Braun, Suite Présidentielle
— Pourquoi regardez-vous constamment ailleurs ? demanda le Gouverneur Maxim. Je vous ennuie ?
J'étais de retour dans ma chambre, en colère et anxieux. Je m’impatientais. En colère parce que je devais passer quelques minutes sans ma compagne. Ma bête faisait les cent pas, comptant les minutes avant de pouvoir la rejoindre. Après les moments passés ensemble, après avoir rencontré sa famille, j'étais plus sûr de ma décision que jamais. Non pas que je remette ma bête en question, Angela était… parfaite.
Elle m'avait parlé de ses études, des années nécessaires pour devenir infirmière. Je fis mentalement la comparaison avec le personnel médical hautement qualifié et compétent de la Coalition. C'était une profession honorable, et je respectais son désir d'aider autrui. Elle serait bien accueillie et occupée sur la Colonie. Nul doute que le Dr Surnen la jugerait excellente pour son équipe.
Ses parents étaient calmes et gentils. Son grand-père était un homme respectable et avisé, malgré la perte de sa compagne et son combat contre le cancer humain, un ennemi terrible à affronter seul pour un vieil homme solitaire. Mais le grand-père d'Angela se battait pour vivre, pour aimer, pour survivre. Il se battait avec courage.
Contrairement à mon père, qui avait été l'un des chefs de guerre les plus respectés à rentrer sur Atlan pour se marier après avoir servi la Flotte de la Coalition. Il avait épousée ma mère. Il l'avait aimée. Il l'avait perdue trop tôt.
Les souvenirs affluaient mais pour la première fois depuis mon enfance, la peine était absente. Je comprenais enfin ce qui avait poussé mon père à m'abandonner, moi, son fils unique, alors que je n'étais qu'un enfant, à m'envoyer en formation dans une école sans me dire au revoir. Je comprenais pourquoi il était entré de plein gré dans une cellule de prison atlan et pourquoi il avait lâché sa bête parce que sa femme était morte.
Mon père avait été exécuté lors de mon deuxième jour de formation. Le commandant de mon unité de formation sur Atlan m'avait pris à part et annoncé le destin choisi par mon père.
Il avait choisi de mourir. J’avais détesté mon père pendant de nombreuses années à cause de ça, craignant que ma bête ne se déchaîne et me consume comme elle l'avait fait avec lui. Avec la mort prématurée de ma mère dans un accident de navette, j'avais perdu mes deux parents, ma maison et ma vie entière en l'espace de quelques jours. Cela avait été le début de ma rage intérieure, ma bête avait sorti les griffes pour sortir, toute la tristesse et la colère se trouvaient accumulées. La frustration et la colère.
Depuis le jour de l'exécution de mon père, j'avais gardé ma bête en cage, ne la libérant qu'au combat, avec modération, de peur que la sauvagerie qui brûlait dans mes veines ne m'envahisse et ne me force à faire le même choix que mon père. L'exécution. La mort.
La paix.
Ce n'était que maintenant que je comprenais enfin. Angela était tout pour moi, et la seule personne dans l'univers à qui ma bête obéirait désormais. Sans elle, la bête serait enragée, comme celle de mon père. Sans Angela à mes côtés, j'aurais choisi de partager le destin de mon père sans hésitation.
Sans Angela, j'étais perdu. J'étais vivant mais mort à l'intérieur.
— Braun ? Parlez-moi. Que se passe-t-il ? Vous êtes malade ? L'irritation dans la voix du gouverneur s'était muée en inquiétude, et je réalisai que je fixais, d’un air absent, l'horloge que les humains gardaient à côté de leur lit.
— Je regarde l'heure. Il y a une horloge humaine à côté de moi, expliquai-je.
— Vous avez sollicité cette conversation, et maintenant vous ne parlez pas ?
Je soupirai, essayant de me montrer patient non seulement en étant éloigné d'Angela, mais aussi avec mon gouverneur. Ma vie avait changé à la seconde où j'avais vu ma partenaire entrer dans ma chambre. Rien ne m’intéressait, sauf elle. J'étais tellement focalisé sur le fait d'être avec elle, je voulais la toucher, la combler — et satisfaire ma bête — que je ne m'étais pas occupé de la logistique pour l’épouser. Le fait qu'il y ait un obstacle sur mon chemin me rendait d’autant plus furieux.
— Je l'ai trouvée. Voilà. Ça expliquait tout. L'appel téléphonique pouvait s’achever dès maintenant.
— Vous avez trouvé qui ? demanda-t-il.
— La femme de ma vie.
Impossible de manquer ses yeux écarquillés, même sur la petite tablette que j'avais apportée avec moi de la Colonie.
— Comment ? Je croyais que l’émission n'avait pas commencé. On m'a dit qu'il y avait une sorte de retard.
Je hochai la tête.
— C'est exact. Ma femme ne fait pas partie des concurrentes. Elle travaille à l'hôtel.
Il fit une pause, enregistra l’information.
— Merde, dit-il en expirant fortement. Vous n’avez pas détruit le plateau comme Wulf, hein ?
Je fronçai les sourcils.
— Non.
— Vous ne l’avez pas tringlée devant la caméra de télévision ?
— Non. Elle est venue nettoyer ma chambre, et ma bête l'a identifiée comme notre compagne.
Je me souvins des paroles d'Angela, désireuse que personne ne l’entende hurler son plaisir. Après avoir passé plus de temps avec elle, j'étais d'accord. Je voulais que tout le monde sache qu'elle était à moi, mais que personne ne l’entende jouir. Les bracelets de mariage feraient l'affaire. C'était également sur ma liste des choses à régler.
Je me rappelais aussi combien le Gouverneur Maxim avait été contrarié par les humains et leurs étranges contrats en papier. Ils avaient exigé des choses déraisonnables de Wulf et de sa nouvelle compagne. Wulf avait obtempéré parce qu'Olivia ne voulait pas contrarier ou mettre en colère les humains qui organisaient l’émission de rencontre. Et aussi parce qu'il savait que d'autres hommes sur la Colonie avaient grand besoin de trouver une épouse.
Des hommes comme moi.
Pourtant, tout était parti en vrille parce que la bête de Wulf avait pris le dessus et crée un sacré merdier. Le plateau, l'émission. Tout. J'avais gardé ma bête sous contrôle strict pour que ce que Wulf avait fait ne m'arrive pas. Mais si Maxim refusait que je choisisse cette femme, je me verrais contraint de faire tout le nécessaire pour garder Angela. Je n'étais même pas encore monté sur le plateau, c'était toujours ça de moins.
Il jeta un coup d'œil hors champ, parla à voix basse à quelqu'un, puis revint vers moi.
— J'ai demandé à Lindsey de se joindre à moi pour cet entretien.
En tant que chargée des relations publiques, c'est elle qui avait organisé l'émission pour inciter les femmes à se porter volontaires au mariage. D'après ce qu'elle avait dit, il y avait eu une augmentation des tests des futures mariées, mais l'émission ne s'était pas déroulée comme prévu. Wulf avait trouvé sa compagne, Olivia, qui était une maquilleuse pour l'émission, pas candidate au concours. Et ma compagne était femme de chambre dans un hôtel. Encore une fois, pas une candidate.
— Je me suis permis de vous appeler pour vous faire part de mes intentions. Je suis retourné à l'hôtel récupérer mes bracelets afin de pouvoir épouser Angela Kaur.
Maxim hocha la tête puis détourna le regard.
— Quoi de neuf ? demanda Lindsey en entrant dans le champ de vision et en se laissant tomber sur une chaise à côté du gouverneur. Salut, Braun ! Tu as trouvé ce super glacier terrien dont Jorik t'a parlé ? Celui où travaillait Gabriela ?
— Il a trouvé autre chose… sa femme, répondit Maxim.
Elle leva les bras au-dessus de sa tête.
— Alléluia ! J'ai toujours détesté les exécutions.
J'étais ravi de son enthousiasme, mais c'était un peu plus exubérant que ce à quoi je m'étais attendu. Et le rappel sinistre de mon alternative n'était pas aussi drôle qu'elle croyait que c’était. Les humains avaient une façon de parler appelée sarcasme, inconnue sur Atlan. Ce qu'elle considérait comme humoristique passait différemment à travers un neuro-processeur. J'étais heureux de comprendre suffisamment bien l'anglais pour reconnaître que la traduction n'était pas littérale.
La fièvre de l’accouplement d'un Atlan et son exécution imminente n’était pas un sujet de plaisanterie. Pourtant, les yeux de Lindsey brillaient d’une excitation évidente tandis qu’elle se penchait vers l'écran.
— C'est vraiment génial, Braun. Tu le mérites. C'est la jolie concurrente rousse d’Arizona ? Je l'ai vue, je me suis dit que vous pourriez vous entendre.
Je réfléchis, passai en revue toutes les candidates croisées dans le couloir, sans voir de qui il s’agissait. Je ne pouvais évidemment pas m’imaginer avec une autre femme qu'Angela désormais.
— Non. Une femme de chambre qui travaille pour l'hôtel.
Elle parut perplexe.
— Une femme de chambre. Attends, c'est ça son travail ?
— Une femme de chambre de l'hôtel qui ne fait pas partie de l’émission Bachelor La Bête Célibataire, précisa Maxime.
— Oh merde, murmura-t-elle. Je vais en toucher deux mots au producteur. Attends, il a pris un jour de congé à cause du retard. Je vais devoir informer Chet.
— J'ai entendu dire que l’émission était arrêtée. Pour quelle raison ? demanda Maxim. Pas à cause de votre femme j’espère ?
— Conjonctivite, dis-je.
Il fronça les sourcils. De toute évidence, il n'avait pas été mis au courant des détails de ce qui se passait sur Terre, mais c'était le gouverneur, pas l’organisateur de l’émission. Je l'avais appelé, non pas pour lui parler de l'émission, mais pour l'informer que j'avais trouvé ma compagne, c’est lui qui avait décidé de m'envoyer. Je me sentais obligé de l’informer en premier. Je lui étais redevable.
Et maintenant, il choisirait un autre combattant pour prendre ma place. La candidate rousse de Lindsey, originaire de cet Arizona, en intéresserait peut-être un autre. J'avais trouvé ma femme, avec ses cheveux noirs, ses yeux sombres, sa peau douce et brune. Je n'en voulais pas d'autre. Elle était gentille et affectueuse, acceptait ma contamination, et j'espérais qu'elle voudrait bien de moi. Elle était parfaite.
— Attends, dit Lindsey qui tripotait quelque chose sans prêter attention à la confusion de Maxim. J'attendis patiemment. Difficilement.
Le visage de Chet se matérialisa dans une fenêtre sur l'écran de ma tablette.
— Putain, qu'est-ce qui vous est arrivé ? lui demanda Maxim en se penchant pour mieux voir.
L'œil de Chet était rose et plein de croûtes et… j'essayais de ne pas montrer mon dégoût.
— Ce n’est rien. Une infection. Je serai rétabli dans un jour ou deux, dit Chet.
Maxim regarda Lindsey pour avoir des précisions. Elle se pencha et chuchota à son oreille. Il se retourna vers l’écran et se racla la gorge, ne souhaitant visiblement pas s’exprimer.
— Le Seigneur de Guerre Braun a trouvé sa partenaire, annonça-t-il.
Chet écarquilla son seul œil valide, celui qui n'était pas rose.
— L’émission n'a pas commencé.
— Je ne l'ai pas trouvée parmi les candidates, expliquai-je.
— Et où ça alors ?
Angela avait dit qu'elle risquait d’être virée pour avoir couché avec un client. Elle rentrerait à la Colonie avec moi au lieu de travailler à l'hôtel mais je ne voulais pas qu'elle ait de problèmes. Je ne voulais pas qu’elle soit rabaissée ou harcelée de quelque façon que ce soit.
— Elle s’appelle Angela Kaur. Comment je l'ai rencontrée importe peu, répondis-je à la place. Je vais récupérer mes bracelets et l’épouser officiellement ce soir. Je n'avais jamais apprécié que les bracelets de mariage de ma famille soient placés loin de ma portée. J'avais accepté en voyant la jolie boîte dans laquelle ils étaient placés lorsque Wulf était apparu dans l'émission. Je me souvenais que ceux de Wulf avaient été montrés aux humains au cours de l'émission, les miens auraient subi le même sort.
Je ne leur avais toutefois pas encore remis mes bracelets. Dieu merci. Je n’aurais pas à affronter Chet ou d'autres humains. J'apporterais les bracelets à Angela, je lui demanderais d'être ma femme et les passerais à ses poignets. Ce soir. Je le ferais ce soir. Cette pensée me redonnait le sourire, même si Chet voyait rouge.
Le visage de Chet adopta la même couleur que son œil infecté.
— On se retrouve encore une fois avec une émission plantée. Encore !
— Écoutez, Chet, la Colonie est une vraie pépinière d’hommes respectables, dit Lindsey en voulant jouer la carte de l’apaisement. Nous remplacerons Braun par un autre. Nous avons le temps de faire l'échange. L’émission a pris du retard, vous vous souvenez ?
Elle le regardait fixement. L’émission était arrêtée parce que son hygiène laissait à désirer.
— Qui diable allez-vous envoyer dans un délai aussi court ? hurla-t-il pratiquement. Les gens ne voudront pas regarder cette émission si les bêtes continuent… à se comporter comme des bêtes. Et les candidates… les femmes ne se porteront pas volontaires si elles n'ont pas la moindre chance.
Lindsey plissa les yeux.
— Rien ne garantit qu'un seigneur de guerre trouve sa partenaire parmi les candidates. Je vous rappelle que les audiences de la première saison avec le seigneur de guerre Wulf ont battu tous les records d’émission de l'histoire de la télévision américaine, uniquement parce que la compagne en question n'était pas une concurrente. Le romantisme a triomphé. Le destin.
Je connaissais Lindsey depuis un moment, et bien qu’elle ne soit qu’une petite humaine, je ne voulais pas faire les frais de son courroux. Angela et elle ne se ressemblaient pas mais leur courage et leur attitude étaient similaires.
— Que vais-je dire aux candidates ? Au public ? rétorqua Chet.
— La vérité. Que le Seigneur de guerre Braun a trouvé la femme de sa vie et qu’il va retourner à la Colonie.
— Mais qui va le remplacer ? L’émission commencera dès que tout ça — il montra son œil — rentrera dans l’ordre. Un jour. Peut-être deux au maximum.
Maxim regarda Lindsey.
— Le Seigneur de guerre Bahre serait une excellente alternative.
Le visage de Lindsey s’éclaira.
— Oui ! Il serait parfait. Elle se focalisa sur Chet. Nous avons un remplaçant de choix qui se languit de faire la connaissance de vingt-quatre femmes. Nous enverrons un autre seigneur de guerre pour incarner le prochain Bachelor La Bête Célibataire. Tout comme Braun, je vous garantis un grand et beau seigneur de guerre célibataire très disponible.
Je soupirai, heureux que Lindsey ait insisté et pris les devants. Si ça n'avait tenu qu'à moi, je serais allé dans la chambre de Chet et l'aurais tabassé jusqu'à ce qu'il accepte que j’abandonne l’émission, mais j'aurais alors peut-être attrapé cette horrible conjonctivite. Ma femme m'avait informé que cette maladie était très contagieuse.
— Le problème étant résolu, je vais récupérer mes bracelets et ma femme. Merci pour votre aide, Gouverneur. Lindsey. Souhaitez bonne chasse à la personne que vous enverrez sur Terre, dis-je avant de mettre fin à la communication. Les détails du voyage de Bahre, ou de tout autre seigneur de guerre sur Terre qui allait prendre ma place n'étaient pas mon problème. Je devais m'occuper d'une chose, une seule chose qui comptait pour moi, et elle n'était pas là.
Je regardai l'horloge une fois de plus et constatai qu'il était presque l’heure de retourner à l’appartement d'Angela. Ses cours seraient terminés. Je m'assurerais qu'elle dîne et se détende, puis je lui procurerais du plaisir avant de lui passer les bracelets aux poignets.
Mon plan en place, j’allais chercher les bracelets. Je devrais attendre et demander à Angela de mettre les miens à mes poignets, mais ma bête se battait déjà contre moi avec une fureur et une rage renouvelées. Elle voulait sortir. Elle voulait Angela, chaude, humide, nue et soumise alors qu'elle la possédait. Je ne pouvais pas me permettre d'attendre. J'avais besoin de prendre le contrôle maintenant.
Je refermai les lourds bracelets autour de mes poignets avec un sourire qui me gonflait de bonheur et accueillis la douleur. Ils étaient conçus pour occasionner suffisamment de douleur pour attirer l'attention de la bête, pour me rappeler que j'avais une compagne même si je ne pouvais pas la voir. Ils étaient un lien physique et mental avec la femme qui me possédait, cœur, bête et âme. Et il était temps qu’Angela devienne mienne pour toujours.
Je plaçai sa paire de bracelets de mariage dans ma poche, et sortis de ma chambre avec un vrai sourire sur le visage.
Ce voyage sur Terre se déroulait magnifiquement bien.