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Braun


Ils avaient demandé à ce qu'on vienne me chercher avec ce qu'ils appelaient un fourgon de police. Je n'avais aucune idée de ce que cela signifiait, mais c'était un véhicule suffisamment grand pour me transporter depuis l'appartement d'Angela jusqu’au poste de police. Angela avait été emmenée en premier par les deux officiers de police. L'un d'eux étant une femme, j'étais rassuré quant à sa sécurité, bien que ma bête soit mécontente qu'on l'attache et me l'arrache.

Je poussai un grondement rageur mais forçai ma bête à se calmer. Je ne lui serais d'aucune aide si ma bête prenait le dessus.

J'ignorais quelles étaient les règles sur Terre en pareille situation. L'humain avait trébuché et était tombé tout seul. Un accident. Je m'assurerais qu'Angela soit innocentée, elle n'avait strictement rien fait. C'était ma faute s'il était sorti en reculant de son appartement. J'avais permis à ma bête de sortir et j'avais perdu mon sang-froid, ne serait-ce que brièvement.

L'humain, Kevin, l'avait blessée par le passé. Pas physiquement mais moralement. Il l'avait volée. Volé l'argent économisé pour son courageux grand-père. Il était encore en train de la dépouiller quand j'étais revenu pour l'épouser.

Angela était trop petite et trop gentille pour être une menace pour un humain pareil, mais il avait eu peur de moi. Je n'aimais pas les harceleurs, et je protégerais ma compagne à tout prix.

Il semblait que le prix à payer soit assez élevé puisqu'elle était interrogée et détenue séparément de moi.

Ils m'avaient mis en cellule, sans savoir quoi faire de moi. Je gardais le contrôle de ma bête, comme d'habitude, sans leur montrer aucune raison de se sentir menacés. Sans menottes, ils n'avaient aucun moyen d'être certains que je ne commettrais rien de dangereux dans une salle d'interrogatoire. Donc, direction la cellule. Ils ne m'auraient pas laissé sans surveillance s'ils avaient su que je pouvais rompre les barreaux d'une simple torsion des poignets.

Rien sur Terre ne pouvait mettre ma bête en cage. Rien n'était susceptible de l'arrêter.

Angela Kaur exceptée.

Je n'avais pas de montre, aucun moyen de savoir combien de temps s'était écoulé depuis que j'étais en détention. Il n'y avait pas de fenêtre dans ce bâtiment froid et sévère. Une vague réminiscence de la cellule de prison sur Atlan où j'échouerais si je ne passais pas rapidement mes bracelets aux poignets d'Angela. Je ne pouvais pas le faire entre ces murs, ni sans le consentement d'Angela.

Dieu merci, j'avais toujours les bracelets de mariage en poche, sinon ma bête serait déjà en train de démolir ce bâtiment pour les récupérer — et ma femme avec.

Où était-elle, putain ?

Personne ne m'avait adressé la parole. Personne ne m'avait interrogé. Personne n'avait répondu quand j'avais demandé à voir ma femme. Je ne savais rien de ce qui se passait à l'extérieur des murs de cette cellule. Ma bête voulait arracher les barreaux et trouver Angela, la couvrir de mon corps telle une créature, toutes griffes dehors et tuer tous ceux qui oseraient approcher. Mais je n'étais pas une bête. J'étais un seigneur de guerre d'Atlan, un homme qui s'était battu bec et ongles pour sauver son honneur. Je ne perdrais pas cette bataille maintenant que j'avais trouvé ma compagne.

Je ne répéterais pas les erreurs de mon père.

Faire les cent pas dans la petite cellule n'offrait aucun exutoire à mes frustrations. J'étais à deux doigts de ne plus contrôler ma bête. Je ne m'étais jamais senti aussi hors de moi, aussi rebelle. Je me tirais les cheveux, j'essayais de bouger pour évacuer l'énergie qui traversait ma poitrine, tel le vent d'une tempête prenant de la vitesse. Ma bête était au bord du gouffre. J'étais au bord du gouffre.

Comment osaient-ils me garder loin de ma compagne ? Me laisser sans réponse quant à sa sécurité. Son bien-être. J'étais un seigneur de guerre en proie à la fièvre de l’accouplement qui avait besoin de voir sa femme immédiatement. IMMÉDIATEMENT !

Des bruits de pas pesants retentirent dans le couloir alors que j'étais sur le point d'arracher les barreaux, le Gouverneur Maxim de la Colonie apparut. Il était accompagné d'une femme portant l'uniforme du Programme des Épouses Interstellaires. Ah, je la reconnaissais, je l'avais vue à mon arrivée sur Terre.

— Je ne la quitterai pas, marmonnai-je en devinant la suite.

— Du calme, dit Maxime, main levée, comme si cela allait arrêter ma bête.

— Expliquez-vous et vite, Gouverneur, sans quoi ma bête va surgir pour trouver ma compagne dans ce bâtiment.

Il jeta un coup d'œil à la femme, puis vers moi.

— Merde, ça va mal finir, soupira-t-il. Ses paroles, son ton, son attitude ne me disaient rien qui vaille. Et sa présence ici.

La femme, la Directrice Égara, s'exprima.

— Seigneur de guerre Braun, il semblerait que vous ayez enfreint les lois de l'État de Floride et des États-Unis. N'étant pas un citoyen de la planète Terre, vous n'êtes pas placé sous leur juridiction. Par conséquent, le juge qui statue sur votre cas a décrété que vous serez banni de la planète et déporté vers la Colonie sur-le-champ, afin de résoudre ce problème au plus vite.

-— Où est ma femme ? Elle m'accompagne, répondis-je les dents serrées. J'agrippais les barreaux, prêt à les briser si nécessaire pour la rejoindre. Je n'avais aucun problème à quitter la Terre. Aucun. Leurs lois et les hommes qui maltraitaient leurs femmes, ceux de l'espèce de Kevin, pouvaient aller se faire foutre. Plus vite Angela et moi quitterions cette planète primitive, mieux ça vaudrait.

— Angela Kaur est toujours interrogée, dit la femme. En tant que directrice chargée de cette zone pour le Programme des Épouses Interstellaires, je suis la représentante officielle entre la Coalition, la police humaine et le Gouverneur Maxim. Les humains ne veulent pas d'une émission impliquant un extraterrestre qui a été arrêté, ni le Prime Nial.

— Merde. Le premier ministre est au courant ? Putain de merde, j'étais plus dans le pétrin que je l'aurais imaginé. Le Prime Nial était le leader de toute la Coalition des Planètes, le commandant de la Flotte de la Coalition, il avait le dernier mot sur tout. Ses ordres avaient force de loi concernant la Flotte. Et la Colonie tombait sous sa juridiction puisque nous étions tous des vétérans ayant combattu dans la guerre contre la Ruche. Nous n'avions pas été relevés de nos fonctions et envoyés sur nos planètes d'origine. Techniquement, j'étais toujours sous commandement direct du Prime Nial.

— Oui. Et il ne veut pas que cet incident cause des problèmes avec le Programme des Épouses. Si les humaines croient — même à tort — que l'un de nos hommes a commis un meurtre, le nombre de volontaires diminuera et de nombreux guerriers souffriront sans trouver d'épouse.

— Où est ma femme ? répétai-je. Je devais filer. Et vite. Je ne pouvais pas condamner mes frères d'armes à vivre en célibataire à cause de ce connard d'humain, ce Kevin. Je vais partir, mais je ne laisserai pas ma femme derrière moi.

Elle ne me quittait pas des yeux, ne redoutait pas mes paroles.

— Elle n'est pas en état d'arrestation. On l'interroge sur les faits de la nuit dernière, elle sera bientôt libre.

— Bientôt, ça ne me convient pas. C'est ma femme, dis-je, c'était l'évidence-même. Personne ne doit lui faire de mal.

— Aucun mal ne sera fait à votre compagne ; les événements d'hier soir ont cependant provoqué une belle pagaille. La personne qui est morte n'était pas un inconnu. C'était le fils d'un éminent homme politique de cet état.

Je haussai négligemment les épaules.

— Un adulte n'est pas sous la responsabilité de ses parents.

Elle fit un signe de tête.

— C'est vrai. La plupart du temps. Mais Colin Barrister, le père du mort, est un homme riche et puissant. Et fort mécontent.

— Son fils est mort dans un accident tragique. Je compatis. C'est une tragédie. Mais l'homme s'est introduit chez Angela Kaur par effraction pour la voler. D'après ses dires, ce n'est pas la première fois qu'il agissait d’une telle manière. S'il n'avait pas volé ses affaires, il ne serait pas mort.

— C'est la stricte vérité. D'après les éléments recueillis par la police, il est … était accro au jeu.

— Entre autres, ajoutai-je. Le moment était malvenu de faire la leçon à cette femme au visage sévère sur la façon dont un homme d'honneur traitait et s'occupait de sa compagne, ou n'importe quelle autre femme d'ailleurs.

— Oui. Cependant, Colin Barrister n'a pas l'intention de dire au monde entier que son fils avait des problèmes ou d’expliquer les circonstances de sa mort. Ils vont enterrer l'histoire, Braun, à condition que vous ne soyez pas là pour les contredire.

Je plissai les yeux.

— Comment ça ?

— Vous allez être téléporté immédiatement, déclara Maxim en sortant enfin de son silence. Son ton sous-entendait qu'il n'y aurait pas de discussion possible.

Je me tournai vers lui.

— Je n'ai rien fait.

— Un humain est mort. Vous êtes impliqué.

— Comme je l'ai déjà dit, Angela Kaur n'a rien fait de mal non plus, hormis négocier avec un homme malhonnête qui l'a volée.

Elle acquiesça.

— Oui. Je sais. La police aussi. Elle sera libre dans quelques heures.

Je hochai la tête.

— Bien. Je vais l'attendre.

— Impossible.

— Pardon ? J'agrippai les barreaux et commençai à les tordre.

— Dès que cette information sera rendu publique, tous les transports vers et depuis la Terre seront bloqués pour une durée de quatorze jours, annonça la Directrice Égara. Je travaillerai avec les diplomates de la Coalition et les politiciens locaux, avec Colin Barrister aussi, pour résoudre au mieux ce problème.

— Non.

Non. Je me fichais de ce que racontait la directrice. Je me fichais de ce que racontait le Gouverneur Maxim. Et ma bête aussi. Angela était à moi. Pas question de la laisser ici.

— C'est désormais un problème diplomatique interplanétaire, tous les citoyens non terriens doivent quitter la planète, ajouta Maxim. Vous devez partir immédiatement pour maintenir de bonnes relations avec les planètes de la Coalition. Vous serez transporté directement depuis cette cellule.

— Non. Où est Angela ?

Avant que je puisse comprendre ce que Maxim faisait, il s'approcha des barreaux et fixa une balise de transport sur ma poitrine.

Je le regardai et ma bête se déchaîna. Elle se libéra. Je tordis et arrachai les barreaux, je devais rejoindre ma femme, mais les barreaux disparurent. Ils s'évanouirent et moi avec.

J'avais quitté la Terre en l'espace d'une fraction de seconde et me retrouvai sur une plateforme de transport de la Colonie.

— Ma femme. Maintenant, grondai-je en m'adressant à Maxim.

Il fit un pas en arrière mais ne s'enfuit pas, se leva et me fit face.

— Non. Calmez votre bête, Seigneur de guerre.

— Non. Je respirais bruyamment les poings serrés. Je descendis les marches en trombe et me dirigeai vers le pupitre de commandes.

— Comme l'a dit la Directrice Égara, tous les codes de transport vers la Terre ont été verrouillés, dit Maxim. Il n'y a aucun moyen de se rendre sur la planète jusqu'à ce que le Prime Nial et le gouvernement humain soient parvenus à un accord.

Je pivotai, ivre de colère.

— Vous êtes banni de la Terre. Écoutez, Braun. Écoutez-moi.

J'essayais de me calmer, mais impossible. Ma femme n'était pas seulement ailleurs dans le bâtiment, mais à des années-lumière. Seule. Entourée par des policiers armés sans compagnon pour la protéger.

Ma bête rugit, et j'éprouvais quelque chose que je n'avais pas ressenti depuis des années. Je me transformai, là, à la station de transport. J'empêchai la bête de mettre le pupitre de commandes en pièces. De justesse. C'était notre seul moyen de retrouver Angela.

— Femme ! hurlai-je.

— Faites venir Surnen ici, ordonna Maxim. Exécution.

Le technicien décampa. Il hocha la tête

— La situation risquerait d'être préjudiciable à toute la Coalition si la nouvelle d'un meurtre sur un humain venait à se savoir, dit-il en essayant de m’apaiser. Ce connard de politicien est en colère. Il est en deuil. Il veut faire porter le chapeau à un autre que son propre fils. Il a suffisamment de pouvoir pour mais tout va finir par s'arranger. Le Prime Nial a chargé son meilleur ambassadeur de nous aider. Lord Niklas Lorvar fera tout son possible. Il a épousé une humaine récemment. Si quelqu'un peut comprendre votre détresse, c'est bien lui. On m'a dit qu'il travaillait en étroite collaboration avec ses contacts sur Terre pour débloquer les voies de transport. Ce ne sera pas long, Braun. Gardez votre sang-froid. Vous savez ce qui se passera le cas échéant. Vous perdrez Angela à tout jamais.

Putain de bordel. Merde. Il avait raison, et la bête le savait. Même avec le consentement de la bête, je luttai pour reprendre ma forme normale. Je réussis à parler après de longues minutes.

— Je me retrouve donc piégé ici. Et elle n'est pas en sécurité.

Je ne pouvais pas me rendre sur Terre. Je ne pouvais pas rejoindre ma compagne. La bête s'agitait, sans les bracelets autour de mes poignets, je n'aurais pas été en mesure de la contrôler. Même avec les bracelets, c'est la bête qui hurla son nom. « Angela. »

— Elle va bien. Elle est en sécurité. Elle ne subira aucun traumatisme. D'après ce que j'ai compris, Kevin Barrister a été trouvé inconscient dans son lit. Crise d'épilepsie.

Je ne savais pas ce que c'était, mais c'était un mensonge. Je me foutais de comment le gouvernement humain travestissait la situation tant qu'Angela était en sécurité.

— Femme.

— Il n'y a rien à faire.

— Amenez-la ici. J'indiquai la plateforme de transport.

— Elle ne porte pas vos bracelets. Le protocole ne s'applique pas.

Je baissai la main et touchai les bracelets cachés dans ma poche, la lanière solide était toujours attachée à ma ceinture. Je m'étais rendu à son appartement pour la tringler il y a à peine quelques heures ? Et je me retrouvais maintenant sur une autre putain de planète sans elle. Seul. Et elle était seule.

— C'est ma femme. Modifiez le protocole.

— Je n'ai aucun pouvoir. Ça dépasse ma juridiction. Je suis désolé, Seigneur de Guerre. Il se passa une main derrière sa tête. Je vous ai envoyé là-bas pour trouver votre femme, et voilà ce qui s'est passé. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous ramener sur Terre pour que vous épousiez votre femme mais je ne peux rien faire tant que l'interdiction de transport n'est pas levée.

J'agrippai le rebord du pupitre de commandes de la plateforme de transport et tirai dessus, l'arrachant du sol. Des étincelles jaillirent. Ma bête était enragée. Je hurlai. Mon sang-froid s’était envolé.

Nous avions d'autres plateformes de transport. Ils répareraient celle-là.

De deux choses l'une, soit je bousillais les pupitres des commandes, soit j'affrontais un guerrier prillon complètement intégré à qui je refusais de faire le moindre mal. Maxim était plus que mon gouverneur, c'était mon ami.

— Ne m'obligez pas à vous assommer, Seigneur de Guerre.

Je tournai la tête en entendant ces mots et dévisageai mon chef, mes mains agrippaient toujours la table métallique. J'étais loin de ma femme, sans possibilité de la rejoindre. À quoi pensait-elle ? Allait-elle bien ? Était-elle saine et sauve ?

Il sortit son arme de son holster de cuisse. Je n'avais même pas remarqué qu'il le portait sur Terre.

— Pas de femme. Tuez-moi. Faites-le avant que je pète les plombs.

Je ne pouvais pas rejoindre ma femme, ma partenaire, pour la protéger. Une douleur atroce, ma peur pour elle allait crescendo, le pouvoir exercé sur ma bête était mis à rude épreuve.

— Vous m'emmerdez, Braun.

Maxim n'avait pas envie de rire.

Nous étions deux. Je balançai le pupitre de commandes à travers la pièce, un tir parfait du Gouverneur de la Colonie m'envoya au tapis, et tout devint noir.