Détruire le pouvoir politique est assez simple, l’image des politiciens et des gouvernements étant déjà passablement dégradée dans l’esprit de la population. Or, l’État ne peut pas se maintenir sans la confiance des gens. Il faut donc capitaliser sur cette image négative et l’amplifier.
Pour achever la destruction de la crédibilité des États, il faut rendre manifeste leur incapacité à pourvoir aux besoins essentiels des gens : leur assurer qu’ils vont boire et manger convenablement, garantir leur sécurité, leur laisser croire que les choses peuvent s’améliorer.
Guru Gizmo Gaïa, L’Humanité émergente, 3- Le Projet Apocalypse.
 
Jour - 7
 
Dubaï, 10h01
Les représentants européens furent les derniers à arriver. Les Américains et les Asiatiques étaient arrivés la veille, à la fois par commodité et pour profiter des installations du nouveau complexe résidentiel et hôtelier. L’hôtel était érigé à un kilomètre au large de la côte, sur un atoll artificiel qui avait la forme du caractère chinois de la prospérité. La réunion se tenait dans une immense salle circulaire surélevée dont le pourtour vitré offrait une vue sur l’ensemble de l’atoll.
Ils étaient dix-sept autour de la table. Quatorze hommes et trois femmes. Ils représentaient une grande partie du pouvoir médiatique mondial. C’était la réunion de fondation de White Noise. Jessyca Hunter présidait la rencontre.
Des contacts préparatoires avaient eu lieu depuis près d’un an pour expliquer à chacun ce que serait White Noise, à quel projet global la filiale était intégrée ainsi que les avantages personnels que tirerait chacun des membres de sa participation au groupe.
Chaque participant avait dû offrir des garanties de son engagement et de sa loyauté. Les garanties variaient selon les individus et leurs vulnérabilités particulières. Pour certains, il s’agissait de leur réputation – qui serait détruite si certains actes passés venaient à être connus ; pour d’autres, cela concernait la sécurité de leurs proches ; pour d’autres encore, c’était une possible ruine…
En contrepartie, ils se voyaient intégrés au deuxième cercle de l’Alliance. Sans être informés des détails, ils connaissaient l’existence du projet Archipel, ces lieux disséminés sur l’ensemble de la planète qui serviraient de refuge à l’élite mondiale, une fois l’apocalypse sérieusement amorcée.
— Messieurs, déclara Hunter, la première phase est maintenant en marche partout sur la planète. Votre tâche consiste désormais à marteler le discours sur la pénurie de manière à dissoudre les oppositions idéologiques et à permettre aux gouvernements de suspendre les lois qui entravent la recherche et la commercialisation des produits agricoles génétiquement modifiés.
Des murmures d’acquiescement se firent entendre.
— Pour ce qui est de la deuxième phase, reprit Hunter, elle vient de s’amorcer. Il faut que votre information se concentre sur la démolition de trois convictions profondément enracinées dans les populations :
• l’eau est inépuisable ;
• l’eau appartient à ceux chez qui elle se trouve ;
• l’eau est un produit différent des autres et elle ne peut pas être confiée au libre jeu du marché.
Les dix-sept membres se mirent rapidement d’accord : l’offensive commencerait dans les quarante-huit heures. Hunter leur laissa ensuite quelques minutes pour contacter leurs organisations respectives et transmettre leurs instructions, après quoi ils se rendirent à la salle à manger. Cette dernière était enclose dans une immense bulle de verre qui flottait à la surface de l’océan. Un couloir de verre était son seul lien avec l’atoll.
Une fois les convives assis, la bulle s’enfonça lentement dans l’océan et s’immobilisa à une dizaine de mètres sous l’eau.
— C’est un avant-goût de ce qui attend la planète, fit Killmore. Il se peut qu’avec la montée des océans et la violence accrue des événements climatiques, l’eau devienne pour l’humanité le plus sûr des refuges.
 
Fécamp, 13h08
Grâce aux caméras fixées à l’équipement des hommes-grenouilles, monsieur Claude pouvait suivre leur progression en direct. Un ex-collègue des services spéciaux lui avait « prêté » un commando de six hommes. En raison de services passés, avait-il dit. Et aussi parce qu’il était intéressé à savoir qui avait bien pu construire ce genre d’installation sans attirer l’attention.
Ils découvrirent la base sous-marine à une centaine de mètres de l’endroit où Kim était morte ; un des boyaux de plastique menait directement au bâtiment principal. Des constructions plus petites y étaient rattachées au moyen d’autres boyaux transparents fixés au fond de l’océan.
— J’ai trouvé un sas, fit la voix du chef du commando.
La découverte du sas était à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle, songea monsieur Claude. Une bonne nouvelle dans la mesure où il y aurait moyen d’accéder au complexe sous-marin sans avoir à l’inonder. Une mauvaise parce qu’il y avait toutes les chances que les occupants se soient enfuis.
— Vous pouvez entrer ? demanda-t-il.
— Normalement, ça s’ouvre avec un signal électronique. Mais il y a souvent une commande manuelle à l’extérieur pour les urgences.
Quatre minutes plus tard, le commando entrait dans la base sous-marine. Pour explorer les lieux, il se divisa en trois groupes de deux.
L’exploration systématique du bâtiment principal se déroula sans la moindre surprise : il n’y avait personne.
Deux groupes empruntèrent les boyaux menant aux bâtiments secondaires pendant que les deux hommes restants les attendaient dans ce qui semblait être la salle de contrôle du bâtiment central.
Une demi-heure plus tard, le bilan était négatif : il n’y avait personne dans tout le complexe sous-marin. Seulement le cadavre de Kim.
Une moitié du commando retourna par le sas ; l’autre récupéra le corps de Kim et remonta par l’escalier qui menait à la petite maison.
 
LCN, 8h02
… contre la dégradation alarmante de la qualité de l’eau. Le chef du Parti Authentique Unifié du Vrai Québec, Maxim L’Hégo, a déclaré que les politiques irresponsables du gouvernement étaient la véritable cause de cette dégradation. Il a accusé le premier ministre de se cacher derrière la crise mondiale et le terrorisme pour éviter de répondre à la population des effets désastreux de…
 
Longueuil, 8h11
Victor Prose avait cessé de parcourir les journaux pour regarder l’écran de son ordinateur. En image fixe, on apercevait une femme d’une cinquantaine d’années, derrière un bar, en conversation avec une jeune femme en tenue peu habillée.
Une voix d’animateur commentait l’image en s’efforçant de contenir ses réactions personnelles.
… La femme de l’inspecteur-chef Théberge ! Derrière le bar du Palace !… Cette photo a été publiée ce matin dans l’HEX-Presse. L’auteur de l’article explique qu’il a suivi la femme du policier dans ce club, qu’elle y est demeurée plus de deux heures, qu’elle semblait connaître toutes les danseuses et leur imposer un certain respect.
Le nom du club disait quelque chose à Prose. Il amorça une recherche sur le site de l’HEX-Presse, trouva l’article et entreprit de le lire pendant qu’il continuait d’écouter d’une oreille distraite les commentaires de l’animateur.
La présence de la femme d’un policier dans ces lieux soulève plusieurs questions, à commencer par celui de son rôle. Dirige-t-elle le club ? Si oui, pour le compte de qui ?… Pour son mari ? Pour un groupe de policiers ?… Et si les policiers contrôlent un bar de danseuses au centre-ville, en contrôlent-ils d’autres ?… Quel type de réseau opère dans ce lieu ?… Telles sont quelques-unes des questions que soulève notre collègue Cabana…
C’était habile, songea Prose. L’animateur ne posait pas lui-même les questions : il rappelait celles que posait Cabana comme s’il relatait des faits. Cela leur donnait une apparence d’objectivité, de solidité : c’étaient des questions qui se posaient. Techniquement, il demeurait objectif. Il laissait les spectateurs s’interroger sur la nature de ces éventuels réseaux : « escortes » ? danseuses ? drogue ? prostitution ?
Prose entra « Palace » et « bar » dans le moteur Google. Une seconde plus tard, son ordinateur l’informait que des dizaines de milliers de liens Internet étaient susceptibles de contenir des informations qui l’intéressaient.
Et si le club n’appartient pas à des policiers, est-il opéré par le crime organisé ? Si c’est le cas, la présence de la femme de l’inspecteur-chef Théberge sur les lieux est encore plus troublante… Le crime organisé paie-t-il des policiers pour qu’ils ferment les yeux ? L’épouse de l’inspecteur-chef Théberge sert-elle de courrier pour recueillir les pots-de-vin ?… Ce soir, sur les ondes de HEX-TV, notre collègue Cabana, de l’ HEX-Presse, approfondit ces questions…
Une demi-heure plus tard, Prose avait fait le tour des principaux médias. Et il était toujours aussi perplexe. L’endroit appartenait ou, du moins, avait appartenu à un ex-policier… et il profitait de l’appui de plusieurs organisations vouées à la protection des danseuses et des prostituées.
Le club avait la réputation d’être « propre ». Les vendeurs de drogue n’y étaient pas tolérés et les motards n’y avaient pas d’influence – ce qui s’expliquait, si c’était une chasse gardée des policiers.
Un sourire apparut sur ses lèvres. Il serait intéressant de voir de quelle façon le bouillant policier réagirait aux questions des journalistes sur le rôle de son épouse.
 
Montréal, 8h44
L’inspecteur-chef Théberge marchait de long en large dans son bureau, s’arrêtant occasionnellement pour prendre une gorgée dans la tasse de café qu’il avait posée sur la petite table de travail. Crépeau était assis sur la chaise berçante près de la fenêtre.
— Ils étaient au moins une vingtaine qui m’attendaient quand je suis sorti de la maison ! Trois caméras de télé !
— Le bon côté de la chose, c’est que le PM va probablement te laisser prendre ta retraite…
— Et il va avoir le chemin libre pour nommer tous les bureaucrates qu’il veut !
Théberge arrêta de tourner en rond pour prendre une autre gorgée de café, puis il regarda la tasse, vide, et la posa avec dépit sur la table.
— Comment ta femme prend ça ? demanda Crépeau.
— Elle est catastrophée.
— Je comprends.
— Pas pour elle : à cause du Palace. Si les médias s’intéressent au club, plus une fille ne va vouloir y aller : elles vont avoir trop peur que ça se sache… C’est des années de travail à l’eau. Il va falloir que les associations se trouvent un local ailleurs.
Théberge se prépara un autre espresso.
— Tu es rendu à combien ? demanda Crépeau.
— Trop… C’est un cognac qu’il me faudrait.
— Pourtant, ta pression a l’air assez haute…
Théberge prit sa tasse sous la cafetière et sirota précautionneusement une première gorgée, comme s’il avait peur de se brûler.
— Les sombres… Les sombres…
Il semblait incapable de trouver un terme susceptible d’englober tout ce qu’il leur reprochait.
Le téléphone sonna. Après un moment, Crépeau saisit le combiné et le tendit à Théberge, qui hésita avant de le prendre.
— Oui ?
— Ici Morne.
— Vous voulez participer à la curée ?
— J’imagine que votre situation n’est pas très confortable. Avec ce qui est à la une des médias…
— Si c’est pour me dire ça que vous m’appelez !
— C’est le PM qui m’a demandé de le faire. Je l’ai dissuadé de réagir trop rapidement. Je lui ai dit que vous aviez certainement une explication.
— Comme c’est gentil à vous !
— Il tient à savoir le plus rapidement possible ce qu’il en est. Et, surtout, ce que vous allez déclarer aux médias… Il s’attend à une explication convaincante pour le public.
— Je ne vois pas pour quelle raison je parlerais aux médias au nom de mon épouse.
— Est-ce que vous vous rendez compte que vous êtes impliqué, que vous le vouliez ou non ?
— Et vous, vous vous rendez compte que je ne peux plus travailler dans ces conditions ?
— C’est bien pour ça qu’il faut que vous réagissiez.
— Je ne suis pas sûr que le PM apprécierait les réactions qui me viennent à l’esprit.
— Je sais, ce n’est pas facile… Il vous faudrait un spin doctor. Quelqu’un qui comprend les médias et qui sait leur donner ce qu’ils veulent. Il pourrait les amener à présenter les choses autrement.
Théberge resta un moment silencieux.
— D’accord, dit-il après un long silence. Dès que j’aurai décidé de ma réaction, je vous appelle.
Il raccrocha sans attendre la réponse de Morne.
— Un spin docteur ! dit-il. Donner aux médias ce qu’ils veulent !
— On pourrait aussi démissionner tous les deux, fit Crépeau.
— Ce n’est peut-être pas une mauvaise idée. On en aurait fini avec les magouilles politiques et la pression des médias… On aurait du temps pour aller à la pêche… expérimenter de nouvelles recettes…
— Mais ils vont nommer qui ils veulent pour nous remplacer. Le service va prendre des années à s’en remettre.
Théberge resta songeur un moment. Puis son visage s’éclaira.
— Pas nécessairement, dit-il.
— À quoi tu penses ?
— On va les faire « spinner » !
 
Paris, 16h35
Blunt avait passé plusieurs heures avec Chamane pour revoir avec lui ce qu’il avait trouvé sur HomniFood, HomniFlow et les compagnies qui y étaient reliées. Ils en étaient à effectuer une recherche par mots clés dans la banque de courriels d’HomniFood quand, subitement, tous les dossiers disparurent de la table et un message s’afficha.
Vous n’avez pas les autorisations pour accéder à ces dossiers.
Chamane se précipita sur un des portables qui se trouvait sur son bureau et il tapa rapidement les instructions pour lancer le programme « OverRun ». Le même message s’afficha.
Vous n’avez pas les autorisations pour accéder à ces dossiers.
Il enleva rapidement la batterie de son portable, puis il se rendit derrière le bureau et activa la manette fixée au mur. Tous les appareils électroniques s’éteignirent d’un coup.
L’instant d’après, il avait ouvert son iPhone. Blunt, qui l’avait rarement vu aussi préoccupé, se contenta de l’observer pendant qu’il entrait de nombreuses séquences de chiffres entrecoupées de brèves périodes d’immobilité.
À la fin, Chamane prononça une courte phrase :
— Activer réseau 2.
Puis il referma son portable et se tourna vers Blunt.
— C’est la guerre, man !
— Une attaque ?
— Qu’est-ce que tu penses ?… Il va falloir que j’examine tous les appareils un par un pour voir l’ampleur des dégâts.
— Je pensais que le système était complètement protégé.
— Tu peux jamais être triple condom sur tout, répliqua Chamane en rangeant son iPhone.
Il ouvrit son ordinateur portable, changea le disque dur, remit la batterie et le fit redémarrer.
— Mais je peux te dire que c’était pas un piratage ordinaire.
Il semblait partagé entre l’inquiétude et l’admiration.
 
Lévis, 10h37
Dominique surfait sur Internet, à la recherche d’articles qui lui semblaient pertinents sur les groupes écoterroristes. Alors que les Enfants de la Terre brûlée avaient pratiquement cessé de faire parler d’eux, les Enfants du Déluge multipliaient les attentats : contamination de réservoirs d’eau potable de grandes villes européennes, sabotage d’usines de désalinisation en Afrique et au Moyen-Orient, stunt publicitaire à New York avec l’homme gelé à l’intérieur d’un bloc de glace… sans parler des explosions aux deux pôles et de l’attentat de Las Vegas.
À la radio, que Dominique écoutait d’une oreille distraite, la présentatrice parlait, elle aussi, de l’eau.
… C’est aujourd’hui que l’ONU amorce le débat sur la reconnaissance de l’eau comme patrimoine commun de l’humanité. La motion, parrainée par les États-Unis, devrait recevoir l’approbation de la plupart des pays en développement. La position du Canada, directement concerné par la proposition, n’est pas encore officiellement connue, mais il apparaît douteux que le pays puisse faire cavalier seul et…
Au moment où Dominique allongeait le bras pour diminuer le volume de la radio, son ordinateur s’éteignit. Une dizaine de secondes plus tard, il redémarrait. Il fallut plus d’une minute avant qu’un message apparaisse à l’écran.
Vous travaillez maintenant sur le réseau de relève. Pour des raisons de sécurité, tous les modules, y compris le vôtre, ont été placés en isolement préventif de manière à éviter toute infiltration.
C’était la première fois qu’une telle chose se produisait. Dominique se leva immédiatement pour aller prévenir F.
 
Guernesey, 10h41
La fenêtre occupait près des deux tiers de l’immense écran mural. Norm/A y observait en continu la prise de contrôle de l’ordinateur qu’elle était en train de pirater. Plus de la moitié du travail était achevée. Le reste était une simple question de temps.
Quelques tentatives pour entraver la prise de contrôle avaient rapidement été repoussées. Une fois de plus, son adversaire n’était pas de taille. Le temps qu’il essaie tous les protocoles habituels, elle serait totalement maître de son ordinateur. Il ne pouvait plus rien faire. Ça lui apprendrait à essayer de pirater un de ses sites.
Subitement, la fenêtre s’obscurcit. La communication était interrompue… Norm/A révisa son opinion. Finalement, il n’était peut-être pas si bête que ça.
La seule explication, c’était qu’il avait tout débranché. Et si c’était le cas, ça voulait dire : un, qu’il avait de bons réflexes, qu’il était capable de réagir rapidement en cas de danger ; deux, que son système était probablement configuré pour supporter ce genre de coupure brutale d’alimentation sans que ça provoque trop de dégâts.
Il s’agissait maintenant de voir s’il résisterait à la tentation d’activer de nouveau son système. Même sans le mettre en ligne. Parce que, s’il le faisait, le programme qu’elle y avait infiltré poursuivrait son travail. Et, quand la prise de contrôle serait achevée, il se mettrait lui-même en ligne de façon dissimulée à la première occasion.
Il ne restait plus qu’à attendre. Lorsque ce serait terminé, elle pourrait sans doute en apprendre davantage sur cet adversaire, qui s’avérait tout à coup plus intéressant que prévu.
 
Montréal, 10h48
Théberge regarda son ordinateur portable avec perplexité. Le message qu’il avait envoyé à Dominique au moyen du logiciel de communication téléphonique n’avait reçu aucune réponse. Même pas l’habituel « votre message a été reçu et transmis à la personne concernée ».
Bizarre…
Théberge voulait discuter avec Dominique du battage médiatique au sujet de son épouse. Car plus il y pensait, plus il était persuadé que c’était lié au reste. À travers elle, c’était lui qu’on attaquait. Ce qui posait une série d’autres problèmes. Ces attaques étaient-elles liées aux attentats terroristes ? Si oui, y avait-il une cellule terroriste implantée à Montréal ? Et si tel était le cas, pour quelle raison les terroristes revendiquaient-ils seulement certains des crimes et non pas tous ceux dont ils étaient responsables ?
Il procéda à un nouvel appel. Qui sait, il avait peut-être tapé un mauvais caractère.
Même résultat.
Théberge referma son portable avec un sentiment de malaise. Pourvu que rien de grave ne se soit produit à l’Institut.
 
Longueuil, 11h02
Victor Prose ferma le texte qui expliquait la destruction des nappes phréatiques par l’élevage du porc. C’était à se demander si le fonctionnement normal du système n’était pas plus dangereux que l’action réunie de tous les groupes écoterroristes ! songea-t-il.
Il eut ensuite une brève pensée pour les deux sandwiches au jambon qu’il venait de terminer en guise de petit déjeuner tardif. Puis il songea que les excès de production n’étaient pas liés à la consommation locale, mais à l’exportation massive vers la Chine… à ça et au choix politique de mousser cette production sans se donner la peine d’imposer partout le traitement du lisier au moyen de méthodes moins polluantes. Cela lui permit de se sentir un peu moins personnellement responsable.
Il ouvrit le dossier « Enfants du Déluge », dans lequel il avait recueilli toutes les manchettes des médias les concernant. Il était clair que le groupe avait une stratégie mondiale. Ils avaient fait parvenir un communiqué de presse similaire dans vingt-deux pays.
Chacun de leur communiqué avait été précédé par le sabotage des réserves d’eau d’une ville importante du pays. Après avoir revendiqué la responsabilité de cette « intervention citoyenne de responsabilité planétaire », ils posaient leurs exigences pour éviter de nouvelles attaques : instauration de quotas et du principe de l’utilisateur payeur ; fermeture des industries les plus polluantes ; imposition d’une taxe sur l’eau pour venir en aide aux populations de la planète privées d’eau potable.
En fait, le groupe semblait avoir deux stratégies. Une de revendication, par laquelle il réclamait des modifications des pratiques susceptibles d’améliorer la situation ; et une autre d’intimidation, par laquelle il posait des actes terroristes susceptibles de frapper l’imagination populaire. Les attaques nucléaires contre les pôles en étaient un exemple.
Entre les deux stratégies, il y avait incompatibilité : à quoi servait de revendiquer un redressement des pratiques écologiques si, du même souffle, ils causaient des torts irréversibles à l’environnement ?… Et que venait faire dans tout ça l’exigence pour le moins radicale d’un arrêt complet du trafic maritime mondial ?
Prose revint à la déclaration que les Enfants du Déluge venaient de publier sur le Net.
 
… Nous exigeons la fermeture des plates-formes pétrolières et des exploitations de sables bitumineux jusqu’à ce que des technologies non polluantes aient été mises au point. Les pays qui ne se conformeront pas à cette exigence feront l’objet de représailles particulières. Le Venezuela et le Canada sont les deux pays dont nous attendons les premières réponses.
 
C’était logique, songea Prose. Il s’agissait des deux pays qui avaient les plus grosses réserves de sables bitumineux. Mais les pays ne céderaient jamais à ce genre de chantage. Les besoins en pétrole étaient trop criants pour qu’ils se permettent de sacrifier tout ce secteur de production. Au pire, les prix augmenteraient pour financer des initiatives anti-pollution. Une partie de cette augmentation resterait évidemment dans la poche des pétrolières, sans qu’il soit possible de le prouver avant des années… On lancerait alors de nouvelles initiatives, réputées plus écologiques, mieux gérées et, plusieurs années plus tard, devant de nouvelles critiques…
Je suis en train de devenir cynique, songea Prose.
Il se leva de sa table de travail et se rendit au salon, où Grondin l’attendait depuis près d’une demi-heure. Dans une vingtaine de minutes, le policier l’escorterait au cégep. Après le cours, il le ramènerait chez lui.
En le voyant arriver, Grondin posa le journal qu’il était en train de lire. En première page, l’épouse de l’inspecteur-chef Théberge faisait la manchette :
 
Femme de policier à la tête d’un bar de danseuses ?
 
Le point d’interrogation permettait au journal de jouer l’information en gros titre, à l’abri de toute poursuite. Deux photos accompagnaient le texte : une de madame Théberge derrière le bar du Palace et une autre de Théberge en gros plan.
— C’est sérieux ? demanda Prose en désignant la manchette du journal.
— Que la femme de l’inspecteur-chef Théberge dirige un club de danseuses ? C’est ridicule.
— Vous avez une idée de ce qu’elle y faisait ?
— Son bénévolat.
Prose le regarda sans répondre, intrigué. Un bar de danseuses était le dernier endroit où il se serait attendu à ce qu’on fasse du bénévolat.
— Elle est membre d’un groupe qui aide des danseuses qui ont des problèmes et qui veulent s’en sortir, reprit Grondin.
Prose se rappelait ce qu’il avait trouvé sur Internet. C’était plausible. Il fit un signe de tête signifiant qu’il comprenait.
Par ailleurs, il était difficile de ne pas voir dans ce nouveau scoop un élément qui s’intégrait dans une stratégie plus large : il y avait plus d’un an que les médias, particulièrement ceux du groupe HEX-Médias, avaient pris Théberge pour cible. Et ils en étaient maintenant à enquêter sur son épouse… Plus il y pensait, plus il éprouvait de la sympathie à l’endroit du policier.
Sa dernière rencontre avec lui l’avait laissé perplexe : on aurait dit que le policier n’arrivait pas à décider s’il devait le traiter comme une victime ou un criminel. Mais peut-être que le harcèlement qu’il subissait de la part des médias expliquait son comportement. Que ça l’empêchait de penser clairement.
 
Dubaï, 18h07
— Je dois dire que j’ai été impressionné, fit Skinner.
Il n’était pas prévu qu’il assiste à la réunion de White Noise, mais Jessyca Hunter lui avait donné accès à une transmission en direct de la rencontre.
Ils étaient dans un module du complexe résidentiel situé sur l’idéogramme de la prospérité. L’appartement mis à la disposition de Hunter se trouvait à la pointe de l’un des traits de l’idéogramme. La terrasse surplombait la mer d’une trentaine de mètres.
— C’est une application des théories de Fogg à un domaine qu’il avait négligé, répondit Jessyca Hunter.
— Les médias ?
— Le contrôle idéologique de la population. Remarquez, je ne veux diminuer en rien l’apport de Fogg. Mais il est normal que quelqu’un de son époque ait négligé les outils de contrôle les plus récents.
— Négligence que vous vous êtes empressée de corriger, bien sûr.
Le ton de Skinner s’était fait ironique, mais sans être caustique.
— Les créateurs ne sont pas toujours à la hauteur de leur création. Parfois, pour accomplir pleinement le potentiel d’une idée, il faut passer par-dessus celui qui l’a émise.
— Et vous entendez réaliser le potentiel des idées de Fogg ?
— On disait autrefois que les gens étaient grands parce qu’ils étaient sur les épaules des géants qui les avaient précédés. Fogg a incontestablement été un géant. Il s’agit maintenant de voir plus loin que lui.
— Et donc de lui monter sur la tête !
— Toutes les métaphores ont leurs limites, répondit Hunter.
Skinner regarda longuement la mer, comme s’il réfléchissait à ce que Jessyca Hunter venait de lui dire. Le moment de choisir son camp ne pourrait sans doute plus être reporté très longtemps.
Il ramena son regard vers la femme.
— Et mon rôle, dans tout ça ? demanda-t-il.
— Ensemble, nous allons voir plus loin que Fogg n’a jamais vu.
Skinner laissa de nouveau son regard flotter au-dessus de l’océan.
— Donc, dit-il, vous voulez que je vous aide à monter sur les épaules de Fogg.
— On peut le dire comme ça.
— L’image est assez amusante.
Jessyca Hunter se contenta de sourire. Skinner poursuivit :
— Les géants n’ont pas la réputation d’être très tolérants envers ceux qui veulent les utiliser comme piédestal.
— C’est pourquoi il faut se dépêcher d’en faire un monument.
Puis elle ajouta avec un air presque rêveur, comme si elle contemplait en esprit une image particulièrement agréable :
— Quelque chose de froid, de stable, qui ne bouge plus… et sur quoi on peut écrire ce qu’on veut.
Un silence suivit.
— Je veux vous parler d’autre chose, reprit Hunter.
— Une autre corvée ?
— Non. C’est du domaine du loisir… Je suis membre d’un club assez privé.
— C’est ce que j’avais compris.
— Je ne parle pas des maîtres du Consortium. Je parle d’un vrai club privé… Aimez-vous les œuvres d’art ?
— C’est selon, répondit prudemment Skinner.
— Je parle d’art actuel. Plus qu’actuel : visionnaire. Un art qui n’est à la portée que d’une petite élite.
— Vous parlez des œuvres qui coûtent dix millions et plus ? ironisa Skinner.
— Beaucoup moins que ça. Mais elles exigent un détachement dont la plupart des gens ne sont pas capables… Venez.
Elle l’entraîna dans la chambre attenante à la terrasse. Puis elle activa la vidéo.
L’image d’une figure humaine maintenue sous l’eau envahit l’écran. Hunter arrêta la vidéo sur l’image.
— L’esthétique a toujours entretenu des liens avec la transgression et la mort, dit-elle. C’est la part maudite de l’être humain qui s’y exprime.
— Ça ne fait pas un peu judéo-chrétien ?
— Pas plus que les gestionnaires de l’apocalypse, répliqua Hunter sur un ton ironique.
Elle se tourna vers l’écran.
— Il a été noyé à quatre reprises ?
— C’était la quatrième fois, dit-elle.
Hunter reporta son regard sur Skinner, qui était plus fasciné par l’image qu’il ne voulait le paraître.
— Il s’est rendu à huit.
— Et il a été réanimé chaque fois ?
— La huitième fois, il a eu moins de chance.
Puis elle ajouta :
— Si ça vous intéresse, je peux parrainer votre candidature à ce club.
— C’est quoi ? Les joyeux naufragés ?
— Les Dégustateurs d’agonies.
La réponse surprit Skinner. Il hésita un instant avant de répondre.
— Je suppose qu’il y a un prix d’entrée.
— Dans votre cas, ça devrait pouvoir se régler assez vite, dit-elle en souriant. Compte tenu de vos compétences, de vos relations…
— Je vous écoute.
— Vous avez compris que j’ai besoin de neutraliser Fogg.
— Vous parlez de neutraliser son influence… ou de le neutraliser, lui ?
— Dans une première étape, je parle évidemment de son influence.
Après une pause, elle ajouta :
— J’imagine qu’il pourrait également vivre l’expérience que nous réservons à son organisation… On n’est jamais trop prudent.
 
Lévis, 12h19
F poussa un soupir de soulagement quand le message apparut sur l’écran de son ordinateur.
Réseau restreint stabilisé
Cela signifiait que la communication était rétablie avec Blunt, Chamane et Poitras.
Elle ouvrit un menu déroulant et constata que les noms de Claudia, Moh et Sam y apparaissaient également. Celui de Théberge n’y apparaissait pas encore, ni le lien qui conduisait au module de contact avec les informateurs.
Huit minutes plus tard, par l’intermédiaire du logiciel de communication téléphonique, elle réussissait à joindre Blunt, qui était chez Chamane.
Blunt activa la fonction mains libres pour que Chamane puisse se joindre à la conversation.
Ce dernier commença par les rassurer sur l’état du réseau. Il n’avait pas été capable de remonter à l’origine de l’infiltration, mais il avait colmaté la brèche qui avait été utilisée par le pirate.
— Est-ce qu’il va falloir que tu revoies tous nos ordinateurs un par un ? demanda F.
— Oui, répondit la voix de Chamane. Au début, je pensais que la source du problème était ma table électronique. Mais ça ne peut pas tout expliquer.
— Penses-tu qu’il peut y avoir d’autres failles ?
— Dans le système de base ? C’est possible. C’est pour ça que j’ai activé le réseau de relève. On va y rester jusqu’à ce que j’aie tout vérifié.
Dominique et F échangèrent un regard.
— Pour le reste du réseau ? demanda Dominique. On va pouvoir y avoir accès quand ?
— Ça va être plus long. Il faut que je vérifie s’il n’y a pas des back-up du programme d’infiltration cachés un peu partout.
— Peux-tu commencer par le portable de Théberge ?
— D’accord. Je te fais ça rush tout de suite après la réunion.
 
www.cyberpresse.ca, 12h38
… a reçu une réponse ferme d’Ottawa : pas question d’arrêter l’exploitation des sables bitumineux. « S’il faut sacrifier le bien-être de milliers de personnes à celui de quelques poissons ou de quelques rats de prairie, a déclaré le ministre des Ressources naturelles et de l’Environnement, la réponse de mon gouvernement… »
 
Montréal, 14h26
Isidore Lacroix semblait fier de son travail. Il venait de déposer une tête sculptée sur le bureau de Théberge.
Théberge regardait la sculpture et se demandait à quel point elle était ressemblante.
— Vous êtes sûr que c’est lui ?
Lacroix ne répondit pas. Il se contenta de regarder le policier comme s’il venait de soulever une question absurde.
— Je vous ai envoyé une série de photos par courriel, se borna-t-il à dire après un moment. Face, profil, trois quarts…
— Bien.
Théberge s’interrogea sur l’image de lui qu’on parviendrait à construire si on entreprenait un jour de reconstituer ses traits à partir de son crâne.
— Vous pensez le retrouver ? demanda l’expert.
— On verra bien.
— Si vous apprenez qui c’est, j’aimerais que vous me le fassiez savoir… Ça fait toujours plaisir de voir jusqu’à quel point on a réussi. S’il y a des détails qui nous ont échappé.
— D’accord.
Après le départ de Lacroix, Théberge appela son ami de Paris, l’ex-directeur des Renseignements généraux. Par mesure de sécurité, il utilisa le logiciel téléphonique de son ordinateur portable.
La conversation dura moins de trois minutes. Elle se termina par la promesse de Théberge de le rappeler aussitôt qu’il aurait pris les dispositions nécessaires à la réalisation de son projet.
 
Ottawa, 15h18
Jack Hammer discutait stratégie avec son principal conseiller, Steve Gannon.
— Je n’ai pas le choix. Si je ne change pas la loi pour accommoder Terre-Neuve, je perds leur vote.
— Et si tu les laisses vendre l’eau du Labrador aux États-Unis, tu perds au moins vingt pour cent des votes du Québec.
— Qu’est-ce que je pourrais leur donner pour compenser la vente de l’eau par Terre-Neuve ?
— Des points d’impôt ?
— Je parle de quelque chose qui ne coûte rien. Quelque chose de symbolique.
— La reconnaissance qu’ils forment une nation, c’est déjà fait… Pourquoi pas une présence accrue dans les instances internationales ? La francophonie, les trucs culturels… Ça ne tire pas à conséquence. On pourrait même leur refiler une partie des coûts.
Gannon éclata de rire.
— Ils vont pouvoir célébrer comme une victoire le fait d’avoir à payer plus !
— Le caucus n’aimera pas ça.
— Ça dépend, si on peut convaincre les dix-sept…
Hammer et ses conseillers avaient identifié dix-sept députés à l’intérieur du caucus comme leaders d’opinion. Chacun contrôlait informellement le vote d’un certain nombre de ses collègues. Si on avait leur accord, on pouvait faire passer n’importe quoi. Et si on en avait plus de la moitié contre soi, on ne pouvait rien faire passer.
— Je veux que tu fasses la tournée, dit Hammer.
— Leur accord ne sera pas gratuit.
— Paie ce qu’il faut. Ça doit être réglé avant ma rencontre avec Petrucci, dans deux jours.
 
Paris, 21h33
Ils étaient dans un restaurant de la rue Daguerre, le Plan B, depuis une vingtaine de minutes. Geneviève l’avait invité.
C’était un bistro qu’ils avaient découvert le mois précédent en se promenant dans le coin. Un de leurs rares moments libres où les deux avaient pu échapper en même temps à leurs occupations. Malgré le trou dans la vitrine, qui les avait poussés à choisir une table au fond du restaurant, ils avaient passé une soirée « méga cool », le propriétaire leur ayant même offert une bouteille pour cause de comportement sympathique aggravé… et aussi parce que Chamane avait pris quelques minutes pour déboguer son ordinateur portable.
Geneviève avait quelque chose à discuter avec lui. Quelque chose dont elle n’avait pas voulu lui dire un mot à l’avance.
L’esprit de Chamane était en ébullition. D’un côté il appréhendait la conversation – peut-être allait-elle lui annoncer qu’elle voulait le quitter ? Ça expliquerait son comportement… non pas distant mais mystérieux des dernières semaines. D’un autre côté, il n’arrivait pas à cesser de penser à l’infiltration du système informatique.
Juste avant de partir, il avait terminé la première vague de sécurisation. Les principales lignes de communication de l’Institut étaient rétablies. Une partie des archives demeurait cependant inaccessible : par mesure de sécurité, il avait utilisé des back-up vieux de deux mois, au cas où les versions plus récentes seraient contaminées. Il avait également mis sa table informatique et son portable en quarantaine. Les vérifier prendrait des heures. Peut-être des jours.
Même s’il s’était montré confiant quand il avait parlé à Blunt et à Poitras, il craignait de devoir faire appel aux U-Bots.
Au lieu de la carte ordinaire, le serveur déposa devant eux une simple feuille avec un menu complet de cinq services. Chamane le parcourut, étonné.
— Vous avez changé la carte ?
Le serveur se contenta de répondre :
— C’est le menu de la soirée.
Puis il retourna derrière le comptoir.
Chamane regarda Geneviève, perplexe.
— Bizarre… L’autre jour, il était plus causant.
En guise de réponse, Geneviève lui tendit la feuille et lui demanda ce qu’il pensait du menu. Chamane se mit à lire à haute voix.
— Salade de bébés épinards et de jeunes pousses de bambou… Terrine d’agneau servie avec minuscules oignons confits… Veau de lait avec mini-carottes et petits pois. Crème caramel fraîche du jour… petite assiette de fromages : la Bergerie, Baby Bell…
Il releva les yeux vers Geneviève :
— Ça n’a pas l’air mauvais. On prend du vin ?
Avant qu’elle ait eu le temps de répondre, le serveur déposait une bouteille sur la table.
— Ça vient avec le repas, dit-il. Château l’Arrivée.
— On ne peut pas choisir ? protesta Chamane.
— C’est moi qui ai commandé le menu, se dépêcha de dire Geneviève.
— Le menu et le vin ?
— Le menu et le vin.
Elle se tourna vers le serveur :
— Pour moi, juste un demi-verre.
Chamane la regardait, étonné.
— En quel honneur ? demanda-t-il.
— J’ai pensé qu’un événement spécial, ça méritait d’être souligné.
— C’est vrai qu’on n’est pas sortis souvent, ces derniers temps.
Il reprit la feuille où était présenté le menu.
— Si c’est toi qui l’as choisi, dit-il.
Pendant qu’il le relisait, Geneviève le regardait avec un sourire, mi-attendrie, mi-découragée.
 
Reuters, 15h39
… une attaque contre une digue dans le nord du pays. À la suite de cet attentat raté, les autorités ont ordonné une surveillance accrue de l’ensemble des digues qui protègent les polders. La ville d’Amsterdam, dont l’altitude moyenne est de cinq mètres sous le niveau de la mer…
 
Paris, restaurant, 21h41
Chamane fixait son verre de vin sans le voir. Malgré lui, son esprit était revenu à l’infiltration du réseau de l’Institut. Geneviève le regardait en souriant.
— C’est difficile d’imaginer qu’il suffit de quelques cellules pour que ça finisse par donner un bébé, dit-elle.
— Quoi ? fit Chamane, tiré brusquement de ses réflexions.
Puis, comme s’il avait rembobiné la conversation pour l’écouter, il réalisa ce qu’elle venait de dire.
— Un bébé ?… Pourquoi tu parles de bébé ?
— Je pensais qu’en lisant le menu…
— Qu’est-ce qu’il a, le menu ?
Il le regarda de nouveau et se mit à le lire à haute voix.
— Salade de bébés épinards et de jeunes pousses de bambou… Terrine d’agneau…
— « Bébés » épinards, reprit Geneviève en mettant l’accent sur le premier mot. Bébés… « Jeunes » pousses de bambou… « agneau »… «mini »-carottes…
Chamane semblait déconcerté. Puis son visage s’éclaira.
— Tu veux dire qu’on va avoir un bébé ?
— Oui.
— Tu es enceinte ?
— À moins de les acheter sur le marché noir, il n’y a pas tellement de façons, répondit Geneviève en riant.
Chamane avait l’air totalement ravi.
— Ça fait combien de temps ? demanda-t-il.
— Il a trois mois… Trois mois et une semaine.
— Trois mois…
Puis, comme s’il réalisait brusquement qu’il avait oublié quelque chose, il demanda :
— C’est un garçon ou une fille ?
— Aucune idée. Je sais que j’aurais dû t’en parler avant, mais je n’étais pas sûre de savoir quoi te dire… J’ai pensé me faire avorter.
Il la regarda, stupéfait, presque catastrophé.
— Pourquoi ? Tu as toujours dit que… Mais si tu veux…
— Moi, j’en ai toujours voulu un. Mais toi ?… tu es sûr que tu veux un bébé dans ta vie ?
— Un bébé, c’est cool ! dit-il.
— Oui… mais c’est pas juste cool. Quand ça pleure à quatre heures du matin…
No problemo, je dors jamais à quatre heures.
Il avait l’air sincèrement joyeux et enthousiaste à la perspective de s’en occuper pendant la nuit.
— Je vais l’installer à côté de l’ordinateur, poursuivit-il. S’il a besoin que je le prenne, je vais le prendre. Il y a plein de berceuses sur Internet… Je peux le tenir d’un bras et m’occuper du clavier de l’autre… Si on met sa chaise sur la table, il va me voir de proche et je vais pouvoir lui parler pendant que je travaille… Vraiment no problemo !
Il semblait réellement emballé. Geneviève le regarda avec un sourire ému. Il n’y avait rien à faire ; il approcherait le bébé comme il approchait tout dans la vie : en mode résolution de problèmes.
Chamane s’interrompit et la fixa.
— Je suis un imbécile ! dit-il.
Geneviève sourit.
— C’est pas grave, c’est pour ton corps que je t’aime.
Il y eut de nouveau un décalage entre la remarque de Geneviève et la réponse de Chamane, comme si les processeurs du cerveau de Chamane avaient eu un glitch de quelques secondes.
— Non… Je veux dire…
Il ne savait pas par où commencer.
— Je pense que je viens de comprendre comment le réseau a été infiltré.
— Ça vient d’arriver ?… Comme ça ?
— C’est quand tu as parlé des cellules qui finissent par donner un bébé… Les programmes informatiques, c’est pareil.
— Tu penses que je vais accoucher d’un programme informatique ?
— Je me suis fait avoir comme un débutant.
— Tu parles du bébé ? demanda très sérieusement Geneviève, comme si elle était à la fois inquiète et offusquée.
— Euh… non. Non !
Puis il la vit éclater de rire. Elle le regardait, attendrie. Elle s’étonnait toujours de cette sorte de naïveté qui lui faisait tout envisager comme possible. On pouvait lui dire n’importe quoi et son premier réflexe était d’y croire.
Elle prit son verre de vin, y trempa à peine les lèvres.
— Promis, j’arrête de te faire marcher… Explique-moi pourquoi tu es un imbécile. Pourquoi tu t’es fait avoir comme un débutant.
— C’est un des plus vieux trucs du métier. On appelle ça de l’infiltration progressive. Pour un bon hacker, c’est l’enfance de l’art : t’envoies quelques octets camouflés à l’intérieur d’un message, de préférence dans une photo ou, encore mieux, dans une vidéo ; les octets clandestins vont se cacher dans un des dossiers du système de l’ordinateur cible ; puis tu envoies quelques autres octets à l’intérieur d’un autre message ; avec le temps, c’est tout un programme qui s’accumule dans le dossier ; et lorsque tout est en place, tu envoies les derniers octets, qui activent la consolidation et la mise en marche du programme.
— Et c’est comme ça que tu prends le contrôle de l’ordinateur ?
— Ou tu prends le contrôle à l’insu de la cible et tu t’en sers comme drone… ou tu effaces tout le contenu du disque dur… ou tu modifies des informations dans les dossiers pour faire du sabotage…
Il s’arrêta brusquement, comme s’il venait d’avoir une nouvelle idée.
— Il faut que j’en parle à Blunt, dit-il.
— Tout de suite ? Là, là ?
Elle accompagna sa question d’un geste des mains qui lui montrait la table, devant eux. Chamane avait à peine touché à sa salade, que le serveur avait apportée quelques minutes plus tôt.
— Euh… non. Mais je pense que j’ai trouvé comment ils s’y prennent pour faire tomber des compagnies.
Il prit le temps de manger une nouvelle bouchée de salade avant de poursuivre.
— Ils les infiltrent, reprit Chamane. Ils faussent leur comptabilité et créent un réseau fantôme que les gens de la compagnie pensent être leur vrai réseau. Juste avant que les autorités débarquent, ils effacent le réseau fantôme et il ne reste que la fausse comptabilité, remplie de preuves de fraudes et de passes croches.
Il prit une autre bouchée de salade. Puis il ajouta :
— Il va falloir penser à un nom.
Geneviève hésita un instant avant de répondre. Elle avait beau y être habituée, ses brusques changements de sujets de conversation la surprenaient toujours.
— On ne sait pas encore si c’est un garçon ou une fille.
— On a juste à choisir un nom qui fait pour les deux. Du genre Claude… Ou un nom tibétain. La plupart des noms tibétains peuvent servir autant pour les hommes que pour les femmes.
Geneviève se contenta de le regarder en secouant légèrement la tête. « Résolution de problèmes », songea-t-elle.
 
LCN, 19h31
… l’incendie a ravagé le local de ProBio 27, une organisation environnementaliste qui s’oppose à l’utilisation des OGM. L’attentat a été revendiqué par un groupe jusqu’à présent inconnu, Les Humains d’abord. Le groupe annonce d’autres actions contre ceux qui s’opposent au progrès et compromettent les chances de l’humanité de se nourrir correctement…
 
Montréal, 20h00
L’inspecteur-chef Théberge avait tenu à organiser la conférence de presse au café Chez Margot, histoire d’être en terrain familier. Une cinquantaine de journalistes et de représentants des médias se pressaient dans le petit café, sous l’œil étonné des habitués.
Théberge fut le premier à prendre la parole.
— J’avais promis de ne plus remettre les pieds ici pour épargner votre présence aux clients normaux et aux propriétaires du restaurant. Les circonstances en ont décidé autrement. Je vais donc faire une brève déclaration. Ensuite, mon épouse prendra la parole.
Une vague de froissements de papiers et de bruits de chaises suivit sa déclaration. Plusieurs caméras s’allumèrent.
— Je tiens d’abord à vous annoncer que je démissionne de mes fonctions au SPVM, et cela, malgré les pressions du bureau du premier ministre pour que je reste. Si je suis resté jusqu’à aujourd’hui, c’est parce qu’il menaçait de congédier le directeur Crépeau et d’imposer un bureaucrate dont personne dans le service ne voulait.
Quelques questions fusèrent. Théberge s’empressa de faire taire tout le monde.
— Vous poserez vos questions tout à l’heure. Pour l’instant, ou bien vous écoutez, ou bien vous sortez.
Une vague de marmottements se fit entendre, mais personne n’osa répliquer ouvertement.
— Donc, reprit Théberge, je démissionne. Je quitte le SPVM. L’attention dont je suis l’objet nuit au SPVM. Par conséquent mon départ va de soi. Mon ami le directeur Crépeau va assumer pour un temps encore ses fonctions, malgré le climat difficile dans lequel il doit opérer : le bureau du PM lui a offert le choix entre une mise à la porte fracassante et rapide ou une retraite peinarde dans quelques mois. La condition pour l’épargner était que je renonce à prendre ma retraite et que je demeure au SPVM malgré la campagne médiatique dont je suis l’objet depuis plusieurs mois. Pourquoi tenait-on à ce que je reste en poste ? Vous le demanderez au bureau du PM. Mon hypothèse est qu’on m’avait dévolu un rôle de paratonnerre. Pour que je concentre sur moi toute l’attention et l’agressivité des médias. Je vous laisse évidemment juges de la validité de cette hypothèse… Dans un premier temps, j’ai accepté la proposition informelle qu’on m’avait faite. Mais, maintenant, on s’en prend à mon épouse. Et ça, je ne peux pas l’accepter.
Il parcourut lentement la salle du regard.
— C’est beau de jouer l’indignation, fit Cabana, mais c’est quand même curieux qu’elle aille dans un club de danseuses. Et qu’elle ait l’air de connaître tout le monde.
— Mon cher Cabana, répliqua Théberge sur un ton étrangement doucereux, vous êtes un fieffé Trissotin. Vous pérorez et vous élucubrez à tout vent sans avoir la moindre idée de ce qui est en jeu. Et, comme tous les Trissotin de votre espèce, vous n’avez pas la plus petite idée des dégâts qu’ont provoqués vos arguties. Je vais donc laisser à mon épouse le soin de vous éclairer.
— Vous vous moquez du droit du public à connaître la vérité ! répliqua Cabana.
— Pas du tout, puisque nous allons la révéler. Mais les conséquences de ces révélations, c’est vous qui allez en porter le poids.
Théberge recula pour céder sa place à sa femme sur la scène improvisée.
— Je n’ai pas l’habitude de ce genre de situation, dit-elle.
Les journalistes, pour la plupart sympathiques, hochèrent la tête ou manifestèrent par leur langage corporel leur bonne volonté : la pauvre femme était probablement dépassée par les événements.
— Habituellement, les problèmes dont j’ai à m’occuper sont beaucoup moins frivoles, reprit-elle.
Subitement, la tension revint dans la salle.
— Le Palace est l’endroit où je fais du bénévolat, reprit madame Théberge. Ou, plutôt, où je faisais du bénévolat. Car maintenant, à cause de votre intervention, ce ne sera plus possible.
Personne dans la salle n’osa intervenir.
— Je suis membre d’une organisation qui s’occupe des jeunes femmes qui veulent sortir du milieu pour régler leurs problèmes de drogue, échapper à leur pimp, arrêter d’être abusées par les propriétaires ou par les clients… Ou carrément pour sauver leur vie.
— C’est facile à dire, fit un représentant de HEX-TV. J’aimerais bien savoir comment vous faites ça.
Madame Théberge répondit sans la moindre agressivité.
— On les aide à retourner aux études. Au minimum, on les aide à se désintoxiquer. On les met en contact avec d’autres femmes qui s’en sont sorties. On leur apprend à gérer leur argent… Il arrive aussi qu’on les aide à changer d’identité pour échapper à leur propriétaire, qui menace de les tuer ou de les défigurer pour faire un exemple. Dans le milieu, il n’y a rien de pire pour les affaires que la rumeur que des filles réussissent à s’en tirer.
Sentant que la situation était en train de déraper, Cabana crut nécessaire d’intervenir.
— Je ne vois pas en quoi le fait de s’interroger sur votre présence dans un bar compromet votre activité. D’ailleurs, je ne vois même pas pourquoi vous nous racontez tout ça.
— Parce que si je ne l’avais pas dit, vous auriez continué à creuser. Les femmes avec qui je travaille ne méritent pas de se faire harceler.
— Je ne vois toujours pas en quoi nos questions légitimes peuvent nuire à vos activités. Tout le bien qu’on peut faire, on peut le faire au grand jour, il me semble.
— Dans les livres, peut-être. Mais à partir du moment où le nom du Palace est dans les médias, les filles qui ont besoin d’aide n’oseront plus y aller. Elles vont avoir peur que leur propriétaire apprenne qu’elles ont été vues au Palace. Et qu’il sévisse.
— Vous êtes certaine que c’est si dangereux ?
— Avec mes collègues, nous allons publier un livre qui retrace le parcours de vingt et une femmes que les médias ont enterrées dans les faits divers ainsi que de vingt et une femmes qui ont réussi à s’en tirer. Pour ceux d’entre vous qui ne savent pas de quoi ils parlent, cela devrait être une lecture instructive… Il ne reste qu’un problème à régler.
Elle fit une pause pour regarder les journalistes.
— Maintenant que vous avez fait en sorte de neutraliser le groupe d’aide sur lequel elles pouvaient compter, leur sort est entre vos mains. Qu’allez-vous faire pour aider les filles qui veulent s’en sortir et qui sont terrorisées par leur propriétaire ou maintenues dans la dépendance de drogues ? À quelle adresse vont-elles pouvoir aller ?… Combien de femmes de plus seront détruites parce qu’il y aura un endroit de moins où elles peuvent se réfugier ?
Sans attendre d’autre intervention, elle rendit la place à son mari.
— C’est tout pour la conférence de presse. Nous ne répondrons plus à aucune question. De toute façon, c’est vous qui avez maintenant à répondre à la question la plus importante : qu’allez-vous faire ? À quel journaliste vont-elles s’adresser pour avoir de l’aide ? Et je ne parle pas seulement de temps d’antenne ou d’espace dans les journaux ! Je parle d’aide… Ce serait la moindre des choses que vous recolliez vos propres pots cassés !
 
Dorval, 23h04
C’est lorsque l’avion quitta le sol que F sentit qu’elle venait de tourner une nouvelle page de sa vie.
Dominique restait à Lévis avec la tâche d’assurer le fonctionnement de l’Institut. Bien sûr, elle maintiendrait un contact avec elle, mais ce serait à Dominique de prendre toutes les décisions.
Pour la soutenir en cas d’urgence, elle pourrait compter sur Bamboo Joe. Et aussi, dans une certaine mesure, sur Jones senior. Elle pourrait également s’appuyer sur Blunt. Sur Moh et Sam. Mais la responsabilité des décisions lui reviendrait.
F, pour sa part, avait maintenant d’autres projets. Sans compter qu’il faudrait qu’elle trouve le temps d’enterrer convenablement le corps de Kim.
Et puis, il y avait Fogg. Il faudrait bien qu’elle le contacte. Leur plan arrivait à sa phase critique.
 
La Presse canadienne, 23h39
… a revendiqué l’explosion qui a ouvert une brèche au centre du barrage. Disant qu’il s’agissait d’une première réplique à la réponse du gouvernement canadien…
 
Lévis, 23h42
Dominique avait beau être épuisée, elle n’imaginait pas comment elle allait réussir à dormir. Kim était morte. Claudia avait disparu.
Il y avait également Hurt. Quand il se manifesterait, dans quel état serait-il ? Accepterait-il de travailler avec elle ?… Il n’avait toujours pas donné signe de vie mais, comme elle le connaissait, il ne tarderait pas à refaire surface. L’attentat de Shanghai avait réussi. Dans les médias, Pékin présentait l’événement comme une victoire dans sa lutte contre le trafic d’organes !
Et il y avait F. F qui lui laissait la tâche de s’occuper de l’Institut. Avec les conseils de Bamboo, avait-elle précisé… Sauf que ce dernier lui avait dit en souriant qu’il ne voyait pas de quel conseil elle pouvait avoir besoin ! Qu’elle était très capable de s’occuper de l’Institut toute seule ! Quant à lui, il serait là pour s’occuper du jardin !
Que F aille sur place pour récupérer le corps de Kim, c’était une chose. Qu’elle sente le besoin d’avoir les coudées franches pour retrouver Claudia, à la limite, c’était plausible. Mais comment pouvait-elle justifier des mesures de transition aussi draconiennes ? S’attendait-elle à disparaître pendant des mois ?
Et puis, il y avait une question dont Dominique n’arrivait pas à se débarrasser. Une question qu’elle avait presque honte de poser. Même dans l’intimité de ses pensées. Se pouvait-il que F soit en train de quitter le navire parce qu’elle croyait qu’il était sur le point de couler ?