La mise en route de l’Apocalypse repose sur un plan en trois volets. Il faut concentrer le pouvoir économique, détruire le pouvoir politique et inféoder le pouvoir criminel.
Guru Gizmo Gaïa, L’Humanité émergente, 3- Le Projet Apocalypse.
Jour - 4
Normandie, 11h29
À l’arrière de la limousine, monsieur Claude relisait les informations que F lui avait transmises. En plus des coordonnées de l’endroit où s’était produit le kidnapping, il y avait plusieurs photos satellite des lieux ainsi que la photo des deux agentes. Aucune des deux ne lui était complètement inconnue. Avec leurs nouveaux visages, il aurait cependant eu de la difficulté à les reconnaître.
Pour l’accompagner, il avait choisi deux de ses anciens collaborateurs, maintenant retirés du service, qui avaient fondé une agence privée : enquêtes, surveillance, protection rapprochée, installation d’équipements de sécurité… Il fallait bien qu’ils occupent leur journée !
Les deux étaient à l’avant. Sébastien conduisait, gardant un œil sur le système de navigation GPS, pendant que Lambert consultait Internet sur son ordinateur portable, à la recherche de tout ce qu’il pouvait apprendre sur les environs de l’endroit où la femme avait été enlevée.
Comme au bon vieux temps, songea monsieur Claude. Sauf qu’à l’époque où il dirigeait la DGSE, il ne se serait pas impliqué d’aussi près dans une opération.
— On devrait arriver dans une heure seize minutes, fit la voix de Sébastien à travers le micro.
— Bien.
Les choses avaient décidément changé. Auparavant, l’Institut n’aurait pas fait appel à un ancien contact retraité pour récupérer un de ses agents. Ils devaient vraiment être à court de personnel… Pourtant, l’information qu’il avait reçue sur les réseaux européens de pédophilie suggérait que l’organisation avait encore les moyens d’être efficace.
Il y avait également cette rumeur selon laquelle ce seraient d’anciens agents de l’Institut qui auraient « donné » aux Américains le réseau mondial de trafic de drogue qu’ils étaient en train de démanteler…
En France aussi, les choses avaient changé. La Direction de la sécurité du territoire et les Renseignements généraux venaient d’être fusionnés à l’intérieur d’une agence à l’américaine : la Direction centrale du renseignement intérieur. Dans les corridors des ministères, on parlait maintenant d’une nouvelle fusion : après la DST et les RG, c’était la DGSE qui était dans la ligne de mire. Les technocrates songeaient à la faire avaler par la nouvelle DCRI pour créer une super agence. Au minimum, on évoquait un organisme de coordination qui les chapeauterait.
Alors que partout on parlait de mondialisation, de fusion, l’Institut, de son côté, semblait avoir opté pour la réduction des effectifs, les interventions restreintes, les collaborations ponctuelles…
Toute la question était de savoir si c’était par choix ou si c’était parce que ses effectifs avaient été décimés. S’il parvenait à récupérer les deux agentes, il essaierait d’en savoir plus. Sans procéder à un interrogatoire formel, bien sûr. Mais le sort de l’Institut l’intriguait.
Brossard, 7h04
En sortant de chez lui, Théberge se heurta à Cabana, qui l’attendait, debout devant sa voiture.
— Vous n’avez rien d’autre à faire ? grogna Théberge.
— C’est vrai, la rumeur que vous allez démissionner ?
— Les journalistes sont supposés rapporter les faits, Cabana. Pas les inventer.
— Je n’invente rien : je vérifie une information qui circule sur le Net. C’est sur lesvraiesinfos.ru.
— Vous devriez vous en tenir aux vraies infos point final.
À cet instant, l’œil de Théberge fut attiré par un mouvement dans une automobile garée de l’autre côté de la rue : par la fenêtre de la portière du conducteur, une caméra était braquée sur lui.
Théberge se tourna vers Cabana, furieux.
— Parce qu’en plus vous vous lancez dans la photo subreptice et l’invasion sournoise de la vie privée !
Tout en riant, Cabana s’empressa de se disculper.
— Désolé, inspecteur : je n’ai rien à voir là-dedans.
Théberge le regarda, puis regarda de l’autre côté de la rue, où la caméra continuait d’être fixée sur lui.
— C’est qui, alors ?
— Probablement quelqu’un de HEX-TV.
Théberge ne semblait pas convaincu.
— Il va falloir vous habituer, reprit Cabana. Vous êtes maintenant une vedette. Vous avez un devoir d’image envers votre public.
— C’est quoi, cette nouvelle folie-là ?
— À votre place, j’engagerais un agent et je consulterais un conseiller en image. Vous n’avez pas idée de votre potentiel médiatique. C’est une question de jours avant qu’un groupe de paparazzis vous suive partout…
Théberge resta un moment sans voix. Puis il se tourna vers la voiture garée de l’autre côté de la rue et marcha d’un pas décidé vers elle. Le caméraman se dépêcha de remonter la vitre de la portière et démarra sans attendre son arrivée.
RDI, 7h07
… AquaTotal Fund Management annonce qu’elle bonifie de deux dollars son offre sur Aquapro Water Conditioning. Qualifiant sa proposition de généreuse, le porte-parole d’AquaTotal a déclaré ne pas vouloir profiter des difficultés temporaires de l’entreprise pour flouer ses actionnaires. La compagnie se conforme ainsi aux principes du capitalisme humanitaire prôné par l’AME.
Le porte-parole du fonds d’investissement a également annoncé qu’il serait impliqué dans les prochaines négociations entre Terre-Neuve et les États-Unis relatives à l’exportation de l’eau du Labrador…
Montréal, café Chez Margot, 7h26
Théberge entra dans le café, salua le mari de Margot en passant derrière le comptoir et se dirigea vers la cuisine. Crépeau l’y attendait en prenant un café avec Margot.
— Merci, fit Théberge en s’adressant à Margot. Je suis désolé de vous déranger.
— Vous ne me dérangez pas, dit-elle en se levant. Je vais aller voir la tête que va faire le journaliste en réalisant que vous n’êtes pas dans la salle.
Elle disparut par la porte qui menait au café.
— Alors ? demanda Crépeau. C’est quoi, le mystère ?
— Le PM et le maire ont décidé de faire le ménage au SPVM.
— C’est bien, on va avoir plus de temps pour jouer aux quilles.
— Toi, peut-être. Pas moi…
Crépeau se contenta de regarder Théberge, intrigué. Il suffisait de lui laisser le temps : l’explication finirait par venir.
— J’ai parlé à Morne, hier soir. Le PM a décidé qu’il en avait assez de moi. Alors, en bonne logique, il a décidé que c’est toi qu’il fallait virer.
Il lui raconta ensuite sa discussion avec Morne.
— Je voulais t’en parler le plus vite possible, conclut-il, pour qu’on ait le temps de penser à ce qu’on va faire.
— Et toi, ils veulent que tu restes…
— Ils ont besoin d’un bouc émissaire en réserve, au cas où les choses tourneraient mal.
Crépeau resta silencieux un moment. Puis il prit une gorgée de café comme pour ponctuer la décision qu’il venait de prendre.
— C’est simple : on va démissionner tous les deux. Immédiatement.
— Il y a une attrape : si on accepte de négocier, on peut espérer un délai d’un ou deux mois entre l’annonce officielle et le moment de ton départ. Ils sont prêts à trouver un arrangement pour que tu sauves la face… Morne a parlé de relever de nouveaux défis.
— Wow !
— Nous, ça nous donne du temps pour préparer la transition, pour nous assurer que la nouvelle nomination ne cause pas trop de dégâts… Mais si on refuse, il n’y a pas d’arrangement qui tienne. Pas question non plus de démission. C’est un congédiement.
— On dirait qu’on n’a pas beaucoup de choix. Mais toi, rester, tu sais ce que ça veut dire…
— Ça veut dire un nouveau directeur qui vient du civil.
— Ce n’est peut-être pas une mauvaise idée.
— Ce n’est pas qu’il vienne du civil qui me dérange : c’est qu’il vienne des rangs des contributeurs du parti au pouvoir… Ou du club des sous-ministres qui sont du bon bord.
Ils furent interrompus par la sonnerie du portable de Crépeau.
Ce dernier écouta pendant près d’une minute, ponctuant son écoute de monosyllabes sporadiques, puis il coupa la communication.
— Ils ont retrouvé un des disparus, dit-il.
Shanghai, 20h19
Hurt appuya le canon du fusil sur le cercle qu’il avait découpé dans la vitre de la fenêtre et donna un petit coup sec sur le bout de la crosse. Le verre céda et le canon s’enfonça d’un pouce dans le trou. Un petit chuintement se fit entendre : l’air de la pièce se précipitait à l’extérieur en s’infiltrant dans l’interstice entre le canon et la vitre. Hurt prit la canette de mousse d’uréthane qu’il avait déposée sur le bord de la fenêtre et il en mit tout le tour du canon de manière à couper l’appel d’air.
La précaution était probablement inutile, mais comme certains édifices étaient équipés de dispositifs d’alarme qui détectaient les dépressurisations causées par le bris des fenêtres…
Par la lunette du fusil, Hurt voyait l’immense plat de cristal rempli de fruits qui occupait le centre de la table. Les dirigeants du Parti qui assistaient à la réunion avaient dû utiliser leur influence pour avoir l’usage exclusif de la terrasse pendant toute la soirée. À part la table où festoyait la nouvelle direction de Meat Shop, l’endroit était désert.
Hurt modifia la focale pour voir l’ensemble des convives et il les compta. Il en manquait un.
Mais il ne pouvait pas attendre indéfiniment. Il aurait préféré les éliminer tous, mais si un seul survivait, le réseau avait peu de chances de se rétablir. Bien sûr, d’autres réseaux apparaîtraient ailleurs. Pour combler le vide. Satisfaire la demande. En toute logique, c’est à la demande qu’il aurait dû s’attaquer. Ce sont tous les demandeurs d’organes illégaux et de prostitution infantile qu’il aurait dû éliminer. Le Vieux le lui avait déjà fait remarquer. Mais il ne pouvait pas prendre entre ses mains le sort de la planète. Le Consortium, par contre, était la cause première de la mort de ses enfants…
Il fixa la mire sur le vase de cristal, ralentit sa respiration et s’efforça de faire le calme en lui.
Puis il appuya sur la détente.
Quand la balle explosive fracassa l’énorme vase, la nitroglycérine dissimulée à l’intérieur du cristal explosa. Les éclats de verre et les débris de la table tuèrent sur le coup les membres de la réunion.
Hurt retira lentement le canon du fusil, boucha le trou dans la vitre, démonta son arme, la rangea dans sa mallette de transport et se rendit à la deuxième chambre qu’il avait louée, de l’autre côté de l’hôtel.
Il ne servait à rien de se précipiter. Il se passerait plusieurs heures avant qu’on s’avise de chercher un tireur. L’attentat aurait toutes les apparences d’avoir été perpétré avec une bombe.
Après avoir dissimulé la mallette de transport de l’arme à l’intérieur de la base du lit de la chambre, il prit ses bagages et descendit dans le hall d’entrée de l’hôtel, où il paya sa note. Il demanda ensuite le taxi qu’il avait réservé pour se rendre à l’aéroport. Puis il regarda sa montre. L’avion pour Xian partait dans un peu moins de trois heures.
Outremont, 8h37
Théberge parcourut des yeux le vestibule de la résidence où il venait d’entrer. C’était de toute évidence une maison qu’il n’aurait jamais les moyens de se payer.
— Le président d’Aquapro Water Conditioning qui était disparu, s’empressa d’expliquer un policier en uniforme. André Lassonde… Il est dans un drôle d’état.
Il fit un geste en direction du salon sur lequel donnaient les portes françaises, à leur gauche.
Au fond de la pièce, quelqu’un examinait un corps étendu sur un divan. Théberge reconnut Pamphyle et se dirigea vers lui. En le voyant arriver, celui-ci se redressa.
— Il a été trouvé comme ça ? demanda Théberge en regardant le cadavre.
— Par la personne qui vient faire le ménage une fois par semaine, répondit le policier en uniforme. Sa femme et ses enfants sont en voyage en Europe.
Le corps avait l’air d’une momie. Théberge se rappela celle qui était exposée dans le petit musée du collège où il avait fait ses études secondaires.
— Qu’est-ce qu’il lui est arrivé ? demanda-t-il.
— Il a manqué d’eau, répondit simplement Pamphyle.
— Vraiment ? répliqua Théberge, simulant l’étonnement le plus total. Ça prend combien de temps pour que quelqu’un devienne comme ça ?
— Ça dépend des moyens dont on dispose. Je vais en parler dans mon rapport.
Pamphyle prit son manteau, qu’il avait déposé sur une causeuse, et s’éloigna. Théberge s’assit et regarda longuement le corps momifié. La peau parcheminée avait acquis une couleur grise.
— Tu pars deux mois, dit Théberge, et quand on te retrouve, t’as l’air d’avoir vieilli de trois siècles. Sauf ton linge ; on dirait que tu viens de l’acheter. C’est quand même pas banal. Si tu veux qu’on trouve qui t’a fait ça, il va falloir que tu m’aides…
Théberge garda le silence pendant un long moment, détaillant du regard le corps de la momie, se penchant et se relevant pour l’examiner sous tous les angles.
— Tu sais ce qui m’intrigue le plus ? dit-il finalement. Ce n’est même pas comment on t’a fait ça. C’est pourquoi ils ont voulu qu’on te trouve.
Fécamp, 14h48
Monsieur Claude avait pris ses quartiers au Château de Sassetot, où il avait loué la dernière chambre double disponible. De là, il était en contact continu avec ses deux agents : Lambert Baucherel et Sébastien Nagat. Par les caméras et les micros intégrés à leurs vêtements, il pouvait voir et entendre ce qu’ils voyaient et entendaient.
Une oreillette permettait aux deux agents de l’entendre en direct.
Pour le moment, les deux agents attendaient dans la limousine. Le véhicule était garé le long de la route. Cinquante-trois minutes plus tôt, ils étaient passés devant la petite maison où Claudia avait disparu.
Kim, l’agente de l’Institut, ne s’était toujours pas manifestée. Peut-être avait-elle eu un empêchement. Il ne servait à rien de continuer à attendre.
— Allez-y, fit la voix de monsieur Claude.
Les deux agents sortirent de la limousine et se dirigèrent vers la petite maison. Chacun avait un sac à dos qui contenait une panoplie de matériel d’urgence. Quatorze minutes plus tard, après avoir pris soin de coincer la trappe pour éviter qu’elle se referme complètement, ils amorçaient leur descente dans le puits.
Ils firent ensuite de même avec la porte qui ouvrait sur le boyau de verre.
Quelques instants plus tard, ils regardaient le corps de Kim, immobile au centre de la pièce de verre remplie d’eau.
Dans sa chambre d’hôtel, monsieur Claude regarda un moment sur son portable ce qu’il voyait par le truchement de la caméra de Sébastien, puis il leur donna l’ordre de remonter.
Il ferma ensuite le micro qui le reliait aux deux agents et il cliqua sur l’icône qui affichait une photo de femme. Il s’agissait de celle qu’il avait connue autrefois sous le nom de madame Ogilvy.
HEX-Radio, 9h22
… à l’antenne de HEX-Radio, la radio des vraies nouvelles ! Aujourd’hui, tout le monde en parle : des terroristes menacent de faire sauter le père Noël. Il y aurait un sous-marin au pôle Nord. Il serait prêt à faire exploser des bombes atomiques sous la couche de glace. Paraît que c’est assez pour casser la banquise et envoyer un paquet d’icebergs dans l’Atlantique… On va avoir droit à des remakes du Titanic !…
Drummondville, 9h25
F avait suivi en temps réel, en même temps que monsieur Claude, la progression des deux agents. Quand elle avait aperçu le corps au milieu de la cage de verre remplie d’eau, elle avait tout de suite compris qu’une de ses agentes était morte.
Puis la caméra s’était approchée, révélant le visage de Kim. Claudia avait-elle subi le même sort ? Impossible de le savoir pour le moment.
Monsieur Claude avait alors donné à ses agents l’ordre de se retirer.
— Vous avez raison, avait dit F. Ils n’ont pas assez d’équipement.
— Il faut voir quel type d’installation ils ont là-dessous.
— Si jamais cela était nécessaire, auriez-vous le personnel pour y aller ?
— Je peux me débrouiller.
— Bien. Je vous reviens sur ça rapidement. En attendant, est-ce que vous pouvez vous occuper de récupérer leur matériel ?
— Bien sûr.
Après avoir donné à monsieur Claude les indications nécessaires pour retrouver la voiture de Claudia et la chambre que Kim avait louée, F ferma l’écran et se mit le visage dans les mains.
Kim était morte. Claudia disparue. Peut-être morte elle aussi.
Ce n’était pas la première fois qu’elle perdait un agent. Mais rarement une perte l’avait autant touchée. Et il y avait Dominique… Un instant, elle se demanda si elle n’avait pas commis une erreur en la laissant décider de l’opération. La nouvelle la dévasterait…
Puis elle se dit qu’il n’y avait pas de façon de se préparer à ce genre de situation. Il fallait une première fois. Et c’était seulement à partir de là qu’on pouvait se construire une sorte de carapace.
Bien sûr, ce n’était jamais totalement efficace. Mais ça permettait de continuer.
— Quelque chose qui ne va pas ? demanda Dominique, qui s’était encadrée dans la porte du bureau.
— Kim est morte.
Montréal, 9h51
L’homme avait de grosses lunettes de corne noire, des cheveux bouclés noirs, ainsi que d’épais sourcils en broussaille et une moustache du même noir intense.
— Marcus Harp, dit-il après que Prose lui eut ouvert la porte. Je peux entrer ?
Puis, sans attendre la réponse, il avança dans le couloir de l’entrée.
— Vous avez déjà rencontré un de mes collègues, dit-il. Jeremy Dubois…
Prose mit quelques secondes à se souvenir du sosie maladroit de Warhol.
— En partant, reprit Harp, mon collègue vous avait accordé un certain temps pour réfléchir. Je suis venu recueillir votre réponse.
— Je n’ai toujours pas changé d’idée.
— Voici donc venue l’heure du regret !
— Je ne regrette rien. Même que j’apprécierais un peu d’anonymat.
— Je sais. Vous avez préféré refuser la proposition de mon collègue. Résultat : vous n’êtes pas connu pour les bonnes raisons…
— Que voulez-vous dire ?
Harp ignora l’intervention de Prose.
— Je vous pose la question pour la dernière fois : êtes-vous disposé à accepter notre offre ?
— Qu’est-ce que ça prend pour que vous compreniez ? Je ne suis pas intéressé !
— C’est ce que je craignais. Vous avez besoin d’encore un peu de pédagogie… Eh bien, puisque c’est comme ça !
Harp sortit un pistolet de sa poche et le braqua sur Prose.
— Vous êtes un homme raisonnable, dit-il. Je suis certain qu’il y a moyen de s’entendre. Vous allez donc me suivre.
— Mais…
— Croyez-moi, ce serait à regret que j’appuierais sur la gâchette. Ne me forcez pas à mettre un terme prématuré à votre œuvre.
Dix minutes plus tard, Harp roulait en direction de l’est. Sur le plancher de la fourgonnette noire, derrière lui, Prose n’était plus en état de lui créer de problèmes.
— Vous connaissez bien le fleuve ? demanda négligemment Harp sans attendre de réponse.
New York, 10h17
L’officier de police Irving Stone croyait que c’était un appel de routine : quelqu’un avait trouvé un cadavre et il appelait les policiers pour qu’ils viennent le chercher. Sa seule préoccupation concernait le moment du décès : il souhaitait que la mort soit récente pour que l’odeur ne soit pas trop forte.
Quand il aperçut le mort, il comprit qu’il n’avait pas à se soucier de l’odeur. Le corps était assis sur une chaise à l’intérieur d’un bloc de glace. Dans la main, il tenait un bout de bois en haut duquel était fixée une pancarte.
La pancarte surplombait le bloc de glace. On pouvait y lire, en titre :
Le réchauffement de la planète vous laisse-t-il de glace ?
Au-dessous, quelques phrases suivaient la question :
Les gouvernements refusent de prendre la menace au sérieux ; ils refusent d’en parler et ils cachent l’information. Le public continue à conduire des Hummer et boude les transports en commun. Les entreprises font une véritable débauche d’emballages et privilégient les produits jetables. Il est maintenant trop tard : le déluge est en marche.
Les Enfants du Déluge
— C’est quoi, cette folie-là ? ne put s’empêcher de demander l’officier de police.
Une heure plus tard, il avait compris que c’était une folie qu’il convenait de prendre au sérieux. Il était enfermé depuis une demi-heure avec deux représentants du FBI et ils attendaient l’arrivée d’un agent de la NSA pour commencer le debriefing.
Québec, Assemblée nationale, 10h38
Le député Louis Lacombe était responsable du dossier de la sécurité publique pour l’opposition. Quand il se leva, c’est avec la certitude que ses questions lui assureraient une bonne couverture dans les médias.
— Monsieur le Président, ma question s’adresse au ministre de la Sécurité publique. Je voudrais savoir s’il est exact que le réseau de distribution d’eau potable de Montréal n’est pas fiable, comme on se prépare à l’annoncer dans les médias, et que la sécurité de la population est en danger.
— Monsieur le Président, le député de Lévis-Rabaska se fait une spécialité de poser des questions alarmistes qui n’ont aucun fondement. Je peux vous assurer que personne ne manque d’eau à Montréal.
— Question complémentaire, monsieur le Président. Le ministre confirme-t-il les informations selon lesquelles son réseau fiable a des pertes de l’ordre de cinquante-trois pour cent ? Confirme-t-il qu’il faudrait au moins une dizaine de milliards pour le réparer – ce qui est trois fois supérieur aux chiffres avancés par le ministère ? Est-il vrai que le gouvernement envisage de reporter après les élections le moment de prendre une décision sur l’ensemble du dossier ?
— Le député de Lévis-Rabaska n’a pas écouté ma réponse, monsieur le Président. Le réseau est performant et personne ne manque d’eau. Je pense que c’est le député de Lévis-Rabaska qui pense à ses élections et qui essaie de se « mettre sur la mappe » parce que son parti prend l’eau.
Des rires et des applaudissements éclatèrent en provenance des banquettes du parti ministériel, entrecoupés de huées venant de celles de l’opposition.
— Question additionnelle, monsieur le Président. Est-il exact qu’on a laissé nos infrastructures se dégrader au point que tout retard multipliera les coûts tout en mettant la santé de la population en péril ? Est-il exact qu’il faut maintenant les reconstruire à neuf et que nous n’avons pas les moyens de le faire ?
— Monsieur le Président, le député de Lévis-Rabaska voudrait que je divulgue de l’information stratégique sur l’état de nos infrastructures et sur leur besoin de rénovation. Ce serait irresponsable ! On n’a qu’à penser à la cote de crédit de la province ou aux futures négociations avec les entrepreneurs pour la mise à niveau du réseau… Sans parler des terroristes !
— Pas besoin de terroristes pour détruire le pays : le gouvernement est capable de s’en occuper tout seul !
Des protestations et des huées se firent entendre en provenance des banquettes du parti au pouvoir. Le président se leva de son siège.
— À l’ordre !… À l’ordre !… La parole est au ministre de la Sécurité publique.
— Monsieur le Président, pour clore cette discussion, je dirais que mon gouvernement est conscient que l’eau n’est pas un bien inépuisable, que ce bien a une valeur planétaire croissante à cause de sa rareté et qu’il convient d’en rationaliser la gestion dans un juste équilibre entre la satisfaction des besoins des citoyens et la saisie des possibilités d’enrichissement collectif qui sont offertes. Car, en fin de compte, c’est la population qui en bénéficiera.
— Tout ce que vous voulez, c’est faire faire de l’argent à vos petits amis et aux multinationales qui vous financent ! Vous êtes comme le gouvernement américain !
— Monsieur le Président, il y a une limite à se laisser insulter !
Le tumulte reprit de plus belle. Le président se leva de nouveau.
— À l’ordre !… À l’ordre !
— Je vous mets au défi de répéter ça en dehors de la Chambre !
— Ça vous insulte qu’on vous compare au gouvernement américain ?
— À l’ordre !
Lyon, 17h44
Maggie McGuinty regardait l’eau monter à l’intérieur de la boîte de verre. Au début, elle avait songé à utiliser un cylindre, mais la paroi déformait les images qu’enregistraient les trois caméras.
À l’intérieur de la boîte, Ettore Vidal avait le visage relevé vers le plafond. Même s’il se tenait sur le bout des pieds, il avait de l’eau jusqu’au bord des lèvres.
Un filet d’eau continuait de lui tomber sur le front.
— Si vous ne voulez pas périr noyé, dit Maggie McGuinty, il faut que vous buviez l’eau à mesure qu’elle tombe.
Ses paroles étaient transmises à Vidal par un haut-parleur fixé au plafond de la boîte. Ce dernier cria une réponse, mais McGuinty n’entendit que des sons diffus.
— Je ne peux pas vous entendre, dit-elle. Il n’y a pas de micro dans la boîte. De toute façon, ce que vous dites ne peut rien changer. Vous avez fait un choix, vous devez l’assumer.
Comme la plupart des savants, Vidal était un grand naïf. Il ne l’avait pas crue quand elle lui avait dit qu’elle allait le noyer s’il refusait son offre. Ça n’entrait pas dans sa représentation du monde qu’on puisse tuer un savant parce qu’il refusait un travail.
Il en avait encore pour cinq minutes. Tout au plus.
Pendant que les trois caméras enregistraient ses derniers moments sous différents angles, McGuinty rédigeait à l’ordinateur le texte qui accompagnerait la vidéo.
Le titre de cette œuvre serait Le Baptême de l’eau. Elle la mettrait en ligne au plus tard le lendemain. En attendant l’exposition finale, ce serait une première pour ceux qui étaient membres des Dégustateurs d’agonies.
Le texte d’accompagnement développerait le thème de la mort initiatique, de l’eau qui purifie le néophyte des croyances de son existence antérieure pour le faire accéder à un nouveau registre de certitudes. Des certitudes basées sur la conscience de sa mort.
Dans le coin de son écran, une vignette lui permettait de surveiller les derniers efforts de Vidal. Quand il abandonna et se laissa sombrer, elle attendit qu’il ait perdu conscience puis elle appuya sur un bouton qui déclencha la vidange accélérée de la boîte.
Une fois vidée, la boîte s’ouvrit par un de ses côtés. McGuinty tira Vidal à elle. Puis, sans dénouer les liens qui lui entravaient les chevilles et lui maintenaient les bras le long du corps, elle entreprit les manœuvres de réanimation.
Ce fut l’affaire de moins d’une minute.
— Alors ? lui demanda McGuinty. Vous avez vu le tunnel ?
— Non.
— Dommage. On dit que c’est une expérience merveilleuse. Mais vous allez pouvoir vous reprendre.
— Pourquoi vous faites ça ?
— Ce n’est pas moi, c’est vous qui avez pris la décision. Je vous ai expliqué les conséquences et vous avez fait votre choix.
— D’accord… j’accepte tout ce que vous voulez.
— Il est trop tard. La vie n’est pas une expérience de laboratoire qu’on peut recommencer aussi souvent qu’on veut.
Elle repoussa Vidal dans la boîte malgré ses protestations, l’aida à se mettre debout et referma le côté pour rendre la boîte étanche.
— Cette fois, dit-elle, il faut que vous teniez deux minutes de plus.
Montréal, 12h09
L’homme que Prose connaissait sous le nom de Marcus Harp lui avait ligoté les mains derrière le dos. Il lui avait attaché les chevilles avec une ceinture et lui avait saucissonné le corps des pieds à la poitrine avec une grosse corde.
— Pour vous tenir au chaud, avait-il dit.
Le trajet avait duré une trentaine de minutes, ponctué par les protestations occasionnelles de Prose lorsque sa tête cognait contre le plancher à cause des secousses du véhicule.
— Terminus, dit Harp en ouvrant la porte arrière de la fourgonnette.
Il transféra le corps saucissonné de Prose dans le fond d’une chaloupe.
— C’est ici que vous allez me noyer ? demanda Prose en apercevant le fleuve.
Il était surpris du curieux détachement qu’il ressentait. Comme s’il n’avait pas encore intériorisé le côté horrible de la situation.
— Vous allez seulement faire un voyage… Les voyages forment la jeunesse !
À l’aide d’une embarcation motorisée, il tira la chaloupe vers la partie du fleuve où le courant était le plus fort. Puis il éteignit le moteur.
— Il me reste quelques questions à vous poser, reprit Harp. Qu’est-ce que mademoiselle Jannequin vous a dit de ses recherches chez BioLife ?
Prose hésita sur la réponse à donner. Mais il savait qu’il devait répondre. Plus la conversation se prolongeait, plus ça retardait le moment de son exécution. Peut-être même tout cela n’était-il qu’une mise en scène pour l’amener à parler…
— Rien de particulier, répondit-il. Seulement ce qu’on peut savoir en allant sur Internet.
— C’est-à-dire ?
— Qu’ils travaillaient à mettre au point un nettoyeur génétique.
Harp passa son doigt sur son sourcil droit, comme s’il voulait s’assurer qu’il soit bien collé.
— Ce que vous écriviez sur votre blogue, demanda-t-il, vous en parliez avec elle ?
— Parfois.
— Est-ce qu’elle s’intéressait de façon particulière à Tremblant ?
— Vous parlez du domaine touristique ?
— Celui sur lequel vous avez écrit un texte.
— Non… Pourquoi elle se serait intéressée à Tremblant ?
La surprise de Prose ne trompait pas. Il était clair que son intérêt pour Tremblant ne venait pas de Jannequin… Ce serait donc une coïncidence qu’il se soit intéressé à Tremblant et qu’il ait connu Jannequin ?
Aux yeux de Harp, les coïncidences étaient des événements dont l’indice de réalité était toujours questionnable… Et puis, ça n’expliquait pas l’intérêt de Prose pour Tremblant.
— La chaîne des paradis, demanda-t-il après un moment, c’est une idée qui vient d’où ?
Prose répondit du mieux qu’il pouvait à toutes les questions de Harp. Quelques minutes plus tard, ce dernier détachait la corde qui retenait la chaloupe à l’embarcation motorisée.
— Soyez économe de vos forces, dit-il. Le voyage peut être long !
HEX-Radio, 13h11
… On ne peut même pas faire confiance à l’eau qu’on boit dans les restaurants. Faut croire que nos fonfonctionnaires syndi-câliss ont pas le temps de faire l’inspection des restaurants. Sont trop occupés à encaisser leurs chèques de paie et à regarder monter leurs REER. Huit, calvaire ! Huit clients empoisonnés dans des restaurants différents. Trois aux soins intensifs. Et ça, c’est seulement ceux qu’on connaît !… Je sais pas ce que vous en pensez, vous autres, mais avant que je remette les pieds dans un grand restaurant… Ça commence à faire, de payer pour se faire empoisonner ! Ce n’est pas aux nouvelles générations de payer le prix pour…
Lyon, 20h19
Vidal était allongé sur la table. McGuinty venait de le réanimer une fois encore. La première noyade avait détruit ses illusions d’immortalité : il avait vraiment cru mourir. La deuxième avait achevé de le briser. Avant la troisième, elle lui avait rappelé que le suicide n’était pas une option. S’il voulait éviter à ses enfants de connaître le même sort, il fallait qu’il tienne. Si jamais, pour quelque raison que ce soit, il se laissait aller à mourir précipitamment, ils subiraient la même mort.
— C’est de la torture.
— C’est employé par les Américains. Or, les Américains ne font pas de torture. Donc, ce n’est pas de la torture.
Pendant qu’elle lui parlait, McGuinty vérifiait les caméras. Avec trois angles différents, il y aurait moyen de faire un montage intéressant. Elle pourrait même tricher un peu en allongeant le temps de la noyade.
— La vraie torture, ce serait le supplice de la goutte d’eau, dit-elle.
Puis elle songea à inclure dans le texte de présentation une remarque qui décrirait l’expérience comme une forme accélérée du supplice de la goutte d’eau. Une version plus rapide, plus adaptée à l’air du temps… Une version qui élimine les temps morts !
Montréal, 14h26
Victor Prose était enveloppé dans une couverture et il continuait de frissonner. Il y avait une demi-heure qu’on l’avait rescapé au milieu du fleuve, toujours ligoté au fond de la chaloupe.
Théberge le regardait, perplexe.
— Il vous a offert d’écrire un livre ?
— La suite de celui que je viens de publier : Les Taupes frénétiques. Ça fait plusieurs fois qu’ils me relancent. J’ai toujours refusé. Je ne veux rien savoir de travailler sur commande… La dernière fois, en partant, il m’a averti que je regretterais ma décision. Puis il y a eu le courriel… Je ne pouvais pas me douter que…
— Votre livre, ça parle de quoi ?
— La montée aux extrêmes dans tous les domaines. Comment c’est lié à l’individualisme obsessionnel… au culte du moi.
Théberge souleva les sourcils.
— Est-ce que vous savez pour quelle raison il tient autant à ce que vous écriviez la suite ?
— Il m’a dit qu’il manquait quelque chose au livre. Que je n’abordais pas le point principal : savoir où tout cela nous mène.
Prose fut secoué par un frisson. Théberge demanda au policier qui était à côté de lui d’aller chercher un autre café.
— Vous êtes conscient que la description que vous avez faite de votre agresseur ressemble à un déguisement. Moustache tombante très fournie, sourcils très fournis, chevelure noire épaisse qui descend sur le front, joues et nez rouges, yeux d’un bleu-gris pâle…
— Maintenant que vous le dites…
— Ce sont toutes des caractéristiques très voyantes dont il suffit que la personne se débarrasse pour devenir méconnaissable.
— Ma première impression, en le voyant, a été qu’il ressemblait à un des Marx Brothers. Je n’aurais jamais cru qu’il voulait m’éliminer.
— Je ne pense pas qu’il voulait que vous mourriez.
La déclaration du policier laissa Prose perplexe.
— Vers midi quarante-cinq, nous avons reçu un appel pour nous prévenir qu’une chaloupe avait été aperçue à la dérive sur le fleuve. Qu’il y avait un passager à bord qui semblait en difficulté… Un bon Samaritain qui a refusé de s’identifier.
Sur le visage de Prose, la consternation remplaça la perplexité.
— Mais pourquoi ?
— Peut-être qu’il voulait simplement vous donner un autre avertissement.
— Ça voudrait dire que la prochaine fois…
— Cette personne, vous l’avez rencontrée à combien de reprises ?
— C’était la première fois. Avant, c’était une personne différente. Ou un déguisement différent. Il ressemblait à Andy Warhol.
Théberge resta un moment à réfléchir, comme si la réponse lui avait ouvert des pistes inattendues.
— Tout à l’heure, vous avez parlé de montée aux extrêmes…
— Oui.
— Êtes-vous certain que ces gens sont vraiment intéressés à vous faire publier un livre ?
— Pour des gens qui ne sont pas intéressés, ils sont plutôt insistants.
— Connaissez-vous beaucoup de maisons d’édition qui envoient deux représentants différents voir un auteur ?… Ou encore un même représentant sous deux déguisements ?
— C’est vrai. Ils n’ont jamais dit explicitement qu’ils représentaient une maison d’édition. Seulement qu’ils avaient les moyens de me faire publier quand je le voudrais.
— Et si c’était une couverture ?
— Je ne comprends pas.
— Si c’était une façon de vous approcher, de voir de plus près ce sur quoi vous travaillez sans éveiller votre méfiance ?
— Vous pensez que c’est un genre d’espionnage ?
— Vous avez peut-être inquiété quelqu’un sans vous en apercevoir… Avez-vous effectué des recherches sur des groupes terroristes ?
— Les Taupes frénétiques portent surtout sur le terrorisme ordinaire, banal, qui s’installe dans l’ensemble des relations entre les gens. Je ne vois pas ce qui pourrait…
— Terrorisme banal, répéta Théberge, visiblement peu convaincu qu’on puisse juxtaposer les deux termes.
— La terreur constante de ne pas être à la hauteur, de ne pas avoir ce qu’il faut pour survivre, pour se démarquer… la peur de se retrouver seul, d’être congédié et de ne plus trouver d’emploi… d’être malade et de ne pas pouvoir être soigné convenablement… la crainte d’être victime d’une agression dans la rue…
— Vous jouez sur les mots.
— Chaque élément, pris isolément, constitue une simple préoccupation, au pire une inquiétude. Mais l’ensemble induit un état de terreur larvée… Et la conséquence de cette terreur, c’est un repli de l’individu sur lui-même, une fermeture à l’extérieur. Pour échapper à la terreur globale, il se replie sur son travail sans se poser de questions et il se tourne vers la consommation euphorisante.
Théberge le regarda un moment, perplexe.
— On ne peut pas dire que vous tenez vos collègues humains en très haute estime, dit-il finalement.
— Au contraire. Ce n’est pas une question d’individus, c’est une question de logique sociale. Nous sommes tous dans le même bateau. Moi, par exemple, je me replie sur l’écriture.
Un autre silence suivit. Prose semblait épuisé d’avoir parlé aussi longuement.
— On dirait bien que quelqu’un est décidé à vous faire sortir de votre refuge, fit Théberge après un moment.
LVT-News, 15h04
… sur un mode plus léger, toujours au chapitre des rumeurs, un homme enfermé dans un bloc de glace aurait été découvert dans une chambre d’hôtel de New York. Le chef de police aurait refusé de commenter l’événement, disant que s’il fallait faire une déclaration officielle chaque fois qu’on trouvait quelqu’un de gelé dans la ville…
Montréal, SPVM, 15h47
Après avoir confié Prose aux bons soins de Grondin, Théberge se rendit dans le bureau de Crépeau. Le directeur en titre du SPVM était en train de lire le rapport du médecin légiste sur le cadavre momifié.
— Qu’est-ce que ça dit ? demanda Théberge.
— Pamphyle pense qu’on l’a mis dans une sorte de séchoir.
— Il serait mort depuis combien de temps ?
— Probablement depuis qu’il a disparu.
— Un noyé… un desséché… Tu vois un rapport ?
— S’il y en a un, on a affaire à un esprit singulièrement tordu… Toi, comment ça s’est passé avec Prose ? À ton avis, il a combien de chances d’échapper aux attentats ?
— Ça dépend s’il est vraiment visé.
— Tu penses que c’est un coup monté ?
— Comme coup publicitaire, c’est difficile de trouver mieux… J’ai fait vérifier : depuis qu’il y a le pool sur Internet, la vente de ses livres a explosé. Avant, c’étaient des tirages confidentiels. Maintenant, l’éditeur est obligé de réimprimer.
— Avec le coup de fil qu’il y a eu tout de suite après l’enlèvement, c’est assez clair que celui qui l’a enlevé ne voulait pas qu’il meure… Mais Prose lui-même n’est peut-être pas dans le coup.
— Tu crois à ça, toi, un éditeur qui ferait du harcèlement à ce point-là pour recruter un auteur ?… J’ai toujours pensé que c’était le contraire, que c’étaient les auteurs qui harcelaient les éditeurs. Surtout qu’il n’est pas… qu’il n’était pas un auteur connu.
— C’est sûr…
— Il y a une autre chose qui me dérange. Tu as lu le dernier communiqué des Enfants du Déluge ?
— Oui.
— On est loin des communiqués habituels de groupes d’illuminés. C’est écrit de façon très… « littéraire »… Et comme Prose a l’air d’un militant écolo…
— Si tout ça est une mise en scène, ça voudrait dire que celui qui a tiré sur Grondin…
— Je sais, moi aussi, je me demande si je suis en train de devenir paranoïaque.
— En tout cas, Grondin, lui, a l’air de l’apprécier.
— Grondin trouverait des bons côtés à un tueur en série !
Sous les glaces de l’Arctique, 6h48
L’amiral Nikodim Koganovitch n’avait jamais cru ce que racontait la propagande officielle. Il savait à quel point l’état-major était habile à dissimuler la vérité lorsqu’elle était contraire aux intérêts de l’État. Ou simplement aux siens. Il n’y avait qu’à penser à ce qui était arrivé au Koursk. Aussi, il se demandait quelle histoire les hauts gradés et les politiques inventeraient pour se dégager de toute responsabilité dans les événements qu’il allait provoquer.
Il y avait plus d’une semaine qu’ils étaient partis de Saint-Pétersbourg. Chaque jour, quand Nikodim croisait ses trois collaborateurs, comme il les appelait mentalement, il ne pouvait s’empêcher de s’interroger sur leur compte. Et sur le temps qu’ils pouvaient tenir avant de craquer.
Il savait que l’un des trois agissait par conviction. Tout comme lui. Mais il ne savait pas lequel. Était-ce son officier en second ? Était-ce l’ingénieur responsable de programmer les charges nucléaires ? Était-ce celui qui avait les codes complémentaires au sien pour les tirs de missiles ?
C’était pour les deux autres qu’il s’inquiétait. Ils n’étaient pas volontaires. Leur motivation était différente. La mafia tchétchène avait enlevé leur famille. Femme et enfants.
Le jour suivant, les deux avaient reçu un doigt et une oreille de chacun des membres de leur famille. Pour leur faire comprendre que c’était sérieux. Des instructions accompagnaient les envois. S’ils voulaient sauver les leurs, la solution était simple : quand ils seraient à bord du sous-marin, au cours de leur prochaine mission, ils devraient obéir à celui qui les contacterait. Pour se faire reconnaître, l’individu prononcerait trois fois le mot obshchina.
C’était le nom de la mafia tchétchène. L’obshchina…
Jusqu’à maintenant, Nikodim n’avait rien dit à ses trois « collaborateurs ». Il ne s’était même pas fait connaître d’eux. Inutile de leur révéler quoi que ce soit avant le moment de passer à l’action. Ça limitait les risques de fuite. Au cas où, malgré la menace qui planait sur les membres de sa famille, un des collaborateurs serait tenté de contacter la sécurité à bord du sous-marin.
Plus que vingt-quatre heures à attendre. Un peu moins, en fait… Ce serait le plus beau coup que la Tchétchénie aurait porté au pays de ses agresseurs. La perte d’un sous-marin nucléaire SNA de classe Akula.
L’embarras international de la Russie serait énorme. Le cas de la Tchétchénie reviendrait aux premières pages de l’actualité. Même si les missiles n’allaient pratiquement pas faire de victimes. Tout au plus quelques phoques et quelques ours polaires sur des champs de glace autrement déserts.
Sans l’aide de Guennadi Ashkalov, un des principaux dirigeants de l’obshchina à Saint-Pétersbourg, rien de cela n’aurait été possible. Curieusement, c’était Ashkalov qui avait pris l’initiative de l’approcher. Et c’était Ashkalov qui lui avait expliqué comment il était dans une position qui lui permettait de servir sa patrie comme peu de gens avant lui l’avaient fait.
Guennadi l’avait aidé à comprendre que, peu importe la voie qu’empruntait un Tchétchène dans sa vie, au fond de lui-même, il demeurait toujours un patriote. Même s’il avait quitté son pays enfant. Même s’il avait servi dans l’armée de l’oppresseur pendant plus de trente ans.
Ashkalov l’avait aidé à retrouver ce qu’il y avait de meilleur en lui. Avant toute chose, il était tchétchène. Pour un patriote, il n’était jamais trop tard pour accomplir son devoir. Son peuple était opprimé par les Russes. La chance se présentait à lui de poser un geste qui compterait. Il mourrait probablement au champ d’honneur, mais ce serait pour le bien des siens. Et non pour la plus grande gloire des oppresseurs de son peuple.
Les prochaines heures allaient redéfinir entièrement le sens de toutes ces années qu’il avait passées dans la marine soviétique puis, après l’effondrement de l’empire, dans celle de la Russie.
Hampstead, 21h02
La femme dont la silhouette ombragée se dessinait à l’écran s’était présentée sous le nom de Jill Messenger.
— Est-ce que ça veut dire que l’ex-madame Messenger a été définitivement affectée à d’autres tâches ? demanda Leonidas Fogg.
— On peut le dire de cette façon. Désormais, c’est à moi que vous ferez vos comptes rendus.
Quelque chose dans le ton de la femme, de même que le fait qu’elle se dissimule sous la forme d’une silhouette, fit comprendre à Leonidas Fogg qu’il avait franchi un pas : il parlait maintenant au supérieur hiérarchique de feu June Messenger.
— J’aurais une question d’ordre général. Est-ce que j’interprète correctement vos décisions des derniers mois si je conclus que vous voulez recentrer les activités du Consortium sur ses opérations de courtage : savoir, argent, opérations musclées ? que vous voulez que ce service soit offert à des groupes extérieurs au Consortium pour en assurer le financement ? et que vous voulez que le Consortium serve de bras multifonctionnel pour les opérations que coordonnent Jean-Pierre Gravah, Hessra Pond… et possiblement quelques autres personnes ?
Un rire retenu lui répondit.
— Je ne vous ferai pas l’insulte de contredire votre analyse, fit la voix à l’écran. Vous avez décrit de manière très exacte l’avenir que nous envisageons pour le Consortium.
— Ce que j’aimerais connaître, ce sont les raisons de ce choix.
— Je pense que vous avez saisi que le projet Consortium s’insère dans un plan plus vaste. Beaucoup plus vaste… En temps et lieu, vous serez informé des détails.
Après un moment, la voix de Messenger ajouta, sur un ton presque chaleureux :
— Il va de soi que vous êtes inclus dans ce projet et que vous serez invité à y participer de plein droit, le moment venu.
Fogg émit quelques remerciements de circonstances même s’il conservait peu d’illusions sur les modalités de cette inclusion. Quand « ces messieurs » décideraient de l’enterrer, ce ne serait pas de travail.
HEX-Radio, 16h26
… encore un témoin que les flics n’arrivent pas à protéger ! Victor Prose ! L’écrivain qui a été le dernier à voir Brigitte Jannequin vivante ! Il a été retrouvé ligoté au fond d’une chaloupe à la dérive au milieu du fleuve. Il souffrait d’hypothermie, mais sa vie n’est pas en danger. C’est un résident du bord du fleuve qui aurait aperçu la chaloupe…
Lisbonne, 22h53
Jessyca Hunter finissait son verre de xérès au bar de l’Avenida Palace.
La mort de Joyce Cavanaugh lui avait porté un dur coup. Après avoir récupéré le corps de son amie dans son appartement, elle avait nettoyé l’endroit, éliminant toute trace de son activité pour le Consortium. Puis elle avait téléphoné pour qu’une équipe de Vacuum s’occupe du reste. Et elle était partie. Le passage entre les deux appartements avait beau être bien dissimulé, il y avait toujours la possibilité qu’il soit découvert. Si jamais les policiers décidaient de faire une perquisition plus poussée… Il était hors de question qu’elle coure ce genre de risque.
Elle s’était alors rendue à Paris, où, pendant trois jours, elle s’était efforcée de repérer la moindre trace de surveillance. Elle en avait profité pour annuler sa participation à la réunion avec la direction de Meat Shop : la relève pouvait maintenant se débrouiller seule.
Finalement persuadée qu’elle n’avait pas été suivie, elle s’était ensuite réfugiée à Lisbonne, chez une amie collectionneuse spécialisée dans les scarabées et les scorpions.
Une semaine plus tard, convaincue qu’elle était en sécurité, elle avait utilisé un portable sécurisé pour contacter le numéro que Joyce Cavanaugh lui avait donné pour ce genre de situation. Quelqu’un du Cénacle y était disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour s’occuper des urgences.
En réponse à son premier appel, une voix automatisée lui avait fourni un autre numéro et lui avait demandé de rappeler une minute plus tard. Ce qu’elle avait fait.
Cette fois, un homme lui avait répondu.
— Je vous envoie quelqu’un, avait-il dit. Demain, 21 heures 30. Au bar de l’Avenida Palace.
La femme s’approcha de Jessyca Hunter et lui tendit la main comme à une vieille connaissance. Elle lui donna ensuite l’accolade en lui faisant la bise à trois reprises sur les joues. Puis elle prit place au bar, sur le tabouret à la gauche de Hunter, déposa son attaché-case par terre entre les deux tabourets et commanda un verre de chablis au barman qui arrivait.
— Je suis Maggie McGuinty, dit-elle en regardant l’air étonné de Hunter avec un certain amusement. Mais cela, vous le savez déjà.
Elle était assez grande, plutôt athlétique, et ses yeux verts fixaient Jessyca Hunter sans ciller. Son visage souriait, mais ses yeux semblaient impassibles.
— Je sais que je peux compter sur votre discrétion, reprit McGuinty, quand nous nous rencontrons dans le cadre d’une réunion du Consortium.
— Oui, bien sûr.
— J’imagine que vous avez des questions.
— Vous avez appris quelque chose sur la mort de madame Cavanaugh ? demanda Jessyca Hunter.
— Selon les informations dont nous disposons, madame Cavanaugh a été l’artisane de son propre malheur. Il est maintenant avéré que quelqu’un l’a suivie pendant plusieurs jours. Il s’agit d’un homme. Nous n’avons pas sa photo, mais différents indices laissent à penser qu’il s’agit de Paul Hurt.
Le nom secoua Jessyca Hunter. Est-ce que l’Institut était sur ses traces ?… Jusqu’à maintenant, elle avait cru un peu excessive l’obstination de Fogg à traquer les survivants de l’Institut. Si elle y avait souscrit, c’était surtout pour ne pas laisser passer une chance de venger Xaviera Heldreth. Maintenant, elle se demandait s’il n’avait pas raison. Peut-être avait-elle sous-estimé le danger… ainsi que la perspicacité de Fogg ? Il faudrait qu’elle en parle à Skinner.
— Est-ce qu’il y a une brèche dans la sécurité du Consortium ? demanda-t-elle.
— Les seules brèches sont celles que nous contrôlons. Vous pouvez contacter Fogg sans crainte. Il n’a été impliqué d’aucune façon dans les événements qui ont conduit à la mort de madame Cavanaugh. Il entend d’ailleurs vous confier la mise sur pied de White Noise… Il vous en a parlé ?
— Quelques mots seulement. Je dois le rencontrer à ce sujet.
— Nous sommes favorables à cette idée et nous avons exprimé notre souhait qu’il y donne suite dans les meilleurs délais.
— Et Meat Shop ?
— Vous avez accompli du bon travail, mais cette filiale ne fait plus partie de nos priorités. Désormais, vous vous occupez de White Noise. C’est une filiale qui va regrouper les plus grands propriétaires de médias de la planète. La première réunion se tient à Dubaï dans deux jours. C’est avec eux que vous allez travailler. Ils ont été choisis de façon méticuleuse.
— Vous voulez dire que Fogg a déjà nommé les dirigeants de la filiale ? demanda-t-elle.
Jessyca Hunter avait de la difficulté à ne pas paraître contrariée. Si elle devait mettre cette filiale sur pied, elle entendait le faire avec des gens qu’elle aurait elle-même sélectionnés.
— Je veux dire que « nous » avons depuis longtemps choisi les entreprises qui formeront l’épine dorsale de la filiale, dit McGuinty.
Puis elle ajouta avec un léger sourire :
— C’est un détail qu’il ne jugera probablement pas utile de vous communiquer.
Son ton redevint sérieux.
— Vous aurez évidemment accès à des informations qu’il serait inopportun de révéler aux membres du Consortium… Pour ce qui est de votre travail, dans un premier temps, il consistera à structurer la filiale de manière à assurer une coordination efficace de nos interventions dans les médias à l’échelle de la planète.
Le sourire réapparut sur son visage.
— Il va de soi, reprit-elle, que vous rendrez compte régulièrement de votre travail à Fogg. Il ne servirait à rien d’alimenter sa méfiance en lui cachant des choses sans raisons valables.
Elle jeta un regard au barman, qui lui fit un signe affirmatif de la tête, puis elle ajouta en se tournant vers Hunter :
— Idéalement, nous aimerions que vous contactiez Fogg dans les heures qui viennent. Il a un ou deux petits travaux pour vous. Ensuite, vous partez sans délai pour Dubaï. Vous prendrez l’attaché-case qui est à côté du tabouret. Vous y trouverez un ordinateur portable. Désormais, vous n’utiliserez que celui-là.
Il y avait un plaisir grisant à parler ainsi au nom du Cénacle. À s’adresser en position d’autorité à l’un des principaux membres du Consortium. Maggie McGuinty n’avait plus aucune objection à être l’émissaire spéciale de Killmore. Toutes ses réticences avaient fondu. Ce n’était pas un simple rôle de messager. Quand elle s’adressait aux autres, elle était le Cénacle. Quand ils la regardaient, ce n’était pas elle, c’était le pouvoir que les autres percevaient.
Elle passa les deux mains derrière son cou, détacha son collier et le donna à Hunter.
— Un cadeau, dit-elle.
Hunter le prit. Ses doigts s’attardèrent sur le pendentif circulaire en métal qui était attaché en sautoir au collier. McGuinty surprit son geste.
— Je vois que vous savez de quoi il s’agit, dit-elle avec un sourire… J’espère que vous ne répéterez pas l’erreur de madame Cavanaugh. Ce sont ces petites indiscrétions qui peuvent un jour s’avérer fatales.
Puis elle ajouta avec une chaleur parfaitement convaincante :
— Je suis certaine que vous n’avez pas besoin de ce genre d’avertissement… Pour ce qui est du collier, vous y trouverez de quoi compléter les informations que Fogg va vous transmettre.
Elle se tourna, prit le verre de vin que le barman venait de poser devant elle et porta un toast en regardant Hunter dans les yeux.
— À une association longue et profitable, dit-elle.
Hunter leva son propre verre sans rien ajouter.
Montréal, studio de HEX-TV, 20h03
L’animatrice regardait la caméra en face d’elle. À sa gauche, dans un fauteuil de cuir capitonné, un homme était attaché par des courroies de cuir qui semblaient sorties d’un film sado-maso de luxe pour amateurs délicats : rien de trop inconfortable, tout dans le symbole.
La mise en scène se voulait une illustration du fait que l’invité ne pouvait pas s’enfuir pour échapper aux questions qu’on lui posait. Une forme douce, dédramatisée, du supplice de la question popularisé par l’Inquisition.
L’animatrice lisait le texte d’introduction de l’émission.
— … pour un autre épisode de : Les Invités à la question, avec Ariane Prémont. Notre invité aujourd’hui est le maire de Montréal, Justin Lamontagne. C’est un rendez-vous qui a été reporté à plusieurs reprises, mais monsieur le maire a finalement réussi à trouver un peu de temps pour nous dans son agenda. Comme tous nos invités, monsieur le maire ne connaît pas les questions auxquelles il va être soumis. Que la mise à la question commence !
Elle se tourna vers son invité.
— Monsieur le maire, voici la première question : quel pourcentage de l’eau distribuée par l’aqueduc se perd dans le sol à cause des fuites ?
— Écoutez, je dirais qu’il est normal qu’il y ait un certain pourcentage de perte, compte tenu de la vétusté des équipements. C’est d’ailleurs pourquoi nous allons bientôt proposer…
L’animatrice lui coupa la parole sans le laisser terminer.
— Connaissez-vous assez bien le dossier pour donner à nos téléspectateurs un pourcentage… même approximatif ?
— Je dirais… vingt-cinq pour cent. Et c’est un minimum.
— Et ça représente combien de gallons par jour ?
— Ça, je n’en ai aucune idée.
Elle détourna son regard de l’invité pour regarder ses feuilles.
— Deuxième question : combien coûterait la mise à niveau des réseaux d’égouts et d’aqueduc de la ville de Montréal ?
— Je n’ai malheureusement pas encore de chiffres. Nous sommes justement en train de…
Une fois de plus, elle l’interrompit.
— Des millions ou des milliards ?
— Des milliards. Mais, vous savez…
— Combien de milliards ?
— Ça pourrait aller jusqu’à dix… Peut-être quelques poussières de plus.
Elle détourna de nouveau son regard pour lire sur ses feuilles.
— Troisième question : des démarches ont-elles été entreprises pour octroyer le contrat à une entreprise particulière ?
— Des estimations préliminaires ont été demandées à quatre entreprises. L’important est de nous assurer que le travail sera de qualité et qu’il sera effectué au meilleur prix.
— Ça donne quoi, comme prix ?
— Disons que ça va du simple au triple.
— Vous pouvez nous donner les noms avec les montants ?
— Cela pourrait nuire à la négociation.
— Est-il vrai que, dans tous les cas, cela entraînera des hausses de taxes significatives ?
— Je serais très surpris que les Montréalais aient à subir des hausses de taxes significatives.
— Bien… Alors, comparons maintenant vos réponses avec les informations que nos recherchistes ont trouvées. Le pourcentage de fuite est de quarante-sept pour cent. Le coût anticipé est plus près de quinze milliards. Vous avez effectivement approché quatre entreprises… Et tous les experts que nous avons consultés estiment que les hausses de taxes seront importantes.
Se tournant vers le maire, elle ajouta :
— Je dois dire que vous vous êtes montré plutôt ouvert et relativement bien informé. Sauf sur la question des coûts…
Le maire la regarda avec un sourire ironique.
— Je maintiens mon estimation : dix milliards et des poussières. C’est le coût théorique maximum. Et il n’y aura pas de hausses de taxes.
— C’est une promesse électorale ?
— Mieux : c’est un engagement sur mon honneur.
L’animatrice paraissait étonnée. Habituellement, les invités ne montraient pas une telle assurance lorsqu’elle dénichait des informations qui les contredisaient.
— Je vous mets au défi, reprit le maire. Si les faits me donnent raison, vous me cédez le rôle le temps d’une entrevue et c’est vous qui prenez le siège que j’occupe.
L’animatrice hésita un moment. Puis elle répliqua, essayant de paraître assurée :
— Et si j’ai raison, qu’est-ce que vous allez faire ?
— Je m’engage publiquement à démissionner et à ne plus jamais me présenter à la mairie.
Cette fois, l’animatrice resta sans voix pendant un bon moment avant de répondre :
— Marché conclu.
Intérieurement, Lamontagne était soulagé que ce soit terminé. Tout s’était déroulé selon ce que les créatifs de Sharbeck avaient prévu.
Brossard, 22h32
En arrivant, Théberge était descendu à la cave et il avait débouché une bouteille de Ser Gioveto. Il était un peu jeune, mais c’était de nouveau un cas de force majeure. L’inévitable Cabana et deux autres journalistes l’avaient suivi de l’édifice du SPVM jusque chez lui. Ils l’avaient encore questionné sur les rumeurs quant à sa démission.
Il en avait bu un verre comme apéro en attendant son épouse, qui était retenue par son bénévolat. Au souper, il en avait pris deux autres verres ; sa femme, un.
Deux heures plus tard, assis dans son fauteuil, il terminait la bouteille en regardant la télé. Il avait traversé sans trop de mouvements d’humeur le bloc des informations. Quand la nouvelle émission, Démocratie directe, s’amorça, il esquissa une moue.
Ici Guy-Benoît Desrapes, pour notre discussion de fin de soirée sur l’actualité du jour. Notre sujet ce soir : le réseau d’aqueduc est-il fiable ? L’eau que vous buvez risque-t-elle de vous empoisonner ?
Théberge prit une gorgée de vin, regarda son verre, presque vide.
— Au moins, ils n’ont pas touché à ça…
Aujourd’hui, une violente discussion a eu lieu sur ce sujet à l’Assemblée nationale. Selon l’opposition officielle, le réseau n’est pas fiable, il doit être reconstruit et le gouvernement minimise les coûts ; selon le parti au pouvoir, le réseau a simplement besoin d’une mise à niveau normale, l’opposition est alarmiste et cherche à créer de la panique. Vous, qu’en pensez-vous ? L’eau que vous buvez est-elle dangereuse ? Va-t-il falloir refaire le réseau d’aqueduc ?… J’attends vos appels. La démocratie va s’exprimer.
Théberge explosa et se mit à engueuler l’appareil de télé.
— Non mais, il va quand même pas demander aux gens de se prononcer sur quelque chose dont ils ne connaissent rien !
— J’ai un premier appel : monsieur Soucy, de Brossard. Je vous écoute, monsieur Soucy.
— Moi, monsieur Desrapes, je trouve que l’eau, elle goûte drôle. Elle goûte plus ce qu’elle goûtait quand j’étais jeune. Ça doit être à cause des « bebittes » qui entrent dans les tuyaux par les endroits où c’est brisé.
— Vous avez raison, monsieur Soucy, de souligner ce problème de contamination…
— C’est l’eau qui sort et qui se perd, le problème ! s’exclama Théberge. Pas ce qui entre !
Il pointa la télécommande et ferma la télé. Il s’absorba ensuite dans la contemplation de son verre de Ser Gioveto.
— Tu ne devrais plus regarder la télé, Gonzague, dit sa femme sans lever les yeux de sa revue. Le médecin te l’a dit, il faut que tu évites les exercices violents !
Théberge se contenta de grogner un commentaire incompréhensible et prit une dernière gorgée de vin.