Livre 3 – Les Écoles assassines

 
 
Opérationnellement, il faut donc s’assurer qu’il y ait des disettes et des famines, que les gens manquent d’eau, qu’il y ait de multiples contaminations et que les récoltes soient sans cesse menacées. Il faut surtout faire en sorte que les gens en viennent à croire que cette situation est irréversible. Que les pénuries seront durables.
Guru Gizmo Gaïa, L’Humanité émergente, 3- Le Projet Apocalypse.
 
Jour - 1
 
Montréal, école des HEC, 2h27
Tout au long de la nuit, Edmond Cadieux avait travaillé avec intensité. Il fallait qu’il rattrape le temps qu’il avait pris pour installer les huit petites bonbonnes.
Il en avait placé cinq dans des amphithéâtres et trois dans des salles de cours. Toujours dissimulées dans des endroits où les gens n’iraient normalement pas regarder : sous des chaises, à l’intérieur d’un bureau… Il suffisait que leur existence demeure secrète pendant quelques heures.
Il lui restait une seule salle à nettoyer. C’était une affaire d’une douzaine de minutes. Quinze au plus. Ensuite, il pourrait partir.
Il ferait d’abord un saut au dépanneur, pour acheter une pizza congelée, puis il se rendrait chez lui. Marcus Harp l’y attendrait.
Edmond avait hâte de lui rendre compte de sa mission. Harp avait insisté pour que son travail d’entretien soit impeccable malgré la surtâche que constituait l’installation des bonbonnes. De cette façon, on ne le soupçonnerait pas. C’était indispensable. Car on comptait sur lui. Il avait encore plusieurs missions à accomplir.
Dans une semaine ou deux, il quitterait son emploi et il se ferait embaucher ailleurs. Encore à l’entretien ménager. Même si le salaire était ridicule. L’organisation lui accorderait un soutien financier pour compenser sa faible rémunération. Après un délai de quelques mois, on ferait de nouveau appel à lui. Car il ne fallait pas se faire d’illusions. Il était irréaliste de penser que le gouvernement céderait après un seul coup de semonce. Les capitalistes qui détruisaient l’environnement et empoisonnaient les gens avaient de puissants lobbys. Il faudrait encore plusieurs opérations avant que les pesticides et les défoliants soient totalement interdits.
La première fois qu’Edmond Cadieux avait été exposé à des doses massives de défoliant, il était étudiant. Un travail d’été. Entretien de la frontière. Il fallait nettoyer une bande d’une vingtaine de mètres entre le Canada et les États-Unis. Raser la végétation qui s’obstinait à y pousser. Pour économiser sur le coût d’entretien, on répandait ensuite du défoliant – une mesure préventive pour ralentir la repousse.
Toujours par mesure d’économie, le défoliant leur parvenait dans des barils sous une forme très concentrée. On aurait dit une sorte de mélasse noire. Ça leur coulait souvent sur les mains quand ils en versaient dans des bidons d’eau pour le diluer. Il se souvenait de la proportion : 1/50.
Plusieurs années plus tard, quand Edmond avait compris les effets des défoliants sur la santé, il avait tenté d’obtenir des informations sur le produit utilisé à l’époque. Sans succès… Son seul indice était une remarque qu’avait faite l’ingénieur qui dirigeait les travaux : il leur avait demandé de se laver les mains sans attendre si le produit entrait en contact avec la peau. Sous-entendu : ça pouvait être dangereux. Mieux valait ne pas courir de risque.
Mais ils travaillaient dans la forêt. Souvent, ils devaient marcher une demi-heure pour trouver de l’eau. Et puis, quand ils vaporisaient le produit sur les plantes, le moindre coup de vent leur en renvoyait une partie à la figure. Alors, se laver les mains…
Un jour, l’ingénieur avait ajouté à la blague qu’ils perdraient tous les poils de leur corps s’ils ne se protégeaient pas. Et qu’ils repousseraient orange.
C’était en se souvenant de cette remarque particulière qu’Edmond avait pensé à l’agent orange et qu’il avait pris la décision d’entreprendre des démarches. Il y avait peut-être un lien avec ses problèmes d’eczéma, qui étaient particulièrement sévères sur les mains et autour des chevilles, deux des endroits de son corps qui avaient été plus exposés à la mystérieuse mélasse noire.
Le fonctionnaire sur lequel il avait fini par tomber, après une dizaine de renvois d’un bureau à l’autre, lui avait dit qu’il n’y avait plus aucune documentation sur ce programme d’entretien de la frontière. Les archives antérieures à dix ans avaient été détruites.
Quand Edmond avait insisté, le ton des réponses était devenu impatient : les ressources étaient limitées ; il y avait des priorités.
Exaspéré, Edmond avait demandé au fonctionnaire si son échelle de priorités avait un rapport avec le fait que les personnes employées à l’époque étaient des bûcherons plus ou moins à la retraite et des étudiants désargentés. Le fonctionnaire avait répliqué qu’on n’allait certainement pas remuer ciel et terre pour une affaire datant de plus de vingt ans, dont aucun média ne parlait et qui n’avait fait aucune victime recensée. Après quoi, il avait raccroché.
C’est environ un mois après ces événements qu’Edmond Cadieux avait rencontré Harp, un Américain émigré au Canada pour échapper au capitalisme sauvage et guerrier dans lequel les républicains avaient entraîné son pays. Harp pensait que les beaux discours ne suffisaient pas. Il lui avait parlé des US-Bashers. Un groupe qui avait pour objectif de ramener les gouvernements dans les mains des vrais Américains. Ce qui impliquait de s’en prendre aux exploiteurs qui les contrôlaient. Aux capitalistes. Mais sans verser dans le terrorisme. Pour cela, il fallait des actes symboliques. Des actes qui réveilleraient la population.
Edmond n’avait pas été long à convaincre. Surtout quand Harp lui avait parlé de monter une opération contre un des temples de ce capitalisme à courte vue qui détruisait la planète. Il était temps que quelqu’un se tienne debout. Il était temps que quelqu’un force le gouvernement à interdire l’utilisation des pesticides et des défoliants.
Ce serait le grand rire jaune. Huit bonbonnes de gaz hilarant dans différentes salles de l’école des HEC. Là où l’on formait les exploiteurs de demain.
Le message qui serait envoyé aux médias jouerait sur ce symbole.
Ce n’est pas parce qu’ils rient qu’ils sont drôles. Ces gens se forment aujourd’hui pour rire de nous demain.
 
Paris, 9h11
Chamane regardait l’écran par-dessus l’épaule de Geneviève. Dans une fenêtre, elle faisait défiler une interminable liste de liens Internet.
— Je ne vais pas me taper tout ça, dit-elle.
— Désolé. Je n’ai pas eu le temps de les classer par sujets.
Geneviève se tourna vers Chamane. Sourit.
— Je suis enceinte, dit-elle. Pas malade. Pas handicapée. Enceinte… Ce n’est pas un « problème » à régler.
— Mais… je pensais…
Le sourire de la jeune femme s’élargit.
— Je vais faire un enfant : pas une thèse.
Elle l’embrassa puis le regarda dans les yeux en lui prenant la tête entre les mains.
— Je suis certaine que tu as suffisamment de problèmes à régler sans me construire un cours de préparation à l’accouchement.
Chamane était embarrassé.
— Je voulais te montrer que j’étais intéressé… à ce que… tu vis… À notre enfant.
— Il y a deux choses que tu peux faire.
— Quoi ? répondit anxieusement Chamane.
Il semblait impatient de se mettre à l’ouvrage.
— Continue de t’intéresser à moi… Et, surtout, n’essaie pas de changer.
Sur ce, elle le renvoya travailler à son bureau. Puis elle ajouta, pendant qu’il s’éloignait :
— Tu n’avais pas un pirate informatique à trouver, toi ?
— D’accord, d’accord… Je vais aller à la chasse aux pirates.
Dix minutes plus tard, Chamane avait mis à l’écran de son portable l’esquisse de son prochain plan d’attaque. Le problème, c’était qu’il manquait de temps. Il ne pouvait pas, en même temps, traquer le pirate qui avait infiltré le réseau de l’Institut, assurer la sécurité du réseau de relève et répondre aux demandes urgentes de Blunt, de Poitras et de Dominique.
Après avoir tergiversé plusieurs minutes, il se rendit sur le site des U-Bots. Il laissa deux messages dans la salle des rencontres. Un pour TermiNaTor, un autre pour Road Runner.
Avec lui, c’étaient les deux membres les plus anciens des U-Bots. Il en avait même rencontré un des deux live : ils avaient fait une partie de leur école secondaire ensemble, le temps de découvrir Internet et d’adopter leurs noms de hackers. Puis ils s’étaient perdus de vue, pour ainsi dire : leurs échanges s’étaient réduits à des rencontres sur le Net.
Dans son message, Chamane leur proposait un rendez-vous virtuel. Comme les messages avaient été déposés dans leur boîte personnelle, aucun autre membre ne serait au courant de leurs échanges.
 
Montréal, 4h35
Edmond Cadieux dormait pesamment, le corps affalé sur la table de la cuisine, la tête posée sur son avant-bras gauche. Skinner le regardait en souriant, se demandant si la naïveté n’était pas une maladie mentale non reconnue. C’était probablement le cas, songea-t-il. Et la raison de cette non-reconnaissance était certainement son utilité. Tous les gens au pouvoir avaient intérêt à ce que cette maladie se répande de façon endémique dans la population.
Skinner enleva sa perruque à la Harpo Marx, ses lunettes, sa moustache, ses faux sourcils et rangea tous ses accessoires dans un porte-documents. Il prit ensuite la petite bonbonne qui était sur la table, à côté d’Edmond Cadieux, amorça le mécanisme et la reposa sur la table. Après quoi, il se dirigea lentement vers la sortie. Il n’était pas pressé. Il lui restait encore deux minutes avant que le gaz contenu dans la bonbonne se répande dans la pièce.
Contrairement à ce que croyait Edmond Cadieux, ce n’était pas du gaz hilarant. En fait, dans toute cette opération, il n’y avait aucunement matière à rire. À moins, bien sûr, d’adopter un point de vue supérieur. De savourer l’ironie profonde de la situation : alors que les intervenants croyaient poursuivre leur idéal, ils contribuaient en fait à la victoire de ce qu’ils combattaient.
Mais ça, c’était l’histoire de l’humanité, comme le disait Jessyca Hunter. Et ça le serait de plus en plus, à mesure que les techniques de manipulation continueraient de se développer. C’était inévitable. On appelait ça la démocratie médiatique. Les médias étaient l’ébauche du futur système nerveux de l’humanité. Le réseau qui contrôlerait l’ensemble des individus et les ferait agir dans l’intérêt de l’ensemble.
Tout en reconnaissant le caractère probablement inévitable de l’évolution de l’humanité que lui avait peinte madame Hunter, Skinner était heureux de vivre à un moment de l’histoire où ce système central n’était pas encore achevé. C’était dans l’anarchie autodestructrice des conflits humains que les gens comme lui trouvaient les plus grandes occasions de mettre à profit leurs talents.
 
Étretat, 11h45
Le carré de granit rose se découpait nettement dans la pelouse. Trois lettres y étaient inscrites : KIM.
À son arrivée en Normandie, F avait une idée précise de l’endroit où elle voulait enterrer Kim : le vieux cimetière de Fécamp. Elle avait découvert les lieux au cours de son premier voyage en France, à l’époque où elle ne connaissait pas encore le Rabbin.
En guise de monuments funéraires, des barques sculptées dans la pierre émergeaient de la végétation. On aurait dit qu’elles flottaient sur la mer de verdure qui avait pris d’assaut le cimetière. Quelle plus belle image pouvait-on trouver, comme symbole du voyage immobile que Kim allait entreprendre ? comme image de la mort, figée, inaltérable, qui surnage à la surface de la vie ?
Mais l’endroit n’existait plus. En 1987, le cimetière avait disparu pour faire place à un supermarché. D’où, à la suggestion de monsieur Claude, le choix de ce petit cimetière, près d’Étretat. Ici, on pouvait raisonnablement espérer que la tombe de Kim serait protégée de la boulimie des développeurs.
F fixa un long moment le petit carré de granit rose, puis elle releva la tête et parcourut des yeux le reste du cimetière.
L’endroit dégageait une certaine sérénité. Du haut de la falaise, le regard dominait la mer ainsi qu’une partie de la région. Pas étonnant que les autorités aient fait de l’endroit un lieu patrimonial.
C’était bien.
« Trouvez un endroit qui respire le calme et l’harmonie », avait dit Bamboo Joe. « Toute sa vie, elle a recherché l’apaisement. »
Les « relations » de monsieur Claude avaient facilité les choses. Il avait suffi de quelques heures pour que le corps de Kim soit incinéré puis enterré discrètement dans ce petit cimetière, fermé depuis longtemps aux nouvelles sépultures.
Pour ne pas attirer indûment l’attention, les hommes de monsieur Claude avaient endossé un déguisement de spécialistes en entretien paysager. Ils avaient creusé un trou juste suffisant pour accueillir les cendres de Kim. La terre enlevée avait d’abord été déposée sur une toile de plastique. Puis, une fois l’urne en place et le trou rempli, le résidu avait été recueilli dans un sac pour être jeté sur la plage. Quant à la plaque de granit, elle s’ajustait exactement au carré qu’ils avaient découpé dans la pelouse. Elle était même un peu juste, comme si l’herbe avait eu le temps de commencer à la prendre d’assaut.
Précaution supplémentaire, la sépulture était située dans un coin retiré du cimetière, derrière un buisson de rosiers. Il était hautement improbable que les visiteurs occasionnels se rendent compte que l’endroit avait été réaménagé. Quant au responsable du cimetière, qui avait la charge de son entretien, il avait lui-même modifié les archives du cimetière pour y inscrire le nom de Kim, en prenant soin d’y mettre une date d’inhumation antérieure à la fermeture du cimetière. Le corps de la jeune femme était désormais protégé par les dispositions de la loi sur la protection des lieux patrimoniaux. Il y avait peu de risques que la dernière demeure de Kim soit perturbée.
 
Radio France Internationale, 12h01
… regroupent des scientifiques de plusieurs pays aura la tâche délicate de statuer sur les impacts futurs des attentats aux deux pôles. La nomination des membres a fait l’objet d’âpres discussions au Conseil de sécurité, étant donné l’intérêt stratégique de ces régions ainsi que les revendications de souveraineté conflictuelles de plusieurs pays. Les premiers résultats ne devraient pas être connus avant un an.
Dans un autre domaine, le G20 a décidé d’accorder un statut privilégié aux entreprises de l’Alliance mondiale pour l’Émergence. Expliquant que la décision avait été prise dans les intérêts supérieurs de l’humanité…
 
Étretat, 12h04
Dans ce cimetière, c’était aussi une grande partie de sa vie que F enterrait. Pendant plus de vingt ans, diriger l’Institut avait monopolisé l’essentiel de son temps. Maintenant, elle abordait une nouvelle étape. Il lui fallait accepter de passer à autre chose.
Elle regarda une dernière fois le bloc de granit rose, le buisson, la clôture du cimetière, les tombes aux alentours…
Elle soupira.
Valait-il encore la peine de se battre, de sacrifier autant, dans un monde où même les cimetières mouraient ?
Puis elle se ressaisit. Le temps n’était pas à l’apitoiement sur soi, fût-il déguisé en questions philosophiques.
Lorsqu’elle avait appris le décès de Kim, elle avait construit des murs intérieurs pour contenir les sentiments de perte, de rage et d’injustice qu’elle avait éprouvés. De culpabilité, aussi. Car elle se sentait responsable de sa mort. Mais il y avait des choses à faire. Des choses urgentes. C’était le projet le plus important de sa vie. Plus tard viendrait le temps de la peine et de la douleur. Peut-être… Si elle avait de la chance.
En sortant du cimetière, elle s’efforça de raffermir sa contenance. C’est d’une voix posée qu’elle demanda à monsieur Claude, qui l’attendait :
— Claudia ?
— Toujours rien.
Elle prit quelques secondes pour digérer l’information.
— Il y a donc des chances qu’elle soit encore en vie, reprit-elle.
— Et qu’elle puisse parler.
— Et qu’elle puisse parler, répéta F comme pour soupeser toutes les implications de ces quelques mots.
 
Montréal, 8h24
Jean-Marc Tardieu avait fait une exception. Au lieu de partir en Europe aussitôt la session régulière terminée, pour se consacrer à la rédaction d’articles et préparer sa participation à différents colloques, il avait accepté de donner un cours pendant la première session d’été.
Tout occupé à démêler les feuilles qu’il allait distribuer aux étudiants pendant le cours, il n’entendit pas le petit chuintement qui aurait pu le prévenir que quelque chose d’inhabituel se produisait.
Quand il sentit ses yeux devenir pleins d’eau et le nez lui couler, il se moucha en pensant qu’il avait une crise d’allergie. Puis il réalisa qu’il suait abondamment et qu’il avait vraiment beaucoup de salive dans la bouche. Ça, ce n’était pas une crise d’allergie normale.
Il se leva dans l’intention d’aller aux toilettes. Son idée était de se moucher et de se mettre de l’eau froide sur le visage.
À peine debout, il réalisa qu’il avait la vue brouillée. Probablement à cause des larmes. Sa respiration s’était accélérée. Dans sa poitrine, la pression augmentait. « Une crise cardiaque », songea-t-il. Il se sentait de plus en plus faible. Pour ménager ses forces, il s’assit sur le coin de la table. Sa vue était de plus en plus embrouillée.
Par chance, quelqu’un venait dans sa direction. Un homme, d’après la silhouette floue qu’il apercevait. Il avait dû se rendre compte que quelque chose n’allait pas. Il venait lui porter secours. Toutefois, avant d’arriver à lui, l’individu se mit à vaciller. Puis il s’écroula.
C’est à ce moment-là que Jean-Marc Tardieu comprit que ce n’était décidément pas une crise d’allergie. Que ce n’était pas son corps à lui qui était la cause du problème. Mais il n’eut pas le temps de pousser plus loin sa réflexion : il s’écroula à son tour, toussota à quelques reprises sans vraiment s’en rendre compte et mourut dans les minutes qui suivirent.
Déficience respiratoire, conclurait le médecin légiste lorsqu’il aurait l’occasion de l’examiner.
 
Lévis, 8h32
Dominique continuait de s’interroger sur les raisons qui avaient amené F à lui laisser la responsabilité de choisir le prochain emplacement de l’Institut : autant cela pouvait être considéré comme une marque de confiance, autant cela laissait présager que les choses ne seraient plus comme avant.
Le départ de F avait contribué à renforcer sa perplexité. La préparait-elle à l’idée qu’elle devait maintenant la remplacer de façon définitive ?… Cela aurait expliqué pourquoi, avant de partir, elle lui avait fourni tous les codes permettant d’accéder aux dossiers les plus secrets de l’organisation : agents en dormance, informateurs de premier niveau, informations sur plusieurs membres éminents de la communauté du renseignement, accès à tous les dossiers de la Fondation…
Et si c’était le cas, si son départ était définitif, est-ce que cela avait un rapport avec Fogg ?… Il y avait entre ces deux-là quelque chose qui lui échappait.
Dominique ramena son regard vers l’écran de l’ordinateur. Elle était sur le site Internet de Cyberpresse. La principale nouvelle concernait la salubrité de l’eau.
… À la suite de l’empoisonnement de deux enfants et d’un adulte à Beaulac-Garthby, un groupe de citoyens réclame l’interdiction de la vente de l’eau naturelle non traitée. La ministre s’est dite sensible à leurs préoccupations…
« Curieux », songea Dominique. Au moment où l’eau embouteillée était la cible des terroristes, des manifestants réclamaient qu’on s’occupe en priorité du « problème » de l’eau naturelle. Drame à l’appui… Ça ressemblait aux attaques dans les médias contre les produits bio au moment même où un champignon commençait à ravager le stock de céréales de la planète. S’agissait-il d’une attaque concertée contre tout ce que ne contrôlait pas la grande industrie alimentaire ?
Si c’était le cas, y avait-il un lien avec HomniFood et les manœuvres financières que Poitras avait découvertes ? Se pouvait-il qu’une opération d’ampleur planétaire soit en cours ?… C’était l’hypothèse que Blunt avait soulevée. Mais Dominique demeurait sceptique.
Des magouilles internationales, ce n’était rien de nouveau. Cela allait presque de soi. Mais une coordination mondiale de ces magouilles ? Une concertation planétaire ?… À part les manœuvres du Consortium dans le domaine de la criminalité, les seuls phénomènes du genre suffisamment documentés concernaient les pétrolières et le commerce du diamant. Et encore, la preuve ne satisfaisait pas tout le monde. On était loin des céréales. Même si, avec les producteurs de semences… D’un autre côté, les céréales, c’était aussi l’éthanol, les biocarburants. Ce n’était pas si loin des pétrolières, après tout.
La réflexion de Dominique fut interrompue par un signal d’avertissement en provenance de l’ordinateur. Un appel entrait sur le réseau sécurisé. Le nom de Théberge s’afficha à l’écran.
 
La Première Chaîne, 8h36
… par l’agence de notation Greenspam, qui évalue la compatibilité environnementale des entreprises. La cote AA+ accordée à HomniFood est jusqu’à maintenant la plus haute décernée par l’agence à une entreprise…
 
Brossard, 8h38
— Et vous partez quand ? demanda la voix de Dominique.
— Ce soir.
L’ex-inspecteur-chef Théberge s’efforçait de conserver un ton détaché. Il avait cependant conscience de partir pour un voyage dont il ignorait tout de la durée et de l’issue. La seule chose qu’il savait, c’était qu’il pouvait faire confiance à Gonzague – l’autre Gonzague –, son ami qui avait dirigé les Renseignements généraux et qui travaillait maintenant à la nouvelle Direction centrale du renseignement intérieur. Il lui trouverait un endroit sûr, où son épouse ne serait plus en proie au harcèlement des médias. En fait, il leur avait déjà trouvé un appartement. Et il l’aiderait à poursuivre l’enquête qu’il avait décidé d’entreprendre.
— Si vous avez besoin de quoi que ce soit…
— Je sais. Je te promets de rester en contact.
— Autant que possible, utilise le logiciel de communication de ton ordinateur portable.
— D’accord.
— Je vais t’envoyer un deuxième numéro d’urgence par courriel. Pour me joindre par téléphone. Au cas où tu aurais des problèmes avec ton ordinateur.
— Il est utilisable une seule fois, lui aussi ?
— Oui. Et après l’avoir utilisé…
— Je sais. Je me débarrasse de la carte SIM de mon portable.
 
Lévis, 8h41
Après avoir raccroché, Dominique quitta son bureau et alla se préparer un café à la cuisine. Pas tant parce qu’elle avait envie d’un café que parce qu’elle avait besoin de faire quelque chose. De reprendre contenance.
Avec Théberge, c’était un autre pan de son passé qui s’éloignait d’elle. Comme seuls contacts, il lui restait Bamboo Joe et Blunt. Le premier lui rendait de brèves visites aux moments les plus inattendus et il se contentait de lui répéter qu’elle n’avait plus vraiment besoin de son aide, qu’elle devait apprendre à se faire confiance. Quant à Blunt, il était sur un autre continent et leurs rencontres se limitaient à des échanges de courriels. Au mieux, à des échanges vidéo.
Tout en regardant couler son café, elle songeait à l’époque où elle s’occupait des filles du Palace. Leur présence ne lui avait jamais autant manqué.
 
CNN, 9h01
… une dizaine de victimes, selon la police de Chicago. Le Harper Center, où est située la Graduate School of Business, a été isolé. Des traces de contamination ont été identifiées chez onze des personnes qui ont réussi à sortir de l’édifice. On ignore toujours les motifs des auteurs de l’attentat. Le seul message qu’ils ont laissé est le mot « TABUN » écrit sur le mur d’une des salles de cours. Pour le bénéfice de nos auditeurs, rappelons que le tabun est un gaz inodore, dont l’effet est semblable à celui du…
Montréal, SPVM, 9h03
Crépeau avait récupéré dans son bureau la cafetière espresso et la chaise berçante de Théberge. C’était une façon de rester en contact. Pour l’instant, il était assis derrière son bureau. Il jeta un coup d’œil au journal ouvert devant lui. La page trois de l’HEX-Presse était surmontée d’un titre qui faisait les cinq colonnes.
 
Les émeutes de la faim
 
Ça recommençait. Et cette fois, ce n’était pas seulement dans les pays en développement. La hausse du prix des aliments frappait une grande partie des classes populaires occidentales. En Italie, c’était le prix des pâtes qui suscitait la grogne. En France, celui de la baguette. En Bavière, il y avait eu des manifestations à cause de l’augmentation du prix du houblon.
Crépeau leva les yeux du journal pour regarder Morne. L’homme du PM était assis dans un des deux fauteuils placés devant le bureau. Il attendait patiemment une réponse à la question qu’il avait posée.
— Il ne répond pas au téléphone, dit Crépeau. Et il a déjà vidé son bureau… Je ne vois pas comment on pourrait le retenir.
— Donc, vous ne pouvez rien faire… Et pour les questions qui préoccupent le PM ?
Crépeau jeta un œil distrait sur les sous-titres qui découpaient la page en blocs d’inégales longueurs.
 
Policiers débordés à Londres
Corrida dans les rues de Madrid :
51 manifestants blessés, 2 morts
Naples : après le déluge des déchets, la disette de pâtes
La Maison-Blanche promet de financer les banques alimentaires
 
Il poussa un soupir, fixa Morne pendant quelques secondes en silence et poussa un autre soupir.
— Vous pouvez lui annoncer que nous sommes d’accord avec lui, dit-il : le terrorisme est une vilaine chose. Nous allons nous efforcer de le combattre. Mais il doit comprendre que nous n’avons pas vraiment les moyens de lutter contre ça.
— On ne vous demande pas de nettoyer la planète : seulement la ville.
— Est-ce que ça inclut le terrorisme radiophonique ?
Morne ne put réprimer une moue de contrariété.
— Vous n’allez pas vous y mettre vous aussi !
Crépeau ne répondit pas à la remarque. Il se demanda néanmoins si son attitude n’était pas un effet secondaire du poste qu’il occupait. Tous les directeurs dont il se souvenait avaient manifesté cette forme d’ironie acide, particulièrement lorsqu’ils devaient traiter avec des politiciens.
Il poursuivit sur un ton qu’il s’efforça de rendre le plus neutre possible, presque avenant :
— Je veux seulement relever le fait que le but des terroristes, c’est de terroriser. Si la radio fait leur jeu en montant tous les attentats en épingle, en dénonçant sans arrêt l’impuissance de la police et en incitant les gens à la panique… disons que ça ne facilite pas les choses.
— Sur ce point, je suis d’accord avec vous, concéda Morne. Mais si on fait le moindre geste, les médias vont crier à la censure. Ils vont dire qu’on cherche à cacher des choses, que la situation est probablement encore pire que tout ce qu’ils disent !
— Je voudrais bien mettre plus d’effectifs pour protéger les sièges sociaux des multinationales et les commerces d’alimentation visés par les manifestants… Je voudrais bien. Mais il me faudrait dix fois plus de personnel que ce que j’ai.
— Le premier ministre va annoncer demain la constitution d’une réserve provinciale de céréales pour parer à toute disette : ça devrait faire baisser la pression.
— Il y a aussi les représailles contre les musulmans. Ça s’est un peu calmé, mais si jamais il y avait d’autres incidents…
— Si vous le voulez bien, c’est un pont que nous traverserons quand nous y serons rendus… Pour ce qui est de votre situation personnelle, le PM et le maire vont émettre un communiqué conjoint affirmant que vous avez leur entière confiance. Que toute cette histoire était un malentendu.
Crépeau esquissa un sourire.
— C’est une déclaration qui vaut pour combien de temps ?
— À moins de faire des vagues ou de laisser proliférer les catastrophes, vous n’aurez plus de problèmes.
La conversation fut interrompue par la sonnerie du téléphone portable de Crépeau. Il prit l’appareil à sa ceinture, regarda le numéro sur l’afficheur, répondit, écouta pendant une vingtaine de secondes, murmura un bref « J’arrive », remit l’appareil à sa ceinture et se leva.
— Il faut que j’aille immédiatement aux HEC, dit-il. Il semble qu’il y a eu un nouvel attentat.
— Pas encore un tireur fou ? demanda Morne, atterré.
— Il y en a que vous trouvez équilibrés ? répliqua Crépeau d’une voix calme, comme s’il s’agissait d’une vraie question.
Puis il partit sans attendre la réponse.
 
Longueuil, 9h11
Victor Prose nota l’information qu’il venait de trouver dans le document où il compilait les comportements aberrants de l’espèce humaine.
En un demi-siècle, la production de spermatozoïdes dans l’espèce humaine a diminué en moyenne de 50 %.
Il s’agissait d’un comportement non volontaire et non concerté, mais particulièrement révélateur de l’évolution de l’humanité vers la catastrophe. Il relut ensuite la note qu’il avait prise un peu plus tôt.
 
Le chromosome Y serait en voie de disparition. Il ne contient déjà que 80 gènes contre les 3000 à 4000 du chromosome X. Contrairement au chromosome X, il ne peut pas se réparer par hybridation.
 
Même sans terroristes, l’espèce s’acheminait vers sa disparition. Au mieux, ce serait un processus lent et paisible. Mais inexorable. On finirait par ne plus être capable de se reproduire. À moins qu’on s’en remette complètement à la reproduction artificielle. C’était un thème récurrent dans les romans et les séries télé de science-fiction.
Prose soupira, ferma le site d’informations scientifiques puis le dossier qu’il avait baptisé « La fin du monde achève », manière de signifier que le processus était en cours depuis longtemps, qu’il était peut-être consubstantiel à l’évolution de l’humanité… ou même de l’univers comme tel.
Il était temps de revenir à des préoccupations qui, sans être plus concrètes, étaient plus terre à terre. De la survie de l’humanité, il passa à la sienne.
Il ouvrit la liste des sites d’informations générales qu’il parcourait tous les jours. Le premier était un site de pari en ligne. Il eut la satisfaction de voir que sa cote ne bougeait presque plus : s’il fallait en croire les parieurs, ses chances de survie s’étaient stabilisées à 7 contre 5. Une majorité de parieurs semblait maintenant convaincue qu’il survivrait. Étrangement, malgré ce qu’il pensait de ce genre d’activité, il se sentit réconforté.
Le deuxième site était celui de Canoë. On y annonçait en primeur une nouvelle attaque terroriste. Une fois de plus, Montréal avait été frappé. L’école des HEC.
À mesure qu’il lisait, Victor Prose ressentait un certain soulagement. Pendant quelques jours au moins, la pression se relâcherait. La télé, la radio et les sites Internet n’en auraient que pour les nouveaux attentats terroristes. À leurs yeux, son existence deviendrait marginale.
Ironiquement, le déficit d’attention chronique des médias, qu’il avait souvent critiqué, jouerait en sa faveur.
Puis son esprit revint à la nature de l’attentat. Après une église et un musée, une école. Il y avait là un inventaire systématique. Tous les principaux vecteurs de la culture occidentale étaient visés. Mais les terroristes ne se contentaient pas de suivre un plan : ils voulaient le rendre visible. Pour quelle raison ? Et quelle serait la prochaine cible ? Une bibliothèque ? Une station de télé ?…
Il décida d’appeler Grondin.
 
Montréal, SPVM, 9h15
L’inspecteur Grondin transféra le combiné téléphonique dans sa main droite et il secoua sa main gauche, comme pour la libérer d’une armée de fourmis.
Il résista cependant à la tentation de se gratter : le soulagement momentané de la démangeaison aurait été suivi d’une aggravation. Il ne le savait que trop. La seule solution était de laisser au médicament le temps de produire son effet.
— Donc, dit-il, vous avez une idée de ce qui pourrait être la prochaine cible des terroristes.
— C’est une question de logique, répondit Prose. Ils ont eux-mêmes donné leur programme : après les églises et les musées, les écoles. Ils s’attaquent à toutes les institutions qui véhiculent la culture de l’Occident.
— Et vous en concluez ?
— Je surveillerais la Grande Bibliothèque. Je surveillerais aussi le siège social des principaux médias : Radio-Canada, TVA, HEX-Médias…
— Je vous promets d’en parler au directeur Crépeau aussitôt que je réussis à le voir. Avec ce qui vient de se passer aux HEC…
— Je comprends. Vous venez toujours cet après-midi ?
— À moins qu’il y ait une urgence…
— J’ai pensé à autre chose. Les attentats écoterroristes… Ils s’en sont pris aux céréales, puis à l’eau potable.
— Oui.
— À mon avis, le prochain attentat, ce sera quelque chose dans l’air.
— Je ne vois pas le lien.
— La terre, l’eau, l’air… Ensuite, ce sera probablement le feu. Les quatre éléments.
— Vous pensez que l’attentat avec un gaz mortel pourrait être lié aux écoterroristes ?
— Peut-être.
— Qu’est-ce que vous en déduisez ?
— Ou bien c’est pour mêler les cartes, ou bien…
— Ils travaillent ensemble.
— C’est une hypothèse. Une autre, c’est que ce soit le même groupe.
 
Londres, aéroport de Stansted, 14h22
Hadrian Killmore ne se rappelait pas avoir rencontré Larsen Windfield ailleurs que dans un aéroport. Que leurs rencontres aient lieu au Bahrein, à Londres, à Shanghai ou à New York, elles se déroulaient invariablement dans la salle VIP d’une ligne aérienne. À croire qu’il passait le plus clair de son temps à bord d’un avion !
Windfield posa le verre de pinot grigio sur la petite table à côté de son fauteuil.
— Les préparatifs sont terminés, dit-il. L’opération Simoun sera déclenchée dans…
Il regarda l’heure sur sa montre, y enleva une petite tache sur le boîtier avec son ongle.
— … moins de vingt heures.
Il sortit un stylo de la poche intérieure de son veston et le tendit à Killmore.
— Vous y trouverez les détails de toutes les opérations. Autant celles déjà amorcées que celles à venir.
Killmore prit le stylo. Il inclina légèrement la tête en signe d’assentiment.
— Je ne suis pas inquiet, dit-il en mettant le stylo dans la poche intérieure de son veston. Je suis persuadé que vous serez aussi efficace que vos trois collègues.
Un sourire passa sur le visage de Windfield.
— J’en suis également persuadé. Mon seul souci concerne le timing. J’aurais préféré qu’on laisse davantage le temps à la diversion de produire ses effets. Vingt-quatre heures entre les deux séries d’attentats, c’est court. Les médias n’auront pas eu le temps d’exploiter à fond les événements.
Killmore fixa les yeux gris pâle de Windfield.
— Moi aussi, j’aurais préféré avoir plus de temps, dit-il après un moment. Mais certaines contraintes de calendrier se sont produites.
— Des contraintes qui risquent de mettre mon opération en péril ?
Un sourire rassurant apparut sur le visage de Killmore.
— Pas du tout. Le propre d’un plan bien conçu, c’est d’être flexible. De pouvoir s’ajuster à l’évolution de la situation.
— Tant que vous contrôlez cette évolution…
La phrase avait été prononcée sur un ton qui laissait entendre que c’était l’énoncé d’une certitude, mais Killmore en saisit très bien le sens implicite : Windfield exécuterait fidèlement sa mission tant qu’il estimerait que l’opération était menée de façon professionnelle. Mais si les choses se mettaient à déraper, il s’occuperait d’abord de ses propres intérêts.
La manipulation des quatre cavaliers était une tâche délicate. Il ne pouvait en être autrement. Des personnes ayant l’envergure nécessaire pour réaliser les opérations qui leur étaient confiées ne se recrutaient pas parmi les exécutants dociles et sans ambition personnelle.
 
LCN, 9h26
— Nous rejoignons Marie-Laure Dugré, qui est sur les lieux de la tragédie. Marie-Laure, est-ce que vous m’entendez ?
— Je vous entends, Sophie. Comme vous pouvez le voir, derrière moi, l’édifice des HEC est complètement bouclé.
— Est-ce que vous savez combien il y a eu de victimes ?
— Le nombre avancé par le SPVM est présentement de onze. Mais il y a des sections de l’édifice qui n’ont pas encore été fouillées. Des équipes de sauveteurs sont toujours à l’intérieur.
 
Montréal, 9h48
L’édifice avait été évacué. Théoriquement, il ne restait plus personne. Des sauveteurs recouverts de combinaisons de protection revisitaient chacun des locaux. Au cas…
Pamphyle s’approcha de Crépeau, à la limite du périmètre de sécurité.
— Il y en a combien ?
— Onze. Pour le moment.
— Tu penses qu’ils vont en trouver d’autres ?
— L’effet peut se faire sentir en quelques secondes. Mais ça peut aussi être une question de deux ou trois heures. Ça dépend du produit, de la dose à laquelle ils ont été exposés…
Crépeau regarda Pamphyle d’un air catastrophé.
— Autrement dit…
— Il faut retrouver tous ceux qui étaient dans l’édifice.
Dans les minutes qui avaient suivi la découverte des premiers corps, l’évacuation avait été rapide. Plusieurs des personnes s’étaient dépêchées de quitter les lieux, soit pour retourner chez elles, soit pour se rendre chez des proches. Il fallait maintenant les retrouver et les soumettre à un test de dépistage du gaz neurotoxique tout en prenant un certain nombre de précautions : enlever les vêtements en les découpant plutôt qu’en les passant par-dessus la tête, se laver abondamment, sceller les vêtements enlevés dans des sacs hermétiques pour qu’ils ne puissent pas être des vecteurs de contamination.
— J’ai tout de suite averti Bégin, de la criminelle, reprit Pamphyle. Il s’en occupe.
— Heureusement, personne n’a pris le métro.
— Pas à dire, Gonzague l’a choisie, sa journée, pour partir à la retraite !
Le médecin légiste détourna son regard vers l’édifice comme s’il appréhendait l’arrivée d’autres corps.
— Tu as tout de suite pensé que c’était un gaz neurotoxique ? demanda Crépeau.
— Les larmes, la suée, la salive… comme si l’organisme essayait d’évacuer quelque chose qui l’empoisonne. Puis la nouvelle est arrivée : des attentats similaires en Europe et aux États-Unis. J’ai reçu un appel du bureau : c’est déjà dans les médias.
— Ça veut dire que ça continue, fit Crépeau pour lui-même.
À l’instant où il terminait sa phrase, le car d’information de HEX-TV arrivait en trombe, suivi de celui de RDI.
Pamphyle regarda les deux véhicules se garer près de celui de LCN, puis il revint à Crépeau.
— Ça aussi, ça continue.
Crépeau se contenta de se diriger vers sa propre voiture. Avec un peu de chance, il pourrait battre les journalistes de vitesse et échapper à leurs questions.
Il observa avec plaisir qu’ils convergeaient vers Rondeau. C’était tout le temps dont il avait besoin pour s’éclipser.
 
LCN, 10h04
— Est-ce qu’on en sait maintenant davantage sur la cause de leur mort ?
— L’hypothèse retenue par les policiers serait celle d’un gaz neurotoxique.
— Comme celui qui avait été utilisé dans le métro de Tokyo par la secte Aum ?
— Oui, Sophie. C’est la raison pour laquelle l’édifice a été isolé. Les sauveteurs portent des combinaisons hermétiques.
 
Londres, aéroport de Stansted, 15h09
À la sortie du salon VIP, Killmore et Windfield furent photographiés par Sam. Les deux hommes se séparèrent. Le premier retourna à sa limousine. Le second se dirigea vers le terminal des vols intérieurs.
Obéissant à leur consigne d’identifier toute personne en relation avec Killmore, Moh et Sam se séparèrent. Moh suivit la limousine de Killmore et Sam emboîta le pas à l’autre homme.
Plus tard, assis dans une des salles d’attente de l’aérogare, Sam envoyait un rapport à Dominique. L’homme qu’il avait suivi était monté à bord d’un jet privé qui ne paraissait pas devoir décoller dans l’immédiat. La photo qu’il avait prise de lui en compagnie de Killmore était jointe au rapport, de même que le numéro d’immatriculation de l’avion. L’appareil était enregistré au nom de Larsen Windfield.
 
LCN, 10h23
— … de retour à Marie-Laure Dugré, qui est aux abords de l’édifice des HEC. Dites-moi, Marie-Laure, est-ce qu’il y a danger que le gaz se répande à l’extérieur de l’édifice et qu’il contamine le quartier avoisinant ?
— On m’a assuré que c’était hautement improbable, Sophie. Ce n’est pas comme si c’était du méthane. Mais les édifices les plus près ont quand même été évacués.
— Je vous trouve bien courageuse, Marie-Laure.
— Ceux qui sont vraiment en danger, ce sont les gens qui étaient dans l’édifice et qui ont quitté les lieux sans se soumettre à un processus de décontamination. S’ils nous écoutent, voici un certain nombre de précautions à prendre au plus vite. Des mesures qui pourraient leur sauver la vie, à eux et à leurs proches…
 
Lévis, 10h26
Dès qu’elle avait appris la nouvelle d’un attentat aux États-Unis, puis d’un deuxième en Europe, Dominique était demeurée rivée à toutes les sources d’information à sa disposition. Pour le moment, on en était à huit. Celui de Montréal avait été le septième à apparaître sur la liste.
Partout, les terroristes avaient utilisé un gaz neurotoxique. Du soman à Londres, Genève et Francfort. Du tabun à Chicago et Stanford. Du sarin à Paris et Sydney. Dans chaque pays, la cible était une institution universitaire de premier rang pour ce qui était de la formation en finance… Bien sûr, on ne pouvait pas comparer les HEC à la London School of Economics ou à la Graduate Business School de l’université de Chicago. Mais, à l’échelle du Québec…
Son premier réflexe avait été d’appeler Théberge. Puis elle s’était rappelé qu’il avait quitté le SPVM… Il y avait bien sûr Crépeau. Elle l’avait rencontré à quelques reprises quand elle travaillait au Palace ; il donnait du temps comme membre de l’escouade fantôme qui s’occupait de protéger les filles. Mais elle ne le connaissait pas vraiment.
Dans son bureau, les deux postes de télé étaient ouverts et plusieurs écrans d’ordinateur continuaient d’afficher des sites d’information : Reuters, Google News, le site du New York Times
C’est à dix heures vingt-sept que le message de revendication apparut sur Al-Jazeera.
… Leurs églises répandent une religion de lâches qui tolère tous les vices. Leurs musées glorifient la lubricité et la décadence. Leurs écoles sont des machines de guerre qui infectent les esprits et assassinent l’âme des Croyants. Il faut tuer à la source ces idées perverties.
Nous allons empoisonner les empoisonneurs. Allah lui-même a lancé le djihad en tuant leurs récoltes pour les affamer. En empoisonnant l’eau de leurs villes. Les écoterroristes sont les instruments inconscients du djihad. La victoire finale sur les Croisés sionistes est pour bientôt. Tous les vrais croyants doivent…
La déclaration suggérait que les djihadistes agissaient indépendamment des écoterroristes. Qu’ils entendaient seulement profiter du contexte de crise que ces derniers provoquaient. Mais Dominique en doutait : il y avait trop de coïncidences pour que les deux formes de terrorisme ne soient pas liées d’une façon ou d’une autre.
Elle aurait aimé discuter de la question avec Blunt, mais elle hésitait. Elle n’allait quand même pas se mettre à l’appeler pour lui soumettre la moindre idée qui lui traversait l’esprit…
C’est à ce moment qu’elle reçut la photo que Sam lui avait envoyée, accompagnée d’une demande d’identification. C’était le prétexte parfait. Elle achemina la demande à Blunt et elle en profita pour ajouter un court message où elle lui faisait part de ses réflexions.
 
Paris, 16h45
La réponse de TermiNaTor parvint à Chamane sur son iPhone. Un courriel qui avait l’air d’une annonce de Viagra, avec une image qui illustrait les bienfaits promis.
Chamane ouvrit un logiciel de décodage afin d’extraire le message dissimulé dans la description informatique de l’image. Au bout de quelques secondes, une brève série de signes s’afficha à l’écran.
OK - 17H – 0°0’0"- PGP
En langage clair, TermiNaTor confirmait qu’il serait présent à dix-sept heures, heure de Greenwich. Quant aux lettres PGP, ce n’était pas l’acronyme du logiciel de cryptage Pretty Good Privacy, mais celui d’un des sites de relève des U-Bots, qui avait pour nom Pretty Good Palace.
La confirmation de Road Runner arriva vingt minutes plus tard. Normal : malgré son nom, Road Runner était toujours le plus lent à réagir. Sauf dans sa tête. Il était souvent le plus rapide à résoudre les problèmes.
Chamane vérifia l’heure dans le coin de l’écran. Il restait un peu plus d’une heure. Il aurait pu mettre immédiatement sur le site les documents qu’il voulait leur donner, mais il décida d’attendre dix-huit heures. Il les déposerait juste avant qu’ils les récupèrent et il les enlèverait tout de suite après : ça limiterait les possibilités de piratage.
D’ici là, il avait le temps de faire la tournée des sites d’information pour voir où en étaient les attentats terroristes.
C’est à ce moment qu’arriva un message de Blunt : il avait un nouveau visage à identifier. À croire qu’on le prenait pour une agence de casting.
 
HEX-Radio, 11h05
… Les terroristes frappent encore ! Au cœur de Montréal. Ils tuent des gens pour la seule raison qu’ils ne partagent pas leurs idées ! Même pas leurs idées : leur religion ! C’est la même chose à la grandeur de la planète. De la planète blanche, je veux dire. Parce que toute l’Asie est épargnée. Tous les pays arabes sont épargnés. Même chose pour l’Afrique. Et ils voudraient nous faire croire que c’est pas une question de couleur de peau ?… Va falloir qu’on se réveille ! Va falloir qu’on se décide à regarder le problème en face ! C’est pourtant pas difficile à comprendre ! C’est une guerre de civilisations. Une guerre de races. Ils veulent éliminer les Occidentaux. Ils le disent clairement. Leur cible, c’est les Occidentaux. Les Blancs. Les chrétiens… On attend quoi pour réagir ?…
C’est sûr, les Arabes, faut pas tous les mettre dans le même sac. C’est sûr… Mais jusqu’où on va aller dans la tolérance ? Dans la rectumitude politique ? Dans la kioutitude culturelle ?… Jusqu’à quand on va laisser faire les terroristes parce qu’on ne veut pas déranger les musulmans ?… Les accommodements raisonnables, ils pourraient en faire, eux aussi ! Et là, je parle d’en faire avec nous : pas juste avec leurs terroristes !… S’ils ne sont pas capables de s’en occuper, de leur monde fucké, pourquoi ça serait à nous autres à payer ?…
 
Paris, 18h03
Le PGP était un espace informatique réduit à sa plus simple expression. Aucun décor, aucun personnage, aucune couleur. Simplement un fond noir sur lequel les répliques des U-Bots s’inscrivaient les unes à la suite des autres. Autrement dit : aucune prolifération de code dans lequel pouvaient se dissimuler toutes sortes de logiciels malfaisants.
C’était un lieu approprié pour les réunions d’urgence, quand le besoin de sécurité était le plus élevé. La sécurité des échanges était assurée par PPPGP, une version modifiée du logiciel PGP, dont le sigle se traduisait par Pretty Pretty Pretty Good Privacy. Un système « clé publique, clé privée » faisait en sorte que seuls Chamane et ses deux interlocuteurs pouvaient avoir accès au texte. Si un autre U-Bot allait sur Pretty Good Palace, il ne verrait qu’un fond noir. Et s’il amorçait un échange avec un autre des U-Bots, ni Chamane ni les deux autres ne s’en apercevraient.
Précaution supplémentaire : Chamane s’était bricolé un nouvel ordinateur portable qui servait uniquement à contacter les deux membres des U-Bots. Même si le réseau de relève de l’Institut avait été activé avec succès et qu’il ne semblait pas infecté. Pas question qu’il prenne le risque de leur transmettre cette saloperie.
Sur l’écran, en haut de la fenêtre de dialogue, trois noms étaient affichés : TermiNaTor, Road Runner et Chamane. Des lignes de dialogue apparaissaient sporadiquement dans la fenêtre. Chacune des phrases était précédée des initiales de celui qui écrivait. Comme au bon vieux temps !
Ils discutaient depuis quelques minutes déjà.
» RR : T’as réussi à récupérer quelque chose ?
» CH : J’ai un back-up de vingt-quatre heures avant l’attaque. Sur un site miroir. Un système six-deux-quatre : mise à jour en continu, rotation de sites aux six heures, archivage sur un back-up de deuxième niveau avant de réutiliser un des quatre sites miroirs. J’ai pris le back-up de deuxième niveau.
» RR : Ton client n’avait pas de protection ?
» CH : J’avais installé ce que j’ai de mieux. Le pirate est passé à travers.
» TR : Tu me niaises !
» RR : Il fait ça comment ?
» CH : Probablement le compte-gouttes. Quelques octets à la fois.
» RR : Ça veut dire que ton back-up de deuxième niveau est probablement contaminé.
» CH : Oui, mais pas complètement. Et tant que le dernier octet n’est pas
téléchargé, le logiciel de prise de contrôle est inoffensif.
» RR : Il fait quoi, le programme de piratage ?
» CH : Il prend le contrôle de l’ordinateur et bloque tous les utilisateurs.
» TR : Est-ce qu’il télécharge le site ailleurs ?
» CH : Aucune idée.
» TR : Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ?
» CH : Tester mon explication. Ça veut dire aller sur les sites piégés. Voir
comment le programme d’infiltration travaille.
» TR : Tu sais où ton client a attrapé ça ?
» CH : Un des deux derniers sites qu’il a visités. Des sites d’entreprises.
» RR : Tu veux qu’on se laisse infiltrer ?
» CH : C’est l’idée. Mais en prenant des précautions.
» TR : Mettre un condom sur chaque doigt avant de toucher au clavier ?
Chamane ignora la blague de TermiNaTor et poursuivit.
» CH : Il faut construire une virtual machine crédible. Puis une autre au-dessus. Comme ça, on peut voir ce qui se passe à l’intérieur de la première sans que la deuxième soit contaminée. Ensuite on contacte les sites des deux entreprises à partir de la première VM. Le programme d’infiltration va contre-attaquer. Avec un peu de chance, on va pouvoir trouver comment il fait.
» TR : Pourquoi tu t’en occupes pas toi-même ?
» CH : Pas le temps. J’ai deux-trois urgences.
» RR : Tu veux ça quand ?
» CH : Idéalement, le siècle dernier.
» RR : Ça veut dire un tarif d’urgence.
» CH : Ça veut dire le tarif que tu veux. Le client a les moyens de payer.
En tapant sa réponse, Chamane souriait : les U-Bots ne pouvaient pas avoir d’idée des moyens dont disposait l’Institut.
» RR : Si ça marche, on fait quoi ?
» CH : Rien. Je veux juste trouver où est le serveur.
» RR : Tu as une idée de qui est derrière ça ?
» CH : Non. C’est pour ça que vous êtes les deux seuls au courant.
» CH : Tu penses que ça pourrait être un des
U-Bots ?
» CH : Probablement pas. Mais celui qui a monté ça se qualifierait sans
problème pour en faire partie.
 
Hampstead, 17h24
Fogg écoutait la BBC. Le présentateur résumait les dernières informations sur l’attentat qui avait eu lieu à la London School of Economics.
… Selon le Yard, le gaz utilisé serait du soman, un produit de la même famille que le sarin. Moins volatil que ce dernier, il est cependant très toxique lorsqu’il est absorbé par la peau…
C’est de toute évidence le début d’une nouvelle phase, songea Fogg. Curieusement, les islamistes avaient troqué les bombes et les attentats suicides pour le gaz neurotoxique. Ce n’était certainement pas parce qu’ils étaient à court de bombes ou de martyrs. Qu’est-ce qui justifiait ce changement de mode d’opération ? Était-ce pour brouiller les cartes entre les deux séries d’attentats ?
… et que les gouvernements occidentaux multiplient les appels au calme. La Ligue des pays arabes a annoncé qu’elle allait créer un fonds de trois cents millions de dollars pour venir en aide aux victimes des attentats et à leur famille…
Jusqu’à maintenant, les vagues d’attentats des écoterroristes avaient succédé à celles des islamistes. La régularité de l’alternance n’était pas l’effet du hasard. Ça signifiait probablement que le terrorisme islamiste était utilisé comme diversion. Le contraire n’était guère plausible : « ces messieurs » n’avaient certainement pas décidé de faire de la religion leur fonds de commerce. Mais, même pour une diversion, c’était gros. Il devait y avoir une autre motivation derrière ces attentats.
… En France, le président Sarkozy doit donner une conférence de presse à dix-neuf heures, heure de Paris, pour annoncer les mesures qu’il entend décréter…
Fogg coupa le son de la télé lorsqu’il vit entrer son nouveau secrétaire particulier. Il avait un dossier impeccable et, fait rare, il bénéficiait de l’approbation sans réserve de Skinner.
L’homme au crâne rasé et au collet mao inclina légèrement la tête.
— Votre chambre ? demanda Fogg. Tout est à votre convenance ?
— Tout est parfait. J’ai mis dans la remise le mobilier que je n’utiliserai pas. Je n’ai gardé que l’essentiel : un lit, un tapis de méditation, une petite table pour l’ordinateur.
Et, en plus de s’appeler Monky, il avait le style de vie d’un moine bouddhiste !
— Comme vous le savez, dit Fogg, vous avez la charge d’assurer ma protection.
Puis il ajouta, avec un large sourire :
— Pour le cas improbable où je serais attaqué par autre chose que des virus ou l’usure de la vie.
Un léger sourire, qui semblait la version miroir de celui de Fogg, apparut sur le visage de Monky.
— Votre tâche comporte également un certain nombre de travaux de secrétariat, reprit Fogg. Essentiellement, il s’agit de chercher et de coordonner des informations.
Monky se contenta d’incliner la tête pour confirmer qu’il était déjà au courant de ces tâches.
— Les sujets dont vous avez à vous occuper sont les céréales, l’eau potable, l’énergie…
— Ce dont l’humanité risque de manquer.
— Exactement.
Fogg n’avait pas pu cacher complètement sa surprise.
— Je peux savoir comment vous en êtes arrivé à cette idée ? demanda-t-il.
— Vous semblez être quelqu’un qui va à l’essentiel. Je ne vois pas ce qu’il peut y avoir de plus essentiel, à propos de ces trois éléments, que le fait que l’humanité est en train de jouer sa survie.
— Je suis bien d’accord avec vous, dit Fogg… J’aimerais également que vous fassiez un suivi des récentes vagues d’attentats.
— Islamistes ou écoterroristes ?
— Encore une façon d’aller à l’essentiel ?
— L’essentiel mondain, précisa Monky.
— L’essentiel non mondain, ce serait quoi ?
— S’affranchir des illusions de la maya… Le processus est le même, mais dans un autre domaine. Cesser de se laisser distraire par les détails sans cesser de les voir. Les saisir comme une expression particulière de l’ensemble.
Fogg le regarda un moment en silence.
— De quelle manière conciliez-vous cette approche bouddhiste avec vos fonctions ?
— Les illusions de l’inessentiel grugent énormément de temps et d’énergie. Il faut savoir protéger l’essentiel contre leur envahissement.
— Donc, vous éliminez l’inessentiel.
— On peut le formuler de cette façon. On pourrait également dire que l’inessentiel se met lui-même en position d’être éliminé. Que je ne suis que l’instrument de son karma.
— Tout ça n’est pas un peu violent ? J’aurais imaginé que les bouddhistes…
Une alarme en provenance de l’ordinateur l’interrompit.
— Si vous voulez bien me laisser, dit Fogg. Je vous verrai au dîner. Nous pourrons reprendre cette discussion sur le bouddhisme de combat !
Quand Monky fut sorti, Fogg activa le logiciel de communication vidéo-conférence de son ordinateur. Le visage d’Hessra Pond apparut sur l’écran.
— J’ai un message pour vous de la part de vos commanditaires, dit-elle. Un nouvel intervenant est ajouté à la liste des clients privilégiés de Vacuum. Il s’agit de monsieur Larsen Windfield.
— J’en aviserai monsieur Skinner.
— Bien.
— On m’a dit que vous aviez eu quelques difficultés le long des côtes de Normandie.
— Le terme est excessif. Je parlerais plutôt d’imprévus.
— Un de mes informateurs à la DGSE affirme qu’une base sous-marine secrète aurait été éliminée. J’aurais tendance à dire qu’il s’agit d’un imprévu pour le moins contrariant.
— Rien qui ne soit gérable.
— Vous connaissez l’identité des attaquants ?
— D’anciens amis à vous. Deux membres de l’Institut. Une opératrice connue sous le nom de Kim. Elle est maintenant décédée.
Fogg s’efforça de conserver un ton détaché.
— Et l’autre ?
— Claudia Maher.
— Vous l’avez éliminée, elle aussi ?
— Pas encore.
— Elle en sait probablement beaucoup sur l’Institut. J’imagine que vous n’auriez pas d’objections à ce que je vous l’emprunte pour l’interroger.
— Pour le moment, ce serait assez compliqué. Nous n’en avons pas encore terminé avec elle.
— Vous avez appris des choses intéressantes ?
— L’interrogatoire proprement dit n’a pas commencé. Nous en sommes encore à la phase de mise en condition.
Après avoir fermé le logiciel de vidéo-conférence, Fogg se mit à penser à F. Normalement, elle devait déjà être en Europe. Elle ne tarderait sûrement pas à prendre contact. À moins que ses efforts pour récupérer Claudia l’obligent à modifier ses plans.
Quoi qu’il en soit, il ne pouvait pas se permettre d’attendre. Il y avait tant à faire !… Pour commencer, il fallait qu’il appelle Skinner.
 
Longueuil, 12h38
Victor Prose répondait à une enquête auprès des écrivains. Chaque question était imprimée dans le haut d’une page dont le reste avait été laissé en blanc.
Première question : La vérité est-elle médiatique ?
En guise de réponse, Prose écrivit une série de courtes phrases, s’amusant à pasticher le style des animateurs de radio.
Non. Parce qu’elle n’est pas toujours évidente. Rarement spectaculaire. Rarement simple. Rarement complète et définitive. Qu’elle ne fait pas
nécessairement vendre ou acheter quelque chose.
Il immobilisa ses mains au-dessus du clavier, relut le texte, puis ajouta :
Et qu’elle ne change pas aux cinq minutes. Pire, elle n’est pas démocratique. L’avis de la majorité lui est indifférent. Un exemple ? La question du jour aux infos de HEX-TV. Celle sur laquelle on demandait aux téléspectateurs de se
prononcer : « Quel effet les explosions au pôle Sud vont-elles avoir sur le climat ? »… Ça vaut quoi, une addition d’opinions non informées sur un sujet comme celui-là ?
Prose laissa en blanc le reste de l’espace prévu pour la réponse et releva les yeux vers Grondin, qui sirotait une infusion. Ce dernier interpréta le regard comme une invitation à reprendre la conversation.
— Ce que vous m’avez demandé de transmettre ce matin au directeur Crépeau l’a beaucoup l’impressionné.
— Il a peur de perdre une source d’information ? demanda Prose avec un sourire amusé. C’est pour ça qu’il vous a envoyé plus tôt ? Il veut augmenter ma protection ?
— En fait, il m’a demandé de vous poser une question : comment interprétez-vous ce qui s’est passé aux HEC ? Selon votre théorie, on pourrait croire que ce sont les écoterroristes qui ont répandu quelque chose dans l’air. Croyez-vous vraiment qu’il y a un lien entre les deux groupes terroristes ?
Prose hésita avant de répondre.
— Je me suis posé la question, dit-il. Mais je n’ai pas de réponse.
— Nous non plus.
Grondin avait l’air déprimé.
— Vous n’avez pas l’air dans votre assiette, fit Prose.
— Je pense que c’est le départ de l’inspecteur-chef Théberge… C’est lui qui a accepté qu’on soit transférés à Montréal. C’est lui qui nous a encouragés et qui nous a défendus, au début… Quand je dis « nous », je parle de l’inspecteur Rondeau et de moi. C’est drôle à dire, mais c’est comme si je me sentais… orphelin.
— Vous pouvez quand même continuer de le voir !
— Non. Il n’y a plus aucun moyen de le joindre.
— Plus du tout ?
Prose était étonné.
— Il est en voyage. Personne ne sait où. Sauf Crépeau. Et même lui, je ne suis pas sûr. C’est à cause du harcèlement des médias.
— Je peux comprendre ça.
Prose s’était souvent demandé s’il ne devrait pas partir, lui aussi, pour échapper à ceux qui le harcelaient.
— Sur Internet, mes chances de survie ont remonté à presque soixante-dix pour cent, dit-il.
— C’est bien, approuva Grondin avec un enthousiasme qui surprit Prose.
Il se demandait comment l’humeur du policier pouvait passer sans transition de la neurasthénie à la spontanéité jovialiste d’un G.O. de club Med.
— Au collège, comment est-ce que les étudiants réagissent ? reprit Grondin.
— Pour eux, je suis en train de devenir une sorte de vedette. C’est bête à dire, mais ça simplifie mon travail. L’administration, par contre…
— Ils ont peur que votre présence expose les étudiants au danger ?… Je parle du risque d’attentat contre vous.
— Ce n’est même pas ça. C’est juste que ça devient de plus en plus bureaucratique. Le cégep est en train de devenir un repaire de ti-boss… Une chance que je donne mon dernier cours aujourd’hui. Je vais pouvoir me reposer un peu de tout ça.
— Vous n’enseignez pas tout l’été ?
— L’été, les sessions sont concentrées en trois semaines.
 
Étretat, 19h35
F dînait au restaurant du Dormy House en compagnie de monsieur Claude. Leur table, près de la fenêtre panoramique, leur permettait d’admirer la mer et la plage d’Étretat.
— Nous partirons pendant la nuit, fit monsieur Claude. Ça limitera les risques d’être repérés.
— Ils ont sûrement laissé quelqu’un pour surveiller les lieux.
— C’est probable. C’est pour cette raison que j’ai mis deux agents en surveillance près de la petite maison sur la falaise. Tant qu’ils vont les voir là-bas, ils ne chercheront pas ailleurs.
— Je suis étonnée que la base n’ait pas été piégée.
— Elle l’était. Mais le dispositif était encore en cours d’installation.
Le serveur vint récupérer l’assiette de mise en bouche. De minuscules bouchées d’huîtres de l’île de Ré à la crème aux pommes et au grolleau gris. Monsieur Claude n’en avait pris qu’une seule. F s’était chargée des trois autres.
— Les attentats, vous avez fait le bilan ? demanda-t-elle.
— Il y en aurait eu huit. Toutes des institutions scolaires réputées.
Puis il ajouta avec un sourire :
— Les renseignements que vous m’avez fournis m’ont ouvert des portes que je croyais définitivement closes. Professionnellement, s’entend. On a rétabli mon accès à plusieurs sources d’information extrêmement confidentielles.
— Tant que votre successeur ne se sent pas menacé…
— Aucun danger. Désormais, tout ce que je trouve lui est acheminé personnellement par un canal discret. Ça ne peut que le faire bien paraître. Le vrai danger, pour lui, ce sont les politiques.
Monsieur Claude trempa les lèvres dans un verre de marsannay blanc. Jeta un regard à l’étiquette… Les Vaudenelles. C’était la première fois qu’il y goûtait. Plutôt bon.
— Le gouvernement a annulé toutes les vacances des policiers, reprit-il.
— Ils s’attendent à d’autres attentats ?
— Ils craignent surtout une augmentation des représailles contre les musulmans. Ils en ont déjà plein les bras avec les manifestations contre le prix des aliments et les agressions contre le personnel des agences régionales de l’eau. Sans compter le vandalisme contre les édifices de Veolia et de la Lyonnaise des eaux.
Un long silence suivit. Les deux regardaient la mer.
— J’ai été surpris que vous me contactiez directement, reprit monsieur Claude.
— Les situations exceptionnelles exigent des mesures exceptionnelles.
— De là à venir faire du travail de terrain…
— Pour ce que j’ai à faire, j’ai besoin d’une entière liberté de manœuvre. Avec la charge quotidienne de diriger l’Institut, ça n’aurait pas été possible.
— Encore à la poursuite de votre mystérieux Consortium ?… J’ai toujours entretenu des doutes sur son existence, vous savez. Du moins tel que vous le présentiez. Mais maintenant…
— Le Consortium n’est pas le véritable ennemi.
Monsieur Claude se contenta de la regarder avec un peu plus d’insistance.
— Ceux qui m’intéressent, ce sont ceux qui tirent les ficelles derrière le Consortium.
— Vous n’allez pas me sortir une conspiration à l’intérieur de la conspiration ?… ou derrière la conspiration ?
Manifestement, il était sceptique. Mais il n’arrivait pas à écarter l’idée comme totalement farfelue.
Le serveur apparut avec les entrées. Des Saint-Jacques pour F, un foie gras au torchon pour monsieur Claude.
— Je sais que ça fait théorie du complot, reprit F après qu’ils eurent goûté leurs entrées. Mais il est là, le véritable ennemi. Et, dans cette bataille, le Consortium est notre meilleur allié.
— L’Institut qui joint ses forces à celles du Consortium ! ironisa monsieur Claude.
— Disons que la situation n’est pas aussi claire que vous la présentez… Ni pour le Consortium, ni pour l’Institut.
Ils mangèrent un moment en silence.
— J’ai effectué quelques vérifications au cours de l’après-midi, reprit monsieur Claude. Toujours aucune trace de Claudia… Ils ont eu tout le temps de la faire disparaître. Les frontières étant ce qu’elles sont maintenant, il est très possible qu’elle ne soit plus en France.
— Il y a des guetteurs près de l’ancien bureau permanent de l’Institut. Si Claudia est fidèle à son plan de révélations, c’est la première information importante qu’elle doit leur donner. En suivant ceux qu’ils vont y envoyer, on aura peut-être une piste.
Monsieur Claude digéra l’information et acquiesça par quelques hochements de tête avant de changer de sujet.
— Si on réussit à neutraliser ceux qui tirent les ficelles dans l’ombre, dit-il, on se trouve à faire le jeu du Consortium, non ?
— Il faut parfois choisir le moindre mal.
— Je sens qu’il y a beaucoup de choses que vous ne m’avez pas dites.
— Nous avons toute la soirée.
 
TFI, 20h01
… les écoles occidentales sont des armes de destruction massive. Elles apprennent à nos filles à se comporter en prostituées. Elles apprennent à nos garçons à se vautrer dans la perversion. Dans les pays où elles existent, elles ont détruit la religion. Et maintenant, les Occidentaux veulent les utiliser pour détruire la nôtre…
 
Paris, 20h02
La vidéo envoyée par les Djihadistes du Califat universel jouait depuis deux minutes. Tout le discours était prononcé en français et sous-titré en arabe. Comme si les terroristes avaient eu comme priorité d’être compris par les Français.
L’homme qui parlait était complètement dissimulé par ses vêtements. Son visage était recouvert d’une cagoule et des lunettes fumées lui cachaient les yeux.
… parce que la vérité n’est pas relative. Elle a été révélée. Avec la laïcité, avec le relativisme, les écoles s’attaquent aux racines mêmes de l’identité musulmane. Elles veulent faire croire à nos jeunes qu’il peut y avoir une voie autre que celle enseignée par Allah…
Ulysse Poitras avait cessé de travailler pour écouter le message de revendication des terroristes. Jusque-là, il n’y aurait eu qu’à changer un mot ou deux et le discours aurait pu être tenu par le Vatican ! Mais on n’en était encore qu’aux principes.
… c’est pourquoi il y aura d’autres attaques. Tant que la France ne donnera pas à tous les musulmans la possibilité d’avoir leurs écoles coraniques, tant que les écoles laïques poursuivront leur destruction de l’identité musulmane, tant que ces machines de guerre nous imposeront la propagande des Croisés, le djihad se poursuivra. C’est une lutte juste. C’est une lutte de défense contre la machine de guerre que les Croisés ont lancée contre nos jeunes pour les asservir à leurs valeurs de laïcité, de consommation capitaliste et de destruction des liens familiaux…
À la télé, l’image de la vidéo fut remplacée par celle d’un animateur.
Voilà. C’était un extrait de la vidéo que nous avons reçue il y a environ une heure. Un message similaire a été envoyé aux médias dans chacun des pays touchés par la nouvelle vague d’attentats. L’Élysée a annoncé que le président de la République s’adresserait à la nation pour dévoiler les mesures qu’il entend…
Poitras baissa le volume de la télé et ramena son attention vers les écrans d’ordinateurs où défilaient des informations financières.
Le prix des céréales et du pétrole venait encore de connaître une poussée. C’était automatique. On aurait dit que le marché ne connaissait qu’une seule réponse : chaque annonce d’un regain de tension se traduisait, dans les instants qui suivaient, par une poussée des prix. Il y avait ensuite un repli, mais qui n’effaçait jamais tout à fait la hausse précédente. Chaque nouveau sommet entraînait ainsi, par réaction, la formation d’un plancher plus élevé que le précédent.
Avec l’apparition des émeutes de la faim, quelques années plus tôt, les hommes politiques s’étaient empressés de trouver un bouc émissaire : les méchants spéculateurs. C’étaient eux qui étaient responsables de la hausse des prix.
Mais ils ne disaient pas un mot des pays qui annonçaient une baisse des ensemencements, ni de ceux qui réservaient une partie de plus en plus grande des récoltes à l’alimentation du bétail pour produire des hamburgers, ni de l’augmentation globale des besoins à cause de l’industrialisation des pays émergents, ni de l’exploitation des sols fragiles par des céréales exigeantes qui détruisaient le sol en quelques années à peine… ni du blé qu’on arrachait pour se lancer dans la production jugée plus rentable du maïs destiné à la fabrication de biocarburants… ni des OGM qui ne remplissaient pas leurs promesses, qui contribuaient à la destruction des variétés naturelles de céréales et qui laissaient les paysans ruinés après quelques années seulement d’utilisation…
Et, surtout, personne ne parlait d’HomniFood, dont la valeur du titre ne cessait de monter depuis que les pays du G20 avaient signé le protocole de Milan, qui reconnaissait les entreprises de l’AME comme étant d’intérêt stratégique pour l’humanité.
Au fond, les spéculateurs ne spéculaient que sur l’irresponsabilité collective et sur la volonté de s’illusionner de l’espèce humaine. Ils étaient les lecteurs lucides et cyniques des travers humains et des désastres à venir. S’ils avaient prévu que la situation réelle irait en s’améliorant, ils n’auraient pas acheté autant de céréales sur le marché à terme, à des prix de plus en plus élevés : ils les auraient vendues, à des prix de plus en plus bas. Au fond, ils n’étaient pas la cause du problème : ils en étaient le symptôme le plus caricatural. Comme les charognards qui se nourrissent de ce qui est déjà en train de se décomposer.
Poitras entreprit de répondre à l’un des membres de la Fondation, Genaro Mendoza, qui s’inquiétait de la croissance anormalement élevée de leur fonds. Il se demandait si la Fondation ne s’enrichissait pas sur le dos des affamés de la planète. Si elle ne participait pas à l’aggravation de la famine en investissant dans le marché des contrats à terme sur les denrées.
Il est vrai que ces résultats sont étonnants. Voici quelques remarques rapides.
1. La politique d’investissement socialement responsable a été scrupuleusement respectée.
2. Un rendement annualisé de 167 % sur une période de cinq ans est
effectivement une aberration.
3. Une implication activiste plus directe est incompatible avec la volonté de la Fondation de demeurer anonyme.
4. Le portefeuille est géré pour prémunir les programmes que vous administrez contre les hausses du prix de l’énergie et des aliments : quand les prix
augmentent, votre rendement suit.
Il s’arrêta un moment, puis il ajouta une dernière remarque.
5. Je ne peux pas, à moi seul, enrayer la flambée des prix. Ou bien j’utilise ce que je sais de leur évolution probable et je protège vos activités, ou bien je ne le fais pas et vos programmes vont voir leurs fonds diminuer par rapport à l’augmentation de vos besoins en matière de denrées. Le choix vous appartient.
 
Venise, 20h17
La partie de go se déroulait de façon étrange. Depuis qu’ils avaient abordé le milieu de partie, l’adversaire ne cessait de le surprendre. Ses coups étaient de plus en plus inorthodoxes. Si Blunt n’avait pas déjà joué contre lui, et s’il n’avait pas su à quel point il était un adversaire redoutable, il aurait jugé sa stratégie éminemment douteuse. Le plus frustrant, c’était de ne pas pouvoir découvrir le plan derrière ses coups. De ne pas être capable de saisir ses intentions.
Habituellement, le go lui permettait de couper complètement avec la réalité. De faire une pause qui lui permettait ensuite de regarder plus objectivement la situation. Mais, aujourd’hui, son esprit revenait sans cesse aux problèmes que vivait l’Institut.
Un instant, il avait songé à se rendre en Normandie. Mais F l’en avait dissuadé. Inutile d’exposer plus d’une personne, avait-elle dit en substance. C’était logique… Par contre, sa décision de confier la coordination de l’Institut à Dominique, même de façon temporaire, avait surpris Blunt… C’était clair que F préparait la jeune femme à prendre la relève. Il était entièrement d’accord avec l’idée. Mais pourquoi précipiter les choses ? Surtout au moment où l’Institut était menacé au point de devoir déménager ses quartiers…
F avait invoqué la nécessité d’aller elle-même sur le terrain. Des contacts qu’elle devait faire en personne. Dans ces circonstances, la décision de confier la coordination de l’Institut à Dominique s’imposait. De toute façon, il serait là pour lui venir en aide. Elle s’en tirerait sans problème.
Blunt avait acquiescé. Bien sûr, il l’aiderait. Mais il trouvait quand même étonnante cette décision de F d’aller sur le terrain. Surtout qu’il n’y aurait pas moyen de la joindre autrement qu’en lui laissant des messages dans une boîte de courrier électronique…
Comme souvent, le regard de Blunt glissa vers le Grand Canal. Il était heureux d’être de retour chez lui. L’annonce de la mort de Kim et de la disparition de Claudia l’avait affecté. Mais de se retrouver à Venise, parmi ses choses, lui avait apporté une certaine sérénité. Même s’il était seul et que Kathy était partie pour la semaine à Florence avec ses deux nièces… Décidément, plus il vieillissait, plus il détestait la vie d’hôtel.
Son regard revint au jeu de go, puis se tourna vers la télé, au fond de la pièce. Les informations sur les attentats islamistes passaient en boucle, en alternance avec le compte rendu de représailles contre la population musulmane et les appels au calme des autorités. Si c’était ça, le monde dans lequel Stéphanie et Mélanie allaient vivre…
L’appel de Tate interrompit ses ruminations. Pour une fois, Blunt était presque content de lui parler.
— Quoi de neuf ? demanda-t-il.
— Avec les nouvelles attaques terroristes, Paige et son lobby gagnent de plus en plus de terrain.
 
Reuters, 20h26
Sitôt relâché, le chef du Parti de la Sécurité nationale, Guillaume de Villiers, a proposé de créer un mouvement de défense populaire dont les volontaires assureraient la surveillance des écoles, des églises et des musées. Voici un extrait de la déclaration du flamboyant député à sa sortie de prison :
Notre civilisation est attaquée. Si nous attendons que les politiciens se décident à agir, nous allons être exterminés. Avec leurs atermoiements, ils font le jeu des islamistes radicaux. Ils commettent la même erreur qu’avec Hitler. Ce sont les Arabes qui font des attentats et c’est nous qui sommes arrêtés quand nous manifestons pour protester ! Combien de morts va-t-il falloir ? Combien de nos institutions faudra-t-il laisser démolir ?
En Belgique, le Vlaams Belang s’est dit ouvert à une collaboration avec le Parti de la Sécurité nationale pour créer un réseau paneuropéen de protection civile contre l’islamisation forcée de l’Europe. Le FPÖ autrichien, la formation bulgare Ataka, le Danske Folkparti, l’Union démocratique du centre et l’Alleanza Nazionale ont pour leur part affirmé qu’ils considéraient l’initiative d’un œil favorable…
 
Fort Meade, 14h30
Tate avait besoin de résultats et il en avait besoin rapidement. Paige avait ressorti ouvertement son projet d’intégrer des pans entiers de la NSA. La rumeur voulait que le Président ait de plus en plus de difficulté à résister à la pression. Les républicains n’arrêtaient pas de l’accuser de mollesse et l’ancienne équipe de Bush dénonçait son incompétence sur toutes les tribunes.
— Il va falloir que tu lâches le Consortium et que tu t’intéresses pour de bon aux terroristes, dit Tate.
À l’écran, le visage de Blunt sourit à peine.
— On en est où ? demanda-t-il.
— Huit attentats. Tous à la même heure. Tous avec des gaz neurotoxiques.
— Ils veulent montrer qu’ils peuvent frapper partout en même temps. Où ils veulent. Que rien ne peut les arrêter.
— Sauf en Italie.
— Peut-être qu’ils ont une entente avec la mafia.
— Dans la plupart des pays, la protection a été augmentée autour des endroits où il y a des stocks de gaz neurotoxiques.
— Vous avez un proverbe qui parle de ça. Quelque chose du genre… fermer la porte de l’écurie une fois que le cheval s’est enfui.
— Au moins, ça décourage les copy cat… ou ceux qui voudraient exercer des représailles contre les musulmans.
— Comment ça se passe ?
— Les représailles ? Ça continue. Il y a eu une dizaine d’incidents… Ça va peut-être servir d’exutoire pour faire baisser la pression.
— Ça peut aussi amorcer une réaction en chaîne.
— C’est sûrement ce qu’espèrent les terroristes.
À travers le mur vitré de son bureau, Tate vit un de ses adjoints lui faire signe. Il lui répondit d’un geste de la main pour lui signifier de revenir dans deux minutes.
— Est-ce que les islamistes sont redevenus le prime mover ? demanda Blunt sur un ton légèrement ironique.
— Les émeutes de la faim et le vandalisme contre les épiceries ont disparu des bulletins d’information… Je suppose que ça répond à ta question.
— Et les entreprises couvertes par les compagnies d’assurances qui ont des problèmes ? Avez-vous mis en place une surveillance ?
— Oui. On a eu des résultats la journée même. On a intercepté deux individus qui s’apprêtaient à faire sauter un laboratoire de recherche biomédicale. Ils avaient vingt livres de semtex avec eux.
— Je n’ai rien vu dans les médias.
— Ça ne passera pas dans les médias. Il s’agit de deux ex-marines qui ne sont pas d’accord avec ce qui se passe dans le pays. Ils font partie d’un groupe dont personne n’a jamais entendu parler.
— Un groupe terroriste ?
— Les US-Bashers.
— Leur nom a le mérite d’être clair.
— D’après ce que j’ai compris, ça regroupe des gens qui ont différents griefs contre les États-Unis et qui veulent changer le cours des choses.
— Ça élargit la liste des suspects aux deux tiers de la planète, ironisa Blunt.
— De ta part, je me serais attendu à un pourcentage plus précis.
— Tu continues de creuser sur HomniFood ?
— Poser des questions sur HomniFood ou sur HomniFlow, c’est comme si je voulais lancer une enquête sur le Président. Avec leur statut d’entreprises stratégiques pour l’avenir de l’humanité…
— Essaie de voir ce que tu peux trouver.
— OK. Je vais regarder… De ton côté, tu as utilisé pas mal de temps de recherche dans nos bases de données. Tu as trouvé quelque chose d’intéressant ?
— Qu’un nommé Tate a acheté un paquet d’actions d’HomniFood juste avant que le prix du titre explose.
Tate resta figé un moment. Puis il reprit sur un ton jovial un peu forcé :
— Tu ne vas quand même pas me reprocher d’en avoir profité ! Quand tu m’as parlé de l’entreprise, j’ai trouvé que c’était une bonne occasion de me refaire.
À l’écran, Blunt affichait un air impassible, attendant manifestement qu’il poursuive.
— J’avais perdu pas mal d’argent dans la crise des subprimes
— Ton courtier aussi, je suppose.
— Ça, je ne suis pas au courant.
Sur le visage de Blunt, il n’y avait toujours aucune trace de réaction.
— Essaie quand même de savoir qui est derrière cette compagnie, dit-il.
— D’accord, d’accord… À la condition que tu prennes au sérieux le terrorisme islamiste. Il me faut des résultats d’ici la fin de la semaine.
— Une raison spéciale pour l’échéance ?
— Une rencontre avec le Président. Pour décider si l’écoute satellite passe de la NSA au Department of Homeland Security. Puisque tu considères ce secteur comme ton terrain de jeu personnel, je suppose que tu vas faire un effort.
 
Montréal, 16h42
L’homme était affalé sur la table, la tête appuyée sur son bras gauche replié. À travers la cloison de plastique, on discernait mal ses traits.
— Il n’y a pas de danger ? demanda Crépeau.
— La bonbonne a été neutralisée.
Le chef de l’équipe technique lui montra le petit contenant de métal qu’il avait enfermé dans une boîte transparente.
Crépeau y jeta un nouveau coup d’œil.
— Vous savez ce que c’est ? demanda-t-il.
— Probablement la même chose qu’aux HEC. Du VX.
Voyant le regard interrogateur de Crépeau, il ajouta :
— Un dérivé du sarin. Créé en 1952. C’est dix fois plus concentré.
— On n’arrête pas le progrès.
— La mort est une question de minutes.
— Vous pensez qu’il a fait une erreur de manipulation ?
— Possible. Mais, au premier symptôme, il aurait dû sortir de la pièce… En tout cas, moi, à sa place… sachant ce que c’est…
— Peut-être que ce n’est pas un accident…
— Peut-être. Mais c’est une question qui est en dehors de ma compétence.
Crépeau sortit de l’appartement. Cabana l’attendait.
— La série continue, directeur Crépeau ?
 
HEX-Radio, 18h24
— Ce soir, à Pimp mes News, on reçoit une invitée à qui vous êtes fidèles depuis des années. Je veux parler de Manon. Manon, la people freak !… Comment ça va, Manon ?
— Extra cool.
— Super ! Alors, dis-nous ça : aujourd’hui, qu’est-ce qui est in et qu’est-ce qui est out ?
— Le plus in, c’est le groupe trash-punk-dark-beat Super Fuck-Up. Dans les newsgroups, tout le monde parle de leur nouveau DVD qui sort ce soir à minuit.
— Et le plus out ?
— Théberge ! Le nécrophile est pas seulement out dans les newsgroups, il a l’air d’être out tout court. J’ai appelé chez lui : pas de réponse. Pas de réponse non plus au poste de police… Paraît qu’il est en voyage.
— Sûrement à nos frais… As-tu quelque chose sur celui qui le remplace ?
— Rien de particulier. Le drabe total.
— En tout cas, c’est business as usual. Plus ça change, plus c’est pareil. Le monde continue de se faire descendre comme avant, les cadavres continuent de s’empiler…
— T’exagères ! Ça change quand même un peu : on les tue pas de la même manière.
— Ça… Combien de temps tu penses qu’il va durer ?
— Qui ?
— Crépeau. Le directeur du SPVM.
— Ça dépend des protections qu’il a. Paraît que c’était l’homme de main de Théberge.
— Est-ce qu’il parle aux morts, lui aussi ?
— M’étonnerait. Il a de la misère à parler aux vivants !
— Ça promet !
 
Brossard, 21h09
Skinner était agacé.
— Vous êtes certain ? demanda-t-il.
— Absolument. Il n’était sur aucun vol. Et il n’est inscrit sur aucun départ à partir de Dorval.
— Vous avez vérifié à Mirabel ?
— Rien non plus.
— Si vous voyez son nom, vous m’appelez immédiatement.
Après avoir raccroché, Skinner resta un moment immobile, à observer la résidence de Théberge à travers ses jumelles. Il ne comprenait pas pour quelle raison il semblait n’y avoir aucun signe de vie. Avait-il décidé sur un coup de tête de partir en vacances avec sa femme ?… De la part de quelqu’un d’autre, cela ne l’aurait pas trop surpris : c’était une excellente façon d’échapper à la pression. Mais ce n’était pas la réaction qu’il attendait de Théberge.
Il n’avait pas prévu non plus qu’il démissionnerait. Du moins, pas aussi brusquement. D’un côté, c’était plutôt bon signe : ça voulait dire que la pression commençait à devenir trop forte pour lui. Par contre, comme citoyen privé, il serait plus difficile à attaquer.
Heureusement, il avait ouvert un second front contre son épouse… Bien sûr, la conférence de presse avait mal tourné : les journalistes avaient été mal à l’aise de se trouver dans la position de nuire aux efforts d’un groupe de bénévoles pour sauver des danseuses des griffes des motards criminalisés. Ce n’était pas terrible pour leur image. Mais la poussière retomberait. Dans quelques jours, il y en aurait certainement deux ou trois qui seraient prêts à reprendre l’enquête. Ils trouveraient un nouvel angle d’attaque. Ils recommenceraient à poser des questions embarrassantes. Au besoin, Skinner y ajouterait un incitatif financier.
Il appela Cabana.
— J’écoute ! répondit la voix impatiente du journaliste.
— J’attends la suite de l’enquête sur madame Théberge.
Un bref silence suivit. Puis Cabana reprit d’une voix beaucoup moins assurée.
— Il n’y a pas de suite pour l’instant.
— Pourquoi ?
— Aucun moyen de la joindre. Ni elle ni son mari.
— Pas besoin de les joindre pour enfoncer le clou.
— Il a démissionné.
— Je sais très bien qu’il a démissionné. Mais ce n’est pas une raison pour lui rendre la vie facile et cesser de l’attaquer.
— J’ai téléphoné chez lui, ça ne répond pas. Au SPVM, il a déjà vidé son bureau. Qu’est-ce que tu veux que je dise ?
— Tu as seulement à dire qu’il est en fuite. Exiger son retour pour qu’il réponde publiquement de ses actions comme directeur officieux du SPVM.
— Je peux essayer. Mais ce n’est pas très hot. Au bout de deux jours, l’intérêt va retomber.
— Pas si tu ajoutes quelque chose de nouveau chaque jour.
— Comme quoi ?
— Le réseau Théberge.
 
Québec, aéroport Jean-Lesage, 22h03
Assis au casse-croûte, Gonzague Théberge regardait la télé en prenant un verre de mauvais vin. Son épouse était plongée dans une grille de sudoku. Dans son sac, elle en avait une provision qui lui permettrait de tenir pendant plusieurs mois.
Il la regardait souvent à son insu, avec le même mélange d’admiration et de curiosité qu’au début. Il y avait une partie d’elle qui continuait de lui échapper. Qui demeurait toujours aussi secrète. Quand elle avait été opérée pour un kyste sur un ovaire, au début de l’année, elle avait simplement mentionné en passant que, finalement, ce n’était pas cancéreux. Pas une fois, pendant les mois où elle avait attendu son opération, elle n’avait fait allusion au fait que ça l’inquiétait…
À l’écran, la silhouette de Gizmo Gaïa se détachait sur le haut d’une falaise. Le vent balayait ses vêtements et ses cheveux gris avec la même brutalité que les quelques arbres rabougris qui avaient survécu sur le promontoire. Son visage était recouvert d’un masque de bouddha et donnait l’impression que ses traits pouvaient défier la violence des éléments.
… Je vois s’avancer le troisième cavalier. Un vent de poussière grise obscurcit le ciel derrière lui…
Autour de lui, tous les clients regardaient la télé. Seule madame Théberge continuait, imperturbable, de remplir sa grille de sudoku.
… L’humanité empoisonne l’air qui anime toutes les formes de vie. Elle asphyxie la vie dans l’eau, sur la terre et dans le ciel. Le ciel, l’eau et la terre vont s’unir pour asphyxier l’humanité…
Théberge avait choisi de prendre l’avion à Québec de manière à minimiser les chances d’être reconnu par un journaliste à l’aéroport. Pour éviter d’être suivi, il était sorti du poste de police couché sur le siège arrière de la voiture d’un policier et il avait retrouvé sa femme, avec leurs valises, dans le stationnement d’un Tim Hortons de la Rive-Sud. Ils s’étaient ensuite rendus à l’aéroport de l’Ancienne-Lorette. Quand il en aurait le temps, Crépeau viendrait récupérer la voiture banalisée dans le stationnement de l’aéroport.
… L’air que nous avons empoisonné nous empoisonnera. Un vent fétide va se répandre sur l’humanité. Corrompre le souffle des hommes…
Théberge avait mauvaise conscience de partir de cette façon. Il abandonnait Crépeau juste au moment où un nouvel attentat terroriste frappait Montréal. Mais sa priorité était de mettre son épouse à l’abri. Et puis, à Paris, il n’entendait pas se croiser les bras. Le jour même de son arrivée, il avait un rendez-vous. Les pistes qu’il ne pouvait plus suivre à Montréal, il les reprendrait en Europe.
… Je vois des millions de gens qui étouffent, qui n’arrivent plus à respirer. Je vois leurs poumons se dessécher, leur corps se couvrir de poussière…
En regardant les prophéties de Gizmo Gaïa, Théberge secouait légèrement la tête. Il songeait au dernier attentat des islamistes : un gaz neurotoxique. Depuis quand le guru prédisait-il des choses qui s’étaient déjà passées ?… À moins qu’il annonce tout autre chose. Si c’était le cas, il fallait s’attendre à des événements qui, d’une façon ou d’une autre, provoqueraient des difficultés respiratoires.
Théberge continuait d’être troublé par cette « coïncidence ». Auparavant, il n’y avait pas eu de recoupements entre les attentats des deux groupes terroristes. Avaient-ils décidé d’unir leurs forces ? Est-ce que l’un des deux se servait maintenant de l’autre comme couverture ?… À moins qu’ils aient toujours été les aspects différents d’un même groupe ?…
Théberge sortit son ordinateur portable, activa le logiciel de communication sécurisée et composa le numéro de Crépeau.
 
Montréal, 22h11
Crépeau avait hésité à répondre. Un appel à cette heure-là, ça voulait probablement dire des complications. Puis, quand il avait reconnu la voix de Théberge, il avait senti l’inquiétude l’envahir. Que pouvait-il bien lui être arrivé ?
Il écouta avec un certain soulagement Théberge lui exposer son idée. Même si ça n’inaugurait rien de bien rassurant. Au moins, il ne lui était rien arrivé. Ni à lui ni à son épouse.
— Prose a fait la même remarque, répondit Crépeau quand Théberge eut fini de lui exposer son hypothèse.
— Prose ?
Théberge était médusé.
— Il a appelé au bureau. Il avait une idée intéressante et il voulait que Grondin me la transmette.
— Il a dit que les attentats islamistes et ceux des écolos étaient liés ?
— Oui. Et il a ajouté que les prochaines cibles seraient probablement des bibliothèques ou des sièges sociaux de médias. TVA, Radio-Canada…
— Il a trouvé ça tout seul ?
Au téléphone, la voix de Théberge semblait incrédule.
— Il paraît qu’il a effectué des tas de recherches sur l’eau, les céréales… les gaz à effet de serre… Grondin dit que son bureau ressemble à un centre de documentation.
— Je sais. Je l’ai vu…
— Moi, ce que j’aimerais savoir, c’est pourquoi quelqu’un veut l’éliminer.
— Ou il y a des gens qui l’utilisent pour m’atteindre…
— Ou bien ils pensent que Brigitte Jannequin lui a confié des choses avant de mourir…
— Grondin continue de l’accompagner quand il sort de chez lui ?
— Oui.
— Il faudrait le protéger vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ou mieux encore, le mettre carrément à l’abri.
— J’ai pas le budget pour ça.
— Je pensais à autre chose.
 
Télé-Québec, 22h38
— Marcel Delfouda, le célèbre penseur de la para-culture, vient de publier un livre qui fait des vagues dans le milieu intellectuel hexagonal : Mille platitudes – Une archéologie des marges. Sans entrer dans les détails, on peut dire que votre livre, Marcel Delfouda, dresse un inventaire des mille façons dont la raison occidentale produit un aplatissement de la vie. Pouvez-vous nous en dire plus ?
— L’Occident s’est voulu une incarnation de la raison. Mais c’est une raison qui, par l’étroitesse de sa définition, suscite une attitude à la fois sectaire et prosélyte visant à exclure toute autre forme de raison. Par définition, elle relègue l’essentiel dans les marges.
— D’où la nécessité d’une archéologie ?
— Précisément. Pour l’extraire… Et d’où aussi le comportement forcément impérialiste de l’homme occidental.
— Marcel Delfouda, vous faites des récents épisodes de terrorisme islamiste un moment majeur de l’histoire de cette raison. Pourquoi ?
— Sur le plan de la noosphère…
— La noosphère ?
— C’est l’équivalent de la biosphère, mais sur le plan intellectuel. L’ensemble des idées, des sentiments, des images, des désirs produit par les formes vivantes.
— D’accord.
— Sur le plan de la noosphère donc, ces révoltes sont l’équivalent d’une réaction immunitaire sur le plan géopolitique. Comme lorsqu’un organisme mobilise des lymphocytes tueurs pour éliminer des cellules cancéreuses. La réaction islamiste est sans doute excessive, mais elle est fort compréhensible. C’est une réaction de la noosphère pour lutter contre l’aplatissement occidental et maintenir sa diversité…
 
Xian, 10h51
Hurt prenait un thé au restaurant du Hyatt Regency, un hôtel situé près de la Bell Tower. En attendant Wang Li, il parcourait le China Times. Un article portait sur les explosions dans l’Articque et l’Antarctique : « Snow ball or soap bubble ? »
L’article opposait deux points de vue extrêmes. Selon le premier, ces attentats provoqueraient une cascade d’événements qui s’emballerait de manière imprévisible : le fameux effet papillon. Parmi les conséquences à craindre, l’auteur mentionnait rien de moins que l’arrêt de la circulation du Gulf Stream et l’avènement d’une nouvelle période glaciaire en Europe.
L’autre point de vue affirmait que le principal effet des explosions nucléaires se situait dans les médias et qu’il se dissiperait aussitôt que les médias s’intéresseraient à autre chose. Pour décrire ce comportement des bulles médiatiques, qu’il comparait à des bulles de savon, le journaliste avait inventé l’expression : « effet soufflé », à cause du comportement d’un soufflé, qui se dégonfle à la moindre secousse. Autrement dit, l’inverse du célèbre « effet papillon ».
Hurt releva les yeux au moment où Wang Li arrivait.
— Vous êtes en avance, fit ce dernier. J’espère que ce n’est pas parce que vous avez hâte de quitter notre pays.
— Il y a eu de nouvelles manifestations anti-occidentales à Beijing et Shanghai.
— Ici, vous ne risquez rien. Les autorités ne permettront pas les manifestations.
— Parce qu’elles les avaient autorisées à Beijing et Shanghai ?
— De façon limitée. Pour accommoder les gouvernements occidentaux, qui reprochaient à la Chine de censurer l’opinion publique ! Avouez que c’est ironique !… C’était aussi une sorte de soupape. Le ressentiment est élevé depuis la mauvaise publicité que nous ont faite les Occidentaux lors des Jeux.
Vous pensez que ce que vous avez fait au Tibet n’a pas provoqué de ressentiment ? répliqua Steel.
— Les choses auraient pu se dérouler autrement. La position de l’Occident a fait le jeu des partisans de la ligne dure. Toute concession serait apparue comme une perte de face. Comme une façon de céder au chantage. Les Occidentaux ont permis aux conservateurs de jouer sur les pires aspects du nationalisme chinois.
Ça ne justifie quand même pas la répression sanguinaire qui a eu lieu.
— Vos médias soulignent uniquement les aspects négatifs du gouvernement chinois et ils ne parlent pas de ce qu’il a apporté à la population.
La démolition des monastères, la destruction de la culture tibétaine, la transformation de Lhassa en centre touristique de mauvais goût peuplé de Chinois importés à qui on concède toutes sortes d’avantages pour s’y exiler…
— La fin d’une dictature théocratique, la sortie du Moyen Âge, l’élimination des superstitions… mais je pense que nous n’arriverons pas, pour l’instant, à nous entendre sur cette question.
Un premier pas serait de cesser votre propagande stupide qui présente le dalaï-lama comme un criminel. Vous ne vous rendez pas compte que c’est votre dernier rempart contre la violence des jeunes générations ?
— Beijing ne peut pas tolérer les revendications d’autonomie du Tibet. Ce serait un mauvais message à envoyer aux régions de l’ouest.
Je suppose que ça n’a rien à voir avec le fait que c’est la principale réserve d’eau de l’Asie et que le pays possède les plus grands gisements d’uranium de la planète. Sans parler des autres métaux.
— Ce sont les États-Unis qui ont inventé la notion de défense de leurs intérêts nationaux partout sur la planète. Regardez leur rapport aux monarchies arabes. Leurs interventions en Irak, en Iran… Tout cela pour le pétrole… La Chine se contente de défendre son accès aux ressources qui sont sur son territoire.
Dans ces circonstances, je comprends mal que vous fassiez confiance à l’Institut pour régler votre problème… Pour qui travaillez-vous vraiment ?
— Pour la Chine, bien sûr. Si le travail que nous avons laissé l’Institut effectuer était couronné de succès, c’était tant mieux. Et c’est ce qui s’est produit. Mais si ça ne fonctionnait pas, nous avions d’autres plans.
Comme préparer la guerre avec les États-Unis ?
— La vague actuelle de terrorisme donne des arguments aux faucons dans nos deux pays. Si les États-Unis nous attaquent, nous devons être prêts.
La théorie des jeux, fit la voix plus calme de Steel.
— Hélas, oui… Chacun se rabat sur la solution la moins avantageuse, mais la plus sécuritaire, parce qu’il ne peut pas se permettre de faire confiance à l’autre.
Vous jouez quand même à un drôle de jeu. La persécution du Falon Gong et le génocide culturel au Tibet, ça ressemble beaucoup aux terroristes qui s’en prennent aux églises, aux écoles et aux musées. Si jamais les médias se mettent à faire le rapprochement… Et je ne parle même pas de ce qui se passe au Xinjiang !
— Dans l’histoire de la Chine, plusieurs soulèvements populaires ont commencé par des mouvements religieux vaguement mystiques qui ont ensuite pris un aspect plus social, plus politique. Ça explique la nervosité des autorités en matière de religion.
Hurt regarda sa montre.
Il va falloir mettre un terme à cette fascinante conversation.
— Je sais que ça va vous paraître ironique, mais on m’a prié de vous transmettre les meilleurs vœux de succès pour vos prochaines entreprises.
On ?
— Des gens très haut placés dans le Parti. Ils vous considèrent comme un ami de la Chine.
Parce que j’ai éliminé une demi-douzaine de membres du Parti ? fit la voix ironique de Sharp.
— Parce que vous avez permis de régler un problème sans que personne ne perde la face. Ils vous prient de transmettre leurs remerciements à la directrice de votre organisation. Si jamais vous avez besoin d’une aide discrète…