Pour réaliser un tel contrôle économique, le moyen est simple : accélérer le processus de concentration. Autrement dit, réaliser dans tous les domaines essentiels ce que Monsanto a partiellement réussi dans le domaine des céréales.
Guru Gizmo Gaïa, L’Humanité émergente, 3- Le Projet Apocalypse.
 
Jour - 6
 
Paris, hôtel du Louvre, 7h01
Blunt avait été réveillé à six heures trente-sept par un appel de Tate, ce qui lui avait laissé vingt-trois minutes pour devenir fonctionnel. À sept heures, heure de Paris, CNN Europe allait diffuser un nouveau message des Enfants du Déluge : ils revendiquaient publiquement les explosions nucléaires au pôle Sud.
Sur sa table de travail, le portable était ouvert et la communication avec Tate était activée. Mais aucun des deux ne parlait. Chacun de leur côté, ils écoutaient la déclaration que lisait un enfant d’une dizaine d’années, assis derrière un bureau de CNN Europe.
C’était une exigence des Enfants du Déluge : en échange de l’exclusivité de la déclaration, CNN devait s’engager à faire lire le message par un enfant.
Nous, les Enfants du Déluge, nous allons sauver la planète du fléau humain. Nous allons protéger l’humanité contre elle-même. Cette explosion est la première. D’autres suivront. Tant que l’humanité n’aura pas compris. Tant qu’elle n’aura pas cessé de détruire l’eau de la planète.
Notre première exigence est l’arrêt complet de la navigation sur les océans. La mer ne peut plus supporter la pollution qu’on y jette. À la surface, il se crée des continents artificiels de déchets non recyclables. En profondeur, la mer se désertifie. D’autres explosions suivront. Tant que l’humanité persistera dans son aveuglement. Le niveau des eaux continuera de monter. Les villes situées en bordure de l’océan seront inondées.
L’enfant semblait très soucieux de bien faire. Quand il trébuchait sur un mot, une brève réaction de contrariété affleurait sur son visage. Puis il fronçait les sourcils et se concentrait sur le texte.
Dans tous les pays, des groupes sont prêts à intervenir. Partout, le nombre des citoyens écoconscients augmente. Nous allons sauver la planète. Ensemble, nous allons déclencher un nouveau déluge qui lavera l’humanité de ses comportements irresponsables.
À l’écran, l’enfant déposa les feuilles sur la table. Il semblait fier de sa performance.
Blunt baissa le volume de la télé et se tourna vers son portable. Quelques secondes plus tard, la figure de Tate y apparaissait.
— Qu’est-ce que tu en penses ? demanda l’Américain.
— Arrêter le trafic maritime ! répondit Blunt sur un ton ironique. Ils savent que c’est impossible.
— C’est leur première demande. Imagine ce qui va suivre !
— Ça va leur permettre de justifier les prochaines attaques.
— Probable…
— C’en est où, les attentats qui visent l’eau ?
— Ça se développe sur trois axes : contamination des réserves d’eau des villes, sabotage des usines de désalinisation, contamination de l’eau embouteillée.
— C’est trop concentré pour être un simple effet de contagion idéologique.
— Tu as raison. Il y a un groupe structuré derrière ça.
— Un groupe qui dispose de moyens importants. Probabilité : quatre-vingt-quatorze virgule trente-neuf pour cent.
— C’est ce que pensent les militaires. Eux, leur chiffre est de cent pour cent.
— Typique. Et leur principal candidat ?
— La Chine.
— Quoi ?!
La voix de Blunt avait laissé paraître son incrédulité.
— Je sais, répondit Tate, c’est ridicule. C’est le pays qui peut le moins supporter ce type de catastrophe écologique. Si la Chine ne maintient pas son rythme de croissance, elle va exploser sous la pression des révoltes locales. Déjà, avec la récession mondiale…
— C’est peut-être ce qu’espèrent les militaires.
Un silence suivit.
— Tu penses qu’ils pourraient être derrière ça ? demanda Blunt.
— Les militaires ? Pas comme tels. Ça m’étonnerait… Mais qu’il y en ait un certain nombre qui aient magouillé pour faciliter des attentats, ça, par contre…
— Et quand les gens accusent les militaires de comploter, ce sont eux qui sont paranoïaques, ironisa Blunt.
— Tu sais comment c’est… Tous les groupes ont leurs têtes brûlées.
— Mais ils n’ont pas tous des sous-marins nucléaires à leur disposition !
Après une légère pause, Blunt reprit sur un ton plus neutre :
— Pour les Enfants du Déluge, je jetterais un œil du côté des assurances.
— Quelles assurances ?
— Les compagnies qui assurent les usines et les installations qui ont eu des accidents. Regarde la liste de leurs clients. Ça pourrait donner une idée des prochaines cibles.
— Tu tires ça d’où ?
— Une des informations que j’ai vérifiées hier.
— Tu as une idée du travail que ça va me demander ?
— J’ai effectué une partie de ton travail. J’ai les noms des trois premières compagnies.
— Tu veux dire que je dois terminer le travail que je te paie pour faire ?
— On appelle ça du leadership !
Puis le ton de Blunt redevint sérieux.
— Pendant que j’écoutais leur vidéo, il y a une chose qui m’a fait tiquer : tous les endroits visés par des attentats, jusqu’à maintenant, ont rapport avec l’eau qui est consommée… tandis que les pôles…
— Et… ? Tu en déduis quoi ?
— Aucune idée. Mais j’ai trouvé ça curieux. Tous les autres attentats peuvent profiter à certaines compagnies aux dépens d’autres. Mais faire fondre les pôles… Ça va nuire à tout le monde !
 
Longueuil, 7h43
La température maussade avait chassé les piétons des trottoirs. Victor Prose marchait depuis une vingtaine de minutes. Sa visite au dépanneur pour aller chercher un litre de lait avait été un prétexte pour faire un peu d’exercice.
Un coin de rue avant d’arriver, il croisa un homme-sandwich. L’événement était en soi inusité. Le message qu’il affichait devant lui sur la pancarte l’était encore plus.
 
L’Apocalypse est en marche.
Il est temps de choisir votre camp.
Gizmo Gaïa
 
Après l’avoir dépassé, Prose se retourna. Le message sur la pancarte dans son dos était différent.
 
Ceux qui gaspillent l’eau,
détruisent les nappes phréatiques
et assoiffent la planète,
périront par l’eau.
Gizmo Gaïa
 
Une fois au dépanneur, il prit un litre de lait dans le comptoir réfrigéré et se rendit immédiatement à la caisse. Pendant qu’il attendait dans la file, il ne put s’empêcher d’entendre les protestations du client qui était devant lui.
— Cinq pour cent !
— À partir d’aujourd’hui, répondit le caissier.
— Sur tous les produits ? reprit le client comme s’il ne parvenait pas à croire ce qu’il entendait.
— Le patron dit qu’il n’a pas le choix. Les gardiens de sécurité, les appareils de surveillance… Il faut que ça se paie.
— Et c’est à nous autres qu’il refile la facture !
— C’était ça ou il fermait… Vous avez vu les vitrines ?
Prose tourna la tête par automatisme. À son arrivée, il avait remarqué les deux panneaux de contreplaqué qui remplaçaient les vitres cassées. Ainsi que le garde de sécurité en faction à côté de la porte.
Quelques instants plus tard, il arrivait à son tour devant la caisse.
— Vous ! fit le caissier en l’apercevant. Est-ce que vous êtes le vrai Victor Prose ?
— Euh… oui.
— Et vous vous promenez sans protection ? sans garde du corps ?
Prose hésita avant de répondre.
— Ça m’arrive, oui… Il y a un problème ?
— C’est irresponsable ! Avez-vous pensé à tous ceux qui ont gagé sur vos chances de survie ?… C’est vraiment pas cool !
 
Montréal, SPVM, 8h11
Tout en relisant ses notes sur l’enlèvement de Victor Prose, Théberge buvait son espresso. La veille, il avait décidé d’abandonner le High Mountain pour le Yemen Matari et il essayait de ne pas boire trop distraitement afin de bien goûter la différence, ce qui n’allait pas de soi. Le cas de Prose le tracassait.
Prose semblait vraiment obsédé par l’environnement. Mais était-ce suffisant pour en faire un terroriste potentiel ? un terroriste capable d’orchestrer un faux attentat contre sa personne qui aurait pu coûter la vie à Grondin ? un terroriste prêt à risquer sa propre vie en dérivant sur le fleuve, ligoté au fond d’une chaloupe ?… Tout ça supposait un complice. Un complice qui l’avait ligoté et qui avait lancé l’embarcation sur le fleuve. Un complice qui avait ensuite appelé pour alerter les autorités… Est-ce que ça pouvait être Prose qui avait lui-même lancé les paris sur sa mort ?
Par association d’idées, Théberge pensa aux vidéos de lui qu’on avait « postées » sur Internet. Puis aux journalistes qui l’attendaient devant sa porte… Ce matin, ils étaient six. À croire qu’ils se reproduisaient par génération spontanée ! Cette fois, il les avait complètement ignorés. De cette façon, il n’y aurait pas d’extraits vidéo sur Internet.
Crépeau entra dans la pièce sans frapper, l’air soucieux. Il jeta un bref coup d’œil aux journaux empilés sur le coin du bureau. Sur le dessus de la pile, un titre faisait la largeur de la une de l’HEX-Presse : « Montréal, ville de tous les dangers ».
— Tu veux un café ? demanda Théberge.
— J’en ai déjà pris quatre.
— Je parle de vrai café.
Crépeau ignora la remarque. D’un geste, il désigna les journaux.
— Qu’est-ce que ça raconte ?
— En gros, qu’on peut être empoisonné par l’eau qu’on boit, kidnappé et expédié sur le fleuve attaché au fond d’une chaloupe, noyé dans son bain, empoisonné par ce qu’on mange… qu’on peut être brûlé à mort dans un crématorium, séché sur pied, pulvérisé par une bombe en allant prier… qu’on peut se faire tirer par un rôdeur dans son salon… sans parler des gangs de rue et de la drogue qui est partout…
— Je voulais justement te parler de ça…
— De l’article ? fit Théberge, étonné.
— Du lien entre les derniers meurtres… Un qui meurt noyé, un qu’on envoie à la mort sur le fleuve, un autre qui meurt de sécheresse… est-ce que tu vois le point commun ?
— L’eau ? fit Théberge après un moment.
— L’eau.
— Mais je ne vois pas où ça nous mène.
— Les mois passés, il y a eu une série de morts liées à la nourriture.
— Donc, on aurait un fanatique des régimes. Une sorte de Weight Watcher déchaîné… C’est ce que tu suggères ?
Crépeau ne put s’empêcher de sourire.
— Je ne suggère rien. Je trouve seulement ça étrange.
Puis, après un moment, il ajouta :
— La plupart des attentats ont été revendiqués par des groupes écologistes. C’est peut-être le même. Il y a peut-être un seul groupe.
— Un groupe qui serait contre l’alimentation ?
— Contre l’alimentation qui détruit la planète.
Les deux hommes restèrent silencieux un moment. Ils avaient l’habitude de ces « orages cérébraux » improvisés, comme les appelait Théberge.
— Si tu as raison, finit-il par dire, ça pourrait être lié au groupe terroriste qui a fait l’attentat à Las Vegas. Tu te rappelles leur message sur ceux qui gaspillent l’eau ?
Crépeau hocha la tête en signe d’assentiment. Un autre moment de silence suivit.
— Il y a une pétition qui circule sur le site Internet de HEX-Médias, reprit Crépeau. C’est ce que j’étais venu te dire.
— Tu suis ce qui se passe sur les sites Internet, maintenant ?
— Pas le choix, quand les journalistes t’en parlent.
Théberge releva les yeux de sa tasse de café maintenant presque vide.
— Une pétition pour quoi ?
— Pour exiger des changements à la direction du SPVM. Ils demandent une enquête sur les pouvoirs occultes et les éminences grises.
— Eh ben… C’est pas avec ça que le premier ministre va changer d’idée.
 
Paris, 14h51
Ulysse Poitras avait établi ses quartiers dans une pièce de l’appartement de Chamane, qui était en cours d’aménagement. Il n’y avait qu’un bureau avec une chaise, un clavier sur le bureau, un écran plat fixé au mur et une télé à la gauche du bureau. Ça faisait partie des projets de rénovation de Geneviève, avait dit Chamane. Avant, c’était son bureau, mais elle avait commencé à vider la pièce. Il n’avait aucune idée de ce qu’elle voulait en faire.
Poitras avait d’abord syntonisé la télé à CNN Europe. Puis il s’était mis au travail.
Sur l’écran plat fixé au mur, il parcourait les extraits d’informations que Chamane avait trouvés sur HomniFlow. Le nom de l’entreprise apparaissait comme acquéreur dans quelques prises de contrôle, mais il y avait peu de détails : le nom de l’entreprise ayant fait l’objet d’une acquisition, le pourcentage de la participation d’HomniFlow, parfois le nom d’un co-investisseur. Rien de plus.
Il y avait aussi des rumeurs sur certaines entreprises qui seraient dans la mire d’HomniFlow pour de futures prises de contrôle. HomniFlow était également mentionnée, à titre de partenaire silencieux, dans certains fonds d’investissement privés.
De temps à autre, Poitras jetait un œil à la télé pour surveiller les informations qui défilaient au bas de l’écran. Un message en rouge attira son attention. Il ne faisait que quelques mots.
Artic nuclear blasts. Details to come.
Poitras pointa la télécommande vers le moniteur de télé et monta le son. Le présentateur regardait la caméra et parlait sur un ton grave. Une image de paysage arctique était projetée sur le mur derrière lui.
… ont mis leur menace à exécution. Deux explosions nucléaires ont été détectées, dans l’océan Arctique cette fois. Le Pentagone a confirmé qu’il s’agissait d’explosions de grande puissance qui risquent de provoquer des dislocations importantes de la banquise…
Une vidéo de falaises de glace glissant dans la mer servait maintenant de fond à la voix off du présentateur.
Tout en continuant d’écouter, Poitras fit apparaître Bloomberg dans un coin de l’écran plat. Les mouvements de marché amorcés la veille s’amplifiaient : le pétrole montait et les bourses tombaient.
Cette fois encore, les titres des compagnies d’assurances et de réassurance étaient parmi les plus touchés, ce qui était normal puisqu’elles seraient les premières à être affectées, soit par une recrudescence du terrorisme – ce qu’annonçait cet attentat –, soit par les désastres environnementaux que l’on pouvait anticiper.
Ça expliquait peut-être le volume exceptionnellement élevé de ventes à découvert qu’il avait observé sur ces titres au cours des dernières semaines. Ceux qui avaient organisé les attentats avaient probablement fait d’une pierre deux coups en investissant de manière à tirer profit des effets que cela aurait sur le marché.
Poitras se mit à examiner les transactions. À peine avait-il commencé que Blunt entrait dans la pièce.
— Je vois que tu es au courant, dit-il.
— J’étais en train d’examiner les documents de Chamane sur HomniFlow quand c’est sorti.
— Réunion ce soir. Vingt et une heures. Ça va pour toi ?
— Avant, si tu veux.
— Je n’aurai pas le temps avant.
— C’est vrai que les explosions nucléaires…
— S’il y avait seulement ça, dit Blunt en sortant.
La remarque laissa Poitras perplexe. Si Blunt en était à banaliser les conséquences d’une explosion nucléaire…
 
www.fric.tv, 9h03
Vous écoutez Priorité Fric, avec Mike Cashman.
Tout le monde a entendu parler des Enfants du Déluge. Des écolos terroristes. D’accord, ils ont empoisonné de l’eau embouteillée. Ils ont empoisonné les réserves d’eau potable de plusieurs villes. Là, ils viennent de faire sauter des bombes nucléaires dans l’Antarctique. OK, c’est pas banal…
Mais là, tout le monde va prendre une grande respiration. On va arrêter de paniquer. Vous allez arrêter de m’envoyer toutes sortes de courriels hystériques. C’est pas la fin du monde. Et si jamais ça l’était, ça n’arrivera pas avant un siècle ou deux. Alors, on se calme !
C’est sûr, pour l’environnement, c’est pas terrible. Et s’ils continuent d’empoisonner l’eau potable, ça va causer des problèmes. C’est sûr… Mais toute chose a un bon côté. Faut être positif. Les problèmes, c’est des occasions d’affaires. Vous vous demandez comment on peut tirer profit de ce bordel-là ? C’est simple : il faut savoir se poser les bonnes questions. Je vous en donne quatre.
Un : quelles sont les compagnies qui vont être les plus frappées ? Vous les liquidez.
Deux : qu’est-ce qui risque de devenir rare ? Vous en achetez.
Trois : quel produit est-ce que les gens n’auront pas le choix de payer plus cher ? Vous investissez dans ça.
Quatre : quelles nouvelles demandes de services les attentats vont-ils créer ? Est-ce que c’est la sécurité ? l’eau potable ? la nourriture certifiée propre ?… Ce sont tous des endroits où investir.
Ouvrez vos oreilles et sortez vos stylos pour prendre des notes. Parce que vous avez le choix : ou bien vous rentrez dans le troupeau des victimes qui se contente de dire que ça va mal, ou bien vous en profitez. C’est de ça qu’on va parler aujourd’hui. Mais, pour tout de suite, on fait le tour des nouvelles urgentes…
Ça brasse de plus en plus dans les assurances. Après le suicide du PDG de NGH Insurance Group, la semaine dernière, c’est maintenant au tour du directeur financier du Grupo Franco Italiano de faire des siennes : il aurait détourné un milliard virgule sept euros avant de disparaître. C’est sûr, on est encore loin de Madoff. Mais c’est quand même pas des peanuts, ça, mes amis. Ceux qui ont encore des actions dans les assurances, je sortirais de là.
HomniFood, elle, annonce deux nouvelles ententes de partenariat…
 
Longueuil, 9h22
Victor Prose venait de vérifier où en était sa cote sur le site de pari en ligne : 7 contre 8. Malgré cette nouvelle amélioration, ils étaient encore une majorité à parier contre sa survie.
Un graphique illustrait les variations de sa cote depuis le début : on aurait dit un indice boursier !
Prose quitta le site, ouvrit sa page de moteurs de recherche et lança une requête : « producteurs sauvages ». À peine une seconde plus tard, une page de résultats s’affichait : 6453 mentions. Quelques semaines plus tôt, avant que l’expression devienne à la mode, il y en avait seulement dix ou quinze. Prose avait vérifié. Il avait trouvé l’expression dans un article qui dénonçait les dangers de « l’artisanat alimentaire » — autre expression qui l’avait étonné.
Après avoir parcouru une vingtaine de sites, Prose recula sur sa chaise. Pratiquement tous les textes reprenaient les mêmes accusations. On reprochait aux producteurs de « fragiliser » le « stock alimentaire » de la planète, d’être un « vecteur » de « pathologies » susceptibles de « compromettre » le « capital céréalier »…
La répétition des mêmes termes était étonnante. On aurait dit que tous les blogueurs et tous les journalistes avaient subitement adopté le même vocabulaire ! Comme s’ils se plagiaient tous les uns les autres.
Prose fut tiré de ses pensées par la sonnerie du téléphone. L’inspecteur-chef Théberge lui demandait s’il pouvait venir le voir. Il avait quelque chose à lui montrer.
 
LCN, 10h07
… le maire de Rimouski entend proposer la constitution d’un front commun aux villes situées sur le littoral du fleuve. Le regroupement d’élus municipaux qu’il dirige exigerait du gouvernement la mise sur pied d’un fonds destiné à indemniser les personnes dont la propriété est susceptible d’être submergée à cause de la hausse du niveau de la mer. À un journaliste qui l’interrogeait sur le caractère prématuré d’une telle mesure, le maire a répondu ce qui suit : « Pour une fois qu’on n’attendrait pas que le problème nous explose au visage… Pour une fois qu’on ferait de la prévention plutôt que du rapiéçage après coup… »
 
Longueuil, 10h46
Lorsque Théberge mit la photo sur le bureau devant Prose, ce dernier reconnut immédiatement l’individu.
— Marcus Harp, dit-il à mi-voix.
— C’est lui qui vous a enlevé et qui vous a envoyé en expédition sur le fleuve ?
— Oui. Où est-ce que vous avez eu sa photo ?
— Par hasard. Une autre enquête.
— Est-ce que c’est son vrai nom ?
— Aucune idée.
Il n’était d’ailleurs pas le seul. Dominique lui avait répondu qu’elle ignorait totalement de qui il s’agissait. Le déguisement n’apparaissait dans aucune des banques de données auxquelles l’Institut avait accès.
Théberge ajouta, avec un mélange d’embarras et de contrariété :
— Ceux qui le surveillaient l’ont perdu de vue dans un hôtel.
Il hésitait à lui dire que les policiers connaissaient un de ses contacts. Et qu’ils surveillaient l’hôtel où Harp avait disparu, au cas où il réutiliserait le même déguisement.
— Vous avez effectué beaucoup de recherches sur les écologistes ? demanda-t-il pour amener la discussion sur le sujet.
— Pas sur les écologistes, répondit Prose avec un soupçon d’impatience. Sur l’environnement. Sur les déprédations que l’humanité inflige à l’environnement.
— D’accord, sur les déprédations. Qu’est-ce que vous pensez des Enfants du Déluge ?… ou des Enfants de la Terre brûlée ?
— Ce sont tout sauf des enfants.
Puis il ajouta avec un sourire :
— Mais ils ont fait leurs devoirs. Tout ce qu’ils avancent comme données est exact.
— Même quand ils affirment que l’humanité est un fléau qui doit être éliminé ?
— Si on se place du point de vue des autres espèces, c’est évident. Par contre, de notre point de vue à nous… Et même là ! Si on se place du point de vue des prochaines générations… Au rythme où vont les choses, je préfère ne pas imaginer le monde dans lequel nos arrière-petits-enfants vont vivre.
Prose donnait l’impression de discuter avec lui-même, avançant les arguments et les contre-arguments.
— En gros, vous êtes d’accord avec eux, si j’ai bien compris ?
— Sur le diagnostic ? À moins d’être de mauvaise foi, je ne vois pas comment on peut être en désaccord.
— Et sur les moyens ?
Prose dévisagea Théberge.
— Vous êtes sérieux ?
— Je reformule : sur l’efficacité des moyens qu’ils prônent, partagez-vous leur diagnostic ?
Prose observa Théberge un bon moment avant de répondre.
— D’un point de vue purement rationnel, leur solution est la plus simple et la plus efficace.
Il regardait Théberge avec un sourire où il y avait un soupçon d’ironie.
— Évidemment, reprit-il, si on tient compte des tendances irrationnelles de l’humanité… Je parle du besoin qu’ont les individus de conserver ce qu’ils ont… du désir d’un monde meilleur, de l’espoir…
— Donc, les terroristes seraient des êtres rationnels. Tandis que nous…
— C’est un comportement extrêmement irrationnel que de se laisser aveugler par la rationalité. Pensez aux nazis, aux fabricants d’utopies en tous genres… Ou simplement aux ravages que provoque le capitalisme au nom de la rationalité financière.
— Les ravages du capitalisme… Une autre chose que la solution écoterroriste aurait l’avantage d’éliminer ?
Prose se contenta de soutenir son regard en continuant de sourire.
 
Lévis, 11h29
Dominique avait choisi la résidence de Lévis. Elle était située sur le bord d’un petit cap, un peu en bas du Fort de Lauzon avec, à droite, une vue sur la pointe de l’île d’Orléans et, l’hiver, derrière la maison, à travers les arbres dépouillés de leurs feuilles, une vue sur le fleuve.
Un quartier tranquille où rien ne pouvait arriver, avait dit F lorsque Dominique lui avait fait part de son choix. Rien, sauf peut-être une guerre entre les écureuils noirs et les écureuils gris pour contrôler les arbres des environs.
Les deux femmes avaient eu peu de temps pour prendre possession de leurs nouveaux quartiers. À peine arrivées, elles avaient dû se familiariser avec les systèmes de sécurité, effectuer une série de tests sur le matériel informatique, se relier au réseau de l’Institut, activer le nouveau site miroir où étaient conservées les sauvegardes du contenu de leurs ordinateurs particuliers, vérifier les communications avec les principaux membres de l’Institut…
Après avoir travaillé une grande partie de la nuit et s’être couchée épuisée, Dominique n’avait dormi que quelques heures avant que les urgences la rattrapent. Monsieur Claude appelait.
Elle rejoignit F, qui avait pris la communication dans son bureau.
— Je suis à Fécamp.
— Avez-vous ce qu’il faut pour aller la chercher ? demanda F.
— Le temps qu’une équipe de spécialistes arrive de Paris et qu’on trouve l’équipement… D’ici là, je fais surveiller les lieux pour que personne ne s’échappe.
— Ils peuvent s’enfuir par la mer… Un bateau qui les attend au large… un hydravion… Il suffit qu’ils aient de l’équipement de plongée.
— Ça, je m’en suis occupé. Mais s’ils ont un sous-marin…
C’était plausible, songea F. Compte tenu du piège dans lequel Kim était morte, l’endroit disposait sûrement d’équipements sophistiqués.
 
Brossard, 12h38
Madame Théberge entra dans le taxi.
Quand elle eut fermé la portière, Cabana posa ses jumelles sur le siège à côté de lui et fit démarrer sa voiture. Même si son mystérieux informateur lui avait fourni l’adresse où elle se rendait, il ne voulait pas perdre le taxi de vue.
Cabana s’était souvent interrogé sur les motivations de son informateur. Au début, il avait pensé qu’il était lié aux terroristes. Qu’il se servait de lui pour faire passer des informations qu’il jugeait importantes.
Cette hypothèse ne le troublait pas outre mesure. Peu importe d’où vient l’information, le rôle d’un journaliste est de la rendre accessible. Et si possible avant les autres, s’il veut que sa carrière progresse. Mais il y avait cet acharnement sur le SPVM. Et sur Théberge en particulier… Pourquoi s’en prendre autant à lui ?… Et pourquoi maintenant viser sa femme ?
Se pouvait-il que l’informateur appartienne au SPVM ? qu’il se serve d’informations secrètes pour établir sa crédibilité et qu’il y mêle des informations sur Théberge pour régler des comptes ?
 
Amsterdam, 18h46
Hessra Pond avait fixé le rendez-vous au restaurant du Grasshopper, un coffee shop situé rue Oudebrugsteeg. Le restaurant était au deuxième étage. Au premier, il y avait le bar. Le rez-de-chaussée accueillait les fumeurs de drogues douces.
Le Grasshopper était un des quelque six cents coffee shop de la ville où l’on pouvait, en toute légalité, consommer de la marijuana ou du haschich : il suffisait de se limiter à cinq grammes par transaction, de ne pas troubler l’ordre public… et d’être majeur.
Pond avait choisi cet endroit parce qu’elle savait qu’il aurait un effet déstabilisant sur Ludovic Krugman.
— Le choix que vous avez est simple, fit Pond. Ou bien vous acceptez six millions, ou bien votre entreprise fait faillite et vous vous retrouvez avec une poursuite des autres actionnaires. Et je ne parle même pas des fonds que vous avez pigés dans la caisse de retraite des employés.
— Si c’était seulement de moi… mais il y a ma femme. C’est l’entreprise de son père. Elle lui vouait un véritable culte. Elle ne me pardonnerait pas de vendre.
Pond le trouvait pitoyable. Il semblait encore plus terrorisé par sa femme que par la perspective de la ruine et du scandale.
— Ça dépend de la manière dont vous lui présentez les choses, dit-elle doucement, comme si elle essayait de le raisonner. Je suis sûre qu’elle tient à ce que le nom de son père ne soit pas traîné dans la boue.
— Il n’a jamais rien fait de répréhensible. Si ça se trouve, il n’a jamais rien « pensé » de répréhensible !… S’il avait été catholique, il aurait été candidat à la canonisation !
— Je veux bien vous croire. Mais il est mort depuis quelques années déjà, me semble-t-il. Peut-être avait-il un vice secret ?… Qu’est-ce qui vous empêche d’avoir découvert des irrégularités et de les avoir couvertes pour protéger sa mémoire ? Sauf que maintenant, ce n’est plus possible. La vente est la seule façon d’enterrer le scandale une fois pour toutes… Présentez-lui la chose de cette façon, comme si vous sacrifiiez vos projets d’avenir et votre compagnie pour sauver la mémoire de son père.
Puis elle ajouta avec un sourire amusé :
— Ça m’étonnerait beaucoup qu’elle ne vous en soit pas reconnaissante.
Ludovic Krugman regarda un long moment Pond en silence.
— Vous êtes une belle ordure, dit-il finalement.
— À chacun ses choix esthétiques, répondit-elle sans paraître le moindrement affectée par la remarque. Mais là n’est pas la question. Je n’ai pas la prétention – certains diraient la faiblesse – de vouloir être aimée. Seuls les résultats m’intéressent… Alors, qu’est-ce que vous décidez ?
— Vingt-cinq millions.
Le sourire de Pond s’élargit.
— Enfin, vous devenez sérieux… D’accord, je monte à dix millions et je vous donne un autre dix millions en actions d’HomniFlow. D’ici peu de temps, elles en vaudront le double… Mais à une condition : vous acceptez de diriger un des départements de recherche d’HomniFlow. Quatre des laboratoires seront sous votre responsabilité.
— Vous ne voulez quand même pas que je travaille pour vous ?!
— Pas pour moi : pour un million de dollars par année. Et aussi pour financer le niveau de vie auquel votre épouse et vos enfants sont habitués… Pour assurer la renommée de votre beau-père, le célèbre inventeur du procédé de désalinisation Zoellnick.
Après une pause, elle ajouta en souriant :
— Et aussi, accessoirement, pour sauver l’humanité.
Après avoir signé les papiers que lui présenta Pond, Krugman se leva et se dirigea sans un mot vers l’escalier qui l’amènerait au bar puis au café lui-même. À la sortie, il serait photographié comme il l’avait été à l’entrée. Un code numérique imprimé dans le bas de la photo indiquerait le moment exact de son départ. À la seconde près. Une comparaison des photos d’entrée et de sortie montrerait qu’il avait passé une heure dix-sept minutes au coffee shop.
Une fois Krugman parti, Pond téléphona à son contact à Vacuum.
— Le dossier 42 est prêt à être traité… Quarante-huit heures ? C’est un peu long, mais je suppose que vous ne pouvez pas faire mieux.
Elle raccrocha.
Dans deux jours au plus tard, un des enfants de Krugman serait enlevé : ce serait la garantie de la fidélité de son père envers sa nouvelle entreprise.
 
Montréal, 13h11
En voyant le taxi s’immobiliser devant le Palace, Cabana sentit l’excitation le gagner. Il le tenait, son scoop. Les longues heures d’attente dans sa voiture, à proximité de chez Théberge, n’avaient pas été inutiles : la femme de Théberge fréquentait un club de danseuses !
Restait à savoir ce qu’elle y faisait… Elle ne dansait quand même pas !
Cabana commença par prendre des photos de madame Théberge entrant dans le club. Puis il éteignit le moteur de sa voiture. Il ne perdait rien à la suivre à l’intérieur.
Quelques minutes plus tard, il avait pris place à une table et une serveuse posait une bière devant lui.
Aucune trace de madame Théberge dans la salle. Mais il avait tout son temps. Le spectacle n’était pas désagréable. Il était prêt à attendre ce qu’il faudrait.
 
CNN, 13h14
… d’une contamination par des coliformes fécaux. C’est la deuxième fois en trois jours que l’on détecte la présence d’escherichia coli dans le réseau de distribution d’une grande ville américaine…
 
Montréal, 13h26
Cabana changea pour une table devant la piste de danse et regarda la danseuse qui achevait son numéro. Puis il laissa son regard parcourir lentement l’établissement.
Quand il aperçut madame Théberge derrière le bar, en grande conversation avec la barmaid, il eut un choc. Sa première réaction fut de se demander depuis combien de temps elle était là et si elle l’avait reconnu.
Puis il comprit progressivement l’importance de ce qu’il voyait : il y avait une complicité évidente entre elle et la jeune femme. Et pas seulement avec elle : toutes les danseuses qui passaient près d’elle lui disaient un mot. Même les bouncers se déplaçaient pour aller la saluer.
Tout cela ne pouvait avoir qu’un sens : c’était elle qui dirigeait la boîte.
Quand son informateur lui avait dit : « Vous n’en croirez pas vos yeux », Cabana avait été sceptique. Maintenant, il comprenait. Le sujet méritait mieux qu’un simple scoop dans l’HEX-Presse. Il faudrait qu’il négocie des entrevues à la radio et à la télé. Heureusement, ça ne poserait pas trop de difficultés : la magie de la convergence jouerait une fois encore.
Il se leva, fit quelques pas en direction du bar, le temps d’enregistrer une séquence avec sa caméra cachée, puis il se dépêcha de sortir.
 
Fond de l’océan, 18h49
L’endroit était construit selon les mêmes principes que les chambres isobares. On pouvait y modifier la pression pour recréer celle que l’on trouvait à une profondeur plus ou moins grande. Un voyant lumineux affichait en permanence la pression atmosphérique. La valeur indiquée était maintenant d’un peu plus de six atmosphères. Elle augmentait de manière lente mais continue. Tenter de s’enfuir ne faisait plus partie de ses choix, songea Claudia : sans équipement pour effectuer des paliers de décompression, elle mourrait avant d’arriver à la surface.
Par contre, rien ne disait qu’il s’agissait des bonnes données…
Malgré cette menace qui pesait de manière constante sur elle, ce que Claudia trouvait le plus difficile, c’était de ne pas pouvoir communiquer. Et ce qui la gardait en vie, c’était la volonté de survivre pour traquer les assassins de Kim.
Au début, Claudia avait observé méthodiquement son environnement, essayant de voir tout ce dont elle pourrait tirer avantage. Elle croyait que ses ravisseurs la contacteraient de nouveau, ne serait-ce que pour l’interroger. Cette mise en scène était probablement une mise en condition psychologique.
Mais le temps passait et ils ne se manifestaient toujours pas.
Attendre…
C’était la seule activité qu’il lui restait.
Attendre. Rester dans la meilleure forme possible. Pour être prête, le jour où son heure viendrait.
 
Bloomberg, 13h58
… plusieurs semaines d’enquête avant de faire la lumière sur l’explosion qui a détruit cette nuit la plus grande usine de désalinisation de Tokyo…
 
Montréal, 14h04
Le maire regardait les journalistes avec son sourire numéro trois, celui qu’il utilisait quand il voulait les mettre à l’aise, paraître un peu naïf et leur laisser croire qu’il n’était pas en mesure de contrer leurs questions sur le sujet qui serait abordé.
Comme promis, les experts de Sharbeck avaient accompli du bon travail.
— Ces derniers temps, dit-il, toutes sortes de rumeurs ont circulé sur l’état déplorable des infrastructures souterraines de la ville.
— Pas seulement souterraines, lança un journaliste sur un ton moqueur.
— D’accord, pas seulement souterraines, acquiesça le maire, bon prince. Il y a aussi quelques trous dans les rues ici et là…
Il laissa passer les rires et attendit quelques secondes avant de poursuivre.
— Ces rumeurs ont eu des échos jusqu’à l’Assemblée nationale. Il faudrait que le gouvernement intervienne, paraît-il. On cacherait des choses aux citoyens payeurs de taxes… La situation serait pire que ce qu’on dit…
— Ce n’est pas vrai ? lança un autre journaliste.
Cette fois, le maire poursuivit sans s’occuper de la question.
— J’ai bâti ma carrière politique en jouant le jeu de la franchise. Aujourd’hui, je ne ferai pas exception à la ligne de conduite que j’ai adoptée. Je vous dirai la vérité. Et la vérité, c’est que les choses sont pires que tout ce que les rumeurs ont pu véhiculer… La situation est catastrophique.
Les journalistes, qui s’attendaient aux habituels démentis, cessèrent de prendre des notes pour fixer le maire. Ce dernier se contenta de soutenir leur regard, le temps de leur laisser assimiler l’information.
— La perte du réseau d’aqueduc dépasse les cinquante-quatre pour cent, reprit-il. Les égouts pluviaux et domestiques ont atteint leur pleine capacité. Au cours des prochaines années, les refoulements vont se multiplier… Il est indispensable de remettre les infrastructures à niveau. C’est un choix qu’on ne peut plus reporter.
— Ça va coûter combien ? demanda le représentant de La Presse.
— Dans les conditions actuelles, la facture approcherait normalement les quinze milliards… À condition que les taux d’intérêt ne montent pas.
Il fit une courte pause. Les questions se mirent aussitôt à fuser. Le maire tâcha de ne pas sourire de façon trop marquée : ils étaient tellement prévisibles !
— Qu’est-ce que vous entendez faire ?
— Où est-ce que vous allez prendre l’argent ?
— Est-ce que Québec va subventionner… ?
— Quelle est la position du fédéral ? Allez-vous demander sa participation ?
Le maire fit des gestes d’apaisement avec les mains jusqu’à ce que le calme revienne.
— Une administration responsable ne peut évidemment pas se contenter de poser les problèmes, dit-il. Elle doit y trouver des réponses. C’est ce à quoi nous nous sommes employés, mon administration et moi.
Après une brève pause pour consulter ses feuilles, il poursuivit :
— J’annonce que je soumettrai au comité exécutif un projet de PPP. Cela permettra à la Ville de ramener le coût du rehaussement de ses infrastructures à un maximum de dix milliards, comme je m’y suis engagé. Cela représente une économie d’environ trente-cinq pour cent. Il s’agit d’un projet clés en main. Par conséquent, tous les éventuels dépassements de coûts seront aux frais de l’entreprise contractante. Tout retard dans la livraison des équipements entraînera des pénalités financières pour l’entreprise… Pour ce qui est du financement, il viendra de la tarification, selon le principe de l’utilisateur payeur.
— Vous transférez les coûts aux citoyens ! protesta un des journalistes.
— Pas du tout. Les frais d’utilisation seront compensés par une réduction équivalente de la taxe municipale.
— Et où est-ce que la Ville va prendre son argent, si elle réduit les taxes ? Quand les coûts vont augmenter, elle va augmenter les taxes ?
— Il n’y aura pas de hausse des tarifs avant cinq ans.
— Il y a sûrement une attrape.
— Tous les documents seront rendus publics en temps et lieu. D’autres questions ?
— Vous n’avez pas mentionné le nom de la compagnie qui construira les infrastructures.
— AquaTotal Water Management.
 
Londres, 20h07
Hadrian Killmore n’aimait pas rendre des comptes, mais il n’avait pas le choix d’épargner la susceptibilité des membres du Cénacle. C’était la raison pour laquelle il tenait cette réunion d’information mensuelle pour les membres qui désiraient y assister.
La seule condition qu’il avait posée était d’exclure toute participation électronique. Le piratage constituait un risque trop important. Ceux qui voulaient être tenus au fait des derniers développements devaient se rendre à Londres, à St. Sebastian Place.
Par mesure de sécurité, ils étaient tous entrés par l’édifice situé à cent quatre-vingts mètres à la gauche de St. Sebastian Place. Dans l’ascenseur, ils avaient simplement glissé leur carte magnétique dans un lecteur de cartes ; la cabine les avait alors conduits à un souterrain, lequel débouchait, deux cents mètres plus loin, sur une petite salle où il y avait un autre ascenseur. Dans celui-là, il n’y avait aucun bouton correspondant aux étages ; simplement un lecteur de cartes. Ils avaient de nouveau glissé leur carte magnétique dans le lecteur ; l’ascenseur les avait alors amenés directement à la salle de la grande bibliothèque.
La réunion durait depuis une demi-heure. On en était à la période de questions.
— Et le Consortium ? demanda le directeur d’une des plus importantes pharmaceutiques de la planète. Où en êtes-vous ?
— Sa rationalisation est en bonne voie. Tout devrait être réglé d’ici trois mois.
— Y compris la prise en main des filiales ?
— Bien sûr.
— Est-ce que le nettoyage n’est pas un peu voyant ?
— C’est indispensable pour accréditer l’idée que toute l’affaire est une question de lutte de territoires entre différents groupes criminels.
— Et ce cher monsieur Fogg ? Comment pouvez-vous être sûr qu’il ne vous causera pas de difficultés ?… S’il est aussi brillant que vous nous l’avez toujours dit, il va bien se douter de quelque chose !
— Bien sûr. Mais tant qu’il pense que nous avons encore besoin de lui pour réaliser différentes opérations, il se croit en sécurité… Il suffit de l’entretenir assez longtemps dans cette illusion en multipliant les demandes spéciales. Au besoin, nous pouvons même lui faire miroiter une participation à notre grand projet.
La question suivante vint d’un dirigeant associé à l’industrie alimentaire.
— Je suis étonné que vous ayez lancé la phase 2 alors que la phase 1 commence à peine à produire ses effets. Est-ce que vous ne diluez pas l’impact des deux opérations ?
— C’est un risque, admit Killmore, même s’il n’en pensait rien. Mais ça permet aussi de créer des synergies. C’est pour cette raison que nous avons comprimé le calendrier. Quand nous allons déclencher la phase 4, l’impact de la phase 1 arrivera à peine à son sommet.
— Est-ce que ça signifie que nous aurons besoin plus rapidement de l’Arche et des installations de l’Archipel ?
— Par mesure de sécurité, j’ai fait accélérer les travaux. L’Archipel, par contre, ne sera pas entièrement fonctionnel avant quelques années. Il devrait atteindre sa forme définitive dans trois ans.
— Et financièrement ? fit une voix dans la dernière rangée de fauteuils.
La question provenait d’un représentant d’une des plus grandes banques d’affaires américaines. Une de celles qui avaient vraiment profité de la crise… et des accommodements gouvernementaux.
— Comme vous avez pu le constater, répondit Killmore, les compagnies d’assurances que nous avons ciblées sont maintenant toutes en difficulté.
— Et les acquisitions ?
— Le responsable d’HomniCorp m’affirme que les opérations se déroulent selon le calendrier prévu.
— J’ai encore des réserves sur la décision de laisser un secteur privé aussi important en dehors du contrôle de nos entreprises.
— Il faut bien laisser aux différents groupes criminels de quoi établir leur utilité aux yeux de la population. Pendant la transition, ce sont eux qui vont être en première ligne pour gérer les réactions populaires. Il faut qu’ils aient les moyens de démontrer leur capacité à subvenir aux besoins de ceux qu’ils prennent sous leur aile.
Autant Killmore avait l’air convaincu, autant il doutait de la valeur de sa réponse. Les véritables motifs de cette décision tenaient au fait qu’il était impossible de tout contrôler – contrairement à ce que semblait croire Fogg – et que la transition serait probablement encore plus chaotique que tout ce qu’ils prévoyaient. Ce serait une répétition du scénario irakien, mais à l’échelle planétaire et sans force d’intervention pour tenter de contenir les excès. La véritable sécurité des Essentiels tiendrait surtout à l’isolement de l’Arche et à la solidité des structures de l’Archipel. Ce seraient des îlots de civilisation à travers le chaos. Si les groupes criminels parvenaient à maintenir un semblant d’ordre par la terreur à l’intérieur de certains périmètres, ce serait tant mieux, mais la planification ne comptait que sur un succès partiel de leur part. De vastes zones seraient plongées dans l’anarchie et la dévastation.
— Croyez-moi, reprit Killmore, tout a été pris en considération. Notre plan va épargner à la planète – et à l’humanité, bien sûr – une longue période d’agonie.
— Tant que vous ne substituez pas à l’agonie une exécution sommaire, répliqua le financier, sur un ton qui se voulait humoristique mais qui provoqua dans la salle des réactions mitigées.
 
Paris, studio de Fric.TV, 21h15
Sébastien d’Aupilhac en était à sa huitième entrevue de la journée. Tous les médias voulaient un avis sur les conséquences financières des explosions nucléaires aux deux pôles.
Après chacune des réponses de l’invité, l’animateur les reprenait, soi-disant pour les résumer, pour les mettre à la portée des auditeurs. La plupart des animateurs faisaient la même chose. Ça ne servait à rien de s’offusquer. C’était la règle fondamentale des entrevues : sous prétexte de se mettre dans la peau du spectateur « ordinaire », que l’on imaginait pratiquement « demeuré », les animateurs rivalisaient de questions triviales et de fausse naïveté.
Sauf que le présent animateur n’avait aucun effort à faire pour se mettre dans la peau du plus borné des spectateurs. Chacune de ses reformulations, qui commençait invariablement par une formule du genre « si je vous ai bien compris », ne réussissait qu’à pervertir ses réponses et à les rendre plus obscures.
— Donc, si je vous suis bien, le principal effet est psychologique. Cela n’aura pas d’effet sur les marchés financiers. Les Bourses ont pourtant très mal réagi…
— J’ai dit que l’effet le plus immédiat est l’impact psychologique des deux événements sur la population. Les investisseurs font partie de la population. Un impact psychologique se traduit donc dans les réactions des investisseurs… Et, par voie de conséquence, dans le comportement des Bourses.
— Je vois…
Au ton de sa voix, il était évident qu’il ne voyait rien du tout. Il était de plus en plus clair qu’il n’avait pas besoin de simuler pour se mettre dans la peau de l’hypothétique spectateur obtus.
— À plus long terme, poursuivit d’Aupilhac, il est difficile d’évaluer l’impact réel de ces explosions sur l’économie. Est-ce que cela va précipiter le climat dans une période d’emballement – le fameux effet papillon – au cours de laquelle l’évolution se ferait de façon non linéaire ? Si c’est le cas, on ne peut même pas imaginer ce que seront les conséquences.
— Donc, on ne peut pas savoir ce que cela va provoquer ?
— Pas avec certitude. Le principal risque, c’est que le climat s’aggrave : des ouragans et des tornades, des inondations à certains endroits, un refroidissement à d’autres, de la désertification ailleurs, de vastes incendies de forêt…
— Mais ça, on a déjà tout ça. Donc, fondamentalement, il n’y aurait rien de changé. Ce serait simplement la même chose en un peu plus intense !
D’Aupilhac fit un effort pour demeurer souriant.
— Si on veut. Mais en beaucoup plus intense. C’est comme la différence entre un vent de vingt kilomètres à l’heure et un autre de deux cent cinquante kilomètres à l’heure. C’est la même chose : du vent. Mais en plus intense.
— Je vois…
 
Paris, 21h26
Blunt, Chamane et Poitras étaient réunis dans le bureau de Chamane. Ce dernier était le seul à manger de la pizza. Poitras s’était limité à un café et Blunt à un thé.
— Qu’il y ait un lien entre les groupes terroristes, ça me semble à peu près certain, dit Blunt. Au-delà de quatre-vingt-dix-sept virgule six trois huit pour cent de probabilité.
Il s’adressait à Poitras et à Chamane, mais toute la conversation était captée par le logiciel de communication téléphonique et transmise à Lévis.
— Ça implique une opération d’envergure planétaire, poursuivit Blunt. Nous sommes au-delà des opérations habituelles du Consortium. Le problème, c’est que je ne vois pas du tout où ça mène.
— Une opération pour faire monter le prix des céréales ? suggéra Poitras. Comme quand les pétrolières subventionnent l’agitation au Moyen-Orient pour faire monter le prix du pétrole… Ou comme la guerre en Irak : tout le monde dit que c’est un échec, mais le prix du pétrole n’a jamais été aussi haut que pendant la guerre. Et les pétrolières n’ont jamais gagné autant d’argent… Difficile d’avoir un échec plus réussi !
— Je pensais qu’ils voulaient surtout mettre la main sur le pétrole de l’Irak, dit Chamane entre deux bouchées.
— Ils voulaient faire d’une pierre deux coups : mettre la main sur de nouvelles sources d’approvisionnement et faire monter les prix.
— Pour les céréales, je peux comprendre, fit la voix de F en provenance de l’ordinateur. Même pour l’eau… Mais il y a beaucoup trop d’incidents au Québec pour l’ampleur des enjeux.
— Au Québec, une grande partie des événements implique directement ou indirectement Théberge, fit la voix de Dominique. Ça ressemble à une stratégie de harcèlement.
— Dans quel but ? demanda Poitras.
— Probablement pour le pousser à nous contacter… Parmi ceux qui ne se sont pas retirés, c’est celui qui est le plus visible et qui était le plus proche de l’Institut.
— Il faut le mettre à l’abri, répondit immédiatement Poitras.
— Il ne veut rien savoir, répondit Dominique. Je lui en ai parlé encore la semaine dernière.
— Et si c’était une diversion ? suggéra Blunt.
— Qu’est-ce qui servirait de diversion à quoi ? demanda F. Le terrorisme aux manœuvres des multinationales ? Le harcèlement de Théberge pour nous distraire du terrorisme ?… Personnellement, ce que j’ai le plus de difficulté à saisir, c’est pourquoi tout semble imbriqué.
— Chamane a découvert autre chose, fit Poitras. HomniFlow est actionnaire dans plusieurs fonds privés d’investissement qui sont en train d’acheter l’essentiel de l’industrie de l’eau. Autrement dit, par le biais de fonds privés, HomniFlow essaie de faire pour l’eau ce que HomniFood fait déjà pour les céréales.
— Ils vont mettre la main sur la planète au complet ! fit Chamane après avoir avalé sa dernière bouchée. Ils ont le droit de faire ça ?
— S’ils ont les moyens de payer, c’est légal, répondit Poitras, pince-sans-rire.
— C’est maintenant légal de financer le terrorisme ? ironisa Dominique.
— Le problème, c’est de prouver qu’ils ont des liens avec le terrorisme… Par contre, il y a une véritable épidémie « d’incidents » dans les compagnies auxquelles s’intéressent ces fonds : démissions surprises, accidents à des actionnaires, enquêtes fiscales dévastatrices, fraudes impliquant des hauts dirigeants, soupçons de collusion avec des concurrents pour gonfler les prix, rumeurs de toutes sortes, débauchage de chercheurs, mort et disparition de personnel clé…
Dominique profita d’une pause de Poitras pour intervenir.
— Avec tout ce que vous dites, il y a sûrement matière à enquête.
— Ça va prendre plus que des preuves circonstancielles, fit Blunt. Dans la plupart des pays du G20, HomniFood a un statut d’entreprise stratégique : on compte sur ses recherches pour éviter la famine.
— Elle n’est quand même pas au-dessus des lois !
— HomniFood a mis en circulation des rumeurs comme quoi elle allait être victime de calomnies, fit Chamane. Ça dit que les calomnies seraient répandues par les terroristes pour empêcher ses travaux d’aboutir. Parce que sans antidote, et sans céréales résistantes au champignon tueur, la famine va faire beaucoup plus de victimes.
— Autrement dit, on ne peut rien faire.
— Disons que ça va prendre des preuves solides.
 
Montréal, 18h31
En entrant chez Margot, Théberge salua Little Ben, qui était assis à une table près de l’entrée. Puis il aperçut les journalistes et les représentants des médias électroniques : ils étaient sept, répartis autour de deux tables, assis devant un café. Ils avaient tous arrêté de parler pour l’observer.
Après une hésitation, Théberge se dirigea vers sa table habituelle, au fond du restaurant. Des habitués occupaient les tables avoisinantes et formaient une sorte d’écran entre lui et les représentants des médias.
Margot lui apporta un espresso sans qu’il ait à le demander. Sur la tasse, il y avait le nom du café : Chez Margot.
— Ils sont là depuis quand ? demanda Théberge.
— C’est à cause de la photo dans le journal.
— Qu’est-ce qu’ils font ?
— Au début, ils ont posé deux ou trois questions aux clients. Maintenant, ils se contentent d’étirer leur café.
— Et Little Ben ? Il me semble que ce n’est pas son heure…
— On a eu des curieux. Il y en a qui partaient avec des menus, des tasses, des ustensiles… J’ai demandé à Little Ben de venir.
— Qu’est-ce qu’il a fait ? demanda Théberge en souriant.
— Rien… Mais maintenant, c’est plus tranquille.
— Comment les habitués trouvent ça ?
— Pour le moment, ça va. Ça fait de la distraction. Mais si ça dure…
Quand Margot fut partie, Théberge vida son espresso d’une gorgée, se leva et se dirigea vers les représentants des médias, qui regardaient tous dans sa direction.
— Messieurs, dit-il, j’ai une déclaration à faire.
Les micros et les enregistreuses apparurent comme par magie dans leurs mains.
— Comme j’ai l’insigne chance de compter Margot et son mari Léopold au nombre de mes amis, comme il est hautement déplorable d’importuner ses amis, comme ma présence en ces lieux attire un amoncellement variable mais également importun de représentants des médias, j’ai décidé de ne plus remettre les pieds dans ce café. Par conséquent, il sera désormais inutile de venir m’y traquer. Sur ce, considérez-vous comme salués.
Théberge se dirigea alors vers la porte et sortit sans se préoccuper des questions qui fusaient derrière lui.
 
Xian, 10h21
Hurt visitait le site de l’armée de l’empereur Qing en compagnie de Wang Li. Un immense édifice avait été construit par-dessus le site des fouilles, à la fois pour le protéger des intempéries et pour permettre la visite des lieux aux touristes.
Pour l’instant, l’endroit était désert. Seul un guide les suivait, une dizaine de mètres derrière eux, pour le cas où ils auraient besoin de ses services. Wang Li avait certainement dû utiliser une bonne quantité de guanshi pour obtenir cette visite privée, en dehors des heures normales d’ouverture.
— Ils ont cessé de déterrer les statues, dit Wang Li. Les pigments colorés se dégradent en quelques heures au contact de l’air.
Dans les fosses, des centaines de soldats, d’archers et d’officiers s’alignaient en ordre de bataille, avec leurs chevaux et leurs chars, le tout grandeur nature. Dans d’autres fosses, on avait laissé les fragments pêle-mêle, dans l’état où on les avait trouvés, pour donner une idée du travail qu’il avait fallu pour reconstituer chacune des statues.
Hurt avait beau être impatient de retourner à Londres, il ne pouvait qu’être impressionné : toutes les statues avaient des traits individualisés ; dans leur diversité, elles représentaient à la fois les différents peuples de la Chine ainsi que tous les métiers et tous les grades de l’armée chinoise.
— Il en reste beaucoup ? demanda Hurt.
— À déterrer ? Au moins trois ou quatre fois plus. Sans compter le mausolée lui-même.
La légende voulait que l’empereur Qing, en plus de faire reconstituer son armée autour de son tombeau, avait également fait réaliser une reproduction de l’univers connu de l’époque, avec la Chine au centre et des lacs de mercure pour représenter les mers.
— Je pensais que c’était une légende, fit Hurt.
— Ils ont effectué des tests et ils ont trouvé d’importantes traces de mercure. Mais ils ne sont pas prêts à creuser.
Hurt le regarda, intrigué.
— C’est comme pour les statues qui restent. Ils attendent d’avoir mis au point une technique d’excavation sous vide.
— Ça peut prendre des dizaines d’années !
— Peut-être un siècle ou deux. Pour l’instant, le gouvernement a d’autres priorités…
— Mais…
— C’est là depuis des millénaires. Et la terre, c’est encore la meilleure protection.
— Est-ce qu’ils ont des preuves que le mausolée est vraiment là où ils pensent ? Ça pourrait être seulement une légende.
— C’est ce qu’on a longtemps cru. Pour les statues aussi, d’ailleurs. Mais, à mesure qu’on creuse, les éléments des légendes se vérifient les uns après les autres.
Après avoir fait le tour de la galerie qui entourait le site lui-même, Wang Li fit signe au guide, qui continuait de les suivre.
Ce dernier se dépêcha de les rejoindre et leur désigna un endroit près de l’entrée.
— On va maintenant aller sur le site lui-même, déclara Wang Li.
Puis, se tournant vers le guide :
— Je vous présente le docteur Hu. C’est un des principaux archéologues qui travaille sur le site. Il va vous expliquer en détail la façon dont les fouilles ont été menées et il se fera un plaisir de répondre à toutes vos questions.
La visite dura près de trois heures et fut ponctuée d’une foule de questions de la part de Sweet, qui s’intéressait particulièrement aux techniques de métallurgie et de forge employées à l’époque.
Aux premières questions, Li et l’archéologue regardèrent Hurt avec étonnement. Ils ne s’attendaient visiblement pas à des questions aussi précises sur la proportion des métaux utilisés dans les alliages, sur la construction des foyers et sur les techniques de refroidissement.
Une fois la surprise passée, l’archéologue s’anima, manifestement enchanté de pouvoir partager ses connaissances et, ce faisant, d’expliquer tout ce que la Chine apportait déjà à la civilisation, à cette époque.
Hurt, quant à lui, était heureux de laisser toute la place à Sweet. Non seulement ça le dispensait d’entretenir la conversation, mais les questions de Sweet renforçaient la crédibilité de son personnage d’homme d’affaires doublé d’un archéologue amateur passionné par la Chine ancienne.
 
AFP, 23h34
… s’efforce tant bien que mal de contrer la panique qui s’est répandue dans la population. On enregistre déjà des centaines de morts. Les centres-villes sont en proie au pillage. Des millions de personnes déferlent sur les routes pour fuir le tsunami. Les démentis et les appels au calme des autorités ont eu peu d’effet contre la rumeur qu’un gigantesque tsunami, provoqué par les explosions nucléaires dans l’Antarctique, serait sur le point de balayer les côtes du pays. L’armée, appelée en renfort…
 
Xian, 14h08
— Vous êtes plein de surprises, fit Wang Li en le reconduisant à son hôtel.
Pour un barbare qui a seulement quatre ou cinq siècles de civilisation derrière lui, vous voulez dire ? répliqua Sharp.
Wang Li se permit de rire franchement. Il était maintenant habitué aux changements de voix de Hurt.
— La capacité de durer est le critère le plus important dans l’évaluation des civilisations, répondit-il. À quoi bon toutes les autres qualités, si c’est pour disparaître ?
— Les problèmes de survie sont maintenant planétaires. Si toute la nourriture disparaît et que le climat rend la terre inhabitable…
— Supposons que quatre-vingt-dix pour cent de l’humanité disparaisse. Supposons que ce soit pire en Chine et que quatre-vingt-quinze pour cent de mes compatriotes meurent : il en restera encore plus de soixante millions… Combien restera-t-il d’Américains ? de Français ? d’Anglais ?… Il y a également une question de culture. Je vous ai dit l’autre jour que je vous parlerais de notre représentation des quatre cavaliers de l’Apocalypse…
Vous croyez que la Chine a un avantage sur les autres civilisations pour les affronter ?
— Pas pour les affronter : pour les utiliser.
Hurt lui jeta un regard à la fois interrogateur et sceptique.
— Je vais m’efforcer d’être bref, fit Wang Li.
Ce genre d’entrée en matière était généralement de mauvais augure, songea Hurt.
— Dans notre civilisation, il n’y a pas de référence comme telle aux quatre cavaliers de l’Apocalypse, commença Wang Li. Mais les dragons de terre, d’eau, d’air et de feu peuvent en tenir lieu. Disons qu’ils représentent les quatre fonctions de base de l’être humain : manger, boire, respirer et se tenir au chaud. Les céréales, l’eau, l’air et la chaleur du feu… Les dragons ont toujours trois têtes : deux négatives, qui symbolisent l’excès et le manque, et une positive, qui symbolise l’équilibre entre les deux. On peut mourir de faim ou d’avoir trop mangé de quelque chose… soit un poison, soit trop de nourriture en général… On peut mourir de soif ou se noyer. Mourir de froid ou être brûlé…
Ça va, j’ai compris l’idée, s’impatienta Sharp.
— Le côté positif, lui, résulte de l’équilibre entre les deux côtés négatifs. Et, pour maintenir cet équilibre, il faut un cinquième élément.
L’amour, ironisa Sharp.
— Pas ce cinquième élément-là, fit Wang Li en souriant. Même si j’ai beaucoup apprécié le film. Je parle du dragon de métal.
— Et que fait le dragon de métal ?
— C’est pour cette raison qu’en Chine il y a cinq points cardinaux, cinq éléments… Le cinquième point cardinal est le centre. Le milieu… La Chine est l’empire du milieu parce qu’elle se tient au centre du monde, mais surtout parce qu’elle a un milieu qui la fait tenir ensemble… Au centre de la Chine, il y a le dragon de métal, qui voit à l’harmonie des quatre autres dragons…
Et votre dragon de métal, je suppose que c’est le Parti communiste chinois…
— Exactement !… Autrefois, c’était l’empereur. Il y a eu Qing… Il y a eu Mao, qui n’était au fond qu’un empereur de type apparatchik… C’est toujours le métal des armes qui a assuré l’équilibre entre les quatre autres dragons. Seul le plus fort des dragons peut réaliser l’harmonie entre les dragons… Si le parti disparaissait, les Chinois inventeraient un autre centre. Un autre dragon de métal. C’est une question de survie… C’est pour cette raison que je vous disais tout à l’heure que ce n’est pas seulement une question de nombre, mais aussi de civilisation. Instinctivement, les Chinois savent qu’ils ont besoin d’un centre pour assurer leur survie, qu’ils ont besoin du cinquième dragon… Ce qu’ils attendent du Parti communiste chinois, c’est d’assurer l’accès à la nourriture, à l’eau, de lutter contre la pollution de l’air et de s’assurer que les gens sont à l’abri des intempéries… Dans une époque de survie, c’est déjà beaucoup.
Hurt regardait Wang Li avec un sourire amusé.
— C’est très habile, dit-il. Il y a un seul problème : dans la cosmologie chinoise, c’est le feu qui est au centre.
— Alors, disons que c’est le feu des armes. Que c’est maintenant au tour du métal d’être au centre.
— Et le bois est l’un des cinq éléments…
Wang Li éclata de rire.
— De toute façon, le rôle d’une mythologie est d’évoluer pour prendre en charge les nouveaux problèmes qui se posent et les intégrer dans les explications existantes… Le changement dans la continuité.
Wang Li arrêta la voiture devant l’entrée de l’hôtel.
— Demain, dit-il, nous ferons le tour de la vieille ville à pied. Je vous amènerai voir la Grande mosquée. Nous en profiterons pour aller au bazar dans le quartier musulman.
— Une mosquée ? Dans un quartier musulman ?
— La Chine est une mosaïque…
Une mosaïque avec un pouvoir central fort !
— C’est ce qui lui permet d’être une mosaïque… Le vrai pouvoir central n’est pas seulement au centre : il est sous chacune des pierres. Il n’est pas seulement le milieu : il est un milieu. C’est le ciment qui tient tout ensemble… C’est cela, le guanshi. Le vrai danger pour la Chine, c’est ce qui menace la circulation de ce pouvoir. C’est l’individualisme occidental… En Occident, c’est ce que vous essayez de reproduire avec les médias : un tissu dans lequel les individus peuvent s’insérer et qui encadre leur pensée, leurs actions… Et à la place de l’empereur, ou d’un comité central, vous avez un réseau de vedettes. Vedettes du cinéma, de la finance, de la politique… Ici, tout le monde discute du parti, des intrigues qui s’y jouent. En Occident, tout le monde parle des mêmes émissions de télé, des mêmes scandales, des mêmes intrigues… Quand vous parlez de politique ou de finances, c’est comme quand vous parlez des films et des émissions de télé !
— Vous aussi, non ?
— Oui. Il se peut que la Chine soit en train de faire la transition entre l’harmonisation par le guanshi et la normalisation par les médias… Mais je pense que les deux vont se superposer assez longtemps encore.
Dans l’ascenseur menant à sa chambre, Hurt se demandait jusqu’à quel point Wang Li croyait à ce tissu de mythologie accommodée à la sauce moderne.
Une chose était certaine : s’il avait raison, et que cet étrange récit traduisait de façon imagée les convictions profondes du peuple chinois, il était compréhensible que les manifestations d’individualisme soient aussi fortement réprimées et les droits des individus aussi encadrés. Dans une telle conception du monde, il y allait de l’existence même de la collectivité.
Et si le test ultime des civilisations était la durée, comme le disait Wang Li, il était difficile d’éviter d’appliquer ce test à l’Occident : que resterait-il de l’Occident dans deux mille ans ?… ou seulement dans deux cents ans ?