Angela, Appartement de Casey
Il faisait sombre dehors et je savais qu'il était trop tôt pour être un pyjama, mais je m'en fichais. C'était une putain d'urgence.
— Je te proposerais bien du vin ma chérie, mais tu ne devrais vraiment pas boire dans ton état.
— Je sais. Ronchon, agacée et refoulant mes larmes – à nouveau – j'attrapai le petit pot de ma crème glacée préférée et enfournai une cuillerée dans ma bouche. L’avaler avec du thé chaud était le mieux que je puisse faire. Ce dont j'avais besoin, c'était d'une dizaine de shots de tequila pour oublier. Ensuite, je ne penserais plus à Braun ou à son visage. Ou à ses baisers. Ou son odeur.
D'une certaine manière, ses spermatozoïdes super nageurs étaient aussi costauds et têtus que lui, ma pilule n'avait pas fait le poids.
J'étais enceinte d'un bébé extraterrestre et je n'avais aucune idée de ce qu'il fallait faire. Je ne pouvais pas aller chez mon médecin et lui dire qu'un extraterrestre grandissait en moi. Ça se serait mal passé.
Je ne pouvais pas en parler à mes parents… enfin, si. Je le ferais, mais pas encore. Je n'avais pas seize ans. J'étais une adulte et j'étais presque sûre qu'ils savaient que je faisais l'amour, mais avoir un bébé rendait la chose plus tangible. Et même si je le leur disais, qu'est-ce que j’allais bien pouvoir faire ?
Quelle taille faisaient les femmes atlans ? Je les imaginais beaucoup plus grandes que moi. Quelle taille faisait leur bébé ? Comment diable allais-je faire pour accoucher d’un bébé atlan par voie basse ? Sur Terre ?
Encore une fois, qu'est-ce que j'allais bien pouvoir faire ?
Casey s’installa sur le canapé à côté de moi, je me rapprochai et appuyai ma tête sur son épaule. Il avait enlevé sa tenue de travail — costume de créateur et cravate — pour enfiler un pantalon de survêtement et un T-shirt. Nous étions pieds nus. Ce n'était pas notre première soirée pyjama, et je savais que ce ne serait pas la dernière. En tant que meilleur ami, il était vraiment extraordinaire. Il m'avait même rapporté les chaussures parisiennes de luxe que j'avais demandées.
— Je ne sais pas quoi faire. Je lui avais déjà parlé de la rencontre avec Braun, de nos deux jours de sexe non-stop, de l'accident de Kevin, de la police. Ce que j'avais entendu à propos de l'émission. Braun m'avait laissé tomber comme une vieille chaussette une fois qu’il avait été officiellement compatible avec une Épouse Interstellaire. Tout. Je lui avais tout donné et j’avais pleuré toutes les larmes de mon corps. Chaque jour depuis le départ de Braun. Maintenant, je pleurais non seulement à cause de Braun, mais aussi à cause d'un bébé.
Casey passa son bras autour de moi, m’embrassa sur le front et appuya sa tête contre la mienne. Il me prit doucement la glace des mains et la posa sur la table à côté de mon thé et de son verre de vin rouge.
— Et tu es sûre à cent pour cent ?
— J'ai fait trois tests.
— Ok. Il me serra plus étroitement et j’acceptai avec plaisir son étreinte, le mouvement empreint de tendresse de sa main caressant mon bras m'apaisait de la meilleure façon possible.
Braun était parti. Il ne reviendrait pas. Mais au moins, je ne serais pas seule. N'est-ce pas ? J'avais pensé mettre un terme à la grossesse, mais abandonner tout ce qui me restait de Braun … je ne pouvais pas.
Je l'aimais. Comment était-ce possible après si peu de temps, je n'en avais aucune idée. Mais j'étais amoureuse, enceinte et seule, sans espoir de changer la situation. Ce n'était pas comme si je pouvais prendre un avion, aller chez Braun, frapper à sa porte et tout lui raconter.
Il était parti. Parti au fin fond de l'espace.
— J’arrive pas à croire que ça m’arrive, à moi.
— J’arrive pas à croire que cet abruti t'ait quittée, marmonna-t-il. C'est visiblement un idiot qui ne te mérite pas.
Je ne savais pas pourquoi, mais je sentais que je devais défendre Braun. Il n'avait rien fait de mal. Il ne m'avait pas fait marcher, ni fait de promesses comme un homme de la noblesse.
— Il a trouvé sa femme. Une extraterrestre. C'est différent avec elles. Je suis heureuse pour lui. De la manière la plus triste possible.
— Si je n'étais pas gay, je t'aurais épousé le jour de nos dix-huit ans.
Son mensonge évident me fit rire.
— On aurait divorcé en un mois.
— Oh, mais quel mois merveilleux ça aurait été.
Ce badinage familier me fit sourire, ça me faisait du bien. Casey me connaissait depuis mon premier jour dans une nouvelle école en CM2. J'étais la nouvelle avec un accent bizarre, et les autres l’embêtaient parce qu’il était différent. Même si jeunes, les autres garçons savaient qu'il n'était pas comme eux, et ils avaient fait en sorte que nous sachions tous les deux que nous n'étions pas à notre place. Nous avions fait équipe, nous nous étions défendus l'un l'autre, et nous étions meilleurs amis depuis. J’aurais confié ma vie à Casey. Sans hésitation. Le fait qu'il soit aussi un homme d'affaires de génie et un globe-trotter rajoutait du piment à la chose.
— Qu'est-ce que je vais faire ? demandai-je.
Il prit une profonde inspiration, et je sus avant même qu'il ouvre la bouche que je n'allais pas aimer ce qu'il allait dire.
— D'abord, tu vas arrêter de pleurer. Tu vas être maman et cette petite cacahuète…
— Cette petite cacahuète ? Comparer un bébé Atlan à une petite cacahuète, même pas en rêve.
— … a de la chance de t’avoir pour mère.
— C'est vrai. J'adorais déjà le bébé, et je ne savais pas si c'était un garçon, une fille, ou une bête extraterrestre poilue. Je ne savais pas, mais je posai mon bras sur mon ventre avec un désir farouche de protéger mon enfant. En repensant à Casey et moi à l'école, à la façon dont on s'était moqués de nous — et nous étions humains — je ne voulais pas que cet enfant à moitié atlan subisse la même chose. Bien sûr, s'il ou elle s'avérait être un grand Atlan, il ne risquerait pas d’avoir de problèmes dans la cour de récréation.
Mais tout de même…
— Alors tu vas te rendre dans ce Centre de Recrutement des Épouses Interstellaires et demander à parler à un responsable.
— Pourquoi ?
— Parce que, mon amour, ce bébé a un père. Et il a le droit de savoir.
— Oh, mon Dieu. Tu as raison. Je n'avais pensé qu'à moi. Comment affronter ça ? Qu'est-ce que j'allais faire ? À quel point Braun me manquait. J'étais tellement occupée à l'imaginer avec quelqu'un d'autre que je n'avais pas pensé à le lui dire. Braun était parti, mais c'était un homme bon… un extraterrestre… un mâle. Peu importe. Il était bon, honorable et doux. Il ferait un père formidable. Mais… Et s'ils me demandent d’abandonner le bébé ?demandai-je à Casey.
Il me serra à nouveau dans ses bras.
— Mais si l'enfant est un extraterrestre capable de se métamorphoser en bête, le petit sera capable de vivre sur Terre ?
— Non. Non. C'est injuste. Mais je n’enverrai pas mon enfant dans l'espace.
— Tu pourrais aller là-bas. Peut-être trouver un autre compagnon ? Un autre Atlan pour t'aider à élever le bébé ?
Je voulais Braun. Mais ce n'était pas possible. Je pourrais peut-être trouver un autre mec. Un autre magnifique Atlan qui m'exciterait et me ferait rire.
— Je pourrais demander.
Mais je n'en avais pas envie. C’était Braun que je voulais.
Les larmes jaillirent comme si je n’avais pas pleuré depuis des années. Casey me serra dans ses bras. Je relevai la tête pour le regarder dans les yeux sans même essayer de cacher ma peine.
— Je ne veux pas. C’est lui que je veux.
— Je sais. Je suis sincèrement désolé, mon trésor. Il se pencha et appuya son front sur le mien un bref instant avant d’y déposer un bon gros baiser.
Il avait raison. Et si mon bébé était un garçon ? Une petite bête Atlan ? Et s'il se transformait en bête à l'école ? Qu'il blessait quelqu'un ? Je n'avais aucune idée de ce qui pourrait arriver. Je ne savais pas quelle taille aurait le bébé, combien de temps durerait la grossesse. Rien. Je ne savais rien.
Je devais aller au centre de recrutement et envoyer un message à Braun. J'avais besoin d'informations médicales. De conseils. D’un bilan de santé. Je devais savoir à quoi m'attendre, ce qui était arrivé aux autres humaines qui avaient eu des bébés atlans. Je n'étais sûrement pas la seule.
Mais rien de tout cela n’arriverait ce soir. Je posai ma tête sur l'épaule de Casey et attrapai la télécommande.
— Qu'est-ce que tu veux regarder ? demanda-t-il.
— Tout sauf une comédie romantique. Je souris à travers mes larmes et attrapai le pot de glace. De la science-fiction ? Un bon film avec de méchants soldats qui exterminent des extraterrestres.
Casey gloussa et je me sentis presque normale. Presque.

Braun, Devant l'Appartement de Casey
Je parcourus la distance jusqu'à l’appartement numéro quatre en un temps record. Ces logements étaient en meilleur état que l'immeuble où habitait Angela. Je supposais que les humains qui vivaient ici étaient plus riches. Le numéro quatre était au rez-de-chaussée, et j'étais reconnaissant de ne pas avoir à gravir la vilaine cage d'escalier grise à quelques pas de là. Je n'avais pas été informé des conséquences suite à la mort de ce voleur humain, mais je présumais qu'Angela avait été innocentée. J'aurais dû demander, mais ma bête était impatiente de partir pour la Terre.
Puisque la directrice m'avait amené ici au lieu d'une cellule de prison avec ma femme à l’intérieur, je supposais que tout allait bien. Si Angela avait été incarcérée, j'aurais cassé les barreaux et emmené ma femme hors du bâtiment. Une fois qu'elle serait sur la Colonie, les lois terriennes ne seraient plus un problème.
La lumière était allumée dans l'appartement, le rayon doré filtrant par la grande fenêtre se trouvait à gauche de la porte d'entrée. Je m’arrêtai sur le seuil en la voyant. Putain, elle était plus belle que jamais. Ses cheveux noirs étaient attachés en arrière, elle portait une simple chemise et un short, était assise sur un grand canapé. Elle regardait quelque chose dans ses mains et portait à sa bouche une cuillère chargée d'un aliment foncé et crémeux.
Je n'avais jamais rêvé être une cuillère auparavant.
Je fis un pas de plus vers elle, la main levée pour frapper à la porte, et demeurai pétrifié.
Elle n'était pas seule. Un homme aux cheveux blonds sortit de la cuisine en souriant. Il portait deux verres et dit quelque chose que je ne pouvais pas entendre à travers la vitre. Il s'approcha par derrière et l’embrassa sur la tête. Elle se retourna et lui sourit. Je décelais de la confiance dans son regard. De l'affection.
Il l’avait embrassé sur la tête.
Puis, il se laissa tomber sur le canapé à côté d'elle et posa la boisson qu'il lui avait apportée sur la table devant eux. Elle avait l'air malheureuse, il n’y avait aucune joie ou plaisir sur son visage alors qu'elle se tournait vers lui pour trouver du réconfort. Elle se pencha en avant et posa ce qu'elle mangeait à côté de sa boisson.
Puis l’homme s’approcha et passa son bras autour de son épaule, elle se cala contre lui comme si c’était sa place, tandis qu'il caressait son bras. Comme si elle lui permettait de la prendre dans ses bras.
Tout comme elle l'avait fait avec moi.
L’homme effleura ses cheveux avec ses lèvres et déposa un nouveau baiser. Et un autre sur son front. Leurs visages se touchaient et il la regardait profondément dans les yeux, leur discussion était manifestement intime et très personnelle. Ils étaient proches.
Putain.
Bon sang, elle en avait choisi un autre.
Ma bête se figea. Pour la première fois depuis des années, je ne ressentais aucune rage, aucun feu ne parcourait mes veines.
Rien. J'étais une statue de pierre. Froide. Vide. Sans espoir.
L'homme se blottit contre elle, regarda son ventre et elle se mit à pleurer. Notre femme souffrait et elle se tournait vers cet homme pour trouver réconfort et protection.
Vers lui. Pas moi.
Ma bête rugissait pour enfoncer sa porte d'entrée et arracher la tête de l'homme, tout comme je l'avais fait avec la Ruche peu de temps auparavant.
Elle était à moi.
À moi !
Pourtant, j'étais parti depuis plus de deux semaines. Je n'avais pas dit au revoir. Je n'avais pas fait connaître mes intentions. Elle avait visiblement trouvé un autre homme. Je continuais à les regarder se serrer l’un contre l’autre et choisir un film à regarder sur la télévision des humains.
Angela n'était pas contrariée par le fait que je l’avait quittée. Elle riait. Elle souriait. Se blottissait.
Avec. Un autre. Homme.
Je me détournai, incapable de regarder la scène dans l'appartement une seconde de plus. Je pouvais frapper, lui dire qu'elle était à moi, mais je ne l'arracherais pas à son bonheur, même si ce n'était pas avec moi.
Cet homme la faisait sourire. Il l'embrassait librement. Il était humain et présent. Pour être avec moi, elle aurait été obligée de quitter la planète. De quitter ses parents et le grand-père qu'elle aimait de tout son cœur. Cet humain pouvait lui donner tout ça.
Je n'étais qu'une bête qui tuait la Ruche. Une bête qui en avait marre d'être muselée. Continuellement enfermée, mais c’était terminé. Pendant des années — des années — j'avais gardé la bête sous contrôle. Plus maintenant.
Je ne voulais pas qu'Angela me voie comme ça. Ma bête ne se déchaîna pas ; elle surgit au grand jour.
Non, elle avait fait son choix, et ce n'était pas moi.
Je descendis les marches et retournai au véhicule de la directrice. Je me glissai sur le siège à côté d'elle.
— Il y a un problème ?
— Elle en a trouvé un autre.
Je regardais dans le vague droit devant moi.
— Un autre ? Un autre Atlan ? Impossible.
— Non. Un homme. Un humain aux cheveux blonds. Il l'embrassait.
Elle murmura :
— Vous en êtes sûr ?
Je regardai la femme qui m'avait tant aidé.
— Oui. Absolument. Elle s’assit et me dévisagea, je voyais bien qu'elle réfléchissait énormément.
J'étais hébété. Ma bête prenait de plus en plus le dessus à chaque seconde qui passait. Je devais rester suffisamment maître de moi pour pouvoir entrer dans son véhicule. Si j'atteignais ma taille de bête, je défoncerais le toit.
— Entrez et parlez-lui. Posez-lui la question. Ayez-en le cœur net. Il doit s’agir d’une erreur.
— Non.
— Dites-lui ce que vous ressentez.
— Non.
— Seigneur de guerre, elle me suppliait presque.
— Elle est passée à autre chose et moi aussi, répondis-je. Cet humain peut faire son bonheur. Elle peut rester ici, sur Terre, avec sa famille. Je ne peux pas lui offrir un tel bien-être."
Elle demeura silencieuse un moment.
— Vous voulez que je vous téléporte ?
— Oui.
Elle démarra puis quitta le parking, reprit l’itinéraire par lequel nous étions arrivés. J'avais gardé espoir pendant le trajet jusqu'ici, cet espoir s’était désormais évanoui.
— Je vous ramène, vous serez bientôt à la Colonie, murmura-t-elle doucement.
— Non. Je préfère être téléporté directement sur Atlan. À la prison. C'est terminé. Il est temps que j'affronte la vérité. Je suivrai la même voie que mon père.
— Vous n'avez pas besoin de mourir ! s'exclama-t-elle en s'arrêtant à un feu rouge.
— Je suis un Atlan. Je souffre de la fièvre de l’accouplement. Je n'ai pas d'autres solutions. Je lui montrai mes bracelets, ceux qui devraient se trouver aux poignets d'Angela Kaur.
— J'ai perdu ma compagne. J'ai fait mon choix. Ma bête aussi. L'exécution est ma seule échappatoire désormais.