La mainmise sur le pouvoir économique passe par le contrôle de ce qui est essentiel à la vie : l’eau, la nourriture, l’énergie et la santé. Qui s’en rend maître contrôle l’humanité.
Pour l’eau et la nourriture, les raisons vont de soi.
Quant à l’énergie, c’est la clé de la civilisation : elle permet aux gens de se chauffer, de produire, de transporter et de faire venir à eux ce dont ils ont besoin. Les phases de la civilisation se classent selon le type d’énergie qu’elle a domestiquée.
Pour ce qui est de la santé, c’est de nouveau l’évidence : sa maîtrise donne un pouvoir de vie et de mort sur les gens.
Guru Gizmo Gaïa, L’Humanité émergente, 3- Le Projet Apocalypse.
Jour - 5
Paris, 9h29
« Partenariat HomniFood - HomniFlow ».
Intrigué par les quelques mots qui défilaient sur Bloomberg, Ulysse Poitras avait cliqué sur le titre de la nouvelle pour faire apparaître le texte complet de l’article.
HomniFood annonce un partenariat avec sa compagnie sœur HomniFlow.
Les deux entreprises veulent s’attaquer au marché mondial de la distribution
de l’eau potable. HomniFlow sera responsable de l’implantation et du maintien des infrastructures ; HomniFood s’occupera de la distribution aux clients ainsi que de la qualité du produit.
Poitras ne connaissait pas l’existence d’HomniFlow. Il ouvrit le navigateur Internet et entra le nom dans Google. Les trois seuls résultats faisaient tous référence au même site, celui d’HomniFood. Dans les trois cas, il fut ramené à un même communiqué de presse.
Était-il possible que le nom d’une entreprise qui était la compagnie sœur d’HomniFood puisse n’avoir jamais été mentionné sur Internet ?… À moins que ce soit une création récente ? Il lut le communiqué de presse.
HomniFood affirmait avoir pour motivation de répondre à l’un des besoins les plus criants de l’humanité : acheminer de l’eau potable aux plus pauvres de la planète. Ce faisant, elle s’attaquerait à un problème que les gouvernements et les pouvoirs publics ne parvenaient pas à solutionner. Elle disait vouloir « concilier l’approche humanitaire et la rentabilité économique », ce qu’elle avait baptisé du nom d’« humanitaire rentable »… Ça ressemblait étrangement au « capitalisme humanitaire » de l’AME.
Poitras relut la fin du texte avec un certain malaise. Autant il croyait à l’apport de l’entreprise privée dans la gestion des biens essentiels comme l’eau, autant le contrôle de cette gestion par un intervenant qui avait des visées mondiales l’inquiétait.
Il archiva l’information ainsi que le communiqué de presse d’HomniFood, puis il mit à jour les informations sur les compagnies d’assurances.
Les ventes à découvert avaient encore augmenté. Il y avait forcément quelqu’un qui savait quelque chose ou qui préparait quelque chose. Aucun esprit rationnel ne vendrait à terme des titres qu’il ne possédait pas encore, à un prix aussi bas, sans s’attendre à ce que leur prix tombe dramatiquement. Ce qu’espérait le vendeur, c’était qu’au moment où il devrait les acheter pour les transmettre à l’acheteur, il pourrait les obtenir à un prix inférieur à celui auquel il les avait vendus ; il encaisserait alors la différence entre le prix de vente et son prix d’achat.
Il pensa aux théoriciens de l’efficacité des marchés, qui affirmaient que le marché reflétait en tout temps la valeur réelle des entreprises inscrites à la Bourse. Hochant légèrement la tête, il sourit… Manifestement, dans ce cas, il y avait des gens qui en savaient plus que d’autres. Des gens qui se préparaient à tirer profit des événements qui allaient survenir.
Au début, bien sûr, seuls quelques courtiers remarqueraient le phénomène. Puis ça se répandrait parmi les courtiers. Et ça finirait par toucher leurs clients… En concluraient-ils que les prix allaient complètement s’écraser ? Effectueraient-ils des ventes massives, ce qui aurait pour effet de provoquer la chute des prix qu’ils craignaient ?… C’était probable. Ceux qui avaient vendu à découvert devaient même compter sur ça pour augmenter leurs gains ! C’était pour eux une manière de protection : ils se garantissaient qu’il y aurait un marché de vendeurs, quand ils devraient acheter les titres qu’ils avaient vendus à découvert.
S’il y avait une arme de destruction massive, c’était bien le marché. Il induisait chez les petits investisseurs, et même chez beaucoup de gestionnaires, un faux sentiment de rationalité, de sécurité, grâce auquel la plupart d’entre eux se faisaient massacrer à chaque crise.
Poitras poussa un soupir et envoya un courriel à Chamane. Quelques mots seulement.
HomniFlow, tu connais ?
Compagnie sœur d’HomniFood.
Hampstead, 9h14
C’était la première fois que Fogg voyait Jessyca Hunter aussi contrariée.
— Toute la direction de Meat Shop éliminée d’un seul coup ! dit-elle. Le dernier survivant est décédé il y a une heure !
Fogg se demandait quelle était la raison véritable de sa fureur. Était-ce parce que son travail de plusieurs années était anéanti ? parce qu’elle avait peur que cet échec se reflète sur ses possibilités d’avancement ?… parce qu’elle aurait normalement dû assister à la réunion et qu’alors elle aurait été tuée avec les autres ?… Réagissait-elle avec autant de force pour le prendre de vitesse et éviter de se voir reprocher sa mauvaise gestion de la filiale ?
— Évidemment, dit-il, c’est une lourde perte. Mais ça ne devrait pas compromettre sérieusement le plan de privatisation. Et puis, le pire a été évité, non ?
— Le pire ?
— Vous êtes là !
La remarque prit Hunter au dépourvu. Avant qu’elle ait eu le temps de répondre, Fogg avait repris.
— Il y a une chose qui m’intrigue. Pour quelle raison avez-vous jugé préférable de ne pas assister à cette réunion ?… Aviez-vous prévu qu’il y aurait des problèmes ?
Hunter décida de ne pas répondre. Fogg ne pouvait pas ignorer qu’après l’attentat contre Joyce Cavanaugh, elle s’était cachée pendant deux semaines pour s’assurer de couper les pistes.
— En tout cas, vous êtes la preuve « vivante » de l’utilité, pour un chef, de savoir déléguer !
Un petit rire suivit la remarque.
— Est-ce que vous savez qui est responsable de l’attentat ? demanda Hunter.
— Probablement une des triades. Le trafic d’êtres humains est un marché rentable. Ils ont voulu éliminer la compétition.
Intérieurement, Fogg songeait à l’efficacité de l’Institut – ou de ce qui en restait. C’était un très bon outil. Le Rabbin aurait certainement été fier de son œuvre… et un peu surpris de l’utilisation que Fogg en faisait maintenant.
— Personnellement, reprit-il, ce qui m’inquiète le plus, c’est que des individus aussi incapables d’assurer leur propre sécurité puissent avoir été sur le point de diriger une filiale. Et d’avoir accès à la direction du Consortium. Rien que d’y penser…
Hunter encaissa le blâme sans répliquer.
— J’ai bien l’intention de trouver les responsables de cette exécution, dit-elle. On ne peut pas tolérer que des gens attaquent impunément nos organisations.
— Il n’est pas question que vous alliez vous enterrer là-bas pour trouver qui les a fait sauter ! trancha Fogg. Votre priorité est la mise sur pied de White Noise. « Ces messieurs » ont pris la liberté de réunir un certain nombre de candidats à Dubaï…
Puis il ajouta, avec une ironie qu’il s’efforça de camoufler sous un sourire bon enfant :
— J’imagine que leur sélection s’avérera plus heureuse que celle des dirigeants de Meat Shop.
Hunter encaissa de nouveau sans broncher. L’heure de la vengeance viendrait en son temps.
— J’aurais préféré les choisir moi-même, se contenta-t-elle de répondre. Mais je suis certaine que « ces messieurs » ont fait un excellent choix.
Hunter ne voulait pas paraître accepter facilement cette ingérence dans la mise sur pied de la filiale. Trop de complaisance de sa part aurait pu éveiller les soupçons de Fogg.
Ce dernier souriait légèrement. Il se demandait quelles auraient été les chances que Hunter puisse retrouver Hurt. Probablement peu élevées, songea-t-il. Ce qui l’amena à penser qu’il lui faudrait bientôt inventer une autre diversion pour éloigner Hurt de Londres.
— Avant que vous partiez pour Dubaï, reprit Fogg, j’ai un petit travail pour vous à Bruxelles. Un de vos drones s’est manifesté.
Dans le langage du Consortium, les drones étaient des agents ou des informateurs qui étaient manipulés et qui n’avaient aucune idée des véritables objectifs de ceux pour qui ils travaillaient. Au contraire, la plupart étaient persuadés que c’étaient eux qui manipulaient leur contact pour atteindre leurs propres objectifs. Toute l’équipe des US-Bashers avait été construite sur ce principe.
— Lequel ?
— Votre ami qui se bat pour l’indépendance de la Flandre.
Un sourire amusé apparut sur le visage de la femme.
— Vous allez une fois de plus joindre l’utile à l’agréable ? ironisa Fogg.
— Celui-là, je me contente de le superviser. J’ai quelqu’un sur place qui s’en occupe au quotidien.
— Bien. Vous ne serez pas trop distraite pour ce qui vous attend chez nos amis vendeurs de pétrole.
— Dubaï, reprit Hunter, visiblement peu emballée par la perspective. C’est quoi, l’idée de m’expédier chez des éleveurs de chameaux qui vont vouloir que je porte la burka ?
Fogg sourit.
— Tant que vous demeurez dans les quartiers prévus pour les étrangers, dit-il, vous n’aurez aucun problème… Enfin, pas plus que dans les milieux financiers occidentaux !
— C’est censé me réconforter ?
Le sourire de Fogg s’accentua. Hunter avait beau être éminemment dangereuse, elle avait un certain sens de l’humour.
AFP, 7h06
… SaltNoMore, une entreprise britannique qui exploite des usines de désalinisation à la grandeur de la planète, a procédé à un dépôt de bilan et s’est placée sous la protection de la loi. Une restructuration de ses activités apparaît toutefois peu probable. Les analystes attribuent la situation désastreuse de l’entreprise à l’échec de ses recherches, à un développement trop agressif et à une gestion douteuse de sa dette. La série d’accidents survenus dans ses usines aurait également précipité cette décision.
Pour le moment, un seul acheteur s’est manifesté. Il s’agit du fonds d’investissement privé Clearwater Hydro Management Fund, qui a déjà une participation majoritaire dans plusieurs entreprises concurrentes de SaltNoMore. Une telle acquisition pourrait donner lieu à l’émergence d’un véritable géant mondial de la désalinisation.
Brossard, 7h22
En sortant de chez lui, Théberge se retrouva face à quatre journalistes qui l’attendaient, le micro tendu. Derrière eux, une caméra le filmait.
— Quelle est votre réaction, inspecteur ? demanda Cabana.
— Réaction à quoi ? Au saccage médiatique de ma vie privée ?
— Vous voulez dire que ce que vous faites durant vos heures de travail relève de votre vie privée ?
Théberge sentit monter l’exaspération.
— Cabana, je vous l’ai déjà dit : il ne faut pas abuser des substances euphorisantes ! C’est mauvais pour les petites cellules grises.
Une autre journaliste prit la relève. Dépliant l’édition du jour de l’HEX-Presse, elle montra la une à Théberge. On pouvait y voir, sur la largeur de la page, une photo de l’entrée du café Chez Margot. Le titre qui coiffait la photo posait la question :
Payé pour prendre des cafés ?
Sous la photo, la légende annonçait :
Le refuge secret de Théberge
Ce dernier examina la page de journal que la journaliste lui montrait, regarda la journaliste puis secoua lentement la tête.
— Est-ce que vous trouvez normal qu’un employé civil passe des heures au café pendant son temps de travail ? insista la journaliste.
Théberge ignora la question, se dirigea vers sa voiture, ouvrit la portière, la referma derrière lui et démarra sans un seul regard vers les représentants des médias.
Paris, 13h43
Chamane entra sur le VPN d’HomniFood en utilisant l’accès dérobé qu’il y avait installé lors de sa première visite. Cela lui permit de franchir toutes les lignes de défense sans être inquiété et de parvenir au niveau de contrôle le plus élevé.
— Ce n’est plus du sport, dit-il pour lui-même. C’est du jeu de massacre.
Tout en continuant de pester contre l’incurie des programmeurs, il entreprit d’explorer le réseau, à la recherche de traces d’HomniFlow.
Tout ce qu’il trouva fut un courriel. En pièces jointes, il contenait un ensemble de cartes géographiques représentant les régions côtières de la planète à différentes échelles d’agrandissement. On y trouvait à la fois de vastes représentations continentales et des agrandissements de zones urbaines situées au bord de la mer.
Toutes les cartes avaient un point commun : elles avaient trois lignes de littoral. La première correspondait à la frontière actuelle entre la mer et le continent ; la deuxième, à une crue d’un mètre du niveau des océans ; la troisième, à une crue de deux mètres. Les zones inondables étaient d’une couleur différente du reste du territoire.
Une autre série de cartes déterminait les progrès de l’infiltration de l’eau salée dans les nappes phréatiques selon différents scénarios de crue.
Après avoir quitté le réseau privé d’HomniFood, il envoya un courriel à Poitras.
J’ai trouvé une seule référence. C’est en rapport avec la hausse du niveau de la mer. Il y a pas mal de cartes. Je pense que ça vaut la peine que tu regardes ça.
Montréal, 10h07
Dissimulé derrière une vitre sans tain qui donnait sur la salle de conférence de presse, Théberge assistait incognito à la prestation de Rondeau. Jusqu’à maintenant, Rondeau avait relativement bien esquivé les questions et les attaques des journalistes, maniant alternativement l’humour absurde et les insultes pittoresques.
— Un journaliste a révélé que l’inspecteur-chef Théberge passe de nombreuses heures dans un café pendant qu’il est censé être au travail, fit News Pimp. Quel est le point de vue du SPVM sur le sujet ? Est-ce que ça fait partie de ses avantages spéciaux ?
— L’inspecteur-chef Théberge a des horaires variables et répond de son emploi du temps au directeur Crépeau.
— Autrement dit, c’est un de ses anciens protégés qui lui fait un retour d’ascenseur. Est-ce que j’ai raison ?
Rondeau lui jeta un regard méprisant.
— Votre question de merde est tendancieuse, malhonnête et mesquine.
Puis il embrassa la salle du regard.
— Je n’accepte plus aucune question sur l’empesteur-chef Théberge, reprit-il. Ou bien vous avez des questions sur les dossiers en cours, ou bien je tire la chaîne et vous évacuez.
Une vague de murmures parcourut l’assistance.
— C’est un sujet d’intérêt public, insista Cabana. Nos lecteurs ont le droit de savoir.
— L’empesteur-chef Théberge peut prendre ses repas où il veut, quand il veut, sans que ça concerne votre troupeau de bouffe-copie.
Rondeau ajouta ensuite avec un sourire :
— C’est une expression que j’ai apprise dans un manuel d’euphémismes. D’autres questions avant que j’évacue ?
— Vous insultez nos lecteurs ! s’indigna Cabana.
— Pas individuellement.
Après quelques grognements de protestation disséminés dans la salle, le journaliste de HEX-Presse aborda le sujet de l’homme momifié.
— Vous n’avez toujours pas la moindre idée de son identité ?
— Non. Là-dessus, on sèche.
Le visage de Rondeau demeura imperturbable malgré les sourires qu’avait provoqués sa réponse.
— Et Gabriel Auclair ? Confirmez-vous que c’est un suicide ?
— Les indices matériels vont dans ce sens.
— Est-ce que vous avez des indices non matériels ? ironisa le reporter de HEX-TV.
— On manque de motifs. Pour quelle raison se serait-il suicidé ? Sur tous les plans, les choses allaient au mieux pour lui.
— Vous avez des doutes ? suggéra le journaliste du Devoir.
— Des doutes, oui.
Subitement, tous les visages devinrent attentifs.
— Chers petits nécrophages, je vois vos regards pétiller de gourmandise. Mais tout ce que nous avons, ce sont des faits et des doutes. Je n’ai aucune affirmation tonitruante à émettre que vous puissiez rapporter dans vos mass-médiocres.
L’expression de Rondeau provoqua à peine quelques sourires. Il y avait longtemps que les gens des médias étaient habitués à ses excès de langage censément attribuables à sa maladie. Tout le monde soupçonnait qu’il en rajoutait, mais ça donnait de bonnes lignes.
— Vos doutes, c’est quoi ? insista le reporter de HEX-TV.
— Quand deux dirigeants d’une même entreprise meurent à quelques mois d’intervalle dans des circonstances aussi particulières, ça titille l’imagination… C’est comme si deux nécrophages qui couvrent les affaires policières disparaissaient en quelques semaines. Ce serait une drôle de coïncidence, n’est-ce pas ?… Les policiers n’aiment pas les coïncidences.
— C’est quoi, cette histoire qui est arrivée à Prose ? lança un autre journaliste.
— Un écrivain qui se mouille, vous ne trouvez pas que c’est une bonne nouvelle ?
Théberge écoutait la conférence de presse en hochant la tête. Rondeau était devenu une institution. Il pouvait vraiment se permettre de dire n’importe quoi. Du moins en était-il encore ainsi… Quelques minutes après sa prestation, ses principales reparties seraient publiées sur le site Internet qui lui était consacré. Des blogs reprendraient certaines de ses déclarations. Il était même arrivé que des extraits de conférence de presse se retrouvent sur YouTube quelques minutes seulement après qu’elle ait eu lieu !
Était-ce là l’avenir du travail policier ? D’un côté, gérer la criminalité en menant des enquêtes et des arrestations, en multipliant les activités de prévention… et, de l’autre, gérer la perception publique du contrôle de la criminalité au moyen d’interventions médiatiques ?
Assisterait-on à l’émergence de deux genres de policiers, dont le travail correspondrait à des exigences de plus en plus divergentes, ou parfois même opposées ? D’un côté des policiers pour la criminalité, de l’autre des policiers pour gérer la perception de la criminalité et du travail des policiers ? Autrement dit, pour gérer les journalistes et les médias ?
UPI, 10h38
… les inondations dues à la mousson s’annoncent particulièrement catastrophiques cette année. Le pourcentage du territoire du pays qui est inondé dépasse déjà les trente pour cent habituels. On estime à trois millions le nombre de personnes déplacées. Dans une conférence de presse tenue hier, le président du Bengladesh a dressé un premier bilan de la catastrophe et il a réclamé l’aide de la communauté internationale…
Venise, 16h51
La ligne téléphonique du portable était activée. Blunt marchait lentement dans la pièce tout en répondant à Tate. Ce dernier était mécontent. Il digérait mal le refus de Blunt d’aller lui présenter son rapport en personne et discuter de la situation.
— J’ai plusieurs recherches en cours, fit Blunt.
— Aux États-Unis aussi, on a Internet, ironisa Tate.
— Je réfléchis mieux quand je suis chez moi.
— J’ai l’impression qu’il faudrait un peu moins de réflexion et un peu plus d’enquête !
Blunt décida d’ignorer le mouvement d’humeur de l’Américain.
— L’hôtel de Vegas, quoi de neuf ?
— On a retrouvé les responsables de l’attentat. Les trois sont morts. On est dans un cul-de-sac.
— Votre département de police scientifique ne peut pas faire parler les corps et les lieux du crime ?
— Ça, pour parler, ça parle… Mais toutes les pistes aboutissent à des gens qui sont morts. Ou qui n’ont jamais existé.
— Je comprends que tu ne sois pas pressé de donner ça aux journalistes.
— Tu me vois expliquer en conférence de presse qu’on a trouvé les hommes de main, qu’ils sont tous morts, qu’on n’a pas de piste pour remonter plus haut et qu’on n’a aucune idée de ce qu’il faut faire pour empêcher que ça se reproduise ?
— Comme pour les terroristes islamistes…
— Exactement !
— Mais ils ont quand même commis une erreur.
— Ah oui ? répondit Tate, à la fois sceptique et curieux d’entendre l’idée de Blunt.
— La similitude des procédés. C’est maintenant clair qu’on ne cherche pas des groupes terroristes isolés mais une seule organisation.
— Autrement dit, on a un problème plus gros qu’on pensait, résuma Tate sur un ton dégoûté.
— Peut-être, mais on a un seul problème… Les églises qui sautent et les attentats dans les musées sont revendiqués par le même groupe. Si, en plus, c’est ce groupe-là qui est responsable de l’attaque contre l’hôtel…
Après avoir hésité, Blunt poursuivit :
— C’est assez évident qu’il y a des liens entre les Enfants de la Terre brûlée et les Enfants du Déluge. Si les deux sont liés aux terroristes islamistes…
— Les médias vont être hystériques !
— À ta place, j’attendrais avant d’en parler. Le Congrès est capable d’ordonner deux ou trois bombardements pour donner l’impression d’agir.
— Remarque, éliminer quelques terroristes, ça ne peut pas être une mauvaise idée, ironisa Tate.
— Le problème, c’est qu’on affronte un ennemi qui n’a pas de territoire géographique. Pas qu’on connaisse, en tout cas. Si on bombarde quelque part, on va surtout faire des victimes innocentes et multiplier le nombre de nos ennemis.
— Penses-tu vraiment que je ne le sais pas ? fit Tate sur un ton résigné.
— Vous devriez pourtant avoir appris !
— Qu’est-ce que tu veux, ce n’est pas une idée politiquement rentable. Tandis que bombarder, tuer deux ou trois terroristes, ça fait plaisir à un tas d’électeurs.
— Je suppose…
— Pour en revenir à ton hypothèse, je ne vois pas ce qui pourrait amener les terroristes écolos et les terroristes islamistes à coopérer. À part des intérêts ponctuels…
— Pour le moment, moi non plus. Mais si c’était une partie de go, je dirais qu’il y a des territoires qui commencent à s’esquisser… un pattern qui se dégage.
— Malheureusement, ce n’est pas une partie de go. Et ils menacent de commettre d’autres attentats.
— À propos de ça, que disent vos spécialistes sur la situation aux deux pôles ?
— Ça dépend des spécialistes.
Blunt sourit. Il imaginait la réaction de Tate devant la flopée de rapports et d’études contradictoires qu’on devait lui avoir soumis.
Tate poursuivit :
— Il y en a qui disent que l’effet sera négligeable. D’autres prédisent un accroissement géométrique de la fonte des glaces au cours des prochaines années à cause de la dislocation de la banquise et de l’écoulement des glaciers dans la mer.
Un signal discret se fit entendre. Blunt jeta un coup d’œil à l’ordinateur. Un message s’y affichait, dans une fenêtre au bas de l’écran :
J’ai parlé à Poitras. Il faut que tu viennes. Magic Fingers
Pendant que Blunt lisait le message, Tate poursuivait sa tirade.
— On a même des néo-conservateurs qui affirment que c’est la réalisation des prophéties de l’Apocalypse. Après la terre, c’est au tour de l’eau de se révolter contre l’humanité… Ils disent qu’il faut laisser la volonté divine s’accomplir. Que les eaux vont monter et noyer les incroyants de la Côte-Est et de la Côte-Ouest… Moi, pour l’instant, c’est pas les sous-marins qui m’inquiètent le plus. Si ça explose, les gens ne verront pas l’effet avant plusieurs années. Tandis que l’attentat de la piscine…
— Tu penses qu’il va y avoir d’autres attentats ?
— Ce qui m’étonne, c’est qu’il n’y en ait pas déjà eu.
— Il faut que je te laisse, j’ai un avion à prendre.
— Tu as finalement décidé de venir ?
— Une information qui arrive à l’instant. Il faut que j’aille vérifier sur place.
Il raccrocha sans laisser à Tate le temps de demander plus d’explications.
Antarctique ouest, sous-marin US-67, 12h25
Alex Rickman arrivait au terme de sa carrière. L’acte qu’il s’apprêtait à commettre ne l’abrégerait que de quelques jours.
Tout au long des années, son dégoût pour les magouilles politiques n’avait fait que croître. Il n’en pouvait plus de voir les politiciens décider d’aller faire la guerre à tel ou tel endroit pour défendre les intérêts des multinationales qui finançaient leurs campagnes électorales. Ou pire : pour des raisons bêtement idéologiques.
Ce n’était plus une question d’individus : tout le système était malade. Il ne pouvait conduire qu’à la destruction de l’humanité. Peut-être même à celle de toute la vie sur la planète. Un grand ménage s’imposait. C’était pour cette raison que Rickman avait adhéré aux Enfants du Déluge. Il fallait laisser une chance à l’humanité à venir.
Évidemment, pour les prochaines générations, ce serait difficile. Ce n’était pas sans angoisse qu’il pensait à ce que vivraient ses petits-enfants. Mais l’heure n’était plus aux demi-mesures. Il faisait ça pour leurs petits-enfants à eux. Et pour les petits-enfants de leurs petits-enfants. Pour qu’ils aient encore une planète à habiter.
À bord du sous-marin qu’il commandait, une autre personne connaissait leur véritable mission : son second, Samuel Hayden.
Pour Hayden, aucune motivation écologique n’était entrée en ligne de compte dans sa décision. On ne lui avait pas donné le choix : ou bien il effectuait ce travail et on effaçait ses dettes de jeu, ou bien on l’exécutait, mais seulement après avoir assassiné le reste de sa famille devant lui.
— Tout est prêt ? lui demanda Rickman.
— Tout est prêt.
Rickman entra les premiers codes puis procéda au processus d’identification biométrique : empreinte rétinienne, empreintes digitales, empreinte vocale… Hayden fit de même après avoir entré le code de confirmation.
Les vérifications terminées, le voyant de mise à feu passa au vert. Hayden poussa un soupir de soulagement : encore quelques minutes, le temps de lancer les quatre missiles… et ce serait terminé. Ils plongeraient alors en eaux profondes et les systèmes de surveillance perdraient leur trace.
Il ne serait pas trop tard pour se refaire une vie. Hayden en avait parlé avec sa femme avant de s’embarquer. Il lui avait promis qu’il ne mettrait plus les pieds dans un casino.
Il y avait toutefois un élément que Hayden n’avait pas pris en compte. Un élément qu’il ne connaissait pas. Que Rickman lui-même ne connaissait pas. C’était le fait que le dernier missile serait encore à l’intérieur du sous-marin quand il exploserait.
Pour couper les pistes, il était difficile d’imaginer un moyen plus sûr.
Longueuil, 11h24
Victor Prose ferma le site de pari en ligne où était affichée la cote qui lui était attribuée. Ses chances de survie étaient maintenant estimées à 4 contre 5 par les parieurs. Paradoxalement, la nouvelle attaque contre sa personne avait été interprétée par plusieurs comme un indice de sa résilience ; sa cote avait remonté.
Il ouvrit le dossier dans lequel il compilait les faits les plus troublants sur l’évolution écologique de la planète. Puis, tout en écoutant distraitement la radio, comme il le faisait souvent en travaillant, il entreprit de faire la tournée des sites où il suivait l’actualité.
… les émeutes qui ont suivi l’intervention de l’armée, à Karachi, ont fait quarante-trois morts. Le président a réaffirmé qu’il ne tolérerait aucune contestation de la politique de rationnement et que les actes de pillage continueraient d’être sévèrement réprimés…
Le premier article que Prose prit le temps de lire au complet concernait les biocarburants. Le titre résumait clairement l’article : « Donner à manger aux gens avant de nourrir les automobiles ». L’auteur documentait les effets de l’expansion de la culture du maïs pour produire du pétrole : baisse de la production de maïs pour la consommation, baisse de la culture des autres céréales, fragilisation des stocks alimentaires de la planète, flambée des prix…
Après avoir archivé une copie de l’article dans le dossier céréales, il retourna à sa tournée des sites.
Son œil fut attiré par un titre : « Les producteurs sauvages à l’assaut de la campagne française ». L’auteur révélait l’émergence d’un nouveau foyer de contamination en France. Un agriculteur « bio » venait de perdre toute sa récolte et il était à la source d’une contamination qui se propageait dans son département.
On rencontrait de plus en plus cette opposition entre culture sauvage et culture OGM.
… qu’on devrait organiser des concerts-bénéfice au profit des banques alimentaires du Texas plutôt que des pays africains. Le sénateur a par ailleurs…
Ce qui avait attiré l’attention de Prose, c’était l’expression « producteur sauvage ». C’était la quatrième fois qu’il la rencontrait. Chaque fois, c’était pour désigner des producteurs qui étaient opposés à l’utilisation des OGM.
Il vérifia dans les articles archivés. On parlait trois fois d’agriculteurs sauvages, mais aussi d’agriculture sauvage et de producteurs sauvages. Le plus surprenant, c’était que toutes les références étaient dans des médias différents… S’agissait-il d’un simple phénomène de contagion ? Était-ce le résultat d’un effort concerté ?
… selon le maire de Washington. La contamination des réserves d’eau de la capitale par les algues bleues serait consécutive à un déversement massif de déchets industriels, particulièrement de phosphates…
Prose archiva le document et prit une note pour se souvenir d’effectuer une recherche sur le terme.
Il se rendit ensuite sur un site consacré à la gestion planétaire de l’eau. Le document le plus récent énumérait une série de faits percutants :
plus d’un milliard d’êtres humains n’ont pas accès à de l’eau potable ;
environ 2,5 milliards n’ont pas accès à des installations sanitaires correctes ;
chaque jour, 6 000 enfants meurent à cause de problèmes liés à des carences en eau potable ou à des installations sanitaires déficientes ;
les nappes phréatiques diminuent régulièrement aux États-Unis, en Inde et en Chine ;
dans les pays en voie de développement, 90 % pour cent des égouts et 70 % des déchets industriels sont rejetés sans traitement dans l’eau ;
la Chine a assez d’eau pour faire vivre durablement 650 millions de personnes… c’est-à-dire la moitié de sa population ;
les gens vivant dans les bidonvilles paient leur eau de 5 à 10 fois plus cher que les habitants des quartiers riches de la même ville.
Prose ferma le document avant d’en avoir terminé la lecture. Il n’y avait là rien de bien neuf.
Par contre, il appréciait l’effort de l’auteur pour construire un document percutant. Pédagogiquement, c’était le genre d’outil utile pour ébranler la naïveté de ceux qui reprochaient aux écologistes d’être alarmistes et de toujours exagérer.
… que des charges nucléaires ont explosé dans l’Antarctique ouest.
Tout en travaillant à l’ordinateur, Prose avait écouté d’une oreille distraite les informations à la radio. C’est avec quelques secondes de retard qu’il réalisa la portée de ce qu’il venait d’entendre.
Le président de la France a révélé, lors d’une conférence de presse impromptue, que quatre explosions, dont une sous-marine, avaient été détectées. Le Pentagone et le Kremlin ont pour leur part refusé de confirmer…
Prose était sidéré. Jusqu’à ce moment, il avait cru à une sorte de bluff. Les explosions changeaient complètement la donne. On ne pouvait pas annuler les effets de l’explosion après coup et rétablir l’environnement dans son état antérieur. Et il n’y avait même pas moyen de savoir quels processus elles allaient enclencher.
Passé certains seuils, les changements climatiques adoptaient un comportement à la fois imprévisible et irréversible. Les scientifiques parlaient de processus non linéaires, ce qui était une façon savante de dire qu’ils n’avaient aucun moyen de prévoir ce qui allait se produire.
Et les dégâts ne seraient pas que climatiques. Dans l’opinion publique, l’image des écologistes serait détruite. Désormais, ils seraient tous soupçonnés d’être des terroristes. Ou, du moins, de sympathiser avec eux. Ce n’était probablement qu’une question de temps avant qu’on déclenche une chasse aux sorcières.
… Le président a pris l’initiative de convoquer à Paris une conférence internationale de concertation pour contrer ce nouveau terrorisme, qu’il a qualifié de lâche, de barbare et de…
C’est parti, songea Prose… Et Sarkozy qui ne perdait pas une occasion d’occuper le devant de la scène ! Il avait sûrement bousculé son agenda pour intervenir en catastrophe, de manière à scooper les chefs politiques des autres pays du G8.
Xian, 22h16
À l’aéroport de Pudong, l’examen des papiers de Hurt s’était déroulé sans incident. Voyager en première classe était un avantage : les autorités chinoises avaient un préjugé favorable à l’endroit des hommes d’affaires occidentaux qui venaient discuter d’investissements et qui prolongeaient leur séjour pour dépenser des dollars supplémentaires. Et tant mieux si c’était aussi pour mieux connaître leur civilisation.
Paul Hurt voyageait sous le nom de Steve Atkinson. Il était censé avoir passé la dernière semaine à effectuer un marathon de rencontres d’affaires pilotées par le bureau local de Goldman Sachs ; il s’octroyait maintenant trois jours de vacances à Xian avant de retourner chez lui. La ville était le berceau de la Chine. C’était là que l’empereur Qing avait unifié les cinq royaumes combattants, qui guerroyaient depuis des siècles, pour fonder ce qui était, aux yeux des Chinois, le centre du monde civilisé.
En arrivant dans le hall d’entrée du Garden Hotel, Hurt vit un attroupement de touristes autour d’un poste de télé. Il s’approcha.
— Un reportage sur l’attentat, l’informa un des hommes, avec un accent du sud des États-Unis.
Hurt sentit un vide au creux de l’estomac. L’attentat de Shanghai était déjà dans les médias.
Contrairement à ce qu’il anticipait, la télé montrait une mer de glace.
— Des explosions nucléaires dans l’Antarctique, ajouta le touriste sans cesser de regarder la télé.
Hurt écouta les informations pendant un moment, à la fois par curiosité et parce que c’était ce qu’aurait fait un touriste normal, puis il alla prendre possession de sa chambre.
Sans défaire ses bagages, ni même se changer, il récupéra le passeport qui était dans une pochette collée sous le tiroir inférieur de la commode. Celui-là était au nom de Ryan Fischer.
Il feuilleta le passeport pour prendre connaissance des lieux par lesquels il était censé avoir passé. Il vérifia ensuite la ressemblance de la photo. Aux deux tiers du livret, il tomba sur le visa et il vérifia les dates autorisées de son séjour. Puis il mit le passeport dans la poche intérieure de son veston. Encore une fois, Wang Li avait fait du bon travail.
Hurt prit la plus petite des deux valises, laissa l’autre dans la chambre et quitta l’hôtel pour se rendre à pied à l’hôtel Hyatt Regency, où il présenta son nouveau passeport. On lui remit les clés de sa chambre. Il prit l’ascenseur jusqu’au huitième étage et il ouvrit la deuxième porte à sa gauche : Wang Li l’y attendait.
— Des problèmes ? demanda ce dernier.
— Non. Pourquoi ?
— Avec l’attentat terroriste dans l’Antarctique…
— Je n’ai rien remarqué de spécial à l’aéroport… Je pars quand ?
— Dans trois jours.
— Pourquoi pas aujourd’hui ?
— D’abord parce que ce serait dommage de ne pas profiter de l’occasion pour visiter l’armée de Qin. Et puis, dans trois jours, les douaniers seront un peu moins nerveux à l’endroit des étrangers désireux de quitter le pays.
Même s’il comprenait les raisons qui avaient amené Wang Li à prendre ces dispositions, Hurt détestait devoir perdre trois jours à attendre.
Sweet, pour sa part, était ravi. Sur le site archéologique, on avait découvert des lames dont la qualité de l’acier avait des siècles d’avance sur leur époque. Il avait même entendu parler d’un alliage dont on avait retrouvé le secret depuis à peine vingt ans, dans un laboratoire américain.
Sharp et Nitro, par contre, avaient de la difficulté à se contenir.
« On est perdus au milieu d’un milliard de personnes qui parlent chinois, à des centaines de kilomètres de la plus proche frontière. Et tout le monde nous regarde comme une curiosité. Je ne vois pas comment ça nous aide à passer inaperçus ! »
Wang Li regardait Hurt avec un sourire.
— Xian est la ville où il y a le plus de touristes occidentaux, dit-il comme s’il avait suivi la conversation intérieure de Hurt. C’est en fréquentant les sites touristiques et en faisant ce que font les touristes que vous allez passer inaperçu.
ARTV, 13h09
… tel est le point de vue révolutionnaire exprimé par l’écrivain Renaud Daudelin, auteur du récent livre à succès : Bio à mort. Voici la déclaration provocante qu’il a faite ce matin à notre chroniqueuse, Rachel Lamonde, qui l’a rencontré à Lausanne : « La culture bio est vouée à disparaître. Elle n’est pas capable de résister au champignon tueur. Planter bio, c’est planter des céréales destinées à être ravagées par l’épidémie… et à la répandre. C’est aussi enlever du territoire aux OGM résistants. Par voie de conséquence, c’est aggraver par avance la pénurie de céréales que connaîtra l’humanité. C’est décider aujourd’hui d’augmenter le nombre de morts de demain… Planter bio, c’est criminel. Ça relève de la logique du crime contre l’humanité »…
Montréal, SPVM, 13h18
La vidéo jouait depuis plusieurs minutes. On y voyait Théberge répondre à quelques questions des journalistes, puis les écarter d’un geste de la main et se réfugier dans son auto.
La caméra suivit la voiture jusqu’à ce qu’elle disparaisse au coin d’une rue. Une autre caméra prit la relève et suivit Théberge à travers les rues de la ville jusqu’à ce qu’il arrive au local du SPVM.
Théberge arrêta la vidéo et se tourna vers Jean-Philippe Jasmin, un des spécialistes en informatique du SPVM.
— Vous avez trouvé ça sur Internet ? demanda-t-il.
— YouTube.
— Ils ont le droit de faire ça ?
— Si vous le demandez, la compagnie va retirer la vidéo.
— Il y a combien de gens qui l’ont vue ?
Jasmin se pencha vers l’ordinateur, cliqua de nouveau sur le lien Internet pour faire apparaître la fenêtre de démarrage de la vidéo.
— Avec moi… vingt-quatre mille deux cent cinquante-trois.
— Il y a vingt-quatre mille personnes qui ont regardé ça ?
— Vingt-quatre mille deux cent cinquante-cinq, maintenant… Non, cinquante-six !
Jasmin se tourna vers Théberge en souriant comme s’il était particulièrement satisfait de lui confirmer sa popularité. Théberge, lui, le regardait, incrédule.
— C’est là depuis quand ?
Jasmin jeta un coup d’œil à l’écran.
— Elle a été postée hier matin. À neuf heures vingt-sept.
— Je veux que tu me fasses enlever ça. Tout de suite.
— Si vous voulez. Mais c’est quand même dommage.
Théberge lui jeta un regard noir.
— C’est vrai, se défendit l’informaticien. « La photo subreptice et l’invasion sournoise de la vie privée », c’était cool !
Avant que Théberge ait eu le temps de répondre, Crépeau entrait dans le bureau.
Jasmin en profita pour s’éclipser.
— Je m’occupe de la faire disparaître, dit-il en sortant.
Crépeau posa un dossier devant Théberge et se dirigea vers la chaise berçante à côté de la fenêtre.
— Le problème dont je t’ai parlé au téléphone, dit-il.
Théberge feuilleta rapidement le dossier pendant que Crépeau se berçait en regardant dehors.
— OK, fit Théberge en reculant sur sa chaise. On a sept victimes. Les bouteilles d’eau ont toutes été achetées dans des endroits différents. Ça touche deux marques d’eau naturelle. Les deux sont produites par des embouteilleurs québécois… Ça, c’est ce qu’on sait.
— On sait aussi que personne ne s’est manifesté jusqu’à maintenant pour faire chanter les embouteilleurs, enchaîna Crépeau.
— Qui s’occupe de l’enquête ?
— Plamondon. Il fait le tour des dépanneurs et des épiceries pour récupérer les bandes de vidéo-surveillance… Des fois qu’on apercevrait quelqu’un en train de planter les bouteilles dans les comptoirs. Il va aussi s’occuper de ceux qui ont fait les livraisons régulières.
Théberge hocha la tête en signe d’assentiment.
— Je suppose que les deux compagnies ont retiré leurs produits des tablettes, dit-il.
— Elles n’ont pas le choix.
— À mon avis, ce n’est pas du chantage.
— Probablement pas, approuva Crépeau.
Théberge le regarda, surpris de le voir acquiescer aussi facilement.
— J’ai interrogé la banque de données d’Interpol, répondit Crépeau. Depuis le début de la semaine, il y a eu des cas semblables dans onze pays.
— Toujours de l’eau embouteillée ? demanda Théberge, étonné.
— Toujours de l’eau embouteillée.
Les deux policiers ruminèrent les implications de cette information.
— Tu pourrais en parler à tes contacts, reprit Crépeau.
— Tu penses que c’est les Enfants du Déluge ?
— J’ai surtout pensé aux yogourts…
— Il n’y a pas encore eu de message de revendication.
— Je sais.
Un nouveau silence suivit.
— Ça pourrait aussi être une multinationale qui veut éliminer la concurrence, reprit Crépeau.
— Dans chaque pays, les compagnies visées sont différentes. La plupart sont des compagnies locales. Je ne pense pas qu’ils s’attaqueraient à autant de cibles à la fois.
— D’accord, je vais voir si mes contacts ont quelque chose.
Crépeau se leva et se planta devant la fenêtre.
— On est en pleine théorie du complot, dit-il en regardant dehors, sur un ton d’autodérision.
— J’ai mis Simard et Falardeau sur Bastard Bob. Je leur ai dit que je t’en parlerais.
— Pas de problème.
— Ils l’ont pris en filature, ce matin, quand il s’est rendu à HEX-Radio. S’il a un contact qui le renseigne…
Crépeau se retourna vers Théberge.
— Et si son informateur fait ça par courriel ?
— J’ai demandé à Jasmin de s’en occuper. Il a toujours deux ou trois pirates sur sa liste, à qui il peut passer des commandes.
— Gratuitement ?
— Il s’est contenté de me dire que c’était une situation win-win.
Bruxelles, 19h45
Jessyca Hunter glissa le document au milieu d’une pile d’autres à l’intérieur de son attaché-case. Elle le ferma ensuite à clé. Geert Raes poussa un soupir de soulagement, heureux que les papiers qu’il venait de lui apporter soient en sécurité, à l’abri des regards indiscrets.
— Il ne faut pas qu’on puisse remonter à moi, dit-il. De quelque façon que ce soit.
— N’ayez aucune crainte, répondit Jessyca Hunter avec un sourire. Nous savons prendre soin de nos informateurs et nous assurer que personne ne vienne troubler leur quiétude.
Raes prit le verre qu’il avait posé sur la table et le vida d’un trait. À l’exception de quelques membres haut placés dans le Vlaams Belang, personne ne savait qu’il était un sympathisant du parti. Son travail consistait à couler des informations dommageables pour le parlement européen. Affaiblir l’Europe, si possible la faire éclater, était le moyen le plus sûr de réaliser l’indépendance de la Flandre. Privée du soutien européen, Bruxelles n’aurait pas les moyens de maintenir l’unité artificielle du pays. Bruxelles tomberait sous la coupe de la Flandre et en deviendrait la capitale. Libre aux Wallons de croupir et de dégénérer dans leur restant de pays. La Flandre, elle, procéderait à un grand nettoyage. Elle cesserait de payer pour toutes les minorités qui venaient la vampiriser. À commencer par les Wallons.
— Vous retournez à Aalst ce soir ? demanda Hunter.
— Demain.
— Madame de Winter est toujours aussi inventive ?
Raes acquiesça d’un hochement de tête, toujours mal à l’aise lorsque Jessyca Hunter évoquait sa vie personnelle, et particulièrement cet aspect particulier de sa vie personnelle.
— Vous la saluerez de ma part, insista Hunter. Dites-lui que je passerai bientôt la voir pour regarder ses nouvelles vidéos.
Raes se leva, de plus en plus mal à l’aise. Il se demandait tout à coup si madame de Winter l’avait filmé à son insu, lors de ses visites à son « atelier de création ».
— Je suis impatiente de recevoir vos prochaines découvertes, lança Hunter en regardant la silhouette de Raes s’éloigner vers la porte donnant sur le hall d’entrée.
Il sortit sans se retourner.
Jessyca Hunter songeait aux documents qu’elle venait de recevoir. Contrairement à ce que croyait Raes, l’information ne serait pas rendue publique rapidement. Avant de discréditer trois des membres les plus importants du parlement européen, elle commencerait par les utiliser, par extraire toute l’information privilégiée à laquelle ils avaient accès. Ensuite seulement, ils seraient livrés en pâture aux journaux à scandales.
Discréditer le projet européen et faire dérailler l’Europe n’était pas son objectif premier. L’Europe s’effondrerait d’elle-même sous le poids des crises sociales à mesure que la pression des difficultés économiques augmenterait.
Au mieux, ces nouveaux scandales alimenteraient la méfiance de la population envers l’ensemble de la classe politique et contribueraient à saper le peu de crédibilité qui lui restait.
La vraie raison pour laquelle Jessyca Hunter s’intéressait à ces trois hommes politiques, c’était l’information qu’ils possédaient ainsi que l’information à laquelle ils pouvaient avoir accès par leurs réseaux de contacts : tous les trois étaient aux premières loges pour suivre les luttes de pouvoir entre les grands propriétaires mondiaux de médias.
Puis son esprit revint à June Messenger. Sa disparition l’avait décidément touchée plus profondément qu’elle ne l’aurait cru. L’intensité de sa réaction émotive l’étonnait… Ce n’était vraiment pas le temps que ses états d’âme interfèrent avec son travail ! Pas au moment où le mandat qu’on venait de lui confier pouvait la mener aux plus hautes sphères du pouvoir.
TF1, 20h02
… Oui, je sais ! L’Antarctique est menacé par les terroristes. Il faudra qu’on s’en occupe. Et je promets que la France mettra l’épaule à la roue pour trouver une solution à ce problème. Mais cette menace est à long terme. À court terme, il y a plus urgent. Il y a des gens qui n’ont pas à manger. Ici, en France. Ailleurs sur la planète. C’est toute l’humanité qui souffre. Et la France ne laissera pas tomber l’humanité !… Ce serait irresponsable. Et la France n’est pas irresponsable. La France est solidaire. Et cette solidarité, toutes les Françaises, tous les Français seront en mesure d’y participer. J’annonce aujourd’hui le lancement d’une nouvelle loterie nationale : Loto-Bistro.
Une nouvelle époque exige de nouvelles solutions. Ce que je propose, c’est un croisement entre les Restos du cœur, le tiercé et une pratique généralisée de la solidarité sociale. Françaises, Français, je vous propose d’exercer votre solidarité. Je vous propose de l’exercer dans une atmosphère festive de jeu et de réjouissances gastronomiques. C’est aussi cela, la rupture. C’est le passage de la contrainte fiscale au jeu éthique. Au jeu socialement responsable.
Bien manger est aujourd’hui un luxe. Il est normal que ceux qui bénéficient de ce luxe soient solidaires. Un prélèvement d’un pour cent sera désormais imputé à tous les repas pris dans les cafés, dans les restaurants, dans les bistros. En échange, les clients recevront un billet de loto pour leur repas. Il y aura un tirage hebdomadaire. Les gagnants pourront toucher jusqu’à mille fois le prix de leur facture.
Une fois par mois, un tirage spécial aura lieu. Les gagnants pourront récolter jusqu’à cent mille fois le montant de leur facture.
Tous les profits de cette loterie seront versés dans un fonds en fiducie. Ce fonds servira à défendre le patrimoine alimentaire mondial. Désormais, c’est la France entière qui misera pour nourrir les affamés de la planète.
Montréal, 13h06
Bastard Bob entra au café Cherrier et prit place à l’une des rares tables libres, à côté de celle d’un comédien connu qui mangeait seul. Parcourant la salle des yeux, il repéra sept personnes qu’il connaissait. Ou plutôt qu’il reconnaissait.
Il ne comprenait pas l’insistance de son informateur pour le rencontrer à cet endroit.
Sans ouvrir le menu, il commanda une bière. Puis il s’absorba dans la lecture du roman qu’il venait d’acheter pour l’occasion dans une librairie de livres usagés. Le Poids des illusions, de Maxime Houde.
Alors qu’il cherchait seulement à se donner une contenance, pour ne pas paraître seul autrement que par choix, il fut happé par la lecture et plongé dans l’atmosphère du Montréal de la fin des années quarante.
Quand il releva les yeux, alerté par un mouvement à la périphérie de son champ visuel, Marcus Harp était assis devant lui.
Il prit le roman dans les mains de Bastard Bob, l’examina un instant, puis le lui redonna.
— Personnellement, je préfère les biographies de criminels aux romans policiers, fit ce dernier. C’est plus instructif.
Dix minutes plus tard, deux bavettes avaient fait leur apparition sur la table. Harp mangeait avec un enthousiasme qui étonnait Bastard Bob.
— Si vous me disiez ce que vous voulez, fit l’animateur.
Harp releva les yeux de son assiette et sourit.
— Votre bien, évidemment. Je veux votre bien.
Puis il ajouta, sur un ton plus froid, fonctionnel :
— Je ne prendrai pas le dessert. Je vais partir avant vous. Je vais oublier la mallette que j’ai posée à côté de ma chaise. Vous y trouverez de nouvelles vidéos de Théberge. Il y a aussi quelque chose concernant son épouse. Je suis sûr que vous allez apprécier.
Montréal, 14h17
Lorsque Harp sortit du café Cherrier, il entraîna avec lui Simard, qui l’avait suivi à l’intérieur et qui s’était installé à deux tables de la sienne.
Harp se dirigea vers la fourgonnette aux vitres opacifiées dans laquelle il était arrivé. Le temps qu’il démarre, Simard avait rejoint Falardeau, qui était demeuré au volant de leur voiture.
— Tu l’as eu ? demanda Falardeau.
— J’ai une dizaine de photos, dit-il en montrant son appareil déguisé en lecteur MP3. Du moment que tu branches des écouteurs sur un bidule, personne ne pense que c’est une caméra.
Falardeau sourit, démarra et entreprit de suivre la fourgonnette noire tout en se tenant à une distance prudente.
Washington, 14h29
Le secrétaire du Trésor, Jonathan Parks, assistait à la réunion préparatoire de la prochaine rencontre du Joint Chiefs of Staff. Sa participation, exceptionnelle, était motivée par les impacts économiques et financiers des décisions qui seraient prises. Le secrétaire de la Défense, Shane Browning, leur présentait un projet d’orientation stratégique pour les cinq prochaines années.
Le reste du comité était composé de deux militaires et de Tyler Paige, le directeur du DHS. Browning, qui présidait le sous-comité, avait préféré ne pas inviter le directeur du Joint Chiefs of Staff, Morton Kyle, à la rencontre.
— L’opération a pour nom de code Yellow Fuzz, dit Browning. Toutes nos études démontrent que notre principal ennemi, pour le prochain siècle, est la Chine. Mon plan explique de quelle façon nous allons amorcer sa destruction.
— Je pensais que le principal ennemi était le terrorisme, objecta Paige. Avec ce qui se passe aux deux pôles…
— Je n’ai rien contre le fait qu’on dise publiquement que c’est le terrorisme, répliqua un peu sèchement Browning. Surtout si ça nous permet à tous d’augmenter nos budgets… Mais ces explosions aux pôles sont anecdotiques. Il ne faut pas perdre de vue les intérêts à long terme de notre pays. Quel que soit l’état de la planète, quelles que soient les ressources qui resteront, le problème de fond sera toujours le même : comment on fait pour s’assurer de les contrôler. Et alors, notre principal adversaire, ce sera la Chine.
Les regards se tournèrent vers Parks, comme si les participants ne savaient pas jusqu’à quel point ils pouvaient parler ouvertement devant lui.
— Jonathan est avec nous, fit Browning en souriant. Vous pouvez lui faire confiance.
Après un moment, les participants ramenèrent les yeux vers le secrétaire de la Défense.
— Est-ce que vous préparez sérieusement une attaque contre la Chine ? demanda l’un des militaires.
— Nous n’allons pas l’attaquer, nous allons nous contenter de la détruire, ce qui est très différent… Nous allons procéder comme nous l’avons fait pour l’Union soviétique. Nous allons la détruire économiquement.
— Pour l’instant, c’est plutôt la Chine qui est en train de nous voler nos entreprises et de détruire notre économie, répliqua l’autre militaire.
— Je sais. Et c’est très bien comme ça… Il faut que les Chinois soient incapables de contrôler leur croissance. Jusqu’à ce que ça explose… Au fond, c’est simple : les Chinois manquent déjà d’eau, de céréales et d’énergie. Ils croulent sous la pollution. Malgré leurs efforts sur le continent africain, ils n’arrivent plus à trouver assez de matières premières et d’énergie… Je trouve ça plutôt bien.
— Nous aussi, on va faire face aux mêmes pénuries, objecta Paige.
— Oui, mais le choc sera moins brutal… Leur population est déjà en train de se révolter. Et pas seulement au Tibet et dans le Xinjiang. Ils ont des centaines de manifestations par jour dans tout le pays. Imaginez ce que ce sera si la situation se dégrade encore… Tout ce qu’il nous reste à faire, c’est de leur donner un coup de pouce.
— On va faire ça comment ? ironisa Paige. En leur envoyant deux ou trois mille autres de nos entreprises ?
— Le champignon qui s’attaque aux céréales leur complique sérieusement la vie. D’ici un an, les famines vont se multiplier dans la plupart des régions.
— C’est planétaire, objecta Paige.
— S’il y en avait eu seulement en Chine, ça aurait eu l’air suspect.
Les autres se regardèrent, à la fois admiratifs et incrédules. Browning les regardait avec un sourire de triomphe.
— Imaginez que la Chine, en plus de ses problèmes d’approvisionnement, se mette à éprouver des difficultés avec ses usines de désalinisation, reprit Browning. Imaginez que des épidémies éclatent à cause de déficiences dans les usines de traitement des eaux usées. Ça suffirait sûrement à provoquer quelques émeutes supplémentaires… Et il y a la pollution. Si des incendies éclatent dans des mines de charbon, ça peut durer des mois, des années… Et plus ils vont manquer de pétrole, plus ils vont brûler de charbon… plus ils vont polluer… On gagne sur tous les tableaux !
— Ça va prendre des années à mettre un plan comme ça en œuvre, fit un des militaires.
— C’est vrai. Mais rien ne presse. Ça nous donne le temps de gérer les retombées. Et puis, au besoin, on peut accélérer les choses en alimentant les dissensions : des stations de diffusion pirates, des groupes de discussion sur Internet… On peut aussi soutenir en douce les groupes de dissidents exilés dans nos pays. Ça va amener le gouvernement chinois à être plus répressif. Son image internationale va en souffrir. Et si on réussit à organiser une forme de boycott, par exemple de l’expo de Shanghai, ça va les rendre encore plus paranoïaques… On pourrait aussi les pousser à durcir la répression au Tibet et à attaquer Taiwan, ce qui les isolerait davantage du reste de la planète. Leur difficulté à obtenir du pétrole et des matières premières augmentera.
— C’est une troisième guerre mondiale que vous voulez provoquer ! s’exclama Paige.
— Pas exactement. Le terme le plus exact serait une « apocalypse ». À l’intérieur de la Chine.
— Ça va se propager à l’ensemble de la planète ! objecta d’une voix douce le secrétaire du Trésor.
— Je sais. Ça va replonger la planète dans la récession. C’est ce que disent nos experts au Pentagone. Et c’est pour ça que vous êtes ici. Si la Chine implose, il faut savoir quels vont être les effets pour nous. Et se préparer à limiter les dégâts.
— Ils détiennent plus de six cents milliards de devises américaines et ils sont un des plus gros acheteurs de nos titres de dette. En termes simples, ils sont notre banquier. C’est grâce à eux que notre pays vit à crédit.
— Des créanciers, on peut toujours en trouver d’autres, remarqua un des militaires.
— Oui, mais ça risque de coûter plus cher. Les taux d’intérêt vont monter. Pas besoin de vous dire ce que ça peut provoquer dans notre économie… Et s’ils sont mal pris, les Chinois vont se servir de leurs réserves de dollars américains pour acheter ce qui leur manque. Ça va augmenter la masse de dollars en circulation, ce qui va faire baisser sa valeur.
— On peut y survivre ? demanda Browning.
— Pour notre dette, c’est positif. Elle est négociée en dollars américains. Plus le dollar baisse, plus la valeur de notre dette diminue. Ça va également permettre aux entreprises d’être plus concurrentielles pour leurs exportations. Ceux qui ont de l’argent à placer vont faire plus d’argent à cause des taux d’intérêt plus élevés… Par contre, les classes moyennes et les plus pauvres vont écoper. Leurs dollars vont valoir moins cher… Mais on ne peut pas gagner sur tous les tableaux.
— Le dollar va descendre jusqu’où ?
— Ça dépend des Chinois. Ils n’ont pas intérêt à mettre trop d’argent sur le marché trop vite parce qu’ils vont se retrouver avec un stock de dollars qui vont valoir de moins en moins cher.
Il ajouta avec un sourire :
— C’est là toute la beauté du système.
— Autrement dit, ça devrait demeurer gérable…
— Si l’implosion a lieu de façon progressive. Par contre, si elle est brutale et que les réserves monétaires tombent entre les mains de n’importe qui… Mais je pense que c’est un risque qu’on peut accepter de courir.
Paris, 14h51
Tout en gardant un œil sur les informations à la télé, Ulysse Poitras suivait sur Bloomberg les répercussions des explosions nucléaires dans l’Antarctique. C’était la nouvelle qui dominait les marchés.
L’argent affluait dans les fonds monétaires, le prix des obligations était à la hausse et les marchés boursiers étaient généralement à la baisse malgré l’envolée de certains titres liés aux matières premières et à l’armement.
À la télé, un présentateur interviewait un biologiste de renom.
… selon les spécialistes, il est trop tôt pour évaluer l’impact de cet attentat sur l’ensemble de l’environnement antarctique. Au-delà de la contamination du milieu marin immédiat et des conséquences sur la faune, il est prévisible que le matériel radioactif se propage sur de grandes distances, ce qui causera un risque pour les populations des pays limitrophes…
Tout en continuant d’écouter, Poitras vérifia le cours du pétrole : il était en forte hausse. Et cela, malgré une déclaration rassurante de l’Arabie Saoudite. Comme les attentats n’auraient aucun effet à court ou à moyen terme sur les disponibilités mondiales…
Ce n’était pas la première période de crise que Poitras vivait. Normalement, la principale difficulté était de ne pas se laisser entraîner par les mouvements de foule. De ne pas réagir après coup et trop fortement.
Cependant, étant donné ce qu’il savait du fait de ses rapports avec l’Institut, Poitras se demandait si, cette fois, l’affolement des marchés n’était pas une attitude raisonnable… Il aurait aimé pouvoir en discuter avec quelqu’un qui aurait eu les mêmes informations et la même connaissance des marchés que lui.
Il ouvrit le dossier « Fondation », activa le logiciel qui simulait l’effet des marchés sur le portefeuille de l’organisation… Puis il sourit. Tout en s’en voulant de sourire.
Il ne pouvait s’empêcher de ressentir une certaine satisfaction professionnelle : sa stratégie défensive continuait d’être payante. Chaque effondrement des marchés, chaque mouvement de panique, chaque hausse du prix des matières premières se traduisaient pour le portefeuille de la Fondation par des gains supplémentaires. Les événements dramatiques qui provoquaient des pertes colossales pour une grande partie des investisseurs avaient un effet contraire sur l’actif de la Fondation.
Drummondville, 16h35
Dominique avait peu dormi. Toute la nuit, elle avait pensé à Kim et à Claudia. Le pire était de savoir que, si elle était de nouveau placée devant la même situation, elle prendrait probablement la même décision. Son travail était de prendre des décisions qui pouvaient entraîner la mort de personnes qu’elle connaissait.
La culpabilité la taraudait au point d’avoir complètement détourné son attention de ce qu’elle était en train de lire. Un courriel de Poitras.
Elle poussa un soupir et en recommença la lecture.
Trois des usines de traitement des eaux qui ont eu des problèmes de
contamination étaient assurées par la même compagnie. Il s’agit de celle qui avait connu la plus forte croissance des primes. Pour ce qui est de l’usine de désalinisation du Japon, elle était assurée par une des deux autres compagnies identifiées par Chamane.
Suggestion : trouver la liste des clients des trois compagnies pour découvrir les cibles potentielles.
C’était une bonne idée, songea Dominique. Théoriquement. Cependant, ce qu’elle ne voyait pas, c’était comment la mettre en application… Elle ne pouvait pas s’adresser directement aux entreprises, puisque l’information était probablement confidentielle… Après y avoir réfléchi, elle se dit que les plus à même d’obtenir l’information devaient être les agences de renseignements des pays concernés.
Elle envoya une copie du courriel à F, puis elle se rendit sur le site de Guru Gizmo Gaïa.
Quelques minutes plus tard, elle le quittait sans avoir rien appris. Contrairement à ce qu’elle croyait, les explosions nucléaires dans l’Antarctique ne l’avaient pas poussé à intervenir, que ce soit pour annoncer de nouvelles catastrophes ou simplement pour constater sur le ton du regret qu’il avait raison.
En fait, depuis sa dernière prophétie, qui avait marqué le lancement des interventions des Enfants du Déluge, le guru ne s’était plus manifesté. La version officielle voulait qu’il se soit retiré dans un lieu secret pour méditer.
Toutefois, son absence n’empêchait pas ses fidèles de spéculer. Moins il parlait, plus les disciples multipliaient les interprétations, essayant de lire autant dans son silence actuel que dans ses déclarations passées.
Dominique jeta un regard au logiciel de courriel : F n’avait toujours pas répondu au sien. Depuis la veille, elle était étrangement en retrait. Comme si elle se désintéressait de ce qui se passait à l’Institut. Était-ce à cause de la mort de Kim ?
À vrai dire, le changement avait été graduel. Il avait commencé à l’époque où elle avait décidé de « collaborer » avec Fogg. Plus le temps avait passé, plus F avait eu tendance à s’isoler pour de longues périodes.
La seule fois où Dominique lui avait demandé ce qu’elle faisait pendant tout ce temps, F s’était contentée de répondre qu’elle travaillait sur un projet de longue haleine. Un projet qui représenterait le couronnement ou l’échec de sa carrière.
S’agissait-il d’une opération d’envergure contre le Consortium ? Une opération destinée à l’abattre définitivement ? Si oui, pourquoi garder tout cela secret ? Et si ce n’était pas le cas, de quoi s’agissait-il ?
Au fil des mois et des années, Dominique était devenue de plus en plus mal à l’aise avec les changements qui s’étaient produits dans le comportement de F. Et quand elle y pensait, elle ne pouvait y voir d’autre cause que cette étrange relation avec Fogg.
Les réflexions de Dominique furent interrompues par l’arrivée d’un courriel. Mais ça ne venait pas de F. L’inspecteur-chef Théberge se manifestait.
Il lui demandait de lui envoyer tout ce qu’elle pouvait sur les contaminations d’eau embouteillée qui avaient eu lieu à travers le monde. Il voulait savoir si les incidents à Montréal s’étaient déroulés selon le même pattern qu’ailleurs.
Dominique relut le message. La demande de Théberge requérait qu’elle en parle à F. Cela constituait un excellent prétexte pour aller la voir. Elle profiterait de l’occasion pour discuter avec elle du courriel de Poitras.
TVA, 18h03
… ont mis leur menace à exécution. Le sous-marin qui croisait au large de l’Antarctique, à proximité de la côte ouest, a tiré deux missiles nucléaires à une dizaine de kilomètres à l’intérieur du continent. Les explosions ont vaporisé des milliers de tonnes de glace. Elles ont également provoqué des fissures qui ont précipité des kilomètres carrés de banquise dans l’océan. Un troisième missile aurait explosé sous l’eau.
À court terme, ce sont les effets des radiations sur les populations animales de la côte et sur la faune marine qui inquiètent les spécialistes. À plus long terme, par contre, ils craignent que les explosions aient aggravé les failles existantes, ce qui pourrait avoir pour effet de précipiter dans l’océan des milliers, sinon des centaines de milliers de kilomètres cubes supplémentaires de glace. L’effet d’une telle éventualité sur le réchauffement planétaire…
Drummondville, 18h17
— Désolée, fit F en arrivant dans le bureau de Dominique. Avec cette histoire d’explosions nucléaires… Je n’en finis plus de lire les analyses des agences de renseignements et les déclarations officielles des gouvernements…
Elle s’assit dans le fauteuil devant le bureau.
— Vous avez lu le courriel de Poitras ? demanda aussitôt Dominique.
Il y avait plus d’une heure qu’elle attendait que F ait fini de régler ces fameux détails.
— Oui. Et je suis d’accord avec ta conclusion. Seules les grandes agences nationales ont les moyens de se servir de cette information.
— Je l’envoie à Blunt ?
— Il saura sûrement quoi en faire.
— Et pour l’autre question ?
— À mon avis, on dispose encore de vingt-quatre heures. Peut-être quarante-huit.
Dominique la regardait, visiblement en désaccord.
— Compte tenu de la façon dont Kim est morte, reprit F, ce serait étonnant qu’elle ait révélé quoi que ce soit. Reste Claudia.
— Elle ne pourra pas résister très longtemps…
— Même s’ils utilisent des drogues pour la faire parler, ils ne prendront pas la chance de la croire sur parole. Ils vont vouloir l’interroger de façon classique pour vérifier ses réponses.
— Vous parlez d’un interrogatoire… musclé ?
Dominique hésitait à utiliser le mot « torture ». Même si elle savait très bien ce qui attendait les agents qui tombaient aux mains d’un ennemi comme le Consortium.
— Oui. Et quand ils vont l’interroger, elle va retarder le plus possible les révélations qu’elle va faire.
— Vous ne pouvez pas lui avoir demandé ça !
— Bien sûr que non. Ce n’est pas pour nous protéger, nous, c’est pour se protéger, elle, qu’elle va résister aussi longtemps qu’elle peut ! Si elle parle trop vite, s’ils n’ont pas l’impression de l’avoir brisée, ils ne la croiront pas. Ils vont continuer à mettre de la pression. Et elle n’aura plus rien à leur dire pour qu’ils cessent.
Dominique était blanche. Savoir que des agents ou des informateurs dont elle ne connaissait que le nom de code disparaissaient aux mains de l’ennemi, c’était une chose. Mais que ça arrive à une amie…
— C’est pour cette raison que je suis toujours hésitante à demander à des agents de courir des risques, reprit F, répondant à la réaction non verbale de Dominique. Et, sans vouloir te décourager, ce n’est pas plus facile la deuxième ou la troisième fois que la première. C’est aussi ça, la responsabilité qui vient avec ton poste.
Puis, elle ajouta sur un ton beaucoup plus neutre :
— Pour en revenir à ta question, une fois qu’ils l’auront fait parler et qu’ils seront convaincus de ses réponses, ils vont avoir besoin d’un minimum de temps pour monter une opération. Mais je suis d’accord avec toi : il est préférable de ne pas courir de risque.
— Vous avez décidé de l’endroit où on va aller ? demanda Dominique en s’efforçant de limiter le tremblement de sa voix.
— Pour ça, je m’en remets entièrement à toi.
Après son départ, Dominique se demanda pour quelle raison F n’avait même pas évoqué la possibilité d’avoir recours à Fogg pour sauver Claudia.
Terre-Neuve, au large de la côte, 20h18
Gary Strangefoot, le premier ministre de Terre-Neuve, était officiellement en visite sur le yacht privé d’un ami, dans Trinity Bay. Aucun membre de son personnel ne l’accompagnait à l’exception d’un garde du corps, lequel n’avait pas accès à la salle à manger.
Georges Lacanaud, le représentant d’AquaTotal Fund Management, leva son verre.
— À notre prospérité, dit-il.
Strangefoot leva son verre à son tour.
La discussion avait été rapide. Ils étaient arrivés à un accord en moins de vingt minutes. AquaTotal, par le biais d’une de ses filiales créée pour l’occasion, O’Méga, acquerrait les droits de commercialisation de toute l’eau du Labrador. En échange, la province obtenait une rente relativement généreuse sur l’eau exportée ainsi que la construction d’une usine d’embouteillage ultra-moderne qui serait le fournisseur exclusif d’O’Méga pour toutes ses activités sur le territoire de la Nouvelle-Angleterre.
— Prospérité qui est conditionnelle à la bénédiction d’Ottawa, dit Strangefoot. Si la loi fédérale n’est pas amendée…
— Il n’y a pas de souci, répondit Lacanaud. La loi fédérale sera amendée pour que le Canada puisse signer le protocole mondial.
— Il n’y a encore rien de décidé. Le mouvement d’opposition est assez musclé dans la plupart des autres provinces.
Lacanaud sourit de façon rassurante.
— Nous nous en occupons, dit-il. Le premier ministre Hammer comprend très bien où réside son intérêt…
HEX-TV, studio 6, 19h02
Le présentateur, qui attendait le signal pour commencer, concentra son regard sur la caméra. Deux secondes avant l’entrée en ondes, un sourire apparut brusquement sur son visage.
— Bienvenue à cette nouvelle émission de Controverse. Avec ce qui se passe au pôle Sud, l’eau est plus que jamais un sujet d’actualité. Ce soir, on va se concentrer sur la propriété de l’eau. Faut-il en faire un patrimoine mondial, comme le réclame l’ONU ? Faut-il en faire un bien privé qui appartient à ceux chez qui elle se trouve ? Faut-il refuser d’en faire un bien et interdire tout commerce de l’eau ?
Le présentateur fit une pause de presque trois secondes, le temps de consulter les feuilles posées sur la table devant lui.
— J’ai avec moi José L’Évêque, du groupe écologiste radical « Oh shit ! », ainsi que Réginald Saint-Denis, député de Laval-des-Rapides. Au cours de l’émission, nous aurons également l’occasion d’entendre Laurent Desruisseaux, qui est chercheur en hydrologie à l’Université Laval.
Il s’adressa aux deux invités.
— Messieurs, vous connaissez la règle du jeu. Des réponses courtes. Des phrases courtes. Pas de mots incompréhensibles… Controverse est une émission qui met les grands sujets à la portée du vrai monde.
Son regard se tourna vers le régisseur.
— Vous avez une minute chacun pour faire votre exposé de départ. À vous, monsieur L’Évêque.
Après avoir cherché des yeux la caméra à laquelle il devait s’adresser, celui-ci amorça son exposé.
— L’eau n’est pas un produit. C’est un droit. Sans eau, il n’y a pas de vie. Un contrôle mondial sur l’eau est la seule solution. Il faut qu’elle échappe aux prédateurs qui veulent la contrôler. On ne peut plus continuer à être irresponsable. L’abondance dans laquelle nous avons vécu est un leurre. En réalité, la planète manque déjà d’eau. Il faut interdire son commerce.
— Assez bonne performance, commenta l’animateur. À votre tour, monsieur Saint-Denis.
— Je suis d’accord avec mon adversaire sur un point : nous avons été irresponsables. Cela vient du fait que la valeur économique de l’eau n’a pas été reconnue. Quand les choses n’ont pas de prix, les gens pensent qu’elles n’ont pas de valeur. C’est pourquoi il faut libéraliser complètement le commerce de l’eau. Seul le marché est capable de forcer les gens à économiser l’eau. À ne pas la gaspiller.
— Un peu plus abstrait, monsieur Saint-Denis, fit le présentateur. Des phrases un peu longues. Mais quand même bien dans l’ensemble. Nous allons maintenant retrouver Marie-Julie. Elle va nous résumer le contenu de la proposition de l’ONU. Mais, juste avant, pause-pub !
Drummondville, 19h36
Dominique avait regroupé ses effets personnels à l’intérieur de trois valises. Les meubles, la literie, la vaisselle, la nourriture… tout ce qui n’avait pas de valeur personnelle serait laissé sur place.
Elles évacueraient la maison du chemin Hemmings au cours de la nuit. C’était Dominique elle-même qui avait choisi leur nouveau refuge : F avait persisté à ne pas vouloir s’en mêler. Elle s’était contentée de lui fournir le code pour accéder au dossier où étaient répertoriées les différentes maisons de sûreté de l’Institut et elle lui avait dit que le choix lui appartenait.
— Comme tu seras la prochaine directrice de l’Institut, il est logique que ce soit toi qui choisisses la nouvelle base opérationnelle, avait-elle conclu.
La remarque avait laissé Dominique estomaquée. F se préparait-elle à quitter l’Institut ? Était-ce la raison véritable pour laquelle elle s’isolait autant ?… Était-elle atteinte d’une maladie incurable ? Se croyait-elle en danger d’être assassinée ?… En guise d’explication, F lui avait simplement répondu que ses raisons deviendraient évidentes avec le temps.
Dominique secoua la tête, comme pour s’ébrouer, et fit le tour de la pièce du regard. Son attention s’arrêta à la radio, qui diffusait en sourdine les commentaires d’une chaîne d’information :
… annonce que le célèbre écologiste du Saguenay, qui a contribué à la mise sur pied du groupe Ouranos, a échappé de justesse à un attentat. Trois membres d’un groupe anti-écologiste favorable aux OGM ont en effet…
Elle ferma la radio, prit deux des valises et se dirigea vers la porte du garage intérieur. Jones 16 les y attendait. Il serait leur chauffeur jusqu’à leur nouveau refuge.
Montréal, hôtel Ritz-Carlton, 20h05
Pendant qu’il regardait la télé, un sourire ironique flottait sur les lèvres de Skinner. Le formatage de l’émission était la meilleure garantie que le débat n’aboutirait à aucune conclusion. Les participants se contenteraient d’accumuler des phrases simples. Et si jamais il y avait un vainqueur, ce serait celui qui aurait lancé les phrases les plus percutantes.
La caméra se concentra sur une femme, dans la mi-vingtaine, qui était debout devant un micro, au milieu de la salle.
— À toi, Marie-Julie.
— Merci, Gilbert. La proposition de l’ONU, qui fait trois cent soixante-cinq pages, peut être résumée en quatre points. Déclarer l’eau patrimoine mondial. La soustraire à la législation des États. Lever tous les obstacles à sa commercialisation par l’entreprise privée. Faire superviser la commercialisation par un organisme de l’ONU qui aura la responsabilité d’accorder ou de suspendre les permis d’exploitation.
— Merci, Marie-Julie. On se demande pourquoi ils ont écrit trois cent soixante-cinq pages pages. Peut-être parce qu’ils avaient un mandat d’un an et qu’ils ont écrit une page par jour.
Quelques rires, dans l’assistance, ponctuèrent la réplique.
— Je vous rappelle les règles du débat…
Skinner ferma la télé. Ça ne servait à rien d’écouter la suite. Les deux invités savaient exactement ce qu’ils devaient dire pour donner l’impression d’un débat vigoureux, où il n’y aurait pas de gagnant trop évident, et qui laisserait les gens aux prises avec leurs incertitudes. De toute façon, les téléspectateurs pouvaient en penser ce qu’ils voulaient, la seule chose qui importait, c’était que le sujet accapare les devants de la scène médiatique. Qu’à force d’être ressassé et martelé, il devienne un élément incontournable des préoccupations des gens.
Sur la table, devant Skinner, il y avait la liste des nouvelles interventions que lui demandait Pond. Ce serait facile d’en utiliser une ou deux pour titiller ce brave inspecteur-chef Théberge.
HEX-TV, 20h17
— L’eau a toujours été reconnue comme un service public.
— Dans plusieurs pays, il n’y a pas de services publics pour s’en occuper. Les gens meurent.
— Le véritable problème, c’est le manque de services publics. La propriété privée de l’eau ne règle rien.
— Si on empêche la propriété privée de l’eau, pourquoi on ne le fait pas avec toutes les matières premières ? Le coton, les métaux, le bétail…
— Parce que l’eau, c’est différent. Les gens ne devraient pas avoir à payer pour un bien essentiel à leur survie. C’est comme si on leur faisait payer l’air qu’ils respirent.
— Ils paient déjà leur eau de toute façon. Surtout dans les pays pauvres. Ils sont obligés de l’acheter au marché noir. Sans avoir de garantie sur sa qualité.
— Les quartiers les plus pauvres ne profitent jamais des privatisations. L’eau ne se rend pas dans leurs quartiers.
— Ce n’est pas à cause des entreprises. C’est à cause de la corruption et des élites locales : elles accaparent l’eau dans leurs quartiers. C’est pour ça qu’il faut enlever le contrôle de l’eau aux politiciens : ils représentent uniquement les classes dominantes.
— Mettre l’eau dans les mains de multinationales, c’est aussi dangereux. Leur seul objectif est le profit.
— Moins elles vont payer l’eau cher, plus elles vont pouvoir la vendre à un prix raisonnable et faire quand même leur profit.
— En pratique, ce qui va arriver, c’est que les multinationales vont rançonner les pays riches, qui ont de l’eau, pour faire de l’argent sur le dos des pays pauvres, qui n’ont pas le choix d’en acheter pour survivre.
— Ce sont les pays riches qui ont détruit l’économie des pays pauvres par la colonisation : c’est normal qu’ils redonnent un peu de ce qu’ils ont pris.
— Et les multinationales ne feront pas d’argent sur le dos des pays pauvres ?
— De toute façon, je ne parle pas de multinationales. Je parle d’une sorte de PPP à l’échelle mondiale. Pour s’opposer à la soif de profit des multinationales et aux magouilles des politiciens locaux, il faut une organisation internationale forte. C’est ce que propose l’AME.