Les Enfants de la Tempête

 
 
Il faut aussi que le terrorisme frappe de façon soutenue, pour détruire l’idée que c’est seulement un mauvais moment à passer. Et il faut qu’il frappe à la fois des gens haut placés, à cause de la portée symbolique du geste, et des gens ordinaires, pour que personne ne se sente à l’abri.
Guru Gizmo Gaïa, L’Humanité émergente, 3- Le Projet Apocalypse.
 
Jour - 1
 
Bruxelles, 9h59
Maxime Jacobs respirait avec difficulté. Tout son corps était emballé dans une pellicule de Saran Wrap. Seuls ses yeux étaient dégagés. Un trou d’un diamètre d’environ un centimètre soixante-quinze était percé vis-à-vis de sa bouche. Pour respirer, il devait se contenter du peu d’air qui y passait.
Le moniteur vidéo permettait à Maggie McGuinty d’observer son comportement en temps réel. Mais il y avait peu à observer. Jacobs reposait sur un lit. Son corps était emballé si serré dans les multiples couches de pellicule de polythène qu’il ne pouvait pas bouger. Il ne pouvait même pas gonfler sa poitrine quand il respirait. Il aurait été saucissonné avec un filin d’acier que ça n’aurait pas fait de différence.
La seule variation observable de son comportement était l’intensité des efforts qu’il déployait pour aspirer de l’air à travers le trou dans le polythène. Comme si le déficit d’air était cumulatif. Qu’à chaque respiration, le manque devenait un peu plus aigu.
— Si je ne craignais pas de faire un mauvais jeu de mots, fit une voix d’homme en provenance de l’ordinateur, je dirais que je suis emballé par votre projet.
Maggie McGuinty se tourna vers le visage de Windfield affiché à l’écran et sourit.
— Quand allez-vous lancer votre exposition ? reprit Windfield.
— Juste après l’Exode.
— Je ne sais pas où vous trouvez le temps.
Le regard de Maggie McGuinty se déplaça du moniteur vidéo vers l’écran de son ordinateur.
— Pour ce qui nous passionne, dit-elle, on trouve toujours du temps.
 
Radio France Internationale, 10h01
… une deuxième synagogue a été victime des vandales au cours de la nuit. Le maire de Paris dit s’inquiéter de cette…
 
Londres, 9h01
L’écran de l’ordinateur de Windfield était divisé en deux parties. Sur celle de droite, il y avait le visage de McGuinty, qui affichait un sourire retenu et rempli d’assurance. Sur celle de gauche, il y avait le corps de l’homme emballé.
Windfield remarqua une horloge digitale, dans le coin gauche de l’écran. Elle égrenait les secondes d’un compte à rebours. Quatre minutes vingt-trois. Quatre minutes vingt-deux…
— L’horloge ? C’est le temps qu’il lui reste ?
— Non. Le temps avant qu’on lui mette une autre pellicule de polythène sur la bouche. Avec un trou un peu plus petit.
— Vous n’avez pas peur qu’il meure trop rapidement ?
— Jusqu’à un centimètre, à moins de paniquer, il n’y a pas vraiment de problème. Le vrai danger, c’est de l’emballer trop serré. L’effet de constriction bloque les capillaires. Parfois même les veines. Et ça met une pression sur le cœur… C’est de cette façon que les serpents constrictors tuent leurs proies. Pas tant en les broyant qu’en coupant toute la circulation sanguine périphérique : elles meurent d’une crise cardiaque.
— Vous êtes décidément une source étonnante de connaissances !
À l’écran, le sourire de McGuinty s’élargit.
— Comme je le disais, quand un sujet nous passionne…
— J’ai beaucoup apprécié votre collaboration. Si vous manquez de sujets à emballer, j’ai encore trois ou quatre candidats…
— En ajouter une autre série nuirait à l’unicité de l’œuvre. Mais je peux sûrement trouver d’autres idées !
Windfield ramena son attention vers l’homme emballé.
— J’aimerais qu’il soit en place à l’heure du déjeuner.
— C’est un peu serré, mais je devrais pouvoir vous accommoder.
 
Bruxelles, 10h15
Maggie McGuinty se dirigea vers la chambre où reposait Maxime Jacobs. Il était maintenant temps d’amorcer l’étape finale de l’expérience et de procéder à la livraison promise.
Trois heures plus tôt, Maxime Jacobs s’était rendu à une résidence chic du quartier des ambassades pour discuter de l’implantation de trois raffineries en Roumanie. Maggie McGuinty l’y attendait. Se faisant passer pour l’épouse du diplomate, et sous prétexte de l’attendre parce qu’il avait été retardé, elle lui avait offert un café.
Quand il était revenu à lui, Maxime Jacobs était totalement enveloppé de polythène. Il ne pouvait respirer que par la bouche.
La femme qu’il avait prise pour l’épouse de l’ambassadeur lui avait alors expliqué qu’il avait eu comme seul tort d’être facilement accessible au moment opportun. Qu’elle n’avait rien de particulier contre lui, mais qu’il fallait faire des exemples.
— Comme quand un village se trouve sur l’emplacement d’une future exploitation minière, avait-elle dit. Il faut sacrifier le village. Et si des villageois protestent, il faut sacrifier quelques villageois. Pour l’exemple. Peu importent lesquels. On prend ceux qui sont le plus facilement disponibles… Comme nous sommes entre professionnels, vous comprenez certainement tout ça. Vous-même, il n’y a pas si longtemps, vous avez autorisé un budget de normalisation. Vous vous en souvenez sûrement. Le deux cent soixante mille dollars pour disposer de « résistances locales »…
Puis, sans écouter ses protestations, elle avait posé la première feuille de polythène sur sa bouche, une feuille percée d’un trou de trois centimètres pour lui permettre de respirer.
Quelques heures plus tard, elle avait ajouté une seconde feuille. Cette fois, le diamètre du trou était un peu plus petit. Plus tard encore, elle en avait posé une troisième…
Maggie McGuinty éteignit la caméra, le temps de procéder aux nouveaux ajustements, puis elle la fit redémarrer. Il y aurait une coupure d’une ou deux minutes dans le film. D’un point de vue artistique, c’était une forme de tricherie. Mais il valait mieux que ses mains et ses avant-bras n’apparaissent pas sur la pellicule. Avec les progrès de la police scientifique, autant laisser le moins de traces possible.
 
CNN, 6h04
… une croix a flambé cette nuit comme aux beaux jours du Ku Klux Klan. Sauf qu’elle a brûlé devant une école juive de New York…
 
Yellowstone, 6h23
L’hélicoptère survolait le parc à basse altitude. Tout s’était déroulé comme prévu. Jason Heppner avait récupéré l’argent que lui avait promis le commanditaire et il avait pris livraison des récipients remplis de petites billes de verre. Des billes poreuses qu’il avait laissées tomber au-dessus des endroits les plus susceptibles d’être fréquentés par les touristes. Le travail était terminé. Il retournait chez lui.
Heppner n’aimait pas les islamistes. Mais tant qu’ils acceptaient de financer ses opérations et qu’il pouvait choisir lui-même les cibles, il estimait que c’était lui qui les utilisait. Que c’était une forme de détournement d’attentat !
L’Arabe qu’il avait rencontré lui avait réitéré que la seule chose qui importait, à ses yeux, était de briser le système d’hyperconsommation de l’Amérique. Sur ce point, Jason Heppner était d’accord avec son commanditaire : le système économique américain était l’ennemi.
Leurs motivations respectives n’avaient pourtant rien en commun. Pour l’Arabe, le but était d’affaiblir le pouvoir d’intervention des États-Unis au Moyen-Orient. Particulièrement son soutien à Israël. Heppner, lui, avait un objectif beaucoup plus radical : s’attaquer à la racine du mal qui détruisait la planète. Détruire le système de consommation sur lequel reposait l’exploitation outrancière des ressources de la Terre.
Bien sûr, à elle seule, sa contribution ne serait pas suffisante. Heppner le savait bien. Mais ils seraient des milliers qui feraient leur part, dans tous les pays développés. Et alors, l’objectif serait atteignable. Il y aurait moyen d’enrayer le système, de briser la dynamique de la consommation toujours accrue qui dévastait la planète.
Heppner en était à imaginer ce que serait le règne de Gaïa dans un monde post-consommation lorsque l’hélice de la queue de son appareil se mit à se comporter de façon erratique.
Quelques instants plus tard, l’hélicoptère s’écrasait.
La dernière pensée de Heppner fut qu’il ne verrait pas naître ce monde, mais qu’il aurait au moins contribué à le faire advenir.
 
Montréal, SPVM, 8h34
Depuis la veille, HEX-Radio se déchaînait contre le SPVM. Un des animateurs avait même suggéré que les policiers fermaient volontairement les yeux sur les agissements des criminels. Que c’était un moyen de pression syndical.
… Tout ce qui les intéresse, c’est d’avoir une convention collective encore plus hyper chromée. À quarante-cinq ans, ils arrivent à la retraite, se trouvent une job pépère de gardien de sécurité et le cash rentre des deux bords. C’est pas des flics qu’on a, c’est des BS avec un gun. Les seules fois qu’ils se réveillent, c’est pour taper sur des manifestants. Parce que ça, c’est pas dangereux…
Crépeau fit une moue et sa bouche émit un petit bruit d’agacement. Puis il s’en voulut de perdre de l’énergie à de telles absurdités. Il ferma la radio. Ouvrit le dossier qui était sur le dessus de la pile, devant lui. Avant qu’il ait le temps de commencer à lire, l’inspecteur Bégin entrait dans son bureau.
— Combien ? demanda Crépeau.
— Onze.
— Combien sont encore en isolement ?
— Trente-quatre.
— Tout le monde a été rejoint ?
— Tout le monde. Sauf un étudiant.
— Il était peut-être impliqué.
— Ou il est mort quelque part.
Le regard de Crépeau s’arrêta à l’HEX-Presse, repliée sur le coin du bureau. À la une, le journal annonçait :
 
Nouveau cafouillage au SPVM
Montréal terrain de jeu des terroristes
 
— L’isolement de l’édifice est maintenu ? demanda Crépeau
— Le temps de faire une nouvelle inspection complète.
Le regard de Crépeau revint brièvement au journal. « La synergie », songea-t-il avec une ironie amère : tout le monde cogne sur le même clou en même temps. Comme le journal et la radio se déchaînaient contre le SPVM, il imaginait sans peine sur quoi porterait la une du journal télévisé de HEX-TV, en début de soirée.
— En rentrant, j’ai rencontré Sasseville, dit Bégin.
— Celui du labo ?
— Oui. L’autre est en burn out… Il confirme que c’était le même gaz dans la bonbonne trouvée chez Cadieux. Du VX. Un dérivé du sarin. Dix fois plus puissant. Soluble dans l’air et dans l’eau. Ça tue en quelques minutes. Une belle saleté… C’est aussi le même mécanisme de déclenchement à retardement.
— Les bandes des caméras de surveillance ?
— Aux HEC ?
Crépeau se contenta de le regarder, comme s’il n’estimait pas nécessaire de répondre à une question dont la réponse était aussi évidente.
Bégin s’empressa de poursuivre.
— Pour l’instant, à part Cadieux, il n’y a aucun suspect… Vous pensez qu’il était seul ?
— Il y a au moins quelqu’un qui lui a fourni les bonbonnes.
— On va peut-être le retrouver avec deux balles dans la nuque. Comme les Arabes.
— D’après les informations d’Interpol et du FBI, c’est partout le même procédé : la personne responsable de l’attentat est retrouvée morte chez elle à cause du déclenchement d’une bonbonne. Chaque fois, il y a une seule victime. Et pas un seul des responsables n’est arabe… Le simple fait de fréquenter des musulmans va être mal vu.
— Ça veut dire…
— Ça veut dire que les choses vont se morpionner. Déjà, on a de la difficulté à empêcher les représailles contre les musulmans. S’il faut en plus protéger ceux qui les fréquentent, ceux avec qui ils travaillent, avec qui ils vont à l’école…
Bégin regardait Crépeau fixement, comme s’il n’avait aucune idée de ce que pouvait signifier cette déclaration.
Crépeau ouvrit le journal et lui montra un article.
 
Les islamistes ont-ils une cinquième colonne parmi nous ?
 
— Ça, ils l’ont publié ce matin, dit-il. La mort d’Edmond Cadieux venait à peine d’être annoncée… Tu sais ce qui me dérange le plus ?… C’est la vitesse avec laquelle les médias ont réagi.
— Vous pensez que les terroristes les renseignent directement ?
— Qu’est-ce que tu en penses ?
Le ton ironique de la repartie fit comprendre à Bégin que ce n’était pas une question. Mieux valait changer de sujet.
— Tu peux mettre une équipe sur Cabana ? reprit Crépeau.
— C’est difficile. Avec ce qui se passe…
— Tu peux sûrement trouver quelqu’un.
— J’aurais Falardeau et Simard. Mais ils surveillent déjà Bastard Bob. Tu veux que je les transfère sur Cabana ?
— Non, répondit Crépeau après un moment. Lui, on est sûrs qu’il a un contact.
 
La Première Chaîne, 9h01
… de PPP québécoises, totalement assurées par le gouvernement, demeurait la meilleure solution pour conserver nos entreprises et maintenir la qualité des services à la population en matière de santé.
Toujours dans le domaine de la santé, une nouvelle épidémie a frappé plusieurs villes du sud de l’Inde ; elle provoque des sécrétions abondantes et très denses qui obstruent les poumons et provoquent une asphyxie progressive. Les victimes présentent aussi une coloration grisâtre de la peau, comme si elle était couverte de cendres. Cette « peste grise » aurait déjà fait plus d’une centaine de morts…
 
Montréal, café Chez Margot, 9h05
Quand Margot prit l’enveloppe jaune dans la boîte aux lettres, elle fut modérément surprise. Tout au plus vérifia-t-elle d’un coup d’œil l’absence d’affranchissement et de marque postale… Quelqu’un l’avait déposée là au cours de la nuit.
Théberge l’avait prévenue : il s’attendait à ce qu’elle reçoive une nouvelle enveloppe pour lui. Il lui avait fourni un numéro de téléphone pour le joindre quand l’enveloppe arriverait.
À la table que le policier avait l’habitude d’occuper, Little Ben montait la garde. Il arrivait vers vingt-deux heures, un peu avant la fermeture, mangeait invariablement le plat du jour, quel qu’il soit, passait la nuit sur les lieux, à siroter un interminable thé vert, et il repartait le matin, après avoir pris son petit déjeuner.
Margot se dirigea vers lui en lui montrant l’enveloppe.
— Quelqu’un l’a déposée dans la boîte aux lettres au cours de la nuit.
— Rien entendu.
Son visage affichait un air d’enfant pris en défaut.
— Tu ne pouvais pas savoir, se dépêcha de dire Margot.
— Il faudrait peut-être que je surveille de l’extérieur.
— Non. C’est très bien comme ça.
Elle appellerait Théberge un peu plus tard. Pour l’instant, elle allait se replonger dans la comptabilité du café. La hausse du prix des céréales ne se répercutait pas seulement sur celui du pain et des pâtes : tous les aliments de base étaient touchés. Dans certains cas, il y avait même des délais de livraison, si on les commandait en trop grande quantité. En fait, tous les prétextes semblaient bons pour augmenter le prix des aliments. Équilibrer le budget du restaurant sans trop monter les prix tenait de plus en plus de l’acrobatie.
Encore heureux qu’elle n’ait pas eu à subir de vandalisme, comme plusieurs des commerces d’alimentation du quartier. De cela, elle était redevable à la présence ostensible et persistante de Little Ben.
 
Paris, 15h22
Théberge descendit du taxi, rangea les valises sur le trottoir et régla la course. Il resta un moment à regarder la cour intérieure du musée Bourdelle, de l’autre côté de la rue, puis il se tourna vers son nouveau lieu de résidence : un petit meublé dans un édifice à logements près de la tour Montparnasse.
Prenant deux des valises à roulettes, laissant la troisième à sa femme, il descendit les marches et se dirigea vers l’entrée de l’édifice à logements. Une première porte, normalement verrouillée, s’ouvrit parce que quelqu’un sortait.
Une fois dans le hall, Théberge se dirigea vers la gauche, se tourna vers le bloc de boîtes aux lettres qui occupait une grande partie du mur, ouvrit celle de l’appartement 402, qui n’était pas verrouillée, et prit les trois clés qui s’y trouvaient. Il marcha jusqu’à la porte donnant accès à l’édifice B, l’ouvrit avec une des clés et la bloqua pour permettre à sa femme de passer.
Une fois dans l’ascenseur, il dut vérifier le code qu’on lui avait fourni avant de l’entrer sur le clavier numérique. Une fois le code entré, il appuya sur le bouton du quatrième.
Dans le corridor de l’étage, il alluma la lumière et se dirigea vers le 402. La lumière s’éteignit au moment où il parvenait à entrer la première clé dans une des serrures. Comme il prenait la seconde clé, la lumière revint : madame Théberge avait trouvé un autre interrupteur à côté de la porte.
Huit minutes plus tard, assis sur le pied du lit dans l’alcôve qui servait de chambre à coucher, Théberge discutait avec son épouse.
— Au Palace, Nancy est tout à fait capable de te remplacer.
— Je sais.
— Quand ce sera fini, on pourra rentrer à la maison.
— Je sais.
— C’est la meilleure solution.
— Je sais.
Théberge la regarda un moment, perplexe.
— C’est quoi, alors ?
— Ce n’est pas parce que je le sais que je l’accepte.
— Tu veux qu’on retourne ?
— Pas du tout.
— Mais…
— Fais ce que tu as à faire, Gonzague. Et je vais faire ce que j’ai à faire.
Au moment où Théberge allait répondre, la sonnerie de son cellulaire se manifesta. Seulement trois personnes avaient son numéro : Margot, Dominique et Crépeau. Il ne s’attendait pas à ce que l’une des trois l’appelle aussi rapidement.
— Oui ?
— J’ai reçu une autre enveloppe, fit d’emblée la voix de Margot.
— Déjà !
Quelques instants plus tard, Théberge voyait ses prévisions confirmées : l’enveloppe jaune en contenait une autre, plus petite, dans laquelle il y avait une enveloppe blanche.
— Vous voulez que je vous lise le message ? demanda Margot.
— S’il vous plaît.
Un bref silence suivit, ponctué de froissements de papier. Puis la voix de Margot reprit, plus appliquée, avec un débit plus lent. Elle détachait davantage les mots, comme si elle s’efforçait de lire le plus clairement possible.
Vous m’avez surpris. Je n’aurais pas cru que vous puissiez jouer les filles de l’air. Mais votre départ ne règle rien. Les problèmes ne disparaîtront pas. Même si vous vous cachez, vos amis, eux, seront toujours là. Ce serait injuste qu’ils subissent des représailles parce que vous refusez d’assumer vos responsabilités.
Margot fit une pause. Un bruit de feuille froissée suivit. Puis elle reprit.
Que vous l’acceptiez ou non, le terrorisme à Montréal relève de votre responsabilité. Je vous transmets deux informations. Faites-en bon usage. La première est le nom de la directrice d’un centre de recherche : Maggie McGuinty. La deuxième information touche directement mademoiselle Jannequin : Martyn Hykes travaille probablement au laboratoire que dirige madame McGuinty. Et pas nécessairement de façon volontaire. Il se peut que vous y trouviez plusieurs savants qui ont disparu au cours de la dernière année.
Un assez long silence suivit la dernière phrase.
— C’est tout ? demanda Théberge.
— C’est tout.
— Vous ne savez pas qui a apporté l’enveloppe ?
— Non. Elle a été déposée dans la boîte aux lettres pendant la nuit. Avec une enveloppe de polythène pour la protéger de la pluie.
À la fin de la conversation, Théberge resta un long moment songeur. Il y avait quelque chose qui ne collait pas dans le message. D’une part, on l’attaquait en menaçant ses amis ; d’autre part, on lui fournissait une information qu’il avait toutes les raisons de croire importante, même s’il était incapable pour l’instant d’en mesurer la portée.
Il n’avait pas le choix : il fallait qu’il fasse part à Dominique de ce qu’on venait de lui transmettre.
 
Montréal, hôtel Ritz-Carlton, 9h36
La télé montrait des scènes d’émeute à Haïti. Les promesses formulées par le groupe de travail de l’ONU n’avaient manifestement pas calmé la population.
Dans la suite du Ritz-Carlton, Skinner regardait l’image de façon distraite. Il avait coupé le son de la télé pour écouter la conversation que lui relayait son BlackBerry.
— Est-ce que vous voulez que je vous fasse parvenir l’enveloppe ? fit une voix de femme.
— Pas nécessaire, répondit la voix de Théberge. Il a sûrement effacé toutes les traces.
Au cours des mois précédents, Skinner aurait eu amplement le temps d’enlever Théberge et son épouse. Ç’aurait été la solution la plus simple. Pour protéger madame Théberge, le policier aurait révélé tout ce qu’il savait.
Mais Fogg avait argumenté que Théberge n’avait probablement qu’un accès indirect à l’Institut. Qu’une stratégie de harcèlement était préférable. Cela l’amènerait à multiplier les contacts indirects… jusqu’à ce qu’il finisse par rencontrer quelqu’un de l’Institut.
« De la patience ! Avec l’Institut, on n’obtiendra rien par une attaque frontale ! »
Skinner était plutôt d’accord avec la stratégie de Fogg. Mais ça ne l’empêchait pas de la trouver frustrante. Surtout qu’elle était loin d’avoir produit le résultat escompté : Théberge avait été déstabilisé, certes, mais il était maintenant introuvable. Au lieu d’aller à un rendez-vous avec quelqu’un de l’Institut, il avait disparu avec armes et bagages.
Avant de penser à trouver l’Institut, il fallait maintenant le retrouver, lui. Et pour cela, il n’avait qu’un moyen : harceler ses amis. Comme il le connaissait, Théberge aurait de la difficulté à ne pas voler à leur secours !
— J’espère que vous profitez de vos vacances, fit la voix de la femme.
— Ce ne sont pas exactement des vacances.
— Ce n’est pas une raison pour ne pas en profiter. Vous devriez essayer de mieux manger. Quand on est en voyage, c’est le temps de changer des choses.
Skinner ne s’attendait pas vraiment à ce que Théberge révèle au téléphone l’endroit où il se trouvait. Ce dont il voulait avant tout s’assurer, c’était qu’il avait bien reçu son message. C’était maintenant chose faite. De plus, il avait eu la confirmation que le policier n’avait pas abandonné sa résidence simplement pour se cacher : il était en voyage.
— Au café, comment ça se passe ? reprit la voix de Théberge.
— Il vient encore des journalistes de temps en temps, mais ils sont tranquilles.
— Pas de vandalisme ?
— Rien pour l’instant… Bertha va bien ?
Dans la chambre de Skinner, la télé montrait maintenant un édifice en flammes. En vignette, un Arabe témoin des événements parlait avec animation, en faisant de grands gestes dramatiques.
Skinner sourit. HEX-TV faisait bien son travail. Chaque fois qu’on y voyait un Arabe, il avait l’air soit hystérique, soit totalement démuni, soit d’une cruauté glaciale.
— Très bien, répondit la voix de Théberge. Son seul problème, c’est qu’elle a peur que j’envoie promener mon régime.
Quelques minutes plus tard, un double déclic signalait la fin de la conversation. Skinner coupa à son tour la communication, perplexe. Pourquoi madame Théberge avait-elle peur que son mari envoie promener son régime ? Était-il dans un endroit réputé pour sa gastronomie ?
Comme on n’avait signalé sa présence ni à l’aéroport, ni aux différents postes-frontières, il pouvait difficilement avoir quitté le pays… À moins qu’il soit parti en croisière.
Puis il songea à Fogg. Pour quelle raison le chef du Consortium lui avait-il demandé de fournir ces renseignements à Théberge ? Il y aurait sûrement eu moyen de le harceler, ou même de le provoquer à communiquer avec l’Institut, sans lui révéler des informations aussi stratégiques.
Fogg pensait-il que l’Institut pourrait vraiment effectuer ce travail ? Si c’était le cas, il fallait qu’il soit certain que Théberge leur transmettrait l’information.
Une chose était sûre, il avait habilement détourné les instructions qu’il avait reçues. Les ordres originaux étaient simplement de rendre publique l’existence des quadruples morts. À partir de là, Fogg avait imaginé d’y ajouter des messages qui auraient pour objectif de fournir à Théberge des renseignements intéressants, dans l’espoir que ça le pousse à communiquer avec l’Institut. Puis de poursuivre l’entreprise par l’intermédiaire des enveloppes jaunes.
Avant d’expédier ce troisième message, Skinner avait hésité. Fogg profitait de l’occasion pour nuire sérieusement à « ces messieurs ». Mine de rien, il balançait à l’Institut le nom d’une de leurs principales collaboratrices…
Skinner imaginait la réaction de Jessyca Hunter, si elle avait été avertie des manœuvres de Fogg. Elle y aurait vu l’occasion de le détruire définitivement aux yeux des commanditaires du Consortium. Mais Skinner n’avait pas encore pris sa décision. Il ne savait pas qui il trahirait. Serait-ce Fogg, qui lui avait demandé de se rapprocher de madame Hunter et de l’amener à croire qu’il était prêt à basculer dans son camp ? Serait-ce Jessyca Hunter, qui lui avait laissé entendre qu’elle comptait sur lui pour régler le « problème Fogg » ? Que ce serait son billet d’entrée pour faire partie des véritables maîtres du Consortium…
Avant de choisir son camp une fois pour toute, Skinner voulait continuer à observer les deux groupes.
 
CNN, 9h45
… les actes de violence se multiplient contre la communauté musulmane. Malgré les appels au calme des autorités et les gestes des pays arabes en faveur des victimes des extrémistes, plusieurs mosquées et écoles coraniques ont été victimes de vandalisme au cours de la nuit.
Les ambassades occidentales dans les pays arabes ont pour leur part augmenté leur niveau d’alerte par crainte de représailles de la population locale en réponse aux événements survenus dans les capitales européennes. À Londres, dans le quartier attenant à la mosquée de Finsbury Park…
 
Bruxelles, 15h47
Maxime Jacobs avait cessé de lutter. Son combat était terminé. Une dernière pellicule de polythène avait rapidement scellé son sort. Une pellicule où il n’y avait qu’un trou minuscule. Trop petit pour qu’il puisse aspirer suffisamment d’air pour survivre.
Le directeur des unités spéciales, Klaas Booghman, ouvrit la porte arrière de la fourgonnette et constata que le corps avait exactement la même apparence que sur la vidéo.
L’agonie de Jacobs avait été retransmise sur Internet pendant une heure vingt-trois minutes : trente-quatre minutes pour l’agonie proprement dite, puis quarante-neuf minutes d’image fixe montrant le défunt en plan américain. La diffusion avait ensuite été interrompue à la suite d’une intervention des policiers auprès du promoteur du site.
Des recherches avaient été lancées, mais elles avaient été brèves : les responsables de l’enlèvement avaient eux-mêmes averti les médias de l’endroit où se trouvait le corps de Jacobs.
Booghman referma la porte de la fourgonnette. Pas question qu’on vienne perturber la scène du crime avant l’arrivée de l’équipe technique. Ce serait un cas à haute visibilité. Non seulement le meurtre avait-il été diffusé en direct sur Internet, mais il avait eu lieu à deux pas d’une des principales institutions européennes.
Dès la réception du message, un cordon de protection avait été installé autour du siège de la Commission européenne. C’était probablement inutile. La fourgonnette avait simplement été garée devant l’édifice à cause de la valeur symbolique de l’endroit ; pour bien montrer que le message s’adressait à toute l’Europe. Mais le travail du policier serait évalué à la quantité de mesures qu’il aurait prises. Et à la vitesse à laquelle il les aurait prises.
Le dispositif de sécurité était impressionnant. Booghman avait même fait protéger chacune des ambassades de la ville. Personne ne pourrait reprocher à la Belgique de ne pas prendre la menace au sérieux.
À l’intérieur de la fourgonnette, Maxime Jacobs avait lutté jusqu’à la fin. Jusqu’à ce qu’il soit trop faible pour extraire un filet d’air à travers l’ouverture. Il avait mis du temps à mourir. Du temps pendant lequel des dizaines de personnes étaient passées à proximité de la fourgonnette. On avait même un enregistrement vidéo qui montrait le conducteur du véhicule. Il avait été pris par une des nombreuses caméras de surveillance qui protégeaient les lieux publics de la ville. Il y avait de fortes chances que ce soit lui qui ait collé la dernière pellicule de polythène sur la bouche de Jacobs.
Normalement, Booghman aurait accueilli l’information comme une bonne nouvelle. Mais il y avait un problème : l’image captée par la caméra était celle de l’homme sur lequel les différents partis politiques de Belgique venaient finalement de s’entendre. C’était à lui qu’ils avaient décidé de confier la fonction de premier ministre : Arno de Jonghe… En un sens, c’était pire que s’il avait été la victime de l’attentat.
Ce que Booghman ne savait pas encore, c’était que sept autres personnes, dans sept autres pays, étaient mortes de la même façon que Jacobs. À peu près à la même heure. Seule leur résistance avait fait fluctuer la durée de leur agonie et varier le moment de leur décès.
 
CNN, 9h50
… a annoncé la mort de Guillaume Lacerte, un biologiste moléculaire connu pour son opposition à l’utilisation des OGM. L’attentat a été revendiqué par le groupe « Les Humains d’abord ». Le groupe promet de combattre tous ceux qui veulent empêcher l’humanité de régler le problème de la faim en s’opposant au progrès scientifique…
 
Fort Meade, 9h52
Tate reposa son café devant lui. Son regard s’attarda un instant sur la rangée d’aliens gris-bleu qui ceinturaient la tasse. Ils étaient surplombés des mots « AREA 51 » en gros caractères.
Tant que les gens croiraient que les secrets les plus importants du gouvernement concernaient les extraterrestres, ils s’intéresseraient moins aux dossiers les plus susceptibles de nourrir leur animosité envers les services de renseignements : le fichage électronique des individus, la surveillance des déplacements, l’écoute électronique… Bref, tout ce qui constituait le pain et le beurre de la NSA.
Tate revint aux deux feuilles qui faisaient le bilan des événements de la nuit et les relut avec attention. En tout, vingt-deux actes majeurs de vandalisme avaient eu lieu : quatorze contre des mosquées, cinq contre des écoles coraniques, deux contre des leaders religieux musulmans. Le dernier avait été perpétré contre une famille qui avait pour unique tort, semblait-il, d’être la seule famille musulmane de son quartier.
L’effet cumulé des attaques terroristes commençait à miner la confiance des gens envers les forces de l’ordre. Ils seraient de plus en plus nombreux à conclure qu’il fallait prendre eux-mêmes les choses en main.
Et puis, il y avait cette série de crimes présentés en direct sur Internet. Six hommes, dans six pays, emballés dans du polythène et morts par suffocation. Les six enregistrements vidéo avaient été mis en ligne pratiquement à la même heure.
Tate referma le dossier avec exaspération et démarra l’extrait vidéo que l’on venait de lui faire parvenir sur le réseau interne de l’agence. Le message inaugural d’un nouveau groupe terroriste : les Enfants de la Tempête. C’était logique : après la terre brûlée et le déluge, la tempête…
Ensuite, ce serait quoi ? Les volcans ? Les pluies de météorites ?… Et pourquoi pas différentes formes de pollution ? Les enfants du smog ? Les enfants des décibels ?… Si ça continuait comme ça, le Président n’attendrait même pas la réunion pour livrer la NSA sur un plateau à Paige !
Superposé en semi-transparence à un spectacle de tempête, un visage d’enfant récitait un texte en s’efforçant d’utiliser les intonations les plus aptes à respecter le contenu.
 
À quoi bon respirer ? De toute façon, l’air est irrespirable. Le capitalisme a tout empoisonné. Jusqu’à l’air que nous respirons. C’est une idéologie invisible qui nous enserre, nous étouffe, nous asphyxie.
Les multinationales sont l’ennemi le plus visible. Elles polluent l’atmosphère. Elles produisent des déchets toxiques et les rejettent dans l’environnement. Mais elles ne pourraient pas le faire sans la complicité des millions de consommateurs. Sans la complicité de ceux qui achètent leurs produits. Ce sont eux qui en demandent toujours plus. Eux qui exigent de payer toujours moins… Même si ça veut dire polluer toujours plus. Investir toujours moins dans la protection de l’environnement.
Les Enfants de la Tempête n’ont pas choisi le monde qu’on leur laisse. Ils n’ont pas choisi de vivre dans un monde pollué. Mais ils ont le choix de ce qu’ils veulent faire de ce monde… Ou bien on le subit, ou bien on essaie de le changer. Et, pour le changer, il faut changer les Occidentaux. Les rééduquer.
L’ennemi de la planète, c’est l’Occidental moyen. Monsieur Toulemonde. Par conséquent, nos prochaines cibles seront l’Américain moyen, l’Européen moyen. Autrement dit, le pollueur moyen… Nous allons faire des exemples. Il faut que les gens comprennent qu’ils sont responsables de ce qu’ils consomment. Que leur consommation en fait des amis ou des ennemis de la planète. Des amis ou des ennemis de la vie. Des amis ou des ennemis de la survie de l’humanité.
Nous sommes les Enfants de la tempête occidentale qui ravage Gaïa. Nous allons combattre la tempête par la tempête. Nous allons asphyxier ceux qui asphyxient la planète. Nous allons détruire ceux qui la détruisent.
 
Tate regarda un instant encore l’image de tempête qui avait servi de décor au message, puis il arrêta l’appareil.
C’était clair. Il était impossible de ne pas établir un lien entre le message et les six vidéos mises en ligne. Six victimes mortes par asphyxie. Mais ce qui inquiétait le plus Tate, c’était que les victimes n’avaient à première vue rien en commun… Si les terroristes se mettaient à cibler des gens au hasard, comme le laissait entendre leur message, ça deviendrait ingérable. Les groupes de défense se mettraient à proliférer à la grandeur du pays. Il n’y aurait pas moyen de contrôler ça. Ce n’était qu’une question de temps avant que des représailles aient lieu. Puis des contre-représailles… Inévitablement, il y aurait des victimes innocentes. Des erreurs. Des attaques pour venger les erreurs… D’autres victimes innocentes… Un beau bordel, quoi !
Au fond, ce serait presque une bonne idée d’abandonner toute la responsabilité de la gestion de la crise à Paige. C’était la façon la plus sûre d’avoir sa peau.
Puis l’esprit de Tate revint au message des Enfants de la Tempête.
Il avait de la difficulté à croire que c’était par hasard que cet attentat terroriste survenait vingt-quatre heures à peine après les attentats islamistes. Les écoterroristes essayaient-ils de profiter du choc provoqué par les islamistes ? À moins qu’il s’agisse d’un groupe d’écoterroristes manipulé en sous-main par les islamistes pour détourner l’attention tout en accentuant la pression ?
Les deux hypothèses lui semblaient invraisemblables.
D’un autre côté, Tate ne croyait pas aux coïncidences. Surtout pas aux coïncidences à répétition. La thèse de Blunt sur l’existence d’un lien entre les deux formes de terrorisme paraissait de plus en plus crédible. Par contre, Tate ne saisissait pas la nature de ce lien. Ou, plutôt, il ne voyait pas qui manipulait qui.
Il but le peu de café qu’il lui restait et regarda une fois encore les extraterrestres dessinés sur la tasse. Il regrettait presque que tout ne soit pas le résultat d’un complot extraterrestre : ce serait tellement plus simple !
Il se dit ensuite qu’il allait appeler Blunt. Mais, auparavant, il voulait jeter un coup d’œil aux recherches que ce dernier avait effectuées dans les banques de données de l’agence. Ça lui donnerait une idée de ce sur quoi il travaillait.
 
Londres, 15h02
Larsen Windfield entra dans l’hôtel, traversa le hall d’entrée et se rendit directement à l’ascenseur. De la main gauche, il tenait un attaché-case noir plutôt mince.
Il sortit de l’ascenseur au quatorzième étage, tourna à droite dans le corridor, déposa l’attaché-case en passant devant la chambre 1411 et se rendit jusqu’à la cage de l’escalier de secours.
Avant d’y pénétrer, il prit son BlackBerry, sélectionna un numéro, lança l’appel et attendit quelques secondes en regardant l’attaché-case devant la porte. Quand la porte s’ouvrit, il entra dans la cage d’escalier sans prendre le temps de s’assurer que l’occupant de la chambre avait effectivement récupéré la mallette.
Il remit le BlackBerry à sa ceinture et emprunta l’escalier qui descendait. Il sortit de la cage d’escalier au onzième étage, redescendit au rez-de-chaussée par l’ascenseur et quitta l’hôtel.
 
Reuters, 10h07
… huit cadres intermédiaires et supérieurs d’entreprises européennes et américaines réputées pour leur mauvais dossier en matière de pollution atmosphérique. Des enregistrements vidéo de l’agonie des huit hommes ont été mis en ligne et téléchargés plusieurs milliers de fois avant d’être retirés. Ils ont ensuite réapparu sur différents sites d’activistes environnementaux. À la suite de ces attentats, la valeur en Bourse des entreprises…
 
Londres, 15h08
Dans la chambre 1411, Royston Burke avait appliqué à la lettre les instructions qu’on lui avait données. Il avait d’abord ouvert l’attaché-case. Constatant qu’il était vide, il l’avait refermé : ses instructions n’étaient pas modifiées. Dans le cas contraire, il y aurait simplement eu un carton noir. Il aurait alors nettoyé son ordinateur portable, refermé l’attaché-case et il serait parti en le laissant dans la chambre : celui-ci se serait retrouvé au service des objets perdus de l’hôtel, ce qui était une façon simple de le retirer de la circulation.
Burke examina l’attaché-case sur la table pour trouver son numéro de série, qui était gravé sur une petite plaque dorée.
Satisfait, il déposa l’attaché-case sur la table de travail, à côté de son ordinateur portable. Il ouvrit le navigateur, se rendit sur le site d’une banque et utilisa le numéro de série – une fois à l’endroit, comme identifiant, et une fois à l’envers, comme mot de passe – pour accéder à un compte bancaire. Il activa ensuite un transfert de fonds programmé à l’avance, quitta le site de la banque et appuya de façon prolongée sur le bouton de mise en marche. Cela eut pour effet de lancer un programme d’effacement de l’espace disque protégé à partir duquel il avait travaillé.
Onze minutes plus tard, il quittait la chambre, n’emportant avec lui que l’ordinateur portable dans un sac de transport.
Toutes ces mesures de sécurité lui paraissaient inutilement compliquées, mais le client payait bien. Même plus que bien.
 
Venise, 16h21
La décision de Chamane de faire appel à ses « collègues » rendait Blunt mal à l’aise. Même si aucun des deux experts n’aurait accès au site de l’Institut. Et même s’ils ne connaîtraient jamais son existence.
Mais bon… Si Chamane affirmait qu’il ne pouvait pas tout faire tout seul…
Après avoir consulté Dominique, Blunt avait autorisé le budget spécial pour les payer. Le montant l’avait fait sourciller, mais Chamane avait eu un argument imparable : « C’est les meilleurs, man. »
Parfois, Blunt se demandait si le monde informatique dans lequel se mouvait Chamane ne lui cachait pas entièrement le monde réel. Puis il songea que ce monde jouait probablement dans la vie de Chamane un rôle semblable à celui que le go jouait dans la sienne. Les deux y passaient plusieurs heures par jour : Chamane avait ses U-Bots et lui ses adversaires de go, qu’il rencontrait uniquement sur Internet. Deux univers virtuels…
Quand on considérait la prolifération de la violence dans la société, c’était peut-être la solution : rencontrer les autres uniquement dans un monde virtuel… Puis il pensa à Kathy. À Geneviève… Était-ce là la forme à venir de la société ? Une vie privée en mode réel, avec un minimum de personnes, et une vie sociale en mode virtuel ?… Si on permettait à tous les extrémistes religieux, écologistes ou autres d’expérimenter leurs lubies dans des univers virtuels, peut-être cesseraient-ils de prendre la planète réelle comme terrain de jeu ?… À moins que ce soit le contraire ? À moins que leurs expérimentations virtuelles aient pour effet de les désensibiliser, de leur faire perdre la conscience du caractère irrévocable et tragique des effets de leurs lubies, lorsqu’on les appliquait dans le monde réel ?
Il déposa sa tasse d’espresso à peu près vide sur la table et se leva. Il fallait qu’il fasse la tournée de l’actualité pour voir quelles étaient les suites des derniers attentats. Mais avant, il se permettrait une demi-heure d’évasion dans l’univers confortablement quadrillé des pierres noires et blanches du jeu de go.
Au moment où il allait s’asseoir devant le goban installé face à la fenêtre panoramique, il entendit le signal d’avertissement en provenance de l’ordinateur portable.
Tate !
— Alors, c’est quoi le prime mover, aujourd’hui ? ironisa Blunt en répondant. Encore les islamistes ?
— Le prime mover, c’est toujours la même chose : empêcher la fucking shit de se précipiter dans le fucking fan !
À l’écran, le visage de Tate affichait une impatience qui soulignait amplement à quel point il estimait la situation critique.
— Si tu étais plus précis ? demanda Blunt.
— Les militaires continuent de déconner. Ils ont le vent dans les voiles. Même Kyle doit faire semblant d’être d’accord avec eux et les laisser imposer leur ligne.
— Ils pensent toujours que la Chine est derrière les attentats ?
— Ils sont sûrs qu’ils utilisent les terroristes comme on a utilisé les moudjahidines contre les Russes en Afghanistan. Ils le disent presque ouvertement. Ils ont publié plusieurs analyses sur des blogues ultra-conservateurs pour que ça filtre dans les médias. Levitt Media va sûrement les reprendre.
— Les Chinois n’ont pas intérêt à armer les islamistes. Pas avec ce qui se passe avec les Ouighours !
— Ils parlent surtout des attentats écoterroristes.
— C’est encore plus ridicule. Les Chinois sont parmi les premières victimes de la famine.
— Leur théorie, c’est que la Chine veut précipiter une catastrophe planétaire : dans un monde dévasté, ils vont pouvoir compter sur la supériorité du nombre pour s’imposer. Une sorte de revanche pour des siècles d’humiliation… Selon les militaires, le déclencheur, c’est quand on leur a fait perdre la face pendant les Olympiques.
— C’est une théorie qu’ils radotent depuis des années. Je ne peux pas croire que le Président achète ça !
— Pas vraiment. Mais il peut quand même être forcé d’autoriser des représailles. Pour éviter de paraître faible. Surtout que la Chine a des pratiques commerciales assez colonialistes merci en Afrique. Ça pourrait lui donner l’image de défendre les Noirs de toute la planète !
— Le Congrès ne laissera jamais passer ça.
— Il y a beaucoup de lobbying. Et beaucoup d’argent. Les huit dernières victimes sont toutes des employés de multinationales. Il y a beaucoup de pression pour que le gouvernement fasse quelque chose. Les militaires utilisent le momentum. Ils ont mis sur pied un nouveau groupe de lobby. Leur plan, c’est d’y aller petit à petit, de forcer le pays à mettre le doigt dans l’engrenage. Ensuite, il suffit qu’il y ait une bavure de l’autre côté, puis des représailles, puis des représailles contre les représailles. On risque de se retrouver avec une réédition du conflit palestinien à la grandeur de la planète !
— De quel lobby tu parles ?
— Un nouveau groupe. Americans for Peace and Justice. Ça se présente comme un groupe de réflexion au-delà des partis. On y trouve plusieurs conseillers des anciens présidents républicains.
— Tu penses qu’ils iraient jusqu’à provoquer un conflit mondial ?
— Ils répètent sur toutes les tribunes que le conflit est déjà commencé. Qu’on est les seuls à ne pas s’en être rendu compte ! Chaque attentat terroriste renforce leur position… Leur thèse, c’est qu’il s’agit d’une attaque déguisée contre les États-Unis.
— C’est ridicule.
— Je le sais. Même l’Iran ne se lancerait jamais dans ce genre de folie-là !
— Par contre, si ce n’était pas un pays…
— Encore ton fameux Consortium ?
— Non, pas le Consortium.
Un mélange de curiosité et de méfiance s’infiltra dans la voix de Tate.
— Est-ce que c’est la raison pour laquelle tu t’intéresses autant à HomniFood ?
— Entre autres.
— En tout cas, je te conseille de profiter des ressources de la NSA pendant que tu le peux encore.
— Tu veux couper mon accès ?
— Non, mais si tous les services de surveillance passent sous la coupe du Homeland Security et de Paige…
 
Londres, 15h39
Sam se dirigea vers la réception de l’hôtel et demanda à parler au responsable de la sécurité.
— Il sera ici demain matin à huit heures.
— J’ai besoin de lui parler immédiatement.
Sam vit le préposé se raidir.
— Si c’est urgent, je peux vous aider.
— Non, vous ne pouvez pas m’aider. Et je sais que Walter demeure à l’hôtel. Dites-lui simplement que c’est Sam.
— Bien, monsieur. Si vous voulez m’attendre.
Même s’il était fortement contrarié, il n’osait pas envoyer carrément promener Sam.
Neuf minutes plus tard, Walter Stone s’avançait vers Sam avec un large sourire.
— Content de te voir, dit-il, la main tendue. Toujours au service des intérêts supérieurs de la nation ?
— De l’humanité, corrigea Sam en lui serrant la main.
— C’est ce que je disais… Tout le monde sait que l’humanité s’arrête aux frontières de l’Empire. Tu veux un verre ?
— On peut le prendre dans un endroit tranquille ?
— Sûr !
Quelques instants plus tard, dans le bureau de Stone, ils examinaient les bandes vidéo des caméras de sécurité. On pouvait y voir un homme déposer un attaché-case devant la chambre 1411, poursuivre son chemin, attendre quelques secondes dans la porte de l’escalier de secours, puis descendre au onzième, emprunter l’ascenseur, sortir au rez-de-chaussée, sortir de l’hôtel et prendre un taxi.
— C’est qui ? demanda Stone.
Sam jugea inutile de préciser que l’homme qu’il suivait avait un avion enregistré au nom de Larsen Windfield. Que ce n’était peut-être pas son vrai nom. Et qu’il était préférable que ce nom ne circule pas dans le milieu.
— C’est ce que j’aimerais savoir, dit-il. Ça et le nom du type qui est dans la chambre 1411.
Stone consulta son ordinateur.
— Royston Burke. Il est parti.
— C’est lui qui a payé la chambre ?
Stone se tourna vers l’ordinateur.
— La chambre a été réservée il y a un mois, dit-il. Par une compagnie dont le siège social est aux Bahamas. Paiement à l’avance. HomniPharm.
Sam réfléchit un instant et décida de ne pas poursuivre.
— Tu peux me faire une copie de tout ça ?
— Sûr… Tu veux visiter la chambre ?
— J’allais te le demander.
 
Fox News Channel, 10h44
… dans une de ses rares entrevues, Paul Wolfowitz a stigmatisé la politique étrangère du Président comme « naïve et faisant le jeu de tous les extrémismes ». Disant comprendre la bonne volonté dont elle s’inspire, il met en garde la présente administration contre le danger de supposer que ses adversaires respectent les mêmes principes que lui. « Quand les empires se mettent au “dialogue”, a déclaré l’ancien conseiller présidentiel, tout le monde interprète cela comme un signe de faiblesse. La fin n’est jamais bien loin »…
 
Lévis, 10h56
Dominique relut le texte affiché sur l’écran de son portable avec un certain découragement.
Il faut faire sauter dix mosquées chaque fois qu’ils touchent à une de nos églises. Il faut raser dix de leurs écoles coraniques chaque fois qu’ils touchent à une de nos universités. Ce sont des barbares qui ne respectent que la force. Et s’ils ne comprennent pas, on a seulement à bombarder La Mecque !
Depuis la veille, sur tous les sites néo-nazis et d’extrême droite, les appels à la vengeance s’étaient radicalisés. En Allemagne, aux Pays-Bas, mais aussi aux États-Unis, en Suède, en Australie… Et le plus troublant, c’était la similitude des textes. Comme s’il y avait une concertation entre les groupes pour véhiculer le même message.
Dominique savait qu’il était futile d’y chercher une conspiration : tous ces groupes se lisaient les uns les autres, s’empruntaient des idées et des phrases-chocs, se commentaient, se paraphrasaient, chacun cherchant à aller plus loin, à être plus radical, pour gagner la bataille du prestige… Il en résultait une sorte de discours collectif sans origine identifiable, mais qui jouait un rôle de référence idéologique remarquablement contraignant pour une grande partie des groupes et de leurs membres ou sympathisants. Comme une orthodoxie sans autorité supérieure pour la garantir, mais d’autant plus contraignante qu’elle était supportée par le regard de chacun.
Dominique leva les yeux de son ordinateur portable et fit un signe à la serveuse, derrière le comptoir.
— Un autre café au lait, dit-elle.
Pendant la matinée, le café attenant à l’épicerie de l’avenue Bégin était peu fréquenté. C’était un bon compromis.
Théoriquement, elle n’aurait pas dû sortir de la maison de sûreté. Mais, depuis la mort de Kim, elle supportait de plus en plus mal l’enfermement. Elle avait besoin de contacts avec les gens. Pour compenser, sans doute. Elle n’avait pas nécessairement besoin de leur parler ni d’avoir des rapports personnels avec eux. Mais de savoir qu’ils existaient. De sentir leur présence. C’était précisément ce que lui fournissait la clientèle du café sans l’exposer à une trop grande visibilité publique.
Il y avait les habitués, par petits groupes irréguliers, qui se succédaient tout au long de l’avant-midi. Il y avait aussi les touristes, attirés par la publicité et la réputation du magasin de glaces, de l’autre côté de la rue… Il y avait le roulement du personnel, composé en partie d’étudiantes qui se refaisaient financièrement entre un voyage et une session d’étude.
Bien sûr, ce n’était pas le Palace. Elle n’avait ici personne à sauver, personne à aider. Pas de client violent ou désespéré à raisonner. Pas de pimp avec qui négocier un arrangement… Mais c’étaient quand même des gens. Et ça faisait une agréable diversion à son isolement.
Quand son café fut arrivé, elle releva l’écran de son portable et poursuivit son inventaire. Après les sites néo-nazis, elle s’intéressa à ce qu’on disait sur les différents groupes terroristes.
À la table en biais avec la sienne, trois hommes discutaient des rapports entre la Chine et le Tibet. L’un d’eux fulminait contre les Chinois.
— T’as vu ? Ils ont mis l’attentat de Shanghai sur le dos du dalaï-lama ! Il aurait envoyé une cellule terroriste éliminer des membres du Parti !… Chaque fois qu’il arrive quelque chose, ils disent que c’est la faute des Tibétains et du dalaï-lama… Ils brainwashent leur population !
Pour Dominique, l’attentat de Shanghai avait une signification que les trois hommes ne pouvaient pas soupçonner : cela voulait dire que Hurt avait réussi. Qu’il avait éliminé le noyau d’hommes politiques et de trafiquants qui étaient sur le point de relancer Meat Shop.
En un sens, c’était une bonne nouvelle. Mais cela signifiait également que Hurt ne tarderait pas à se manifester.
Dominique n’était pas du tout certaine d’être en mesure de contrôler ses initiatives. Elle ne savait même pas de quelle manière il réagirait quand il apprendrait que c’était elle qui coordonnait maintenant les activités de l’Institut.
À la table près de la sienne, la discussion, toujours aussi animée, avait bifurqué sur les champignons.
— Les guides anciens donnaient comme comestibles beaucoup de champignons qui sont maintenant vus comme risqués. T’as juste à prendre…
Dominique sourit. Était-ce à cela que servaient les « intérêts » des gens ? À les distraire, à accaparer leur attention pour leur éviter de faire face aux problèmes les plus inquiétants de l’humanité ? À leur permettre de tout aborder, à la limite, mais sous la forme de sujets de conversation, sans que rien ne soit exigé d’eux ?
Puis elle songea à son expérience au Palace. Est-ce que tout son travail, tous ses efforts pour sauver des vies individuelles, est-ce que le fait d’avoir réussi à plusieurs reprises à réhabiliter des filles victimes du milieu, est-ce que tout cela ne servait pas à la même chose ? Est-ce que cela ne lui servait pas, à elle aussi, à se masquer l’ampleur des problèmes qu’affrontait l’humanité ? Avec, en prime, la bonne conscience que lui apportait le fait d’avoir effectivement réussi à sauver des vies ?…
Décidément, la solitude lui pesait. Il suffisait de quelques jours pour que son esprit retombe dans les ruminations noires de son adolescence. Elle croyait pourtant les avoir laissées derrière elle pour de bon… Et Bamboo Joe qui continuait de lui assurer qu’elle pouvait très bien se débrouiller sans lui ! Que seul le jardin requérait sa présence !
— Si vous avez vraiment besoin de moi, je serai là, lui avait-il dit après le départ de F.
Puis il avait disparu.
Elle entra « Les Enfants de la Tempête » dans Google. Le moteur de recherche afficha les cinquante premiers des cent trente-sept mille huit cent quarante-six résultats trouvés… Dire qu’il y avait à peine quelques heures que le groupe s’était manifesté !
 
HEX-Radio, 11h37
… dévoile aujourd’hui le premier membre du réseau Théberge. C’est une ancienne présidente de la Caisse de dépôt. Vous saviez ça, vous autres, que Lucie Tellier soupait régulièrement chez Théberge ?… Remarquez, tout le monde a le droit de voir qui il veut, de manger chez qui il veut. Mais c’est quand même étrange… Il paraît que ça remonte à une dizaine d’années. À l’époque, le nécrophile avait enquêté sur une histoire de détournement d’argent à la Caisse. Un genre de Norbourg avant le temps ! Depuis ce temps-là, la présidente va manger chez Théberge… On peut se demander ce qui s’est passé pour qu’ils fassent tout d’un coup copain-copain. Est-ce qu’il y a des choses qui ont été balayées en dessous du tapis ? Est-ce qu’il y a des affaires qu’on aurait dû savoir et qu’on nous a pas dites ?… Et là, Gonzague qui disparaît… On se demande où l’ex-présidente va aller souper… Mais je suis pas inquiet pour elle. Ce monde-là, quand ça laisse une job, d’habitude, ça part avec pas mal de cash !
 
Londres, 16h07
Dans la chambre de Royston Burke, il n’y avait aucune trace d’occupation, à l’exception d’un verre inutilisé sur la table et d’une valise qui s’avéra être vide.
Une autre piste qui se terminait en cul-de-sac.
Sam récupéra quand même l’attaché-case. À son rapport à Dominique, il joindrait une description détaillée et un examen vidéo de la valise. Peut-être quelqu’un y trouverait-il un indice…
Puis il redescendit au bar avec Stone. Il ne pouvait pas décemment partir sans lui proposer à son tour un verre.
Stone était demeuré debout à l’une des extrémités du bar. Sam avait pris le dernier siège.
— Je m’attendais à voir une équipe technique débarquer dans la chambre, fit Stone.
— J’ai tout ce qu’il me faut avec la vidéo.
— Si je les aperçois de nouveau, un ou l’autre, je te fais signe.
— Je compte sur toi.
Sam lui tendit une carte de visite sur laquelle il y avait seulement trois lettres, SAM, et un numéro de téléphone.
Stone retourna la carte pour voir s’il y avait d’autres informations au verso.
Keep it simple, murmura Sam en souriant.
Stone releva la tête et le regarda s’éloigner.
 
Paris, 17h24
Tout en jetant un regard distrait aux informations qui défilaient au bas de l’écran, Poitras passait en revue le rendement des multiples compagnies que gérait Némésis Group Investors, le holding qu’il avait mis sur pied pour gérer l’argent de la Fondation.
Blunt n’avait guère apprécié le nom : il lui avait suggéré de le changer pour quelque chose de moins voyant, dont la connotation serait moins négative. Poitras avait refusé. Le nom ne signifiait pas d’abord la vengeance, comme le suggérait l’acception populaire, sauf par extension : le sens du terme grec concernait le rétablissement de la justice – ce qui était précisément le but de la Fondation. En guise de compromis, il avait accepté qu’il n’y ait que les trois initiales, NGI, sur les rares documents publics où le nom de la compagnie serait mentionné.
Ce que Poitras n’avait pas dit, parce qu’il n’en était pas vraiment conscient à l’époque, c’était que la mort de sa femme et de ses enfants n’était pas étrangère à son choix. Que la vengeance faisait effectivement partie de ses motivations.
Contrairement aux appréhensions de Blunt, Némésis n’avait jamais attiré l’attention du public. La pyramide de sociétés-écrans derrière lesquelles se cachait le holding avait tenu bon. La police financière d’aucun pays n’avait effectué les recoupements nécessaires pour l’identifier.
D’un point de vue financier, c’était également une réussite. Les milliards initiaux s’étaient multipliés. Les profits dépassaient largement ce que la Fondation pouvait utiliser sans courir le risque de révéler son existence.
Avec la crise alimentaire, l’augmentation du prix de l’énergie et la multiplication des attentats terroristes, le monde était en train de changer de façon dramatique. Les actions ponctuelles de la Fondation avaient un effet de plus en plus négligeable. Il aurait fallu des interventions plus massives. Beaucoup plus massives. Mais alors, il deviendrait plus difficile de ne pas attirer l’attention sur ses activités. Et sur les entreprises qui les finançaient.
La situation était ironique : c’était l’extrême succès de Némésis qui créait des problèmes. Des problèmes pour lui, Poitras, dans la mesure où il fallait un réseau de plus en plus développé de compagnies-écrans pour dissimuler la présence de Némésis. Et des problèmes pour les membres de la Fondation, qui ne savaient pas comment dépenser de manière discrète tout cet argent. Ni s’il était acceptable de continuer à gagner autant d’argent dans le contexte de famine et d’épidémies qui sévissait.
Et puis, il y avait cette nouvelle Alliance mondiale pour l’Émergence. Ramenée à sa plus simple expression, il s’agissait d’un cartel d’entreprises qui avaient la bénédiction des pays les plus riches pour faire ce qu’elles voulaient à l’échelle de la planète… D’après ce qu’il avait appris des pratiques d’HomniFood, le cartel ne serait pas tendre pour les organisations susceptibles de contrarier ses projets. Tôt ou tard, il faudrait que la Fondation se penche sur le problème. Et le plus tôt serait le mieux.
Une information attira subitement son regard.
… Salt Lake City. Quinze victimes retrouvées mortes au vingt-troisième étage d’un édifice à logements. Des rumeurs d’attentat. Aucune trace de violence sur les corps. La police ne peut avancer d’hypothèse sur…
Qui était-ce, cette fois ? se demanda Poitras avec exaspération. Des islamistes ? Des écoterroristes ? Un nouveau groupe qui avait décidé de se joindre au mouvement ?
 
LCN, 12h05
… des menaces de mort contre les dirigeants de cinq entreprises canadiennes parmi celles jugées les plus nuisibles en matière de pollution atmosphérique. On y retrouve trois sociétés minières et deux pétrolières. Curieusement, aucune demande n’a été faite en échange de la révocation des condamnations…
 
Montréal, 12h18
Le directeur Crépeau regarda le corps, regarda Pamphyle, regarda de nouveau le corps.
— Pas de traces de violence ? demanda-t-il.
— Pas à première vue.
— C’est peut-être une mort naturelle, fit Crépeau sans y croire.
Pamphyle se contenta de jeter un coup d’œil au message qui était fixé avec du ruban adhésif sur la chemise de la victime, puis de regarder Crépeau.
Sur la feuille quadrillée, on pouvait lire :
L’humanité met une pression intolérable sur les écosystèmes. Voici ce qui arrive quand la pression n’est pas adéquate.
— C’est peut-être une mauvaise blague, fit Pamphyle.
— Peut-être… À ton idée, quel genre de pression peut provoquer une mort naturelle ?
— Une presse hydraulique, répondit Pamphyle, pince-sans-rire.
Puis, plus sérieusement :
— La haute pression, à la longue, c’est mortel. Il a pu faire une crise cardiaque.
— Tu t’occupes personnellement de l’autopsie ?
— Aussitôt que j’ai le temps. On n’a pas encore terminé avec les victimes des HEC.
D’un léger hochement de tête, Crépeau signifia qu’il comprenait.
— Si tu pouvais le faire en priorité, dit-il.
— D’accord.
Crépeau regarda de nouveau longuement le cadavre. Si on lui avait dit qu’il devrait un jour négocier les priorités entre les autopsies… À New York, à Los Angeles, oui. Sans doute. De temps à autre. Mais à Montréal ?…
Il était peut-être temps qu’il fasse comme Théberge et qu’il prenne sa retraite.
 
Paris, 20h23
Théberge s’était rendu à pied au Chai de l’Abbaye, le bistro à vin où son ami Gonzague lui avait fixé rendez-vous. Il aurait pu prendre le métro, mais il préférait marcher. De Montparnasse, où était leur appartement, cela lui avait pris quarante minutes. Il était en avance de plus d’une demi-heure.
Il s’accouda au comptoir, commanda une Météor blonde et se tourna pour regarder la télé. Un journaliste commentait en voix off des images d’incendies.
… ont fait deux morts. Plus de quarante personnes ont été jetées à la rue. L’archevêque de Paris, monseigneur Vingt-Trois, a exhorté les chrétiens à ne pas faire le jeu des terroristes. Il a également offert d’accueillir les familles musulmanes dans les locaux des églises de la ville, le temps qu’elles soient relocalisées. Pour sa part, l’imam de la grande mosquée de Paris a supplié les musulmans de ne pas répondre à ces violences…
Au cours de la nuit, des cocktails Molotov avaient été lancés contre des appartements où vivaient des musulmans. Plusieurs familles se retrouvaient sur le pavé. La Ville leur avait ouvert les portes d’un certain nombre de refuges, mais plusieurs étaient sans papiers et se méfiaient des organisations municipales. D’où l’offre de l’archevêque de Paris.
Par ailleurs, l’attentat contre l’Institut du monde arabe n’a fait aucune victime. Selon le maire de Paris…
— Moi, je dis qu’ils ont une armée secrète, déclara sans préambule l’homme qui venait de prendre place au bar, à côté de Théberge. C’est comme à l’époque de l’OAS.
— Une armée secrète ? fit Théberge. C’est un tantinet excessif, non ?
L’homme le regarda un instant, perplexe, puis son visage s’illumina.
— Vous êtes canadien, vous ! Le « tantinet » m’a bluffé un moment, mais j’ai l’oreille !… J’ai reconnu l’accent !
Il semblait maintenant tout à fait cordial.
— Il y en a plusieurs qui viennent ici, des Canadiens, enchaîna-t-il. Plusieurs… Vous, les Canadiens, vous ne connaissez pas votre chance.
Puis, avant que Théberge ait le temps de lui demander en quoi il était chanceux, l’homme reprit :
— Les grands espaces, les caribous… Pas d’Arabes, pas d’émeutes dans les cités… Pas d’émigrés qui parasitent le système… J’aurais dû émigrer chez vous quand j’étais jeune.
— Vous travaillez dans quel domaine ? demanda Théberge pour ramener la discussion sur un sujet plus neutre.
Il commençait à regretter d’être arrivé aussi à l’avance. Si Gonzague était fidèle à son habitude d’être obsessivement ponctuel, il en avait encore pour une vingtaine de minutes à entretenir cette conversation.
— Informatique. C’est l’avenir, l’informatique…
Puis, sur un ton dégoûté :
— Mais en France, c’est pourri. Sarko était censé arranger ça, mais maintenant qu’il est élu et qu’il a Carla à s’occuper… Vous avez vu ? Il nomme des Noirs et des Arabes partout !… Et on se demande pourquoi tout va mal !
Le barman s’approcha et s’adressa au voisin de Théberge.
— Encore en train de râler, Albert ?
— Je ne râle pas, je constate ! Et constater, ça donne soif.
— Sûr, sûr…
— Au lieu de dire des bêtises, apporte un autre demi à mon ami canadien.
Le barman s’adressa à Théberge.
— Vous venez du Canada ?
— Du Québec, précisa Théberge.
Un sourire éclaira le visage du barman.
— Il est comme le Caribou, dit-il au voisin de Théberge. Le Québec, c’est pas le Canada… Vive le Québec libre !
Il tendit la main à Théberge.
— Moi, c’est Bruno.
— Gonzague Théberge, fit ce dernier en lui serrant la main.
Théberge se demandait dans quel engrenage il était en train de s’enfoncer.
— De quel caribou parlez-vous ?
— J’ai un ami canadien. Tout le monde l’appelle le Caribou. C’est un chasseur. Chaque fois qu’il est à Paris, il arrête prendre un verre et il m’apporte du sirop d’érable.
Puis il ajouta sur un ton complice, avec un signe en direction du voisin de Théberge :
— Faut pas croire que vous êtes obligé de l’écouter. S’il vous ennuie, vous le dites…
— Et tu vas faire quoi ? s’indigna le voisin.
— Je vais cesser de te faire crédit, tiens donc !
— C’est le bouquet !
L’homme se tourna vers Théberge.
— Il divague !… Me faire crédit ?… À moi ?!… Jamais il n’a eu besoin de me faire crédit !
Un serveur entra dans le jeu. S’adressant de façon confidentielle à Théberge, mais assez fort pour être entendu par les autres, il dit :
— Méfiez-vous, il va vous demander de lui prêter de l’argent. Il fait le coup à tous les touristes.
— Faut pas le croire ! répliqua vivement le voisin de Théberge. C’est tous des envieux… C’est des pense-petit.
— Et toi, je suppose que tu penses vaste ! répliqua le barman, qui rigolait de plus en plus.
L’homme vida le reste de sa bière, la déposa sur le comptoir.
— Vous ne me méritez pas, dit-il. Allez, je me tire.
Après son départ, Théberge se concentra sur la télé. Différents politiciens exposaient à tour de rôle les raisons profondes des incidents. Pour certains, c’était l’échec de l’intégration européenne ; pour d’autres, le résultat du laisser-aller dans lequel baignait le pays depuis mai 1968 ; pour d’autres encore, la conséquence inévitable des pratiques coloniales du siècle précédent.
Au moment où Théberge terminait son demi, le barman en posa un autre devant lui.
— C’est la maison qui l’offre, dit-il avant de se pencher vers Théberge et d’ajouter :
— Faut pas vous faire de souci, Albert, il aboie, mais il n’est pas méchant.
— Je n’en doute pas.
— Vous êtes déjà venu ici ?
— Non. Pourquoi ?
— C’est bizarre. Vous me rappelez quelqu’un.
Il y avait peu de clients dans le café. Le barman nettoya le comptoir et vint s’appuyer près de Théberge pour regarder les rares passants de la rue de Buci.
— Les attentats, comment vous pensez que ça va tourner ? demanda Théberge.
Le barman le regarda un moment avant de répondre.
— Honnêtement, je ne sais pas. Jusqu’à maintenant, c’étaient des illuminés ; d’un côté comme de l’autre. Mais maintenant… Ce que disait Albert tout à l’heure, on l’entend de plus en plus. Et de la part de gens pour qui c’est pas seulement pour faire de l’esbroufe.
Puis il ajouta avec un sourire, pour atténuer le sérieux de ce qu’il venait de dire :
— Mais, pour ce que j’en sais, moi…
 
France 2, 20h37
… manifestations de violence se poursuivent à travers l’Occident. Dans plusieurs pays, les autorités islamiques ont décrété une suspension, pour les prochains jours, de toute activité religieuse publique en attendant que la situation se calme. Pendant ce temps, la rue se mobilise dans les pays arabes. En Indonésie, en Égypte, au Pakistan et aux Philippines, l’ambassade des États-Unis a subi des tirs de projectiles et de cocktails Molotov. Les ambassades de la Hollande, du Danemark, de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne ont également été la cible de la colère des manifestants…
 
Fond de l’océan, 19h42
Claudia se laissa tomber sur le lit et poussa un soupir. Il était important de ne pas s’abandonner au découragement.
Elle se concentra pendant plusieurs minutes sur sa respiration, comme elle avait souvent vu Kim le faire, le temps de ralentir son rythme cardiaque. Puis elle se leva et commença à faire des exercices d’assouplissement. S’il y avait un lien entre le corps et l’esprit, elle ne pourrait que bénéficier de ces exercices.
Jamais auparavant, elle ne s’était trouvée dans cette situation. Bien qu’elle soit prisonnière, on ne lui demandait rien. Elle était simplement impuissante. Totalement impuissante à changer sa situation.
Une fois déjà, elle avait éprouvé un sentiment similaire. Le sentiment de quelque chose d’irrémédiable, contre lequel elle ne pouvait rien. C’était lorsque Klaus avait été abattu pendant qu’elle lui tenait la tête entre les mains pour l’embrasser. À l’époque, son impuissance était une sorte d’effet secondaire de la situation. Maintenant, c’était différent : la situation avait été élaborée pour qu’elle se sente impuissante.
Et puis, on l’observait.
Claudia avait repéré ce qu’elle croyait être les objectifs de deux des caméras. Le premier était dissimulé sur le devant du poêle électrique, dont un seul des ronds fonctionnait. Le deuxième était intégré à l’abat-jour d’une lampe fixée au mur.
Elle s’était fait un devoir de ne pas les regarder directement pour ne pas trahir le fait qu’elle les avait découverts. De la même manière, elle avait soigneusement évité de chercher ouvertement pour en découvrir d’autres.
Tout cela était sans doute une forme de mise en condition. On tentait de la briser en l’isolant, en réduisant au minimum ses stimulations. Ensuite on passerait à l’interrogatoire.
Le plus difficile n’était pas de ne rien faire, mais de ne pas savoir… Ne pas savoir l’heure qu’il était. Ne pas savoir depuis combien de temps elle était prisonnière. Ne pas savoir si Kim était réellement morte ou si c’était une mise en scène pour la faire craquer. Ne pas savoir si Kim avait eu le temps d’avertir l’Institut et de l’informer au sujet de la petite maison sur la falaise… Ne pas savoir si F avait déjà entrepris quelque chose pour la libérer…
Tôt ou tard les gens qui l’avaient enlevée se manifesteraient. S’ils se donnaient le mal de la retenir prisonnière dans cet endroit, c’était parce qu’elle avait de la valeur à leurs yeux. Ils voulaient sûrement l’interroger.
Ce qu’il fallait, c’était se préparer à cette rencontre. Paraître perdre progressivement le contrôle d’elle-même. Mais pas trop rapidement. Il fallait présenter une image crédible de détérioration. Et, surtout, il fallait préparer les étapes de ses révélations quand on l’interrogerait. Il faudrait les graduer. Comme si ses résistances cédaient une à une.
À cette condition seulement, elle aurait la chance d’approcher ceux qui l’avaient enlevée. À ce prix seulement, elle pourrait les approcher suffisamment pour tenter quelque chose et, peut-être, leur faire payer la mort de Kim.
 
Paris, 21h00
Trente-sept minutes après être entré dans le café, Gonzague Théberge sentit une main se poser sur son épaule.
— Encore en train de jouer à l’espion, fit Théberge en se tournant vers l’homme debout derrière lui.
Impossible pour lui de ne pas reconnaître Gonzague Leclercq. En termes de gabarit, et même de physionomie, il était une réplique assez fidèle de Théberge. À un détail près : une moustache grise soigneusement taillée lui donnait un air un peu plus aristocratique.
— Ça fait plaisir de te voir, Gonzague, fit le Français en lui donnant l’accolade.
— Moi aussi, Gonzague, ça me fait plaisir.
À peine l’autre Gonzague était-il assis à côté de Théberge qu’un demi apparaissait devant lui.
— Mon colonel, fit le barman en déposant le demi devant lui.
Il se retourna ensuite vers Théberge.
— Il fallait le dire que vous êtes un ami du colonel !
Son regard alla de l’un à l’autre. S’arrêta à Théberge. Puis son visage s’éclaira.
— Je me disais, aussi… C’est au colonel que vous me faisiez penser.
S’adressant de nouveau à Leclercq, il demanda :
— Un cousin du Canada ?
— Au sens figuré seulement ! C’est un ami. Et un remarquable pêcheur. Il a son propre lac dans les grandes étendues du Nord québécois.
Théberge lui adressa un regard signifiant de ne pas trop en mettre.
— Albert lui a fait son numéro, dit le barman.
Leclercq se tourna vers Théberge, amusé.
— Pas trop pénible ?
— Au contraire ! Ça m’a donné suffisamment de matière pour conforter tous les préjugés des Québécois sur les Parisiens.
— Moi, je suis du Mans, reprit le barman. Alors, vous pouvez dire tout le mal que vous voulez des Parisiens !
Leclercq entraîna Théberge vers une table, dans un coin de la salle où il n’y avait personne.
— Tu es colonel, maintenant ? fit Théberge avec un sourire.
— Ça simplifie les rapports. Un colonel à la retraite, ça passe mieux qu’un ancien directeur des RG.
— À propos de ça, dit-il, comment ça se passe, la fusion ?
Les Renseignements généraux venaient de fusionner avec la Direction de la sécurité du territoire pour former la DCRI, la Direction centrale du renseignement intérieur. L’intégration des deux services était l’occasion de multiples luttes de pouvoir entre les bureaucraties des deux organisations. Leclercq avait pour tâche d’assister le nouveau directeur pour arbitrer les conflits et faciliter la transition.
— La chienlit habituelle, résuma Leclercq. À terme, je suppose que ça devrait atterrir à peu près correctement.
— Et toi ?
— Je demeure encore un an comme conseiller au directeur. Ensuite, je tire ma révérence.
Un sourire illumina son visage.
— Je vais avoir le temps d’aller à la pêche dans les grands espaces québécois, dit-il.
Puis il ajouta, sur un ton plus sérieux :
— Toi ?… Dans ton dernier message, tu étais plutôt mystérieux.
— C’est assez compliqué.
— C’est ce que j’ai cru comprendre… Comment est l’appartement ?
— Parfait. Ça doit te coûter une fortune.
— Oublie ça. Pour une fois que les fonds publics ne serviront pas à héberger gratuitement la clique politique.
Il prit une gorgée de bière et il regarda son verre pendant un moment avant de reprendre.
— Le type dont tu m’as parlé, celui qui est mort noyé, brûlé et bouffé par les bactéries… Ça m’a rappelé quelque chose.
— Tu as trouvé qui c’est ?
— Non. Mais j’en ai trouvé un autre.
 
Montréal, studio de HEX-TV, 15h02
L’homme entra sur scène et s’avança immédiatement vers le public. Son sourire était rayonnant. Une vague d’applaudissements l’accueillit.
— Bienvenue à cette nouvelle émission de Moi, je…, l’émission où c’est payant de dire ce qu’on pense, comme on le pense.
Il se frotta les mains et parcourut le public du regard avant de fixer la caméra.
— Je vous rappelle les règles du jeu. Chaque concurrent a soixante secondes pour exprimer son point de vue sur un des trois sujets proposés. Chaque intervention doit commencer par « Moi, je… » Après l’exposé des cinq concurrents, le public vote. Le candidat jugé le plus ennuyant est éliminé. Le gagnant remporte un prix et passe directement aux séries finales de fin de saison… On se retrouve après la pause.
 
Paris, 21h05
— Pas exactement semblable, fit Leclercq. Il a été trouvé dans une cuve d’eau. Mais il avait subi les quatre mêmes types d’agressions : affamé, brûlé, noyé… et les bactéries.
— Vous l’avez trouvé où ?
— À Lyon… Il y a environ trois semaines.
Théberge vida le reste de son demi et prit le temps de digérer l’information.
— Est-ce qu’il y avait un message ?
— Justement… Lyon, c’est la ville où j’étais avant de monter à Paris. C’est pour ça qu’on m’en a parlé. Le message ne faisait que quelques mots : « Bien le bonjour à Gonzague. » Mes amis sur place ont pensé que ça pouvait être pour moi. Ils m’ont appelé. Mais je n’avais aucune idée de quoi il pouvait s’agir… Jusqu’à ce que tu me parles du tien.
Théberge porta son verre à ses lèvres, puis réalisa qu’il était vide. Il l’avait à peine posé sur la table qu’un serveur lui en apportait un autre et se retirait aussitôt.
— Il faut que je te parle d’autre chose, dit-il en ramenant son regard vers Leclercq. Ton ami Jannequin.
— Il ne t’a pas causé trop de soucis ?
— Non. Compte tenu de ce qui est arrivé à sa fille, j’en connais qui auraient été pires que lui… Pour finir, il m’a envoyé une caisse de Cos d’Estournel !
— Il m’a demandé si je connaissais un policier canadien, un certain Théberge.
— Tu ne lui as quand même pas raconté notre première rencontre aux États-Unis ?
Théberge avait connu l’autre Gonzague dans un congrès international à Dallas. À l’époque, Leclercq était commissaire à la Police judiciaire. Les deux jeunes policiers avaient immédiatement sympathisé à cause de leurs allergies communes : les conférences du Congrès et le golf, lequel semblait être le divertissement de rigueur. Puis, la conversation était tombée sur la pêche. Une heure plus tard, ils avaient convenu d’un voyage qu’ils feraient ensemble l’été suivant, au camp de pêche de Théberge, à quelques centaines de kilomètres au nord de Sept-Îles.
— Non, reprit Leclercq. Je lui ai parlé de nos expéditions de pêche dans les grandes étendues sauvages du Québec.
— C’est ce que je pensais… Pour la fille de Jannequin, j’ai peut-être du nouveau. Mais je vais avoir besoin de ton aide… si tu as le temps.
— Le temps, je vais le prendre. Ça va me reposer des discussions de bureaucrates et des rencontres avec les politiciens. Mais avant, est-ce que tu as dîné ?
— Pas vraiment. Pour moi, avec le décalage, c’est plutôt l’heure du premier apéro.
Leclercq se leva et se dirigea vers le barman, à qui il dit quelques mots. À son retour, il annonça à Théberge que Bruno allait réserver pour eux.
— Le Clown Bar, tu connais ?
— Non.
— C’est sympathique. On mange bien et on va pouvoir discuter sans être importunés.
 
Lévis, 15h11
« Du vrai monde qui disent les vraies affaires avec du vrai monde qui votent pour choisir les meilleurs. » C’est de cette manière qu’une cliente du café avait résumé cette nouvelle émission à une amie.
Curieuse de ce que pouvaient être le vrai monde et les vraies affaires, Dominique avait décidé de regarder l’émission. Au pire, elle se changerait les idées.
À l’écran, le concurrent se découpait dans un cercle de lumière. Il prit une respiration et se lança.
— Moi, je pense que les terroristes à Montréal, c’est à cause de la police. C’est pas des fous, les terroristes. Ils le savent qu’ils risquent pas grand-chose à Montréal. Les flics, faudrait leur botter le cul pour les motiver. Si on envoyait un flic en prison pour chaque terroriste qu’ils échappent, ça, ça les motiverait. Là, c’est le contraire : plus ils en échappent, plus ils passent de temps à enquêter, plus ils font de temps supplémentaire et plus c’est payant ! Y a pas le choix, faut leur botter le cul !
Aussitôt qu’il eut terminé, la lumière qui l’éclairait s’éteignit. Un deuxième concurrent apparut dans un autre cercle de lumière.
La voix de l’animateur lui donna le signal.
— Vous devez prendre un des deux sujets qui restent. Allez-y !
— Moi, je pense que les bombes, dans les deux pôles, c’est parfait. Plus on fait fondre de glace, moins on va manquer d’eau ! Et si ça réchauffe la planète, c’est quoi le problème ? Les palmiers en hiver, au centre-ville, moi, je trouve ça cool. En tout cas, c’est ce que je pense.
Quand le concurrent eut terminé, la caméra revint à l’animateur.
— Nous passons maintenant au deuxième vote de la soirée. Vous avez trois minutes pour faire votre choix et éliminer un autre candidat. Le résultat après la pause.
Dominique éteignit l’appareil.
C’était donc ça, des vraies réponses à des vraies questions : des clips simplistes et fracassants, à mi-chemin entre la pub et le coup de gueule. Pas étonnant que les sectes soient en recrudescence !
Les écoterroristes avaient peut-être raison, songea-t-elle avec dépit. Si c’était là le mode de pensée auquel aboutissait la civilisation occidentale, on s’était sûrement trompé quelque part. C’était tentant de vouloir tout reprendre à zéro.
 
Outremont, 15h23
Il y avait trois minutes que Lucie Tellier s’était assise devant la télé, le temps de manger le sandwich au jambon qu’elle venait de se faire. Comme à l’habitude, elle n’avait pas vu le temps passer : elle avait travaillé plus de six heures d’affilée dans son bureau sur le dossier des produits alimentaires. Il lui restait une semaine avant la présentation au client, mais elle voulait que tout soit terminé avant la fin de la journée. Ça lui laisserait le temps de relire le texte à tête reposée, dans quelques jours.
Au Canal Argent, le porte-parole du PNQ en matière d’économie et de finances, Frank Gellaut, répondait aux questions d’un journaliste.
— Sérieusement, qu’est-ce que le gouvernement attend pour nationaliser les entreprises alimentaires qui sont au Québec et qui appartiennent aux étrangers ? Ce serait pourtant pas compliqué.
— Mais avec quel argent ?
— Il aurait juste à se servir de l’argent qui dort à la Caisse de dépôt. Un bas de laine, on met ça de côté pour quand on est mal pris. Ben là, on est mal pris…
À mesure qu’elle écoutait l’entrevue, Lucie Tellier avait de plus en plus de difficulté à demeurer sereine. Elle avait beau ne plus être présidente de la Caisse de dépôt, elle continuait de suivre avec intérêt son évolution. Au cours des dernières années, plusieurs problèmes structurels avaient été réglés : la gouvernance avait été en grande partie clarifiée grâce à la révision de la loi, la valeur ajoutée avait été de retour pendant cinq ans et la gestion du risque était sortie de la préhistoire. Tout n’était pas parfait, mais si la tendance se maintenait…
Puis il y avait eu les rendements désastreux de 2008. Cela avait permis aux politiciens de dire tout et n’importe quoi. Les médias avaient allégrement confondu les pertes réelles et les baisses temporaires d’évaluation. Ils avaient comparé les rendements de la Caisse avec ceux d’autres caisses de retraite qui évaluaient leurs actifs selon des méthodes différentes, plus libérales. Presque tout le monde avait confondu la part des rendements attribuable aux décisions des clients et celle attribuable au travail de la Caisse. Peu de gens avaient songé à distinguer le court terme du long terme. Et, à force de se servir des chiffres à des fins politiciennes ou de cotes d’écoute, on avait totalement perdu de vue les vrais problèmes.
Parce qu’il y en avait.
Le premier était évident. L’absence d’une gestion suffisante des risques organisationnels. Il n’était pas normal que la haute direction n’ait eu aucune idée de l’ampleur des investissements en PCAA avant qu’il soit trop tard. Il n’était pas normal qu’il n’y ait pas eu de contrôle global de l’utilisation du levier. Et il n’était pas normal qu’on ait autant fait confiance à des méthodes d’évaluation du risque purement quantitatives, reposant sur des modèles qui sous-estiment par construction la fréquence et l’ampleur probables d’événements catastrophiques exceptionnels… Il n’était pas normal que les limites de perte n’aient pas été plus clairement définies ; et encore moins qu’elles n’aient pas été appliquées à tous les gestionnaires… Pas plus qu’il n’était normal que la gestion des actions étrangères, là où il était habituellement le plus facile d’ajouter de la valeur à cause de l’inefficience des marchés, ait été un échec depuis autant d’années.
Tout cela, elle l’avait exposé pendant des heures à Frank Gellaut quand il était venu en discuter chez elle. Elle avait également pris le temps de lui expliquer que la Caisse n’avait pas d’argent à elle, qu’elle se contentait de gérer des fonds en grande partie assimilables à des fonds privés. Que ce n’était pas de l’argent public… À la rigueur, on aurait pu prétendre que le compte de la RRQ, environ vingt pour cent de la Caisse, était de l’argent public. Mais on ne pouvait pas l’utiliser sans compromettre le paiement des rentes futures…
Elle lui avait aussi expliqué que le gouvernement pouvait difficilement influencer la gestion des fonds. Que la vingtaine de propriétaires des fonds avaient tous leur propre politique de placement. Que chacun décidait de la gestion de ses propres fonds. Comme dans n’importe quel REER. Le seul moyen d’action du gouvernement, c’était de faire pression sur les principaux dirigeants de la Caisse, en dehors des structures officielles. Et cela, la loi de la Caisse l’interdisait… Ce qui ne voulait pas dire que ça ne se faisait pas à l’occasion. Mais, à moins d’investissements massifs, ces interventions ne pouvaient pas affecter sérieusement la valeur ajoutée par les gestionnaires.
Ce qui était dangereux, par contre, c’était une concentration excessive. C’était ce qui expliquait les déboires de la Caisse à travers les années : trop grande concentration en PCAA et trop grande utilisation du levier en 2008-2009, jointes à une utilisation euphorique de certains types de produits dérivés ; trop grande concentration dans Nortel et les titres de technologie en 2000-2001 ; trop grande concentration dans les placements immobiliers, eux-mêmes trop concentrés géographiquement, au début des années quatre-vingt-dix… On pouvait même prévoir la prochaine catastrophe : elle résulterait d’une trop grande concentration dans des placements vulnérables à la qualité du crédit… C’était d’ailleurs déjà commencé.
Pas besoin de commission parlementaire ou d’enquête : il suffisait de se servir de sa tête. Et d’en tirer les conséquences : limiter la concentration. Prendre les moyens pour que les gestionnaires résistent à l’euphorie et ne cèdent pas à la tentation de se croire invulnérables quand ils ont ce qu’ils pensent être une bonne idée.
Tout cela, Gellaut l’avait écouté avec l’air de comprendre. Comme il écoutait maintenant le journaliste.
— Concrètement, qu’est-ce que vous voudriez que le gouvernement fasse ?
— Le gouvernement a juste à changer ses directives à la Caisse. C’est pas compliqué. Il leur dit : « Vous arrêtez de prendre des risques en investissant à l’étranger et vous investissez dans l’alimentation au Québec. » Le gouvernement fait la liste des entreprises québécoises à protéger, la Caisse achète leurs actions et le peuple se retrouve propriétaire de son alimentation… Qui peut être contre ça ?
Tellier était dégoûtée. Elle savait que Gellaut avait très bien compris ce qu’elle lui avait expliqué. Mais les impératifs du jeu politique exigeaient qu’il soit d’une complète mauvaise foi et qu’il utilise tous les faits disponibles, peu importent les distorsions, peu importent les conséquences, pour attaquer ses adversaires politiques. Pour lui, la Caisse n’était qu’un instrument dans sa lutte contre le chef de l’ALQ, Jean-Yves Mouton.
— Certains déposants de la Caisse ont rejeté publiquement votre idée. Ils ont dit entre autres que ce que vous proposez ne les respecte pas comme clients et que c’est illégal.
— Deux choses… D’abord, si la loi de la Caisse n’est pas assez claire, s’il y a des problèmes de technicalités légales qui empêchent d’utiliser l’argent de la Caisse dans l’intérêt de la population, on n’a qu’à la changer, la loi. Le Parlement, c’est fait pour ça, faire des lois dans l’intérêt des citoyens… Deuxième chose : dans la loi, on parle de « déposants », pas de « clients ». Je pense que la nuance est claire. C’est un abus de langage de faire des déposants des « clients ».
— Utiliser des fonds de retraite qui sont gérés par la Caisse, c’est quand même un peu comme utiliser les REER de tous les Québécois pour financer des projets gouvernementaux…
— Pas du tout. C’est une comparaison intellectuellement malhonnête. Parce que les employés qui ont des REER, c’est leur argent à eux qu’ils investissent… Les employés du secteur public, c’est juste de l’argent que le gouvernement a promis de leur donner. Rien ne leur est dû avant leur retraite.
_ C’est quand même l’argent de leurs cotisations, qui sont prises sur leurs salaires…
— Et qui les paie, leurs salaires ?
— Donc, pour vous, la Caisse, c’est le guichet automatique du gouvernement ?
— C’est un peu gros comme image, mais il y a beaucoup de ça.
Chacune des réponses de Gellaut aux questions du journaliste augmentait la mauvaise humeur de Lucie Tellier. Et le pire, c’était qu’elle n’arrivait même pas à lui en vouloir. C’était contre le système qu’elle était furieuse. Comme tous les autres, Gellaut était prisonnier du jeu. Six ans plus tôt, c’était Jean-Yves Mouton qui tenait le rôle de Gellaut ; et c’était le prédécesseur de Gellaut, alors au pouvoir, qui tenait celui de Mouton. Dans les discours, rien n’avait changé : les partis avaient simplement échangé leurs rôles.
Elle ferma la télé et se dirigea vers son bureau, laissant au passage son assiette sur le comptoir de la cuisine.
Elle venait à peine de se mettre au travail que le téléphone se manifestait.
— J’aimerais avoir votre réaction sur les révélations faites ce matin par HEX-TV.
— Quelles révélations ?
— Que Théberge vous a aidée à camoufler un scandale, il y a quelques années.
— C’est quoi, cette histoire ?
— Le détournement de six cents millions.
— Il n’y a jamais eu de camouflage !
— Donc, vous niez qu’il y a eu un détournement ?
— Je parle de camouflage ! Il n’y a jamais eu de camouflage !
— Comment vous expliquez les relations suivies que vous entretenez avec Théberge depuis cette époque ?
— Non mais… pour qui vous vous prenez ?
— Pour un citoyen qui a le droit de savoir.
Furieuse, Lucie Tellier coupa la communication et jeta le portable sur son bureau. Puis elle se demanda de quelle manière le journaliste avait eu son numéro confidentiel.
 
HEX-TV, 15h34
… Moi, j’me dis, les Arabes, les Juifs, toute cette sorte de monde-là, s’ils veulent continuer de faire comme chez eux, ils ont juste à rester chez eux, là. C’est quoi, le problème ? Ils étaient pas contents, ils voulaient que ça change ? C’est pour ça qu’ils sont partis ? Parce qu’ils trouvaient que c’était mieux ici ?… S’ils trouvaient que c’était mieux, pourquoi ils veulent tout changer et ramener ça comme c’était dans le pays d’où ils sont partis ?… Moi, là, je les ai lus, leurs livres. C’est épeurant pas à peu près. Leur religion, c’est une machine à fabriquer des fanatiques. C’est pour ça que les musulmans, là, avant qu’ils aient le droit de rester dans notre pays, faudrait les déprogrammer. Comme ceux qui sont passés dans les sectes…
 
Paris, 21h38
La limousine se frayait un chemin à travers la circulation de Paris. Théberge était absorbé par le spectacle de la foule.
— Le chauffeur m’attend toujours à trois ou quatre rues du Chai, fit Leclercq. T’imagines s’il m’attendait à la porte ? !
— C’est sûr que pour l’image du colonel à la retraite…
Un agent leur fit faire un détour pour laisser la voie libre à une manifestation. Théberge eut le temps de lire le message d’une des banderoles.
 
Défendons la baguette française !
À bas les taxes sur le pain !
 
— Paris sans manifestations, ce n’est pas vraiment Paris ! dit Théberge avec un sourire.
— Tu as vu les infos sur les émeutes de la faim en Argentine ?
Théberge fit signe que oui.
— J’ai peur qu’on en vienne à quelque chose de semblable, mais pas seulement pour la faim. Pour la sécurité… Il y a des politiciens qui parlent de transformer les cités en ghettos, avec des points de passage surveillés.
Théberge se tourna vers Leclercq.
— T’es sérieux ?
— Et le pire, c’est que ça ne vient pas du Front national ! La proposition, c’est pour protéger les cités contre les raids des miliciens.
— Je ne savais pas qu’il y en avait eu.
— Deux. On a réussi à intervenir à temps. On les a arrêtés avant qu’ils arrivent à Saint-Denis. Il n’y a pas eu de dégâts… On a toujours eu des milices un peu illuminées. Tant qu’ils se contentaient de faire des discours et des cérémonies symboliques entre eux, c’était plutôt utile : on pouvait les infiltrer, savoir qui en était membre et les surveiller. Mais, depuis six mois, ils se sont mis à monter des interventions sur le terrain.
 
HEX-TV, 15h51
… Moi, je me dis que la famine, faut pas exagérer. C’est sûr, tout le monde va pas au McDo aussi souvent qu’il veut. Mais moi, je me dis, s’ils veulent manger comme nous autres, dans les autres pays, ils ont juste à vivre comme nous autres. C’est à eux autres de choisir : ou bien ils évoluent, ils vivent comme on vit et ils vont avoir à manger ; ou bien ils restent comme ils sont, ils gardent leurs idées arriérées et ils continuent de crever de faim… C’est leur choix.
 
Paris, Le Clown Bar, 22h41
Théberge contempla pendant quelques secondes l’assiette de confit de canard que le serveur venait de poser devant lui. Rien à voir avec le canard rachitique emballé sous vide. La rondeur et la tendreté de la cuisse laissaient deviner un canard élevé sans précipitation, à l’abri des hormones de croissance, des antibiotiques et des farines animales.
Leclercq surprit le regard de Théberge.
— On peut toujours se fier aux recommandations de Bruno, dit-il.
Puis il se concentra sur son jarret d’agneau, laissant Théberge en tête à tête avec son assiette.
Quelques bouchées et quelques gorgées de vin plus tard, Théberge lui demanda à brûle-pourpoint :
— Si j’ai besoin d’un deuxième appartement pour quelqu’un que je veux mettre à l’abri… tu aurais quelque chose à me recommander ?
— Tu veux te monter une équipe à Paris ?
— Pas vraiment, mais c’est quelqu’un qui pourrait être utile.
Théberge lui expliqua qui était Victor Prose, comment il avait connu Brigitte Jannequin, comment il avait été victime d’un enlèvement et d’une tentative d’assassinat, comment ses agresseurs avaient établi un lien entre l’écrivain et lui, le mettant au défi de le protéger.
— Tu penses qu’il est lié à tout ça ? demanda Leclercq.
— Ça m’étonnerait… Mais il affirme avoir découvert la logique derrière les deux séries d’attentats terroristes.
Le regard de Leclercq se fit à peine plus appuyé.
— Il en est venu à cette conclusion de quelle manière ?
Théberge lui expliqua la double série que Prose croyait avoir découverte : celle des éléments, puis celle des institutions culturelles.
— Étonnant, se contenta de répondre Leclercq.
— Sa maison ressemble à un centre de documentation, reprit Théberge, pour répondre à l’objection non formulée qu’il devinait chez son ami. Ça fait des années qu’il s’intéresse aux différentes formes de pollution, aux magouilles des multinationales et à la déprédation de l’environnement.
— Il s’y intéresse assez pour être proche des écoterroristes ?
— J’y ai pensé…
— Il ne serait pas le premier à essayer de s’amuser à nous mener en bateau.
— Je suis porté à lui faire confiance… Mais si jamais il est impliqué, ça nous permet de l’avoir à l’œil.
Un assez long silence suivit, les deux hommes se concentrant du mieux qu’ils le pouvaient sur leur plat. Mais leurs idées les ramenèrent à la discussion sur Prose.
— Le feu, qu’est-ce que tu penses que ça va être ? demanda brusquement Leclercq.
— Tu parles du quatrième élément ?… Le plus évident, c’est la bombe atomique… Ou les bombes sales.
Un nouveau silence suivit.
— Je peux sûrement trouver quelque chose, fit Leclercq.
Voyant le regard interrogateur de Théberge, il ajouta :
— Je parle du logement.
Théberge fit un mouvement de la tête pour signifier à la fois qu’il enregistrait l’information et qu’il le remerciait.
Après un moment de silence, Leclercq reprit :
— Tu as entendu parler de la nouvelle maladie, en Inde ?
— La peste grise ?
— J’ai parlé à un ami d’Interpol, hier. Ils vont peut-être recommander de mettre des contrôles à tous les postes-frontières de l’Europe.
— C’est sérieux à ce point-là ?
— Le problème, c’est qu’on ne sait pas ce que c’est. Sauf que ça se propage déjà en Chine et en Afrique depuis plusieurs semaines… On commence juste à faire les recoupements.
Théberge resta un moment silencieux, visiblement perturbé par la nouvelle.
— Moi qui pensais avoir des problèmes graves…
— J’ai l’impression qu’on est tous dans le même bateau…
— Un bateau qui est à la veille de ressembler à l’Arche de Noé !
Leclercq sourit.
— Demain, dit-il, on a rendez-vous avec Jannequin. Il est un peu aristo collet monté, mais c’est quelqu’un de plutôt correct et qui a beaucoup de relations. Tant à l’UMP et au PS qu’à Bruxelles.
— Et dans les services de renseignements, d’après ce que je vois !
— Il était secrétaire de la commission parlementaire qui les supervise. C’est là que je l’ai connu.
 
Outremont, 21h55
C’était le sixième appel de la journée. Lucie Tellier tentait de désamorcer le mieux possible les questions du journaliste.
Bien sûr, elle connaissait l’inspecteur-chef Théberge… C’était vrai qu’elle avait mangé chez lui à quelques reprises, mais cela n’avait rien à voir avec la Caisse, où elle n’exerçait d’ailleurs plus aucune fonction depuis des années. Il se trouvait simplement que le policier était le meilleur cuisinier qu’elle connaissait… Sa spécialité ? Le faisan souvaroff.
En donnant ce détail au journaliste, elle espérait acheter la paix. Il aurait quelque chose de différent des autres à publier. Et ça ne pouvait pas causer de tort à Théberge de flatter sa réputation de gastronome épicurien.
Après avoir raccroché, elle se dirigea vers le salon. À Radio-Canada, le Téléjournal était sur le point de commencer.
 
Beijing, 9h57
Hurt était à bord du vol AF129 à destination de Paris. L’avion n’avait pas encore décollé. Le retard était causé par un contrôle plus serré des bagages.
Le champagne avait été servi aux voyageurs de première classe pour les aider à patienter. On leur avait même fourni des explications sur les raisons du retard. Il y avait eu des rumeurs comme quoi des terroristes internationaux transitaient par la Chine pour brouiller les pistes. En conséquence, les autorités chinoises avaient décrété un resserrement des mesures de sécurité dans tous les aéroports et à tous les postes-frontières du pays.
Un instant, Hurt se demanda si c’était là la vraie raison. Si les autorités n’étaient pas plutôt à la recherche de l’auteur de l’attentat de Shanghai.
Pour tromper son attente, il se plongea dans le China Times. En page trois, il tomba sur un article qui parlait des attaques voilées du Pentagone contre la Chine. Des sources liées au Pentagone auraient laissé entendre que les Chinois étaient derrière les récentes vagues de terrorisme qui avaient frappé l’Occident. Selon les militaires américains, continuait le journal, la Chine serait la grande gagnante d’un affaiblissement des États-Unis et de l’Europe.
Leur logique était simple : voir à qui profitait le crime. Une fois l’Occident paralysé, les Chinois accentueraient leur mainmise sur l’Afrique, renforceraient leurs liens avec l’Australie et l’Iran, soumettraient le Japon et signeraient de généreux accords d’approvisionnement avec la Russie. Au total, ils émergeraient comme le principal pôle du bloc asiatique et deviendraient la principale puissance mondiale.
Hurt posa le journal sur ses genoux. L’article avait beau avoir un ton de vierge offensée devant les « accusations » des Américains, l’analyse était juste : les Chinois auraient été stupides de ne pas voir qu’une guerre contre l’Occident, sur le double front de l’écologie et de l’islam, favoriserait leur émergence comme nation dominante. Et les militaires américains auraient été stupides de ne pas faire la même analyse.
Ce qui paraissait moins évident à Hurt, c’était la responsabilité chinoise dans le déclenchement du terrorisme. Quel avantage avait la Chine à provoquer une pénurie mondiale d’aliments alors qu’elle était le pays dont les besoins alimentaires connaissaient la plus forte expansion ?
Il aurait aimé pouvoir en discuter avec les gens de l’Institut, mais cette histoire de taupe le paralysait. Comment savoir à qui faire confiance ? Et, surtout, qui était l’informateur de Fogg ?
C’était frustrant. Au moment où il aurait eu le plus besoin de discuter avec quelqu’un d’informé et d’expérimenté, il ne pouvait plus se fier à personne. Sauf Chamane. Pour lui, il n’avait pas de doute. Enfin, pas vraiment… Blunt lui semblait également assez sûr. Mais on ne pouvait pas savoir… C’était le problème avec les taupes. Leur première tâche était précisément de paraître d’une fiabilité hors de tout doute…
Hurt se replongea dans le journal. Il y avait plus de quatre pages sur les attentats contre les universités occidentales. Et il n’y avait toujours pas eu d’attentat contre les pays asiatiques.
Cela suffirait à alimenter la paranoïa américaine, songea-t-il.
 
Outremont, 22h08
La photo de Lucie Tellier apparut à l’écran pendant que le lecteur de nouvelles présentait l’information en voix off.
— Y aurait-il un nouveau scandale sur le point d’éclater à la Caisse de dépôt et placement ? C’est la question que certains semblent se poser aujourd’hui.
— C’est quoi cette folie-là ? ne put s’empêcher de protester l’ex-présidente de la Caisse à haute voix.
Une ancienne présidente de la Caisse de dépôt et placement a fait aujourd’hui l’objet d’allégations de la part d’un de nos confrères de HEX-TV.
— Son « confrère de HEX-TV » ! Il se cache derrière lui pour répéter une rumeur sans avoir à l’assumer ! Plus cheap que ça, tu meurs !
Sans porter d’accusations formelles, le journaliste s’est interrogé sur la nature des liens entre l’ex-présidente de la Caisse de dépôt et l’inspecteur-chef Théberge. Rappelons que c’est l’étrange inspecteur Théberge, celui qui avoue parler aux morts, qui avait piloté l’enquête sur le détournement de fonds dont la Caisse avait été victime.
— C’est ça ! Il est « étrange » et il « avoue » parler aux morts ! Autrement dit, il est pas tout à fait normal !… Vive l’objectivité !
Interrogé à ce sujet, le porte-parole du PNQ a réclamé la tenue d’une commission d’enquête publique sur la gestion de la Caisse de dépôt au cours des douze dernières années. « Ce serait aussi une bonne occasion de revoir sa loi pour éviter que des dérapages semblables se produisent de nouveau », a déclaré…
— Non mais… de quel dérapage il parle ? À l’époque, la Caisse a été victime d’une tentative de fraude et il n’y a pas eu d’argent perdu !
Puis elle songea qu’il amalgamait, dans un terme suffisamment vague pour être accepté, à la fois l’ancienne fraude, les bourdes de la récente administration et les effets de la crise financière.
Elle se leva et alla se chercher un verre de scotch malgré la promesse qu’elle s’était faite de ne plus en prendre sur semaine. C’était ça ou elle se rendait au studio dire sa façon de penser au lecteur de nouvelles… ce qui n’aurait pas été très productif.
 
Lévis, 22h56
En dépit de sa résolution de se garder un peu de temps pour elle, Dominique était encore à son bureau.
Le pirate qui avait sabordé le réseau informatique de l’Institut n’avait toujours pas été retrouvé et Chamane en avait encore pour des jours à vérifier que rien de dangereux n’avait été importé dans le réseau de secours à partir des copies de sauvegarde. Plusieurs des dossiers qui lui avaient été envoyés accusaient du retard.
Entre deux tests, il avait quand même trouvé le moyen d’identifier Hessra Pond et Larsen Windfield. Mais les informations les concernant se limitaient à une liste de conseils d’administration dont ils avaient été membres, à quelques diplômes et à des apparitions mondaines au profit d’organismes de charité. Leur biographie se ressemblait étrangement et leur carrière avait connu un aboutissement semblable : l’une dirigeait HomniFlow ; l’autre, HomniPharm.
C’était là l’essentiel du dernier message de Blunt. Elle y répondit en lui faisant part de ce que Théberge lui avait appris sur Hykes et Maggie McGuinty. Peut-être y verrait-il un indice qu’elle n’avait pas vu…
Elle se rendit ensuite dans sa chambre.
C’était le moment où la solitude lui pesait le plus. Le moment où elle aurait eu le plus besoin de parler à quelqu’un. Simplement raconter sa journée. Pas pour régler des problèmes, simplement pour en parler. Elle ne comprenait pas l’obstination de Bamboo Joe à dire qu’elle n’avait pas besoin de lui.
En entrant dans la pièce, elle aperçut un immense miroir sur le mur opposé à la fenêtre panoramique. Il mesurait environ deux mètres de largeur sur un mètre trente de hauteur.
Dominique sentit la panique monter en elle. Quelqu’un s’était introduit dans la maison.
Approchant avec précaution du miroir, elle s’aperçut qu’il y avait une inscription au bas du cadre. Seulement quelques mots.
 
The Big Picture
 
RDI, 23h01
… des cas auraient également été signalés en Chine et au Vietnam. Selon des rumeurs propagées sur Internet, l’épidémie aurait pour origine des expériences menées par une multinationale…
 
Lévis, 23h01
— Comment trouvez-vous mon cadeau ? fit subitement une voix derrière elle.
Dominique se retourna brusquement et se retrouva face à face avec Bamboo Joe, dont les vêtements terreux témoignaient de son travail dans le jardin.
— C’est vous qui avez mis le miroir là ? demanda Dominique.
Elle semblait incrédule.
— Ce n’est pas un miroir. Comme son titre l’indique, c’est un tableau.
Avant qu’elle ait le temps de protester, il l’entraîna vers la fenêtre panoramique et la plaça face au miroir.
— Et vous dites que ce n’est pas un miroir ? ! fit Dominique.
— C’est un tableau dont le contenu est variable, répondit Bamboo Joe. Pour l’instant, vous y voyez l’image d’une belle femme, d’un vieux jardinier qui aurait intérêt à passer à la douche et, derrière eux, de l’autre côté de la fenêtre, d’un jardin très éclairé… Je me trompe ?
— Non… mais…
— Moi, je vois un paysage dans lequel il y a deux personnages qui pourraient disparaître sans que cela change grand-chose au paysage…
Dominique regarda le tableau, puis ramena son regard vers Bamboo Joe, qui s’écarta pour la laisser seule devant le tableau.
The Big Picture, reprit Bamboo Joe. Ce n’est pas parce que notre image se reflète dans un tableau qu’il faut se concentrer sur l’image et oublier le reste du tableau… C’est un des proverbes de la sagesse populaire américaine : ne jamais perdre de vue the big picture.
Dominique regarda de nouveau le miroir, essayant de le voir comme un tableau, de faire abstraction de son image et de considérer l’ensemble du paysage.
The big picture, murmura Dominique.
Quand elle tourna les yeux vers Bamboo Joe, il avait disparu.