Les Enfants du Déluge
Appartiennent au troisième cercle ceux qui ont pour fonction de maîtriser les différents savoirs de l’humanité, de manière à assurer un contrôle des populations soumises au processus de sélection.
Une autre fonction du troisième cercle est de garantir la qualité de vie des superprédateurs en leur fournissant des productions artistiques en tous genres.
Guru Gizmo Gaïa, L’Humanité émergente, 2- Les Structures de l’Apocalypse.
Jour - 1
Montréal, 4h23
L’inspecteur-chef Théberge regardait le cadavre se bercer dans la chaise de Crépeau, près de la fenêtre. Le cadavre lui faisait face.
À chaque mouvement vers l’avant, ses bras décharnés se cramponnaient à ceux de la chaise et son corps s’avançait pour donner une impulsion supplémentaire qui amplifiait sa trajectoire. À chaque élan, la tête s’approchait un peu plus de celle de Théberge. Dans le visage carbonisé, les yeux, immobiles, demeuraient fixés sur ceux du policier.
Théberge était paralysé. Plus le visage du cadavre se rapprochait, plus l’angoisse montait en lui. Entre chaque mouvement, Cabana approchait un micro de son visage pour recueillir ses commentaires.
— Décrivez-nous ce que vous ressentez, inspecteur-chef Théberge. Le public a le droit de savoir.
Au moment où le visage du cadavre allait s’écraser contre le sien, Théberge s’éveilla en sueur.
Après de longues secondes à respirer de façon haletante, il vit que sa femme le regardait, à la fois soulagée et inquiète.
— Ça va, dit-il. C’est juste un cauchemar.
Sous-entendu : « Je n’ai aucun malaise physique », ce qui était la principale inquiétude de madame Théberge.
— C’est le deuxième, cette semaine.
Puis, voyant que son mari ne disait rien, elle demanda :
— Tu rêvais à quoi ?
— Aucune idée.
Inutile de lui encombrer l’esprit avec ces visions d’horreur.
— Il va falloir que tu fasses attention au rôti de porc, conclut madame Théberge.
Théberge émit un grognement de protestation, se leva et descendit lentement au salon, où il ouvrit la télé. Il avait surtout besoin de se changer les idées. Les « ravages de la bêtise militante » avec lesquels son travail le mettait en contact l’affectaient de plus en plus.
La chaîne Découverte présentait un reportage sur l’assèchement des nappes phréatiques en Amérique du Nord. Le grenier des États-Unis était menacé de devenir un désert. Sans parler des pénuries d’eau des grandes villes du Sud…
Le droit à l’information, songea Théberge. Le droit d’avoir des mauvaises nouvelles vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Même sur les chaînes culturelles !
Il ferma la télé et se pencha pour ramasser la Revue des vins de France, qui était ouverte, sur le plancher, à côté de son fauteuil.
Venise, 11h46
Blunt ouvrit le message que venait de lui envoyer Chamane et cliqua sur l’icône de la pièce jointe. Une barre illustrant le progrès du décryptage apparut brièvement. Puis Guru Gizmo Gaïa surgit à l’écran. Le visage dissimulé derrière le même masque de bouddha, il portait cette fois une djellaba bleue. Il se tenait debout, le dos tourné aux vagues déchaînées de l’océan.
Blunt démarra l’enregistrement. Sur un fond de mer en furie, l’homme se mit à prophétiser.
Le deuxième cavalier est en marche… Je vois venir des tempêtes. Des raz-de-marée. Des inondations… L’eau va purifier la planète du cancer qui la ronge.
Je vois des pluies torrentielles. Des ouragans qui ravagent les villes. Des digues brisées par la mer… Je vois des territoires inondés. Des maisons emportées par les flots… Je vois des populations déplacées, condamnées à l’errance et à la famine, obligées de boire de l’eau contaminée… Je vois des cadavres qui flottent dans les eaux. Des millions de cadavres…
En polluant l’eau de la planète, l’humanité profane la source de la vie. Mais la vie ne se laissera pas stériliser. Un déluge va s’abattre sur l’arrogance humaine… Nous sommes à l’aube de la huitième grande extinction. Sept fois déjà, la planète a relancé le processus de la vie en éliminant les espèces dont la domination était la plus arrogante.
Ce qui restera de l’espèce humaine sera transformé à jamais. Les nouveaux êtres humains seront les enfants du déluge. Ils bâtiront une humanité plus fluide, moins sclérosée par la raison et la technologie. Une humanité qui vivra en harmonie avec l’ensemble des vivants… Mais, pour cela, il faut d’abord que meure l’humanité ancienne. Il faut que disparaisse l’arrogance occidentale. Il faut que vienne le déluge…
Alors seulement, émergera l’humanité nouvelle.
C’était quand même ironique, songea Blunt : des savants faisaient ce genre de prévisions depuis des années, en se fondant sur l’évolution du réchauffement de la planète, et on les accusait de dramatiser, on les traitait d’alarmistes et on exigeait toujours plus de preuves. Mais quand un guru les reprenait sous la forme de prophéties et qu’il les présentait à l’intérieur d’un schéma apocalyptique, il se trouvait des milliers de personnes pour y croire et s’en faire du jour au lendemain les défenseurs acharnés.
Il envoya un bref courriel à Chamane.
Les sept grandes extinctions, ça te dit quelque chose ?
Shanghai, 19h48
Du quatre-vingt-unième étage de l’hôtel Grand Hyatt, Paul Hurt regardait la forêt de gratte-ciel qui s’étalait devant ses yeux. Dix ans plus tôt, c’étaient des rizières. La ville était prise d’une frénésie entretenue à coups de milliards et savamment planifiée. Même l’éclairage luxuriant des édifices était encadré par un règlement municipal, dans des buts à la fois d’esthétique et d’économie d’énergie. Les autorités chinoises avaient décidé d’en faire « le » centre financier mondial. En conséquence, elles avaient mobilisé les moyens nécessaires à cette tâche. Les meilleurs architectes de la planète avaient été recrutés. La moitié du parc mondial de grues servant à construire des gratte-ciel y œuvrait depuis des années. Une fois l’exposition universelle de 2010 passée, ce qui resterait de cette immense campagne publicitaire, ce serait Shanghai. La ville qui aurait la tâche de s’opposer au « parc à thèmes de parcs à thèmes » qu’était en train de devenir Dubaï. Shanghai serait la ville qui aurait la responsabilité d’attirer en Asie les plus riches et les plus puissants de la planète.
Hurt ferma le rideau de la fenêtre et alla prendre une douche. La salle d’eau, où dominaient le marbre et le verre, lui donna l’impression d’entrer dans une galerie de glaces. Qui donc pouvait trouver plaisir à voir son image ainsi multipliée à l’infini comme n’importe quelle marchandise produite en série ?
Aussitôt sorti de la douche, Hurt se dépêcha de se sécher, de s’habiller et de descendre dans le hall d’entrée de l’hôtel. Une série de brefs coups d’œil dans toutes les directions lui assura un sentiment de sécurité minimal : personne ne semblait le suivre.
Il sortit, traversa le pont et se dirigea vers le Bund, l’ancien quartier hollandais. Une petite partie des édifices d’origine avait été préservée à des fins touristiques et d’image internationale.
Hurt se rendit à la terrasse du bar-restaurant M on the Bund et commanda une Tsingtao. De sa table, il voyait la rivière Huangpu sinuer à travers la ville sur fond de gratte-ciel. Depuis des siècles, le transport fluvial sur la rivière avait contribué à faire de Shanghai l’un des principaux centres commerciaux de l’Orient.
Quelques minutes après avoir reçu sa consommation, il vit un Chinois s’approcher de sa table et s’asseoir devant lui. Wang Li. Du moins, il correspondait à la description qu’on lui avait faite de son contact. Ce n’était pas trop tôt !
Il y avait deux semaines que Hurt poireautait à l’hôtel. Un message l’y attendait le premier jour, lui disant qu’il serait contacté sous peu.
Un second message avait suivi, quatre jours plus tard, lui annonçant que la réunion avait été reportée d’une semaine. En conséquence, la rencontre avec l’informateur de l’Institut était reportée d’autant. Par mesure de prudence.
Le même message mentionnait l’endroit probable de la réunion et lui demandait de dresser la liste de l’équipement dont il aurait besoin. Il n’avait qu’à la laisser sur son bureau, dans une enveloppe cachetée. Quelqu’un passerait la prendre pendant qu’il serait sorti dîner. Entre-temps, s’il avait besoin de quoi que ce soit, il pouvait le demander au maître d’hôtel attaché à sa suite : ce dernier avait ordre de lui fournir tout ce dont il pouvait avoir besoin.
Hurt s’était souvent demandé si tout ça n’était qu’une stratégie pour l’éloigner de Londres. Nitro, de son côté, avait fait plusieurs crises. Puis il y avait eu un autre délai : trois jours, celui-là. Pour calmer Nitro, Steel avait alors dû lui promettre qu’ils retourneraient immédiatement à Londres s’il y avait un autre délai.
À la date prévue, un message avait été glissé sous la porte de sa chambre pendant la nuit. Il contenait l’adresse d’un restaurant et une heure : 20 heures 30. Le rendez-vous était pour le soir même.
— Le dragon s’éveillera bientôt, dit Wang Li en guise d’introduction.
— Vous parlez de la Chine ? répondit Hurt.
— Je parle du dragon qui n’a pas encore trouvé l’apaisement.
Quand il avait pris connaissance de ces phrases de reconnaissance codées, Hurt s’était demandé s’il s’agissait d’une nouvelle manifestation de l’humour de Bamboo Joe.
— Vous avez préparé ce que j’ai demandé ?
— Bien sûr.
— Et pour la suite ?
— Dans le journal que je vais oublier sur votre table, vous trouverez un billet d’avion pour Xian.
— Xian ?
— Un vol direct de Shanghai pour l’étranger, ou même pour Beijing, serait suspect. Vous prendrez un vol pour Xian à l’aéroport de Pudong, vous passerez quelques jours là-bas, puis vous prendrez un vol en direction de Beijing, Vancouver, Montréal et Paris.
Pendant que Wang Li parlait, Hurt continuait de s’interroger sur le caractère subit de cette mission à Shanghai. Voulait-on l’éloigner de l’Europe ?… Bien sûr, sa mission avait toutes les apparences d’une véritable mission. Mais si on avait voulu l’éloigner, le leurre aurait nécessairement eu les apparences d’une véritable mission.
Hurt se rendit compte que le Chinois le regardait en silence depuis un long moment. Puis quelque chose se passa dans les yeux de Wang Li.
— Il faudrait que l’Institut consacre plus de ressources à la Chine, déclara ce dernier, comme si cela découlait d’un long raisonnement qu’il n’avait pas cru nécessaire d’expliquer.
— Avec ce qui se passe maintenant, il faudrait que l’Institut consacre plus de ressources à l’ensemble de la planète, répliqua Hurt avec humeur.
Un silence suivit. Dans le visage de Wang Li, aucun indice ne trahissait sa perplexité. Valait-il la peine d’expliquer sa pensée ? La remarque de l’étrange Américain décourageait la discussion. Pourtant, quelque chose dans sa façon d’être lui disait qu’il pouvait être un interlocuteur intéressant.
En fait, il émanait de sa personne une multitude de signaux contradictoires.
— La Chine est une illusion, reprit Wang Li. Elle existe… et elle n’existe pas.
Cette fois, Hurt se contenta de le regarder, attendant la suite de l’explication. Wang Li semblait chercher la formulation la plus adéquate.
— Il existe plusieurs Chine, dit-il finalement. Si jamais l’illusion qui les retient ensemble éclate…
— Pour les tenir ensemble, vous pouvez compter sur le Parti communiste chinois ! répliqua la voix ironique de Sharp.
Wang Li enregistra le changement de voix de Hurt, mais il s’efforça de n’en rien laisser paraître.
— Le Parti communiste chinois est fort parce que la plupart des gens sont terrifiés à l’idée de ce qui arriverait s’il n’existait plus. Y compris ceux qui le critiquent.
— Je doute que les victimes de Tienanmen apprécient cette théorie.
— Beaucoup de gens se disent que Tienanmen était le prix à payer pour ne pas subir ce qui est arrivé en Russie.
— Autrement dit, vous vivez au paradis ?
— L’absence de paradis peut paraître un prix raisonnable pour éviter l’enfer.
— L’enfer ? Vraiment ?
— En Chine, nous avons emprunté une de vos images pour décrire l’enfer qui est en marche et contre lequel nous n’avons, pour nous protéger, que le faible voile du PCC : ce sont les quatre cavaliers de l’Apocalypse. Si cela vous intéresse, je vous montrerai un jour l’interprétation que nous en faisons. Le plan quinquennal du Parti communiste chinois est élaboré sur la base de la lutte contre les quatre cavaliers.
Il se leva. Puis il ajouta, avant de s’éloigner.
— Demain. Vingt heures. Au restaurant Va Bene.
New York, studio de LVT-TV, 8h09
Robert Prince avait pris discrètement une ligne de cocaïne avant le début de l’entrevue. Il voulait être au sommet de sa forme. Son invité, Tyler Paige, dirigeait le célèbre Department of Homeland Security ; il était le responsable ultime de la sécurité du pays. Il avait en plus la réputation d’être arrogant et difficile à interviewer.
Les sept premières minutes s’étaient écoulées sans heurt. Prince aurait bien pris une autre ligne pour avoir un boost avant la finale, mais il pouvait difficilement le faire devant son invité.
… LVT-TV, une station du groupe Levitt Medias. De retour au prince des intervieweurs, Robert Prince…
Aussitôt que l’indicatif de la station eut fini de jouer, Prince reprit avec la question dont il avait convenu avec son invité pendant la pause.
— Monsieur Paige, est-ce que le Department of Homeland Security confirme l’identité des auteurs de l’attentat ?
— Pour le moment, Bob, je peux confirmer que l’attaque contre le musée Guggenheim est le fait de terroristes islamistes.
— Est-ce qu’il s’agit d’un groupe lié à al-Qaida ?
— Comme vous le savez, Bob, les terroristes islamistes n’obéissent pas à une hiérarchie stricte. Ils forment plutôt une sorte de nébuleuse. Découvrir leur appartenance n’est pas toujours simple. Mais l’influence d’al-Qaida, elle, est certaine. Et tant que nous n’aurons pas fait un exemple en détruisant complètement toutes leurs organisations, leur mythe survivra et continuera d’influencer des cerveaux dérangés.
Prince détestait être pris pour un imbécile et il supportait mal le ton condescendant, faussement chaleureux de Paige. Il réprima néanmoins toute expression de déplaisir. C’était une entrevue téléguidée par le propriétaire du réseau : il n’était pas question d’indisposer Paige ni même de laisser paraître son agacement.
— Si on ne peut pas les identifier, est-ce que ça veut dire qu’on ne peut rien contre eux ?
— C’est une bonne question, Bob.
Encore ce ton paternaliste, cette façon de déguiser un profond mépris en fausse familiarité. On aurait dit l’ancien vice-président des États-Unis répondant aux questions de Larry King !
— De fait, poursuivit Paige, ce qu’on constate maintenant, c’est l’échec des moyens classiques pour contrôler ce type de terreur. On ne peut quand même pas faire surveiller toutes les églises et tous les musées du pays !
— C’est très vrai, lança Prince sur un ton exagérément approbateur.
Paige hésita un moment. De la colère passa dans ses yeux. Mais l’autre n’avait pas été suffisamment explicite dans sa moquerie pour qu’un éclat paraisse justifié.
— Il faut déployer de nouvelles stratégies axées sur la prévention, reprit-il. À moyen et à long terme. C’est un travail qui va demander l’implication active du public.
LVT-TV, 8h13
— Prenez l’exemple des employés du musée : ils avaient des amis, une famille, des voisins… Ils fréquentaient des épiceries, des restaurants, des dépanneurs… Ils allaient dans les parcs de la ville… Je suis sûr que, parmi tous ces gens, il y en a qui ont remarqué des choses dans leur comportement.
— Je vous ai bien entendu ? Vous allez demander au public de dénoncer les gens qui leur paraissent suspects ?
— C’est un élément parmi d’autres de notre stratégie. Vous comprendrez qu’aucune agence ne peut mobiliser le pouvoir de surveillance dont dispose un public averti, vigilant et conscient de ses responsabilités.
— Vous ne craignez pas que ça mène à des abus ?
— J’admets que cela peut créer des inconvénients. Mais si les gens n’ont rien à se reprocher, je ne vois pas ce qu’ils ont à craindre… à part le fait de perdre un peu de leur temps à s’expliquer. Vraiment, parler d’abus me paraît excessif. Si vous voulez mon avis, ce sont plutôt les terroristes qui abusent des droits que garantit notre société.
— J’imagine déjà la réaction des diverses associations de défense des droits de la personne !
— Je comprends leur point de vue et je le respecte. C’est très noble de leur part… Mais il faut bien que quelqu’un s’occupe de défendre le pays, si on veut qu’elles puissent continuer à manifester librement en faveur de leurs nobles idéaux.
Montréal, 8h17
Dans sa chambre du Ritz-Carlton, Skinner dressait le bilan de la dernière vague d’attentats. Toutes les attaques avaient réussi. Les dégâts matériels avaient été significatifs. Mais ce qui avait eu le plus d’impact dans l’opinion, c’était le mode de recrutement des terroristes : dans tous les cas, il s’agissait d’employés de longue date, bien intégrés dans leur milieu. Pour le grand public, la conclusion s’imposait : on ne pouvait pas faire confiance aux Arabes… et à rien de ce qui y ressemblait.
Une nouvelle série de représailles s’était amorcée contre la communauté arabe, tant en Europe qu’aux États-Unis. Et les Arabes n’étaient pas les seuls à être pris à parti : des Pakistanais, des Turcs, des Indiens, des Kurdes, des sikhs et des Gitans avaient également été pris pour cible.
Bien sûr, les autorités avaient réagi promptement en multipliant les appels au calme, en augmentant la présence policière dans les rues et en asurant la protection des mosquées les plus en vue. La plupart des médias s’étaient indignés. Plusieurs l’avaient fait en multipliant les nuances, pour ne pas s’aliéner ce qu’ils croyaient être leur public. Les donneurs de leçons avaient stigmatisé la minorité de fanatiques responsables des représailles, les accusant d’alimenter l’escalade…
Mais le mal était fait. Pour une large partie de la population, la cause était entendue : la communauté arabe abritait des terroristes. Quant aux membres de cette communauté, ils avaient également compris le message : ils étaient l’ennemi. Ils avaient intérêt à ne pas se faire remarquer.
Pour favoriser le climat de conflit de civilisations que les Djihadistes voulaient instaurer, c’était idéal.
Du coin de l’œil, Skinner surveillait la télé. Il n’arrivait pas à comprendre l’étonnement de l’animateur : la stratégie de Paige était tellement prévisible, ses intentions tellement transparentes. Peut-être l’animateur s’efforçait-il simplement de donner une voix aux réactions du public.
— À part faire appel aux dénonciations, quelles sont les autres stratégies que vous envisagez d’implanter ?
— Il va falloir renforcer les pouvoirs d’enquête et de perquisition… diminuer les obstacles légaux au travail des policiers… et affranchir les agences de renseignements du corset législatif et médiatique qui paralyse leur action.
— Ça non plus, les défenseurs des droits de la personne ne vont pas l’apprécier.
— Je suppose que vous avez raison. Et c’est justement pour ça que nous allons avoir besoin du public.
— De quelle manière ?
— Si on veut changer les lois et rendre le travail anti-terroriste plus efficace, il faut un vaste mouvement populaire pour faire contrepoids au lobby des groupes radicaux.
— En élargissant ainsi le travail des policiers au détriment des droits individuels, est-ce que vous n’agissez pas exactement comme le veulent les terroristes ?
— C’est une bonne objection, Bob. Beaucoup de gens la soulèvent et il est important d’y répondre.
Skinner ne pouvait qu’apprécier la performance : l’animateur soulevait des questions en apparence brutale, mais, par son parti pris de ne pas intervenir afin de paraître objectif, il laissait toute latitude à Paige pour les transformer en tremplin pour ses réponses.
À l’écran, Paige poursuivait son argumentation.
— Le problème, c’est qu’on n’a pas à choisir entre une version parfaite et intégrale des droits individuels, ce que tout le monde trouve souhaitable – moi le premier – et des droits restreints. Le choix qui nous est proposé est simple : ou bien une gestion de nos droits qui nous permet de survivre comme société libre ; ou bien une absence de gestion qui fait de notre société la proie de tous les terroristes qui veulent sa destruction.
— Ce n’est pas un peu manichéen comme position ?
— Bien sûr. Mais c’est la réalité qui est manichéenne. Face à un terroriste, il n’y a qu’un choix : vous l’éliminez ou il vous élimine… Être réaliste devant une réalité manichéenne, c’est constater que la réalité nous force à être manichéen. Adopter une autre attitude serait se bercer d’illusions. D’ailleurs, je ne parle pas seulement des terroristes islamistes. Comme les attentats des écoterroristes nous l’ont rappelé, toutes les causes peuvent justifier le recours à la terreur.
— Monsieur Paige, je vous remercie d’avoir pris le temps de…
Skinner coupa le son de la télé. Au cours des prochains jours, ce serait l’hystérie dans les médias, songea-t-il. Au début, il y aurait un torrent de protestations. Tous les spécialistes de l’indignation déchireraient leur chemise sur la place publique.
Le Président ferait certainement une déclaration pour atténuer celle de Paige. Il promettrait que tout élargissement des pouvoirs policiers serait présenté et débattu dans les deux Chambres. Il irait même jusqu’à laisser entendre qu’il était personnellement contre de tels élargissements. Mais il ne pourrait pas désavouer clairement Paige. Pas avec ces nouvelles attaques terroristes. Et surtout pas dans un contexte où les républicains dénonçaient sa politique de dialogue avec les États terroristes. La veille encore, l’ancien vice-président l’avait accusé d’avoir provoqué cette recrudescence en étant trop mou.
À mesure que de nouveaux attentats surviendraient, des voix s’élèveraient pour réclamer une action plus musclée. De plus en plus nombreuses. Les défenseurs à tout crin des droits individuels se feraient plus discrets. À la fin, une vague d’opinion publique musellerait les derniers protestataires, comme au lendemain du 11 septembre. Pour survivre politiquement, le Président serait obligé de remballer ses promesses aux libéraux et de se ranger sans réserve derrière Paige.
Sans savoir pourquoi, Skinner se demanda ce que Théberge pouvait bien penser de tout ça. Puis il sourit de ce brusque accès de curiosité. C’était une réaction classique : traquer quelqu’un, cela créait des liens. Une sorte d’intimité. Malgré lui, le chasseur se familiarisait avec sa proie et se prenait à vouloir entrer dans sa tête…
Pour traquer un gibier, il fallait repérer ses comportements répétitifs, découvrir ses routines. On pouvait alors mettre ces connaissances à profit pour le piéger. L’être humain ne faisait pas exception à la règle. Sauf que ses routines étaient plus complexes. Elles reposaient sur des motivations plus élaborées. D’où l’utilité d’avoir recours à une stratégie de renforcement : la désorientation.
C’est pour cette raison que Skinner, en plus d’utiliser les faiblesses évidentes de Théberge, comme son attachement à son épouse et à ses amis, lui envoyait des messages. Des messages suffisamment ambigus pour l’inquiéter, mais qui pouvaient laisser croire qu’il s’agissait d’indices. Pour que ça lui fasse un sujet de préoccupation supplémentaire… Et puis, il devait l’admettre, c’était toujours plaisant, ce genre de jeu du chat avec la souris.
Skinner sourit. Il imaginait la tête que ferait Théberge en lisant ce qu’il venait de lui envoyer.
Puis il se leva et se dirigea vers les toilettes.
« Foutue prostate », marmonna-t-il avec humeur. Il se rappelait la conversation avec le médecin… « On peut facilement régler le problème. »
Sauf que Skinner ne voulait rien savoir d’une opération. On ne savait jamais ce qui pouvait arriver. L’anesthésie qui tourne mal, une erreur médicale du chirurgien, une complication inattendue… Sans compter le simple fait de demeurer inconscient pendant des heures, totalement livré à des gens qui ont des scalpels dans les mains !
Quant à l’autre solution, les médicaments, c’était encore pire. Avec tous les produits contrefaits en circulation, tous les risques qu’ils représentaient pour la santé, il était irresponsable de se soigner à moins que ce soit absolument essentiel. Comment savoir dans quel médicament on découvrirait bientôt de la mélamine, de la mort aux rats ou du verre pilé ?
Il fallait savoir gérer les risques. Toute la carrière de Skinner avait reposé sur la gestion des risques. Et les risques que représentait le traitement de sa prostate éclipsaient totalement l’inconvénient mineur que constituait le fait de devoir aller aux toilettes plus fréquemment.
Longueuil, 9h34
Victor Prose s’était levé tôt. Depuis plus de deux heures, il travaillait à son article sur le roman pour une revue qui lui avait demandé une contribution.
L’article n’avançait pas. Pourtant, dans sa tête, les choses étaient relativement claires. Le roman, tel qu’il l’entendait, consistait à présenter des personnages aux prises avec des idées ou, plutôt, avec les effets de certaines idées. Depuis des siècles, la fiction, surtout la fiction française, s’acharnait à mettre en scène les terreurs les plus profondes de l’être humain, à illustrer les ravages de ces angoisses dans les relations entre les personnes. Et, curieusement, les idées étaient presque toujours innocentées. Comme si rien de mal ne pouvait arriver par les idées. Elles n’étaient presque jamais mises en cause. Sauf dans les histoires de savants fous. Et même dans ces cas-là, c’étaient les faiblesses des êtres humains qu’on s’acharnait à traquer : jamais celles de leurs idées.
Pourtant, les plus grandes folies de l’histoire, les délires les plus meurtriers s’étaient toujours abrités derrière des idées pour se propager et pour justifier les désastres qu’ils provoquaient.
Par exemple, il y avait cette idée de perfection, si proche de celle de pureté, qui se retrouvait dans toutes les formes de racisme et d’intolérance religieuse ; dans sa version plus quotidienne, elle servait fréquemment à discréditer ce qui était faisable, ce qui aurait permis d’améliorer les choses, sous prétexte que ce qui était proposé n’était pas parfait.
Il y avait aussi cette idée de droits – droits individuels, droits commerciaux, droits des minorités ou de la majorité – qui pouvait être tordue de manière à devenir une arme contre n’importe quelle tentative de libération.
Une des idées qui fascinait Prose, une des idées qu’il trouvait particulièrement dangereuse bien qu’indispensable à toute société organisée, c’était celle du « devoir de mémoire » ; très souvent, elle avait servi à transformer la nécessité d’un enracinement historique en une fixation morbide sur le passé capable d’étouffer tout progrès… C’était comme si le potentiel de nuisance des idées était à la hauteur des vérités qu’elles portaient, que les pires enfers étaient la face cachée des plus nobles idéaux.
Prose sourit. Toutes ces phrases pour aboutir à un cliché banal : l’enfer pavé de bonnes intentions.
Quand il pensait à son sujet, Victor Prose avait l’impression que ses idées étaient claires. Mais quand il tentait de les écrire, il butait sur le choix d’un terme, imaginait des objections, changeait des mots pour contrer l’interprétation erronée qu’ils auraient pu permettre… et il finissait par tout raturer. Le taux de survie de ses phrases était très bas. Ce qui était classique à cette étape de son travail. Ça signifiait qu’il n’avait pas encore mûri suffisamment son sujet. Le problème, c’était qu’il ne lui restait plus beaucoup de temps pour le mûrir. L’article devait être remis dans trois semaines.
Au moment où il se levait pour se préparer un café – décaféiné parce qu’il en était déjà à son quatrième de la journée –, le « ping ! » de la messagerie électronique ramena son attention à l’ordinateur.
Le message qui s’afficha jeta momentanément la confusion dans son esprit.
Vous avez choisi de magouiller avec les flics. Vous êtes responsable de la mort de nos camarades. Vous allez payer. Profitez des quelques jours qui vous
restent. Ce n’est pas l’inspecteur-chef Théberge et ses clowns qui pourront vous protéger.
Les Enfants de la Terre brûlée
Montréal, SPVM, 10h43
Crépeau travaillait depuis deux heures pour mettre à jour les différents rapports sur l’attentat contre le musée. Il avait empilé méticuleusement, à la portée de sa main gauche, tous les dossiers dont il allait avoir besoin. Le reste de la surface du bureau était totalement dégagé, comme dans un effort pour contenir l’envahissement.
Théberge entra dans le bureau.
— Je ne peux pas dire que ça me manque, fit Théberge en apercevant les dossiers.
— Maintenant que t’es une vedette des médias, t’es au-dessus de ces choses-là.
Théberge esquissa une moue.
— Ça aussi, je m’en passerais.
Crépeau fouilla dans la pile de dossiers, sortit une chemise cartonnée et la tendit à Théberge.
— Ça pourrait t’intéresser.
Théberge prit la chemise, jeta un regard intrigué à Crépeau et commença à lire son contenu.
— Ettore Vidal ? fit Théberge après quelques secondes.
— C’est un expert en désalinisation. Il a reçu plusieurs menaces… Je me suis dit que c’était peut-être lié à l’autre cas.
— À BioLife ?
Crépeau fit signe que oui.
— L’eau, les céréales, c’est pas exactement la même chose, dit Théberge.
— Un savant qui disparaît, un autre qu’on harcèle pour qu’il aille travailler à l’étranger… et à qui on laisse entendre qu’il pourrait disparaître s’il refuse.
— Il travaille où ?
— Il est chercheur à McGill. C’est un expert de réputation mondiale. Il travaille sur un projet qui pourrait faire tomber le coût de la désalinisation. Il y a plusieurs ONG et plusieurs pays en développement qui suivent de près ses travaux.
— Tu penses le faire protéger ?
— J’ai pas assez de monde pour ça. Mais je me suis dit…
— Tu veux quand même pas que je le prenne en pension chez nous !
Crépeau ignora le mouvement d’humeur.
— Si jamais c’est lié, dit-il, ça pourrait être une piste pour retrouver Hykes.
Théberge rumina un moment la suggestion de Crépeau.
— D’accord, dit-il, je vais passer le voir.
Théberge fit pivoter le journal posé sur le coin du bureau pour lire le titre d’un article.
Espagne : deux autres terroristes retrouvés morts
Puis il releva les yeux vers Crépeau.
— Qu’est-ce que ça donne, les assureurs ?
— Toutes les galeries d’art avaient un assureur différent.
Une autre idée qui allait terminer prématurément sa vie dans le grand cimetière des hypothèses erronées, songea Théberge. Parfois, il avait l’impression que l’essentiel du travail d’enquêteur consistait à formuler des hypothèses qui se révélaient fausses, jusqu’à ce qu’il finisse par tomber sur une idée juste.
Pas étonnant que ce soit un métier aussi dur, psychologiquement : en plus d’être témoin en première ligne des ravages de la bêtise humaine, il fallait faire l’expérience quotidienne de sa propre propension à proférer des inepties… Et les policiers n’avaient même pas la consolation qu’avaient les scientifiques : ils ne pouvaient pas se dire qu’ils participaient à une entreprise dont le progrès cumulatif était incontestable malgré le statut précaire de chaque nouvelle avancée… Bien sûr, plusieurs enquêtes se concluaient par l’arrestation des coupables. Mais qu’est-ce que ça changeait ? Est-ce que chacune de ces réussites faisait vraiment reculer le climat global de violence et d’insécurité ? Théberge avait plutôt le sentiment d’appartenir au petit groupe de ceux qui écopaient à la chaudière pendant que le Titanic s’enfonçait.
— T’as pas l’air dans ton assiette, dit Crépeau. C’est à cause de la campagne de HEX ?
— Probablement…
— Je me disais, aussi, que c’était autre chose.
Théberge sourit et jeta un bref regard à son ami. Un des inconvénients qu’il y avait à trop bien connaître quelqu’un, c’était qu’eux aussi vous connaissaient bien.
— Les experts disent qu’ils ont utilisé partout le même accélérant, reprit Crépeau.
C’était logique, songea Théberge. Ils se moquaient totalement des recoupements que les policiers pouvaient effectuer. C’était même à se demander s’ils ne voulaient pas les provoquer.
— C’est peut-être des représailles, suggéra Théberge. Un concurrent… un artiste qui s’est fait exploiter…
— D’après les spécialistes en arts visuels, reprit Crépreau, les galeries avaient des styles trop différents pour qu’un même artiste ait voulu exposer dans toutes les galeries.
— Donc, on n’a pas affaire à un artiste frustré qui a été refusé partout.
— Tu y crois, au gang islamiste ?
— Si c’est le même groupe qu’à l’Oratoire, on devrait trouver les exécutants exécutés quelque part ! répondit Théberge avec dépit. Ça va simplifier notre travail.
La Première Chaîne, 12h34
— Je vous rappelle notre question du jour : quel est le plus grand danger qui menace la ville ? Je passe à un deuxième appel : monsieur Dubeau, de Laval. Bonjour, monsieur Dubeau.
— Moi, monsieur Maisonneuve, je pense que c’est le pyromane artiste. Celui qui a fait brûler les galeries d’art. D’après moi…
— Je me permets de vous interrompre, monsieur Dubeau, mais si on en croit le message reçu par les médias, ce serait l’œuvre d’un groupe radical islamiste. Comment pouvez-vous parler d’un pyromane artiste ?
— Le message, c’est une stratégie ! Il savait que parler de terrorisme, ça ferait saliver les médias. Il les a utilisés pour mêler tout le monde.
— Eh bien, c’est une opinion intéressante. Merci, monsieur Dubeau. Nous passons maintenant à un autre appel. Nous avons au bout du fil monsieur Roland Lavoie, de Boucherville. Selon vous, monsieur Lavoie, quel est le plus grand danger qui menace la ville ?
— Pour moi, c’est les fonctionnaires qui ne font pas leur job.
— J’avoue que vous me surprenez, monsieur Lavoie. Est-ce que vous pouvez expliquer davantage votre point de vue ?
— C’est simple. Prenez l’inspecteur qui était supposé avoir inspecté les travaux de rénovation, sur l’autoroute Ville-Marie, il y a deux ou trois ans. Pontbriand, son nom… Quand les fonctionnaires font pas leur job, il y a du monde qui paie au bout. C’est pas toujours évident, mais il y a toujours quelqu’un qui paie.
— Avouez que c’est un exemple assez dramatique. Dans la réalité…
— Voulez-vous un autre exemple ?
— Si ce n’est pas trop long. Dans quelques instants, nous devons aller à la pause. Mais je vous écoute…
— Prenez le fonctionnaire qui a convaincu le ministre qu’on avait trop d’étudiantes en techniques infirmières dans les cégeps, qu’il fallait contingenter. Pas longtemps après, on a commencé à manquer d’infirmières dans les hôpitaux. Et celles qui restaient étaient à moitié mortes parce qu’elles étaient obligées de faire des heures supplémentaires. C’est depuis ce temps-là que ça se dégrade ! Je vous le dis…
— Je suis malheureusement obligé de vous interrompre, monsieur Lavoie…
Paris, 18h40
Kim attendait depuis une heure dix-sept minutes. Assise dans la Citroën, elle avait une vue directe sur la Jaguar de Jean-Pierre Gravah, de l’autre côté de la rue. Claudia avait suivi Gravah à l’intérieur d’un café-bistro, laissant à Kim le soin de surveiller la voiture. Il y avait maintenant deux jours qu’elles le surveillaient.
Quelques minutes après être entrée dans le bistro, Claudia avait joint Kim sur son portable pour la prévenir que l’attente serait assez longue : Gravah venait de commander un repas. Kim s’était alors empressée d’aller fixer un pisteur sous la Jaguar.
Depuis, elle attendait, derrière le volant de sa propre voiture, prête à démarrer aussitôt que Claudia la rejoindrait.
Inconsciemment, son esprit avait dérivé vers l’époque où Limbo l’avait aidée à venger sa famille, après l’avoir secourue dans la jungle du Sud-Est asiatique. Cela lui arrivait de plus en plus souvent d’y penser… Elle avait donné un sens à sa vie en la consacrant à aider Limbo. Puis, quand il était mort, elle avait transféré sur Claudia le sentiment de dette qu’elle avait eu envers lui. Parce qu’il le lui avait demandé. Mais elle n’était jamais parvenue à faire le deuil de sa famille. Ni celui de la femme qu’elle aurait pu être… Tout cela lui semblait si lointain, et pourtant si présent. De plus en plus souvent, des images de son enfance lui revenaient. À plusieurs occasions, elle s’était surprise à essuyer une larme sur sa joue sans s’être rendu compte qu’elle pleurait…
Elle fut brusquement tirée de ses pensées quand elle réalisa qu’une femme entrait dans la Jaguar de Gravah. Elle appela Claudia.
Cette dernière lui apprit que Gravah était aux toilettes depuis plusieurs minutes, mais qu’elle ne s’en était pas inquiétée parce qu’il avait laissé sa serviette de cuir à sa table.
Une minute plus tard, Claudia courait la rejoindre dans la Citroën : il n’y avait personne dans les toilettes ; la serviette de cuir que Gravah avait laissée à sa table était vide et lui-même avait disparu. Heureusement, elles pourraient suivre la Jaguar à la trace.
Ce qui était moins clair, par contre, c’étaient les motifs de ce comportement de Gravah. Avait-il éventé la filature ? Était-ce simplement une précaution de routine : utiliser un lieu public pour couper les pistes et laisser un tiers récupérer le véhicule ?
L’autre possibilité, c’était que Gravah se soit déguisé en femme. Mais il n’avait pas eu beaucoup de temps pour le faire. Et, surtout, il n’avait rien avec lui quand il s’était rendu aux toilettes. Après avoir regardé les clichés pris par Kim, les deux femmes avaient jugé la chose peu probable. Surtout que la femme était montée dans la même voiture : si Gravah avait voulu échapper à une filature, il n’aurait pas repris une voiture qui avait toutes les chances d’avoir été repérée.
Leur seule solution était maintenant de suivre la Jaguar et de voir quels membres de l’entourage de Gravah cela leur permettrait d’identifier.
Longueuil, 12h57
Victor Prose avait noté avec une satisfaction amère que les paris sur sa vie étaient moins défavorables. Sa cote de survie était maintenant de 4 contre 7.
Un journal était ouvert à côté de son ordinateur. Il parcourut rapidement l’article dont il avait souligné le titre. « L’Antarctique fond deux fois plus vite que prévu », annonçait le titre… Prose surligna une phrase en jaune :
Pour la seule année 2006, ce sont 190 milliards de tonnes de glace qui se sont retrouvées dans l’océan.
Encore quelques minutes avant l’arrivée de Grondin…
Par chance, le policier était d’un abord plus facile que son supérieur. Pour commencer, il n’avait pas l’air d’entretenir de doutes sur son innocence. Et puis, il lui avait sauvé la vie.
En pensant à Grondin, Prose se mit à sourire. Le policier avait la ponctualité d’un horloger suisse compulsif. S’il disait qu’il arrivait à dix heures, c’était dix heures. Pas dix heures une minute, pas dix heures moins une minute : dix heures. Pile. Prose aurait pu régler sa montre sur le timbre de la sonnette. Grondin attendait dans la voiture et il en sortait quelques secondes avant l’heure convenue pour se présenter à l’heure exacte sur le seuil de la porte.
C’était une autre raison pour laquelle Prose s’accommodait bien de sa compagnie : à côté de lui, ses propres comportements compulsifs paraissaient anodins.
À treize heures cinquante-neuf, Prose se dirigea vers la porte. Il ouvrit à l’instant même où Grondin allait sonner.
— On a le temps de prendre un café, dit-il. Mon cours commence seulement à trois heures.
Puis il ajouta, comme s’il se reprenait pour éviter une indélicatesse :
— Pour vous, bien sûr, ce sera une tisane.
Grondin l’accompagna à travers le corridor de l’entrée.
— Il faut que je vous montre un courriel que je viens de recevoir, dit Prose. Remarquez, c’est probablement une mauvaise blague d’étudiant. Mais, compte tenu de ce qui s’est passé…
Reuters, 13h04
… les auteurs de l’attaque contre le musée Guggenheim de Bilbao ont été retrouvés ce matin, abattus de deux balles dans la tête. Les deux hommes travaillaient au musée depuis respectivement trois et quatre ans. Pour leurs collègues, le choc a été brutal. Tous s’entendent pour les décrire comme des hommes aimables, réservés et très dévoués à leur travail. Avec leur mort, il ne reste maintenant que les responsables de l’attentat de Montréal qui n’ont pas encore été…
Longueuil, 13h06
Prose et Grondin étaient assis au salon. Deux tasses fumaient sur la petite table devant eux.
— Vous avez reçu ce courriel quand ? demanda Grondin.
— Ce matin.
— J’imagine mal un étudiant vous envoyer ça.
Prose sourit.
— Je pense que vous imaginez mal ce que certains étudiants peuvent faire, dit-il.
Il se leva, disparut quelques instants dans son bureau et revint avec une petite enregistreuse de poche qu’il posa entre les deux tasses de café.
— J’ai des extraits de conversation à vous faire entendre, dit-il.
Il appuya sur un bouton.
— Tu n’as pas le droit d’utiliser ton téléphone portable en classe.
— C’est quoi, ton problème ? Je parle pas fort.
— Tu n’as pas de boîte vocale sur cette bebelle-là ?
— Pis ? Si c’est urgent ?
Grondin regardait Prose, incrédule.
— C’est vous ?
— Avec un étudiant. C’est enregistré pendant un cours.
— Il a répondu sur son téléphone portable pendant le cours ?
Prose fit signe que oui.
— Et vous ne pouvez pas confisquer son appareil ?
— Propriété privée. Selon les avocats du collège, ce serait assimilable à un vol. On peut seulement en interdire l’utilisation.
Grondin semblait éberlué. Prose lui fit entendre un autre enregistrement.
— L’ordinateur, c’est pas pour chatter sur MSN pendant les cours.
— Qu’esse ça te crisse, toé, chose ?
— Tu as besoin des cours pour passer l’examen.
— C’est moi qui l’passe, l’examen, c’est pas de tes hosties d’affaires.
Cette fois, Grondin était carrément sidéré.
— Vous ne pouvez rien faire ?
— Faire quoi ? Il a besoin de son ordinateur en classe pour prendre ses notes.
— Mais…
— Juridiquement, il est adulte. S’il ne dérange personne, je ne peux rien dire.
— Mais le ton sur lequel il vous parle !
— Je peux toujours déposer une plainte. Au mieux, ça ne va rien changer. Au pire, il va être encore plus agressif.
Prose fit démarrer un troisième extrait.
— Faut que tu changes ton calendrier. On n’a pas le temps de faire le travail.
— Vous avez un mois !
— On n’a pas le livre pour le faire !
— Je vous l’ai dit, il est à la coop.
— Tu me niaises-tu ? T’as vu la file d’attente, à la coop ?
— C’est la même file pour tout le monde.
— Ben, nous autres, ça nous écœure de perdre deux heures à faire la file pour un hostie de livre. Pour aller à la coop, on va attendre la troisième semaine, quand le troupeau va être passé. Hein, gang ?
Des bruits d’approbation répondirent à la demande d’appui.
— J’ai pas le choix : le règlement du collège dit que je dois fournir une évaluation la quatrième semaine.
— Hey, chose, pourquoi tu cherches le trouble ? C’est à toi de t’organiser avec ça : t’as juste à trouver une passe.
Prose interrompit l’enregistrement.
— Pour quelle raison vous enregistrez ça ? demanda Grondin.
— S’il y a des problèmes, je veux être en position de me défendre.
— Êtes-vous sûr que c’est légal ?
— Et les profs qui sont filmés avec des téléphones portables et qui se retrouvent sur YouTube, c’est légal ?… C’est devenu une forme de chantage : t’as besoin d’être cool et de donner des bonnes notes, autrement tu vas te retrouver sur Internet. Avec ton nom, ton adresse et ton numéro de téléphone. C’est arrivé à un prof du département…
— Vous ne pouvez vraiment rien faire ?
— Je vous l’ai dit, on ne peut pas interdire les téléphones portables en classe. Seulement leur utilisation… Il suffit qu’il y ait deux ou trois étudiants qui accaparent ton attention et qui s’amusent à te faire réagir pour qu’un autre te filme sans que tu t’en aperçoives.
— Comme ça, l’épisode de l’autre jour, pour les notes, c’était sérieux ?
— Les notes, aujourd’hui, c’est un droit. Vous allez comprendre ce que je veux dire.
Prose fit jouer un autre extrait.
— Je l’ai fait, le travail ! T’as besoin de m’faire passer !
— Si tu l’as réussi, tu vas passer.
— Hey ! Les nerfs !… Ah pis fuck ! Si j’passe pas, j’vas faire réviser tous mes travaux… Hein, gang ? On va tous faire réviser nos travaux. Les autres profs vont être en hostie… On peut pas tous se tromper : c’est toi qui vas avoir l’air fou. Le monde vont se dire que c’est toi, le problème.
Prose arrêta l’enregistrement sur les rires dans la classe.
— Évidemment, dit-il, c’est un montage de ce que j’ai vu de pire. Ce n’est pas comme ça dans tous les groupes. Ni dans tous les cours. Mais c’est latent. Toujours suspendu dans l’air comme une menace possible. On ne sait jamais quand on peut être victime de cette sorte de chantage. Plusieurs profs préfèrent acheter la paix et leur donnent leurs notes.
— Et vous ne pouvez pas vous faire respecter ? avoir de l’autorité ?
— Si on n’est pas respecté par la société et par notre employeur, si la connaissance n’est pas respectée par la société… comment les élèves peuvent respecter des gens qu’on ne respecte pas, qui enseignent quelque chose qu’on ne respecte pas ?… Il faut pas croire qu’ils font ça par méchanceté. C’est juste que les professeurs n’ont pas de légitimité. Au mieux, je suis leur chum. On est égal à égal… Comment je pourrais avoir de l’autorité ?
Grondin paraissait totalement dépassé. Prose le regarda avec un sourire.
— Bienvenue dans l’univers des clients consommateurs : ils ont seulement des droits. Pas d’obligations, seulement des droits. Les profs, eux, ont seulement des obligations, pas de droits… J’exagère, mais ça donne une bonne idée de l’atmosphère, certains jours.
— Ils ne pensent quand même pas qu’ils peuvent avoir leur diplôme sans rien faire !
— Dans leur tête, ils ne font pas rien : ils assistent au cours. Ils font leur temps. S’ils fournissent un minimum d’efforts, ils ont le droit de réussir. C’est le principe de l’effort suffisant : j’ai fait un effort, c’est correct. Je mérite de passer.
— C’est effrayant !
— Ce qui est vraiment effrayant, c’est que, plus tard, ils vont transposer cette attitude-là dans la société.
Grondin semblait à court de mots. Ses démangeaisons avaient pris la relève. Il se frottait avec insistance le dessus de la main gauche.
— Maintenant, reprit Prose, comprenez-vous pourquoi j’ai pensé que ça pouvait être un étudiant qui avait envoyé le message ? Pour certains, ce serait seulement un moyen de pression.
— Vous pensez vraiment qu’il y en a qui pourraient faire ça ?
— Je me suis même demandé si le tireur, l’autre jour, n’était pas un étudiant.
— Vous êtes sérieux ?
— Il a peut-être seulement voulu me faire peur. Ça s’est déjà vu, des étudiants qui tirent des coups de feu sur la maison d’un prof pour se venger ou pour l’intimider.
— Et il m’aurait atteint par erreur ?
Grondin le regardait, incrédule. Prose esquissa un sourire ironique.
— Je sais, ça ne cadre pas avec le portrait des étudiants qu’on brosse dans les officines ministérielles. On est loin de l’apprenant en processus d’autoformation et des acquisitions de compétences « transvasées »…
— Comment vous arrivez à enseigner ?
— En dehors de certaines réactions excessives et de la défense acharnée de leurs intérêts, ils sont très cool, très agréables, même… Souvent plus brillants qu’on l’était à leur âge !
Puis il s’interrompit comme si une idée venait de le frapper.
— Avant que je l’oublie, reprit-il, vous direz à l’inspecteur-chef Théberge qu’il y a une vidéo de lui sur YouTube.
— Je suis certain que l’inspecteur-chef n’a jamais mis de vidéo de lui sur Internet, répliqua Grondin avec conviction.
— J’imagine ! Mais il y a quelqu’un qui l’a fait. J’ai pensé que ça l’intéresserait de le savoir.
New York, 13h30
La rencontre avait lieu par vidéo-conférence. Tous étaient membres de la cellule des militaires et tous étaient admis à participer au projet Archipel.
Hadrian Killmore n’aimait pas beaucoup son bureau de New York. Il préférait de loin celui de Londres. Mais il se faisait un devoir de tenir les rencontres avec les membres des divers groupes de l’Alliance à partir d’endroits différents. Question de sécurité. Même quand il s’agissait de rencontres télévisuelles.
Il appuya sur le bouton qui activait le système de communication. Une dizaine de visages apparurent sur le damier d’écrans qui couvrait le mur devant lui.
Regrouper les membres par cercles de compétences avait été une idée brillante. Cette décision, prise dès la mise en chantier du projet Émergence, lui simplifiait la vie. Il pouvait donner à chacun des cercles les informations que les membres étaient à même d’assimiler et leur épargner celles qui auraient suscité de trop longs débats.
— L’opération Ice Cube est en bonne voie, dit-il. Nos fonds d’investissement achèvent de prendre leurs positions.
— J’aimerais connaître les estimations de risques d’échec, fit un général américain.
— Sur le plan opérationnel, aucun.
— C’est absurde, il y a toujours des risques.
— Les deux sous-marins sont maintenant en place. À moins d’un bris technique… du mauvais fonctionnement du mécanisme de mise à feu…
— Et si ça se produisait ?
— Ce serait surprenant que ça se produise en même temps aux deux pôles.
— À quoi faut-il s’attendre ? demanda le Français.
— Un renforcement du climat d’inquiétude. Une hausse du prix du pétrole. Une accélération de la croissance des entreprises dans lesquelles vous avez investi. Une baisse de la valeur des terrains inondables. Une baisse de la valeur de la dette des pays affectés par la hausse prévue du niveau de la mer… Beaucoup plus d’instabilité et de foyers de tension, ce qui permettra aux États de justifier l’augmentation de leurs investissements militaires…
Killmore fit une pause avant d’ajouter :
— Qu’est-ce qu’il vous faut de plus ?
La question suivante vint d’un écran à sa droite.
— Quelle certitude avez-vous que les explosions auront les effets que vous prétendez ? demanda le Britannique.
— Même si l’effet climatique est moindre, l’impact psychologique et politique, lui, sera dévastateur. Et je ne parle pas de l’onde de choc qui balaiera les marchés financiers.
— J’ai besoin de l’assurance que ces explosions ne menaceront pas nos projets d’exploitation des fonds sous-marins de l’Arctique, fit le représentant russe.
— Il vous suffit de prévoir une suspension des travaux de vingt-quatre heures pour mettre vos équipes à l’abri, le temps des explosions.
Un silence suivit.
— Et le projet Archipel ? demanda l’Américain.
— Il avance comme prévu.
— Il serait temps que nous puissions visiter un de ces endroits, vous ne croyez pas ?
Le visage de Killmore se durcit.
— Non, je ne crois pas.
Puis son visage reprit son sourire.
— Tous les membres du projet seront avisés en même temps, vingt-quatre heures avant l’Exode.
— On dirait une expression biblique, fit remarquer un autre des visages du damier.
— Ce n’est pas sans similitude, admit Killmore. Vous constituez en quelque sorte le peuple élu.
— Même si personne n’a jamais voté pour nous, blagua une autre des figures sur l’écran.
— On peut dire que vous vous êtes élus vous-mêmes, répliqua Killmore.
— C’est un mode d’élection plus sûr, fit en souriant le militaire russe.
HEX-Radio, 14h02
… Génération HEX, l’émission des générations qui montent. Au micro jusqu’à seize heures, Mike Ryder. Aujourd’hui, on commence par « Moi, mes idées pis mes chums », la chronique où tout le monde a le droit de dire son opinion. Même l’animateur !… Au menu : vaches folles et champignons qui tuent.
Les terroristes écolos ont frappé en Argentine. C’est le huitième troupeau contaminé par la vache folle. Au rythme où ça va, le prix du hamburger va encore tripler… La question que je vous pose, c’est : compte tenu que la vache folle donne une maladie qui prend vingt ans à tuer quelqu’un, est-ce qu’on ne devrait pas garder la viande contaminée et la donner à ceux qui ont plus de soixante ans ? Est-ce que ça serait pas plus écolo ?… Non, mais c’est vrai ! À leur âge, les effets à long terme, c’est pas vraiment un problème ! En plus, c’est ces vieux-là qui ont fabriqué le bordel avec lequel on est pris aujourd’hui. Ça serait juste normal qu’ils paient, me semble…
Montréal, 14h29
L’inspecteur-chef Théberge achevait de regarder la vidéo qui lui était consacrée sur YouTube. Il s’était vu sortir des locaux du SPVM et entrer dans sa voiture. Quelques plans très brefs avaient suivi, le montrant au volant : il avait été filmé à partir d’une voiture qui l’avait dépassé. Il se voyait maintenant garer son véhicule le long d’un trottoir, entrer dans une succursale de la Maison de la Presse, en sortir avec un journal, repartir, arriver chez lui, garer la voiture dans l’entrée de la cour, en sortir et entrer chez lui.
Théberge arrêta la vidéo, à la fois étonné et irrité. Irrité de voir des extraits de sa vie exposés ainsi à la curiosité du tout-venant, mais surtout étonné par l’ampleur des moyens mis en œuvre : le suivre pendant plusieurs jours, procéder de manière à ne pas être repéré, disposer d’un équipement assez sophistiqué pour le filmer à distance…
Son premier réflexe avait été de penser à une agence de renseignements. Puis, dans la seconde suivante, à Davis et Trammel… Mais c’était peu probable. D’une part, des agents de la GRC ou du SCRS ne l’auraient probablement pas filmé en train de simplement conduire sa voiture ou d’entrer chez lui. D’autre part, ils n’auraient pas mis la vidéo sur YouTube. À moins que ce soit pour faire pression sur lui… Mais dans quel but ? Pour qu’il démissionne ?… Cela ne s’accordait pas avec ce qu’il savait de Trammel. En fait, il avait plutôt confiance en lui. Davis, par contre…
Théberge fut tiré de ses réflexions par le téléphone. Il reconnut la voix légèrement affectée de Dandeneault, le directeur du musée.
— Je pense avoir mis au jour certains faits, dit-il.
— On peut savoir de quelle manière vous avez procédé à leur excavation ? demanda Théberge sur un ton d’où il s’efforça d’écarter toute trace trop apparente de moquerie.
Il y eut un bref silence, puis Dandeneault laissa entendre un petit rire.
— Une fouille dans les dossiers du personnel, dit-il. Nous avons deux employés absents sans motif et on n’arrive pas à les joindre. Leur téléphone est désactivé depuis plus d’un mois. Les autres employés du musée, que j’ai pris l’initiative d’interroger, ne savent rien d’eux. Alors, je me suis dit…
— Qu’ils étaient peut-être les auteurs du vol.
— Précisément.
— D’où vous est venue l’idée de ce rapprochement entre le vol et l’absence des deux employés ?
— C’est comme dans les romans policiers : quand un crime est commis, une des premières choses que les enquêteurs vérifient, c’est s’il y a des gens de l’entourage de la victime qui ont disparu.
— Et les victimes étant les œuvres du musée…
— Précisément !… J’ai pris la liberté de monopoliser un peu de votre temps pour vous prévenir. Je vais vous envoyer par courriel les quelques informations que nous possédons sur ces deux individus ainsi que leurs coordonnées.
Théberge jugea préférable de ne pas s’attarder sur le caractère douteux des procédures suivies dans la plupart des romans ou des films policiers. Dans la vie réelle, il n’y avait pas d’auteur pour arranger le déroulement de l’histoire de manière à éliminer les temps morts et pour s’assurer que les initiatives des enquêteurs soient généralement suivies d’effets.
Malgré tout, Dandeneault n’avait probablement pas tort de s’intéresser aux deux employés absents ; mais pas pour les raisons qu’il croyait. Théberge avait reçu un bref message de Dominique quelques minutes plus tôt : avec la découverte des auteurs de l’attentat de Bilbao, tous les terroristes avaient maintenant été retrouvés. Tous sauf ceux de Montréal. Et ils étaient tous morts. Comme pour la vague d’attentats qui avaient visé les cathédrales… Théberge n’avait plus aucun doute : les chances que l’on retrouve vivants les deux employés de Dandeneault étaient inexistantes.
— J’attends votre courriel, dit-il. Et je vous tiens informé de tout nouveau développement.
Après avoir raccroché, il releva les yeux vers Rondeau qui venait d’entrer dans son bureau, une enveloppe matelassée jaune à la main. Ce dernier le regardait curieusement.
HEX-TV, 14h40
… HEX-TV, la télé des nouvelles générations. Aujourd’hui, au Club des HEX, on parle de l’épidémie de vols dans les épiceries. Est-ce que vous pensez que les gens qui volent dans les épiceries ont raison d’avoir peur d’une famine ? Après la pub, je prends vos commentaires et mes invités répondent à vos questions…
Montréal, 14h44
Théberge examinait l’enveloppe avec un mélange de curiosité et d’appréhension.
— Elle est arrivée de quelle façon ?
— FedEx.
L’étonnement fit soulever les sourcils de Théberge.
— Vous avez l’adresse de l’expéditeur ?
Rondeau regardait Théberge avec un certain embarras.
— C’est sérieux, votre question ? demanda-t-il.
— Est-ce que j’ai l’air de m’épivarder à qui mieux mieux le grand zygomatique ?
Toujours perplexe, Rondeau mit plusieurs secondes à répondre.
— C’était votre adresse, empesteur-chef. Je pensais que vous vous l’étiez envoyée.
Sur le visage de Théberge, la contrariété le céda à l’incrédulité.
— Je me prends sans doute parfois pour un autre, grogna-t-il, mais jamais au point de m’envoyer du courrier !
Il ouvrit l’enveloppe. De façon prévisible, elle contenait une enveloppe blanche, qui en contenait une deuxième, qui en contenait une troisième… Théberge s’attendait à ce qu’elle en contienne une autre, mais il y trouva plutôt une feuille de papier bleu pâle repliée deux fois sur elle-même.
Théberge déplia la feuille, lut le message qu’elle contenait et le montra à Rondeau.
La vie n’est pas un long fleuve tranquille. Ni un voyage de pêche. Ce n’est même pas une partie de chasse. Vous n’avez aucune idée des prédateurs auxquels vous vous êtes attaqué.
Les nuages s’accumulent. L’orage se prépare. Quand les médias vont se mettre sérieusement à vous torpiller, vous allez être emporté par la vague : les politiciens n’auront pas le choix de vous laisser couler.
Un conseil : suivez la météo. Quand les véritables turbulences vont commencer, ce n’est pas d’une ceinture de sauvetage que vous allez avoir besoin : c’est d’une embarcation de secours pour vous sauver le plus loin possible. Il n’est pas trop tard pour vous bricoler une arche, dans un endroit retiré, avant que le déluge médiatique vous frappe de plein fouet.
Mes amitiés à votre épouse. Transmettez-lui toute mon admiration pour ses nobles entreprises.
En guise de signature, il y avait simplement trois caractères : H2O.
Rondeau releva les yeux du message.
— C’est quoi, ça ? demanda-t-il, l’air médusé.
— Une métaphore filée de nature aquatique, maugréa Théberge en reprenant le papier.
Visiblement, son mystérieux correspondant voulait lui faire comprendre qu’il savait beaucoup de choses sur lui : son goût pour la pêche, ses rapports difficiles avec les politiciens… Et pire : il semblait au courant du « bénévolat » de son épouse.
Montréal, 17h31
À l’écran, on voyait une manifestation devant le consulat des États-Unis. Les manifestants protestaient contre la décision américaine de resserrer les contrôles à la frontière soi-disant pour se protéger contre le « champignon tueur du Canada ».
Un reporter interviewait un participant.
— Ils bloquent nos produits alimentaires, mais ils veulent siphonner notre eau. C’est juste une magouille pour contourner le libre-échange ! Quand ça ne fait pas leur affaire, ils changent les lois pour nous arnaquer. Et nos brillants, au gouvernement, ils les laissent faire !
— Pourquoi, pensez-vous ?
— Ou bien ils sont épais rare, ou bien ils sont achetés.
Skinner sourit. Les deux hypothèses ne s’opposaient pas nécessairement. Il écouta les entrevues quelques minutes encore, puis il éteignit la télé. « Il est temps de nourrir la bête », songea-t-il. Il composa le numéro du téléphone portable d’un animateur de HEX-Radio.
— Oui ?
— Vous ne vous êtes jamais demandé d’où vient le traitement de faveur de Théberge ? Pour quelle raison il a droit à des aménagements particuliers dans son bureau ?
— C’est supposé me mener où ?
— Quand on veut éclaircir un mystère, il faut suivre la piste de l’argent.
— Vous pensez qu’il pige dans la caisse ?
— Je pense seulement que l’argent vient de quelque part. Et que ce n’est pas du SPVM. Il y a peut-être quelqu’un qui paie pour lui…
Un silence suivit.
— Vous voulez dire qu’il est acheté ?
— Je vous laisse tirer vos conclusions.
Skinner raccrocha.
Le journaliste allait sûrement appeler Théberge : cela augmenterait la pression. Tôt ou tard, le policier finirait par communiquer avec l’Institut.
Par mesure de sécurité, Skinner avait mis sous surveillance les boîtes téléphoniques autour du bureau de Théberge. Si le policier appelait quelqu’un de l’Institut – et c’était inévitable qu’il le fasse –, Skinner aurait alors une piste qui lui permettrait éventuellement de remonter jusqu’à F.
Il suffisait d’être patient et de continuer le harcèlement.
Las Vegas, 16h38
Henry Kissinger souffrait depuis plusieurs années de son nom. Depuis le 11 septembre, en fait. La journée fatidique du 11 septembre 1973. Car sa femme était chilienne.
Le jour du coup d’État de Pinochet, elle était en visite dans sa famille, à Santiago. Elle lui avait téléphoné quelques heures avant d’aller à une manifestation. Il n’était pas question qu’elle n’accompagne pas sa sœur et son beau-frère. Tout le peuple était soulevé pour empêcher les généraux de prendre le contrôle du pays au nom des multinationales américaines.
C’était la dernière fois qu’il lui avait parlé. Selon des informations non confirmées, elle avait été emmenée au stade. Ensuite, on avait perdu sa trace.
À partir de ce moment, Henry Kissinger s’était intéressé à la politique extérieure de son pays. Il avait rapidement compris la responsabilité de son célèbre homonyme dans les événements du Chili. Peu d’universitaires avaient lu autant que lui sur le maître d’œuvre de la politique militaire américaine. Et plus il avait lu, plus sa haine avait augmenté. Une haine froide. Qui dépassait le bon docteur Henry, comme il l’appelait dans ses ruminations. C’était tout le système qui était corrompu. Et toute la population de son pays qui était complice. Il était donc normal que ce soit toute la population qui paie.
En apparence, Henry Kissinger avait refait sa vie. Il s’était remarié, avait eu des enfants. S’interdire cette consolation n’aurait en rien servi sa vengeance. Il avait même gardé son nom. Et il ne se privait pas de se payer du bon temps – comme ces deux semaines de vacances.
Par la fenêtre de sa chambre, au huitième étage, il regardait une des trois piscines de l’hôtel. Une vingtaine de personnes s’y baignaient. Il jeta un bref coup d’œil à sa montre.
Encore une minute…
Tout était en place. Plus rien ne pouvait empêcher les événements de suivre leur cours. Son travail était terminé. À cet instant, il aurait pu être dans l’avion avec sa famille. Il n’était pas nécessaire qu’il demeure sur place pour filmer l’événement. Quelqu’un d’autre aurait pu s’en charger. Mais Kissinger avait tenu à s’en occuper. De toute façon, même si on le trouvait en possession du film, ce qui était peu probable, il ne risquait rien. Qui irait soupçonner quelqu’un qui s’appelait Henry Kissinger et qui amenait sa famille en vacances sur les lieux de l’attentat ?
Il leva la caméra vidéo et commença à filmer.
— Qu’est-ce que tu filmes ? demanda sa femme, qui jouait aux cartes avec les deux enfants.
— La piscine.
— Tu filmes vraiment n’importe quoi ! dit-elle en riant.
— Avec le bleu, il y a un beau contraste de couleurs.
Par le viseur de la caméra, il vit trois touristes se jeter dans la piscine en projetant un nuage d’éclaboussures. Il imaginait le mélange de cris et de rires qui ponctuait leur arrivée. Aucun des baigneurs ne soupçonnait que, dans quelques secondes, un courant de plusieurs centaines de volts allait traverser leur corps.
Un instant, Kissinger songea à toutes ces victimes qui avaient, elles aussi, des familles. Plusieurs personnes passeraient des heures atroces à attendre un coup de fil. Elles passeraient ensuite des mois, des années, à essayer de comprendre. En vain… Il connaissait bien cette angoisse.
Mais rien ne servait de s’apitoyer sur les victimes. Il fallait regarder le but. Au moins, ces victimes-là ne mourraient pas pour permettre l’instauration d’une dictature. Au contraire, leur mort servirait à la destruction d’un système qui maintenait des dictatures au pouvoir partout sur la planète. C’était pour cette raison qu’il faisait partie des US-Bashers. Pour libérer la planète. Au-delà des victimes, il fallait voir le but.
Et, le plus ironique, c’était que, par ce type de raisonnement, il rejoignait le pragmatisme de son célèbre homonyme, pour qui la fin justifiait les moyens.
CBFT, 18h12
… démontrant que la gestion publique des réseaux d’aqueduc et d’égouts est synonyme de gaspillage, d’entretien négligent et d’escalade dans les coûts. Le professeur Everett Blatchford a nié tout lien entre les conclusions de son livre, Spoiled Waters, et le fait que son université ait bénéficié des largesses d’entreprises spécialisées dans le traitement et la distribution d’eau potable. Le professeur a réitéré qu’il n’a personnellement rien reçu de ces entreprises et il a nié que des conditions aient été posées pour les dons effectués à l’université…
Montréal, 19h46
Le maire Justin Lamontagne n’aimait pas être invité au restaurant. Particulièrement dans un grand restaurant.
tre invité impliquait que ce n’était pas lui qui suggérait le menu, que ce n’était pas à lui que l’on tendait la carte des vins et que ce n’était pas lui qui décidait de la pertinence ou non d’inviter d’autres personnes. Bref, ce n’était pas lui qui était en position de contrôle.
Mais une invitation au Toqué ne se refusait pas. Surtout quand elle émanait de Gustav Sharbeck, qui était non seulement le représentant d’AquaTotal Fund Management, mais aussi l’ami personnel de Sam Breda.
Breda était le banquier du maire. Un banquier qui lui accordait des prêts confidentiels en dehors des structures financières officielles. Des prêts qu’il n’avait pas besoin de déclarer et qui étaient à des taux d’intérêt ridiculement bas, dans des monnaies qui se dévaluaient. Le rêve, quoi… Il suffisait de ne pas payer trop rapidement pour que la dette baisse d’elle-même.
Sharbeck avait insisté pour que le dîner ait lieu au Toqué parce qu’il était sûr qu’ils en viendraient à une entente. Et qu’il convenait de la célébrer.
— Vous n’avez pas le choix d’accepter notre proposition, attaqua Sharbeck dès l’apéro.
— Vraiment ?
Sharbeck éclata de rire.
— Je sais, dit-il, j’y vais parfois un peu rondement. Mais quand vous connaîtrez les détails de notre offre, vous allez comprendre que vous ne pouvez pas vous permettre de la refuser.
— Une offre qu’on ne peut pas refuser, reprit le maire, sarcastique. Il me semble avoir déjà entendu ça quelque part.
— On reconstruit l’ensemble de votre réseau d’aqueduc à quatre-vingt-dix pour cent des coûts de la soumission la plus basse que vous avez obtenue. Et on élimine les clauses d’indexation que les soumissionnaires avaient incluses dans leur proposition de service parce que leurs évaluations étaient trop basses de quinze à vingt pour cent.
Impressionné malgré lui, le maire s’efforça de regarder son interlocuteur d’un air dubitatif.
— Vous allez vous y prendre de quelle façon pour que ce soit rentable pour vos actionnaires ?
— Nos actionnaires sont patients.
— Patients, je veux bien. Mais suicidaires ?
— Nous allons perdre de l’argent au cours des deux années de mise à niveau du réseau. Nous allons ensuite faire nos frais pendant trois ou quatre ans. Puis, dans les vingt ou trente années suivantes, nous serons en situation de monopole : quand la rareté va frapper, nos profits vont exploser.
— Autrement dit, il ne faut pas que je pense me faire réélire plus d’une fois !
Sharbeck regarda fixement le maire avec un mélange subtil de déception et de résignation, comme s’il ne parvenait pas à s’habituer à devoir tout expliquer dans les moindres détails.
— Vous allez vraiment vous accrocher à cet emploi sous-payé ?
Puis un sourire bienveillant, presque complice, remodela ses traits.
— Nous allons avoir besoin de gens compétents, reprit-il. De gens qui connaissent l’humeur des électeurs. Si l’industrie des pâtes et papiers peut recruter des anciens ministres, on peut bien se payer un ou deux élus municipaux.
Le maire prit le temps d’assimiler la réponse.
— Vous voulez vraiment un contrat de vingt-cinq ou trente-cinq ans ? finit-il par demander.
— C’est courant dans ce type de PPP.
— Électoralement, c’est suicidaire.
— Pas si vous jouez la carte de l’économie des coûts. Pour toute la durée de votre mandat, nous vous proposons une réduction annuelle récurrente de dix pour cent des frais d’exploitation. Dix pour cent de marge de manœuvre que vous allez pouvoir consacrer à des promesses de réductions de taxes et à des projets bonbons. Vos électeurs vont adorer.
— Je ne comprends toujours pas comment vous pouvez dégager des profits en nous facturant quatre-vingt-dix pour cent des frais d’exploitation.
— Vous pensez que nous allons couper dans la qualité des services, fit Sharbeck en riant.
Puis il ajouta, après un moment :
— Excusez si je ris, mais c’est toujours la même réaction. Les gens ne réalisent tout simplement pas les avantages des participations public-privé.
Le maire n’aimait pas tellement être relégué au rôle de cancre de service. C’est sur un ton plutôt sec qu’il répliqua :
— Je ne demande qu’à être éclairé.
— Nos économies viennent de plusieurs sources, répondit patiemment Sharbeck, comme s’il n’avait pas remarqué le changement de ton du maire. Le fait d’être une multinationale nous permet, pour des raisons de volume, de réaliser des économies substantielles sur le coût des intrants. Nous avons également intérêt à veiller à l’entretien adéquat du réseau, ce qui se traduit à long terme par des économies de coûts de réparation… Regardez l’effet de vos économies de bouts de chandelles sur l’entretien de votre réseau routier et sur vos infrastructures de transport ! Vous vous ruinez à force d’économiser !
— Les canalisations d’eau, ça ne se voit pas. Les gens n’accepteront jamais qu’on mette des milliards là-dedans.
— Pas si vous les prenez tout d’un bloc sur le budget de la voirie ou du déneigement, c’est sûr. Mais si vous reportez les coûts à plus tard de façon partielle, progressive…
— Quand les coûts vont augmenter, vous allez avoir l’ensemble de la population contre vous.
— Faites-moi confiance, il n’y a rien qu’une bonne campagne d’information publique ne puisse résoudre. Surtout si elle est menée à l’échelle mondiale… Pour ce qui est de nos avantages, je peux aussi mentionner l’accès à de meilleures technologies – qui permet des gains de productivité –, sans parler de notre expérience dans la gestion de ce type de programme un peu partout sur la planète, de notre plus grande marge de manœuvre dans l’embauche du personnel…
— Et qu’arrivera-t-il si vous n’atteignez pas vos objectifs ? Je veux dire, si vous n’assurez pas un service adéquat ?
— Vous reprenez possession du réseau au prix coûtant.
Voyant l’air abasourdi du maire, Sharbeck ajouta :
— Inutile de vous réjouir trop vite, cela n’arrivera pas.
Puis son ton redevint sérieux.
— Notre offre tient pour les deux prochaines semaines. Après cette date, tout est à renégocier.
— Mais… c’est vous qui êtes en demande !
— Vous croyez ?… Vous avez besoin de cette réduction des coûts pour équilibrer votre budget comme vous l’avez promis. Et vous ne pouvez pas hausser les taxes… Pas avec la récession qui n’en finit plus de s’étirer !
— Les gens ne sont pas préparés à ce type de choix.
— Croyez-moi, ils vont l’être… Je vais vous mettre en contact avec un de mes « créatifs » du département des communications. Il va vous aider à formuler une ligne argumentative convaincante. D’ici peu, vous allez passer pour un esprit clairvoyant. Peut-être même un prophète !
www.toxx.tv, 20h30
… vous écoutez TOXX-TV, l’antidote aux discours officiels qui empoisonnent les ondes et infectent les esprits. Avec vous pour les prochaines trente minutes, Max Brodeur.
Aujourd’hui, on parle de la pénurie de céréales. Tous les gouvernements nous disent qu’il n’y a pas de problème, qu’il ne faut pas se précipiter pour faire des réserves. S’il n’y a pas de problème, pourquoi les prix continuent de monter ? Pourquoi on n’a encore rien trouvé contre le champignon tueur de céréales ? Et pourquoi, dans les bunkers des gouvernements, eux, ils en font, des réserves ?…
Brossard, 20h34
L’inspecteur-chef Théberge était assis dans son fauteuil, au salon. La télé était ouverte. La même série d’informations passait en boucle pour la troisième fois sans qu’il y prête vraiment attention. Son esprit était ailleurs.
Il avait essayé en vain de lier conversation avec Gontran. Mais, sans un visage à qui s’adresser, il n’arrivait pas à établir le contact. La discussion en restait au monologue. Peut-être les choses changeraient-elles quand le spécialiste aurait fini de reconstruire le visage du mort à partir de son crâne.
Normalement, Théberge aurait déjà dû avoir les résultats. Mais le seul spécialiste disponible était en Europe : un stage de perfectionnement. Et le SPVM n’avait pas les budgets pour engager un spécialiste américain !
L’esprit de Théberge avait ensuite dérivé vers les attentats de l’Oratoire et du musée. Même s’il avait pu établir un contact minimum avec les victimes, les résultats avaient été nuls. Aucune n’avait quoi que ce soit d’intéressant à lui apprendre. Sans doute parce que les causes de l’attentat étaient totalement en dehors de leur univers de référence. Mais, au moins, ces victimes avaient un nom et un visage. Tandis que le cadavre du crématorium…
— Tu crois que c’est possible que tout le monde devienne fou en même temps ? demanda-t-il brusquement à sa femme.
Cette dernière, assise dans son fauteuil de l’autre côté du salon, travaillait depuis une heure sur des problèmes de sudoku. C’était sa nouvelle passion. Elle avait troqué les mots croisés pour ce jeu de chiffres qui laissait son mari totalement indifférent.
Elle leva brièvement les yeux de sa revue de problèmes.
— Tu as besoin de vacances ?
Théberge prit un moment pour reconstituer la chaîne de raisonnements qui avait mené à cette question. Elle avait dû se dire qu’il devenait moins tolérant face aux aberrations du comportement humain, aberrations qui constituaient la base de son travail ; que ce manque de tolérance était en partie lié au harcèlement médiatique qu’il subissait ; que ce manque de tolérance l’amenait à généraliser abusivement la cause de ses frustrations en l’étendant à l’humanité entière ; que ce genre de généralisation abusive était de mauvais augure quant à l’état de sa santé psychologique et que, par conséquent, des vacances s’imposaient… Conclusion qu’elle avait eu la gentillesse de formuler sous la forme d’une question.
— C’était une vraie question, dit simplement Théberge. Je pensais à cette histoire de Djihad, à l’attentat contre l’Oratoire, à celui du musée, aux galeries d’art incendiées, au cadavre du crématorium… à la mort de Brigitte Jannequin…
Il ajouta, sur un ton mêlé d’ironie :
— À Grondin qui a eu la vie sauve parce qu’il trouve normal de porter en permanence une veste pare-balles !
Puis son air devint plus grave, presque découragé.
— Il y a aussi les groupes écoterroristes… avec leur guru… Il me semble qu’avant, c’était moins… moins…
Il n’arrivait pas à trouver de mots pour traduire sa pensée.
— Ton pire dossier, c’est lequel ?
— Le pire ? Je dirais le cadavre du crématorium. Faire ça à quelqu’un… Mais celui qui m’a le plus déprimé, c’est celui du musée… Quand tu es rendu à vouloir effacer jusqu’aux traces de ceux que tu trouves trop différents ! Quand tu veux partir une guerre pour effacer une civilisation. Pas juste les gens, la civilisation comme telle… Tu as vu les attentats dans les musées des autres villes ?
— Tu es sûr que c’est si différent de ce qui s’est déjà passé ? Les Espagnols ont éliminé jusqu’à la langue écrite des Mayas en brûlant tous leurs livres. La France s’est construite sur l’élimination des langues et des coutumes régionales… La colonisation de l’Afrique… la traite des esclaves, d’abord par les Arabes, durant des siècles, puis par les Européens…
— Si j’ai bien compris, tu tiens absolument à me remonter le moral !
Madame Théberge esquissa un sourire. Inutile de lui rappeler que tous ces exemples provenaient d’une de ses propres tirades, un soir de la semaine précédente, quand il avait voulu démolir la notion de bon vieux temps qu’une de ses sœurs avait naïvement évoquée.
— Tu sais que je n’aime pas te voir de mauvaise humeur, se contenta-t-elle de dire. Ça me rend triste.
— Je pensais à une bouteille de vino nobile. Carpineto 97. Rien d’excessif.
Il fut interrompu par le carillon de la porte.
— Laisse, fit Théberge en se levant.
Lorsqu’il ouvrit, il eut la surprise de voir Morne, qui le regardait d’un air perplexe.
— Je peux entrer ? demanda Morne après une hésitation.
— C’est une vraie question ? demanda Théberge en s’écartant pour le laisser passer.
Il le conduisit au salon. Si Morne lui rendait visite à domicile à l’extérieur des heures de bureau, c’était que la situation était grave.
Après les présentations, madame Théberge trouva rapidement un prétexte pour les laisser seuls.
— Je peux vous offrir quelque chose ? demanda Théberge.
— Je doute qu’il y ait de quoi fêter. C’est à la suite d’une conversation avec le premier ministre que je viens vous voir.
LCN, 21h05
… Gabriel Auclair, le président et fondateur d’Akwavie. Il a réaffirmé qu’il n’était pas question que lui et son épouse vendent leur bloc majoritaire d’actions. Sans leur appui, l’OPA lancée par le fonds d’investissement privé AquaTotal Fund Management est vouée à l’échec.
Toujours dans le domaine du traitement industriel des eaux, la faillite de l’entreprise Aquapro Water Conditioning semble se confirmer. Affectée par des résultats financiers encore plus décevants que prévu et affaiblie par la disparition de son PDG, André Fontaine, il y a maintenant deux mois, l’entreprise a vu le cours de ses actions…
Brossard, 21h08
Après le départ de Morne, Théberge retourna au salon. Sa femme l’y attendait avec les clés de la cave à vin.
— Le petit Carpineto ? demanda Théberge.
— C’est un cas de force majeure. Ça exige un barolo. Minimum.