Les Enfants de la Foudre
L’inféodation des grands groupes criminels doit s’effectuer en suivant un certain nombre de principes simples :
• favoriser l’émergence de groupes suffisamment forts pour contrôler des régions significatives ;
• alimenter la méfiance entre les groupes ;
• intégrer partiellement les hauts dirigeants de ces groupes aux activités du Cénacle, notamment en les faisant profiter de certains avantages (médecine, consommation de luxe…) ;
• contrer la lutte que les policiers et les agences de renseignements ne manqueront pas de leur livrer, de manière à rendre sensible l’utilité du Cénacle. Sur ce point, l’infiltration des milieux policiers et du renseignement par le milieu criminel doit être favorisée.
Guru Gizmo Gaïa, L’Humanité émergente, 3- Le Projet Apocalypse.
Jour - 1
Montréal, 2h41
Hugo-Xavier Métivier-Roberge s’efforçait de respirer profondément. Ce n’était pas le temps de s’énerver.
Il gara son Hummer entre les pompes à essence, enleva les clés et recula dans son siège.
C’était le moment qu’il attendait depuis plusieurs mois. Ses parents parlaient souvent d’écologie et de capitalisme. Parfois, ils allaient jusqu’à participer à des manifestations. Des manifestations pacifiques, joyeuses, confortables… et qui n’apportaient rien, sauf une large dose de bonne conscience aux participants.
Lui, il allait agir. Il allait attaquer ceux qui brisaient des vies sur fond de saccage environnemental. Les exploiteurs n’avaient qu’à bien se tenir.
C’était durant un stage dans un collège américain que Hugo-Xavier avait découvert l’ampleur des problèmes environnementaux. Le père de l’étudiant chez qui il demeurait était un militant écologiste. Il lui avait prêté des livres. Pour la première fois, Hugo-Xavier avait pu mesurer l’étendue des dévastations causées par les pétrolières. On y relatait leurs magouilles pour mettre des dictateurs au pouvoir. Des dictateurs dont ils finançaient ensuite la sécurité en échange d’un monopole sur l’exploitation des réserves pétrolières du pays.
Une fois revenu chez lui, Hugo-Xavier avait pris conscience du saccage en cours dans la région des sables bitumineux. Puis des projets de forage dans le golfe du Saint-Laurent. Son indignation s’était accrue.
Une semaine plus tard, dans un café de l’aéroport de Montréal, il rencontrait le militant écologiste américain chez qui il était demeuré. Hugo-Xavier avait alors appris l’existence des US-Bashers : un groupe décidé à changer le monde en s’attaquant aux vrais responsables des problèmes environnementaux. Il avait accepté de participer à une action symbolique. Mais pas une sempiternelle manifestation. Une véritable action. Qui aurait, en plus, valeur de symbole.
Maintenant, il avait hâte que tout soit terminé. Il irait trouver ses parents et il leur dirait ce qu’il avait fait… Ses parents ! Ils lui avaient donné deux noms de famille, deux prénoms, deux appartements où il vivait en alternance, deux répertoires d’indignation – son père, le capitalisme ; sa mère, l’environnement –, mais pas un sou depuis qu’il avait dix-huit ans. Pour éviter qu’il soit gâté, disaient-ils. Ils ne voulaient pas le priver de la possibilité de se faire lui-même ! Touchante attention… Eh bien, il leur montrerait qu’il pouvait non seulement se tirer d’affaire seul, mais qu’il pouvait même les dépasser dans leur propre domaine !
Il mit l’embout du tuyau de la pompe à essence dans l’accès au réservoir du Hummer, puis il appuya sur le bouton « 40 $ » du mécanisme automatique d’alimentation.
Dès que l’essence arriverait dans le caisson spécial aménagé à l’arrière du véhicule, le mécanisme qui y était intégré s’enclencherait et neutraliserait le dispositif anti-refoulement de la pompe à essence : c’est dans l’autre sens que le liquide se déverserait. Le liquide contenu dans le caisson du Hummer serait alors poussé à l’intérieur de l’immense réservoir souterrain situé sous les pompes, où il amorcerait une réaction chimique. En moins de quelques minutes, le pétrole serait transformé en une sorte de mélasse totalement inutilisable, puis en un bloc solide. Il faudrait excaver, enlever le réservoir devenu irrécupérable et en installer un autre.
L’attentat serait pour le moins ironique, songea Hugo-Xavier. Ce serait par sa propre essence que la pétrolière serait neutralisée. Et tout ça, sans violence !
L’instant d’après, une gigantesque explosion creusait un cratère d’une dizaine de mètres de profondeur dans le sol. Des morceaux de l’auto, de l’asphalte ainsi que de la façade de la station-service furent éparpillés dans un rayon de plusieurs centaines de mètres. Manifestement, le militant qui avait servi de mentor à Xavier-Hugo ne lui avait pas tout dit…
Ironiquement, le corps de Hugo-Xavier fut coupé en deux par l’explosion et projeté dans deux directions différentes. Même après sa mort, il semblait être voué à la division.
Reuters, 3h11
… de Médecins sans frontières. Dix-huit villages seraient en quarantaine dans le sud de la Chine. L’armée aurait reçu l’ordre de tirer sur les villageois qui tenteraient de s’enfuir. Des contaminations similaires de peste grise existeraient dans le nord de l’Inde et du Pakistan. Selon l’OMS, qui a maintenu son niveau d’alerte à 5, il serait exagéré de parler de pandémie, puisque les cas recensés jusqu’à maintenant résultent de contaminations volontaires de nature terroriste et que…
Brecqhou, 8h29
Leona Heath examina le livre que Killmore avait laissé sur son bureau. Un roman de science-fiction. Pourquoi diable lisait-il ça ?… Elle jeta un coup d’œil sur la quatrième de couverture.
Le texte décrivait une planète couverte de déserts. Sa seule richesse était une épice qui permettait aux peuples des autres planètes de voyager. Ses richesses étaient pillées et ses rares habitants traqués par ceux qui les exploitaient. Suivait une révolte des habitants de la planète pour récupérer le contrôle de l’épice.
Un genre de transposition de la situation du Moyen-Orient à l’échelle galactique, songea Heath.
L’arrivée de Killmore la surprit, le livre à la main.
— Vous vous instruisez ? demanda Killmore sur un ton amusé.
— Ce n’est pas si bête : une bataille pour le contrôle de la substance qui assure les transports.
— Écrit avant le premier choc pétrolier ! On ne lit jamais trop de fiction : ça aide à mieux comprendre la réalité !
Visiblement très satisfait de sa boutade, il afficha un large sourire.
Heath déposa le livre sur le bureau.
— Je vous ai apporté une chronologie détaillée des événements à venir, dit-elle. Pour chacun des pays où il y aura une intervention.
Elle enleva son collier, en détacha le pendentif en forme de disque et le tendit à Killmore.
Ce dernier le mit dans la poche gauche de son veston.
— Vous gardez toujours les raffineries pour la fin ? demanda-t-il.
— C’est déjà le goulot d’étranglement du système. En plus, c’est ce qu’il y a de plus vulnérable et c’est long à reconstruire… Une fois les raffineries démolies, c’est tout le marché qui va imploser. Surtout si on a d’abord fait monter la tension en ralentissant la production de brut.
— Je sais, je sais…
Killmore tolérait mal la tendance de Heath à lui expliquer en détail des choses dont elle lui avait déjà parlé à plusieurs reprises.
— Ce que je veux savoir, dit-il, c’est si le système d’approvisionnement de l’archipel est fonctionnel.
— À quatre-vingt-cinq pour cent.
— Et l’état des réserves ?
— En moyenne, trois ans d’autonomie. Cinq pour les lieux les plus importants.
— Bien.
Killmore s’assit derrière son bureau.
— Les opérations financières ? demanda-t-il.
— Les ventes à découvert sur les pétrolières visées sont terminées depuis une semaine. Les options d’achat sur celles qui seront épargnées aussi… D’ici trois semaines, l’essentiel de la prise de contrôle sera terminé.
— Bien. Puisque tout semble en place, je ne vous retiendrai pas plus longtemps.
Heath prit le livre sur le bureau.
— Vous permettez ? demanda-t-elle.
— Bien sûr. Vous savez que je ne peux rien vous refuser.
Malgré le ton badin de la réponse, Heath ne se faisait pas d’illusions : Killmore était celui qui pouvait tout lui refuser. À commencer par l’existence. Tout au long des années au cours desquelles elle avait travaillé pour lui, elle avait fréquenté le Cénacle. Elle y avait vu des dizaines de personnes occuper momentanément le devant de la scène, être de toutes les réceptions, puis disparaître du jour au lendemain. Dans certains cas, ces personnes s’étaient avérées une menace ; dans d’autres, elles étaient devenues un maillon faible ; dans d’autres encore, elles avaient perdu leur utilité. Et puis, il y avait celles qui avaient simplement eu l’heur de déplaire à Killmore à cause d’une remarque maladroite ou d’un manque d’égards.
Comme elle sortait du bureau, Killmore la relança.
— Pour les prochaines semaines, ce serait bien que vous vous en teniez aux différents territoires de l’Archipel. Dans la mesure du possible, bien sûr.
— Vous craignez que la situation devienne rapidement explosive ?
— Exactement.
Puis il ajouta avec un sourire :
— Au sens littéral.
En fait, c’était seulement une partie de la réponse. Ce qui le tracassait le plus, c’étaient les trois perquisitions dans les laboratoires. En apparence, HomniFood avait admirablement récupéré la situation. Mais, quelque part, quelqu’un en savait déjà trop. Pas assez pour compromettre le projet, mais suffisamment pour créer des problèmes. Autant minimiser les apparitions publiques des personnes clés de l’organisation.
Paris, 9h47
Lucie Tellier avait choisi de se rendre à pied chez Poitras. C’était toujours un plaisir de marcher dans les rues de la capitale française. Surtout le matin, avant que la chaleur et la pollution aient eu le temps de descendre sur la ville.
Même si plusieurs cafés et petites épiceries de quartier avaient fermé par crainte du vandalisme et des émeutes, les rues n’étaient pas plus désertes qu’en juillet et août, quand la moitié des commerces de la ville fermaient pour un mois.
Toute à ses pensées, elle ne prêta aucune attention aux deux hommes qui la suivaient, l’un derrière elle, le second à sa hauteur sur le trottoir de l’autre côté.
Rue Rambuteau, elle rencontra un homme-sandwich de l’Église de l’Émergence. Son message était simple et direct, semblable à ceux qu’elle avait vus la veille :
Le feu de la terre va illuminer le ciel
« Le feu de la terre », songea-t-elle. Ça correspondait parfaitement aux attentats qui avaient eu lieu un peu partout en Occident au cours de la nuit : le pétrole, extrait de la terre et conservé sous terre dans d’immenses réservoirs, avait explosé. Les stations-service construites au-dessus des réservoirs avaient été détruites par de gigantesques explosions. Plusieurs édifices avoisinants avaient été touchés par les incendies. On comptait des dizaines de morts et des centaines de blessés.
Lucie Tellier se demanda si Poitras avait fait le lien. Puis elle sourit de s’être posé la question. Comme elle le connaissait, il devait déjà être en train de scruter les marchés pour voir de quelle manière les contrats à terme sur le pétrole et les titres boursiers d’énergie se comportaient.
www.toxx.tv, 4h03
… Ça se bouscule à l’entrée. Les musulmans ont pas le temps de sortir que les écolos arrivent. Un attentat n’attend pas l’autre. Après les bibliothèques, les stations-service. Aujourd’hui, on dirait que tout le monde a envie de faire sauter quelque chose. C’est quoi, la prochaine étape ? Ils vont passer des stations-service aux raffineries de l’est de la ville ? Ils vont remonter à la source ?… Si c’est ça qu’ils veulent, remonter à la source, on peut les aider. On a juste à envoyer des avions faire sauter leurs puits de pétrole, au Moyen-Orient. Et les faire sauter avec, tant qu’à y être…
Parlant de remonter à la source, est-ce qu’ils vont assassiner les auteurs avant qu’ils aient le temps d’écrire leurs livres ? Comme ça, plus besoin de faire sauter les librairies !… Moi, à mon avis, c’est les terroristes qu’il faudrait éliminer à la source. On sait qui ils sont. On sait dans quels milieux ils se reproduisent… Quand t’es pris avec des fourmis ou des guêpes, t’essaies pas de les éliminer une par une, en faisant attention de choisir seulement celles qui t’ont déjà piqué : tu détruis le nid. C’est la même affaire. C’est juste une question de gros bon sens…
C’était Question de bon sens, avec Philo Freak…
Paris, 10h06
Sur l’écran, les courbes des tableaux étaient différentes, mais la conclusion qu’elles supportaient était la même : le pétrole était en hausse.
Les investisseurs avaient sûrement déduit des attaques contre les stations-service que c’était le début d’une nouvelle vague d’attentats. Tout le monde voulait s’assurer des stocks de pétrole au prix actuel pour les mois à venir : soit pour couvrir leurs besoins, soit dans l’espoir de pouvoir les vendre plus cher. Cette demande alimentait la rareté, qui alimentait la hausse des prix, qui alimentait la crainte de la rareté…
Au cours de sa carrière, Poitras avait connu plusieurs de ces emballements du marché. Le prix des matières premières y était particulièrement sujet, autant à la hausse qu’à la baisse. Mais, cette fois, il craignait que ce ne soit pas un épisode comme les autres.
Des rumeurs inquiétantes avaient commencé à circuler. Des rumeurs de soulèvement possible en Arabie Saoudite, d’agitation populaire et d’émeutes au Nigeria, de baisse de production au Venezuela… Dans le détroit d’Ormuz, la marine américaine avait été placée en état d’alerte… Tout cela pouvait déboucher sur une modification structurelle du marché de l’énergie. Et alors, plus aucun des anciens paramètres d’analyse ne tiendrait.
Un signal d’avertissement l’arracha à ses écrans.
« Chamane », songea Poitras.
Normalement, il aurait dû arriver plus tard, mais ses horaires étaient approximatifs par définition : souvent en retard lorsqu’il travaillait sur un sujet qui le passionnait et duquel il n’arrivait pas à s’extraire, il lui arrivait d’être largement en avance lorsqu’il était impatient de partager une de ses découvertes ou de travailler sur un nouveau problème.
Par la force de l’habitude, Poitras consulta l’écran vidéo relié à la caméra qui filmait en permanence les gens devant l’entrée de l’édifice. Ce fut le visage de Lucie Tellier qui lui apparut.
Il se dépêcha d’ouvrir.
Dix minutes plus tard, il lui avait montré tous les graphiques qu’il avait sélectionnés et elle lui avait exposé ses déductions sur la nature des attentats : à son avis, ce n’était pas tant le feu nucléaire que celui du pétrole auquel les terroristes faisaient référence.
— Ce sont les enfants de quoi, cette fois-ci ? demanda Poitras.
— Quelque chose en rapport avec le feu. Les bûchers, peut-être… Ou les enfants de l’Inquisition… les enfants de l’Holocauste… C’est quand même fou. On est habitués à la logique des terroristes au point de spéculer sur le nom du prochain groupe.
— C’est normal, répondit Poitras. Quand on est devant un danger qu’on ne peut pas éliminer, la seule façon de ne pas laisser la panique nous submerger, c’est de l’intégrer, de lui accorder une place raisonnable dans nos préoccupations.
Il n’ajouta pas que c’était ce qu’il faisait depuis des années, depuis le meurtre de sa femme et de ses enfants : prévoir le pire, l’assimiler au moyen d’une représentation la plus exacte possible. De cette manière, il empêchait le danger de le paralyser, d’avoir prise sur lui. En prime, il avait l’occasion d’être agréablement surpris lorsque le danger ne s’avérait pas.
C’était d’ailleurs la première chose qu’il avait faite lorsqu’il avait rencontré Lucie Tellier au I Golosi. À plusieurs reprises au long de la soirée, il l’avait imaginée sur le point de mourir. Il s’était demandé ce qu’il ressentirait s’il devait la retrouver morte le lendemain.
— À ton avis, la pénurie de pétrole pourrait être vraiment sérieuse ? demanda-t-elle.
— Le problème, c’est qu’on ne connaît même pas l’état réel des réserves mondiales. Tous les États producteurs mentent. Soit ils gonflent les chiffres de leurs stocks pour avoir des quotas de production supérieurs, soit ils atténuent leurs difficultés de pompage, soit ils passent sous silence les actes de sabotage… Et quand ils annoncent une augmentation de production pour les six prochains mois, tu regardes les chiffres, six mois plus tard, et il n’y a presque pas eu d’augmentation… Est-ce que c'est parce qu’ils ont menti ?… Ou parce qu’ils n’étaient pas capables d’augmenter leur production ?…
— Cette fois-ci, tu penses que c’est parti pour de bon ?
— En tout cas, ça paraît plus sérieux qu’après les subprimes, dit-il… Si jamais ils se mettent à faire sauter des pipelines ou s’ils bloquent le détroit d’Ormuz… Ce qui serait la chose logique à faire dans leur perspective…
De toute façon, songea Poitras, temporaire ou non, la crise risquait d’affecter de façon dramatique l’état de la planète, même si ce n’était qu’à court terme. Il fallait qu’il appelle Blunt.
Montréal, studio de HEX-TV, 6h23
L’animateur était debout derrière un comptoir. Tous les jours de la semaine, avec sa coanimatrice, il servait une ration de nouvelles concentrées et facilement digestibles à la partie de la population qui se réveillait au son de HEX-TV.
L’exercice dépassait rarement la revue des grands titres de la journée et il était entrecoupé de blagues, de fous rires, de bloopers et d’allusions humoristiques à leurs vies personnelles.
Contrairement à leur habitude, cette fois, les deux avaient l’air sérieux.
— On a des images de l’attentat, Julie ?
— Notre collègue, Steve Toutant, est sur place, répondit la jeune femme en regardant l’animateur.
Puis elle se tourna vers la caméra.
— Steve, vous êtes là ?
— Oui, Julie.
Sur le mur derrière elle, on voyait les images transmises par une caméra qui balayait du haut des airs la zone sinistrée. À la place où il y avait déjà eu des pompes à essence, il ne restait qu’un immense cratère. Toute la façade de la station-service avait disparu et le reste de l’édifice était carbonisé. Un peu plus loin, des débris difficilement reconnaissables jonchaient le sol, au milieu de carcasses de voitures renversées.
Pendant que la caméra balayait les lieux du sinistre, s’attardant aux débris et aux restes de voitures, la discussion entre les deux animateurs se poursuivait.
— C’est un véritable carnage, Julie. Tout a littéralement été soufflé par l’explosion.
— Est-ce qu’il y a eu des victimes ?
— Au moins une, Julie. On a retrouvé les restes calcinés du préposé à la caisse de la station-service. Son corps était recouvert par les débris.
— Il y en aurait d’autres ?
— Pour l’instant, il n’y a aucune trace du conducteur de la voiture qui utilisait la pompe lorsque l’explosion est survenue.
— Comment sait-on qu’il y avait une voiture à la pompe ?
— Par la caméra du dépanneur, Julie. De l’autre côté de la rue. À travers la vitrine, on peut apercevoir la station-service.
Sur l’écran mural derrière les animateurs, la caméra montrait la vitrine fracassée du dépanneur.
— Que se passe-t-il, maintenant, Steve ?
— Les policiers ont établi un périmètre de sécurité. Ils sont en train de recueillir tous les restes qui ont été éparpillés par l’explosion. Il y en a encore pour plusieurs heures.
— Vous demeurez sur place ?
— Bien sûr, Julie. Je vous informe de tout nouveau développement.
L’image de la coanimatrice revint à l’écran mural. Elle regardait directement la caméra.
— C’était notre collègue, Steve Toutant, sur les lieux de l’attentat survenu cette nuit contre une station-service de Lachine.
Paris, 12h31
Depuis qu’il était arrivé chez Poitras, trois heures plus tôt, Chamane n’avait pas cessé de travailler. Jusqu’à présent, il avait réussi à entrer dans la comptabilité d’une seule banque. Mais dix-huit protocoles de craquage étaient en cours, pour dix-huit autres institutions. Le but était d’évaluer combien d’argent s’était accumulé dans les comptes où Safe Heaven avait effectué des virements, quelle partie de ces sommes avait été réacheminée ailleurs, de savoir où cet argent était allé et, surtout, de mettre des noms sur les propriétaires de ces comptes.
Il avait utilisé comme porte d’entrée les comptes dans lesquels Safe Heaven avait viré de l’argent. Des logiciels travaillaient maintenant à évaluer les mécanismes de protection et à découvrir des failles. C’était une question de temps et de calcul. C’était aussi une question de chance. Le meilleur ami du hacker était toujours l’incurie des utilisateurs : des mises à jour de sécurité non effectuées, des mots de passe inscrits par défaut (identiques pour toutes les copies du logiciel produites) que les utilisateurs oubliaient de modifier, des pare-feu désactivés parce que ça simplifiait les opérations…
— Il faudrait que quelqu’un pense un jour à aller chercher de la bouffe.
— Je m’en occupe, fit Lucie Tellier en se levant. On ne va pas laisser notre génie en résidence mourir de faim !
Chamane se tourna vers Poitras. Il rayonnait.
— Enfin ! Quelqu’un qui reconnaît ma valeur !
— Les vrais génies sont censés mourir de faim parce qu’ils sont incompris, répliqua Poitras.
— L’activité cérébrale est ce qui consomme le plus d’énergie !
— À l’adolescence, je pensais que c’étaient les boutons et les hormones !
— Tu dis ça parce que tu es jaloux que j’aie l’air jeune… Apporte-moi ton portable pour la finance, que je vérifie la sécurité.
— Il n’est pas relié au réseau.
— Ordre de sa majesté Blunt premier !
— Il y a un problème ?
— On va le savoir.
— Tu es sûr que tu as le temps ?
Chamane jeta un coup d’œil à son ordinateur.
— Tout ce que j’ai à faire, pour l’instant, c’est attendre. Ça peut prendre deux minutes, ça peut prendre deux heures.
Onze minutes plus tard, Chamane fermait l’ordinateur portable de Poitras et rabattait l’écran. Il resta songeur un long moment. Puis il tourna son regard vers Poitras, l’air préoccupé.
— Ton ordinateur, tu le mets où, d’habitude ?
— Dans le bureau où j’ai Reuters et Bloomberg.
— Tu t’en es déjà servi pour les activités de l’Institut ?
— Jamais. Uniquement pour les transactions sur les marchés.
— Est-ce que ça t’arrive de l’emporter dans d’autres pièces ?
— Non… Le seul moment où je l’utilise ailleurs, c’est quand je vais au café et que je l’apporte pour faire la revue des informations sur Internet. Il y a un problème ?
— Deux problèmes.
Poitras avait rarement vu Chamane aussi sérieux.
— Problème numéro un, poursuivit Chamane : tout ce que tu fais sur l’ordinateur est automatiquement envoyé sur un serveur. Tout ce que tu écris, tous les mots de passe que tu utilises, tous les sites que tu visites, tout ce qui s’affiche à l’écran… tout est reproduit – et probablement archivé – sur un serveur qui est le miroir du tien. Ça, c’est le problème le moins grave.
Le regard de Poitras avait maintenant perdu toute trace d’amusement.
— Et l’autre problème ? demanda-t-il.
— Tout ce qui se dit dans la pièce où est l’ordinateur, tout ce qui entre dans le champ de la caméra peut être enregistré et transmis.
Poitras tourna les yeux vers l’ordinateur.
— C’est pour ça que je l’ai fermé, dit Chamane.
— Tu sais de qui il s’agit ?
— Le style de programmation est le même que celui du pirate qui a attaqué le réseau de l’Institut. Mais il manque sa signature.
— Est-ce que tu peux savoir ce qu’il a entendu ?
— Non. Mais j’ai eu une idée…
HEX-TV, 7h15
… je vous rappelle notre question du jour : « Pensez-vous que les médias exagèrent le danger du terrorisme ? » Comme d’habitude, vous acheminez vos messages à notre adresse courriel : triple double v, mon-opinion-à-moi en un mot et sans accent, point hextv point com… Comme chaque jour, les auteurs des trois opinions retenues se verront offrir…
Paris, 13h22
Lucie Tellier avait rapporté des plats tunisiens dont il ne restait presque rien. Ils étaient encore à table. Blunt s’était joint à eux quelques minutes plus tôt.
— Alors, c’est quoi, ton texte ? demanda Blunt.
Chamane consulta son iPhone et se mit à lire le texte qui y apparaissait.
Ça n’a pas de sens de travailler pour des pourris comme tu le fais. Où est ton honneur de hacker ? Des compagnies qui provoquent des épidémies mondiales ! Des pénuries de céréales partout sur la planète ! Des attentats !… Et toi, tu travailles pour ça !
Je ne peux pas croire qu’un vrai hacker fasse ça en connaissance de cause. Si tu ne me crois pas, vérifie trois choses : qui subventionne les attentats islamistes ; qui subventionne les attentats écolos ; sur quoi travaillent vraiment HomniFood, HomniFlow et HomniPharm… D’où vient leur argent. À quoi il sert…
On est rendus aux stations-service. Après, je te prédis que ce seront les
raffineries. Ensuite les centrales nucléaires !… Il faut que tu te décides pendant qu’il est encore temps.
J’oubliais. Il y a probablement une quatrième entreprise qui va se manifester bientôt. Homni quelque chose… Ça devrait être liée au feu. Ensemble, ces entreprises ont décidé de détruire les conditions de la vie humaine sur la
planète. C’est à ça que tu collabores.
Chamane, TermiNaTor, RoadRunner
Chamane releva les yeux de son iPhone.
— Tu lui as envoyé ça ? fit Blunt.
— C’est la vérité, non ?
— Et s’il travaille vraiment pour eux ? Ils vont savoir qu’on est sur leur trace. Ils vont savoir ce qu’on sait… Ils vont prendre des mesures défensives et on va avoir encore plus de difficulté à les contrer.
— C’est un risque qu’il faut courir. Lui seul a les moyens de les arrêter rapidement.
— Et s’il travaille pour eux en connaissance de cause ?
— Je suis prêt à parier qu’il ne sait pas ce que préparent ceux pour qui il travaille.
— Il ne travaille peut-être pas volontairement pour eux. Ils le font peut-être chanter…
— Tu as autre chose à proposer ?
Poitras secoua la tête, à moitié découragé.
— Tu te rends compte que tu es prêt à jouer toutes nos chances d’arrêter cette catastrophe sur un coup de dé ? Si tu te trompes sur ton petit copain…
— C’est toi qui m’as donné l’idée. Quand tu m’as dit que la clé, c’était de contrôler les trois compagnies. HomniFood, Homni…
— Je ne vois pas le rapport, l’interrompit Blunt.
— Qui est le mieux placé pour les contrôler que la personne qui s’occupe de leur système de sécurité ?
— C’est bien beau, l’interrompit Lucie Tellier, mais comment vas-tu communiquer avec lui ?
— En laissant un message dans le programme de contrôle d’HomniFood.
— Et tu penses qu’il va vraiment se rendre compte de ce qui se passe et qu’il va décider de nous aider ?
— Cinq chances sur six.
— Qu’est-ce qui te fait croire que c’est une bonne évaluation ? demanda doucement Blunt.
— Parce qu’en matière de psychologie de hacker, c’est moi le plus compétent. D’après son style, on voit que c’est un artiste. En général, les artistes ne travaillent pas pour la mafia… Sauf les chanteurs has been, des fois. Mais ça, c’est autre chose…
Les trois le regardèrent un moment en silence, déconcertés par sa logique. C’était une version de Chamane à laquelle ils n’étaient pas habitués. Un Chamane qui semblait à la fois résolu, posé et sûr de lui – malgré le sourire amusé qui flottait sur ses lèvres. Comme s’il était fier de leur avoir joué un tour.
— D’accord, fit Blunt. Supposons qu’on est d’accord avec toi… Qu’est-ce qui te fait croire qu’il va le trouver, ton message ? Et qu’est-ce qui te fait croire qu’il va te répondre ?
— Parce qu’elle l’a déjà fait.
Un silence de stupéfaction suivit.
— Elle ? fit Lucie Tellier.
— C’est une fille. Par l’ordinateur portable d’Ulysse, elle vient d’entendre toute notre conversation.
Poitras regarda un instant son ordinateur portable.
— Il n’est pas fermé ?
— Il aurait fallu enlever la batterie. Il continue d’enregistrer même quand on le ferme. C’est un truc classique. Comme pour les téléphones qui ont l’air fermés.
— Tu veux dire que tu as…
Blunt ne termina pas sa phrase.
— C’était la meilleure stratégie, reprit Chamane. Elle me connaît de réputation. Elle sait que je ne ferais jamais un stunt pareil si ce n’était pas hyper crucial.
— Hyper crucial, répéta doucement Blunt. C’est sûr que si c’est hyper crucial…
— L’avenir de la planète, me semble que c’est assez pour être hyper crucial.
— Et t’as décidé que tu prenais l’avenir de la planète dans tes mains ? ironisa Poitras.
— Geneviève et moi, on va avoir un enfant. Me semble que c’est normal que je me préoccupe du monde dans lequel il va vivre.
Poitras le regarda sans répondre. Puis Chamane se rendit compte de ce que cela touchait chez lui.
— Désolé, man…
Il lui mit la main sur l’épaule.
— Désolé…
Fort Meade, 8h07
Tate prit le café de la main gauche et remercia la secrétaire d’un simple signe de tête. Il était vanné.
Un peu avant minuit, la veille, Spaulding était débarqué dans son bureau avec la liste des voyageurs qu’il lui avait demandée.
La première chose qui l’avait frappé en l’examinant, c’était le nombre inattendu de hauts responsables gouvernementaux qui, au cours des six derniers mois, avaient fréquenté les aéroports que lui avait désignés Blunt. C’était d’autant plus remarquable que plusieurs des aéroports étaient relativement secondaires.
Parmi les Américains, les deux noms les plus surprenants étaient ceux de Paige et de l’ancien vice-président des États-Unis. Sur la liste, ils tenaient compagnie à un quatuor de généraux quatre et cinq étoiles ainsi qu’à une brochette de directeurs de services de renseignements, dont celui de Paige. Les noms de Snow et de Bartuzzi n’y apparaissaient cependant pas.
Spaulding n’avait pas osé demander à Tate ce qu’il entendait faire de la liste et ce dernier s’était contenté de lui dire qu’il lui expliquerait tout ça sous peu.
— Pour l’instant, avait-il conclu, tu te contentes de la maintenir à jour.
Au moment où Tate croyait enfin sa journée terminée, la nouvelle de la première explosion avait déferlé dans les médias. Une heure plus tard, le bilan était de dix-sept stations-service, réparties sur l’ensemble du territoire américain. Au moins autant en Europe. Aucune revendication n’avait été rendue publique. Du moins jusqu’à maintenant. Mais cela ne changeait rien aux conclusions de Tate : s’il fallait une preuve supplémentaire pour corroborer les théories de Blunt, il l’avait. Le pétrole était la principale source de feu de la planète. Autant pour le chauffage que pour alimenter le parc automobile.
Tate avait suivi les informations à la télé durant une grande partie de la nuit, tout en répondant à de multiples appels téléphoniques. Puis, vers six heures trente, au moment où il allait partir chez lui pour tenter de récupérer un peu, il avait reçu un coup de fil. L’ancien vice-président des États-Unis. Ce dernier voulait le rencontrer… Il était prêt à venir à son bureau, à la NSA. Quand ?… Le plus tôt serait le mieux. Il pouvait être là dans une heure. Deux maximum.
Tate s’était alors étendu sur le divan de son bureau avec l’idée de réfléchir à la meilleure façon de faire face à la situation. Il s’était endormi en quelques secondes.
Il avait l’impression de venir à peine de fermer les yeux quand la secrétaire l’avait réveillé. Elle lui apportait son premier café de la journée.
— Qu’est-ce qu’il y a de nouveau à l’agenda depuis hier soir ? demanda-t-elle en ouvrant les rideaux de la fenêtre panoramique.
Tate prit une première gorgée de café comme s’il s’agissait d’un carburant susceptible de ranimer sa mémoire.
— Reportez toutes mes activités de l’avant-midi.
— Une nouvelle crise ?
— Pire. L’ex-VP nous paie une visite.
Montréal, 8h16
Crépeau examinait ce qui restait de la station-service. Les enquêteurs et l’équipe technique étaient déjà à pied d’œuvre. Sa présence sur les lieux était carrément inutile.
C’était du temps perdu. Du temps qu’il soustrayait à son vrai travail, qui était de diriger le SPVM. Quand un événement de la sorte survenait, c’était un véritable casse-tête de s’en occuper sans sacrifier les enquêtes en cours. Il y avait des limites à l’utilisation des heures supplémentaires. Des limites financières, mais aussi des limites humaines.
Malheureusement, les médias et le public n’auraient pas compris qu’il ne sacrifie pas au rituel. Aussi, il s’était fait un devoir d’aller sur les lieux et de paraître examiner minutieusement la situation, tout en essayant de ne pas nuire au travail de ses subordonnés. Quelle bêtise !… Pour se dédouaner auprès de sa conscience professionnelle, il se disait qu’il saisissait mieux le contexte en le voyant par lui-même. Que cela pouvait l’aider à avoir une meilleure évaluation des événements…
Et puis, il devait bien l’admettre, tous les prétextes étaient bons pour sortir du bureau.
Il vit Méthot s’approcher de lui. C’était un des enquêteurs qui avait le plus d’expérience. Il lui restait moins d’une année avant la retraite.
— Des chances que ce soit un accident ? demanda Crépeau.
— Du genre « le type qui s’allume une cigarette en faisant le plein » ?
— C’est vrai qu’avec tout ce qui s’est passé ailleurs…
— C’est rendu à combien ?
— Quand je suis parti de la maison, CNN annonçait dix-sept attentats juste aux États-Unis.
— On va sûrement voir débarquer l’équipe anti-terrorisme de la GRC.
Crépeau acquiesça d’un hochement de tête résigné. Cela signifiait que la GRC les laisserait faire le travail, qu’elle s’approprierait tout le crédit de l’opération en cas de succès et qu’elle rejetterait tout le blâme sur leur dos en cas d’échec.
— On a un témoin, reprit Méthot. Il n’a rien vu, mais il a entendu deux explosions presque simultanées.
— Le véhicule aurait explosé et aurait fait exploser le réservoir ?
— C’est ce qu’il y a de plus logique. On est en train de récupérer les morceaux du véhicule. Un Hummer.
— Et la victime ?
— On n’a encore rien trouvé.
Crépeau examina un instant la zone sinistrée.
— J’ai l’impression que les gens qui demeurent à proximité des stations-service vont mal dormir au cours des prochains jours, dit-il.
— Au moins, ils n’ont pas attaqué de raffinerie.
Crépeau regarda Méthot un moment.
— Tu penses ce que je pense ?
— Ce serait logique.
Crépeau jeta un dernier regard sur les lieux de l’incident.
— Il faut que j’y aille.
En arrivant au bureau, il trouverait une façon de faire protéger les raffineries de l’est de la ville. Parce qu’après les stations-service, logiquement, l’étape suivante dans l’escalade, c’étaient les raffineries. Il enverrait aussi un message à Lefebvre, l’ami de Théberge qui travaillait à Québec. Là-bas, ils avaient une raffinerie sur le bord du fleuve. C’était sur la Rive-Sud, mais Lefebvre saurait qui contacter. Et comment les persuader de prendre la menace au sérieux.
Azusa, 7h21
L’homme ouvrit la porte arrière de la fourgonnette, y prit deux boîtes de carton, les mit l’une sur l’autre et les transporta jusqu’à une Jeep Cherokee qui accusait plusieurs années de traitements rigoureux. Il revint ensuite à la fourgonnette, y déposa une enveloppe brune et referma la porte du véhicule.
Hussam al-Din baissa les jumelles et attendit que la Jeep ait quitté le stationnement du Americas Best Value Inn. Puis il activa à distance le verrouillage des portes de la fourgonnette.
C’était le dernier client de la région. Après un petit déjeuner au restaurant de l’hôtel, il prendrait l’autoroute 210 et se rendrait à l’aéroport. Quelqu’un d’autre s’occuperait de récupérer la fourgonnette et l’argent que contenait l’enveloppe brune.
Hussam al-Din aurait préféré livrer gratuitement les bombes au phosphore. La logistique aurait été plus simple. Mais cela aurait été suspect. Il aurait eu à répondre à des questions… Pourquoi faisait-il cela ? Pour le compte de qui travaillait-il ?… Tandis que s’il les vendait, la situation était claire : il les vendait pour faire de l’argent. C’était un motif que n’importe qui pouvait comprendre.
Heureusement, tout cela achevait. Dans quelques semaines, le monde aurait changé irrémédiablement. C’en serait terminé de la domination arrogante des Occidentaux. Et lui, il aurait contribué à cette libération. Il pourrait alors retourner chez lui et mener une vie normale.
Mais, pour l’instant, il devait se rendre à Houston. Le travail n’était pas terminé.
Hampstead, 13h49
Skinner et Daggerman regardaient Fogg, anxieux de savoir pour quelle raison il avait tenu à les rencontrer en personne. Ils étaient dans son bureau. À côté de chacun des fauteuils, sur une petite table, il y avait une tasse de fine porcelaine contenant du thé. Deux des tasses étaient presque vides. Celle de Fogg était encore pleine.
— Comme vous le savez, dit Fogg, la mise sur pied du Consortium a été financée par un groupe d’investisseurs désireux de demeurer anonymes. Au fil des ans, ils se sont très peu ingérés dans notre fonctionnement. Tout au plus m’ont-ils envoyé un émissaire à qui j’expliquais périodiquement le déroulement de nos opérations… Depuis quelques années, cependant, les choses ont changé. Au début, c’était insidieux. Puis c’est devenu de plus en plus clair. À mon avis, nous approchons du moment où le Consortium n’aura plus d’utilité à leurs yeux.
Il fit une pause. Les deux autres continuèrent de le regarder, attendant qu’il continue.
— Le choix est simple, reprit Fogg. Ou bien ils nous éliminent, ou bien on les élimine. Et si on choisit de les éliminer, il nous reste peu de temps.
— Qu’est-ce qui vous fait croire qu’il faut agir aussi rapidement ? demanda Skinner.
— Je pense avoir réussi à comprendre toute la portée de leur plan. Et, si j’étais à leur place, je supprimerais le Consortium et je traiterais directement avec les grandes mafias. C’est d’ailleurs ce qu’ils ont commencé à faire… Et quand ils ont réalisé que le Consortium devenait trop puissant, ils ont entrepris de sacrifier des filiales.
— Leur fameux projet de rationalisation, fit Daggerman.
— Exactement. Mais comme je n’avais pas le choix et que je n’avais pas de preuves de leurs intentions… Et puis, il y avait leur insistance pour que je m’occupe de l’Institut.
— Je croyais que c’était uniquement votre idée, fit Skinner.
— Ils m’ont demandé de régler définitivement le problème de l’Institut juste au moment où le sabotage a commencé dans les filiales. La coïncidence m’a frappé. Je me suis demandé si « ces messieurs » n’avaient pas eux-mêmes orchestré les fuites qui ont mené à la destruction de certaines filiales…
La surprise s’inscrivit sur les visages de Skinner et de Daggerman, mais aucun n’émit de commentaire.
— C’est à partir de ce moment, poursuivit Fogg après une légère pause, que j’ai résolu de m’intéresser en priorité à ce que le premier John Messenger avait un jour appelé « leur projet pour les prochains siècles ».
Pendant les huit minutes qui suivirent, Fogg leur exposa ce qu’il avait fini par comprendre de ce projet. De quelle manière le terrorisme s’y intégrait, qu’il soit islamiste ou écologiste. Quel rôle y jouaient les mégaentreprises qui étaient en train de se constituer sous la supervision de l’Alliance mondiale pour l’Émergence.
— Si ces organisations ont l’ampleur que vous dites, fit Daggerman, je ne vois pas très bien comment on peut les arrêter.
— Plus le temps passe, plus cela devient difficile. Mais il y a encore un moyen.
— Un instant, fit Skinner.
Il prit l’ordinateur de poche qui vibrait à sa ceinture et lut le message qui venait de lui parvenir.
— Deux bonnes nouvelles, dit-il en remettant l’appareil à sa ceinture.
Les deux autres se contentèrent de l’interroger du regard.
— Un message de madame Hunter. Ses agents ont réussi à suivre Lucie Tellier jusqu’à une adresse dans le Marais. Un édifice à logements.
— Vous pensez que c’est là que se cache Théberge ? demanda Fogg.
— On verra bien. Ils ont mis en place une surveillance et ils vont se procurer la liste des locataires.
— Et l’autre nouvelle ? demanda Daggerman.
— Ils ont également repéré la femme de Théberge… Elle fréquente un groupe qui vient en aide aux femmes en difficulté. Le seul ennui, c’est qu’elle ne semble pas habiter avec son mari. Ils vont la suivre, elle aussi.
— Madame Hunter est décidément pleine de surprises.
— Puisque vous parlez de surprise, dit Fogg, moi aussi, j’en ai une pour vous.
Il appuya discrètement sur un bouton fixé sous la tablette de son bureau. L’instant d’après, F entrait dans la pièce.
— Je vous présente la directrice de l’International Information Institute, dit Fogg comme il aurait annoncé le point suivant de l’ordre du jour.
Seuls ses yeux trahissaient son amusement.
— Vous la connaissez probablement sous le nom de F, ajouta-t-il, toujours imperturbable.
TV5, 9h04
— J’ai le plaisir de m’entretenir avec monsieur Georges-Octave Dalphond, vice-président pour l’Amérique de R-PUUR. Monsieur Dalphond, avouez que votre publicité, « Nous vendons du vent », est pour le moins provocante.
— C’est pourtant la vérité. Nous allons installer des cabines d’aération. Nos clients pourront y profiter d’un vent d’air frais qui leur permettra de respirer plus librement.
— Vous entendez les installer à quel endroit ?
— Dans un premier temps, nous visons les grandes villes de l’Europe et de l’Amérique.
— J’imagine que ce ne sera pas gratuit.
— Nous prévoyons un tarif à la minute. Mais les cabines sont notre produit haut de gamme. Pour ceux dont les moyens sont plus limités, il y aura des bornes publiques d’aération. Chacun pourra y brancher son masque pour quelques minutes… Le temps de recharger ses batteries, comme on dit.
— Un masque qu’il devra payer, je suppose…
— Le coût est minime, mais il est inévitable.
— Je ne suis pas certain que ce soit évident pour nos téléspectateurs.
— Il y aura des forfaits : par exemple, on peut imaginer que le prix du masque sera remboursé par un rabais sur les vingt ou trente premières utilisations.
— On les trouvera où, ces masques ?
— Des distributeurs seront installés à proximité des bornes. Pour les collectionneurs, il y aura des masques griffés, qui seront un peu plus chers. On offrira également des masques aux couleurs de différentes équipes sportives.
— Craignez-vous l’opposition des groupes environnementalistes ?
— Pour quelle raison ?
— La nature de votre projet pose quand même une question fondamentale : est-ce qu’on peut considérer l’air comme un produit de consommation comme les autres, susceptible d’appropriation privée et de commerce ?
— À proprement parler, R-PUUR ne vend pas de l’air. Notre slogan le dit très bien. Ce que nous vendons, c’est du vent. Autrement dit, c’est le mouvement de l’air qui est notre fonds de commerce. Pas l’air lui-même… Nous vendons son mouvement. Sa propreté. Sa filtration.
— Vous jouez sur les mots !
— Pas du tout. Nous empruntons l’air à l’environnement, dans sa forme viciée, et nous le retournons à l’environnement sous une forme purifiée… Au total, l’ensemble de nos installations va fonctionner comme une immense usine de filtration délocalisée, éparpillée à la grandeur du continent… Le prix que paieront les usagers peut donc être vu comme une taxe, une taxe bénigne soit, une taxe volontaire, mais une taxe quand même, dont on peut être sûr qu’elle servira au nettoyage de l’environnement.
— À vous entendre, R-PUUR serait à ranger parmi les services publics !
— Vous avez raison… Je vais vous révéler un scoop, comme vous dites. Nous sommes sur le point d’intégrer à nos appareils un filtre capable d’éliminer les miasmes de la peste grise… Plus santé publique que ça, tu meurs !
Hampstead, 14h19
Les trois hommes écoutaient F depuis plusieurs minutes sans l’interrompre. Elle avait dressé le bilan de ce que l’Institut avait réussi à apprendre sur les intentions des gens qui se tenaient dans l’ombre derrière le Consortium.
— Ils sont pires que des malades ou des pervers : ce sont des idéalistes. Une variante planétaire de gardes rouges. La seule explication que je peux imaginer derrière l’ensemble de leurs actions, c’est qu’ils ont décidé de prendre le contrôle de la planète.
— C’est aussi ce que nous voulons, non ? ironisa Skinner.
— Non. Pas vraiment.
Le regard de Skinner se durcit. Mais il fit un effort pour ne pas répliquer.
— Ce qui a toujours intéressé le Consortium, reprit F, c’est de régir l’ensemble des activités criminelles ou simplement illégales de manière rentable. De gérer cette activité en offrant aux différents groupes des services uniformisés et de qualité. D’intervenir dans l’environnement criminel le moins possible et uniquement pour assurer un meilleur fonctionnement de l’ensemble.
— Et ce n’est pas ce qu’ils désirent ?
— Non. Ce qu’ils désirent, si on se fie à leurs actions, c’est une destruction complète des structures sociales. Leurs actions n’ont pas pour but d’instaurer des outils de contrôle, mais de briser les outils qui existent, tant ceux qui assurent le fonctionnement de la société légale que ceux qui permettent de coordonner les activités illégales. C’est l’humanité complète qu’ils risquent de faire régresser à l’âge de pierre en instaurant différents générateurs de chaos : une famine généralisée, une nouvelle forme de peste, une accélération du réchauffement climatique, une aggravation du manque d’eau potable… Avec, en prime, le déclenchement de plusieurs conflits… On a déjà des champignons qui détruisent les céréales, des champignons qui s’attaquent aux êtres humains… Ce sera quoi, la prochaine étape ? Des champignons nucléaires ?
Fogg avait un mince sourire. Les deux autres hommes la regardaient, légèrement déconcertés, mais en même temps impressionnés malgré eux par l’intensité de son argumentation.
— La question est simple, reprit-elle. Dans un tel contexte, quel pouvoir serez-vous encore capables d’exercer ? Serez-vous encore en mesure de faire de l’argent ?
— Ce sera la même chose pour eux, objecta Daggerman.
— Ils n’ont pas l’air de le croire. Ils pensent peut-être qu’en disposant d’un réseau de places fortes disséminées sur l’ensemble de la planète et qu’en s’alliant à ce qui restera des grandes mafias, ils vont pouvoir exercer leur domination sans avoir à passer par le Consortium.
Un long silence suivit.
— Vous avez des preuves de ça ? demanda Daggerman.
— Partielles. Mais suffisantes pour m’inciter à me joindre au Consortium.
— C’est un accès de realpolitik ? ironisa Skinner.
— Stratégie de survie. Le Consortium est l’organisation la mieux placée pour agir de façon rapide et décisive.
Fogg jugea bon d’intervenir.
— C’est un projet dont nous avons beaucoup discuté au cours des dernières années, dit-il.
— Alors, ça rimait à quoi, les actions pour amener l’Institut à se démasquer ? fit Daggerman.
— Il ne fallait surtout pas que « ces messieurs » soient au courant de cette alliance. Tant qu’ils nous croyaient en butte au harcèlement de l’Institut, nous paraissions moins menaçants.
— Sur le plan théorique, je dois admettre que c’est brillant, fit Daggerman.
— Et vos amis de l’Institut ? demanda Skinner en s’adressant à F.
— Ils peuvent s’avérer très utiles.
— Vous pensez vraiment qu’ils vont accepter de travailler pour le Consortium ?
— Rien n’oblige à ce qu’ils le sachent.
Puis elle ajouta avec un sourire :
— Je me charge d’eux.
— Et quand ils ne seront plus utiles ?
— Je viens de vous dire que je m’occupais de ce problème.
Skinner jugea prudent de ne pas révéler devant F l’information qu’il avait reçue la veille. On avait repéré Dominique Weber à Lévis. Et si jamais Fogg tardait trop à s’occuper de l’Institut, le moment venu, il le ferait lui-même.
Fort Meade, 9h44
L’ex-vice-président des États-Unis entra dans le bureau de Tate quatorze minutes après l’heure du rendez-vous. C’était sa façon de souligner sa propre importance. Après tout, quand on avait été président, ou même vice-président, on gardait le titre à vie. Comme si le fait d’avoir été adoubé par le vote populaire, si manipulé qu’il ait été, haussait le récipiendaire au-dessus du reste de l’humanité de façon permanente. À ses yeux, l’élection l’avait fait accéder à un autre ordre d’existence, de plain-pied avec les stars de cinéma, les dieux de l’Olympe et les plus grands tueurs en série.
Tate lui offrit un simple café provenant d’un distributeur situé à trois locaux du sien. Ces joutes de statut, ça pouvait se jouer à deux.
— Alors, je vous écoute, dit-il quand ils furent assis de part et d’autre de la petite table qu’il y avait dans un coin du bureau.
— C’est une question un peu délicate.
— J’imagine. Pour que vous vous déplaciez en personne.
— En effet… Il semblerait que mon nom soit apparu sur certaines listes que vous avez compilées.
— Le vôtre et celui de centaines de personnalités importantes, l’interrompit Tate. C’est un peu normal quand on s’intéresse aux voyageurs qui ont pris l’avion et qui ont une stature internationale.
— Je peux savoir dans quel cadre cette liste a été constituée ?
— En suivant une piste sur les commanditaires des attentats.
— Je ne vois pas le rapport.
L’ex-vice-président réussissait plutôt mal à cacher sa contrariété. Tate dut faire un effort pour ne pas sourire.
— Selon une information que nous avons reçue, dit-il, ce serait un groupe de gens très riches et très influents qui seraient derrière les attentats.
— Vraiment ?
Cette fois, il avait l’air à la fois choqué et incrédule.
— Comme je vous dis, reprit Tate, c’est une piste. Je suis certain que vous serez d’accord avec moi : on ne peut pas se permettre de négliger la moindre piste.
— Évidemment…
L’ex-vice-président hésita un moment. Il paraissait avoir de la difficulté à trouver les mots pour formuler correctement ce qu’il voulait dire.
— Quelque chose vous tracasse ? demanda Tate.
— C’est la surprise. Je croyais que les responsables étaient connus. Comme ils n’arrêtent pas d’inonder les médias de déclarations de revendication…
— Les choses sont parfois plus compliquées qu’il n’y paraît.
— Ça, je veux bien le croire.
Il avait mis dans le ton de sa réponse une assurance légèrement désabusée qu’il voulait faire passer pour une forme de complicité. C’est d’une voix qu’il voulait amusée qu’il ajouta :
— J’essaie seulement d’imaginer la réaction du public ! S’il apprenait que la NSA pourchasse un mystérieux groupe de financiers et d’hommes d’État plutôt que de mettre toutes ses énergies sur les terroristes qui ont été identifiés…
Malgré le ton presque badin de la déclaration, il y avait clairement une menace implicite.
— Puisque nous sommes entre professionnels, répondit Tate, selon vous, qu’est-ce que la NSA devrait faire ?
— Je ne voudrais surtout pas vous dire comment exercer votre métier.
— Bien sûr.
— Néanmoins, puisque vous me le demandez… Je ne consacrerais pas trop de ressources à cette mystérieuse association qui me semble tout droit sortie d’une théorie du grand complot… Cela dit sans vouloir vous offenser.
— Je vous assure qu’il n’y a aucune offense, répondit Tate avec un sourire bienveillant.
— Remarquez, sur le fond, je suis d’accord avec vous : aucune piste ne doit être négligée. Mais, comme partout ailleurs, il est souvent nécessaire d’établir des priorités.
— Vous avez hélas raison. De nos jours, la négociation des priorités est le pain et le beurre de tout dirigeant, dans quelque domaine que ce soit.
L’ex-vice-président se leva.
— Je ne vous importunerai pas plus longuement. Je sais que vous avez beaucoup de travail.
— C’est normal d’expliquer ce qu’on fait à ceux que le public a élus et qui ont la responsabilité politique de l’appareil gouvernemental.
— Si tous les directeurs d’agence pensaient comme vous !
— Si vous avez d’autres questions, sur quoi que ce soit… Il ne faut surtout pas hésiter.
L’ex-vice-président fit un pas vers la sortie. Puis il se retourna.
— Puisque vous en parlez, il y a un détail qui a été porté à mon attention, l’autre jour. Est-il vrai que vos services ont ouvert une enquête sur HomniFood ? C’est une entreprise qui opère dans le domaine des…
— Une enquête est un bien grand mot, l’interrompit Tate. Chaque fois qu’une entreprise acquiert un intérêt stratégique pour les États-Unis, on vérifie discrètement qui la dirige, qui la contrôle… À quels intérêts les dirigeants sont reliés.
— Je comprends… Et les résultats sont satisfaisants ?
— Plus que satisfaisants, fit Tate.
Puis il ajouta avec un large sourire :
— Je dois admettre que j’avais également un intérêt personnel dans cette enquête. Possédant plusieurs actions de la compagnie…
Le visage de son interlocuteur s’éclaira à son tour.
— Vous aussi… Ce serait une bonne idée de se voir plus longuement avant la prochaine assemblée des actionnaires. On pourrait comparer nos notes.
— Ce sera avec plaisir. Si vous avez quoi que ce soit qui me permette d’améliorer les rendements de mes placements !
— Disons que je connais personnellement plusieurs des dirigeants de l’entreprise. C’est utile pour savoir quand acheter les titres, quand les délester… Quel type d’options utiliser…
Tate n’en revenait pas : l’ex-vice-président était quasiment en train d’admettre un délit d’initié.
— Ce qui m’a amené à limiter mes investissements, fit Tate, c’est que la majorité des actions sont détenues par un investisseur privé dont il n’y a pas moyen de connaître les intentions.
— Je ne peux pas croire qu’il y a des limites aux moyens d’enquête de la NSA !
— Malheureusement, dans bien des cas, rien ne vaut les réseaux que les gens des différents milieux tissent entre eux. Personnellement, j’ai un accès limité aux réseaux financiers.
— Écoutez, je ne peux pas être trop précis… Mais, à votre place, je n’hésiterais pas à investir dans cette entreprise. Tout comme dans HomniFlow et HomniPharm, d’ailleurs…
Puis il ajouta, après un moment de réflexion :
— Il faut qu’on reparle de tout ça. Si vous pouvez dégager un peu de temps dans votre agenda, je vous invite à dîner dans ma résidence de campagne.
— Ce serait un plaisir…
— C’est une petite île dans les Antilles. En avion, c’est une promenade de quelques heures. Juste le temps d’expédier un peu de travail pendant le vol pour calmer votre mauvaise conscience de prendre un peu de temps pour vous !
Après d’amples remerciements, Tate referma la porte derrière l’ex-vice-président. Puis il alla arrêter l’enregistreuse.
— Amateur, dit-il pour lui-même.
Il relut ensuite le courriel que Paige lui avait envoyé, juste avant l’arrivée de son visiteur.
Le directeur du Department of Homeland Security exigeait le transfert sous sa responsabilité des terroristes arrêtés par la NSA. Tate n’avait pas le choix d’obtempérer : c’était Paige qui avait la responsabilité de coordonner l’ensemble des activités antiterroristes.
Heureusement, il avait prévu le coup. Une équipe de l’agence aurait eu le temps de procéder aux premiers interrogatoires.
RDI, 10h32
… les ennemis de Gaïa ne se limitent pas aux grandes corporations. Des millions de consommateurs sont complices. Il est temps de faire des exemples. Il est temps que chacun réalise qu’il est responsable de sa consommation. L’énergie appartient à tout le monde. Ceux qui l’accaparent le feront désormais à leurs propres risques et périls. Nos interventions seront foudroyantes. Que les conducteurs de véhicules utilitaires sport, que les propriétaires de piscines chauffées, que les gaspilleurs d’énergie en tous genres se le tiennent pour dit ! Les Enfants de la Foudre les poursuivront sans relâche…
Paris, 17h25
Blunt regardait avec attention les deux gobans affichés sur l’écran de son ordinateur portable. Une petite icône, qui représentait un ancien téléphone Marly 1941, pulsait doucement dans le coin supérieur gauche. C’était la seule indication que le logiciel de communication verbale était activé.
— J’ai revu les enregistrements de la perquisition à St. Sebastian Place, dit-il. Puis j’ai consulté la liste des livres qui ont été saisis.
— Tu en penses quoi ? répondit la voix de Dominique.
— Que c’est étonnant de trouver des livres de science-fiction rangés parmi un groupe d’essais politiques et philosophiques.
— Ils étaient peut-être simplement mal rangés.
— D’après la liste qui a été faite, il y avait seulement deux livres de science-fiction dans l’ensemble de la bibliothèque.
— Qu’est-ce que tu en conclus ?
— Ils n’étaient pas là par hasard.
— Tu parles de Dune et de la trilogie Fondation, d’Asimov ?
— Oui. Fondation raconte l’histoire d’une sorte de société secrète qui se donne les moyens de survivre à une période d’anarchie et de décadence, sans que personne ne le sache, de manière à pouvoir assurer la reconstruction de la civilisation une fois la période de chaos terminée.
— Et Dune ?
— C’est une allégorie sur la situation du Moyen-Orient. Un peuple opprimé et exploité, qui vit sur une planète désertique, a comme seule richesse l’épice, une substance qui alimente les vaisseaux spatiaux des autres planètes et leur permet de voyager. Les opprimés se révoltent, se libèrent et reprennent le contrôle de l’épice.
Pendant plusieurs secondes, aucun son ne se fit entendre dans la pièce. Extérieurement, Blunt paraissait toujours concentré sur sa partie de go.
— Autrement dit, reprit la voix de Dominique, ils se prépareraient à survivre à l’apocalypse…
— Une apocalypse qu’ils travaillent à accélérer.
— Ce qui implique le renversement de l’exploitation planétaire occidentale…
— Ça expliquerait le volet islamiste et le volet écolo.
— Et l’Arche… ce serait comme l’Arche de Noé ?
— Possible.
— Si c’est vrai, l’Archipel pourrait être un réseau d’arches qui couvre la planète.
— Ils ne peuvent pas espérer garder ça caché longtemps. Leur but ne peut pas être de survivre dissimulés pendant des siècles.
Une nouvelle période de silence suivit. Blunt posa une pierre blanche sur un des jeux de go. Puis, presque tout de suite après, une pierre noire.
— On n’a pas les moyens de surveiller tous ces endroits, reprit la voix de Dominique. Et encore moins d’intervenir partout.
— Une intervention sur l’ensemble des sites impliquerait la coordination de dizaines de gouvernements…
— Je vais en parler à F.
— S’il n’y a aucune autre possibilité, on pourra toujours se rabattre sur le plan de Chamane.
— Tu penses que ça peut marcher ?
— Tout dépend de son évaluation de l’éthique des hackers.
— L’éthique des hackers… Si tu veux mon avis, on est mieux d’avoir un plan B.
Guernesey, 16h42
Norm/A était perplexe. Le petit spectacle que Chamane avait monté à son intention ne manquait pas de cran. Ouvrir son jeu de la sorte ! Et forcer son client à le faire à son insu !… C’était plus que de la créativité. On était dans une nouvelle catégorie mentale qu’il restait à nommer !
Bien sûr, tout pouvait avoir été mis en scène à son intention. Mais les voix ne semblaient pas jouées. Et son appel aux valeurs des hackers était tout à fait dans la ligne de celles des U-Bots. Ça valait la peine de le contacter. Mais avant, elle avait tenu à jeter elle-même un œil aux activités du client pour qui elle travaillait.
C’était à cela qu’elle avait passé l’après-midi.
Jusqu’à ce jour, elle n’avait jamais cherché à comprendre la nature exacte des activités de l’entreprise qui l’engageait. Elle s’était contentée de rendre inviolables les réseaux, les VPN et les sites qui lui appartenaient. À l’occasion, elle avait infiltré ou saboté les sites de certains compétiteurs. Ou même leurs VPN. Mais rien de vraiment sérieux. Juste le genre de choses que les multinationales se font normalement entre elles…
Pour Norm/A, l’accès aux documents secrets d’HomniFood n’était pas un problème. Aux yeux du système informatique de l’entreprise, elle était Dieu. Au sens littéral. Elle pouvait être partout, avoir accès à tout, décider de ce qui existait et de ce qui n’existait pas… Elle l’avait même créé ! Un seul pouvoir lui manquait pour être vraiment divine : savoir tout. Le savoir total était là, virtuel, mais il fallait qu’elle le trouve. Et la clé, pour le trouver, c’était de poser les bonnes questions. De regarder aux bons endroits.
Tout au long de l’après-midi, alors qu’elle naviguait à travers les centaines de milliers de documents archivés sur le réseau, elle s’était demandé à plusieurs reprises si c’était cela, le problème de Dieu, si c’était là l’explication de son impuissance : il n’arrivait plus à contrôler son savoir virtuel. Il ne savait plus où étaient toutes les choses.
Une heure après le début de ses recherches, elle était tombée sur le premier document vraiment éclairant. C’était un courriel de Gravah. Il était archivé dans un dossier enfoui au vingt-huitième niveau hiérarchique.
Une fois que les trois laboratoires seront récupérés par HomniFood, leur
reconversion ne posera aucune difficulté : ils vont travailler exclusivement à la recherche de moyens pour neutraliser le champignon tueur de céréales. La recherche de nouveaux champignons tueurs est déjà transférée à trois autres laboratoires. Le retard sera tout au plus de deux mois.
Dix minutes plus tard, elle découvrait un autre courriel qui fixait le calendrier de fabrication d’un second champignon. Et d’un troisième. Le texte se terminait par une déclaration d’optimisme quant au respect de l’échéancier, compte tenu du fort potentiel mutagène des champignons.
Chamane avait donc raison. HomniFood n’était pas une multinationale comme les autres. Elle planifiait en toute connaissance de cause la mise au point de produits susceptibles de détruire une grande partie du stock alimentaire de la planète. Par comparaison, la rapacité et le cynisme habituel des multinationales faisaient figure d’incartades réglementaires bénignes.
Norm/A avait alors décidé d’examiner les archives d’HomniPharm.
Cette fois, la recherche avait été plus rapide, le système de classement de Windfield étant identique à celui de Gravah.
En parcourant les courriels archivés, elle avait découvert les mêmes allusions à des programmes de recherche visant à mettre au point des champignons susceptibles de provoquer des épidémies. Sauf que, cette fois, ce n’étaient plus les céréales qui étaient visées : c’était l’espèce humaine.
Elle avait ensuite ouvert la section des archives consacrée à la gestion du personnel.
Des dossiers y documentaient le rendement de chacun des chercheurs. D’autres établissaient des listes de besoins… Il y avait toutefois un dossier qui la laissa stupéfaite : celui du recrutement. Dans la liste des arguments susceptibles de convaincre les chercheurs de se joindre à la compagnie, certains étaient pour le moins surprenants :
• persuasion sexuelle
• persuasion financière
• persuasion au moyen de menaces contre la réputation
• persuasion incluant des préjudices
• persuasion incluant des préjudices sur des proches
• impossible à persuader : référer au responsable des contre-mesures.
Dans chacun des dossiers individuels, un certain nombre d’arguments étaient suivis d’un ou de plusieurs crochets.
Les trois laboratoires d’HomniFood qui avaient été perquisitionnés n’étaient pas une exception. Ces pratiques étaient répandues à la grandeur de l’organisation.
Quand Norm/A quitta son bureau de travail, sa décision était prise : elle parlerait à Chamane. Puis elle agirait. Elle avait une idée assez précise de ce qu’elle voulait faire. Mais avant, elle procéderait à une dernière vérification.
Après le thé, elle visiterait le site d’HomniFlow et celui d’HomniCorp.
www.toxx.tv, 12h06
… une autre magouille de l’establishment. Selon nos informateurs à l’intérieur des services de renseignements des États-Unis, les responsables des attentats terroristes sont connus. Ce sont tous des Américains. Ils s’appellent les US-Bashers. Ils sont composés de non-musulmans et de musulmans nés aux États-Unis. Leur but est de détruire les États-Unis. Ils sont subventionnés par des pays islamistes. Un des terroristes a tenu un journal dans lequel il raconte toute l’histoire du groupe, depuis sa fondation jusqu’aux derniers attentats.
Pourquoi ils ne les arrêtent pas s’ils les connaissent ? Pourquoi ils n’en parlent même pas ?… C’est simple : parce qu’ils seraient obligés de démasquer leurs commanditaires. Et parce que leurs commanditaires sont des amis de nos dirigeants. À cause du pétrole… Vous vous rappelez le 11 septembre ? tous les avions cloués au sol ? même ceux qui transportaient des organes pour les greffes ?… Tous les avions. Sauf un. Celui qui a récupéré les membres de la famille ben Laden aux quatre coins des États-Unis et qui les a expédiés dare-dare en Arabie… Je vous le dis, l’élection n’a rien changé. Nos supposés nouveaux dirigeants continuent d’être aux ordres des Arabes. Ils continuent de les protéger…
Salt Lake City, 10h21
Michael Serano était un croyant humble et convaincu. Toute sa vie, il avait obéi scrupuleusement à sa conscience. En toutes circonstances, faire son devoir de croyant était le principe qui avait guidé sa vie. Aussi avait-il été étonné en entendant les messages des terroristes islamistes.
Sur le fond, bien sûr, ils avaient tort. L’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours était la seule véritable Église. Mais il y avait quelque chose de respectable chez ces musulmans. Ils avaient la lucidité de voir où était l’ennemi. Et ils avaient le courage d’agir selon leurs convictions.
Les librairies de la ville diffusaient réellement la culture du démon. Non seulement au moyen de livres empoisonnés par la sexualité, la négation de Dieu et la raillerie à l’endroit des croyants, mais aussi, maintenant, avec de la musique qui incitait à la débauche et avec des films pornographiques.
Et personne ne faisait rien !
Toute la communauté était tiède. On parlait de tolérance. De respect de la liberté de pensée et d’expression. De démocratie… Mais plus personne ne parlait de vérité. De vertu.
Le Seigneur avait pourtant dit : « Je vomirai les tièdes ! »
La liberté à laquelle ils accordaient tant d’importance, c’était celle de corrompre les enfants. De ruiner à la base la vie morale du pays. Il était temps que quelqu’un intervienne. Que quelqu’un donne l’exemple. Bref, que quelqu’un fasse son devoir. Son devoir de citoyen. Et de croyant.
Bien sûr, ce serait mal vu. Plusieurs s’empresseraient de le condamner. Mais on ne faisait pas son devoir pour gagner des concours de popularité. On le faisait parce que c’était ce qu’il y avait à faire. Parce que c’était juste.
Aussi, c’est rempli de fierté et pénétré de l’importance de son geste que Michael Serano entra dans la librairie. Il se dirigea vers le fond du local et déposa discrètement par terre le sac qu’il tenait de la main gauche.
Pour la portée symbolique du geste, il le laissa juste à côté du rayon qui était surmonté de la pancarte « Érotisme », coincé entre le mur et le rayon.
Puis il sortit.
En retournant chez lui, il se dit qu’on mettrait sûrement l’attentat sur le dos des islamistes. La chose le rendait un peu mal à l’aise. Il aurait préféré ne pas mentir, revendiquer publiquement son acte. Mais cela aurait été de l’orgueil. L’important, c’était qu’il reste libre. Qu’il puisse faire d’autres gestes. Qu’il continue à faire son devoir.
À la longue, son exemple serait peut-être suivi.
TF1, 13h07
… ces agents du GIGN ont donné leur vie pour sauver la France – que dis-je ? – pour sauver l’humanité. Car c’est l’humanité entière qui est visée par ces terroristes. Leur sacrifice ne sera pas oublié. Je m’y engage…
Paris, 19h22
Après avoir procrastiné en prenant un café au coin de la rue, Théberge s’était résigné à affronter les quatre étages de l’escalier. Non seulement la grève des ascensoristes ne donnait aucun signe de vouloir se régler, mais celle du métro devenait de plus en plus inévitable. On l’annonçait maintenant pour le surlendemain.
Mais il n’avait pas le choix : il fallait qu’il contacte Dominique pour l’informer de ce que son ami Gonzague lui avait appris.
En ouvrant la porte de son appartement, il se trouva face à une vieille femme très mince, aux traits orientaux, qui le regardait en souriant.
Un instant, Théberge pensa qu’il s’était trompé d’appartement. Mais c’était impossible. Ses deux clés n’auraient pas ouvert la porte s’il n’avait pas été au bon endroit.
— Qu’est-ce que vous faites ici ?
— Vous êtes en avance, répondit la vieille femme. Je n’ai même pas eu le temps de refaire mon maquillage.
Pendant qu’il l’écoutait, Théberge remarqua les deux jeunes filles qui jouaient à un jeu vidéo dans la partie salon. Elles avaient branché une console à la télé et elles s’amusaient à un jeu où deux guerrières abattaient des monstres, un après l’autre, avec de gigantesques épées. Chaque mise à mort était accompagnée de gargouillements, de râles et de cris monstrueux. Par chance, le son de la télé n’était pas trop élevé.
— Quel maquillage ? demanda Théberge comme s’il réalisait à retardement ce qu’elle avait dit.
La vieille femme ignora totalement la question.
— Ne restez pas planté devant la porte, dit-elle en le prenant par le bras pour qu’il entre. Faites comme chez vous.
Théberge avança de deux pas.
— Qui est-ce ? demanda-t-il en désignant les deux jeunes filles, qui continuaient de jouer en les ignorant complètement.
La vieille femme leur jeta un bref regard, puis son attention revint à Théberge. Son sourire semblait s’être épanoui.
— Mes deux professeurs, dit-elle.
Son sourire prit une nuance d’amusement quand elle vit la perplexité de Théberge.
— Je leur enseigne quelques trucs de combat, poursuivit la vieille femme, et elles m’en apprennent énormément sur moi-même. Au net, je leur suis redevable.
— Et vous êtes ?
— Une vieille femme.
— Vous n’avez pas de nom ?
— Certains persistent à m’appeler Brise sagace. Mais c’est mauvais pour ma vanité.
— C’est elle qui va assurer ma protection, enchaîna brusquement une voix dans le dos de Théberge.
Il se retourna. Sa femme était sur le seuil de la porte. Elle le regardait en souriant.
— Tu vas être content, reprit-elle, je vais pouvoir demeurer avec toi à l’appartement et tu ne seras pas inquiet quand tu vas partir vaquer à tes occupations.
— Elle ? fit Théberge en regardant la vieille femme. C’est elle qui va te protéger ?
— En fait, répondit Brise sagace, ce seront surtout mes assistantes qui se chargeront du travail.
Elle se tourna vers les deux jeunes femmes.
— Comme vous le voyez, poursuivit-elle, elles ont commencé à s’entraîner.
— En jouant à des jeux vidéo ?
Théberge avait passé le stade de l’incrédulité. Il se demandait carrément si sa femme n’avait pas perdu l’esprit.
— L’armée américaine utilise des jeux vidéo depuis des années pour entraîner ses soldats, répliqua son épouse. C’est toi-même qui me l’as dit.
— De toute façon, c’est uniquement pour ranimer leur esprit guerrier, fit Brise sagace. Ce sont déjà des combattantes.
— Mais… ce sont des ados ! protesta Théberge.
— Comme les jeunes qu’on envoie en Afghanistan ! répliqua sa femme.
Puis elle ajouta, comme s’il s’agissait de rassurer un enfant inquiet sans raison :
— Tu peux leur faire confiance, Gonzague. Elles sont parfaitement capables d’assurer ma protection.
Théberge regarda longuement son épouse. Il comprit que son idée était faite. Sans qu’il sache comment, cette vieille femme et les deux ados l’avaient convaincue qu’elles pouvaient la protéger.
— Elles ne peuvent quand même pas rester ici vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dit-il en désespoir de cause. Tu as vu la grandeur de l’appartement ?
— L’appartement d’à côté s’est providentiellement libéré, répondit Brise sagace. Nous y habiterons, ce qui permettra de surveiller votre appartement pour le cas où des visiteurs indésirables se manifesteraient.
Théberge la regarda. Puis il regarda les deux adolescentes, toujours occupées à leur jeu vidéo. Il les voyait de côté. L’une avait les cheveux violets et un piercing au sourcil gauche. L’autre avait les cheveux verts. Les deux portaient des combinaisons moulantes recouvertes d’un blouson : l’un aux couleurs des Packers de Greenbay, l’autre à celles des Cowboys de Dallas.
Les deux se tournèrent brusquement vers lui, comme si elles avaient senti en même temps qu’il les observait.
— C’est vous, tonton Théberge ? demanda celle aux cheveux violets.
Ce n’était pas une question.
— Il n’est pas convaincu, répondit celle aux cheveux verts.
— Normal.
— Mais il n’est pas de mauvaise foi.
— Évident.
— Il va finir par comprendre.
— Probablement.
Puis, comme si elles estimaient avoir réglé la question, elles se retournèrent simultanément vers l’écran et continuèrent à massacrer les squelettes qui sortaient de terre aussi vite qu’elles les abattaient.
Washington, 13h29
L’attention de Paige était partagée entre l’écran numérique, qui couvrait une grande partie du mur, et la manette de la console de jeu qu’il tenait entre ses mains.
C’était un des derniers gadgets des services techniques : l’hybridation entre les interfaces commerciales et la technologie de l’agence. Les responsables pouvaient suivre le déroulement des opérations comme s’ils étaient sur place. Et, grâce aux manettes, ils pouvaient agir sans passer par toute une chaîne d’intermédiaires.
Tate avait accepté de lui transférer la responsabilité des terroristes sans faire d’histoires. À peine avait-il protesté pour la forme. Il avait seulement insisté pour choisir l’endroit où aurait lieu l’échange… Sans doute avait-il compris qu’il ne servait plus à rien de s’opposer à lui.
Grâce à la caméra de l’hélicoptère, qui suivait le convoi à une altitude suffisante pour ne pas être repérée, Paige regardait sur l’écran la progression des quatre véhicules. Il vit le convoi sortir de l’autoroute et emprunter une route secondaire.
Le lieu de l’échange était huit kilomètres plus loin, sur cette route.
À côté de l’image visuelle, un diagramme permettait de suivre la progression du convoi : quatre rectangles se déplaçaient sur la ligne représentant la voie secondaire.
S’il fallait en croire les chiffres affichés sous le diagramme, la voiture contenant les prisonniers avançait à une vitesse de 116,8 kilomètres à l’heure. Deux voitures la précédaient. Une la suivait. Les quatre voitures étaient identiques, mais, à l’intérieur de chacune, les taches de chaleur variaient. Dans trois des limousines, il y en avait quatre : deux à l’avant, deux à l’arrière. Dans l’autre, il y en avait six : deux à l’avant, deux à l’arrière et deux sur la banquette du centre.
Sur le diagramme, les quatre rectangles représentant les véhicules arrivaient à proximité de deux flèches jaunes qui pulsaient, à la gauche de la route. Un peu en retrait, derrière les deux premières flèches, une troisième, de couleur orange, pulsait également.
Quand la voiture contenant les terroristes arriva à leur hauteur, les mains de Paige se crispèrent sur la console de jeu. Il passa en mode visuel.
Maintenant, il voyait la route comme s’il était en embuscade à une trentaine de mètres de la chaussée. Il prit une respiration et, juste au moment où le troisième véhicule entrait dans l’écran, il appuya sur un bouton de la manette.
Avec moins d’une seconde de décalage, les deux lance-roquettes furent activés. Une des roquettes atteignit le moteur, l’autre s’enfonça dans la porte de la banquette arrière. Sous l’impact, la voiture fut projetée de l’autre côté de la route. Elle était maintenant enveloppée d’une boule de feu.
Toutes les voitures s’étaient immobilisées. Déjà, des agents se précipitaient avec des extincteurs.
Paige appuya sur un autre bouton de la manette. Un missile guidé par la chaleur fut mis à feu et se dirigea vers la limousine qui brûlait.
L’opération avait été un succès. Personne ne douterait que ce soient les terroristes qui avaient éliminé leurs complices pour les empêcher de parler. L’emploi d’armes utilisant le feu, à cause de sa valeur symbolique, serait amplement souligné dans le message revendiquant l’attentat.
Le Department of Homeland Security, pour sa part, expliquerait qu’un camion lance-missiles, qui avait disparu d’une base militaire un mois plus tôt, venait d’être retrouvé à proximité des lieux de l’attentat.
Quant à l’équipe qui avait réalisé la mission, il n’y avait aucun danger de fuite. Personne ne parlerait. Car ils n’étaient pas seulement des militaires : ils appartenaient aussi à une organisation patriotique paramilitaire que Paige protégeait depuis des années : Freedom for America. Elle comptait plus d’une centaine de membres. Ce qui les réunissait, c’était la conviction que le pays était devenu trop mou, que la seule solution, avec les terroristes, c’était de les éliminer. Et tant pis s’il y avait des victimes collatérales : cela faisait partie du coût à payer pour garantir la sécurité du grand nombre et le mode de vie américain.
Paige pouvait maintenant se concentrer sur le rapport qu’il ferait au Président. Rapport dans lequel il ne manquerait pas de souligner que les terroristes étaient encore sous la responsabilité de Tate au moment où l’attaque avait eu lieu.
Ottawa, 13h48
Jack Hammer était furieux.
Comme à l’habitude, quand il était dans cet état, il débarqua dans le bureau de son principal conseiller, Gilmour Cheese, pour passer sa mauvaise humeur sur lui.
— Théberge est un ami de la France ! tempêtait Hammer en parodiant une voix haut perchée. Il n’est pas question qu’on lui crée des ennuis ! Et encore moins qu’on le mette dans un avion !
Cheese ne paraissait pas impressionné. Il se contentait de sourire de façon retenue. Il y avait longtemps que les colères de son ami ne l’inquiétaient plus. Les deux hommes avaient conclu un accord : Hammer se contrôlait en public, surtout en présence des médias. En échange, il pouvait se défouler sur lui et l’engueuler autant qu’il le voulait. À condition que ce soit en privé.
— Un mandat international ! poursuivit Hammer. Ils exigent un mandat international !
Cheese savait très bien de quoi Hammer parlait. Toute la discussion censément privée que le premier ministre venait d’avoir avec l’ambassadeur de la France avait été retransmise à son bureau.
Une requête qui aurait normalement été une formalité, compte tenu de l’échange de bons procédés que pratiquaient les deux pays, avait pris une tournure inattendue. L’ambassadeur avait expliqué à Hammer que la France ne pouvait pas accéder à sa demande de déclarer Théberge persona non grata. Il n’était pas question de le mettre dans le premier avion en direction du Canada.
Manifestement, Théberge avait là-bas de très hautes protections.
— Qu’est-ce que je vais pouvoir dire à Petrucci ?
— L’important, c’est de pouvoir lui montrer que tu prends l’affaire au sérieux.
— Je ne vais quand même pas déclarer la guerre à la France !
— Ce ne sera probablement pas nécessaire, répliqua Cheese, pince-sans-rire.
— On pourrait le faire enlever par les services secrets…
— C’est risqué. Visiblement, ce policier a là-bas des amis haut placés. Ils lui ont sûrement accordé une protection. Nos agents ne seront pas de taille.
— Les Américains pourraient s’en charger. Si je leur donne mon accord…
— Il faut que ce soient les Canadiens qui fassent un geste.
— Suggères-tu que je rappelle notre ambassadeur ? demanda Hammer sur un ton de dérision. Que je ferme leurs consulats ? Que je coupe nos relations diplomatiques ?
— Ça n’a pas besoin d’être aussi dramatique. Il y a toujours des programmes bilatéraux qui sont moins essentiels.
— Je ne vais quand même pas compromettre l’activité de nos entreprises en abolissant un programme de collaboration !
— Non, mais il y a la culture.
— Ça !…
— Tu coupes deux ou trois programmes qui subventionnent la venue de leurs artistes et tu leur laisses savoir que tu n’as pas le choix de donner des gages aux Américains. Ils vont en couper trois ou quatre en représailles. Tout le monde va être content…
— Et comment est-ce que je peux justifier ça dans les médias ?
— À côté de la peste grise et du champignon tueur de céréales, ça va passer inaperçu. Les médias ne vont pas s’y intéresser… Et s’ils en parlent quand même, tu nommes deux ou trois sénateurs-vedettes, ou controversés… tout le reste va disparaître de l’actualité.
Hammer s’arrêta de marcher de long en large dans la pièce, comme s’il voulait réfléchir. Son visage était moins rouge.
— Tu as probablement raison, dit-il.
Cheese s’abstint de répondre : « Comme toujours. »
Calgary, 11h55
La réunion s’était achevée dans une atmosphère d’euphorie contenue. Ils s’étaient donné rendez-vous au Il Sogno, un des meilleurs restaurants italiens de la ville. Malgré le nom du restaurant, ce n’était pas seulement un rêve : ils avaient vraiment de quoi fêter.
Les dirigeants de Calgoil avaient entendu ce qu’ils désiraient entendre. Frederik Hallman, le consultant qu’ils avaient engagé, avait confirmé la faisabilité de leur projet d’expansion. Il avait même trouvé une banque prête à leur accorder le prêt et la ligne de crédit nécessaires. Leur seule exigence était que Calgoil devance le lancement du projet et qu’elle procède simultanément aux travaux sur les cinq sites.
C’était inattendu. La pratique courante des institutions financières était plutôt de ratatiner les projets qu’elles acceptaient à force de précautions : allongement du calendrier d’implantation, réduction des investissements initiaux, report des phases de développement…
Mais Hallman leur avait expliqué la situation particulière dans laquelle se trouvait la banque : elle n’avait aucun doute sur la rentabilité de l’ensemble du projet et elle disposait des capitaux nécessaires pour le financer dans sa totalité. Immédiatement… Dans quelques années, ce serait plus difficile : elle avait des engagements importants à moyen terme et elle aurait alors moins de capital disponible. Il serait dommage de sacrifier une partie du projet pour des raisons d’échéancier.
Les administrateurs avaient consenti de bon cœur à cette exigence.
Dans son véhicule, en se rendant au restaurant, Hallman prit le temps d’appeler son supérieur.
— C’est fait, dit-il.
— Ils ont tout avalé ?
— Dans un an, ils n’existent plus. BF va pouvoir les racheter pour une bouchée de pain.
Hallman ne connaissait pas l’identité de « BF ». À l’intérieur de la firme, cette société était connue uniquement sous cet acronyme. Le patron de Hallman était le seul à communiquer avec eux. Mais cela ne le gênait pas. Depuis que leur entreprise de consultation faisait affaire avec BF, son salaire et ses différents bonus avaient augmenté au-delà de ses espérances. Car la firme recevait désormais une double rémunération : d’une part, elle se faisait grassement payer par les entreprises qui avaient recours à ses services pour se développer ; d’autre part, elle recevait un montant équivalent de BF, une société qui paraissait spécialisée dans les acquisitions hostiles et le rachat d’entreprises en détresse.
En plus, le travail était facile. La seule chose qui lui était demandée, c’était d’amener ses clients à utiliser les services d’une institution financière faisant partie de la liste que BF leur avait fournie – ce qui avait l’avantage supplémentaire de disposer de la partie la plus difficile de leur travail : le financement des projets.
LCN, 14h02
… on s’attend à ce que d’importants dispositifs de sécurité soient déployés ce soir, pour la manifestation devant les bureaux de Promised Lands Development, l’entreprise qui gère le territoire de Tremblant. Compte tenu des menaces proférées à l’encontre des propriétaires…
Paris, 20h04
Dans son appartement de la rue Pommard, Victor Prose compilait des informations sur la qualité de l’air.
2007 : augmentation de 3,5 % des rejets de gaz à effet de serre, 0,8 % de plus que prévu. La proportion moyenne de gaz produit par la fabrication d’un objet diminue, mais la diminution est éclipsée par l’augmentation du nombre d’objets fabriqués.
Le réchauffement déstabilise le méthane confiné dans le sous-sol de l’Arctique. Des milliards de tonnes de méthane risquent d’être libérées. Le méthane est un gaz à effet de serre vingt fois plus nocif que le gaz carbonique.
De temps à autre, il jetait un regard distrait à la télé, qui était syntonisée à une chaîne d’information en continu. Quand le visage de Sarkozy apparut à l’écran, Prose se détourna de l’ordinateur pour regarder la télé.
… Français, Françaises, des terroristes se sont attaqués aujourd’hui à la mémoire collective de la France. À son identité. Face à cette menace, l’État français réagira avec toute la détermination et toute l’énergie que l’on attend de lui…
Prose coupa le son. La suite était prévisible : de nouvelles mesures répressives seraient promulguées, mais on les appliquerait avec modération et discernement !
Il ferma le dossier sur la qualité de l’air et amorça la tournée des sites d’information.
La Russie avait dénoncé le nouveau train de mesures décrétées par Washington. Cela équivalait, selon Moscou, à utiliser l’arme alimentaire et l’arme pharmaceutique contre tous les pays qui leur déplairaient… Aux États-Unis, les attaques contre les musulmans se poursuivaient… À Genève, un groupe d’experts avait démenti l’existence de pestes visant des groupes raciaux particuliers ; des manifestants avaient toutefois interrompu la conférence de presse en accusant les experts d’être à la solde des Blancs et des capitalistes…
Victor Prose rabattit l’écran de son portable, découragé.
Paris, 21h42
— Ça me prend des preuves ! fit la voix de Tate.
Blunt examina un instant le visage contrarié de l’Américain sur l’écran, puis il laissa son regard glisser vers la fenêtre, où il voyait déambuler les promeneurs, de l’autre côté de la rue Rivoli.
— Je ne peux pas aller voir le Président avec ce qu’on a, poursuivait Tate.
— La coïncidence est quand même étonnante. Statistiquement…
— Les statistiques ne sont pas des preuves. Tu me vois expliquer au Président, en présence de tous ceux qui veulent ma peau, que j’ai fait des recoupements entre deux listes : une de voyageurs américains qui ont été un peu partout sur la planète, l’autre de gens qui sont membres d’une sorte de club de bienfaisance, et que c’est sur ça que je me fonde pour conclure que l’ancien vice-président des États-Unis et divers dirigeants d’agences de renseignements font partie d’un complot terroriste planétaire ?
— D’accord, tu ne vas pas aller voir le Président.
Tate poursuivit sans l’écouter.
— Déjà que Paige a réussi à me mettre sur le dos la disparition des terroristes que j’avais arrêtés !
— Mais tu as vu comme moi que le trafic aérien s’est intensifié au cours des dernières vingt-quatre heures, non ?
— Oui.
— Je ne sais pas ce qui se passe dans l’Archipel, mais je suis prêt à parier que c’est quelque chose de majeur. La probabilité est de soixante-treize virgule trente-sept pour cent.
— Ce qui se prépare, c’est que Paige va prendre comme prétexte l’existence des US-Bashers pour renforcer les mesures de sécurité et augmenter son emprise sur le pays !
— C’est quand même toi qui as empêché les attentats contre les bibliothèques !
— Oui, mais les terroristes ont été éliminés pendant qu’ils étaient sous ma responsabilité.
— Tu penses que Paige est impliqué ?
— Il était le seul qui connaissait le lieu de la rencontre.
— Il connaissait le trajet ?
— Non. Mais il y avait seulement deux voies d’accès.
— L’essentiel, c’est que tu préserves ton pouvoir d’intervention. On va avoir l’occasion d’agir bientôt.
— Quelle probabilité ? ironisa Tate.
— Quatre-vingt-trois virgule quarante-six, répondit très sérieusement Blunt.
— Si ce n’est pas très bientôt, il n’y aura plus rien à faire. Du moins pour moi. Paige va tout contrôler… Ce midi, il a réclamé que je lui donne en priorité tout le temps satellite dont je dispose.
— Tu vas réellement lui céder le contrôle ?
— De tous les satellites qui existent officiellement.
— Les autres, il t’en reste combien ?
— Trois… C’est suffisant pour trianguler. Mais comme ils font le tour de la planète, je suis toujours à la merci de l’endroit où ils sont dans leur orbite.
Blunt demeura un moment sans répondre. Son regard se tourna de nouveau vers la fenêtre.
— Je suggère qu’on prépare une attaque sur trois plans, dit-il en ramenant les yeux vers l’écran. Je vais avoir besoin de toi pour les trois.
— Parce que maintenant, c’est toi qui diriges la NSA ! répliqua Tate avec une certaine brusquerie.
Blunt ne se laissa pas démonter.
— Il va falloir une action simultanée sur l’ensemble de la planète, poursuivit-il. Je suis le seul qui peut s’occuper de cette coordination.
— Je vois que j’avais tort de penser que tu croyais que la NSA était à ton service ! Ton domaine, c’est l’ensemble des services de renseignements de la planète !
Tout en continuant de regarder la caméra intégrée à l’ordinateur, juste au-dessus de l’écran, Blunt laissa un sourire apparaître sur son visage.
— J’ai quelques contacts avec des personnes haut placées dans un certain nombre de pays. Si on travaille de façon coordonnée…
— On peut savoir pour quand est le grand soir ?
— Il faut attendre que tout soit prêt.
— Je peux au moins savoir ce que tu proposes que je fasse ?
Blunt hésita un instant. Il n’était pas question qu’il révèle à Tate l’ensemble de son plan. Ni même, pour l’immédiat, l’ensemble de ce qu’il lui demanderait.
D’un autre côté, il y avait des préparatifs dont il fallait s’occuper.
— D’accord, dit-il. Mais il va falloir que tu me fasses confiance.
— Qu’est-ce que tu peux me garantir ?
— Que tu vas pouvoir neutraliser Paige. Et plusieurs de ceux qui sont derrière lui.
Tate hésitait encore.
— Peux-tu au moins me garantir qu’on a plus de chances de réussir que si on prend un billet de loto ? demanda-t-il par dérision.
— J’hésite à avancer un pourcentage de probabilité. Mais ça pourrait se situer entre…
— Fuck ! Toi, pour la pensée positive !
HEX-Radio, 16h06
… avec vous pour un autre retour à la maison. Je parle de ceux qui ont les moyens d’y retourner. Parce qu’avec le prix de l’essence, il y en a qui commencent à se louer des chambres en ville. À coucher chez des amis. Il y en a qui couchent au bureau et retournent chez eux un soir sur deux… Parlant de ça, vous avez appris la nouvelle ? Sur Internet, il y a le nom, la photo et l’adresse des principaux dirigeants des pétrolières. C’est sur des affiches Wanted, comme pour les bandits dont la tête est mise à prix, dans les westerns… Wanted. Dead or Alive… C’est sûr qu’on n’est pas d’accord avec ça. Même si c’est une joke. Parce qu’il y en a qui risquent de prendre ça au sérieux. Mais au prix où est rendue l’essence, la vraie surprise, c’est qu’il n’y ait pas eu d’affiches avant ! S’ils continuent à faire flamber les prix, c’est eux qui risquent de flamber…
Paris, 23h37
Chamane examinait la carte que lui relayait le satellite. Il avait l’impression de manquer à son rôle de futur père en travaillant aussi tard, mais il se disait que c’était pour contribuer à ce que son enfant vive dans un monde meilleur. Et puis, le satellite ne passait au-dessus de Guernesey qu’entre 23 heures 15 et 0 heure 43.
Sur l’écran, la région délimitée par Blunt commençait à apparaître. Au centre de la zone ciblée, il y avait une vieille maison entourée de jardins. La résidence, d’allure raisonnablement cossue, tranchait sur les autres de la région uniquement par la grandeur du terrain qui l’entourait : il n’y avait aucun voisin à moins d’un kilomètre et le périmètre de la propriété était constitué de boisés qui l’isolaient complètement de l’extérieur.
La partie ouest du terrain donnait sur l’océan. Une petite marina y avait été aménagée. Pour le moment, aucun yacht n’y mouillait. Il était cependant possible qu’il y en ait quelques-uns dans l’immense hangar adjacent au quai.
Malgré l’intérêt de ces informations, Chamane aurait pu les obtenir avec Google ou n’importe quel outil équivalent. Ce qui rendait le satellite particulièrement précieux, c’était son équipement. Grâce à ses multiples appareils, il pouvait lire le sous-sol de l’endroit visé. On s’en était déjà servi pour repérer des ruines ensevelies dans le désert.
L’écran de l’ordinateur était divisé en deux. La première moitié montrait une représentation visuelle de la propriété. La seconde affichait un diagramme où la maison se découpait comme une forme noire sur fond blanc. Tout autour, différentes formes grises apparaissaient à mesure que les données enregistrées par le satellite étaient traitées.
Lorsque les dernières données du satellite furent intégrées au schéma, Chamane examina le résultat puis activa le logiciel de communication qui lui permettait de joindre Blunt.
Lévis, 21h38
Dominique avait reçu l’appel alors que le bulletin d’informations de RDI tirait à sa fin.
Blunt et elle avaient discuté un moment de l’actualité, particulièrement de la progression des attaques contre les musulmans et des attentats contre les stations-service. Blunt lui avait ensuite présenté un rapport détaillé de ce qu’il avait appris.
Il y avait la rumeur propagée sur Internet, comme quoi les responsables du détournement des laboratoires d’HomniFood seraient bientôt connus.
— L’ami de Théberge, qui est maintenant à la Direction centrale du renseignement intérieur, dit qu’ils prennent l’information au sérieux, fit Dominique. Même chose au MI5. Selon leurs analystes, ce serait HomniFood elle-même qui aurait coulé les noms aux médias.
— Veux-tu une prédiction ? La plupart des responsables vont être morts.
— Ou disparus.
— Il y a aussi du nouveau sur Guernesey. Chamane a découvert tout un réseau de constructions souterraines et de tunnels qui les relient à la résidence principale.
— On peut difficilement justifier une intervention sur cette base. Imagine que ce soient de vieux abris antinucléaires qui datent de la Guerre froide… ou des bunkers construits par les Allemands durant la Deuxième Guerre mondiale.
— De toute façon, je verrais mal une intervention avant qu’on en sache davantage sur les autres sites de l’Archipel.
— Sur ça, tu as du nouveau ?
— Tate m’a envoyé une première liste. Une sorte de Who’s Who du monde politique, artistique et financier. Avec une bonne dose de militaires haut gradés.
— Ça ressemble de plus en plus à ce que tu craignais.
— Raison supplémentaire pour agir et mettre tous les atouts de notre côté. Il n’y aura pas de deuxième chance.
— Ce que j’aimerais, c’est être sûre d’en avoir une première.
— J’ai commencé à élaborer un plan.
— Est-ce que tu l’as modélisé sur un jeu de go ? répliqua Dominique avec une note moqueuse dans la voix.
— Bien sûr… Les territoires ne sont pas encore définis de façon aussi claire que je l’aimerais, mais je pense qu’on ne peut plus attendre très longtemps.
Blunt expliqua à Dominique le plan en trois points sur lequel il avait travaillé. Puis il revint sur la partie du plan dont elle aurait à prendre charge.
— La première chose, c’est Guernesey. Avec Moh et Sam pour coordonner et l’aide de votre ami au MI5.
— Il se rappelle sûrement l’épisode de St. Sebastian Place. Il ne voudra pas se compromettre dans une autre opération où il risque d’avoir à recoller des pots cassés.
— Ça dépend de l’enjeu.
— Qu’est-ce que tu proposes pour le convaincre ?
— L’arrestation du noyau des Dégustateurs d’agonies.
— On n’a pas de preuves qu’ils sont là.
— Des preuves circonstancielles.
— Ce ne sera pas assez.
— Dans ce cas, il faudra probablement prendre le risque de lui révéler une partie du plan d’ensemble.
— Y compris ce qu’on sait sur les deux formes de terrorisme et les compagnies de l’AME ?
— Tu jugeras ce qu’il faut que tu lui donnes. On ne peut pas se passer de son aide.
Puis il ajouta :
— Je vais faire la même chose avec Tate et les amis de Théberge.
Huit minutes plus tard, ils avaient fait le tour des préparatifs.
— Je te reviens dès que j’ai quelque chose de nouveau, dit Blunt.
— Si seulement on en savait plus sur HomniFood et les autres compagnies.
— Tu as raison, il y a de bonnes chances que ce soit la clé de toute l’opération.
— Quel pourcentage ?
— Soixante dix-neuf virgule vingt-trois, répondit Blunt sans hésiter.
Dominique ne put s’empêcher de sourire. Blunt : l’homme qui pensait par chiffres.
— Avec un écart type de combien ?
— Sept virgule soixante-six, répondit automatiquement Blunt, comme si la question allait de soi.
Puis il se reprit.
— J’oubliais un détail. L’ami de Théberge a réussi à découvrir l’identité des deux autres corps carbonisés. Il y en a un qui est un expert en désalinisation ; l’autre est une sommité mondiale dans les maladies causées par les champignons.
— Un autre élément de preuve qui tombe en place.
— Mais on reste dans les preuves circonstancielles.
Après avoir raccroché, Dominique songea que Blunt n’avait pas prononcé une seule fois le nom de F. Était-ce parce qu’il s’en méfiait ? parce qu’il tenait pour acquis qu’elle interviendrait à son propre niveau et qu’il était irréaliste de lui demander quoi que ce soit d’autre ?… À moins qu’il ait un moyen de la joindre directement, sans passer par l’Institut ?
Une chose était certaine, toute action serait doublement risquée. Non seulement le succès était douteux, mais leur principal avantage tenait à l’effet de surprise. Pour l’instant, l’ennemi ignorait l’ampleur de ce qu’ils savaient. Une fois cet avantage disparu, il y avait peu de chances que l’Institut, avec ses moyens limités, puisse faire grand-chose pour contrer les plans des terroristes et de ceux qui tiraient les ficelles derrière eux. Même en mobilisant l’aide d’alliés conjoncturels.