se tient compagnie. Je lui ai manqué durant mon absence.

Mon grand-père était resté quelques jours à l'hôpital, il supportait mal la chimio, mais il était rentré à la maison depuis une semaine maintenant. Je passai une main sur mon visage et jetai un coup d'œil à Braun.

— Tu veux voir un alligator ?

Il haussa les sourcils.

— Tu es avec quelqu'un ? demanda Papy.

— Oui.

— Je veux voir l'alligator nommé Howard, affirma Braun.

— Un homme ?

Papy avait peut-être des problèmes de santé mais son audition était parfaite.

Je regardai Braun. Était-ce un homme ? C'était un homme, pas de doute possible. J'en avais eu confirmation.

— Oui, dis-je sans entrer dans les détails au sujet des Atlans pendant une conversation téléphonique.

— Tu vas me le présenter ?

Je regardai de nouveau Braun. Avoir une aventure avec un mec, un extraterrestre, un homme, était une chose. L'emmener rencontrer sa famille alors qu'on se connaissait depuis deux jours à peine en était une autre. Je n'avais pas vraiment le choix. Papy avait survécu à une guerre et se battait vaillamment contre le cancer. Je ne voulais pas qu'il sorte et se fasse dévorer par un alligator.

— Dans quinze minutes environ.

— Super, prends un peu plus de viande séchée en chemin. Papy mit fin à l'appel, je posai mon portable sur la console, mais il sonna de nouveau et je le repris pour découvrir un nouveau texto.


Maman : Dis-moi que tu es en route pour t'occuper de l'alligator.


Je soupirai et répondis que j'allais m'en occuper.

— Qu'est-ce qui te dérange ? demanda Braun pendant que je tapais la réponse.

— Rien, répondis-je, sans lever les yeux. C'est ma mère, elle a vu la photo et s'inquiète.

— Ta famille est prévenante.

Mes pouces s'arrêtèrent sur l'écran et je jetai un coup d'œil à Braun. Avait-il une famille ? Je n'en avais aucune idée. Il vivait sur la Colonie, et d'après les dires, uniquement c’était un endroit réservé aux combattants, pas pour leurs familles. Bon sang, j'avais appris que les gens partaient vivre là-bas parce qu'ils étaient rejetés par leur peuple. Quelle injustice.

— Je sais, répondis-je en appuyant sur 'Envoyer'. J'ai promis à ma mère que nous nous occuperons d'Howard et que nous empêcherons Papy de lui donner de la viande séchée.

Braun acquiesça.

— Excellent. Je veux voir cette créature et rencontrer ton grand-père. Et goûter ce bœuf séché, s'il est bon.

Même fenêtres baissées, il faisait chaud dans la voiture puisque nous ne bougions pas. Si j'étais en surchauffe, alors Braun devait se liquéfier, bien qu'aucune goutte de sueur ne perle sur son front.

Je déboitai à nouveau et me remis dans la circulation tout en essayant de comprendre le mec à côté de moi. Il aimait les chats. Il ne redoutait pas de rencontrer ma famille. Il ne se plaignait pas de se retrouver coincé dans ma voiture. Il voulait manger quelque chose destiné à un alligator. C'était quoi son problème ? Je passai le trajet à me poser la question, mais je n'avais toujours pas trouvé la réponse une fois arrivés devant chez Papy.

Braun se leva et s'étira alors que je faisais le tour de la voiture pour le rejoindre.

— Tu m'en dis un peu plus ? me demanda-t-il.

— Grandes dents. Petites jambes. Court vite.

Il écarquilla les yeux, visiblement surpris.

—Ton grand-père est comme ça ?

Je clignai des yeux, perplexe, avant d'éclater de rire.

— Non, l'alligator. Ce sont des créatures préhistoriques. Ils ont des mâchoires impitoyables, s'agrippent à leur proie et font ce truc, la spirale de la mort. Il ne faut pas s'en approcher. On ne s'approche pas du bord du marais parce qu'on sait qu'ils sont là et puis… miam.

J'ouvris grand les mains pour montrer la taille de la gueule de l'alligator.

Il prit ma main et m'attira jusqu'à la porte d'entrée.

— Dépêchons-nous, ton grand-père risque d'être blessé.

C’est pour cela que je m'étais dépêchée de venir, mais j'avais déjà vu Howard. Papy vouait un franc respect à l'animal, cependant il était trop gentil et continuait à lui donner à grignoter, l'alligator revenait donc forcément. Comme un animal domestique.

Sauf que les alligators ne sont pas des animaux domestiques.

J'étais d'accord pour que Papy sorte et crée des liens, mais pas avec Howard. J'étais certaine qu'il devait exister une gentille veuve dans le coin, une femme qui apprécierait certainement de mordre mon grand-père autrement.

— Bonjour ? On est là ! appelai-je, même si je savais que Papy se trouvait à l’arrière. Je traversai le couloir central — en prenant quelques secondes pour savourer la climatisation — jusqu'à la porte donnant sur l'arrière de la cuisine.

— Coucou Papy, c'est moi.

Papy se retourna dans sa chaise de jardin, avant de se redresser. Howard était au fond de la pelouse, à une dizaine de mètres du porche, en train de lézarder au soleil. J'évaluais qu'Howard devait mesurer un mètre quatre-vingts. Pas énorme, mais pas un bébé non plus.

La propriété était située dans un vieux quartier, chaque maison disposait d'un espace vert et d'un chemin de promenade. Le bord du marécage se trouvait au-delà d'une petite colline en contrebas. Un canal assez profond permettait la traversée à de petites embarcations. Il y avait des lamantins en de rares occasions. Des oiseaux. Comme une épaisse forêt nichée au cœur de la ville. C'était paisible, sauf lorsqu'Howard lui rendait visite de temps en temps.

— Bonjour ma fille, dit Papy en traversant la terrasse bétonnée qui entourait sa petite piscine. L'eau en elle-même se trouvait sous un dôme grillagé, mais il était à l'extérieur maintenant, faute de quoi il ne pourrait pas lancer le bœuf séché. Je courus vers lui et le serrai dans mes bras — doucement, je savais que le traitement contre le cancer lui provoquait des douleurs aux os. Il était trop maigre, ses yeux sombres étaient enfoncés dans leurs orbites. Sa peau normalement marron caramel n'arrivait pas à cacher complètement son teint jaune maladif.

Quand il me lâcha, ce ne fut pas moi qu'il contempla, mais Braun qui se trouvait derrière moi. Je regardai Howard, m'assurant qu'il reste loin, très loin.

— Je ne m'attendais pas à un extraterrestre quand tu m'as dit que tu étais avec quelqu'un. Sa voix était sévère mais je savais qu'il se moquait de moi. Bien que Braun n'ait pas l'air si différent des humains, il était nettement plus grand que la plupart des humains. Rien que ça prouvait de manière assez évidente qu'il ne venait pas de la Terre.

— Il sera de meilleure compagnie qu'Howard.

Et moins dangereux.

J'embrassai Papy sur la joue, pris sa main et avançai lentement pour lui présenter Braun.

— Braun, je te présente mon grand-père, Jassa Singh Kaur. Papy, je te présente Braun, un seigneur de guerre d'Atlan.

— C'est un honneur, monsieur, dit Braun en s'inclinant.

— Oh, trêve de formalités. Redresse-toi, mon garçon, ordonna Papy.

Braun se redressa de toute sa hauteur, et Papy et moi dûmes pencher le cou en arrière dans ce qui devait paraître très amusant du point de vue de Braun.

— Tu ressembles à un joueur de basket.

Braun sourit.

— C'est ce que m'a dit Angela.

— Tu joues alors ?

— Non, monsieur. Ça n'existe pas sur Atlan. J'ignore ce qu'est le basket.

—Tu as déjà vu un alligator ? Heureusement, Papy n'allait pas lui expliquer en quoi consistait le sport et changea facilement de sujet.

— Non, monsieur.

— Eh bien, je ne connais pas grand-chose au basket, mais ça — il désigna Howard — c'est un alligator. Tu as apporté le bœuf séché ? La question m'était destinée.

Je rigolai.

— Non. Maman va me tuer si je te laisse faire.

Il bougonna puis partit chercher le petit paquet entamé.

— Tiens. Il le tendit à Braun.

Braun le regarda, puis regarda Papy.

— Prends un morceau et donne-le à Howard.

Braun écarquilla les yeux en regardant le paquet de bœuf séché, il posa ensuite ses yeux sur moi Howard, puis sur Howard. Il s'adressa à Papy en levant les mains comme pour dire 'stop'.

— J'ai combattu la Ruche avec honneur, mais je refuse de nourrir cette chose."

Je me mordis la lèvre pour ne pas rire.

— Bonjour !

Papy poussa le paquet de bœuf séché vers moi lorsqu'il entendit la voix assourdie de ma mère de l'intérieur.

— Cache ça avant qu'elle le voie. Il avait toujours été mon complice contre mes parents, c'est ce qui le rendait si spécial. Je n'avais pas de frères et sœurs, c'était avec lui que j'avais fait un max de bêtises pendant toutes ces années.

Braun pivota, confus.

Je levai les yeux au ciel, pris le paquet de viande séchée que je posais dans la grande jardinière à côté de la table du patio. Les fleurs étaient épanouies, on aurait dit que Papy ne l'avait pas taillé depuis des mois. Les endroits pour dissimuler la pièce à conviction ne manquaient pas.

— Bonne idée. Papy m'adressa un clin d'œil tandis que mes parents arrivaient en trombe, hors d'haleine. Je les imaginais en train de traverser la ville à toute vitesse depuis le magasin de bricolage pour venir jusqu'ici. Papy vivait seul et comme il était malade nous étions tous inquiets, mais il refusait de déménager. Ma mère s'inquiétait aussi probablement à cause de la relation qu'il entretenait avec Howard.

Maman observa la scène mais son regard se posa sur Braun et y demeura. Papa la suivait de près et s'arrêta net, lui aussi. Je comprenais leur étonnement. Un alligator était une chose, mais un extraterrestre ? Leurs expressions étaient cocasses.

Je passai la main derrière moi et attrapai celle de Braun afin de le faire passer devant. Mon père n'était pas grand, il ne faisait pas la taille de Braun, et ma mère était à peine plus grande que moi. Braun se plia en deux pour faire une nouvelle révérence.

Maintenant que je ne paniquais plus à l'idée que Papy se fasse bouffer, je pris le temps d'admirer Braun. Mon Dieu, il était magnifique. Et respectueux envers mes parents. Chose que ce connard de Kevin n'avait jamais réussi à faire les deux ou trois fois où je l'avais ramené à la maison. A vrai dire, ma mère m'avait pris à part et m'avait prévenue que je faisais une erreur quand je lui avais annoncé que Kevin habitait avec moi. J'aurais dû l'écouter.

Avoir Braun à mes côtés était différent. Le présenter me semblait… important. Je voulais qu'ils le rencontrent, qu'ils fassent la connaissance de l'homme — heu, de l'extraterrestre — que je trouvais fascinant et bien plus encore. Que Braun fasse leur connaissance était tout aussi important. Nous étions trop proches pour leur cacher une chose si importante, au sens propre comme au figuré.

— Maman, Papa, je vous présente Braun. Un seigneur de guerre de la planète Atlan. Je regardais mes parents et remerciais le ciel d'avoir une famille. En effet, tout le monde n'avait pas cette chance.

— Braun, voici mon père, Hari Singh Kaur, et ma mère, Michelle Marie Kaur.

— Je suis honoré de faire votre connaissance à tous les deux. Braun resta yeux et tête baissés alors que mes parents me regardaient d'un air interrogateur. Je haussai les épaules. Je n'avais aucune idée des coutumes atlans que respectaient Braun mais j'étais enchantée. Sous le charme, même, vu ses efforts. Malgré la présence d'un alligator à proximité.

Je ne voulais pas gêner Braun en faisant des commentaires sur son comportement alors qu'il témoignait son respect. Ma mère pensait peut-être de même car elle s'approcha de lui et posa sa main sur son bras. Il se leva et, tout en la surplombant, lui adressa un petit sourire.

— Mon beau-père devrait vous remercier car vous veniez de lui épargner une sérieuse engueulade. Elle se pencha vers Braun et adressa un regard courroucé à Papy.

Mon père mit sa main devant sa bouche pour réprimer une quinte de toux qui, à mon avis, n'en était pas une.

— Je suis curieux de savoir, ma fille, où tu as dégoté cet extraterrestre, dit Papa, avant de regarder Braun. Je veux tout savoir sur l'univers, ajouta-t-il en agitant ses sourcils noirs. Surtout les gadgets et tous ces bidules.

Braun avait l'air perplexe.

— La technologie. Mon père est ingénieur.

— Ça suffit. À table ! Je meurs de faim, grommela Papy, en profitant de son âge avancé pour donner des ordres aux jeunes. Savoir qu'il avait faim malgré son traitement était une bonne nouvelle.

— Probablement parce ce que tu as donné tous tes en-cas à Howard. Ma mère s'efforçait de ne pas l'encourager, mais nous pouvions tous voir qu'elle se retenait pour ne pas rire.

Je jetai un coup d'œil par-dessus mon épaule pour regarder l'animal. Il n'avait pas bougé du tout, et ses yeux étaient maintenant fermés, sieste en vue. L'extraterrestre ne l'intéressait visiblement pas.

Papy nous précéda dans la cuisine. Adieu la plage, et impossible de leur fausser compagnie avec Braun maintenant. Nous étions coincés, même si ça ne me dérangeait pas. J'espérais que Braun ressentait la même chose. Il s'intéressait à moi. Seulement à moi. Pour le sexe uniquement … et il voulait prendre un peu de bon temps à Miami. Mais des parents ? Un grand-père malade ? Un alligator pseudo apprivoisé nommé Howard ?

Tout ça, c’était quelque chose d'entièrement différent.

— Venez avec moi, jeune homme, dit Maman en prenant le bras musclé de Braun. Si vous sortez avec ma fille, j'ai un millier de questions à vous poser au bas mot.

Est-ce qu'on sortait ensemble ? Nous n'étions allés nulle part ailleurs que chez moi, et même si nous avions appris à nous connaître, il n'y avait pas eu de dîner suivi d'un cinéma. Je ne risquais pas de partager cette information avec Maman. Je gardais certaines choses secrètes.

— N'oubliez pas les gadgets ! dit mon père par-dessus son épaule en suivant Papy, nous éclatèrent tous de rire.

Ma mère et Braun suivirent ensuite, et il dut se baisser pour passer la porte.

J'entrai la dernière et fermai la porte derrière moi, le cœur débordant de bonheur, cela faisait si longtemps que je n’avais pas ressenti cela que je ne m'en souvenais même pas quand avait été la dernière fois. J'ignorais le degré d'importance qu'accordait ma famille au fait de rencontrer Braun.

Ma mère alla droit au réfrigérateur et prit de quoi déjeuner, tandis que je tirais une chaise à la table de la cuisine pour Papy. Même s’il était fatigué, il ne manquerait pas une discussion sur l'espace.

— Alors Braun, parlez-moi un peu de vous, dit-elle en jetant un coup d'œil par-dessus son épaule alors qu'elle posait des choses sur le comptoir.

Je secouai la tête.

— Maman, arrête. Il va te prendre au pied de la lettre.

— Parfait. Je compris à ses sourcils arqués qu'elle ne plaisantait pas. Je regardai Braun, qui me demandait conseil sans mot dire. Je lui indiquai une chaise et il s'assit, au grand soulagement de nos cervicales.

— Vas-y. Ils n'ont jamais parlé avec un extraterrestre.

— Toi, ma fille, commence par nous dire où vous vous êtes rencontrés.

— Au travail.

— Ah, vous êtes le chef de guerre atlan de l'émission de télévision, dit Maman en claquant des doigts. Avant de plisser les yeux. Vous séjournez à l'hôtel où travaille ma fille chérie ?

— Oui.

Je tirai une chaise et m'installai près de Papy afin de tenir sa main frêle et j'espérais, comme sa chimiothérapie était désormais terminée, qu'il reprendrait du poids et se sentirait mieux. Je quittai nos doigts entrelacés des yeux pour voir que Braun me regardait avec un désir que je connaissais bien, mais la tendresse qui s'y trouvait était nouvelle. J'avais dit que Papy était malade, et j'étais sûre que Braun le sentait.

— Vas-y. Déballe. Moi aussi je veux savoir.

Et moi aussi. Je ne savais rien de lui à part qu'il était extraterrestre, très doué au lit, qu'il avait combattu dans une guerre dans l'espace, qu'il avait été capturé et torturé à un certain niveau et qu'on lui avait implanté d'autres trucs extraterrestres comme ces Borgs bizarres dans Star Trek. Et je connaissais la plupart de ces informations parce que j'avais regardé les trailers de l'émission télévisée Bachelor La Bête Célibataire.

Quoique, réflexion faite, je l'avais vu nu à plusieurs reprises et n'avais pas remarqué de pièces détachées informatiques bizarres. Alors s'il en avait, elles étaient où ? Il me paraissait tout ce qu'il y avait de plus normal, magnifique. Et il était censé se transformer en bête ? Je n'avais pas vu ça non plus, pas avec lui. Sa voix était devenue plus grave et son visage un peu plus large une ou deux fois — peut-être — mais c'était tout. Alors quel était le problème avec son côté bestial ? Étais-ce comme une sorte d'instinct animal ?

Je me souvins avoir vu le Seigneur de guerre Wulf se métamorphoser en bête lorsqu'il avait traversé le plateau pour rejoindre Olivia, sa nouvelle compagne. Il s'était transformé en bête. Mais Braun n'avait jamais rien fait de tel. Il n'avait pas grandi de trente centimètres ou perdu sa capacité de s'exprimer. Il se pourrait aussi que sa bête ne se soit pas manifestée parce que je n'étais pas la femme de sa vie.

Je sentis que je fronçais les sourcils et refoulais cette pensée. Ce n'était pas le moment de penser à ça.

Braun s'éclaircit la gorge et me tira de mes pensées. Je voulais tout savoir à propos de cet homme. Non. De cet extraterrestre. C'était un extraterrestre. Et il n'était pas à moi. L'étage entier d'un hôtel était rempli de femmes splendides, bien élevées, parfaites, et il devait choisir parmi elle. La petite Punjabi plantureuse, à moitié noire, travaillant comme femme de ménage pour payer le loyer d'un deux-pièces minable ne devait pas l'oublier.

Mais bon sang, c’était difficile de ne pas rêver en le regardant.