On arme un navire

Lorsqu’il revint pour la première fois de cette Amérique qu’il avait découverte, au cours de son triomphe dans les rues noires de monde de Séville et de Barcelone, Christophe Colomb avait montré une pléthore d’objets précieux et de curiosités, de gens d’une race encore inconnue et à la peau rouge, d’animaux que nul n’avait encore vus — perroquets aux couleurs vives et au cri perçant, pesants tapirs —, puis des plantes et fruits singuliers qui seraient bientôt chez eux en Europe, graines d’Inde, tabac et noix de coco. Tout cela, la foule en liesse l’admire avec curiosité, mais ce qui émeut le plus le couple royal et ses conseillers, ce sont les quelques cassettes et corbeilles remplies d’or. De l’or, Colomb n’en rapporte pas beaucoup de son voyage en Inde, juste quelques objets d’ornement qu’il a échangés avec les indigènes ou qu’il leur a chipés, une poignée de petites barres et quelques poignées de grains épars, plus de la poussière d’or que de l’or proprement dit — la totalité du butin suffisant tout au plus à faire couler quelques centaines de ducats. Mais ce génial fantasque qu’est Colomb, toujours animé par une foi fanatique dans ce qu’il veut croire à l’instant précis, et qui s’est couvert de gloire en défendant sa route maritime vers l’Inde, vient raconter avec une sincère exubérance qu’il s’agit seulement d’un premier et minuscule essai. On lui a communiqué une information fiable concernant d’immenses mines d’or censées se trouver sur ces îles nouvelles ; on dit que, dans nombre de champs, on trouve ce précieux métal sous une mince couche de terre et qu’on le déterre facilement avec une vulgaire pelle. Mais plus au sud se trouvent des royaumes où les rois boivent leur vin dans des coupes d’or et où le métal jaune a moins de valeur que le plomb en Espagne. C’est avec ivresse que ce roi en perpétuel manque d’argent entend parler de ce nouveau pays d’Ophir1 qui est sa propriété — et puis l’on ne connaît pas encore assez la sublime folie de Colomb pour mettre ses promesses en doute. On arme aussitôt une grande flotte pour la deuxième traversée, et il n’est plus besoin à présent de recruteurs ni de tambours pour rameuter un équipage. La nouvelle de cet Ophir nouvellement découvert où l’on peut extraire l’or à mains nues affole toute l’Espagne : par centaines, par milliers les gens affluent pour se rendre dans l’El Dorado, le Pays de l’or.

Mais qu’il est trouble, ce flot qui, venu de toutes les villes, de tous les villages et hameaux, charrie à présent la cupidité. On ne voit pas seulement se porter volontaires des nobles honnêtes soucieux de redorer solidement leur blason, ni des aventuriers téméraires et des soldats courageux, non, c’est toute la crasse et la lie de l’Espagne qui s’écoule et se dépose vers Palos et Cadix. Voleurs marqués au fer, bandits de grand chemin et autres brigands qui cherchent dans l’El Dorado un artisanat plus lucratif, débiteurs désireux de fuir leurs créanciers, maris souhaitant échapper à leur épouse acariâtre, tous les desperados, toutes les existences ratées, les stigmatisés, ceux que recherchent les alguacil2, demandent à être de cette flotte : une bande, rassemblée à la diable par le hasard, d’existences ratées et décidées à devenir riches d’un seul coup, prêtes à n’importe quelle violence et à n’importe quel crime pour y parvenir. Cette folie de Colomb, l’idée qu’il suffit de planter la pelle dans la terre pour voir les blocs dorés briller devant soi, s’est emparée d’eux comme une folle épidémie, au point que les fortunés parmi les émigrants prennent des serviteurs et des mules pour pouvoir remporter sans attendre des quantités massives de ce précieux métal. Ceux qui ne parviennent pas à être admis dans les expéditions se frayent d’autres chemins : sans demander longtemps l’autorisation royale, des aventuriers, des rustauds, arment des navires pour traverser l’océan au plus vite et rafler l’or, l’or, l’or… d’un seul coup, l’Espagne est débarrassée de tous ses individus agités et de sa canaille la plus dangereuse.

Le gouverneur d’Hispaniola (la future île de Saint-Domingue ou Haïti) voit avec terreur ces hôtes indésirables submerger l’île qu’on lui a confiée. Année après année, les navires apportent de nouveaux chargements et des lascars de plus en plus récalcitrants. Mais les nouveaux venus sont eux aussi amèrement déçus, car l’or, ici, ne se ramasse pas sous les sabots des chevaux et il ne reste plus un grain de blé aux malheureux indigènes sur lesquels ils s’abattent comme des bêtes. Dès lors, ces hordes sillonnent le pays et traînent comme des bandes de pillards, causant la terreur des malheureux Indiens et celle du gouverneur. Celui-ci cherche vainement à les transformer en colons en leur attribuant des terres, des bêtes et même du bétail humain en bonne quantité, à savoir entre soixante et soixante-dix indigènes chacun, donnés comme esclaves. Mais ni les hidalgos de haute lignée ni les anciens bandits de grand chemin n’ont beaucoup de goût pour la vie de fermier. Ils n’ont pas franchi l’océan pour cultiver des céréales et garder du bétail ; au lieu de se soucier de semis et de récoltes, ils tourmentent les malheureux Indiens — en peu d’années, ils auront éliminé toute la population — ou passent leur temps dans les gargotes. Il ne faut pas longtemps pour que la plupart d’entre eux soient à ce point criblés de dettes qu’ils doivent vendre, après leurs biens, leur manteau, leur chapeau et leur dernière chemise, et soient ensuite livrés pieds et poings liés aux marchands et aux usuriers.

Toutes ces existences échouées sur Hispaniola accueillent donc avec plaisir, en 1510, la nouvelle qu’un homme de bonne réputation en provenance de cette île, le bachiller Martín Fernández de Enciso, juriste et érudit, arme un navire dans le but de venir avec un nouvel équipage au secours de sa colonie sur la tierra firme. En 1509, deux célèbres aventuriers, Alonzo de Ojeda et Diego de Nicuesa, ont obtenu du roi Ferdinand le privilège de fonder près du détroit de Panama et de la côte du Venezuela une colonie qu’ils ont un peu hâtivement nommée Castilia del Oro, la Castille de l’or ; enivré par ce nom ronflant et abruti par les bobards qu’on lui racontait, ce juriste qui ne connaissait rien du monde a placé toute sa fortune dans cette entreprise. Mais voilà, ce qui provient de la colonie nouvellement fondée à San Sebastián, au bord du golfe d’Urabá, n’est pas de l’or, mais un strident appel à l’aide. La moitié de l’équipage a été laminée par les combats avec les indigènes, l’autre par la famine. Pour sauver l’argent investi, Enciso risque le reste de sa fortune et arme une expédition de secours. À peine entendent-ils dire qu’Enciso a besoin de soldats, que tous les desperados, tous les fainéants d’Hispaniola profitent de l’occasion pour décamper avec lui. Ficher le camp, échapper aux créanciers et à la vigilance du rigoureux gouverneur, il n’y a plus que cela à faire ! Mais les créanciers, eux aussi, sont sur leurs gardes. Ils comprennent que les plus lourds de leurs débiteurs veulent se carapater pour ne plus jamais revenir et se ruent donc sur le gouverneur pour lui demander de ne faire partir personne sans son autorisation spéciale. Le gouverneur donne suite à leur demande. On organise une surveillance rigoureuse, le navire d’Enciso doit rester à l’écart du port, des canots du gouvernement patrouillent et empêchent que quiconque se faufile à bord sans y être habilité. Et tous ces desperados auxquels la mort fait moins peur qu’un travail honnête ou que leur amas de dettes voient le navire d’Enciso lever les voiles et mettre le cap vers l’aventure.

L’homme dans la caisse

Et c’est toutes voiles dehors que le navire d’Enciso quitte Hispaniola vers le continent américain : déjà les contours de l’île se sont dissipés à l’horizon bleu. C’est une traversée tranquille et il n’y a dans un premier temps rien de spécial à signaler, si ce n’est le fait qu’un molosse d’une force singulière — c’est un fils de Becerrillo, un fameux limier, et lui-même est devenu célèbre sous le nom de Leoncico — fait des va-et-vient nerveux sur le pont et renifle partout à la ronde. Nul ne sait à qui appartient le puissant animal ni comment il est arrivé à bord. On remarque enfin qu’il est impossible d’éloigner le chien d’une caisse à provisions aux dimensions particulièrement importantes qui a été portée à bord le dernier jour. Et voilà que tout à coup cette caisse s’ouvre d’elle-même et que s’en extrait, bien armé d’une épée, d’un casque et d’un bouclier, comme Santiago, le saint de Castille, un homme d’environ trente-cinq ans. C’est Vasco Núñez de Balboa qui apporte de cette manière la preuve de ses étonnantes témérité et inventivité. Né d’une famille noble à Jerez de los Caballeros, il a jadis vogué vers le Nouveau Monde en simple soldat escortant Rodrigo de Bastidas et, après bien des errances, a échoué avec le navire devant Hispaniola. Le gouverneur a vainement tenté de faire de Núñez de Balboa un brave colon ; mais au bout de quelques mois, celui-ci abandonne les terres qui lui ont été attribuées et subit une telle banqueroute qu’il ne sait comment échapper à ses créanciers. Tandis que les autres débiteurs regardent fixement depuis la plage, poings serrés, les canots du gouvernement qui ne leur permettent pas de prendre la fuite pour rejoindre le navire d’Enciso, Núñez de Balboa franchit audacieusement le cordon formé par Diego Colomb3 en se cachant dans une caisse à vivres vide et en se faisant porter par des sbires à bord de l’embarcation, où dans le tumulte du départ nul ne prend conscience de cette ruse insolente. C’est seulement lorsqu’il sait le navire suffisamment loin de la côte pour être sûr qu’on ne rebroussera pas chemin pour lui, que le passager clandestin se fait connaître. À présent, il est là.

Le bachiller Enciso est un homme de droit et, comme la plupart des juristes, il n’a guère de goût pour le romantisme. Dans son rôle d’alcalde, de préfet de police de la nouvelle colonie, il n’a pas l’intention de tolérer les resquilleurs et les créatures crépusculaires. Il explique donc brutalement à Núñez de Balboa qu’il n’a aucune intention de lui faire faire la traversée à son bord, mais qu’il va le déposer sur la plage de la première île devant laquelle ils passeront, qu’elle soit habitée ou non.

Mais on n’ira pas jusque-là. Car tandis que le navire se dirige vers la Castilia del Oro, il rencontre — un miracle, pour cette époque où quelques dizaines de navires au total voguent sur ces mers encore inconnues — un bateau doté d’un équipage fort nombreux et commandé par un homme dont le nom résonnera bientôt à travers le monde : Francisco Pizarro. Ses passagers viennent de la colonie d’Enciso, San Sebastian, et on les prend d’abord pour des mutins ayant abandonné leur poste. Mais au grand effroi d’Enciso, ils font le récit suivant : San Sebastian n’existe plus, eux-mêmes sont les derniers survivants de l’ancienne colonie, le commandant Ojeda a déguerpi avec un navire, les autres, qui ne possédaient que deux brigantins, ont dû attendre que soixante-dix personnes soient mortes pour prendre place dans ces deux petits bateaux. L’un de ces brigantins s’est échoué ; les trente-quatre hommes de Pizarro sont les derniers survivants de la Castilia del Oro. Où aller maintenant ? Après les récits de Pizarro, les hommes d’Enciso n’ont guère envie d’aller s’exposer à l’effroyable climat marécageux de la colonie abandonnée et aux flèches empoisonnées des indigènes ; revenir à Hispaniola leur paraît être la seule possibilité. C’est à cet instant dangereux que se manifeste Vasco Núñez de Balboa. Son premier voyage avec Rodrigo de Bastidas, explique-t-il, lui a donné une certaine connaissance de toute la côte d’Amérique du Sud et il se rappelle qu’à l’époque, sur la rive d’un fleuve ayant une forte teneur en or et dans une région où vivaient d’aimables indigènes, existait une localité baptisée Darién. C’est là-bas, et pas sur ce lieu de malheur, qu’il faut créer la nouvelle concession. Tout l’équipage prend aussitôt le parti de Núñez de Balboa. Conformément à sa proposition, on met le cap sur Darién, à la lisière de l’isthme de Panama, on commence par y soumettre les indigènes à la boucherie habituelle et comme on trouve aussi de l’or parmi les biens pillés, les desperados décident de commencer à installer une colonie sur ces lieux et donnent ensuite, par pieuse gratitude, le nom de Santa María de la Antigua del Darién à la nouvelle ville.

Une montée dangereuse

Le financier malheureux de la colonie, le bachiller Enciso, ne tardera pas à se mordre les doigts de ne pas avoir jeté par-dessus bord en temps utile la caisse dans laquelle se trouvait Núñez de Balboa : au bout de quelques semaines, cet audacieux détient en effet tous les pouvoirs. Juriste élevé dans le respect de la discipline et de l’ordre, Enciso tente, en sa qualité d’alcalde mayor du gouverneur à cette époque introuvable, d’administrer la colonie au profit de la couronne espagnole et, dans sa misérable cabane d’indien, promulgue ses édits avec la même propreté et la même sévérité que s’il se trouvait dans son bureau de juriste à Séville. Dans cette contrée sauvage où l’homme n’a encore jamais pénétré, il interdit aux soldats d’acquérir de l’or auprès des indigènes au motif qu’il s’agit d’une réserve de la Couronne. Il tente d’imposer l’ordre et la loi à cette horde indisciplinée — mais par instinct les aventuriers respectent l’homme d’épée et s’insurgent contre l’homme de plume. Bientôt Balboa est le véritable maître de la colonie ; Enciso doit fuir pour sauver sa vie et lorsque Nicuesa, gouverneur de la tierra firma investi par le roi, arrive enfin pour instaurer l’ordre, Balboa ne le laisse pas débarquer et le malheureux Nicuesa, chassé de la terre que lui a octroyée le roi, se noie pendant le voyage du retour.

Núñez de Balboa, l’homme sorti de la caisse, est à présent maître de la colonie. Et pourtant, en dépit de son succès, il ne se sent pas très bien. Car il s’est rendu coupable de rébellion ouverte contre le roi et il peut d’autant moins espérer le pardon que le gouverneur désigné a trouvé la mort par sa faute. Il sait qu’Enciso, qui a pris la fuite, est en route vers l’Espagne pour y déposer sa plainte et que lui-même devra tôt ou tard rendre compte de sa rébellion devant un tribunal. Il n’empêche : l’Espagne est loin, et il lui reste bien assez de temps avant qu’un navire n’ait traversé l’océan dans les deux sens. Aussi intelligent que téméraire, il cherche l’unique moyen d’affirmer aussi longtemps que possible le pouvoir qu’il a usurpé. Il sait qu’à cette époque la réussite justifie n’importe quel crime et qu’une livraison d’or abondante au Trésor de la Couronne est susceptible d’adoucir ou de retarder toute procédure pénale ; il faut donc commencer par trouver l’or, car l’or, c’est le pouvoir ! En compagnie de Francisco Pizarro, il soumet et pille les indigènes du voisinage, et tandis que se déroulent les batailles habituelles, il obtient un succès décisif. L’un des caciques, répondant au nom de Careta, qu’il a attaqué perfidement et en violant grossièrement les règles de l’hospitalité, lui propose, alors qu’il est déjà destiné à mourir, de nouer une alliance avec sa tribu plutôt que de faire des Indiens ses ennemis, et lui offre sa fille en gage de fidélité. Núñez de Balboa comprend aussitôt à quel point il est important d’avoir parmi les indigènes un ami fiable et puissant ; il accepte l’offre de Careta et, ce qui est encore plus étonnant, il fera preuve jusqu’à sa dernière heure d’une extrême tendresse envers cette jeune fille indienne. Avec le cacique Careta, il soumet tous les Indiens du voisinage et acquiert sur eux une telle autorité que même le plus puissant des chefs, qui se nomme Comagre, l’invite respectueusement chez lui.

C’est cette visite à ce chef doté de grands pouvoirs qui va provoquer le tournant historique dans la vie de Vasco Núñez de Balboa, qui n’avait jusqu’alors été qu’un desperado et un rebelle téméraire opposé à la Couronne, et que les tribunaux de Castille avaient voué à la potence ou à la hache. Le cacique Comagre le reçoit dans une vaste maison de pierre dont la richesse plonge Vasco Núñez dans le plus grand étonnement, et offre sans qu’on lui ait rien demandé quatre mille onces d’or à son hôte. Mais c’est alors au cacique de s’étonner. Car à peine les fils du soleil, ces étrangers puissants et semblables à des dieux qu’il a reçus d’une manière si révérencieuse, ont-ils aperçu l’or que, déjà, leur dignité n’est plus qu’un souvenir. Ils se jettent les uns sur les autres comme des chiens dont on vient de détacher la laisse, ils serrent les poings, ils crient, ils se déchaînent les uns contre les autres, chacun veut sa part. Le cacique observe cette crise de folie avec mépris et étonnement : c’est la sempiternelle stupeur de tous les enfants de la nature, aux quatre coins du monde, lorsqu’ils voient des êtres civilisés auxquels une poignée de métal jaune paraît plus précieuse que toutes les conquêtes intellectuelles et techniques de leur culture.

Enfin, le cacique s’adresse à eux et c’est avec un frisson de cupidité que les Espagnols entendent ce que leur traduit l’interprète. Qu’il est singulier, dit Comagre, de vous voir vous disputer pour de telles futilités et exposer votre vie aux plus lourdes incommodités et aux plus grands dangers pour un métal aussi ordinaire. Là-bas, de l’autre côté de ces hautes montagnes, se trouve un vaste lac, et toutes les rivières qui s’y écoulent charrient de l’or. Un peuple y habite, qui se déplace dans des navires pourvus de voiles et de rames comme les vôtres, et ses rois mangent et boivent dans des récipients d’or. Vous pourrez y trouver autant que vous désirerez de ce métal jaune. C’est un parcours dangereux, car il ne fait aucun doute que les chefs vous refuseront le passage. Mais ce ne sont que quelques jours de trajet.

Vasco Núñez de Balboa est touché au cœur. Voilà enfin trouvée la piste de ce légendaire Pays de l’or dont ils rêvent depuis des années et des années ; ses prédécesseurs l’ont cherché partout, dans tous les lieux, au sud et au nord, or si ce que dit ce cacique est vrai, il se situe seulement à quelques jours de marche. Et dans le même temps est enfin attestée l’existence de cet autre océan dont Colomb, Cabot, Corte-Real, tous les grands navigateurs célèbres, ont vainement cherché l’accès — ce qui revient en vérité à avoir découvert le chemin qui fait le tour du globe terrestre. Celui qui serait le premier à apercevoir cette nouvelle mer et à en prendre possession au nom de sa patrie, son nom ne disparaîtrait plus jamais de cette Terre. Et Balboa comprend l’acte qu’il doit accomplir pour se racheter de sa faute et se couvrir d’un honneur impérissable : être le premier à traverser l’isthme pour rejoindre Mar del Sur, la mer du Sud qui mène en Inde, et conquérir la nouvelle Ophir pour le compte de la couronne d’Espagne. Cette heure passée dans la maison du cacique Comagre a décidé de son destin. À partir de cet instant, la vie de cet aventurier de fortune a trouvé un sens élevé et intemporel.

Fuite dans l’immortalité

Il n’est pas de plus grand bonheur, dans le destin d’un homme, que d’avoir découvert sa mission véritable au milieu de son existence, pendant les années où se déploie la créativité de l’homme. Núñez de Balboa connaît l’enjeu — une mort misérable sur l’échafaud ou l’immortalité. Commencer par acheter la paix avec la Couronne, légitimer et légaliser après coup son acte terrible, l’usurpation du pouvoir ! C’est la raison pour laquelle le rebelle d’hier, devenu sujet très zélé, envoi à Pasamonte, trésorier royal d’Hispaniola, non seulement le cinquième, revenant à la Couronne, du cadeau en espèces de Comagre, mais, meilleur connaisseur des pratiques de ce monde que l’aride érudit et juriste Enciso, il ajoute à titre privé à l’envoi officiel un généreux don en espèces destiné au trésorier, en lui demandant de bien vouloir le confirmer dans sa fonction de capitaine général de la colonie. Le trésorier Pasamonte ne dispose certes d’aucun pouvoir lui permettant de le faire, mais il envoie tout de même à Núñez de Balboa, en échange de ce bon or, un document provisoire et, en vérité, sans valeur. Toutefois, Balboa, qui veut être couvert sur tous les flancs, a dans le même temps envoyé en Espagne deux de ses hommes les plus fiables pour qu’ils fassent à la cour le récit de ses mérites au profit de la Couronne et qu’ils transmettent l’important message qu’il a arraché au cacique. Vasco Núñez de Balboa fait savoir à Séville qu’une troupe de mille hommes lui suffira ; avec elle, il se fait fort d’accomplir pour la Castille plus qu’aucun Espagnol avant lui. Il s’engage à découvrir la nouvelle mer et à prendre possession du Pays de l’or enfin trouvé, celui que Colomb a vainement promis et que lui, Balboa, va conquérir.

Tout semble désormais tourner au mieux pour l’homme perdu, le rebelle, le desperado. Mais le bateau suivant en provenance d’Espagne apporte de mauvaises nouvelles. L’un des sbires qui l’avaient suivi au cours de la rébellion et qu’il a envoyé de l’autre côté de l’océan pour vider de leur substance les plaintes déposées auprès de la cour par Enciso, sa victime, ce sbire, donc, annonce que Balboa se trouve pour l’heure dans une situation dangereuse et que sa vie même est menacée. Le bachiller qu’il a dupé a réussi à déposer devant le tribunal espagnol une plainte contre l’homme qui l’a dépouillé de son pouvoir, et a fait condamner Balboa à le dédommager. En revanche, la nouvelle qui aurait pu le sauver, le fait qu’il ait découvert l’emplacement de la mer du Sud, toute proche, n’est pas encore arrivée ; en tout cas, un représentant de la justice débarquera du prochain vaisseau pour demander à Balboa des comptes sur son insurrection et le condamner sur place ou le ramener enchaîné en Espagne. Vasco Núñez de Balboa comprend qu’il est perdu. Sa condamnation a été prononcée avant qu’on ait reçu son message sur la proximité de la mer du Sud et de la côte d’or. Cette information, bien entendu, on l’exploitera tandis que sa tête roulera dans le sable — c’est un autre que lui qui accomplira son grand acte, celui dont il rêvait ; lui-même n’a plus rien à espérer de l’Espagne. On sait qu’il a poussé dans la mort le gouverneur légitime du roi, qu’il a de son propre chef chassé l’alcade de sa fonction — il sera bien forcé d’admettre que le verdict est clément si l’on se contente de le mettre en prison et si ce n’est pas sur le billot qu’on lui fait expier sa témérité. Il ne peut compter sur aucun ami puissant : lui-même n’a plus de pouvoir et son meilleur avocat, l’or, a encore la voix trop faible pour lui garantir sa grâce. Une seule chose peut désormais le sauver de la punition que peut lui valoir sa hardiesse : une hardiesse plus grande encore. S’il découvre l’autre mer et le nouvel Ophir avant que les gens de justice ne soient arrivés et que leurs sbires le capturent et le ligotent, il a une chance de se sauver. Ici, à l’extrémité du monde habité, il ne peut accéder qu’à une seule forme de fuite : la fuite dans un acte grandiose, la fuite dans l’immortalité.

C’est ainsi que Núñez de Balboa décide de n’attendre ni les mille hommes qu’il a demandés à l’Espagne pour conquérir l’océan inconnu ni, tout aussi peu, l’arrivée des représentants du tribunal. Mieux vaut tenter cette entreprise monstrueuse avec un petit nombre d’hommes aussi déterminés que lui ! Mieux vaut mourir avec les honneurs en menant l’une des aventures les plus audacieuses de tous les temps qu’être ignominieusement traîné, les mains liées, jusqu’à l’échafaud. Núñez de Balboa convoque la colonie, explique, sans passer ses difficultés sous silence, son intention de franchir l’isthme, et demande qui veut le suivre. Son courage entraîne les autres. Cent quatre-vingt-dix soldats, presque tous les hommes de la colonie en état de se battre, se déclarent disposés à le suivre. Il n’est pas nécessaire de se procurer beaucoup d’armement supplémentaire : ces gens vivent de toute façon dans la guerre permanente. Et le 1er septembre 1513, afin d’échapper au gibet ou à la prison, Núñez de Balboa, héros et bandit, aventurier et rebelle, entame sa marche dans l’immortalité.

Instant inoubliable

La traversée de l’isthme de Panama débute dans la province de Coyba, le petit royaume du cacique Careta, dont la fille est la compagne de Balboa ; il s’avérera ultérieurement que Núñez n’a pas choisi le point le plus étroit et que son ignorance a rallongé de quelques jours cette périlleuse traversée. Mais une chose devait être à ses yeux de première importance : avoir, pour cette percée téméraire dans l’inconnu, l’assurance de disposer d’une tribu indienne amie pour obtenir des renforts ou se replier. À bord de dix grands canots, les hommes quittent Darién à destination de Coyba : cent quatre-vingt-dix guerriers armés de lances, d’épées, de javelots et d’arbalètes, escortés par une meute nombreuse de limiers, ces redoutables molosses. Le cacique allié met à disposition ses Indiens comme porteurs et comme guides et dès le 6 septembre commence cette glorieuse traversée de l’isthme qui impose de monstrueuses épreuves à la volonté des hommes, fussent-ils des aventuriers aussi téméraires et expérimentés que ceux-ci. Dans la fournaise étouffante et assommante de l’équateur, les Espagnols doivent d’abord traverser les bas-fonds, dont le sol marécageux et infesté par la fièvre tuera encore des milliers et des milliers de personnes des siècles plus tard, lors de la construction du canal de Panama. Dès la première heure, il faut tailler à la hache et à l’épée dans la forêt vierge et les lianes de la jungle vénéneuse. Comme s’ils devaient creuser une monstrueuse mine verte, les premiers de la troupe taillent aux autres, à travers ce maquis, une étroite galerie par laquelle s’écoule ensuite, formant une longue file, l’armée du conquistador, un homme après l’autre, les armes constamment à la main, sans cesse, nuit après nuit, les sens vigilants et tendus pour repousser une attaque soudaine des indigènes. Dans l’obscurité moite et vaporeuse des arbres géants arqués par l’humidité au-dessus desquels brûle un soleil impitoyable, la chaleur devient étouffante. En nage, les lèvres assoiffées, la troupe avance lieue après lieue dans ses lourdes armures ; puis, d’un seul coup, de nouveau des pluies d’ouragan, de petits ruisseaux se transforment d’un instant à l’autre en rivières emportant tout sur leur passage, qu’il faut ou bien traverser en pataugeant dans l’eau ou bien franchir sur les ponts en raphia vacillants que les Indiens improvisent à la hâte. Pour toute alimentation, chacun des Espagnols ne dispose que d’une poignée de maïs ; exténués par les nuits blanches, affamés, assoiffés, entourés de nuées d’insectes qui les piquent et leur sucent le sang, ils progressent dans leurs vêtements lacérés par les épines, pieds nus, yeux fiévreux, joues enflées par les piqûres que les moustiques leur infligent en bourdonnant, sans repos le jour, sans sommeil la nuit, bientôt complètement épuisés. Dès la première semaine de marche achevée, une grande partie de la troupe ne peut plus supporter ces efforts et Núñez de Balboa, qui sait que les véritables dangers les attendent seulement maintenant, décide que les fiévreux et les épuisés feront mieux de rester sur place. Il ne veut tenter l’aventure décisive qu’avec l’élite de sa troupe.

Le terrain commence enfin à monter. La jungle s’éclaircit, qui ne peut déployer toute son abondance tropicale que dans les bas-fonds marécageux. Mais à présent que l’ombre ne les protège plus, le soleil de l’équateur tombe à la verticale, vif et aveuglant, sur leurs lourdes armures. Lentement et par courtes étapes, les hommes à bout de forces parviennent à grimper le paysage de collines, un échelon après l’autre, jusqu’à cette chaîne de montagnes qui, telle une arête de pierre, divise l’espace de l’étroite bande de terre entre les deux mers. Peu à peu la vue se dégage, l’air se rafraîchit pendant la nuit. Après dix-huit jours d’efforts héroïques, la pire difficulté paraît surmontée ; déjà s’élève devant eux la crête de la montagne depuis le sommet de laquelle on peut, selon les dires du chef indien, voir les deux océans, l’Atlantique et le Pacifique, lequel, inconnu à ce jour, n’a pas encore reçu de nom. Mais au moment précis où la résistance coriace et perfide de la nature paraît définitivement vaincue se dresse face à eux un nouvel ennemi, le cacique de cette province, venu avec des centaines de ses guerriers barrer le passage aux étrangers. Núñez de Balboa a une riche expérience du combat avec les Indiens. Il suffit de tirer une salve d’arquebuses : une nouvelle fois la foudre et le tonnerre artificiels exercent sur les indigènes leur puissance magique et éprouvée. Les guerriers effrayés prennent la fuite, pourchassés par les Espagnols et les limiers qui se précipitent à leurs trousses. Mais au lieu de se réjouir de cette victoire facile, Balboa la déshonore, comme tous les conquistadors espagnols, par sa lamentable cruauté, en faisant déchirer vifs, déchiqueter et réduire en charpie par la meute des limiers affamés un certain nombre de prisonniers sans défense et ligotés — un succédané aux corridas et aux combats de gladiateurs. Une boucherie sauvage souille ainsi la dernière nuit avant l’immortelle journée de Núñez de Balboa.

Quel mélange unique et inexplicable que le caractère et la manière d’être de ces conquistadors espagnols ! Pieux et croyants comme jamais chrétiens ne le furent, ils invoquent Dieu de toute la ferveur de leur âme tout en commettant en son nom les crimes les plus inhumains et les plus ignominieux de l’histoire. Capables des plus magnifiques et des plus héroïques actes de courage, de sacrifice et de passion, ils se sont trompés et combattus les uns les autres de la manière la plus honteuse, et pourtant, si méprisables fussent-ils, ils ont un sentiment affirmé de l’honneur et un sens extraordinaire, proprement admirable, de la grandeur historique de leur mission. Le même Núñez de Balboa qui, la veille au soir, avait livré des prisonniers ligotés et sans défense aux molosses et avait peut-être caressé les babines de ces bêtes dégoulinant encore de sang humain, est parfaitement conscient de l’importance de son acte pour l’histoire de l’humanité et trouve, à l’instant décisif, l’un de ces gestes grandioses qui demeurent inoubliables à travers les temps. Il sait que ce 25 septembre entrera dans l’histoire du monde et, avec un admirable pathos espagnol, cet aventurier dur et sans scrupule montre à quel point il a compris le sens de sa mission, dont la portée va bien au-delà de son propre temps.

Grandiose geste de Balboa : le soir, immédiatement après le bain de sang, l’un des indigènes lui a montré un sommet tout proche et lui a annoncé que depuis sa hauteur on pouvait déjà apercevoir la mer, la Mar del Sur inconnue. Balboa prend immédiatement ses dispositions. Il laisse les blessés et les épuisés dans le village pillé et ordonne à ceux de sa troupe encore capables de marcher — ils sont soixante-sept en tout et pour tout, sur les cent quatre-vingt-dix qui s’étaient mis en route à Darién — d’entamer l’ascension de cette montagne. Vers dix heures du matin, ils sont proches du sommet. Il ne leur reste plus qu’une petite éminence déboisée, ensuite la vue s’étendra forcément à l’infini.

À ce moment-là, Balboa ordonne à ses hommes de s’arrêter. Nul ne doit le suivre : il ne veut partager avec personne ce premier regard sur l’océan inconnu. Il veut pour l’éternité, avoir été et demeurer, seul et unique, le premier Espagnol, le premier Européen, le premier chrétien qui, après avoir traversé ce gigantesque océan de notre cosmos, l’Atlantique, aura regardé de ses yeux, l’autre, l’inconnu, le Pacifique. Lentement, le cœur battant, profondément pénétré par l’importance de cet instant, il monte, l’étendard dans la main gauche, l’épée dans la droite, silhouette solitaire dans ce cercle monstrueux. Il grimpe d’un pas calme, sans se hâter, car le véritable ouvrage est déjà accompli. Encore quelques enjambées, quelques-unes seulement, de moins en moins, et lorsqu’il arrive au sommet s’offre bel et bien à lui une vue immense. Derrière les montagnes qui tombent à pic, derrière les collines qui descendent, vertes et boisées, s’étend à l’infini un gigantesque disque aux reflets métalliques, la mer, la mer, la nouvelle, l’inconnue, celle à laquelle on n’avait jusqu’alors jamais fait que rêver sans la voir, la mer légendaire que Colomb et tous ses successeurs avaient cherchée en vain, celle dont les vagues battent les côtes de l’Amérique, de l’Inde et de la Chine. Et Vasco Núñez de Balboa regarde, regarde et regarde encore, fier et heureux, et s’emplit de la conscience que son œil est le premier œil d’un Européen dans lequel se reflète le bleu infini de cette mer.

Longuement, dans l’extase, Vasco Núñez de Balboa observe le lointain. Puis il appelle ses camarades, ses amis, à venir partager sa joie et sa fierté. Agités, excités, ils grimpent, ils escaladent la pente en haletant et en criant, l’étonnement fige leur regard et lui, la mine enthousiaste, désigne l’horizon. Soudain le curé qui les accompagne, le père Andrés de Vara, entonne le Te Deum laudamus et aussitôt prennent fin le bruit et les cris ; toutes les voix dures et rauques de ces soldats, aventuriers et bandits s’unissent en ce pieux choral. Les Indiens étonnés les voient, sur un mot du prêtre, abattre un arbre pour dresser une croix dans le bois de laquelle ils gravent les initiales du roi d’Espagne. Et lorsqu’elle est dressée, on dirait que ses deux bras ligneux veulent embrasser les deux mers, les océans Atlantique et Pacifique, avec tous leurs lointains hors de portée.

Dans ce silence craintif, Núñez de Balboa fait un pas en avant et tient une allocution à ses soldats. Ils feraient bien, dit-il, de remercier Dieu, qui leur accorde cet honneur et cette grâce, et de le prier de les aider encore à conquérir cette mer et tous ces pays. S’ils voulaient continuer à le suivre fidèlement comme ils l’ont fait jusqu’à ce jour, ils seraient à leur retour de cette nouvelle Inde les plus riches des Espagnols. Il brandit solennellement le drapeau aux quatre vents afin de prendre, au nom de l’Espagne, possession de tous les lointains autour desquels courent ces vents. Puis il appelle le secrétaire, Andrés de Valderrábano, afin qu’il établisse un document consignant pour tous les temps cet acte solennel ; Andrés de Valderrábano déroule un parchemin qu’il a transporté à travers la forêt vierge en même temps qu’un encrier et une pointe, et invite tous les nobles, chevaliers et soldats — los Caballeros e Hidalgos y hombres de bien — « qui étaient présents lors de la découverte de la mer du Sud, la Mar del Sur, par l’éminent et très vénéré seigneur capitaine Vasco Núñez de Balboa, Gouverneur de Sa Majesté », à confirmer que « ce seigneur Vasco Núñez a été le premier à voir cette mer et à l’avoir montrée à ceux qui le suivaient ».

Puis les soixante-sept hommes descendent de la colline et, ce 25 septembre 1513, l’humanité apprend l’existence du dernier océan encore inconnu sur la Terre.

Or et perles

C’est désormais une certitude : ils ont vu la mer. Mais il leur faut à présent descendre jusqu’à sa côte, sentir l’air humide, le toucher, le goûter et ramasser le butin qu’offre sa plage ! La descente dure deux jours, et pour connaître par avance le chemin le plus rapide de la montagne à la mer, Núñez de Balboa partage sa troupe en plusieurs groupes. Le troisième, sous la direction d’Alonzo Martín, est le premier à atteindre la plage, et même les simples soldats de cette bande d’aventuriers sont à ce point pénétrés par la vanité de la gloire, par cette soif d’immortalité que le simple particulier qu’est Alonzo Martín se fait aussitôt rédiger noir sur blanc par le secrétaire un document attestant qu’il a été le premier à avoir humecté son pied et sa main dans ces eaux encore innommées. C’est seulement après avoir ainsi paré sa petite personne d’une poussière d’immortalité qu’il autorise Balboa à faire savoir qu’il a atteint la mer et tâté ses flots de sa propre main. Aussitôt, Balboa se prépare à un nouveau geste grandiloquent. Le lendemain, à la Saint-Michel, il se présente sur la plage accompagné de seulement vingt-deux de ses compagnons afin de prendre possession de la nouvelle mer au cours d’une cérémonie solennelle. Il ne se dirige pas tout de suite vers les flots, mais, comme leur seigneur et maître, il attend avec arrogance, en se reposant sous un arbre, que la marée montante porte ses ondes jusqu’à lui et vienne lui flatter les pieds avec la langue, comme un chien obéissant. Alors seulement, il se lève, jette sur son dos son bouclier qui brille au soleil comme un miroir, prend son épée dans une main, dans l’autre le drapeau de la Castille frappé du portrait de la Vierge, et il entre dans l’eau. C’est seulement lorsque les vagues l’entourent jusqu’à la taille et qu’il est entièrement pris dans ces grandes eaux inconnues, que Núñez de Balboa, jusqu’alors rebelle et desperado, devenu triomphateur et plus fidèle serviteur de son roi, brandit l’étendard de tous les côtés en criant d’une voix forte : « Vive les illustres et puissants monarques Ferdinand et Jeanne de Castille, de León et d’Aragon, au nom desquels je prends au profit de la couronne royale de Castille possession réelle et physique et permanent de toutes ces mers, terres, côtes, ports et îles, et je jure que si un quelconque prince ou autre capitaine, chrétien ou païen de quelque confession ou de quelque rang que ce soit, voulait revendiquer un droit sur ces terres et ces mers, je les défendrais au nom des rois de Castille dont ils sont la propriété, aujourd’hui et pour tous les temps, tant que dure le monde et jusqu’au jour du Jugement dernier ! »

Tous les Espagnols répètent ce serment et leurs mots recouvrent pour un instant le puissant mugissement des flots. Chacun humecte ses lèvres d’eau de mer ; une nouvelle fois, le secrétaire Andrés de Valderrábano prend acte de la prise de possession et conclut son document en ces mots : « Ces vingt-deux hommes, ainsi que le secrétaire Andrés de Valderrábano, ont été les premiers chrétiens à poser le pied dans la Mar del Sur, et tous ont puisé l’eau avec leur main et se sont humecté la bouche avec afin de s’assurer qu’il s’agissait d’eau salée comme celle de l’autre mer. Et lorsqu’ils ont vu qu’il en était ainsi, ils ont rendu grâce à Dieu. »

Le grand acte est accompli. Il ne reste plus qu’à tirer le profit terrestre de cette entreprise héroïque. Les Espagnols volent ou échangent un peu d’or chez quelques-uns des indigènes. Mais une nouvelle surprise les attend au cœur de leur triomphe. Car les Indiens leur apportent des poignées entières de perles précieuses dont on trouve des quantités dispendieuses sur les îles voisines, notamment une appelée « Pellegrina », que Cervantes et Lope de Vega ont chantée parce que cette perle, la plus belle de toutes, a orné les couronnes royales de l’Espagne et de l’Angleterre. Les Espagnols remplissent tous leurs sacs, toutes leurs poches de ces splendeurs qui ne valent pas beaucoup plus ici que les coquillages et le sable, et lorsque leur avidité leur fait demander où se trouve ce qui est à leurs yeux la chose la plus importante sur cette Terre, l’or, l’un des caciques pointe le doigt vers le sud où la ligne des montagnes se perd mollement dans l’horizon. Là, explique-t-il, se trouve un pays aux immenses trésors, les gouvernants y mangent dans des récipients en or et de grands quadrupèdes — ce sont les lamas que le cacique désigne ainsi — y transportent les charges les plus somptueuses dans les chambres aux trésors du roi. Il donne aussi le nom de ce pays qui se trouve au sud, dans la mer et derrière les montagnes. Cela ressemble à « Birù », un mot mélodieux et étranger.

Vasco Núñez de Balboa regarde fixement dans la direction de la main tendue du cacique, là où les montagnes se perdent, blafarde, dans le ciel. Ce mot tendre et séduisant, « Birù », s’est immédiatement gravé dans son âme. Son cœur agité lui martèle la poitrine. Pour la seconde fois de sa vie, on vient de lui faire une promesse qu’il n’espérait pas. La première prophétie s’est accomplie, celle de Comagre lui annonçant la proximité de la mer. Il a trouvé la plage aux perles et la Mar del Sur, peut-être va-t-il aussi réussir à accomplir la seconde : la découverte, la conquête de l’Empire inca, le Pays de l’or sur cette terre.

Il est rare que les dieux accordent…

Núñez de Balboa continue à porter vers les lointains un regard empli d’ardent désir. Le mot « Birù », « Pérou », lui bat dans le cœur comme une cloche d’or. Mais — douloureux renoncement ! — cette fois-ci, il n’a plus le droit d’oser d’autres explorations. On ne conquiert pas un empire avec deux ou trois dizaines d’hommes à bout de forces. On commence donc par retourner à Darién, pour repartir ensuite, après avoir retrouvé des forces, sur les chemins du nouvel Ophir, que l’on vient de découvrir. Mais cette marche sur ses propres pas n’est pas moins pénible. Une fois encore, les Espagnols doivent se frayer à grand-peine un chemin à travers la jungle, une fois de plus ils doivent résister aux attaques des indigènes. Et ce n’est plus un régiment de guerriers, mais une petite troupe d’hommes qui, frappés par la fièvre, déployant en titubant leur dernière énergie — Balboa lui-même est proche de la mort et des Indiens le portent dans un hamac —, revient à Darién le 19 janvier 1514 après quatre mois d’effroyables avanies. Reste que l’un des plus grands actes de l’histoire a été accompli. Balboa a tenu sa promesse, chacun de ceux qui ont osé l’accompagner pour cette percée vers l’inconnu est devenu riche ; ses soldats ont rapporté plus de trésors de la côte de la mer du Sud que ne l’ont jamais fait Colomb et tous les autres conquistadors, et chacun des autres membres de l’expédition reçoit aussi sa part. Un cinquième est réservé à la Couronne, et nul ne reproche au triomphateur, en récompense pour avoir si vaillamment arraché la chair sur le corps des malheureux indigènes, de laisser son chien Leoncico profiter de cette prime comme tous les autres guerriers et de le faire couvrir de cinq cents pesos en or. Après une telle réussite, personne, dans la colonie, ne conteste plus son autorité de gouverneur. L’aventurier, le rebelle est célébré comme un dieu et il peut fièrement envoyer en Espagne un message annonçant qu’il a accompli le plus grand acte qu’on ait réalisé depuis Colomb au profit de la couronne de Castille. Dans son ascension à la verticale, le soleil de sa chance a percé tous les nuages qui pesaient jusqu’alors sur sa vie. Il se trouve à présent au zénith.

Mais le bonheur de Balboa est de courte durée. Quelques mois plus tard à peine, par une journée rayonnante du mois de juin, la population de Darién se presse sur la plage, étonnée. Une voile s’est mise à briller à l’horizon, et ce simple fait est déjà un miracle dans ce coin perdu de la Terre. Mais voilà qu’une deuxième apparaît à côté de celle-ci, puis une troisième, une quatrième, une cinquième, et bientôt elles sont dix, non, quinze, non, vingt, c’est toute une flotte qui se dirige vers le port. Et ils ne tardent pas à l’apprendre : c’est la lettre de Núñez de Balboa qui a provoqué tout cela. Non pas cependant celle annonçant son triomphe — celle-là n’est pas encore arrivée en Espagne — mais un autre message, antérieur, dans lequel il transmettait pour la première fois le récit que lui avait fait le cacique à propos de la mer du Sud et du Pays de l’or tout proches, et demandait une armée de mille hommes pour conquérir ces terres. Pour cette expédition, la couronne espagnole n’a pas hésité à armer une flotte gigantesque. Mais on n’a pas songé un seul instant, à Séville et Barcelone, à confier une mission d’une telle importance à un aventurier et rebelle d’aussi mauvaise réputation que Vasco Núñez de Balboa. Un gouverneur spécial, un noble sexagénaire riche et jouissant d’un grand prestige, Pedro Arias Dávilla, communément appelé Pedrarias, est dépêché avec le titre de gouverneur du roi pour mettre enfin de l’ordre dans la colonie, exercer la justice pour tous les crimes commis par le passé, trouver cette mer du Sud et conquérir le Pays de l’or promis.

Pedrarias se retrouve alors dans une situation difficile. Il a, d’une part, ordre de faire en sorte que le rebelle Núñez de Balboa rende des comptes pour avoir chassé le gouverneur, de le mettre aux fers si sa culpabilité était avérée, ou de légitimer son acte ; sa mission est d’autre part de découvrir la mer du Sud. Mais à peine son bateau a-t-il accosté, il apprend que ce même Núñez de Balboa qu’il doit traîner devant le tribunal a accompli de son propre chef cet acte héroïque et que ce rebelle a déjà célébré le triomphe dont il comptait jouir et a offert à la couronne espagnole le plus grand service qu’on lui ait rendu depuis la découverte de l’Amérique. Il va de soi qu’il ne peut poser à présent la tête d’un tel homme sur le billot comme s’il s’agissait d’un vulgaire criminel, il a l’obligation de le saluer courtoisement et de lui adresser ses sincères félicitations. Mais à compter de cet instant, Núñez de Balboa est perdu. Pedrarias ne pardonnera jamais à son rival d’avoir lui-même accompli l’acte pour la réalisation duquel lui-même a été envoyé ici et qui lui aurait assuré une gloire éternelle à travers les temps. Il doit certes, pour ne pas susciter prématurément l’amertume des colons, dissimuler la haine qu’il éprouve pour leur héros ; l’enquête est ajournée et l’on conclut même une fausse paix : Pedrarias fiance sa propre fille, restée en Espagne, à Núñez de Balboa. Mais sa haine et sa jalousie à l’égard de Balboa, loin d’être atténuées, se renforcent encore au moment où arrive d’Espagne, où l’on a enfin eu vent de l’acte accompli par Balboa, un décret qui confère à l’ancien rebelle le titre qu’il avait usurpé, le nomme simultanément adelantado et charge Pedrarias de délibérer avec lui des affaires importantes. Ce pays est trop petit pour deux gouverneurs, l’un d’eux va devoir céder la place, l’un d’eux va devoir périr. Vasco Núñez de Balboa sent le glaive au-dessus de sa tête, car le pouvoir militaire est aux mains de Pedrarias, tout comme la justice. Il fait donc une deuxième tentative pour opérer ce type de fuite qui lui a si magnifiquement réussi la première fois : la fuite dans l’immortalité. Il demande à Pedrarias l’autorisation d’armer une expédition afin d’explorer la côte de la mer du Sud et d’en conquérir une plus vaste superficie. Mais l’intention secrète du vieux rebelle est de se rendre hors d’atteinte de tout contrôle une fois qu’il sera sur l’autre rive, de construire sa propre flotte, d’être maître de sa propre province ainsi que, si possible, du légendaire Birù, cet Ophir du Nouveau Monde. Pedrarias donne son accord, non sans arrière-pensées. Si Balboa périt au cours de l’entreprise, tant mieux. S’il réussit, il sera toujours temps de se débarrasser de cet homme trop vaniteux.

Núñez de Balboa commence ainsi sa nouvelle fuite dans l’immortalité ; sa deuxième entreprise est peut-être encore plus grandiose que la première, même s’il ne lui a pas été donné de connaître dans l’histoire cette gloire qui ne magnifie jamais que celui qui a réussi. Cette fois, Balboa ne traverse pas seulement l’isthme avec sa troupe, mais fait transporter à travers les montagnes, par des milliers d’indigènes, le bois, les planches, les cordages, les voiles, l’ancre et les poulies de quatre brigantins. Car une fois qu’il aura une flotte de l’autre côté, il pourra s’emparer de toutes les côtes, conquérir les îles aux perles et le Pérou, le légendaire Pérou. Cette fois, cependant, le destin s’oppose à l’audacieux qui ne cesse de se heurter à de nouvelles résistances. Pendant la marche à travers la jungle humide, des vers détruisent le bois, les planches pourrissent et deviennent inutilisables. Sans se laisser décourager, Balboa fait abattre de nouveaux troncs devant le golfe de Panama et tailler des planches neuves. Son énergie produit de vrais miracles — tout semble déjà aboutir, les brigantins sont montés, ce sont les premiers sur l’océan Pacifique. C’est alors qu’une tornade provoque une crue soudaine et gigantesque dans les fleuves où on les a terminés et amarrés. Les navires sont emportés et se fracassent dans la mer. Il faut encore une fois recommencer à zéro ; et l’on parvient enfin à achever la construction de deux nouveaux brigantins. Il n’en faut plus que deux à Balboa, plus que trois, alors il pourra lever l’ancre et conquérir le pays dont il rêve jour et nuit depuis que ce cacique l’a désigné en tendant la main vers le sud et qu’il a entendu pour la première fois ce mot tentateur, « Birù ». Faire encore venir auprès de lui quelques officiers courageux, recruter une bonne relève d’hommes d’équipage, et il pourra fonder son royaume ! Quelques mois encore seulement, juste un peu de chance s’ajoutant à sa témérité personnelle et ce n’aurait pas été Pizarro que l’histoire du monde aurait qualifié de vainqueur des Incas, de conquérant du Pérou, mais Núñez de Balboa.

Mais voilà, même avec ses préférés, le destin ne se montre jamais trop généreux. Il est rare que les dieux accordent au mortel plus d’un acte immortel.

La chute

C’est avec une énergie de fer que Núñez de Balboa a préparé sa grande entreprise. Mais c’est précisément son audacieuse réussite qui le met en danger. Car Pedrarias observe avec inquiétude et d’un œil suspicieux les intentions de son subordonné. Peut-être une trahison lui a-t-elle permis d’avoir vent des ambitieux rêves de pouvoir de Balboa, peut-être la jalousie lui fait-elle simplement craindre un deuxième succès du vieux rebelle. Toujours est-il qu’il envoie tout à coup à Balboa une lettre très cordiale dans laquelle il lui demande de bien vouloir revenir pour un entretien à Acla, une ville proche de Darién, avant de se lancer définitivement dans son programme de conquête. Balboa, qui espère que Pedrarias lui accordera de nouveaux hommes en renfort, répond à l’invitation et repart aussitôt. Devant les portes de la ville, une petite troupe de soldats vient à sa rencontre, apparemment pour le saluer ; il marche joyeusement dans leur direction pour donner l’accolade à leur chef, qui fut son frère d’armes pendant de longues années et l’a accompagné lors de la découverte de la mer du Sud, son ami et familier Francisco Pizarro.

Mais celui-ci lui pose lourdement la main sur l’épaule et le déclare en état d’arrestation. Pizarro, lui aussi, rêve d’immortalité, lui aussi souhaite conquérir le Pays de l’or, et il ne lui est peut-être pas désagréable de savoir qu’il n’aura pas en travers de son chemin un chef aussi audacieux. Le gouverneur Pedrarias ouvre le procès de la prétendue rébellion, la justice est rapide et injuste. Quelques jours plus tard, Vasco Núñez de Balboa marche vers le billot avec les plus fidèles de ses camarades ; l’épée du bourreau se lève en lançant un éclair, et en l’espace d’une seconde s’éteint pour toujours, dans le crâne qui roule au sol, l’œil qui aura été le premier de toute l’humanité à regarder en même temps les deux océans qui enserrent notre planète.