Une fois la réduction de la population achevée, le troisième cercle aura pour tâche d’aider les survivants à construire un monde plus humain, soucieux d’épanouissement intellectuel et artistique.
Pour toutes ces raisons, le troisième cercle ne sera recruté qu’après l’Exode.
Guru Gizmo Gaïa, L’Humanité émergente, 2- Les Structures de l’Apocalypse.
Jour - 2
Venise, 7h38
Horace Blunt avait installé un deuxième jeu de go devant la fenêtre pour analyser une partie de grand maître. L’autre jeu était réservé à la partie en cours qu’il jouait sur Internet.
Entre deux gorgées de caffe latte, son regard se perdait sur le Grand Canal. Depuis deux jours, l’aqua alta obligeait les Vénitiens à composer avec les trente centimètres d’eau qui recouvraient la place Saint-Marc et les zones inondables de la ville.
D’une année à l’autre, des projets pour contenir les débordements étaient élaborés, parfois réalisés en partie, puis jugés insatisfaisants, réévalués, modifiés. Pendant ce temps, la ville continuait de s’enfoncer. Et l’eau de monter. Comme si la ville représentait la vie, dont les efforts ne parvenaient au mieux qu’à retarder l’enlisement dans la mort. Encore un siècle ou deux de réchauffement climatique, probablement moins, et il ne resterait plus qu’un cimetière d’édifices dont les sommets crèveraient la surface des eaux mortes.
Était-ce là une image de ce qui attendait l’humanité ?
Blunt fut tiré de ses ruminations par la sonnerie étouffée en provenance de son ordinateur portable : les premières notes de Born in the USA. Il songea un instant à ne pas répondre, mais cela ne ferait que retarder l’inévitable : Tate le relancerait tant qu’il ne l’aurait pas joint.
Blunt se rendit dans son bureau et activa le logiciel de communication verbale. L’image du Tasmanian Devil s’anima sur l’écran. Il sourit malgré lui : à chaque inspection de son ordinateur portable, Chamane insistait pour personnaliser les messages d’alerte en fonction des interlocuteurs.
Pour accepter la communication, Blunt n’eut qu’à appuyer sur une touche. Le Tasmanian Devil se réduisit à une minuscule icône qui se mit à tourbillonner à travers l’écran avant de disparaître dans le coin inférieur gauche. Le visage de Tate s’afficha.
— Je te réveille ? demanda Tate.
— Pas de chance, je suis un lève-tôt.
— J’oublie toujours que tu es décalé. Ici, il est presque deux heures du matin.
— Tu as besoin de moi pour t’endormir ?
— Je voulais t’annoncer que tes vacances sont à l’eau.
Blunt jeta un coup d’œil à la fenêtre. Une pluie fine continuait de tomber sur la Cité des Doges.
— Quelles vacances ?
— Il y a eu un attentat à Vegas. Tous les détails sont sur CNN.
Blunt ne jugea pas utile de manifester ses doutes quant au fait que « tous » les détails seraient sur CNN. La collaboration des grands réseaux d’information avec les agences de renseignements américaines était un secret de polichinelle. Surtout quand il s’agissait de menaces terroristes.
— Il a été revendiqué ? demanda Blunt.
De la main gauche, il prit la télécommande et alluma la télé. L’écran au plasma fixé au mur s’illumina.
— Un groupe écologiste, répondit Tate. Les Enfants du Déluge.
Blunt syntonisa CNN.
— Jamais entendu parler, dit-il.
— Il y a quelques semaines, un de leurs groupes a descendu la Seine sur une copie du radeau de la Méduse.
À la télé, la caméra passait en revue les corps qui flottaient dans une piscine ; elle se déplaçait lentement, s’arrêtant ici et là, le temps d’un gros plan, comme pour permettre d’en dresser l’inventaire.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Blunt.
— Ils ont branché une ligne d’électricité de six cents volts sur les trois piscines de l’hôtel, expliqua Tate. Tous ceux qui se baignaient ont été électrocutés.
— Il y a eu un message de revendication ?
— Je te l’envoie.
Une fenêtre s’ouvrit dans le coin supérieur droit de l’écran. Blunt prit le temps de lire le texte qui s’y affichait.
Comment peut-on s’amuser dans l’eau quand plus d’un milliard d’êtres humains ont soif ? quand plus d’un milliard d’êtres humains n’ont pas accès à l’eau potable ? quand des millions d’êtres humains meurent chaque année à cause de l’eau contaminée ?… Ceux qui encouragent le gaspillage de l’eau s’exposent à des représailles. L’eau appartient à l’humanité. Ceux qui
l’accaparent ou la dilapident sont coupables de crime contre l’humanité.
Les Enfants du Déluge
— Vous avez une piste ? demanda Blunt.
— Rien de solide encore. Un agent infiltré dans les freegans affirme avoir déjà rencontré des membres de ce groupe.
— Les freegans, tu dis ?
— Des écolos radicaux qui se nourrissent exclusivement dans les poubelles des épiceries et des restaurants.
— Je pense que j’en ai entendu parler. Ce ne sont pas des groupes qui veulent réduire toutes les formes de consommation ?
Tate ignora la question.
— On a d’abord pensé que la revendication écolo était une couverture. Peut-être qu’un propriétaire d’hôtel avait décidé d’éliminer un concurrent. Peut-être que la mafia exerçait des représailles contre un hôtel qui refusait d’utiliser son agence d’escortes… Mais toutes mes sources disent qu’il n’y a pas de guerre commerciale en cours et que la mafia n’est pas impliquée.
— Est-ce qu’il y a eu d’autres attentats du même type ailleurs ?
— Rien pour l’instant.
— Ceux qui ont descendu la Seine en radeau, on les a retrouvés ?
— Les Français ont récupéré le radeau à l’île Saint-Louis. Les naufragés avaient disparu.
— Difficile de ne pas croire que c’est lié aux Enfants de la Terre brûlée.
— Paige et ses petits copains du Pentagone aimeraient mettre ça sur le dos d’al-Qaida. Ou du nouveau groupe, les Djihadistes… Mais je ne pense pas qu’ils soient impliqués.
— Vous en êtes où avec les Djihadistes ?
— On a confirmé que c’était partout le même pattern d’infiltration : des membres du groupe se sont fait engager par les musées deux ou trois ans à l’avance. Parfois même quatre ans.
— Ça veut dire une planification à long terme.
— Et qu’ils planifient de la même façon partout sur la planète.
C’était l’aspect le plus inquiétant : ça supposait l’intervention d’une organisation puissante, qui avait une envergure planétaire.
— Ils sont toujours le prime mover ? demanda Blunt sur un ton légèrement ironique.
— Pour l’instant. Mais ça pourrait changer. Ça va dépendre de la réaction des hommes d’affaires, des pressions de la mafia sur les hommes politiques… Le tourisme, à Vegas, c’est des milliards…
Tate n’avait pas besoin de lui expliquer pour quelle raison la mafia allait se sentir concernée. Blunt connaissait tout aussi bien que lui l’emprise qu’elle avait sur la ville, particulièrement sur ses activités « licites » : c’était une des pièces majeures de son dispositif de recyclage pour blanchir ses revenus illégaux.
— Il y a eu des réactions officielles ? demanda Blunt.
— Pas encore. Ça va probablement aller à demain. Les politiciens ont le droit de dormir, eux !
Après avoir raccroché, Blunt retourna à son jeu de go. Mais il n’arrivait plus à s’intéresser à la partie. Son regard demeurait fixé sur l’eau du Grand Canal.
À l’inverse de Venise, l’humanité n’aurait probablement pas besoin de l’acharnement tranquille et patient des éléments pour s’enfoncer dans l’oubli. Elle était tout à fait capable d’y parvenir toute seule.
CNN, 4h03
… cette contamination du réseau d’aqueduc aux staphylocoques a frappé deux des quartiers les plus pauvres de Washington. Une manifestation doit avoir lieu demain devant l’hôtel de ville pour réclamer une même qualité de service pour tous les citoyens, quels que soient les quartiers où ils habitent. Une enquête publique sera menée et tous les responsables seront identifiés, a déjà promis le maire Fenty.
À Las Vegas, le nombre des morts atteint maintenant le chiffre de cinquante-quatre. Rappelons que les victimes ont toutes été électrocutées dans les trois piscines de l’hôtel Waterhouse lorsqu’une ligne électrique est accidentellement entrée en contact avec le système de purification d’eau auquel sont reliées les trois piscines. En dépit des rumeurs qui ont commencé à courir sur Internet, la thèse de l’attentat est pour le moment écartée…
Paris, 9h36
Hessra Pond portait un complet marine finement rayé. Sa silhouette n’avait cependant pas besoin de cet expédient destiné à la faire paraître plus mince. Ses yeux, d’un bleu intense, regardaient droit devant elle.
Comme lieu de rendez-vous, elle avait choisi un parc dans Montmartre. Elle était assise sur un banc public depuis un peu plus de quatre minutes lorsque Gustav Sharbeck s’était assis sur le banc adossé au sien. Il ne semblait pas affecté par le décalage horaire. En avion, il dormait toujours bien. Sa recette était simple : première classe et sédatif léger.
— Madame Messenger n’est plus disponible, dit Pond sans se retourner. Désormais, vous m’adresserez vos rapports directement. Vous recevrez sur votre portable les indications qui vous permettront de me joindre.
— Bien, répondit Sharbeck à voix basse, sans presque bouger les lèvres.
Pond s’absorba un instant dans la contemplation de la végétation devant elle.
— Où en êtes-vous dans la consolidation du secteur ? demanda finalement Pond.
— Toutes les équipes sont à pied d’œuvre.
Sharbeck se souvenait du schéma en trois points qu’elle lui avait montré.
Acquisition de cibles stratégiques et du personnel clé
Élimination des principaux compétiteurs
Conquête du marché public à l’aide de PPP
Chacun des points était ensuite subdivisé en des dizaines d’éléments représentant différents moyens d’action.
Après la rencontre, il s’était fait de mémoire une liste des plus marquants, pour le cas où il déciderait de la communiquer à Fogg :
• recrutement musclé de personnel scientifique et sabotage de l’eau potable dans plusieurs pays ;
• articles et reportages révélant des scandales et des données alarmantes sur les pénuries d’eau à venir pour alimenter l’inquiétude de la population ;
• financement de films ayant pour thème l’apocalypse, la fin du monde et les désastres écologiques ;
• engagement d’informaticiens pour pirater des VPN d’entreprises de désalinisation dans le but de mettre la main sur les résultats de leurs recherches, de détruire leurs banques de données ou de fausser leur comptabilité ;
• neutralisation de personnel politique, de fonctionnaires ou d’actionnaires d’entreprises opposés aux projets de développement d’HomniFlow ;
• subventions à la recherche pour des projets démontrant la dégradation générale de la qualité de l’eau et la supériorité de l’entreprise privée sur le secteur public pour assurer l’accès à l’eau et aux services sanitaires ;
• recrutement d’hommes politiques chargés de favoriser le développement de certaines entreprises au détriment d’autres ;
• subventions à des groupes de citoyens ou au personnel politique dont l’action est jugée favorable par HomniFlow.
C’était grâce à cette stratégie, en apparence éclatée mais secrètement centralisée, qu’HomniFlow entendait accaparer le marché mondial de la distribution de l’eau potable et du traitement des eaux usées.
Il n’y avait là rien de bien neuf. La nouveauté résidait dans l’utilisation coordonnée et méthodique des stratégies politiques et financières, dans l’ampleur des moyens mis en œuvre et, surtout, dans l’utilisation efficace de « ressources périphériques » – ce terme désignant tout ce qui se situait en marge de la légalité et qui était sous-traité à Vacuum.
— Et la demande ? fit Pond.
Si la consolidation des entreprises à l’intérieur d’HomniFlow visait à prendre le contrôle de l’offre, la gestion de la rareté avait pour objectif de stimuler la demande. C’était l’aspect du plan qui semblait l’inquiéter le plus. À chaque rencontre, madame Messenger l’avait interrogé à ce sujet.
— Le premier sabotage aura lieu dans deux jours, répondit Sharbeck.
— Le processus de désalinisation ? Où en êtes-vous ?
— Ça, par contre, c’est moins avancé. On contrôle à peine dix pour cent des brevets.
— À long terme, c’est le facteur clé. Celui qui contrôlera le processus contrôlera l’eau potable de la planète.
— Je comprends très bien les enjeux.
Le ton de Sharbeck véhiculait un message plus agressif que sa réponse. Un message du type : « Ne me prenez pas pour un imbécile. »
Pond sourit.
— J’en suis sûre, dit-elle. Ce n’est pas votre compréhension qui m’inquiète. Ce serait plutôt votre efficacité.
— Ce n’est quand même pas ma faute si les écolos ont choisi la mauvaise piscine !
Un peu d’irritation avait percé dans sa voix.
— L’hôtel qui offre un spectacle aquatique leur aurait donné une bien meilleure exposition médiatique, répliqua Pond, ne laissant filtrer qu’une légère réprobation dans sa voix… Imaginez que ce soit une cinquantaine d’artistes qui aient été électrocutés au lieu d’un ramassis de messieurs et de mesdames Tout-le-monde !
— Je repars pour New York demain. Je vais voir sur place comment on peut récupérer ça.
— Espérons que vous aurez un succès plus convaincant.
Sharbeck fut le premier à partir. Hessra Pond s’attarda un long moment sur le banc, en apparence occupée à surveiller les pigeons qui se disputaient quelques restes autour d’une poubelle ; dans les faits, elle jetait de fréquents coups d’œil dans toutes les directions pour voir si elle faisait l’objet d’une surveillance. Depuis qu’elle était sortie de l’hôtel où elle avait passé la nuit, elle avait la désagréable impression d’être suivie.
Quinze minutes plus tard, elle se levait et se dirigeait vers sa voiture. C’était sans doute un excès de nervosité causé par l’ampleur des événements auxquels elle serait bientôt mêlée. Sans doute… Mais ça ne pouvait pas nuire de redoubler de prudence.
LCN, 7h21
… le vice-président de l’UDQ, Christian Cardinal, a de plus demandé le gel de l’immigration pour que l’on cesse de nourrir des bouches étrangères. L’UDQ réclame aussi que la province se coupe du reste du Canada et qu’elle réserve la totalité de sa production alimentaire à ses résidents.
Toujours selon monsieur Cardinal, les régions devraient utiliser l’arme alimentaire pour améliorer leur rapport de force avec Montréal et négocier des relations plus équilibrées, notamment par une augmentation du nombre de leurs députés…
Montréal, café Chez Margot, 7h33
Théberge en était à son deuxième espresso quand son ami Crépeau s’encadra dans la porte du café. Il parcourut la pièce d’un coup d’œil et se dirigea d’un pas tranquille vers la table où était Théberge.
— Ils vont finir par mettre une plaque sur le mur, dit-il en s’assoyant. Comme les cafés à Paris pour identifier la table de Maigret.
Théberge esquissa à peine un sourire.
— Il fallait que je te parle, dit-il.
Juste à son ton, Crépeau comprit que c’était sérieux. Il enleva son manteau et fit un signe à Margot, derrière le comptoir, pour désigner le café de Théberge.
— Hier soir, j’ai reçu la visite de Morne, reprit Théberge. À la maison…
Quand Théberge eut fini de raconter sa discussion avec l’homme du PM, Crépeau se recula sur sa chaise.
— Eh ben…
Margot, qui arrivait, déposa un café devant lui.
— Comme ça, il nous reste deux jours, fit Crépeau.
— J’ai réussi à nous gagner un peu de temps. À la condition qu’il n’y ait pas d’autre attentat.
— Qu’est-ce que tu vas faire ?
— Si c’était seulement de moi, les choses seraient simples. Mais il y a ma femme.
Crépeau se contenta de le regarder avec un peu plus d’insistance, attendant qu’il s’explique.
Théberge lui parla des enveloppes qu’il avait reçues. Des menaces voilées contre son épouse.
— Qu’est-ce qu’elle en dit ? demanda Crépeau.
— Qu’il n’est pas question de se laisser intimider. Et que je serais encore plus insupportable si je ne faisais pas ce que j’aime, ajouta-t-il en esquissant un sourire.
— Elle n’a probablement pas tort.
— Et puis, il y a vous autres. S’ils vous tirent dans les pattes un olibrius patenté pour diriger le service et qu’ils mettent tous ceux qui pourraient protester sur une voie de garage… Tout ça à cause de moi !… Comment tu penses que je vais me sentir ?
— On devrait être assez grands pour s’occuper de ça sans ton aide.
— C’est quand même le service qui va écoper.
Il acheva de vider sa tasse avant d’ajouter :
— Comme si on avait du temps à perdre avec cette bande de fauteuillocrates débiloférents !
— Ça, c’est vraiment pas ta meilleure…
— Tu vois ! Ils réussissent même à avoir un effet néfaste sur mes cellules grises !
Shanghai, 19h41
Quand Paul Hurt franchit la porte du Va Bene, Wang Li l’attendait dans le restaurant depuis près d’une demi-heure.
Le Chinois se leva pour l’accueillir à la table. Ils prirent le temps de commander le repas et d’échanger des propos sur la rapidité avec laquelle la ville se transformait.
— Il ne reste presque plus rien du vieux quartier hollandais, dit Hurt. À la place, il y a… ça !
Il fit un geste qui semblait englober le restaurant et tout le quartier.
Wang Li crut distinguer de la nostalgie dans la voix de son interlocuteur.
— Le gouvernement a de grands projets pour Shanghai, dit-il.
— Je sais. Ils veulent en faire « le » centre financier mondial, répondit Hurt.
Puis ce fut Sharp qui enchaîna :
— Je ne suis pas certain que les milliers de pauvres qu’ils ont évacués de leurs quartiers pour construire les gratte-ciel ont beaucoup apprécié.
— Il ne suffit pas toujours que les intentions soient pures…
— Que les intentions soient pures, répéta ironiquement Sharp.
Wang Li ne connaissait pas Hurt et ne savait rien des multiples personnalités qui l’habitaient. Ces brusques changements de voix et d’attitude le déconcertaient. Peut-être l’avait-il involontairement offensé… Les étrangers n’étaient pas très habiles à suggérer indirectement de telles choses pour que l’interlocuteur puisse réparer sa maladresse sans que personne ne perde la face.
— C’est à cause des nombreux paliers de gouvernement, dit-il à voix plus basse. Les décisions ont été prises par le gouvernement central. Ils ont voté un budget qui incluait des fonds pour reloger correctement les personnes déplacées. Mais les responsables politiques du palier régional ont modifié le projet et utilisé une partie des sommes à leurs propres fins… La même chose s’est produite aux niveaux provincial et municipal. Puis dans les quartiers concernés… À chaque étape, des personnes qui auraient pu retarder le projet, soulever des objections, créer des difficultés, ont dû être persuadées… accommodées…
— Vous voulez dire « achetées » ?
— De l’argent a effectivement changé de main, admit pudiquement Wang Li. Et, à la fin, il n’en restait plus pour relocaliser les personnes déplacées.
— Je pensais que le Parti communiste chinois contrôlait le pays !
— À toutes les étapes, c’étaient des gens du parti ou leurs associés qui étaient impliqués. Une personne qui n’est pas membre du PCC ne pourrait pas faire d’obstruction.
— Et la discipline de parti ?
Hurt avait l’air sincèrement surpris.
— En Chine, nous avons un proverbe…
— J’oubliais que Confucius avait été réhabilité, ironisa Sharp.
Wang Li sourit.
— Je ne sais pas, mais les paysans ont l’habitude de dire : « L’empereur est loin et les montagnes sont hautes »… En fin de compte, ce sont toujours les dirigeants locaux qui ont le dernier mot. À moins que Beijing décide de faire un exemple et envoie l’armée… Dans les faits, le maire de Shanghai a plus de pouvoir que le chef de bien des pays reconnus par les Nations Unies.
Wang Li vit que son argumentation ne semblait pas convaincre son étrange interlocuteur. Il jugea préférable d’orienter la discussion sur un autre sujet.
— Quelles régions de la Chine avez-vous visitées ?
— Place Tienanmen, répondit Sharp, sarcastique.
Wang Li s’efforça de ne pas laisser paraître sa contrariété.
— Un triste épisode, dit-il. Autant de bonnes intentions aussi mal employées…
Hurt le regardait, hésitant sur le sens à donner à cette réponse.
— Un regrettable gaspillage, expliqua Wang Li. Tous ces jeunes gens…
Il prit une gorgée de thé.
— Vous pensez vraiment que c’était un massacre inutile ? demanda Hurt.
— Pas inutile. Les autorités ne pouvaient pas reculer : elles auraient perdu la face. Et l’État ne peut pas perdre la face. Regardez ce qui s’est passé depuis, regardez qui est en train de gagner… Les principales priorités du PCC sont l’environnement, l’accès à l’eau, la réduction des inégalités sociales…
— Mais pas la liberté de parole, l’interrompit Sharp.
— Si vous avez à choisir entre la liberté… soit de dire à quel point vous êtes mal, soit d’être mieux sans pouvoir dire que ça pourrait encore s’améliorer, qu’est-ce que vous choisiriez ?
— C’est une question piège.
— Un piège que nous pose la réalité.
— D’après vous, tout le monde aime le PCC ?
Wang Li sourit. La question était tellement… occidentale. Tellement occidentale cette réaction d’approuver ce qu’on aime et de désapprouver ce qu’on déteste.
— Tout le monde déteste le Parti communiste chinois, dit-il en souriant. Mais tout le monde sait que la situation serait pire sans le Parti communiste chinois. Malgré ses imperfections…
— Ses imperfections… reprit Sharp, sarcastique.
— Le Parti communiste chinois maintient un certain ordre et travaille à l’amélioration de la vie des Chinois. Il y a maintenant plusieurs centaines de millions de mes compatriotes qui ont un niveau de vie presque occidental. Avant, tout le monde, ou presque, souffrait de la faim.
— Et les paysans ? Et tous les travailleurs qui vivent dans des bidonvilles ?
Wang Li sourit de nouveau et ne put s’empêcher de secouer la tête.
— Pardonnez-moi, dit-il, j’oublie toujours à quel point vous, Américains, vivez dans l’urgence. C’est sans doute parce que vous êtes si… jeunes…
Hurt regardait Wang Li avec un mélange d’irritation et de curiosité.
— Vous avez acheté une fausse Rolex ou une Mont Blanc contrefaite aux enfants qui en vendent dans la rue ? demanda Wang Li.
— Oui…
— Comment pensez-vous que ces enfants vous voient ? Comme inférieur ou supérieur à eux ?
— C’est encore une attrape ? demanda Hurt après un moment.
— Ce que je veux vous expliquer, c’est que chaque Chinois est convaincu que la Chine « est » la civilisation. Et souvent, malheureusement, qu’elle « est » l’humanité… Bien sûr, la Chine peut connaître une éclipse de quelques siècles, d’autres puissances peuvent occuper momentanément le devant de la scène… Mais, à la longue, la civilisation finit toujours par prévaloir. C’est la conviction profonde de la plupart des Chinois.
Hurt le regardait avec perplexité.
— La croissance industrielle de la Chine, depuis les réformes de Deng Xiao Ping, n’a fait que conforter cette conviction. Les Chinois sont convaincus que, à terme, les conditions de vie de la plupart des Chinois s’amélioreront.
Hurt recula sur sa chaise.
— Cet exposé sur la Chine est passionnant, dit-il, mais je suppose que nous avons maintenant accordé assez de temps au guanshi pour en venir à l’objet de notre rencontre.
Wang Li sourit sans arrière-pensée. Dans la même phrase, l’Américain lui signifiait qu’il connaissait suffisamment les usages chinois pour accorder du temps à l’établissement de relations avec son interlocuteur avant d’aborder l’objet de leur rencontre et il jouait sur son statut de barbare étranger pour précipiter une discussion directe sur le sujet. Finalement, il connaissait probablement mieux la Chine qu’il ne le laissait voir !
La Première Chaîne, 8h03
… puisqu’il faut vingt-cinq mètres cubes d’eau pour produire le coton d’un seul t-shirt.
Sur la scène nationale, le chef du Bloc québécois s’est indigné à la suite de la déclaration du premier ministre Jack Hammer, qui expliquait l’absence d’attentats dans le ROC (the Rest of Canada) par le caractère culturel, religieux et moral différent de cette partie du pays. Le premier ministre Hammer s’est défendu en disant qu’il avait parlé de différence, et non pas de supériorité, et qu’il n’était pas responsable du fait que son adversaire avait spontanément pensé à la supériorité morale du ROC…
Shanghai, 20h05
— J’ai mis dans une enveloppe l’adresse et le moment de la rencontre ainsi que le nombre de personnes invitées.
— Ce n’est pas dangereux ?
— Moins que de vous l’envoyer par courriel.
Compte tenu de la censure qui prévalait en Chine sur Internet, il avait sûrement raison, songea Hurt.
— Pour quelle raison tiennent-ils la réunion ici ?
— Parce que les cadres du Parti qui ont organisé la réunion aiment mieux venir ici plutôt que d’aller dans un trou perdu d’un ou deux millions d’habitants, répondit Wang Li avec un sourire.
— Si ce sont des cadres du Parti, ça veut dire que le Parti était d’accord avec la mise sur pied du réseau de trafic d’organes…
— Rappelez-vous ce que je vous ai dit sur l’empereur et les montagnes. Le Parti est contre le trafic d’organes parce que ça nuit à son image internationale. Par contre, certains dirigeants régionaux le tolèrent parce que c’est une source intéressante de revenus, soit pour eux, soit pour certains de leurs appuis électoraux… Il y a aussi le guanshi.
Hurt acquiesça d’un signe de tête. Ça, il le comprenait. C’était la clé des relations avec les Chinois. Le guanshi. Les bonnes relations. On faisait des affaires ensemble parce qu’on avait de bonnes relations. On prenait le temps de se rencontrer à plusieurs reprises pour établir de bonnes relations avant de faire des affaires ensemble… Dans une société soumise depuis des millénaires à l’arbitraire d’un pouvoir central autoritaire et à l’éventualité de catastrophes naturelles, les bonnes relations avaient une valeur de survie. La sentence décrétée par une autorité de haute instance pouvait se perdre dans les méandres administratifs avant de pouvoir être appliquée par une autorité inférieure. Elle pouvait aussi être suspendue ou reportée par cette autorité, pour peu que la personne soit en relation de guanshi avec la personne chargée de l’application de la sentence.
C’est ainsi qu’un prêt venu à terme pouvait être consolidé à des conditions avantageuses, ou carrément oublié, parce que vous aviez une relation de guanshi avec le responsable local de la banque… Le guanshi était le lubrifiant qui harmonisait le fonctionnement d’une bureaucratie rigide, omnipotente et par définition sans âme.
— Le Comité central du PCC pourrait agir de façon ouverte pour détruire cette organisation et sanctionner les responsables politiques qui s’y sont compromis, reprit Wang Li. Mais cela l’obligerait à leur faire perdre la face à eux et à tous ceux à qui ils sont liés par des relations de guanshi.
— Donc, ils ont recours à un étranger.
— Tout le monde sauve la face. Même les responsables locaux, qui auraient peut-être préféré se tenir à l’écart de cette entreprise, mais qui y ont été contraints par des relations de guanshi.
— Si je comprends bien, je rends service au PCC en sabotant cette opération et en éliminant au passage quelques-uns de ses membres ! ironisa Sharp.
— Si ce n’était pas le cas, votre séjour en Chine n’aurait pas pu se prolonger plus de quelques heures.
Les traits de Hurt se durcirent.
— Qui sait que je suis ici ? demanda la voix froide de Steel.
— Rassurez-vous, personne d’autre que moi ne connaît votre mission… Mais si on ne m’avait pas accordé les moyens de couvrir vos traces et de faciliter votre travail, vous auriez été repéré… Il a fallu que je fasse jouer beaucoup de guanshi pour que ça ne soulève pas de questions.
— Ça ne fait pas beaucoup de guanshi à mobiliser pour une seule personne ?
— Un mandat spécial du Comité central pour régler le problème du trafic d’organes est un bon dispensateur de guanshi. Le mandat me laisse carte blanche pour les détails. De cette manière, si mes initiatives heurtent des gens, le Comité central pourra expliquer que leur mandataire a pris des moyens peu judicieux, regrettables même, et ils vont pouvoir s’en dissocier. Ceux qu’ils pourraient avoir offensés auront un prétexte pour ne pas leur tenir rigueur du geste. Tout le monde aura sauvé la face.
Hurt rumina la réponse pendant un moment.
— Je suppose que je n’ai pas d’autre choix que de vous faire confiance, dit-il.
— Un dernier détail. Il serait préférable que l’opération soit relativement brève et que vous partiez ensuite sans trop vous attarder. Les gens dont vous allez vous occuper ont des amis qui ont le pouvoir de fermer l’aéroport. Je peux ralentir un peu les choses, mais…
— Le guanshi ?
Wang Li se contenta de sourire et il ajouta :
— … je ne pourrai pas empêcher la fermeture très longtemps.
Drummondville, 8h42
F tournait les pages du dossier de presse que Dominique avait déposé sur son bureau un peu plus tôt. Chaque article était surmonté d’un titre sur le champignon tueur de céréales.
Canadian Made Killer
(Washington Post)
The Killer from the North
(USA Today)
Un tueur venu de l’Ouest
(La Presse)
Incertitude sur l’origine de la contagion
(Le Devoir)
More reasons to break Canada,
separatist leader says
(The Gazette)
Aux États-Unis, l’hystérie de la croisade anti-canadienne dépassait maintenant les tribunes téléphoniques des preachers ultra-libéraux et les sites Internet des groupes d’illuminés. Elle contaminait même les journaux les plus sérieux.
F leva les yeux vers Dominique qui entrait.
— Ils voudraient préparer une opération au Canada qu’ils ne s’y prendraient pas autrement, fit F.
Dominique jeta un œil à la revue de presse, le temps de voir de quoi F parlait.
— Hier, dit-elle, un animateur de radio a proposé sérieusement de raser les plaines de l’Ouest par mesure préventive.
— Ce n’est peut-être pas une mauvaise idée.
Bouche bée, Dominique regarda F. Après quelques secondes, cette dernière esquissa un sourire.
— Je plaisante, reprit F. Mais à peine. Le temps que les politiciens aient fini de peser le pour et le contre, la contamination se sera probablement propagée au reste de la planète. Dans ces conditions, raser les plaines pourrait être un moindre mal… si ça empêchait la catastrophe finale.
— En tout cas, d’ici la catastrophe finale, je peux vous dire que les pays vont avoir d’autres problèmes.
Dominique déposa un dossier sur le bureau.
— Blunt m’a envoyé ça, dit-elle. Ça vient de Tate.
Après l’avoir parcouru, F le rangea sur le coin de son bureau.
— Les Enfants du Déluge, dit-elle.
— Vous pensez que ça va devenir leur priorité ?
— Si les médias délaissent le « champignon tueur canadien » pour les piscines de Las Vegas, l’hystérie va peut-être diminuer un peu.
— Combattre une hystérie par une autre ? fit Dominique, sceptique.
— Tu as raison, il y a toujours le risque que ça s’additionne.
Montréal, 9h14
L’inspecteur-chef Théberge s’efforçait de demeurer calme, ce qui relevait de l’exploit. À la radio, l’animateur de HEX-Radio enfonçait le clou.
… Vous en pensez quoi, vous autres, du nécrophile ? Trouvez-vous ça normal qu’il ait des privilèges ? qu’on paie pour qu’il puisse fumer dans son bureau ?… Et ça, c’est seulement ce qu’on connaît ! Peut-être qu’il a droit à une toilette avec siège chauffant… à un service de massage… Là, je parle seulement de massages ordinaires. Je ne veux rien insinuer d’autre… Ou peut-être qu’il se fait livrer des repas par les grands restaurants… Remarquez, je n’ai pas de preuves. Mais comme il est supposé être gastronome… Ça coûte cher, la gastronomie. On peut-tu se payer ça avec un salaire de mange-beignes, la gastronomie ?… Là, je veux surtout pas insinuer qu’il pourrait recevoir de l’argent illégal ; je pose une question : la gastronomie et les vins à cent cinquante la bouteille, on peut-tu se payer ça avec un salaire de mange-beignes ?… Et si c’est pas lui qui paie tout ça, et si c’est pas le SPVM, c’est qui ?
Théberge ne put qu’admirer le « tout ça », qui ramassait dans un apparent constat ce qui n’était qu’une accumulation de suppositions et de questions. Bastard Bob était une ordure, mais une ordure intelligente. Il maîtrisait admirablement la manipulation et le sophisme.
Toutefois, il aurait fait un piètre stratège. Car la sienne, sa stratégie, était évidente. Trop évidente. Elle ne pouvait pas venir de lui… De qui était-il le haut-parleur ? Qui pouvait bien avoir intérêt à l’attaquer de cette façon par l’intermédiaire des médias ? Était-ce la même personne qui lui envoyait les enveloppes jaunes ? Était-ce là l’amorce du déluge médiatique qu’on lui avait annoncé ?
De toute évidence, quelqu’un était au fait des arrangements particuliers qu’il avait négociés avec le SPVM. Ce qui ouvrait deux pistes : ou bien quelqu’un de l’intérieur du service entendait régler des comptes, ou bien quelqu’un de l’extérieur avait une source à l’intérieur. Des deux hypothèses, Théberge ne savait pas laquelle l’inquiétait le plus.
Dominique l’avait averti d’être prudent, que le Consortium pouvait le provoquer pour l’amener à prendre contact avec l’Institut. Était-ce de cela qu’il s’agissait ?
Il fut tiré de sa réflexion en prenant subitement conscience que Jones 23 se tenait debout devant son bureau.
L’homme était son seul lien non électronique avec l’Institut. Un habit marine finement rayé ton sur ton, une petite mallette de cuir assortie d’un monogramme discret, des souliers parfaitement cirés et une barbe rasée de si près qu’on aurait pu le croire imberbe, il incarnait une sorte d’image idéale de l’homme d’affaires telle qu’on la trouve dans les revues de mode. Un homme d’affaires que le vent ne décoiffe jamais, qui n’a jamais transpiré de sa vie, même pendant la canicule, qui n’a jamais taché sa cravate à l’occasion d’un déjeuner d’affaires, dont les lunettes sont toujours exemptes du moindre grain de poussière, dont les mains sont impeccablement manucurées et qui ne tombe jamais la veste… sauf à la demande d’un photographe pour faire une photo plus « naturelle ».
Jones 23 attendait patiemment que Théberge ait fini de l’examiner sans que son sourire se modifie d’un millimètre.
— Comment êtes-vous entré ? finit par demander Théberge.
— Personne ne m’a demandé d’arrêter.
Théberge le regarda un instant sans répondre. Jones 23 lui avait déjà confié qu’une de ses tâches quotidiennes était de s’exercer à passer inaperçu. Il appelait ça « la présence non obstrusive ».
— Vous désirez ou vous m’apportez quelque chose ?
— Je ne désire rien. Ou, du moins, je m’y efforce. Par contre, on m’a demandé de vous transmettre certaines informations.
Il tira une chemise cartonnée de son attaché-case.
— À l’intérieur, il y a un DVD. Vous y trouverez une synthèse de ce que vos amis ont réuni sur les Djihadistes du Califat universel, sur les Enfants de la Terre brûlée et sur les Enfants du Déluge.
Il déposa la chemise sur le bureau de Théberge.
— On m’a prié de vous en prévenir, reprit-il. Vous n’y trouverez peut-être pas beaucoup de matériel susceptible de faire avancer vos différentes enquêtes… Mais on ne sait jamais. La connaissance jaillit souvent des endroits les plus inattendus.
Normandie, 15h26
Claudia et Kim roulaient dans la campagne française. Elles avaient quitté Paris depuis plus de trois heures. Sur la carte qu’affichait le iPhone de Kim, un point blanc progressait lentement. C’était leur véhicule.
Juste en avant du point blanc, à environ un demi-kilomètre de distance réelle, un point rouge se déplaçait à la même vitesse : c’était le véhicule de la femme qu’elles avaient commencé à suivre après avoir perdu la trace de Gravah.
Une photo de l’homme qu’elle avait rencontré dans le petit parc de Montmartre avait déjà été acheminée à l’Institut.
>>> On dirait qu’elle se prépare à prendre la direction de la côte <<<, fit la voix qui sortait de l’ordinateur de Kim.
— Un endroit au bord de la mer, répondit Claudia. C’est commode.
Elle ouvrit la radio et syntonisa France Info.
… la relance du projet de privatisation des sources d’eau minéralisée de Sao Lourenço. La nouvelle semble avoir mobilisé l’ensemble de la population brésilienne, qui y voit le symbole du pillage des richesses du pays au profit des multinationales.
En Europe, c’est la disparition des abeilles qui retient de plus en plus l’attention non seulement des écologistes et de l’industrie agricole, mais aussi du ministre de la Sécurité intérieure. L’impact appréhendé de cette disparition sur la culture des plantes à fleurs, conjugué à celui du champignon tueur de céréales, commence en effet à susciter des réactions de panique dans la population.
— Si ça continue, on va se retrouver comme dans les pays en développement, fit Claudia.
Kim acquiesça d’un léger mouvement de la tête.
Le Parlement a renforcé hier les sanctions contre les contrevenants surpris à effectuer des razzias dans les commerces d’alimentation au détail et chez les producteurs alimentaires. Le Parti socialiste, qui a soutenu l’initiative, s’est toutefois prononcé contre le blocage total de l’immigration annoncé par le premier ministre. Ce dernier a par ailleurs promis d’augmenter les effectifs policiers chargés du rapatriement des immigrants illégaux, de plus en plus attirés par la perspective d’échapper aux famines qui menacent leur pays…
Une dizaine de minutes plus tard, les deux jeunes femmes arrivaient en vue d’une petite maison bleue, sur le chemin qui bordait la falaise. Malgré le point sur l’écran, il n’y avait aucune trace de la voiture.
— Probablement le garage, fit Claudia en désignant d’un mouvement de la main une construction rustique à la gauche de la maison.
Un agrandissement de l’échelle de la carte révéla qu’elle avait raison : le point clignotait maintenant au centre du bâtiment secondaire.
Elles passèrent devant la résidence et continuèrent jusqu’à une chapelle, un peu plus haut. Les deux femmes y laissèrent leur véhicule dans le stationnement et redescendirent à pied vers la maison bleue.
Washington, 10h31
Tate avait suggéré que Snow et Paige assistent à la rencontre. Puis, après avoir hésité, il avait ajouté le nom de Bartuzzi à la liste. La CIA avait beau être la risée des services de renseignements et être paralysée par de multiples guerres internes qui n’avaient d’internes que le nom, elle demeurait quand même la plus importante agence de renseignements de la planète. À vingt pour cent de son efficacité, elle était encore, et de loin, une des plus efficaces. De toute façon, il valait mieux avoir plusieurs alliés pour contrer Paige.
Le Président regardait Tate avec un air légèrement amusé ; il se demandait sans doute pour quelle raison l’autre avait sollicité cette réunion à cinq.
— Alors, expliquez-moi le problème, attaqua d’emblée le Président. Il n’y a aucun moyen d’enrayer le champignon canadien ? Les terroristes islamistes demandent la fermeture de tous les musées du pays ? Vous avez découvert que des Chinois sont derrière l’attentat à Vegas ?
Tate décida d’y aller sans ménagement.
— Au moment où on se parle, il y a un sous-marin sous les glaces de l’Arctique. À son bord, il y a plusieurs charges nucléaires des centaines de fois supérieures à ce que nous avons largué sur Hiroshima. Un autre sous-marin, équipé de charges similaires, croise près des côtes de l’Antarctique ouest.
— Leurs charges peuvent nous atteindre ? demanda nerveusement le Président.
— Aucun danger. Si c’était le cas, la situation serait probablement moins grave.
Les trois autres responsables d’agences regardèrent Tate comme s’il avait perdu la tête.
— Dans l’Antarctique, les charges doivent exploser à des endroits qui ont été minutieusement choisis, poursuivit Tate. Leur effet probable sera de disloquer une partie de la banquise et de provoquer un écoulement des glaciers. Ce sont des milliers de kilomètres cubes de glace qui risquent d’être précipités dans la mer. Les charges du sous-marin dans l’Arctique, elles, devraient accélérer la fonte et l’émiettement de la banquise.
Le Président fut le premier à réagir.
— Vous tenez ça d’où ?
— Les responsables de ce « bricolage » nous ont aimablement avertis par courriel pendant la nuit. Ils ont poussé l’amabilité jusqu’à préciser les longitudes et latitudes où nos systèmes de surveillance peuvent observer les deux sous-marins.
— Totalement ridicule, fit Paige.
— Vous savez ce qu’ils veulent ? demanda le Président.
— Rien, répondit Tate. C’est une simple mise en garde contre notre habitude de gaspiller l’eau. Les explosions, qu’ils annoncent pour dans trois jours, sont censées être des avertissements… Le seul point positif, c’est qu’ils n’ont pas encore contacté les médias.
— Ça veut dire qu’il y a peut-être moyen de négocier, fit Bartuzzi.
— Vous avez repéré les deux sous-marins ? demanda le Président.
— On suit leurs déplacements en direct. Celui de l’Antarctique est à nous. Celui de l’Arctique aux Russes.
— Qu’est-ce que vous attendez pour les rayer de la carte ? s’écria Paige.
— Pour ça, il faudrait d’abord déployer des sous-marins d’attaque dans la région ou lancer des missiles à tête nucléaire. Mais le vrai problème, même en oubliant qu’un des deux sous-marins est russe, ce n’est pas de les faire sauter : c’est de les empêcher de sauter.
Pendant quelques secondes, la physionomie de Paige afficha un vide complet. Comme si toutes les expressions à sa disposition s’étaient subitement évanouies.
Puis il marmonna :
— Bien sûr.
— Moi, ce que j’aimerais savoir, dit le Président sur un ton glacial, c’est comment ils ont pu mettre la main sur un de nos sous-marins.
— J’ai contacté l’amiral Crowley pour lui poser la question. Je n’ai toujours pas eu de réponse.
— Crowley perdrait un de ses navires dans son bain, répliqua Paige, trop heureux de dénigrer le responsable de la marine au Joint Chiefs of Staff.
C’était Crowley qui avait mené la résistance contre la mise en tutelle des renseignements militaires par le DHS.
— Vous avez fait évacuer les pôles ? demanda le Président.
— Nos équipes scientifiques ont été prévenues. Il reste à aviser les autres pays. Il serait préférable que vous les contactiez au plus haut niveau. En commençant par la Russie. On pense qu’ils ne sont pas encore au courant.
— D’accord.
Tate tendit une feuille au Président, que celui-ci parcourut rapidement.
Snow profita du trou dans la conversation pour intervenir.
— S’ils ont formulé des demandes, dit-il, on peut essayer de négocier…
— Ils n’ont formulé aucune demande, répondit Tate. Seulement un avertissement : si on ne cesse pas de gaspiller l’eau, d’autres catastrophes suivront.
— Ça ne tient pas debout, fit Bartuzzi.
— Vous les avez identifiés ? demanda Snow.
— Ce sont les mêmes qui sont responsables de l’attentat à Vegas : les Enfants du Déluge. Leur première manifestation a eu lieu à Paris. Ils ont descendu la Seine sur une réplique du radeau de la Méduse.
Paige regarda Tate, l’air de ne rien comprendre.
— C’est une peinture, expliqua le Président. Ça représente des naufragés qui dérivent, entassés sur un radeau. Ils sont mal en point, trop nombreux, leurs vêtements sont en lambeaux et on devine que les survivants sont sur le point de manger les morts.
— Il y en a une reproduction dans le dictionnaire, ajouta Bartuzzi, pince-sans-rire.
Paige ignora la remarque.
— Pourquoi est-ce que des gens feraient ça ? demanda-t-il.
— On ne choisit pas toujours sa façon de faire naufrage, ne put s’empêcher de répliquer Tate.
— Je parlais de recréer le radeau et de descendre la Seine, précisa Paige.
— C’est symbolique. À leurs yeux, j’imagine, c’est une image de ce qui attend l’humanité. Ils prédisent un nouveau déluge à la suite de la fonte des glaces des deux pôles.
— Ah !… Ce sont des écologistes !
Paige avait totalement repris contenance. L’information entrait maintenant dans un cadre qu’il comprenait. Encore ces foutus écolos !… Snow et Tate échangèrent un regard.
— Pas des écologistes, rectifia Snow. Des écoterroristes.
— Terroristes… écologistes… écoterroristes… On n’est pas ici pour jouer sur les mots ! Qu’est-ce que vous proposez ?
C’était la question qu’attendait Tate.
— Comme c’est une menace terroriste contre la sécurité des États-Unis, dit-il en s’adressant à Paige, je pense qu’il faudrait vous confier le dossier. Bien sûr, nos trois agences vont vous apporter tout le soutien qu’elles peuvent. Mais, du point de vue de la juridiction, ça relève du DHS.
C’était l’instant où se jouait l’enjeu de la réunion. Tate attendait avec inquiétude la réponse du Président tout en espérant qu’il comprendrait sa stratégie. Ce dernier le regardait d’ailleurs avec un drôle d’air, comme s’il n’était pas sûr de ce qu’il avait entendu.
— Très bonne idée, fit le Président après y avoir réfléchi un moment.
Il ajouta en regardant Paige :
— Ça relève clairement de votre juridiction.
Puis il revint à Tate.
— C’est très loyal de votre part de respecter de la sorte la juridiction des différentes agences. C’est le genre d’attitude que j’attends de mes collaborateurs.
Son regard disait aussi qu’il était heureux de pouvoir se décharger de cette responsabilité sur Paige, qui alimentait en sous-main la critique républicaine à l’encontre du prétendu laxisme du Président dans sa lutte contre le terrorisme.
Ce serait lui, désormais, qui aurait la gestion de la crise entre les mains. Si l’opération échouait, ce serait de sa faute.
Tate jeta un regard à Snow et à Bartuzzi, qui avaient tous les deux de la difficulté à ne pas paraître trop rayonnants : eux aussi, ils avaient compris les implications de ce qui venait de se passer.
RDI, 11h03
… regroupement pour la protection de l’eau a tenu une manifestation hier soir devant les bureaux du premier ministre, Jean-Yves Mouton, afin de protester contre la licence d’exportation que le gouvernement prévoit accorder à la multinationale Hydropur Research. Selon le porte-parole du groupe de manifestants, Jean Boissoneau, cette marchandisation de l’eau est contraire aux intérêts collectifs des Québécois. Seule sa nationalisation permettrait…
Montréal, 11h49
En arrivant à la résidence de Terrebonne, Théberge fut accueilli par les micros de Cabana et de News Pimp.
— Combien de morts, cette fois-ci, inspecteur ? demanda Cabana. Est-ce qu’il y a seulement les deux Arabes ?
— Pas de commentaires.
Ce fut au tour de News Pimp de le relancer.
— Sur l’affaire des champignons toxiques, il y a des progrès ?
— Ça relève de la GRC. C’est à eux qu’il faut poser la question.
Théberge poursuivit son chemin sans s’occuper des questions que continuaient de lui poser les journalistes.
— C’est vrai que l’avant-dernier de ceux qui restaient est mort ce matin ?
— Les deux Arabes, est-ce qu’ils ont été tués en représailles aux incendies des galeries d’art ?
— Allez-vous mettre des mesures en place pour protéger la communauté arabe ?
En apercevant la scène du crime, Théberge fut assailli par un sentiment de déjà-vu. Même le plus banal des crimes avait un aspect morne et répétitif : l’odeur du sang et de la mort, le malaise devant un corps outrageusement présent mais qui n’était plus à proprement parler quelqu’un, la gêne quand il fallait le manipuler… Mais là, le meurtrier s’était surpassé : les deux hommes avaient été abattus en position de prière, chacun de deux balles dans la nuque. La mise en scène était identique à celle de l’exécution des auteurs de l’attentat contre l’Oratoire.
Grâce à Dominique, Théberge savait qu’il en était ainsi à la grandeur de la planète. Le but était évident : signer les attentats. Pour qu’il soit clair que le groupe avait une dimension planétaire.
De façon prévisible, les policiers trouvèrent dans la résidence les preuves que les deux hommes exécutés étaient responsables du vandalisme au musée et de l’incendie des galeries d’art. Ils affirmaient vouloir s’attaquer à la profanation de l’image humaine que les Croisés occidentaux répandaient dans les pays musulmans.
« Case closed », comme on disait dans les séries de télé américaines. Sauf que ça ressemblait davantage à une piste qui s’interrompait qu’à une conclusion de l’affaire.
Ce serait quoi, la prochaine cible ? se demanda Théberge. Après les églises et les musées, les cinémas ? les hôpitaux ?… Est-ce que ce n’était pas ce que HEX-Radio avait annoncé ?… Un des journalistes était probablement branché sur les terroristes. Mais lequel ?
Puis Théberge songea aux conséquences dans la population. Dans les jours à venir, les représailles contre les musulmans seraient de plus en plus difficiles à contrôler.
Après avoir pris congé des deux policiers en uniforme qui demeureraient sur place, Théberge se dirigea vers la sortie.
À l’extérieur, deux autres journalistes s’étaient joints à Cabana et à News Pimp pour l’attendre. Ils formaient une espèce de haie en demi-cercle pour l’empêcher de passer. Ça lui rappela sa jeunesse, quand il jouait au football et qu’il devait traverser la ligne ennemie.
— C’est quoi ? Une réunion syndicale des nécrophages ?
— Faut vous habituer, répondit Cabana. Maintenant que vous êtes une vedette…
Théberge fit un effort pour se contrôler. Un sourire se fraya même un chemin jusqu’à ses lèvres. Autant ne pas leur donner de matière à alimenter la cabale dont il était l’objet.
— D’accord, d’accord… Je veux bien répondre à deux ou trois questions. Qui pose la première ?
Un des deux nouveaux arrivés saisit sa chance.
— Pierre-Yves Gautrin-Deslauriers, de Radio-Canada. Pouvez-vous confirmer que les deux victimes sont les responsables du saccage du musée et que ce sont des musulmans ?
— Des indices le laissent croire. Mais je ne veux pas me substituer aux tribunaux.
News Pimp s’empressa de poser la deuxième question.
— Avec tous les morts qu’il y a eus à Montréal au cours des derniers mois, avez-vous encore le temps de parler à tout le monde ?
Théberge le regarda un moment en silence, comme s’il observait une forme particulièrement répugnante de créature qu’il n’aurait jamais cru possible de rencontrer.
— Le respect dû aux morts n’a rien à voir avec leur nombre, dit-il finalement… Vous, allez-vous continuer à les utiliser pour faire de la cote d’écoute ? Est-ce que le nombre ne va pas tuer la nouveauté ? émousser le scoop ?
Il écarta ensuite les micros d’un geste de la main.
— Puisque vous n’avez plus de questions sur cette affaire…
Il se dirigea vers sa voiture, se glissa derrière le volant et démarra sans même jeter un regard aux journalistes qui essayaient de le relancer à travers la vitre de la portière.
Sans le savoir, le journaliste de HEX-Radio avait touché un point sensible : à cause de la multiplication des victimes dont il avait à s’occuper, il arrivait de moins en moins à avoir de véritables conversations avec elles. Cela avait commencé par le cadavre du crématorium, avec qui il n’avait pu établir aucun contact. Avec les autres, les conversations en étaient restées aux banalités.
Si cette habitude était un mécanisme de défense, comme le lui avait suggéré Dominique, si c’était une façon de digérer l’horreur à laquelle il était régulièrement confronté, cela n’annonçait rien de bien. Peut-être était-il sur le point de faire une indigestion…
Fécamp, 18h32
Kim et Claudia avaient arpenté la falaise pendant plus d’une heure, prenant des photos l’une de l’autre devant différents paysages, s’efforçant de donner une interprétation convaincante de leurs personnages de touristes. À aucun moment, elles ne s’étaient éloignées au point de ne plus voir la petite maison bleue.
Elles étaient maintenant de retour dans l’automobile. Leur surveillance n’avait rien donné.
— On ne peut pas attendre ici indéfiniment, fit Claudia.
Kim jeta un coup d’œil à l’écran de l’ordinateur portable. Le point représentant le mouchard collé à la Jaguar n’avait pas bougé. La femme qu’elles suivaient ne pouvait donc pas être très loin.
— C’est petit pour une résidence, reprit Claudia.
Kim pianota sur le clavier de l’ordinateur portable. La voix d’un synthétiseur vocal répondit à Claudia.
>>> Peut-être que la vraie résidence est sous terre. <<<
— Tu penses que le Consortium nous recherche encore ? demanda Claudia après un moment.
>>> Probablement. <<<
— Ute Breytenbach est morte.
>>> Jessyca Hunter est toujours là. Sa présence a été signalée en Europe. <<<
— C’est vrai.
Un silence de plusieurs minutes suivit. Quand elles étaient ensemble, Kim et Claudia parlaient peu. Elles se connaissaient depuis assez longtemps pour se comprendre à demi-mot. Et puis, il y avait le handicap de Kim. L’ordinateur lui permettait de communiquer mais, chaque fois qu’elle l’utilisait, ça lui rappelait les événements qui l’obligeaient maintenant à l’utiliser.
De ce passé, tout comme de celui de Claudia, les deux femmes parlaient rarement quand elles étaient en mission. Les souvenirs auraient pu les troubler et devenir un facteur de risque.
— Il faut faire quelque chose, déclara brusquement Claudia.
Kim se contenta d’approuver d’un hochement de tête.
— Si on allait voir ?
Kim secoua la tête en feignant le découragement.
— On a juste à dire qu’on cherche la maison d’Arsène Lupin !
>>> L’aiguille creuse est à Étretat. <<<
— C’est à sept ou huit kilomètres. On peut toujours prétendre que quelqu’un nous a mal renseignées.
>>> Et les caméras ? <<<
Sous-entendu : s’ils ont une surveillance vidéo des lieux, notre visage actuel va se retrouver dans les archives du Consortium.
— Si on reste ici trop longtemps, ça va devenir suspect.
Kim acquiesça.
Elle rédigea alors un message résumant ce qu’elles avaient découvert au cours des dernières heures, y joignit une photo d’elle et de Claudia où on apercevait la maison bleue et l’expédia à Dominique par courriel. S’il leur arrivait quoi que ce soit, d’autres pourraient reprendre l’enquête là où elles l’avaient laissée.
Sept minutes plus tard, elles frappaient à la porte de la petite maison. N’obtenant aucune réponse, elles insistèrent.
— S’il vous plaît, nous cherchons la maison d’Arsène Lupin !
Toujours pas de réponse. Claudia tourna la poignée. La porte s’ouvrit en grinçant.
Elles se retrouvèrent dans une pièce à peu près vide qui occupait la totalité de la maison bleue. Et le plus surprenant n’était pas que la porte n’ait pas été verrouillée : c’était qu’il n’y avait aucune autre porte. Elles étaient dans une pièce déserte, sans autre entrée, avec un calendrier datant de 2001 accroché à un mur, un tapis poussiéreux devant l’entrée et deux boîtes de carton remplies de vieux journaux.
Claudia examina les deux grandes fenêtres, qui étaient légèrement ouvertes ; en s’approchant, elle vit qu’elles surplombaient la falaise. La femme n’avait quand même pas sauté dans la mer !
Au-dessus de la France, hydravion, 18h47
Le ciel était calme et le voyage se déroulait sans incident. Le Caravan Amphibian avait été aménagé selon les directives de son occupante. Plus de la moitié des vingt sièges avaient été sacrifiés pour faire place à un bureau.
Hessra Pond consulta l’agenda ouvert sur l’écran de son ordinateur portable. Sur la page du lendemain, quatre points étaient inscrits :
conférence de presse AquaTotal
pôles
négociations avec le Labrador
usines de désalinisation
À part la conférence de presse, elle ne serait impliquée de manière directe dans aucune des activités. Mais elle les suivrait toutes de près. Au besoin, elle serait disponible pour une consultation téléphonique.
Un voyant lumineux se mit à clignoter, signe qu’un événement requérant son attention s’était produit. Elle referma l’agenda puis elle ouvrit le logiciel de communication.
Quelques secondes plus tard, elle regardait un enregistrement vidéo. On y voyait deux femmes pénétrer dans la petite maison de la falaise de Fécamp. Elle appela l’équipe de surveillance de Vacuum, qui demeurait dans un petit hôtel du village, et elle leur demanda de procéder au nettoyage des lieux dans les plus brefs délais.
Puis elle sourit. Finalement, ce n’était pas un excès de nervosité. Ni cet excès de paranoïa qui se développe lorsque les agents atteignent la limite de leur vie utile. Ses réflexes étaient encore aiguisés. Elle était effectivement suivie. Depuis Paris, elle avait eu l’impression désagréable d’être observée. C’était la raison pour laquelle elle avait fait le détour par sa base de Normandie : elle voulait s’assurer de couper les pistes…
Pond rabattit le couvercle de son ordinateur et se concentra sur la préparation de la conférence de presse du lendemain.
CNN, 13h01
… comme quoi des terroristes auraient pris le contrôle de deux sous-marins nucléaires et qu’ils menaceraient de les faire exploser aux deux pôles. Le Pentagone a refusé de commenter la rumeur, alléguant qu’il n’avait pas pour politique de discuter des élucubrations qui circulent sur Internet.
Dans un autre domaine lié au terrorisme, les recherches se poursuivent toujours pour retrouver les commanditaires de l’attentat de Las Vegas…
Montréal, SPVM, 13h28
En entrant dans le bureau de Crépeau, Théberge croisa Victor Prose, qui en sortait, accompagné de Grondin.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Théberge avec un signe de tête en direction de la porte qui venait de se refermer sur Prose.
— Des menaces, répondit Crépeau. Quelqu’un qui lui reproche d’avoir fait arrêter ses « frères combattants ». Il a reçu un message hier après-midi par Internet. Il a mijoté ça toute la nuit avant de se décider à venir faire une déposition.
Théberge s’assit.
— Bizarre qu’ils l’avertissent.
— C’est peut-être quelqu’un qui a parié sur lui sur Internet. Il veut faire monter sa cote…
— Tu penses que c’est sérieux ?
— C’est toujours la même chose : comment savoir si un débile est dangereux ou s’il est seulement débile ?
— C’est sûr… À part ça, quoi de neuf ?
— Un noyé. Dans son bain. Gabriel Auclair.
— On l’a aidé ?
— Pamphyle va nous le dire. Mais c’est le deuxième accident dans la même entreprise en deux mois.
Théberge se contenta d’attendre que Crépeau poursuive.
— Denis Saint-Laurent, fit Crépeau. Il était vice-président. Un accident d’auto. Il se serait endormi au volant… Cette fois, c’est le président.
— Noyé dans son bain…
— Le locataire du condo voisin a remarqué l’eau qui coulait sous la porte, dans le corridor. Auclair était président d’une entreprise qui embouteille de l’eau. Akwavie.
— Il est marié ?
— Sa femme était chez sa mère. Elle est alzheimer. La mère, je veux dire. Les trois sœurs se relaient pour l’aider.
— C’est peut-être un suicide. Comme les policiers qui se suicident avec leur arme…
— C’est possible. On a trouvé plusieurs flacons de médicaments vides à côté du bain.
— Est-ce qu’il y avait une lettre expliquant qu’il s’est suicidé ? ironisa Théberge.
Crépeau comprenait la réticence de Théberge. Lui aussi se méfiait des indices trop évidents. Il restait néanmoins que plusieurs personnes se suicidaient réellement avec des médicaments dans leur bain et il leur arrivait fréquemment de laisser des lettres d’adieu, dans un dernier effort pour continuer à avoir de l’emprise sur ceux qui restaient.
— Ce qui me dérange, dit Crépeau, c’est que celui qui a eu un accident d’auto refusait, lui aussi, de vendre ses parts de la compagnie à un fonds d’investissement. Difficile de ne pas faire le lien… D’un autre côté, c’est tellement gros…
— Je comprends.
— S’ils avaient voulu le faire disparaître, il me semble qu’ils auraient été plus subtils !
— Tu as vu ce qui s’est passé à Las Vegas, hier soir ? Une cinquantaine de morts éparpillés dans trois piscines. Ici, on a un noyé dans un bain.
— C’est sûr que, par comparaison…
— Tu sais à quoi je pense ?
Théberge se dirigea vers la fenêtre. Il songeait au dernier message qu’on lui avait envoyé dans une enveloppe jaune. « Une métaphore filée de nature aquatique », avait-il dit. Maintenant, il se demandait si l’expéditeur n’avait pas des liens avec les Enfants du Déluge. S’il n’était pas informé à l’avance de la nouvelle série d’attentats…
— Il y a longtemps que j’ai renoncé, fit Crépeau au bout d’un moment.
La remarque tira brusquement Théberge de ses pensées.
— Quoi ?… Renoncé à quoi ?…
— À deviner ce que tu penses.
— Ah… ça…
Fécamp, 19h43
Après avoir échoué à trouver une sortie dissimulée, Claudia et Kim étaient ressorties de la maison et elles avaient repris leur surveillance. Rien à faire : la femme qui était entrée dans la petite maison ne réapparaissait pas.
Elles avaient alors décidé de se répartir les tours de garde : il ne servait à rien qu’elles s’épuisent toutes les deux.
Kim avait pris la voiture pour retourner à Fécamp : elle louerait une chambre d’hôtel et elle en profiterait pour envoyer un rapport plus détaillé sur les nouveaux développements. Après quoi, elle se reposerait un peu.
Comme à l’habitude, elle s’était proposée pour assurer le premier tour de garde, histoire de permettre à Claudia de se reposer. Chaque fois qu’il y avait une corvée, une tâche plus exigeante ou plus dangereuse, c’était le même manège : Claudia devait insister pour faire sa part. À chaque occasion, Kim lui offrait en souriant de s’en occuper, comme si rien ne pouvait affecter son humeur.
Même après toutes ces années, Claudia était encore étonnée par la vitalité et la joie de vivre de son amie. Avec ce qu’elle avait traversé… En plus de voir sa famille décimée sous ses yeux, Kim avait été violée, mutilée puis laissée pour morte… Pourquoi continuait-elle à risquer sa vie en travaillant pour l’Institut ? Si quelqu’un méritait de profiter en paix des années qu’il lui restait, c’était bien elle.
Toutes les fois que Claudia avait abordé le sujet, Kim avait trouvé le moyen d’écarter la discussion en souriant. Tant que Claudia continuerait de travailler pour l’Institut, elle continuerait d’être sa partenaire. Pour veiller sur elle. Elle l’avait promis à Limbo… Claudia pouvait comprendre ce genre de fidélité. Elle-même avait accepté de travailler pour l’Institut pour venger Klaus. Mais leur situation était quand même différente. Claudia n’avait pas été marquée dans son propre corps comme Kim l’avait été…
Les pensées de Claudia furent interrompues par la sensation de quelque chose de dur appuyé contre le bas de son dos. Au même moment, une voix grave, derrière elle, la prévenait de ne pas bouger :
— Pas de geste précipité. Si je tire, la balle va fracasser la base de la colonne vertébrale. Vous allez être paralysée pour le reste de vos jours.
Claudia, qui avait une main dans la poche de son manteau, appuya sur une touche de fonction de son iPhone pour le mettre en mode détresse. Aux yeux d’un observateur, l’appareil aurait l’air fermé. Mais, grâce aux modifications que Chamane y avait apportées, il continuerait de transmettre en continu.
— Sortez lentement la main de votre poche, fit la voix.
Claudia s’exécuta sans offrir de résistance. Pour le moment, cela n’aurait servi à rien. De toute façon, si son agresseur avait voulu l’éliminer, il l’aurait déjà fait. Aussi bien obtempérer et tenter d’en apprendre le plus possible.
Quelques instants plus tard, l’homme lui avait menotté les mains derrière le dos et il avait fait le tour de ses poches. Après avoir regardé son iPhone et constaté qu’il était fermé, il l’avait transféré dans sa propre poche de manteau.
Un autre homme surgit devant eux.
— Pas de traces de l’autre femme, dit-il.
Ainsi, leur intrusion avait été repérée. Cela signifiait que l’endroit était protégé par un système de surveillance assez sophistiqué pour échapper à leur détection.
L’autre homme exerça une pression avec le pistolet dans le bas du dos de Claudia.
— Où est-elle ? demanda-t-il.
— Repartie à Paris.
— Ne poussez pas votre chance.
— Je vous jure ! Elle était frustrée parce que je ne voulais pas déménager avec elle.
Un silence suivit.
— Tu crois ça ? demanda l’homme qui était derrière Claudia en s’adressant à l’autre.
— Non… Mais c’est possible.
— Est-ce qu’on l’attend ?
— Si ça se trouve, elle nous a repérés et elle est partie se mettre à l’abri.
Claudia aurait souhaité que ce soit le cas, mais il ne servait à rien de s’illusionner. Ou bien Kim reviendrait à l’heure prévue sans savoir ce qui l’attendait, ou bien elle tenterait un coup de force pour la libérer, ce qui était l’éventualité la plus probable, compte tenu que Claudia avait mis son iPhone en mode « détresse ». Mais c’était le mieux que Claudia avait pu faire : tenter de la prévenir.
— D’accord, fit l’homme derrière le dos de Claudia. On va commencer par mettre celle-là à l’abri.
Reuters, 13h51
… une véritable série noire à l’hôtel Waterhouse de Las Vegas. Après l’attentat qui a coûté la vie à cinquante-quatre personnes hier, c’est maintenant une famille entière qui est retrouvée morte dans une suite de l’hôtel. Henry Kissinger – aucun lien avec l’ex-secrétaire d’État américain –, son épouse et leurs deux enfants ont été abattus d’une balle dans la tête à la suite de ce qui semble être un cambriolage qui a mal tourné. Ironiquement, c’était la dernière nuit que la famille passait à l’hôtel. Ils devaient se rendre le lendemain à Disneyworld pour y terminer leurs vacances…
Fécamp, 19h56
Kim était allongée sur son lit au moment où son iPhone avait vibré. Le temps de se lever et de regarder l’écran, elle avait compris que c’était un signal de détresse de Claudia.
Maintenant l’appareil contre son oreille pour écouter la conversation que relayait le portable, elle était sortie de l’hôtel et elle avait pris sa voiture pour retourner sur la falaise. Elle avait alors appris que deux hommes surveillaient l’endroit et qu’ils l’attendaient.
Dans l’immédiat, Claudia ne semblait pas en danger. Ce qui n’empêchait pas Kim de s’en vouloir. Si seulement elle n’avait pas accepté que Claudia prenne le premier tour de surveillance !
Les remarques que Claudia glissait dans la conversation visaient clairement à la renseigner.
— Vous n’allez pas m’enfermer dans la maison, il n’y a même pas de chaise où m’asseoir !
— Avancez…
La voix de l’homme était ferme mais ne semblait pas menaçante.
Kim entendit des grincements. On aurait dit une porte dont les pentures manquaient d’huile. Quelques instants plus tard, la voix de Claudia reprenait :
— Vous voulez vraiment que je descende là-dedans !
— C’est juste un mauvais moment à passer.
La deuxième voix masculine s’était exprimée avec une certaine raillerie. L’autre voix reprit, sur un ton qui se voulait plus rassurant :
— C’est juste un passage pour vous amener à l’endroit que vous cherchiez… On va satisfaire votre curiosité.
Kim avait rangé la voiture à une distance prudente de la petite maison et continué à pied. Avec ses jumelles, elle observait la maison bleue. Il y avait plusieurs minutes qu’elle n’entendait plus rien en provenance du iPhone de Claudia. Sans doute était-elle enfermée quelque part dans un réduit souterrain. À moins que ses ravisseurs aient jeté son téléphone à la mer. Mais c’était peu probable : ils voudraient plutôt le conserver pour récupérer l’information qu’il contenait.
Dix minutes plus tard, les deux hommes n’étaient toujours pas ressortis. Kim s’en voulait de plus en plus.
Elle hésitait.
Normalement, elle aurait dû communiquer avec l’Institut et attendre les instructions de F ou de Dominique. Peu importe laquelle des deux elle joindrait, le résultat serait probablement le même : on lui demanderait d’attendre des renforts avant d’intervenir. Même si chaque minute pouvait faire une différence pour Claudia.
Elle était paralysée, tiraillée entre la nécessité de prévenir l’Institut et le désir de voler immédiatement au secours de Claudia.
Montréal, SPVM, 18h13
La cafetière espresso émit deux ou trois gargouillements et s’arrêta. Au même moment, les petits voyants lumineux associés à différentes fonctions s’éteignirent.
La première idée qui traversa l’esprit de Théberge fut qu’il s’agissait d’une panne d’électricité. Un coup d’œil à son ordinateur lui suffit pour voir qu’il était toujours allumé. Et puis, les générateurs d’urgence auraient pris la relève. Il fallait chercher la cause ailleurs. Et la cause, malheureusement, semblait être la cafetière : il eut beau la brancher à différentes prises, les voyants demeuraient obstinément éteints.
Crépeau passa devant son bureau au moment où Théberge se tenait debout, la cafetière dans les mains, l’air de se demander quoi en faire.
— Tu réaménages ton bureau ? demanda-t-il en s’appuyant au cadre de la porte.
Théberge se contenta de répondre par un vague grognement et il posa la cafetière sur la petite table ronde.
— On se voit à huit heures aux quilles ? insista Crépeau.
— Tu as vraiment la tête à ça ?
— C’est déjà assez qu’ils nous emmerdent au travail, on ne va pas les laisser empoisonner notre vie privée.
Crépeau avait répondu sur un ton neutre, sans la moindre agressivité. À peine pouvait-on sentir un peu d’ironie dans sa voix.
— Je vais y penser.
Quand Crépeau fut parti, Théberge ouvrit son logiciel de courriels : toujours rien du SCRS. Trammel lui avait promis de lui donner toute l’information disponible sur les Enfants de la Terre brûlée. Mais il n’avait reçu jusqu’à maintenant qu’une brève compilation d’articles de journaux… Par chance, il avait l’Institut.
Théberge ferma le logiciel. Crépeau avait raison : ça ne servait à rien de bousiller sa vie privée. Autant prendre le temps de souper correctement avant d’aller jouer aux quilles.
Le téléphone le rattrapa au moment où il allait mettre son manteau.
— Inspecteur-chef Théberge ! Je suis heureuse de vous trouver là. Ici Christiane Martineau, la recherchiste de l’émission La vérité dans vos propres mots, à HEX-TV. Je suis certaine que vous nous connaissez.
— Vaguement.
Sans se laisser démonter, la recherchiste poursuivit avec le même enthousiasme.
— Jean-Pierre aimerait beaucoup vous avoir à l’émission.
— Dites à « Jean-Pierre » que je ne pense pas que ce soit une bonne idée, répliqua Théberge sur un ton sarcastique.
— Ces derniers temps, il y a eu beaucoup de rumeurs à votre sujet. À l’émission, on trouve important de donner la parole aux gens pour qu’ils aient l’occasion de s’expliquer eux-mêmes en direct, sans la moindre censure. Surtout quand ils ont fait l’objet de rumeurs.
Théberge connaissait trop bien l’émission. La recette était simple : on commençait par donner quelques minutes à une personne impliquée dans une controverse, soi-disant pour qu’elle s’explique « dans ses propres mots ». Puis, elle devait ensuite répondre aux questions du public et de trois journalistes, sous le prétexte de s’assurer que son message avait bien été compris. C’était alors la curée.
— Avec le travail que nous avons actuellement, je n’ai vraiment pas le temps.
— Ce n’est pas une petite demi-heure qui peut faire une si grande différence, répliqua la recherchiste sur un ton bon enfant. Efficace comme vous l’êtes, je suis certaine que…
— Je n’ai vraiment pas le temps ! l’interrompit assez brutalement Théberge.
— Je fais appel à votre sens des responsabilités. Le public a le droit d’avoir une information sérieuse, non biaisée, de la bouche même des personnes impliquées. Ne pas participer à notre émission, c’est laisser libre cours à toutes les rumeurs… C’est refuser de faire votre part pour assainir le débat public.
Théberge ne put se contenir plus longtemps.
— Il y a une façon très simple de lutter contre les rumeurs : c’est d’arrêter de les propager. Votre poste est le royaume de la fadaise malfaisante, de l’approximation néfaste, de la rodomontade mesquine et de l’élucubration toxique… Vous voulez assainir le débat : mettez un terme à votre psittacisme ordurier. Je vous recommande le mutisme militant et soutenu. La castration verbale… Ça, ça assainirait le débat !
Il raccrocha sans attendre la réponse. Il mit ensuite son manteau. Marcher lui ferait du bien. Par comparaison, même l’air pollué de la métropole lui serait salutaire.
Avant qu’il referme la porte de son bureau, le téléphone sonnait de nouveau. La recherchiste le relançait.
Il hésita un instant entre ne pas répondre et l’engueuler pour de vrai. Il décida finalement de décrocher.
— Qu’est-ce qu’il vous faut ? dit-il. Que je vous le répète en serbo-croate ? en koutchéen ? Que je vous l’écrive en linéaire B ?… Vous me cassez les pieds ! Si vous continuez de me harceler, je vous arrête pour bêtise militante et aggravée ! Pour utilisation pernicieuse et délétère des ondes publiques !
— On se calme la boîte à tapage, répondit calmement la voix de Rondeau en profitant d’une brèche dans la tirade de Théberge.
Théberge se figea.
— Ah, c’est vous…
— Vous avez des problèmes de digestion ?
— Je viens de parler à une recherchiste de HEX-TV, répondit Théberge comme si ça expliquait tout.
— Je vous appelle à cause du chercheur qui avait reçu des menaces : Ettore Vidal.
— Il est mort ?
La réponse de Théberge se situait à mi-chemin entre une question et un constat de fatalité.
— Disparu. Pour le moment, c’est tout ce qu’on sait.
— Peux-tu t’arranger pour que j’aie le dossier sur mon bureau demain matin ?
— Aucun problème, empesteur-chef !
En raccrochant, Théberge se sentait coupable. Il avait reporté le moment de le rencontrer et, maintenant, le chercheur était introuvable. Il avait l’impression de l’avoir laissé tomber. S’il avait pris le temps de le voir, cela aurait peut-être fait une différence.
Finalement, il n’avait plus tellement le goût de jouer aux quilles. Puis il songea à Crépeau. Il se dit qu’il ne pouvait pas le laisser tomber, lui aussi. Il essaierait de se défouler en imaginant des têtes de politiciens et de journalistes sur chacune des quilles : ça l’aiderait peut-être à en abattre un plus grand nombre.
HEX-TV, 19h06
… la plupart des œuvres des galeries d’art incendiées ont été détruites. La majorité des œuvres du Musée des beaux-arts de Montréal doivent être restaurées. Le coût de la facture ? Plusieurs millions… Êtes-vous d’accord pour qu’on paie ça avec nos taxes ? Êtes-vous d’accord pour qu’on rembourse aux artistes le prix des œuvres qui ont brûlé ? Est-ce une priorité pour vous ? Pensez-vous qu’on devrait d’abord s’occuper des malades sur les listes d’attente et de ceux qui n’ont plus les moyens de faire l’épicerie à cause de la hausse des prix ?… J’attends vos appels au cinq deux neuf huit trois…
Drummondville, 19h28
Dominique referma la chemise cartonnée bleu pâle. À la synthèse qu’elle avait rédigée pour F, elle avait joint un dossier de presse. Contrairement à ce qu’elle avait cru, le principal problème n’avait pas été de trouver l’information, mais de la trier. Les problèmes liés à l’eau étaient une préoccupation montante des médias. L’attentat de Las Vegas survenait dans un environnement médiatique prêt à l’accueillir.
Elle se leva, prit le temps de s’étirer, puis elle se dirigea vers le bureau de F.
— Justement la personne que je voulais voir, fit F.
Dominique déposa la chemise cartonnée sur le bureau. Elle ne jugea pas utile de souligner qu’elles étaient seules dans la maison et qu’elle comprenait mal qui d’autre F aurait bien pu désirer voir.
— Qu’est-ce que tu penses de l’hypothèse de Blunt ? reprit F en ouvrant la chemise.
— L’attaque de Las Vegas ?… Si c’est lié au terrorisme sur les céréales, pour quelle raison est-ce qu’ils prendraient un nom différent ?
— Brouiller les pistes… Besoin d’avoir un nom symbolique…
— Ça pourrait aussi être des groupes différents manipulés par une même organisation.
— Sur le modèle des réseaux terroristes… possible, oui.
Elle posa la chemise cartonnée bleu pâle sur une pile d’autres chemises de différentes couleurs.
— Je lis ton rapport et on en reparle… Où est-ce qu’on en est, dans le bilan des opérations contre Candy Store ?
— Quatre réseaux officiellement démolis à la suite des renseignements de votre informateur. Tate est ravi, paraît-il.
— Et l’attentat contre les dirigeants de la filiale ?
— Jusqu’à maintenant, il n’y a toujours pas eu de représailles de la part du Consortium. Du moins d’après ce qu’on sait.
— Tu en conclus quoi ?
— Ils ont décidé de ne plus les protéger. Ils ont dû penser qu’il y avait une fuite à un haut niveau et ils en profitent pour faire le ménage.
— Ça peut expliquer l’absence de représailles, acquiesça F.
— Votre informateur risque d’avoir des problèmes.
F se contenta de regarder Dominique, attendant qu’elle poursuive.
— Ils vont se dire que la fuite n’était peut-être pas dans la filiale, mais dans la direction du Consortium.
— C’est possible.
— À moins que tout ça soit un piège. Une sorte de sacrifice pour amener l’Institut à se découvrir.
F sourit.
— Ça me rassure que tu conserves ton esprit critique. La rationalité s’est construite sur la mise en question des apparences… Il y a du nouveau du côté de l’Europe ?
— Rien depuis le message de Kim.
— La femme sur les photos, vous avez trouvé quelque chose ?
— Rien pour l’instant…
F se pencha vers son bureau pour examiner les photos qui s’y trouvaient.
— Tu les enverras à Blunt, dit-elle sans cesser de les examiner.
Quatre minutes plus tard, Dominique recevait un deuxième message de Kim. Cette fois, elle leur annonçait que Claudia avait été kidnappée.
Elle se dépêcha d’aller prévenir F.
— Ça s’est passé pendant qu’elle surveillait la femme qui a pris la voiture de Gravah, dit-elle.
— Kidnappée par qui ?
— Deux hommes, selon Kim. Ils l’ont surprise pendant qu’elle surveillait la maison et ils lui ont demandé où était l’autre femme.
— Et Kim ?
— Je lui ai dit d’attendre avant d’entreprendre quoi que ce soit. Je lui ai promis qu’elle recevrait rapidement du renfort.
— À qui penses-tu ?
— Il n’est pas question que Blunt aille sur le terrain : j’en ai trop besoin pour l’analyse stratégique et les communications avec les Américains… Hurt n’est pas disponible…
— Moh et Sam ?
— Il faudrait qu’ils interrompent la filature de Killmore. Je pourrais toujours en envoyer un en Normandie et garder l’autre à Londres. Mais…
— Tu as raison, ils ne sont pas trop de deux.
— … s’ils surveillent Killmore, c’est pour identifier les gens de son entourage. Quand ils en repèrent un, Moh le suit pour obtenir ses coordonnées et Sam continue de filer Killmore.
— On ne peut pratiquement plus compter sur les Jones.
— Depuis que vous avez réorienté l’Institut vers le travail d’influence, le nombre de nos agents de terrain a fondu. Et ceux qui restent sont débordés.
— Je ne le sais que trop.
— Monsieur Claude ?
F réfléchit un moment.
— Tu as raison, dit-elle. Ça vaut la peine d’essayer… Je m’en occupe. Toi, préviens Kim et rappelle-lui d’attendre l’arrivée des renforts.