Font partie des Inessentiels utiles ceux qui ont pour tâche de veiller à l’entretien et à la satisfaction des besoins des trois premiers cercles. Leur poids numérique s’accroîtra de façon sensible après l’Exode.
Le simple fait de vivre dans l’Archipel constituera pour eux la plus grande récompense. Le rejet dans le monde extérieur sera la pire sanction. La simple menace d’être exclu devrait avoir un effet dissuasif suffisant pour assurer leur docilité et les amener à se contenter du statut de « pauvres de luxe ».
Guru Gizmo Gaïa, L’Humanité émergente, 2- Les Structures de l’Apocalypse.
Jour - 3
Fécamp, 6h44
Kim savait qu’elle devait attendre les renforts que Dominique lui avait promis. D’un autre côté, chaque minute qui passait pouvait faire la différence entre la vie et la mort pour Claudia… Mais si elle se précipitait aveuglément dans un piège, elle ne pourrait plus l’aider.
Et les renforts qui n’arrivaient toujours pas !
Elle décida finalement de tenter le coup. D’entrer dans la petite maison malgré le risque d’être repérée.
Aussitôt à l’intérieur, elle entreprit d’examiner le plancher de bois. Il y avait nécessairement une trappe quelque part. Toutes les informations que le téléphone de Claudia lui avait permis d’entendre le suggéraient.
Localiser l’endroit approximatif fut assez rapide : l’espace entre les lattes était un peu plus large sur le pourtour de la trappe. Le mécanisme d’ouverture, par contre, fut plus difficile à découvrir : il se trouvait sous le rebord extérieur d’une des fenêtres qui ouvraient sur le vide, face à la mer.
Sous la trappe, il y avait un puits circulaire. Des barreaux métalliques fixés dans le ciment du mur tenaient lieu d’échelle.
Kim descendit jusqu’au fond du puits, une cinquantaine de mètres plus bas. De petites lumières assuraient un éclairage suffisant pour bien voir les barreaux.
Lorsqu’elle posa le pied sur le sol, la trappe, au-dessus de sa tête, se referma. L’espace d’un instant, Kim pensa qu’elle venait d’être prise au piège. Mais il y avait une porte de métal devant elle, qu’elle n’eut aucune difficulté à ouvrir.
Elle avança prudemment à l’intérieur d’un tunnel creusé dans le roc. Après quelques mètres, le tunnel faisait un coude, puis il se prolongeait une dizaine de mètres avant de se terminer sur une autre porte de métal.
Encore une fois, Kim l’ouvrit sans difficulté. De l’autre côté, il y avait une sorte de boyau transparent qui s’étirait au fond de la mer.
C’était donc ça ! La maison bleue ne servait que d’entrée dissimulée. La vraie résidence était cachée au fond de l’océan.
Tous les dix mètres, des joints de métal et de caoutchouc reliaient les sections de verre. Kim continuait d’avancer. Au bout d’une cinquantaine de mètres, le boyau de verre déboucha sur une petite salle cubique, en verre, qui avait une armature de métal. Deux autres boyaux partaient de la salle : un vers la droite, l’autre vers la gauche. Chacun des boyaux était fermé par une porte de métal dont l’ouverture était commandée par un clavier numérique.
Kim entra dans la salle de verre et approcha de la porte du boyau de gauche. Au moment où elle toucha au clavier, la porte par laquelle elle venait d’arriver se referma derrière elle. Au même moment, les chiffres du clavier numérique s’illuminèrent par rétro-éclairage et une voix se fit entendre :
— Vous avez trente secondes pour entrer votre code.
Elle était prise au piège.
Trente secondes plus tard, après avoir effectué plusieurs tentatives, Kim s’aperçut que de l’eau s’infiltrait par de minces ouvertures, dans le bas des murs. Au-dessus du toit de verre, elle pouvait voir les bulles que faisait l’air en s’échappant.
Kim se mit à frapper sur une des portes, puis elle tenta de se jeter de tout son poids contre elle. Sans succès.
Cette idée de se jeter tête baissée dans un piège ! Il fallait qu’elle se sorte de là. Et il fallait qu’elle le fasse vite. L’eau montait de plus en plus rapidement. Elle en avait maintenant à la taille. Si seulement elle avait attendu…
Kim frappait avec rage contre les parois de la cabine de verre.
Comment avait-elle pu être aussi stupide ?… Elle s’était laissé aveugler par ses sentiments. Par sa culpabilité. Limbo l’avait pourtant mise en garde à plusieurs reprises. F aussi… C’est dans l’affolement que se prennent la plupart des décisions désastreuses.
Elle était maintenant debout sur la pointe des pieds. L’eau atteignait son menton… Il lui avait suffi d’une seule mauvaise décision pour être précipitée dans un engrenage impitoyable. C’était injuste. Mais elle n’y pouvait rien. C’était une des premières règles que Bamboo Joe lui avait apprises : cesser de vivre comme si elle était éternelle. Pour un être qui a l’éternité devant lui, les décisions ne sont pas importantes : il peut toujours les changer. Pour un être humain, au contraire, la moindre décision engage le reste de son existence…
À mesure que l’eau continuait de monter vers le plafond de la cabine, Kim nageait pour se maintenir à la surface et avoir accès au peu d’air qui restait. Et elle continuait de frapper sur les parois de verre.
Si seulement elle avait attendu l’aide que lui avait annoncée Dominique !… Elle revoyait le visage de Limbo… Si seulement… Elle ne serait pas sur le point de mourir ! Et elle n’aurait pas failli à la promesse qu’elle avait faite à Limbo de toujours être là pour protéger Claudia.
Quand elle avala les premières gorgées d’eau, elle fut ramenée à des souvenirs plus anciens. Des images de la jungle envahirent son esprit. Elle revoyait les corps de sa famille, tous massacrés avec le reste de son village. Puis, brusquement, elle se retrouva au milieu d’eux, quand elle était plus jeune, à l’occasion d’une fête. Les gens dansaient… Après un moment, le spectacle de la fête se dissipa dans une lumière qui devint de plus en plus blanche.
Sa dernière pensée fut qu’elle avait maintenant le droit de se reposer.
France Info, 13h17
… Des agriculteurs en colère ont brûlé en effigie le ministre de l’Agriculture et le premier ministre. Les CRS ont dû avoir recours à la force pour disperser les manifestants, qui menaçaient d’envahir les bureaux du ministère.
Après la manifestation, un porte-parole du groupe Sauvons nos campagnes a reproché au gouvernement sa mauvaise gestion de la crise du « champignon tueur » : il a réaffirmé que les agriculteurs ne laisseraient pas brûler leurs champs sans une compensation adéquate.
À Genève, maintenant. L’Alliance mondiale pour l’Émergence, l’AME, a rendu publique hier son existence. L’association regroupe des représentants d’un certain nombre de sociétés qui tiennent pour le moment à demeurer anonymes.
Par voie de communiqué de presse, l’Alliance a annoncé des subventions de l’ordre de huit milliards pour favoriser la recherche sur les quatre biens de l’humanité les plus menacés : les céréales, l’eau, l’air et l’énergie. Ce fonds sera mis à la disposition de l’ONU à la condition qu’il soit géré par un groupe spécial, mi-public mi-privé, où l’Alliance aura une représentation paritaire.
Genève, 8h52
Hessra Pond prenait son petit déjeuner quand la sonnerie d’urgence de son BlackBerry se manifesta. Elle jeta un coup d’œil à l’appareil : c’était un membre de l’équipe de Fécamp.
Elle commença par regarder la vidéo qui montrait Kim, depuis le moment où elle était entrée dans la petite maison jusqu’à celui où elle achevait de se noyer. Elle en fit ensuite une copie sur DVD dans le but de la donner à Maggie McGuinty. Pour sa collection.
Puis elle envoya aux deux hommes en surveillance un message leur ordonnant de laisser tous les équipements sur place et de quitter immédiatement les lieux par la voie de secours.
Pour l’autre femme, celle qui était prisonnière, ils connaissaient déjà leurs ordres. Elle y ajouta néanmoins un raffinement de dernière minute.
Paris, 10h43
Blunt secoua son imper et son parapluie avant de frapper à la porte d’Ulysse Poitras.
— Bon voyage ? demanda Poitras en refermant la porte derrière lui.
— Pourquoi est-ce que tout le monde ne demeure pas à Venise ?
— Parce que le poids de la population ferait s’enfoncer la ville encore plus vite.
Il entraîna Blunt vers son bureau.
— J’ai quelque chose de curieux à te montrer, dit-il.
Il tira quatre feuilles d’un dossier ouvert sur sa table de travail et il les aligna devant Blunt. Chaque feuille contenait un graphique suivi de quelques paragraphes de commentaires. Blunt les parcourut rapidement. Les quatre graphiques reproduisaient sensiblement la même forme. Une ligne qui montait lentement, qui connaissait ensuite une brève montée fulgurante, puis qui reprenait sa croissance antérieure.
— C’est une devinette ? demanda Blunt.
— Quelle est la probabilité que quatre compagnies d’assurances aient une croissance anormalement élevée mais similaire des primes qu’elles ont perçues ?
— Ça dépend…
— … et que leurs compétiteurs – les autres compagnies d’assurances – aient maintenu une croissance régulière ?
Blunt jeta de nouveau un regard aux graphiques.
— Elles assurent quoi ? demanda-t-il.
— J’ai trouvé un seul point commun : des contrats avec des usines de traitement des eaux.
— Des eaux usées ou de l’eau en bouteille ?
— Les deux. Elles assurent même des systèmes publics. Je suis tombé sur ça par hasard : une recherche de courtier qui portait sur la croissance anormale de certaines compagnies d’assurances.
— L’eau…
Le visage de Blunt se figea. Après quelques instants de concentration, l’image d’un goban se stabilisa à l’intérieur de son esprit. C’était le jeu sur lequel il transposait chaque jour les informations qu’il recueillait à propos des événements en cours.
Alors qu’il tentait d’intégrer cette information, de nouvelles zones d’influence lui apparurent tout à coup, qui reliaient des amorces de territoires jusque-là autonomes. Cela modifiait tout l’équilibre du jeu.
De multiples questions surgissaient dans l’esprit de Blunt.
Y avait-il un lien avec les deux sous-marins qui menaçaient les pôles ? avec les Enfants du Déluge ?… avec la vague de consolidations qui frappait le secteur de la commercialisation de l’eau ?… Bien sûr, c’était tiré par les cheveux. Mais les Enfants de la Terre brûlée s’étaient manifestés en même temps que les attentats liés aux céréales. Et en même temps que l’agitation au sein des multinationales spécialisées dans le commerce de céréales… Assistait-on maintenant au même type de coïncidences avec les Enfants du Déluge ? Le même type de logique était-il à l’œuvre derrière la succession apparemment anarchique des événements ?
Les pires délires avaient tous un point commun : leur impitoyable logique. Tous les psychiatres le savaient. Comme le savent également les chroniqueurs des principales manifestations de la folie humaine à travers l’histoire. Le délire est toujours logique. C’est l’application aveugle d’une idée. On applique le programme. Quoi qu’il arrive. Quels que soient les dégâts et le nombre des victimes collatérales.
Il faudrait qu’il en parle rapidement à Dominique. Si son intuition était juste, la situation était probablement pire que tout ce qu’ils avaient imaginé.
Ses pensées furent interrompues par la sonnerie de son iPhone. C’était une sonnerie qu’il n’avait pas encore entendue : un extrait musical qui lui rappela la musique techno qu’écoutait une de ses deux nièces.
Il prit l’appareil dans son étui, jeta un regard à l’écran : des notes de musique y dansaient. Puis elles se fondirent dans une image d’où émergea le visage de Mélanie. Sous le visage, il y avait trois lettres : MEL.
Il appuya sur Mel et fut dirigé au SMS que sa nièce venait de lui envoyer :
Dla miouz ki fo ktécoute. Ta juss a kliké. C hyper.
— Hyper… murmura Blunt, perplexe.
Il décida de remettre à plus tard le téléchargement des pièces musicales que sa nièce jugeait essentielles à sa culture. Il remit le iPhone dans sa poche, ramena son regard vers Poitras et lui demanda :
— Qui contrôle l’eau ?
Poitras s’assit devant un écran et tapa une série de chiffres sur le clavier.
— Dans le MSCI, l’eau embouteillée, on trouve ça au zéro zéro, cinquante et un, zéro zéro zéro.
— Le MSCI ?
— Un indice boursier. Il classifie par secteurs les principales entreprises de la planète inscrites en Bourse.
Une série de noms s’afficha à l’écran, dont ceux de Nestlé et de Coca-Cola.
— Une grande partie du secteur appartient aux multinationales impliquées dans l’alimentation, dit-il. Il y a aussi les brasseries, les compagnies de vins et spiritueux. Tout ça fait partie du secteur Consommation de base… Ensuite, il faut regarder le secteur des compagnies publiques de distribution.
Il entra d’autres instructions au clavier, ce qui fit apparaître une nouvelle liste.
— La plupart s’occupent à la fois de l’eau potable et du traitement des eaux usées, expliqua Poitras. C’est un domaine très concentré.
— Les prix n’ont pas fini de monter !
— Ce n’est pas nécessairement un drame.
— Faudrait poser la question aux habitants des bidonvilles, répliqua Blunt sur un ton assez sec.
Il était rare que Blunt ait des réactions personnelles aussi marquées. Poitras sourit et prit quelques secondes avant de répondre.
— Ça dépend des endroits. Et de combien ça monte… Qu’il y ait un réseau public ou pas, les pauvres ont besoin d’eau quand même. Ils la prennent dans des réseaux parallèles et ils paient souvent plusieurs fois le prix officiel. Il y a des rackets… Alors, si une compagnie double le prix et construit des infrastructures pour que l’eau se rende aux plus pauvres, pour eux, c’est quand même mieux que de la payer quatre fois plus cher sur le marché parallèle et d’en avoir seulement de temps en temps… sans aucune garantie de salubrité.
— On croirait entendre une multinationale, ironisa Blunt.
— Je n’ai jamais vu une multinationale refuser d’utiliser la vérité quand ça fait son affaire !
— Pourquoi alors est-ce qu’il y a autant de résistance ?
— Ce sont les plus riches et les classes moyennes qui protestent. Ce sont eux qui accaparent la plus grande partie de l’eau et ils ne veulent pas payer plus cher pour que l’eau se rende aussi dans les quartiers les plus pauvres.
Blunt resta un instant songeur.
— Les assurances et le truc de l’eau, tu peux creuser ça ?
— Je vais voir ce que je peux trouver.
Au même instant, le iPhone de Blunt se manifesta de nouveau. Un autre SMS de Mélanie.
Keski spass ? Ta u mon msg ? Pkoi tu repon pa ? ;-(((
Blunt soupira. Ce n’était pas la première fois. Ses nièces ne comprenaient simplement pas qu’il ne réponde pas sans délai au moindre message.
En un sens, le SMS était le contraire du courrier électronique. Ce dernier permettait de différer la réponse. De se libérer de l’urgence qu’imposait un appel téléphonique. La messagerie instantanée, elle, ne rendait pas la communication disponible en tout temps aux humains : elle obligeait plutôt les humains à être disponibles en tout temps à la communication.
Fond de l’océan, 16h08
Claudia passait en revue les détails du trajet pour ne pas les oublier : l’échelle interminable à l’intérieur d’un boyau creusé dans le roc, le bref tunnel à l’horizontale ; puis les boyaux de plastique au fond de l’océan, l’entrée dans le bâtiment sous-marin, le premier corridor, la bifurcation à droite ; et enfin, la petite chambre où elle était retenue prisonnière.
Allongée sur le lit, les mains derrière la nuque, Claudia dressait l’inventaire de son environnement. Un éclairage terne. Un lit, un bureau et une chaise. Un écran de télé était encastré dans le mur et protégé par une vitre. Une sorte de hublot permettait d’avoir un aperçu du fond de la mer.
Avant de l’enfermer dans la petite chambre, un des deux hommes lui avait dit qu’ils s’occuperaient d’elle plus tard. Qu’avec un peu de chance, son amie viendrait bientôt la rejoindre. Cela voulait dire qu’ils connaissaient l’existence de Kim. Mais qu’ils ne l’avaient pas encore capturée.
Le contraire aurait été étonnant. Kim avait eu tout le temps de se rendre à l’hôtel avant que les deux hommes la surprennent. Et elle ne pouvait pas ne pas avoir entendu le signal d’alerte. Avoir suivi leur conversation. Au moins pendant tout le temps qu’ils avaient été à la surface. Après, par contre, quand ils étaient descendus à l’intérieur du roc…
À l’heure qu’il était, Kim avait probablement averti l’Institut. Claudia ne doutait pas que ses amis mettraient tout en œuvre pour la retrouver. Mais la retrouver au fond de l’océan, ça risquait de ne pas être simple… Et il y avait Kim. Après avoir averti l’Institut, que ferait-elle ? Attendrait-elle l’arrivée de renforts, ce qui était la chose à faire ? Voudrait-elle se lancer, toute seule, à son secours ?…
Le plus difficile était de ne pas avoir conscience du temps écoulé. Avant de partir, les deux hommes l’avaient dépouillée de tous ses effets personnels. Y compris de sa montre.
Elle ne pouvait qu’attendre. Attendre sans repères dans le temps…
Attendre à ne rien faire. Parce que ses perspectives d’évasion étaient pratiquement nulles. Le hublot était trop petit pour lui permettre de passer et la seule autre ouverture était bouchée par une porte en acier absolument lisse : le seul dispositif d’ouverture était situé sur la face extérieure de la porte… Défoncer un mur ?… Elle avait donné quelques coups prudents pour évaluer le son. Ils semblaient aussi massifs que la porte.
La seule chose qu’elle pouvait faire, c’était se reposer. De manière à être alerte et en forme quand ils viendraient la voir.
Elle venait à peine de fermer les yeux qu’un signal sonore attirait son attention. La télé s’était allumée : sur l’écran, elle voyait quelqu’un marcher dans un des boyaux de plastique. En s’approchant, elle réalisa que c’était Kim. Puis elle vit la porte du sas se refermer sur elle pour l’emprisonner. L’eau se mit ensuite à monter à l’intérieur du sas.
Au cours des minutes suivantes, elle assista, impuissante, aux efforts de Kim pour tenter d’échapper à la mort. Claudia avait beau hurler, pleurer, frapper contre la porte… personne ne lui répondit. À l’écran, l’eau continuait inexorablement de monter.
Le film s’arrêta sur l’image du visage de Kim, dont le corps flottait, sans vie, au centre de la cabine de verre.
Claudia prit alors conscience que ses larmes s’étaient arrêtées. À l’intérieur d’elle, une rage froide avait balayé tout le reste. Elle était maintenant calme. Désormais, son seul but serait de demeurer en vie, de manière à pouvoir venger Kim lorsque l’occasion s’en présenterait.
Elle en était à élaborer des scénarios pour profiter du prochain moment où ses ravisseurs viendraient la voir lorsqu’elle se sentit brusquement la tête lourde. Elle avait de la difficulté à se tenir debout. Alors qu’elle se dirigeait vers le lit, elle s’écroula par terre.
Sa dernière pensée fut qu’elle ne pouvait pas mourir de cette façon. C’était trop injuste. Trop injuste…
Londres, 14h11
Moh et Sam avaient suivi Hadrian Killmore jusqu’au Royal Hospital de Chelsea. De leur voiture, ils pouvaient voir la limousine avec chauffeur qui attendait Killmore. Il y avait une dizaine de minutes qu’ils avaient amorcé la surveillance.
Suivre Killmore était un jeu d’enfant. L’homme ne faisait aucun effort pour déjouer d’éventuelles filatures. Du moins, en apparence. Car il lui arrivait de disparaître puis de réapparaître le lendemain à St. Sebastian Place comme si de rien n’était.
Cette visite au Royal Hospital intriguait Sam. L’institution abritait depuis trois cents ans des officiers de l’armée britannique infirmes ou à la retraite. Qui Lord Hadrian Killmore pouvait-il bien être venu voir ? La question était d’autant plus intrigante que l’institution n’avait pas la réputation d’abriter des membres de la classe dominante.
— Tu vois un lien entre St. Sebastian Place et le Royal ? demanda-t-il.
— Pourquoi ?
— Jusqu’à maintenant, on l’a surtout vu aller dans des banques, des grands restaurants et des clubs privés.
— Pour les questions de classes sociales et d’étiquette, c’est toi l’expert.
— Hum…
— Il a peut-être un vieil oncle qui a fait la guerre des Boers…
— Tu penses qu’il pourrait être encore en vie ?
— Ça pourrait être celle de 1914, quand ils se sont rangés du côté des Allemands…
— Ce qui lui donnerait au minimum… cent treize ans.
— À l’époque, ils les engageaient plus jeunes.
Sam se contenta de secouer légèrement la tête.
HEX-Radio, 8h16
… Montréal, la nouvelle capitale de l’insécurité ! Hier, c’est un président de compagnie qui s’est noyé dans son bain. La police parle d’un accident. Il aurait pris des somnifères… Moi, j’aimerais ça qu’on m’explique comment quelqu’un qui patauge dans l’argent, qui a une femme qui ressemble à une bombe sexuelle, qui vient d’être élu l’homme d’affaires de l’année et qui est en parfaite santé peut avoir besoin de somnifères… Moi, me semble, j’voudrais rester réveillé le plus longtemps possible pour en profiter !
Anyway, il a avalé un bouillon fatal. Est-ce qu’il a fait ça tout seul comme un grand ? Est-ce qu’il a eu de l’aide ? Pour l’instant, on sait rien. La version officielle, c’est qu’il s’est noyé dans son bain ! Point final ! Pour le reste, vous repasserez plus tard… Et la cerise sur le sundae : c’est le nécrophile qui s’occupe de l’affaire !… Parlant du nécrophile, vous avez entendu sa dernière ? Il est en faveur de la « castration verbale »…
Montréal, 8h18
Théberge regrettait son emportement de la veille avec la recherchiste de HEX-TV. Mais il était trop tard. Des extraits de ce qu’il avait dit circulaient maintenant sur Internet. Les animateurs de HEX-Radio les reprenaient dans leurs émissions. Ce n’était qu’une question de temps avant que les autres médias en parlent aussi.
Il accuse les médias… comment il dit ça, déjà ?… Attendez un instant que je regarde mes notes… de « psittacisme ordurier ». Ça vous dit quelque chose, vous autres, le « psittacisme ordurier » ? En tout cas, la castration verbale, on peut imaginer ce que c’est !…
Théberge ferma la radio.
Désormais, il ne se passait guère de jours sans que HEX-TV ou HEX-Radio ne s’acharnent sur lui. Au début, ils avaient été les seuls à le faire. Puis, avec le temps, la rumeur et la répétition avaient produit leur effet. Le sujet avait été progressivement repris par d’autres médias.
Et lui, il leur servait sur un plateau du matériel pour les alimenter pendant plusieurs semaines ! Quel imbécile il était !
Crépeau entra dans son bureau et vit son air renfrogné.
— Des problèmes ?
— Toujours la même chose.
— Pamphyle a examiné Auclair. Mélange d’alcool et de médicaments. C’est plausible qu’il ait perdu la carte et qu’il se soit noyé.
— Mais ça n’exclut pas que ce soit un meurtre ?
— Non. Mais je ne vois pas comment on pourrait le prouver.
— Il s’opposait à une offre d’achat d’Akwavie. Lui et sa femme avaient trente-cinq pour cent des voix.
— Et maintenant ?
— Je suppose que c’est sa femme qui hérite.
— Tu penses qu’elle va vendre ?
— C’est ce qui est arrivé à la femme de Saint-Laurent, le vice-président qui est mort dans l’accident de voiture. Dans la semaine qui a suivi, elle a vendu ses vingt pour cent d’actions.
— Ce qui donne cinquante-cinq pour cent…
Crépeau regarda un instant Théberge en silence avant de demander :
— Qui a acheté les actions du VP ?
— AquaTotal Fund Management. Le fonds d’investissement à qui le président refusait de vendre.
Londres, 13h47
Malgré son décor banal, le petit salon était un des endroits les mieux protégés de la planète contre la surveillance électronique. Killmore et Whisper discutaient depuis quarante-six minutes, à l’abri de toute oreille indiscrète. Ils avaient passé en revue l’ensemble des opérations.
Whisper était arrivé en chaise roulante, même s’il n’avait aucune difficulté à se déplacer. Car ses problèmes de santé ne menaçaient pas sa mobilité : c’était son espérance de vie globale qui était en danger. Il avait moins d’un an à vivre, malgré son apparente bonne forme. Il suffisait qu’il limite ses activités à quelques heures par jour pour réussir à donner le change. Mais, dans une résidence pour personnes infirmes et retraitées, quoi de plus normal qu’un vieillard en chaise roulante ?
Killmore, lui, s’était rendu à la comptabilité, où il avait pris possession d’un certain nombre de documents. Quoi de plus normal pour un membre du conseil d’administration dont le mandat particulier était de superviser la vérification interne ?
Killmore s’était ensuite dirigé vers le petit salon où il avait ses habitudes, soi-disant pour travailler dans le calme, et il y avait attendu l’arrivée de Whisper.
Aux yeux de Killmore, les rencontres avec Whisper avaient toujours un caractère spécial. Ce dernier l’avait recruté quand il avait à peine vingt ans. À l’époque, Whisper était l’étoile montante du Cercle des Cullinans, qui régnait sur le commerce du diamant.
Sous la gouverne de Whisper, l’organisation avait évolué et elle s’était redéfinie en fonction d’un objectif beaucoup plus ambitieux : gérer l’apocalypse vers laquelle se dirigeait aveuglément l’humanité.
Dans une première étape, avec l’aide de Fogg, Whisper avait mis sur pied le projet Consortium. Puis il avait compris que ce ne serait pas suffisant. Qu’il fallait une approche plus globale. Et beaucoup plus radicale. La planète devait purger ses excès. Et cette purgation impliquait une souffrance. C’était inévitable. Comme lorsque l’économie d’un pays purge ses excès au moyen d’une récession. Les mesures pour l’éviter ne pouvaient, au mieux, que la retarder. Et la rendre plus dure.
La différence, c’était que les excès de la planète n’étaient pas seulement économiques : ils étaient aussi démographiques et sociaux. C’était donc sur tous ces plans que la récession était nécessaire.
HEX-Radio, 9h19
— T’as entendu la rumeur ? Paraît que les fonfonctionnaires planchent sur le cas du président de compagnie qui s’est noyé dans son bain. Ils vont pondre une nouvelle loi.
— Ça va être défendu de se noyer dans son bain ?
— Non, mais les ceintures de sauvetage vont être obligatoires. Défense de prendre son bain sans ceinture.
— Pour les bébés, ils vont sûrement inventer des sièges de bain. Comme dans les autos…
Londres, 14h35
Whisper et Killmore avaient d’abord passé en revue les opérations en cours. Pour les céréales, les choses suivraient désormais leur cours sans intervention majeure de leur part. Pour l’eau, par contre, on en était à l’étape cruciale. Whisper avait posé de nombreuses questions sur les interventions des prochains jours et, comme à l’habitude, Killmore avait été impressionné par sa maîtrise des dossiers, dont il semblait posséder en mémoire les moindres détails.
Une fois le tour des opérations en cours achevé, la discussion avait porté sur l’Arche et les sanctuaires de l’Archipel. Whisper était manifestement anxieux de les voir achevés.
— C’est pour quand ?
— L’Arche ?… Au pire, tout sera terminé dans quatre mois. Plus probablement trois. Mais elle est déjà habitable.
— Je compte m’y installer sous peu.
— L’endroit est sécurisé et le service de sécurité est fonctionnel à cent pour cent. Pour l’aménagement des services d’appoint, par contre, il y a du retard.
— L’état des réserves ?
— Si on réduit les habitants au personnel essentiel, l’Arche dispose présentement d’une autonomie alimentaire de deux ans et demi. Le problème, c’est que les zones de production alimentaire n’ont pas encore un fonctionnement optimal.
— D’autres problèmes qui méritent d’être mentionnés ?
— La construction des secteurs d’habitation pour les travailleurs a aussi pris du retard. Mais ça ne devrait pas affecter votre confort.
— Et le reste de l’Archipel ?
— Tout se déroule comme prévu. L’essentiel sera terminé dans six à huit mois. Pour un fonctionnement idéal, il faudra attendre de deux à quatre ans… Par la suite, le développement sera ajusté à l’évolution de la situation.
Whisper hocha la tête en signe d’assentiment.
Killmore regardait son mentor avec un mélange de pitié et d’admiration. Admiration pour l’homme qu’il avait été et qu’il s’efforçait de continuer à être, pitié pour l’homme qu’il était devenu malgré lui… Son esprit était encore alerte, mais tout le reste se dégradait. Au mieux, il n’avait plus que quatre heures d’activité par jour.
La décision finale sur son avenir ne pourrait plus être reportée très longtemps. Car il était hors de question que Whisper déménage dans l’Arche. L’endroit serait son domaine exclusif. Lui seul déciderait qui y vivrait, qui en serait exclu ainsi que les règles qu’ils auraient à respecter. Un tel endroit, par définition, ne pouvait pas tolérer deux maîtres.
Vieillir, c’est faire le deuil de l’individu qu’on a été. Killmore avait déjà lu la phrase quelque part et il l’avait retenue sans savoir pourquoi… Il était maintenant clair que Whisper ne se décidait pas à assumer son âge. À faire le deuil de ce qu’il avait été. Il aurait besoin d’aide. Ne serait-ce que pour s’éviter à lui-même le spectacle de sa propre déchéance… Contrairement à la manière dont Whisper envisageait la fin de sa vie, celle-ci allait se terminer beaucoup plus sèchement – et beaucoup plus vite – qu’il ne l’entrevoyait.
Genève, 16h07
Hessra Pond regardait les journalistes avec un sourire retenu. Son costume marine se détachait sur le fond bleu pâle de l’arrière-scène, qui représentait le ciel au-dessus des vagues de l’océan. La conférence de presse durait depuis six minutes. Les journalistes autorisés à y assister avaient été choisis en raison de leur appartenance aux médias les plus prestigieux de la planète. C’étaient tous des spécialistes de l’information économique.
— C’est vrai, dit Pond. AquaTotal Fund Management est un fonds d’investissement. Un fonds de private equity. Et je sais que ces fonds n’ont pas une bonne réputation. Dans les années quatre-vingt, plusieurs se sont faits une spécialité d’acheter des entreprises pour les démembrer et les revendre en pièces détachées. Plus récemment, plusieurs ont profité du crédit facile et des bas taux d’intérêt pour acheter des entreprises bien établies, les endetter afin de financer leur achat puis les revendre à profit… Ils sont même montrés du doigt comme des responsables de la dernière grande crise financière.
Elle promena son regard sur l’assistance avec un sourire qui évoquait celui du chat du Cheshire.
— Ça, reprit-elle, c’est ce que nous refusons de faire. Nous ne revendons pas les entreprises par morceaux. Nous n’utilisons pas le levier de façon déraisonnable. Notre utilisation du leverage buy out se situe dans une perspective de long terme. Nous sommes un investisseur patient. Pourquoi ? Parce que nous avons compris qu’il est crucial d’introduire de l’ordre dans ce secteur qui est essentiel au bien-être – que dis-je ? à la survie – de l’humanité. Et que restructurer un tel secteur prend du temps. Mais c’est la stratégie la plus rentable. De loin. En adoptant cette approche, nous faisons en sorte que le bien de notre entreprise coïncide avec celui de l’humanité. C’est pour cette raison que nous entendons montrer la voie à l’industrie. Que nous entendons être les pionniers du capitalisme humanitaire.
Elle promena de nouveau son regard sur la foule des journalistes. Au mieux, son auditoire était sceptique.
— Jusqu’à maintenant, reprit-elle, les capitalistes se sont contentés d’exploiter le monde ; le temps est venu de le transformer. Nous allons prendre la relève des politiciens. Parce qu’ils doivent se faire élire, les hommes politiques sont condamnés à penser à court terme. Dans le meilleur des cas, un homme politique a un horizon de mi-mandat : après, il est en mode électoral, pas en mode responsable. Et pour être élu, il doit se rabattre sur le plus petit dénominateur commun, sur ce qui va déranger le moins de gens… Nous, au contraire, nous situons notre action dans le long terme et dans l’intérêt supérieur de l’humanité. L’alignement des intérêts – profit pour l’entreprise, survie de l’industrie alimentaire pour l’humanité – est le meilleur gage de notre bonne foi… Évidemment, seules les entreprises d’envergure internationale ont les moyens de ce type de politique. Prenez Hydropur Research, un des fleurons de notre brochette d’entreprises : elle redistribue vingt-cinq pour cent de ses profits à des projets de traitement des eaux en Afrique.
Les journalistes bougeaient sur leurs chaises, visiblement impatients de poser des questions.
— Avant d’ouvrir la période de questions, poursuivit Pond, je voudrais apporter une dernière précision. AquaTotal Fund Management a été fondé spécifiquement pour assurer la préservation à long terme de ce bien essentiel à l’ensemble de l’humanité : l’eau. L’eau que nous buvons. L’eau dont nous nous servons pour nos besoins domestiques… L’eau que nous utilisons à des fins agricoles. L’eau qui circule dans les plans d’eau et qui nourrit la végétation… L’eau qui contribue à construire les paysages dans lesquels nous vivons… Protéger ce bien est notre priorité. Distribuer, récupérer, traiter et dépolluer l’eau sont nos activités core. C’est de cette manière que nous entendons contribuer au bien-être et, disons-le, à la survie de l’humanité. C’est cela, le capitalisme humanitaire.
Les journalistes se regardèrent puis plusieurs mains se levèrent simultanément. Pond fit un signe en direction de la représentante du Wall Street Journal.
— Est-ce que vous voulez établir un monopole mondial sur l’eau ? demanda la journaliste.
— L’eau est déjà sous l’emprise d’un monopole mondial : celui de l’incompétence, de l’imprévoyance, de la corruption, des intérêts à court terme, des lobbies politiques et des décisions à courte vue.
Le sourire de Pond s’élargit.
— Je blague, dit-elle.
Son visage redevint sérieux.
— Mais à peine… Je ne pense pas qu’un groupe puisse réaliser ce type de monopole. Par contre, je sais que plusieurs groupes comme le nôtre existent ou sont à se constituer. Bien que concurrents, nous partageons un but commun : créer des organisations suffisamment fortes pour résister aux pressions et au chantage des groupes d’intérêt ; préserver notre capacité d’agir en fonction du bien général de l’humanité.
— Allez-vous poursuivre vos acquisitions ? demanda le représentant du Financial Times.
— Nous allons les accélérer. Récemment, nous avons rendu publiques des offres d’achat sur deux entreprises : Akwavie et Aquapro Water Conditioning. D’autres annonces suivront dans les prochaines semaines. Peut-être même dans les prochains jours.
Le journaliste du Herald Tribune prit la parole.
— Vous vous engagez à ne pas endetter massivement les entreprises dont le fonds va se porter acquéreur. Comment allez-vous être en mesure de respecter votre engagement, compte tenu de l’ampleur des fonds dont vous allez avoir besoin pour tous ces projets ?
— Nos investisseurs disposent des moyens nécessaires pour soutenir notre développement.
— Vos mystérieux investisseurs dont on ne connaît pas le nom ?
— Ils préfèrent demeurer anonymes. Cela les soustrait aux pressions qui seraient inévitables si leur participation était connue.
— Le caractère privé de ces fonds, la relative opacité de leur gestion, ça ne vous inquiète pas ? D’un point de vue démocratique…
— La démocratie est mieux assurée par des décisions qui échappent au lobby des classes les plus riches, au clientélisme et aux trafics d’influence. C’est ce que nous entendons démontrer.
La femme fit une pause de quelques secondes et parcourut l’assemblée du regard.
— Je voudrais que ma position soit claire : l’eau est un bien trop précieux pour qu’on le laisse être géré de la façon anarchique dont il l’est présentement. C’est sur ce plan que le capitalisme mondial peut agir dans une perspective humanitaire : au sens propre du terme, il s’agit d’assurer la bonne gestion de l’un des biens les plus précieux de l’humanité.
— Vous ne pouvez quand même pas sauver l’humanité à vous tout seuls.
— Bien sûr que non. C’est pour cette raison que nous allons contribuer au fonds mis sur pied par l’Alliance mondiale pour l’Émergence. Notre première contribution s’établira à la hauteur de cent millions de dollars. Sans faire partie officiellement de l’Alliance, nous croyons à ce type d’action responsable. Par le passé, le capitalisme a démontré qu’il était le mode de gestion le mieux outillé pour produire de la richesse ; il doit maintenant relever le défi d’assurer la gestion de la planète de manière à garantir la survie de l’humanité.
Ottawa, 10h23
— La proposition sera présentée formellement à l’ONU dans deux jours, fit John Petrucci, l’ambassadeur des États-Unis au Canada. Nous comptons sur votre appui.
Le premier ministre du Canada, Jack Hammer, prit la feuille qui résumait le long discours que prononcerait l’ambassadeur américain aux Nations Unies. Le titre le fit sourire : c’était le charabia habituel des organisations internationales. Le texte de la déclaration, par contre, à cause de sa limpidité, lui fit l’effet d’un coup de poing.
Déclaration d’intention
sur la gestion des réserves d’eau douce
dans une perspective de préservation,
de mise en valeur et de pérennisation
du capital aquifère de l’humanité
L’eau est un patrimoine de l’humanité. De ce fait, elle n’appartient à aucun pays. Elle ne peut pas être utilisée comme arme stratégique par un pays contre un autre : une telle utilisation équivaudrait à une déclaration de guerre.
En conséquence, les États signataires conviennent que :
• sa distribution doit être dépolitisée et confiée au libre jeu du marché ;
• les lois qui empêchent ou limitent sa commercialisation doivent être abrogées ;
• les États peuvent exiger une rente raisonnable sur l’eau exploitée commercialement qui provient de leur territoire, comme pour n’importe quelle ressource naturelle ;
• dans le but de prévenir les abus dans l’utilisation de ce bien essentiel, les États doivent adopter le principe de l’utilisateur payeur à l’intérieur des frontières de leur propre pays ;
• les États peuvent constituer des réserves pour des utilisations déclarées stratégiques (militaires, agricoles, pétrolières…) ; ces réserves sont soustraites au libre jeu du marché.
Hammer releva les yeux de la feuille de papier et regarda Petrucci un moment en secouant la tête.
— No way, dit-il. Je ne peux pas appuyer ça ! J’aurais l’air de vendre le pays.
— Entre le vendre et le mener à la ruine…
Tous les deux savaient à quelle menace Petrucci faisait allusion. Près de quatre-vingts pour cent des exportations du Canada étaient dirigées vers les États-Unis. Avec le boycott des produits alimentaires canadiens et les contrôles que les États-Unis imposaient à la frontière, l’économie du Canada flirtait déjà avec le marasme. Si les Américains imposaient d’autres sanctions…
— Nos réserves d’eau sont au bord de l’épuisement, reprit Petrucci.
— Vous avez épuisé vos nappes phréatiques et maintenant vous voulez vider les nôtres.
— Pas les vider, expliqua Petrucci avec un sourire. En acheter une partie.
Il poursuivit ensuite sur un ton plus sérieux.
— Il est effectivement possible que nous n’ayons pas géré au mieux notre capital aquifère. Mais le fait est que plusieurs régions de notre pays vont bientôt devoir importer de l’eau. Très bientôt.
— Si vous avez gaspillé vos réserves de façon irresponsable, ce n’est quand même pas notre problème !
— Pas encore… Mais vous avez le choix : ou bien ça se transforme en problème, ou bien ça devient une occasion d’affaires… Ou bien vous appuyez notre proposition, ou bien nous prendrons les moyens pour obtenir votre appui.
— Vous allez faire quoi ? demanda Hammer par provocation. Fermer complètement la frontière ?
— Dans une première étape.
Hammer regardait Petrucci, estomaqué. Il allait de soi que les États-Unis imposent à leurs alliés, du simple fait de leur force économique et militaire, un certain nombre de décisions. Mais c’était la première fois qu’ils le faisaient de façon aussi ouverte, sans aucun souci d’y mettre les formes.
— Nous allons aussi fermer nos aéroports à tous les vols en provenance du Canada, poursuivit Petrucci. Pour des raisons de sécurité… Nous allons également contacter les principales entreprises qui ont des filiales ou des succursales dans votre pays : je ne serais pas étonné qu’elles suspendent leurs opérations sur votre territoire, le temps d’en réévaluer la pertinence. Vous allez avoir des dizaines de milliers de chômeurs dans les rues… Bien entendu, nous allons cesser toute exportation de légumes et de fruits frais. Et nous allons présenter un projet de loi pour limiter le séjour des citoyens canadiens sur notre territoire.
Pendant qu’il égrenait ses menaces, Petrucci n’avait pas cessé de fixer Hammer dans les yeux. Comme le premier ministre allait répondre, Petrucci lui coupa la parole :
— J’oubliais : les agences de notation de crédit vont sûrement regarder avec inquiétude cette évolution des relations entre nos deux pays : je suis presque certain qu’elles vont réviser à la baisse la cote de crédit des gouvernements et des entreprises canadiennes, ce qui augmentera le coût de tous vos emprunts…
— Vous n’oseriez pas !
— Combien de jours pensez-vous pouvoir tenir ?
— Tous les pays vous condamneraient !
L’ambassadeur écarta l’objection d’un haussement d’épaules.
— Nous avons passé le stade où nous pouvions nous payer le luxe de nous faire aimer. De toute façon, la plupart des pays nous condamnent déjà.
— Comment votre nouveau président va-t-il justifier ça ? Lui qui propose de dialoguer avec tout le monde ?
— Il ne contrôle pas nécessairement chacune des décisions du Congrès.
Petrucci sourit et son expression se fit plus conciliante.
— On n’est pas obligés de présenter ça comme des représailles, reprit-il. Ça peut être des mesures de sécurité : réduction du trafic aérien, multiplication des contrôles aux frontières, exigences de sécurité supplémentaires pour les voyageurs… inquiétudes sur la situation économique et politique de votre pays qui amèneraient nos entreprises à être prudentes…
— C’est un jeu qui peut se jouer à deux. Les projets de développement énergétique peuvent être ralentis. Les lignes à haute tension qui approvisionnent la Nouvelle-Angleterre peuvent avoir des accidents…
Le sourire de l’ambassadeur s’élargit.
— Beaucoup de gens, au Congrès, aimeraient que vous ouvriez les hostilités. Cela leur permettrait d’exercer ouvertement des représailles au lieu de perdre du temps à finasser… Pour le moment, bien sûr, ce n’est pas la position de mon gouvernement. Mais si vous indisposez sérieusement le Congrès…
— Je ferai part de votre position au cabinet, répondit sèchement Hammer. Si vous n’avez aucune autre remarque à formuler…
— Un simple conseil : à votre place, je me méfierais des tendances séparatistes qui se manifestent en Alberta et en Colombie-Britannique. Une bonne partie de la population de ces deux provinces est déjà favorable à l’idée de quitter le Canada pour s’intégrer aux États-Unis. Si les gens apprennent que vous vous apprêtez à précipiter le pays dans une crise sans précédent avec leur principal partenaire économique…
Shanghai, 22h32
Hurt avait parcouru les alentours du restaurant une grande partie de la journée pour évaluer les mesures de sécurité. Bien qu’importantes, elles semblaient surtout destinées à éloigner les curieux et à prévenir l’irruption d’un commando suicide. Rien qui puisse lui causer le moindre problème !
Il était maintenant à son hôtel. De la fenêtre de sa chambre, au quatre-vingt-unième étage, il observait avec des jumelles l’endroit où le groupe dînerait : une terrasse située sur le toit d’un restaurant, de l’autre côté de la rivière Huangpu. S’il fallait en croire les informations de Wang Li, la réunion aurait bien l’ampleur qu’on lui avait annoncée. En plus des dirigeants du Parti impliqués dans la relance de Meat Shop, toute la structure décisionnelle de la filiale y assisterait, depuis les responsables régionaux des réseaux d’approvisionnement jusqu’à ceux des réseaux de distribution, en passant par les coordonnateurs de transactions qui régulaient les échanges entre les fournisseurs et les acheteurs.
Avec un couteau à pointe de diamant, Hurt découpa un rond dans le coin inférieur droit de la vitre.
Wang Li avait fait preuve d’une efficacité exemplaire. Quand Hurt lui avait expliqué de quelle façon il entendait procéder, le Chinois avait immédiatement trouvé l’équipement qui convenait.
Pourtant, Hurt avait des sentiments partagés à son endroit. Il se demandait jusqu’à quel point cet agent de l’Institut n’était pas en fait un agent double qui instrumentalisait l’Institut pour servir les intérêts de la Chine. C’était le problème avec les agents doubles, on pouvait difficilement savoir où allait leur loyauté première.
Et puis, il y avait le caractère inattendu de ce voyage qui continuait de le tracasser. Bien sûr qu’il estimait justifiée l’attaque contre la nouvelle direction de Meat Shop. Mais est-ce que c’était par hasard que, juste au moment où il approchait d’une résidence appartenant selon toute vraisemblance au Consortium, des informations apparaissaient, sans qu’il sache d’où ? Et qu’on l’expédie à l’autre bout du monde ?
À l’intérieur de lui, le plus caustique était Sharp.
— On a montré un nonosse au toutou et le toutou est parti courir après le nonosse à l’autre bout de la planète !
Nitro, lui, était le plus frustré. Steel réussit à rétablir le calme en promettant que, sitôt l’opération terminée, ils retourneraient terminer le travail à Londres.
— Après avoir poireauté à Xian ! précisa Nitro.
Steel ne répondit pas : lui laisser le dernier mot l’aiderait à ronger son frein.
HEX-TV, studio 24, 11h46
L’animatrice et son invitée, une femme d’environ trente-cinq ans, étaient assises dans des fauteuils placés en angle. Autant l’animatrice paraissait sûre d’elle, détendue, en pleine possession de ses moyens, autant l’invitée semblait inquiète et mal à l’aise.
« Cinq secondes », fit la voix du régisseur.
L’animatrice se tourna vers la caméra. Son sourire disparut et son expression devint grave.
Au moment où le voyant lumineux indiqua qu’elle était en ondes, elle s’adressa à la caméra.
— Nous passons maintenant à la chronique « En direct du vrai monde ». Comme représentante du vrai monde, nous avons aujourd’hui Laurence Vidal.
Elle se tourna vers l’invitée, qui jouait nerveusement avec ses mains.
— Madame Vidal, bonjour.
— Bonjour.
— Madame Vidal, je sais que la situation est particulièrement difficile pour vous. Je vous remercie d’être venue nous rencontrer.
L’invitée fit un petit signe de la tête pour accepter la marque de compassion.
— Madame Vidal, reprit l’animatrice en s’efforçant de mettre de l’empathie dans sa voix, qu’est-ce que vous avez à nous apprendre ?
— C’est mon mari. Il a disparu. Avant-hier, il avait contacté la police à cause des menaces qu’il avait reçues… C’est rapport à son travail. Il est chercheur à l’université. Il travaille sur un projet pour faire de l’eau potable à partir de l’eau de mer. Il y a des entreprises qui ont essayé de le recruter. Mais il ne voulait pas enrichir les multinationales. Il voulait aider les ONG et les pays pauvres.
— Vous pensez vraiment que c’est une multinationale qui l’a fait enlever ?
— Je ne dis pas ça. Mais après son dernier refus, il a commencé à recevoir des appels… le jour, la nuit…
— Quel genre d’appels ?
La voix de l’animatrice trahissait un mélange d’étonnement et d’incrédulité.
— Qu’il était mieux d’être raisonnable, de penser à sa famille… Que ses enfants étaient encore jeunes. Qu’ils avaient la vie devant eux si leur père ne faisait pas de bêtises… Qu’il y avait pire, dans la vie, que de changer d’emploi. Que c’était préférable à avoir un accident. Ou à disparaître sans que personne sache jamais ce qui vous est arrivé.
À mesure qu’elle énumérait les menaces, sa voix se brisait. C’est avec difficulté qu’elle conclut :
— C’est pour ça qu’il a appelé la police.
— Et qu’est-ce que la police a fait ?
— Rien.
— Rien ?… Elle n’a rien fait pour le protéger ?
— Un policier était censé venir le voir… Mais il n’est pas venu.
— Vous savez le nom du policier qui devait le rencontrer ?
— Un inspecteur… Théberge, je pense… Oui, c’est ça : l’inspecteur-chef Théberge…
Montréal, 12h14
Fidèle à son habitude, Skinner était arrivé au lieu du rendez-vous une demi-heure à l’avance. Cela lui avait permis de choisir la table et la place à la table qui l’avantagerait le plus quand il rencontrerait Armand Frigon.
Passer autant de temps à Montréal l’empêchait de suivre d’aussi près qu’il l’aurait voulu les opérations qui se déroulaient sur l’ensemble de la planète. Il avait une confiance relative en Gravah et Pond. Il aurait aimé suivre de plus près leurs activités. Mais Fogg en avait décidé autrement. Le chef du Consortium semblait avoir une difficulté croissante à s’opposer au moindre décret des commanditaires de l’organisation… Décidément, la perspective d’une nouvelle conversation avec Hunter devenait de plus en plus intéressante.
Skinner ouvrit le journal qu’il avait ramassé à la sortie du métro. Auclair faisait l’objet d’un titre et de quelques lignes de résumé dans un article de la page trois.
Suicide ou accident ?
PDG retrouvé mort dans son bain
Le président d’Akwavie est retrouvé noyé dans son bain. L’hypothèse du suicide est envisagée. Des bouteilles de médicaments ont été retrouvées à proximité de la victime.
Du coin de l’œil, il aperçut Frigon qui arrivait. Il lui fit signe de s’asseoir en face de lui. Comme Skinner avait choisi la première table le long du mur, près de l’entrée de la cuisine, Frigon se trouvait à l’une des places les plus inconfortables du restaurant : le dos au corridor du centre commercial, juste à côté du passage qu’empruntaient les serveuses pour aller chercher les commandes à la cuisine.
— Vous m’apportez tout ce qu’il y avait sur la liste ? demanda d’emblée Skinner.
— Bien sûr.
Frigon paraissait nerveux. Il s’assit et déposa son attaché-case à côté de lui.
Un sourire apparut sur le visage de Skinner. Inutile de l’insécuriser davantage. Un peu d’encouragement était même de mise.
— Vous avez vraiment tout ? dit-il comme s’il était agréablement surpris.
— Une carte complète des fuites. Les quantités… Ce que ça coûterait pour remettre le réseau en état… Les probabilités qu’il y ait des pénuries d’eau à court terme…
— Excellent !
Frigon sortit son BlackBerry et activa Blue Tooth. Skinner fit de même avec le sien. En quelques minutes, tous les dossiers électroniques dont Frigon avait une copie sur son appareil se retrouvèrent sur celui de Skinner. Ce dernier désactiva Blue Tooth et activa le navigateur Internet : les dossiers prirent le chemin de son portable, qu’il avait laissé à sa chambre d’hôtel. De là, une copie du dossier fut acheminée automatiquement à un journaliste télé ainsi qu’à un député de l’opposition.
Ce qu’il y avait de plaisant dans la manipulation de l’information, songea Skinner, c’était qu’on n’avait même pas besoin de mentir : il suffisait de choisir ce que l’on voulait communiquer. Et à qui.
Il tendit la carte des vins à Frigon.
— Puisque nous avons de quoi fêter, choisissez-nous une bouteille qui soit à la hauteur.
Tout au long du repas, Frigon participa de façon distraite à la conversation, jetant sans cesse des coups d’œil de tous les côtés comme s’il avait peur d’être surpris en compagnie de Skinner. Même le Flacianello 97 ne réussit pas à retenir son attention.
À la fin du repas, Skinner activa de nouveau le navigateur Internet de son BlackBerry. Quelques secondes plus tard, il était sur le site d’une banque, au Liechtenstein. Il entra un code qui déclencha une opération préprogrammée de transfert de fonds.
— Voilà, dit-il en relevant les yeux vers Frigon. L’argent est dans votre compte.
— C’est tout ? demanda Frigon, visiblement pressé de partir.
— Vous pouvez disposer, répondit Skinner en souriant.
Puis, comme l’autre se levait, il ajouta :
— Vous êtes chanceux d’être tombé sur quelqu’un comme moi. J’en connais qui se seraient contentés de vous faire chanter plutôt que de vous payer.
Paris, 18h53
Aussitôt que Blunt fut entré, Chamane l’emmena dans son bureau de travail. Une table dont la surface ressemblait à un écran d’ordinateur trônait maintenant au milieu de la pièce. Le jeune hacker la montra avec fierté à Blunt.
— C’est quoi ? demanda Blunt.
— Une variante de la Microsoft Surface. Mets ton iPhone sur la table.
Blunt s’exécuta. Aussitôt, un carré de lumière diffuse se découpa autour de l’appareil et de petites ondulations se mirent à pulser autour de lui. À la base du carré, une barre de progression s’afficha. Quand la progression fut terminée, la barre et les petites ondulations disparurent.
— Le logiciel de sécurité de ton appareil a été mis à jour, fit Chamane en redonnant le iPhone à Blunt.
Il appuya sur un des coins de la table ; un nouveau carré de lumière apparut, dans lequel était affichée une liste de mots. Il appuya sur « Bar ». Une autre fenêtre s’ouvrit :
Bière
Vin
Boissons gazeuses
Eaux minérales
Jus
— Tu veux boire quelque chose ? demanda Chamane.
— Eau minérale.
— Quelle sorte ?
— As-tu de la Badoit ?
Chamane appuya sur « Eaux minérales », ce qui fit apparaître un sous-menu déroulant. Il posa ensuite un doigt sur « Badoit ». Le chiffre au bout du mot passa de 6 à 5.
Dans le sous-menu des jus, il choisit ensuite « Jus de litchi ». Le chiffre au bout du mot passa de 4 à 3. Puis, il appuya simultanément sur deux touches ; toutes les fenêtres disparurent de la table.
— Ça sert à quoi ? demanda Blunt, perplexe.
— Je gère mon inventaire.
Chamane emmena ensuite Blunt à la cuisine et il ouvrit un des deux réfrigérateurs sur la porte duquel était écrit : à boire. Il ne contenait que des bières, des jus, des eaux minérales… Chamane prit une bouteille de Badoit, la donna à Blunt et il prit une boîte de jus de litchi.
De retour dans le bureau, Chamane fit apparaître une nouvelle fenêtre sur la table. Elle contenait une liste de trois points :
Les Enfants de la Terre brûlée
Les grandes extinctions
AquaTotal Fund Management
— AquaTotal Fund Management, dit-il. C’est une demande que Théberge a faite à Dominique. Elle l’a refilée à Poitras, qui m’a demandé de voir ce que je pouvais trouver.
— Et… ?
Sur son goban mental, Blunt posa une nouvelle pierre. Le territoire associé à l’eau continuait de se préciser.
— C’est un fonds d’investissement privé. Il n’y a rien d’intéressant sur leur site. Juste de la publicité et des informations publiques : leur mission, le nom des compagnies qu’ils détiennent, leurs projets humanitaires… Ils doivent avoir un Intranet complètement séparé pour leur gestion interne.
— Ce qui veut dire ?
— Que leurs informaticiens ont un minimum d’intelligence. Anyway, je vais t’envoyer ce que j’ai. Ton portable est à l’hôtel ? Il est allumé ?
— Oui.
Chamane fit apparaître un dossier sur la table, puis une liste de noms comprenant celui de Blunt. Il pointa l’index sur le nom de Blunt, qui se transforma en une image de mallette avec son nom gravé sur le dessus. Il appuya ensuite sur la mallette : elle s’ouvrit. Il pointa le dossier et le déplaça jusque sur l’image de la mallette. Une barre de progression apparut, à peine une seconde, puis la mallette se referma et elle redevint le nom de Blunt.
— C’est rendu, dit-il en se tournant vers Blunt.
Blunt avait de la difficulté à ne pas sourire trop largement en voyant les efforts que Chamane faisait pour contenir sa fierté.
— Je suppose que c’est une des premières qui est sur le marché, dit-il.
— Des exactement comme ça, il n’y en a pas encore, répondit Chamane. Je l’ai « personnalisée ».
— Je croyais que Microsoft était l’empire du mal.
— Même Darth Vader peut avoir accès au bon côté de la force !… OK, les grandes extinctions, maintenant.
Il fit apparaître un nouveau dossier, qui contenait une liste de documents. Il pointa ensuite les différents fichiers, qui se transformèrent en autant de fenêtres. La table était presque pleine.
— Première chose, dit Chamane, les scientifiques ne s’entendent pas. Officiellement, il y en a quatre ou cinq. C’est pour ça qu’on parle de la sixième dans X-Files.
Il toucha une fenêtre avec deux doigts et l’agrandit. Elle contenait un tableau des cinq plus grandes extinctions.
— Les dates sont approximatives, reprit Chamane. Je n’ai pas indiqué les catastrophes géologiques qui ont causé les disparitions… les volcans, les astéroïdes, les glaciations… les lacs salés géants qui émettaient des gaz toxiques… les sécheresses qui ont fait disparaître des océans…
— Pourquoi les Enfants du Déluge parlent de celle qui s’en vient comme de la huitième ?
— Parce qu’on pourrait en ajouter deux autres.
Chamane réduisit la fenêtre et en agrandit une autre, qui contenait une liste de sept vagues d’extinctions.
— Une première juste avant le Cambrien, reprit Chamane. Vers moins 650 millions d’années. Elle aurait précédé l’explosion des formes de vie du Cambrien. Et une autre vers moins 1,9 milliard d’années. Elle aurait été contemporaine du passage des procaryotes aux eucaryotes.
Blunt le regarda, perplexe.
— Ce qui veut dire ? finit-il par demander.
— Les procaryotes ont leur ADN qui flotte dans la cellule. Les eucaryotes ont un ADN qui est enfermé dans un noyau : il est mieux protégé, la reproduction est plus fiable. Les bons coups de l’évolution ont plus de chances de se perpétuer… Tu vas trouver tout ça dans les articles que je t’ai envoyés. Pour les deux premières extinctions, tu vas voir, les scientifiques ne savent pas grand-chose.
Pointant les deux coins opposés en diagonale, il réduisit la taille de la fenêtre.
— Ça se contredit souvent dans les détails, dit-il. Mais en gros, c’est clair.
Tapant du bout du doigt à deux reprises sur le dossier, il le fit disparaître.
— J’ai éliminé toutes les extinctions secondaires, poursuivit Chamane.
— Secondaires ?
— J’ai juste gardé celles où au moins trente à quarante pour cent des espèces de la planète ont disparu. Les extinctions secondaires, c’est seulement dix pour cent des espèces qui disparaissent.
— Est-ce qu’il y a des extinctions négligeables ? ironisa Blunt.
— Sûr, répondit très sérieusement Chamane. C’est plein. Ils appellent ça des extinctions mineures… Il y a onze mille ans, les grands mammifères d’Amérique du Nord ont disparu : le castor géant, la grande mouffette…
— Une grande mouffette… Grande comment ?
— Aucune idée. Si tu veux, je peux vérifier sur le Net… Quand tu regardes l’évolution de la vie, man, c’est un vrai carnage. Savais-tu ça que même pas un pour cent des espèces qui sont apparues sur la planète existent encore ? Les sports extrêmes, à côté de ça !…
Il agrandit une autre fenêtre.
— Dans cet article-là, ils mentionnent une bonne trentaine d’extinctions secondaires !
— Donc, quand les Enfants du Déluge parlent de la huitième extinction…
— Ils font probablement référence à cinq plus deux.
Blunt resta un moment silencieux. Ce que venait de lui apprendre Chamane était lourd d’implications. Si les Enfants du Déluge justifiaient leurs actions par une rationalisation de type scientifique, cela les rendait plus dangereux encore : la certitude des membres d’avoir raison et de s’inscrire dans un grand plan les rendrait moins perméables au doute. Et si leur étalon de référence était la disparition de quarante pour cent des espèces de la planète, ce n’était pas le sacrifice de quelques milliers de personnes, ni même de quelques millions, qui pèserait lourd dans leurs calculs.
Ils furent interrompus par l’arrivée de Geneviève, qui avait l’air endormie.
— Pour quelle heure je fais la réservation ? demanda-t-elle avant d’apercevoir Blunt.
Elle se figea un instant.
— Désolée, dit-elle.
— On a presque terminé, fit Blunt.
— Je vous laisse.
— On en a pour une demi-heure au plus, se dépêcha de dire Chamane avant qu’elle referme la porte du bureau.
Chamane soupira.
— Je ne comprends pas, reprit-il. Avant, elle travaillait dix-huit heures par jour et elle était toujours en forme. Maintenant, elle dort douze heures, elle est toujours fatiguée… et elle a toujours faim. Penses-tu qu’elle peut être enceinte ?
— Ça, c’est à elle qu’il faut le demander ! répondit Blunt avec un sourire.
— J’ai lu sur un site que, les premiers mois, elles sont tout le temps fatiguées et qu’elles se mettent à manger plus.
Blunt continuait de regarder Chamane en souriant. Ce dernier poursuivit :
— Si je lui demande et qu’elle est pas enceinte, elle est capable de penser que c’est parce que je la trouve grosse.
— Tu t’inquiètes pour rien. Si elle est enceinte, elle va te le dire quand elle sera prête.
— Et si elle se sent pas prête… qu’est-ce que je fais ?
Autant Chamane avait l’air désemparé, autant Blunt avait de la difficulté à ne pas rire.
— Il va falloir que tu t’y fasses, dit-il. Pour les femmes, il n’y a pas de logiciel. Ni de Femmes 101 pour les nuls…
Drummondville, 14h18
Dominique lisait le rapport conjoint que deux des directeurs de la Fondation, Ludmilla Matznef et Alain Lacoste, lui avaient transmis. La première s’occupait des droits fondamentaux, le second des dossiers de santé. Les deux avaient rédigé ensemble un bilan sur l’accès à l’eau.
Une série de projets parrainés par la Fondation avaient récemment subi des sabotages, particulièrement dans les bidonvilles les plus populeux de la planète : San Juan de Lunghano à Lima, Ajegante à Lagos, Cape Flats au Cap, Imbata au Caire, Dharavi à Bombay, Kibera à Nairobi, Pikine à Dakar, Altendaq à Ankara… La liste faisait plus d’une page.
Parfois, les fonds avaient été détournés, parfois des lois avaient été votées pour bloquer des projets ; des émeutes spontanées avaient détruit les installations ; des équipements avaient été volés et revendus au marché noir dans d’autres pays ; des projets avaient été modifiés par les autorités politiques et récupérés au profit des quartiers les plus riches ; des bateaux acheminant des équipements avaient été coulés ou avaient été victimes de piraterie ; un avion avait explosé en vol ; des grèves sauvages avaient empêché des travaux ; des rumeurs avaient circulé, selon lesquelles l’eau des nouveaux aqueducs servait à stériliser les pauvres… Les causes des échecs variaient presque à l’infini. Mais le résultat était partout le même : les projets avaient avorté.
Les conséquences de ces sabotages étaient catastrophiques : augmentation des maladies infectieuses liées à l’eau contaminée, augmentation de la mortalité en bas âge, montée en flèche du prix de l’eau sur le marché noir…
Il avait fallu la perspicacité des deux membres de la Fondation pour avoir l’idée de recueillir cette information, d’effectuer les recoupements et de soulever la question qui concluait leur rapport : y avait-il un effort concerté pour saboter la distribution de l’eau dans les zones urbaines les plus peuplées, les plus pauvres et les plus explosives de la planète ?
Dominique resta un long moment à réfléchir. Elle songea au courriel que Blunt venait de lui envoyer. Après un moment de réflexion, elle inscrivit quelques mots sur la première page du rapport :
Attentat de Las Vegas
Akwavie
Bidonvilles : accès à l’eau
AquaTotal Fund Management
Enfants du Déluge
Et puis, il y avait la curieuse allusion aux quatre éléments dans le message de Buzz. Si l’on identifiait les céréales à la terre, l’eau au déluge… Il y avait aussi l’allusion indirecte aux quatre éléments dans la conférence de presse de l’AME. Un autre lien qui devenait manifeste entre ces entreprises et le terrorisme. Bien sûr, elles avaient beau jeu de prétendre qu’elles désiraient en réparer les ravages. Mais de là à prévoir quelles en seraient les formes à venir…
Son esprit revint ensuite à Hurt. Pouvait-il avoir eu accès à de l’information sur ces campagnes de terrorisme ? Si oui, ça voulait dire que le Consortium avait toutes les chances d’y être impliqué ! Ça voulait aussi dire que ce plan datait de plus de dix ans !… C’était complètement fou !
Et F qui « collaborait » avec Fogg !
Québec, hôtel du Parlement, 15h39
Louis Lacombe ouvrit le message de son informateur anonyme en s’interrogeant comme chaque fois sur son identité et sur ses motifs. Il s’agissait probablement d’un haut fonctionnaire. Il le fallait. Qui d’autre pouvait signer : « Mauvaise conscience qui veut se soulager » et avoir accès à des informations aussi sensibles ?
Le message accompagnant le dossier, laconique comme toujours, affirmait que les renseignements sortiraient le soir même et les jours suivants dans les médias. Que les dossiers lui étaient fournis pour qu’il puisse préparer ses interventions en Chambre.
Lacombe ouvrit les pièces jointes, les imprima et commença sa lecture. Tous les documents parlaient de la dégradation du réseau d’aqueduc de Montréal.
Le député comprit rapidement qu’il s’agissait de rapports confidentiels, mais probablement exacts, que l’administration municipale et le gouvernement avaient prudemment tenus secrets. On y dressait un bilan catastrophique de l’état du réseau : les coûts de sa remise à niveau se chiffraient par milliards et la période de rénovation des structures serait un enfer pour tous les habitants de l’île. Une des annexes documentait toutes les mauvaises décisions stratégiques des administrations municipales et des gouvernements passés ; chaque décision était accompagnée des coûts supplémentaires qu’elle avait occasionnés.
Il y avait là ce qu’il fallait pour qu’il paraisse le mieux informé et le plus compétent des députés lorsque l’information éclaterait dans les médias. De quoi lui valoir plusieurs entrevues, des invitations à des colloques… autrement dit, une visibilité.
Autant Lacombe se sentait mal à l’aise d’être utilisé, autant il trouvait la cause juste. Car il était dangereux de ne pas agir : non seulement il y avait là un gaspillage criminel, avec plus de cinquante pour cent de l’eau potable qui disparaissait par des fuites avant de se rendre au consommateur, mais il fallait prendre en compte le risque de contamination… ainsi que le risque de pénurie si des bris majeurs survenaient.
Il décrocha finalement le téléphone et composa le numéro du leader parlementaire de son parti.
— J’ai quelque chose pour la période de questions de demain… Non, ça ne peut pas être reporté à plus tard, à moins que tu veuilles qu’on ait l’air de twits qui dorment au gaz… Oui, c’est encore la même source. Et non, il n’est pas question que je cède l’information à quelqu’un d’autre.
Montréal, 18h41
Théberge était assis devant le bureau de Crépeau. Ce dernier lui lisait les principaux éléments contenus sur la feuille qu’il venait de recevoir. Un bilan des incidents liés à la crainte appréhendée de manque de nourriture.
— Un camion de livraison dévalisé, un employé d’épicerie agressé par un client qui ne voulait pas croire que la farine était en rupture de stock… une bataille dans un supermarché entre deux clients pour accaparer tout ce qui restait de boîtes de céréales… la nuit dernière, une vitrine de supermarché fracassée pour mettre la main sur des caisses de produits alimentaires… plusieurs cas de vol à l’étalage…
— Ça reste encore des incidents isolés, fit Théberge.
— Mais qui se multiplient…
— Avec les prix qui n’arrêtent pas de monter…
— Ça me rappelle ce que mon père me disait à propos de la crise de 1929…
La sonnerie du téléphone portable de Théberge interrompit la conversation.
— Oui… Au Bonaventure ?… Et ça ne peut pas attendre ?… D’accord.
Il remit son téléphone dans l’étui à sa ceinture.
— Morne veut me voir, dit-il.
— Au Bonaventure ?
En guise de réponse, Théberge se contenta de hausser les yeux au ciel et sortit.
Un peu avant d’arriver à l’hôtel, rue De La Gauchetière, il croisa un homme-sandwich. Son message était simple.
Seule
l’Église de l’Émergence
vous sauvera
www.emergez.com
Émerger, songea Théberge avec un sentiment de frustration. C’était une impression qu’il avait hâte de pouvoir ressentir.
www.buyble.tv, 18h32
… annoncer le Déluge est un blasphème. Dieu a promis explicitement qu’il n’y en aurait plus. Le vrai danger qui nous menace, c’est l’Antéchrist. Déjà, il a commencé à étendre son emprise sur le monde. Les terroristes sont un de ses masques. L’avortement et la destruction de la famille en sont un autre. Dieu va bientôt séparer l’ivraie du bon grain. Le jour du Jugement approche. Il faut que vous fassiez votre part. Achetez une Bible et donnez-la à un ami qui s’est fourvoyé dans le mauvais chemin. Donnez-la à une de vos connaissances qui doute. Ou donnez-la à un inconnu qui vous semble en avoir besoin. Avec l’achat de trois Bibles, vous en recevrez vous-même une gratuitement…
Montréal, bar de l’hôtel Bonaventure, 18h41
Théberge était arrivé un peu à l’avance. Il regardait discrètement l’écran de télé. Des images d’inondation se succédaient, ponctuées de courtes apparitions d’un présentateur qui, selon toute apparence, offrait ses commentaires. Le son était coupé.
L’écran de télé avait probablement une fonction accompagnatrice, songea Théberge. Pour meubler l’atmosphère, capter l’œil et contribuer au quota de stimulation sensorielle nécessaire dans de tels lieux. Comme si le but était d’empêcher les clients de se rendre compte qu’ils étaient seuls, mais sans déranger ceux qui ne l’étaient pas.
D’après les images, Théberge en déduisit qu’il s’agissait de la catastrophe qui venait de ravager le Bengladesh. On en parlait depuis le début de la journée dans la plupart des médias électroniques. Chaque inondation était un prétexte pour rappeler qu’au moins le tiers du pays disparaîtrait avec la hausse du niveau de la mer que provoquerait le réchauffement climatique.
— Je vous remercie d’avoir accepté de vous déplacer, fit la voix de Morne derrière lui.
Théberge se retourna lentement. Du regard, il suivit Morne qui contourna la table et se laissa tomber sur une chaise, en face de lui, l’air vanné.
— J’étais en conférence téléphonique dans ma chambre, dit-il. Et je dois assister à une autre réunion dans une demi-heure. Tout le cabinet est sur les dents avec cette histoire de vente, par Terre-Neuve, de l’eau du Labrador à une entreprise américaine.
Il se pencha vers la droite pour ouvrir l’attaché-case qu’il avait posé à côté du fauteuil, y prit un dossier et le déposa sur la table. Après avoir refermé son attaché-case, il ouvrit le dossier, en sortit un certain nombre de coupures de presse et les étala devant Théberge.
Il se mit ensuite à lui lire à haute voix les titres des articles en nommant le journal dans lequel ils étaient parus.
— Journal de Montréal : « Il parle aux morts et il prône la castration verbale »… Le Devoir : « La castration verbale : un nouveau terme pour la censure ? »… La Presse : « Jusqu’où ira notre pittoresque inspecteur ? »… The Gazette : « Castration : Quebec’s way of dealing with medias »… Je vous épargne ce qui se dit à la radio et à la télé.
Morne s’efforçait de contenir le ton de sa voix.
— Et puis, reprit-il, c’est quoi, cette histoire de savant que vous avez refusé de protéger ?
Théberge prit une grande respiration.
— Il a téléphoné pour dire qu’il avait reçu des menaces sans préciser de quoi il s’agissait. Je devais passer le voir durant la journée… Il y a eu des urgences. J’ai reporté ma visite au lendemain matin.
— Pour le PM, c’est la goutte qui a fait déborder le vase.
— Je vais être démissionné ?
— Crépeau va l’être.
— Quoi !… Si c’est moi qui lui titille le gros nerf, pourquoi il s’en prend à Crépeau ?
— Parce que si on vous congédie, on a l’air de céder aux pressions de certains médias. Ou pire, ça donne l’impression d’un règlement de comptes entre vous et le premier ministre. Tandis que Crépeau… Avec lui, ça devient une décision politique : ça affirme la volonté d’un changement d’orientation, de leadership.
— Et vous, vous êtes complice de cette saloperie !
— Ça se joue maintenant au-dessus de ma tête, protesta Morne. Le premier ministre et le maire dînent ensemble pour décider de la meilleure façon de présenter la chose au public… J’ai obtenu qu’ils y mettent les formes.
— Vous voulez dire qu’ils vont le poignarder dans le dos en chantant ses louanges ?
— Le procédé est assez courant. Ça fait partie des contraintes du décorum médiatique. Tout le monde doit avoir l’air souriant, quel que soit le supplice auquel il est soumis.
Théberge s’appliqua à refouler son indignation. Il ne voulait pas faire d’éclat. C’est d’une voix relativement posée mais sur un ton sarcastique qu’il répondit :
— On n’est pas dans l’atmosphère raréfiée de la nébuleuse médiatique, on est dans la vraie vie.
Morne poursuivit comme si de rien n’était.
— Ils lui laissent la possibilité de remettre sa démission d’ici quelques semaines. Ils sont même prêts à écouter ses recommandations pour son éventuel successeur.
— Vous êtes sûr qu’ils n’ont pas un sous-ministre ou un ami du parti à placer ?
— Sûrement, qu’ils en ont un ! Mais ce n’est pas une raison pour se priver d’une recommandation informée. Si jamais il y a des problèmes dans les médias avec le candidat qu’ils proposent, ils auront un deuxième choix sur lequel se rabattre… Mais vous savez tout ça aussi bien que moi !
Théberge se réfugia dans la dégustation de son café pour avoir un sursis de quelques secondes. En fait, il aurait préféré un sursis de quelques heures – ou, mieux, de quelques décennies – avant de reprendre cette conversation.
— Ma démission à moi est prévue pour quand ? demanda-t-il en déposant sa tasse sur la table.
Il supposait qu’on laisserait les choses se calmer, puis qu’on lui montrerait la sortie, quelques mois plus tard, dans le cadre d’une restructuration élaborée par le nouveau directeur. L’annonce de son départ ferait alors moins de vagues.
— Il est hors de question que vous démissionniez, répondit Morne.
Théberge le regarda, incrédule.
— Ça fait partie de l’arrangement, poursuivit Morne. Vous restez et on permet à Crépeau de sauver la face.
— Pourquoi ?
— Si vous démissionniez, ça aurait l’air d’une purge. Ou d’une vengeance… Il est indispensable que vous restiez.
— Les médias ne se calmeront pas.
— Tant qu’ils vont s’occuper de vous, le nouveau directeur aura les coudées franches… Au besoin, il pourra se dissocier de vos initiatives.
Théberge regarda Morne un long moment.
— Et c’est vous qui avez manigancé tout ça ?
— Pensez-vous ! C’est du Mouton grand cru ! Et je ne parle pas du vin !… Non, personnellement, je vous aime bien, vous et Crépeau. Et je suis persuadé que vous êtes un policier remarquablement efficace. À votre curieuse manière, bien sûr. Et Crépeau est un bon directeur… Mais, une fois que le PM a pris sa décision, mon travail est de la mettre en application. Les états d’âme ne font pas partie de ma description de tâche.
Après une pause, il ajouta sur un ton de regret :
— Bien sûr, il y a des occasions où le travail n’est pas très agréable. Vous savez ce que c’est… Mais quand il n’y a rien à faire, il faut savoir tirer la ligne. Même si ce n’est pas facile.
— Parce qu’en plus vous voulez que je vous plaigne ! explosa Théberge.
Il se leva sans cesser de regarder Morne, résista à la tentation d’en ajouter, puis tourna les talons, sortit du bar et se dirigea vers les ascenseurs.
Drummondville, 19h07
F releva les yeux du rapport qu’avait rédigé Dominique à la suite des informations sur les sabotages mentionnés par les membres de la Fondation.
— Je pense qu’ils ont mis le doigt sur quelque chose de majeur, dit-elle.
— C’est ce que je pense aussi.
— Tu as regardé les dossiers sur les sous-marins ?
— Je n’en parle pas, mais je me suis dit qu’il pouvait y avoir un lien.
— Ça ressemble à ce qu’on a vu avec les céréales.
— Après s’en être pris aux céréales, ils s’en prendraient à l’eau…
— Pour le moment, je ne vois pas d’autre explication.
— Dans quel but ils feraient ça ?
Un silence suivit.
— Incidemment, dit F, Fogg confirme qu’une opération d’envergure est en cours pour réduire le stock de céréales de la planète et faire monter les prix. Ça inclurait des pressions pour pousser vers les biocarburants les pays qui sont les plus grands consommateurs de pétrole, de manière à diminuer les zones d’agriculture consacrées à l’alimentation. Il a aussi eu connaissance de rumeurs qui associent HomniFood à cette opération, mais il ne peut pas les confirmer. Pour ce qui est d’HomniFood, il ne sait pas qui tire les ficelles derrière le CA de l’entreprise, mais il parie pour une alliance de groupes mafieux et de multinationales.
— Il y a une différence ? demanda Dominique.
— Quelques principes, parfois… répondit F, pince-sans-rire.
— Vous y croyez, aux principes des multinationales ?
— Je parlais des mafias.
Le visage de F demeurait imperturbable. Dominique n’arrivait pas à être certaine si c’était de l’humour noir ou l’opinion réelle de F.
— Et Fogg, vous y croyez, à ses principes ? demanda-t-elle.
— À ses principes ? Je ne peux pas te répondre. Mais, pour les questions qui nous préoccupent, je crois qu’il a intérêt à nous dire la vérité.
— Moi, j’ai des doutes.
— J’espère bien, répondit F en souriant. C’est précisément parce que tu es capable de me critiquer que je te fais confiance.
Elle n’ajouta pas qu’elle aussi avait ses doutes, mais qu’ils étaient d’une autre nature. Qu’ils portaient sur la fiabilité et le réalisme des plans à trop long terme.
C’est alors que le signal des situations d’urgence se déclencha.
RDI, 19h18
— Nous passons maintenant à Guy-André, qui surveille pour nous ce qui se passe sur Internet. Alors, Guy-André, beaucoup d’action sur la Toile ?
— Beaucoup, Pierre-Alexandre. Il y a surtout cette rumeur comme quoi des terroristes écolos s’apprêteraient à faire sauter des engins nucléaires aux deux pôles.
— Aux pôles ! À part des phoques et des pingouins, qu’est-ce qu’il y a à attaquer, aux pôles ?
— Des banquises ! Leur but serait de disloquer les banquises pour amplifier la fonte des glaces et accélérer le réchauffement de la planète.
— Rien que ça !… Est-ce qu’il y a des confirmations officielles de cette rumeur ?
— Rien encore sur les sites gouvernementaux et les agences de presse.
— Vous connaissez l’origine de ces rumeurs ?
— Il semble qu’elles soient apparues presque simultanément dans une dizaine de pays.
— Ce serait donc une opération concertée ?
— Peut-être. Mais les explications sont rapidement parties dans toutes les directions. La plus folle, c’est que les auteurs de l’attentat ne seraient pas des terroristes écolos mais des pêcheurs japonais…
— Vraiment n’importe quoi !
— Ils auraient décidé de chasser la baleine aux bombes nucléaires comme on pêche à la dynamite dans les lacs. Leur but, en plus de récupérer des baleines, serait de prouver à quel point il en reste des quantités importantes… Et que la supposée disparition de l’espèce est un complot des Occidentaux pour leur imposer des quotas !
Montréal, 20h04
La réunion du conseil d’administration promettait d’être intéressante. À l’ordre du jour, il y avait l’offre d’achat déposée par AquaTotal Fund Management.
En attendant le début de la réunion, Julien Boileau, le trésorier d’Akwavie, discutait avec la veuve du président.
— Vous n’étiez pas obligée de venir, dit-il. Les gens auraient compris.
— Je veux en finir au plus vite.
— Je ne vous laisserai pas tomber. Nous allons poursuivre l’œuvre de Gabriel.
— Vous croyez que cela en vaut la peine ?
— Moi aussi, j’ai subi des pressions. Mais il n’est pas question que je cède.
Ariane Auclair le regarda un long moment.
— Vous avez peut-être raison, finit-elle par dire. Mais moi, je veux mettre tout ça derrière moi. Il faut que je pense aux enfants.
— Vous allez voter pour la proposition !
Boileau semblait estomaqué.
— Je vais voter pour me bâtir une nouvelle vie.
Puis elle ajouta, voyant l’air déconfit de Boileau :
— D’un point de vue strictement financier, l’affaire est une chance unique pour les petits actionnaires. AquaTotal achète les actions soixante-cinq pour cent au-dessus de leur valeur.
Boileau paraissait hésitant.
— Si vous croyez que c’est ce qu’il faut faire…
Secrètement, il était ravi. Un vote positif du conseil d’administration d’Akwavie se traduirait, à terme, par sa nomination au poste de vice-président exécutif de l’entreprise. Le responsable d’AquaTotal, qui l’avait rencontré la veille, le lui avait assuré.
Fond de l’océan, 1h19
Claudia se réveilla dans une chambre dont l’un des murs était une paroi de verre. De l’autre côté de la paroi, c’était l’océan.
Son regard se perdit un instant dans le paysage marin. Des lumières avaient été aménagées sur une centaine de mètres au fond de la mer pour élargir le champ de visibilité. On aurait dit un aménagement paysager… Une sorte d’aquarium grandeur nature.
Un instant, elle se demanda si c’était un effet visuel. Si la fenêtre était un écran géant. Puis elle se dit qu’on avait dû la changer de pièce. Elle se rappela alors s’être sentie perdre conscience. Avoir eu peur de mourir.
Au moins, elle était en vie.
À l’extérieur, le paysage était très différent de ce qu’elle avait vu à travers le petit hublot de l’autre pièce. L’avait-on amenée ailleurs ?… Si oui, comment l’avait-on transportée là ? En sous-marin ? Si c’était le cas, cela voulait dire qu’elle avait été inconsciente assez longtemps…
À sa gauche, le visage ironique d’une femme aux yeux bleus s’afficha sur l’écran de télé incrusté dans le mur.
— À votre place, dit la femme, je ne penserais pas à m’évader. À moins que vous ayez des capacités exceptionnelles pour la plongée en eaux profondes. Et même là…
Malgré le côté en apparence désespéré de la situation, Claudia tâcha de ne pas réagir et de paraître maîtresse d’elle-même.
La femme poursuivit sur le même ton ironique.
— Si vous tentez quoi que ce soit, la cloison vitrée de cette pièce s’abaissera d’un centimètre. Pour avoir vu votre collègue aux prises avec le même problème, vous pouvez facilement imaginer ce qui se produira.
Le sourire s’accentua un moment, puis l’écran s’éteignit, laissant Claudia sans exutoire pour évacuer la rage qui bouillait en elle.
LCN, 21h34
… des investissements majeurs. Les pertes s’élèveraient à plus de cinquante pour cent, ce qui signifie que la moitié de l’eau potable disparaît dans le sol avant de se rendre aux usagers. Une remise en état du réseau coûterait au bas mot entre dix milliards virgule six et seize milliards virgule un. Pour discuter de cette question avec nous, le professeur…
Drummondville, 22h13
Dominique regardait CNN. Un reporter y expliquait depuis plusieurs minutes, entrevues d’experts à l’appui, que la menace terroriste de faire exploser des bombes atomiques aux deux pôles constituait un danger négligeable. Bien sûr, ça n’avait rien de réjouissant quant à la pollution des océans, mais ça ne représentait en aucune façon une menace pour le réchauffement de la planète.
C’est comme si on mettait deux ou trois blocs de glace dans le réservoir d’eau de la ville de New York.
C’était donc la ligne officielle, songea Dominique. On tenait pour acquis que les explosions auraient lieu et on se dépêchait de banaliser l’événement. Sauf que toutes les études sérieuses parlaient de la fragilité de l’Antarctique ouest et de l’accélération importante de la fonte de l’Arctique.
Quel rapport y avait-il entre ces résultats et les manœuvres des multinationales pour constituer un monopole sur l’eau ? Le seul point commun, c’était l’eau… À Montréal, il y avait aussi le savant disparu qui s’occupait de désalinisation. Encore l’eau !
Rien de tout cela n’avait de cohérence. Pour quelle raison quelqu’un qui chercherait à prendre le contrôle du traitement et de la distribution de l’eau s’en prendrait-il à la glace des pôles ? Pour faire monter le niveau de la mer ?… Quelle en serait l’utilité ?
Que des écoterroristes veuillent sensibiliser les gens au réchauffement de la planète, la chose allait de soi. Qu’ils provoquent des catastrophes pour le faire, c’était plausible. Mais quel rapport y avait-il avec les multinationales ? S’agissait-il d’événements sans rapport ?… Si oui, c’était la théorie de Blunt et de Poitras qui prenait l’eau.
D’un autre côté, comment un groupe terroriste pouvait-il avoir les moyens de mobiliser deux sous-marins porteurs d’engins nucléaires ? Il fallait qu’ils disposent de sommes considérables ou de collaborateurs à un niveau hiérarchique élevé dans la marine.
Dominique fut tirée de ses pensées par l’arrivée de F, qui semblait particulièrement préoccupée.
— Toujours pas de nouvelles de Kim ? demanda-t-elle.
— Non.
Un air de contrariété passa sur le visage de F.
— Je n’aime pas ça, dit-elle. Elle est capable de tenter de la libérer sans attendre l’équipe de monsieur Claude.
— Seule ?
F fit un geste d’impuissance.
— Tu sais comment elle est…
Puis, elle s’efforça de paraître plus sereine.
— Monsieur Claude m’a informée qu’il avait trouvé une équipe, dit-elle. Ils vont partir dans quelques heures pour la Normandie.
— Pourvu qu’il ne soit pas trop tard.
— Si tu réussis à joindre Kim, dis-lui que les renforts sont sur le point d’arriver.
Sur ce, elle retourna s’enfermer dans son bureau.