Il faut que les attentats et les catastrophes se succèdent selon un principe d’escalade et d’accumulation pour créer l’impression que le monde est prisonnier d’une spirale de violence et d’anarchie à laquelle il est illusoire de penser échapper.
Le découragement généralisé de la population est l’objectif que doit poursuivre cette escalade.
Guru Gizmo Gaïa, L’Humanité émergente, 3- Le Projet Apocalypse.
 
Jour - 2
 
Paris, 7h52
Chamane avait été tiré de son lit par un appel de Dominique. Elle voulait savoir ce qu’il avait sur St. Sebastian Place.
— Tu vas être surprise de tout ce que j’ai trouvé, répondit Chamane. À l’extérieur, ça se présente comme un vieil édifice, genre patrimoine, mais à l’intérieur, tout est hyper moderne et contrôlé par ordinateur.
— C’est une bonne ou une mauvaise nouvelle ?
— Ça dépend pour qui… Normalement, ça veut dire sécurité renforcée. C’est plus difficile à percer. Mais si tu peux compter sur le meilleur des hackers, ça veut dire accès illimité.
— Tu parles de celui dont le réseau a été piraté ?
— Ça, c’est cheap
Chamane avait l’air vraiment offusqué.
— Désolée, reprit Dominique. Qu’est-ce que tu as trouvé ?
— Les plans des étages, l’emplacement des équipements de surveillance, les codes de désactivation, les codes numériques des ascenseurs et des portes… La seule chose qui manque, c’est le système de brouillage des trois derniers étages.
— Tu peux m’envoyer ça ?
— Le temps de les télécharger.
— Je pensais que tu les avais.
— Je me suis contenté de regarder. Il y a moins de danger de laisser des traces.
— Tu en as pour combien de temps ?
— Une heure max.
 
Londres, 8h24
Hadrian Killmore pointa une télécommande en direction de la bibliothèque et appuya sur un bouton : un bloc de deux rayons pivota dans la partie du milieu, dégageant un écran de télé. Killmore fit apparaître un menu sur l’écran, dont le titre était : Dégustations d’agonies. Un sous-menu était affiché en transparence. Killmore le parcourut, puis sélectionna le troisième élément : la pression du vide.
Au bout de quelques secondes, une image vidéo apparut. On y voyait une femme marcher dans une pièce d’environ quarante mètres carrés. Les angles de vue se succédaient, révélant tour à tour un coin cuisine avec ses armoires sans porte bourrées de provisions, un poêle et un réfrigérateur ; un lit ; une petite table ronde et une chaise ; un mur percé d’une fenêtre panoramique qui révélait un fond sous-marin ; un paravent au-dessus duquel on pouvait apercevoir le réservoir d’eau d’une toilette.
Les murs étaient blancs. La femme marchait nerveusement dans la pièce. De temps à autre, elle s’arrêtait devant la fenêtre pour regarder le fond marin. Puis elle recommençait à marcher.
On ne pouvait pas nier à madame McGuinty une certaine inventivité, songea Killmore. Elle donnait le meilleur d’elle-même. Cependant, malgré ses qualités, malgré son audace, elle ne pouvait pas sortir du cadre de l’expérimentation. Elle comprenait bien le caractère pédagogique de ses œuvres, mais elle ne se rendait pas encore pleinement compte qu’elle avait déjà sous les yeux, en temps réel et aux dimensions de la planète, l’archétype de toutes les œuvres.
Sculpter le vivant était certainement la voie à suivre. Sur ce point, elle avait retenu la leçon d’Ar/tho. Mais il ne suffisait pas de sculpter la chair. Ni même la mort des individus, comme le faisaient les Dégustateurs d’agonies… C’était tout au plus une étape. Une propédeutique qui menait à l’œuvre totale et définitive.
C’était l’humanité dans son ensemble qu’il fallait sculpter.
Killmore sourit. Il pensait à Fogg.
Ce dernier aurait bien aimé mettre la main sur la jeune femme de la vidéo pour l’interroger… Comme si c’était encore important de savoir ce qu’il restait de l’Institut ! À quel endroit les survivants se cachaient !… Désormais, l’Apocalypse était en marche. Plus personne ne pourrait rien y changer.
Il fallait que le vieil ordre agonise pour que le monde nouveau puisse naître. « Si le grain ne meurt »… Seuls ceux qui adoptaient ce point de vue pouvaient apprécier pleinement ce qui se passait sous leurs yeux.
À l’écran, la jeune femme venait de s’étendre sur le lit… Une décision réaliste, songea Killmore. À part dormir, que pouvait-on faire quand on était réduit à l’impuissance et que les stimulations extérieures étaient réduites à presque rien ?
Il fut tiré de ses réflexions par un signal discret. Il appuya sur un bouton de la télécommande : l’écran de télé pivota et les rayons de la bibliothèque reprirent leur place.
Killmore se dirigea vers son bureau et consulta l’écran du portable qui s’y trouvait. Dès qu’il effleura une touche du clavier, un message apparut à l’écran.
L’antidote contre la peste grise a été livré à votre attention dans tous les sites de l’Archipel.
Il fit disparaître le message. Son regard glissa vers la bibliothèque…
L’Archipel des survivants… D’un certain point de vue, c’était une métaphore de l’Archipel temporel des grands penseurs : Platon, Hobbes, Machiavel, Hitler… Ils avaient tous eu la même intuition fondamentale : la violence est une chose trop dangereuse pour être laissée à la disposition de la foule ; la concentrer entre les mains de quelques-uns est la seule façon de pacifier la société.
Hitler était celui qui avait le plus approché cette vérité, mais il avait commis deux erreurs. La première avait été de réduire l’ennemi aux Juifs, alors que c’était l’ensemble de l’humanité qui, à toutes les époques, résistait à l’évolution vers un type supérieur d’être humain.
Sa seconde erreur avait été de vouloir imposer cette vérité au moyen d’un programme d’extermination, alors qu’il suffisait d’utiliser les lois du marché. Il n’avait pas compris que la véritable guerre était désormais économique… S’il s’était contenté de libérer les marchés, son programme aurait été déguisé en processus naturel : la guerre de chacun contre tous. Il fallait prendre appui sur les promoteurs de l’individualisme au lieu de les emprisonner. Se fier à la concurrence entre les individus, qui amène inévitablement une montée de la violence à l’intérieur de toute société. Jusqu’à ce que l’insécurité fasse naître le besoin d’une autorité supérieure, qui peut protéger chacun de tous. Une autorité à qui chacun est trop heureux de concéder le monopole de la violence en échange de sa sécurité.
À sa manière, c’était le choix que le Cénacle avait fait. Mais la situation de la planète s’était dégradée à un point tel qu’on ne pouvait plus se contenter de laisser aller les choses. Non seulement on devait sauver l’humanité de sa propre folie, mais on devait aussi sauver l’environnement dont elle avait besoin pour vivre.
Pour cela, il fallait exercer une violence extrême. Et, pour justifier une violence aussi extrême, pour faire apparaître comme nécessaire un monopole aussi extrême de l’exercice de la violence, il fallait rendre la situation de l’humanité tout aussi extrême.
Killmore passa doucement la main sur les livres d’un rayon. L’Archipel des grands penseurs…
Il aimait cette pièce. Il se sentait chez lui en compagnie de ces auteurs. Parmi ses semblables… C’était la raison pour laquelle il avait fait aménager une réplique exacte de la pièce, avec les mêmes livres aux mêmes endroits, dans chacune de ses résidences, dans chacun des sites de l’Archipel.
 
Paris, 9h43
En retournant sur le VPN de l’entreprise qui gérait St. Sebastian Place, Chamane avait eu une mauvaise surprise. Depuis sa dernière visite, ils avaient revu la sécurité. Accéder à leur VPN lui avait pris plus d’une heure.
Deuxième mauvaise surprise : les codes de déverrouillage des portes des trois derniers étages avaient disparu du dossier. Même chose pour ceux des ascenseurs. Par contre, en fouillant, il avait fini par trouver les codes des portes donnant sur les escaliers de secours : y compris ceux des derniers étages ! Probablement un oubli, parce qu’ils étaient classés dans un autre dossier.
Chamane avait à peine envoyé ses résultats que Dominique lui répondait par courriel.
J’ai quelque chose d’autre pour toi, une vidéo. Sam a filmé un attaché-case.
Tu en tires ce que tu peux et tu donnes les résultats à Blunt.
— Un attaché-case… murmura Chamane sur le ton de quelqu’un à qui on vient d’annoncer un débarquement d’extraterrestres.
Il y avait sûrement une attrape. Un attaché-case, d’accord. Mais avec quelque chose de particulier. Quelque chose de tordu…
En regardant la bande vidéo, il eut la surprise de voir qu’il s’agissait exactement de ce que Dominique lui avait dit : un attaché-case filmé sous tous les angles. Les seuls traits caractéristiques étaient le nom de la marque, Hawk Ward, et le numéro de série.
Il décida de tenter immédiatement sa chance sur le site de l’entreprise. De toute façon, Geneviève dormait sûrement.
Une vingtaine de minutes plus tard, il parcourait les dossiers de l’entreprise. C’étaient des archives exemplaires. Les articles et leurs numéros de série étaient tous répertoriés selon les distributeurs à qui ils avaient été envoyés. Sauf que le numéro de série de l’attaché-case n’apparaissait nulle part.
Chamane décida d’appeler Blunt.
 
Venise, 11h46
La pluie tombait sur le Grand Canal, mais la météo annonçait du soleil pour le milieu de l’après-midi. Juste au moment où il partirait.
Blunt ramena son regard vers le portable. Le logiciel de communication téléphonique était activé.
— Vraiment rien d’autre ? demanda Blunt.
— Rien. Désolé.
— À ton avis, le dossier a été trafiqué ?
— Tu penses vraiment que quelqu’un est assez maniaque pour aller effacer les références à un attaché-case dans les archives de l’entreprise qui l’a produit ?
Blunt était certain que ce genre de précaution pouvait sembler normal dans plusieurs organisations. Mais ça ne servait à rien d’orienter la discussion sur ce sujet.
— C’est probablement une erreur de chiffres, reprit Chamane. Au moment de la saisie de données.
— Dominique va lancer une opération à Londres.
— Ça, je suis au courant.
— Je serai à Paris en fin de journée… Des nouvelles de tes « collègues » ?
— Rien.
— C’est normal ?
— S’ils n’appellent pas, c’est qu’ils n’ont encore rien trouvé.
 
RTL, RTL Midi, 12h33
… interrogé sur sa troublante ressemblance avec le personnage qui a conduit la camionnette, le député Arno de Jonghe a déclaré faire confiance à la Justice pour éclaircir cette coïncidence. Le député a par ailleurs qualifié de ridicules les rumeurs le reliant à un groupe clandestin qui commanditerait les terroristes dans le but d’alimenter la panique dans la population et de favoriser l’octroi de budgets additionnels pour la police fédérale…
 
Montréal, 8h37
— Tu fais la grasse matinée ? dit la voix amusée de Théberge dans l’appareil.
Crépeau sourit.
— La maison est le seul endroit où je peux travailler. Aussitôt que je mets les pieds au poste, tout le monde déboule dans mon bureau avec des problèmes à régler. Le téléphone ne dérougit pas. Ici, j’ai le temps de penser, de planifier…
— J’avais raison de vouloir que tu prennes le poste.
— Sauf que tu ne m’avais pas dit que tu partirais.
— Comment ça se passe ?
— On a probablement trouvé l’auteur de l’attentat aux HEC.
— Mort ?
— Tu n’as pas l’air surpris.
— C’est en train de devenir leur marque de commerce.
— On a aussi trouvé l’étudiant qui manquait. Celui qui était aux HEC… Il était dans la piscine, en arrière de chez lui.
— Depuis combien de temps ?
— Depuis qu’il était tombé parce qu’il n’arrivait plus à voir où il allait.
— Gaz neurotoxique ?
— Oui.
Puis, comme s’il se rappelait subitement quelque chose, il ajouta :
— HEX-Médias a modifié sa stratégie.
— Tiens donc !
— Comme tu n’es plus là, ils ont décidé de s’en prendre au « réseau » Théberge.
— C’est quoi, cette ineptie ?
— Leur première cible est l’ex-présidente de la Caisse de dépôt.
— Madame Tellier ?
— Il paraît qu’elle est allée manger chez vous à plusieurs reprises.
— Et ça regarde qui ?
— Ils s’interrogent sur vos rapports. Ils se demandent si tu ne l’as pas couverte quand il y a eu un détournement.
— C’est du grand n’importe quoi !
— J’ai pensé que tu voudrais être informé.
— Eux, quand je vais avoir le temps de m’en occuper !…
— C’est vrai que les vacances, c’est accaparant.
— Tu es jaloux !
— C’est ce qui me permet de tenir. Je me dis qu’un jour je vais pouvoir passer mon temps en vacances comme toi.
— Les vacances, c’est très surévalué.
Il y eut une pause dans la conversation. C’est sur un ton plus sérieux que Crépeau reprit :
— J’ai repensé à ce que tu m’as proposé concernant Prose.
— Et… ?
— Tu as raison. Ça mérite d’être essayé.
 
Providence, 8h55
Malgré la toux qu’il avait contractée, les vacances avaient été magnifiques. Les enfants avaient adoré Yellowstone.
Ricardo Barcenos s’estimait réellement choyé par la vie : non seulement il avait un travail bien payé, mais il avait une couverture d’assurance-maladie. Contrairement à beaucoup de ses concitoyens, il pouvait se faire soigner sans risquer d’être ruiné. Bien sûr, il n’avait pas le choix : il fallait qu’il aille voir le médecin de la compagnie d’assurances. Mais entre ça et ne pas pouvoir être soigné…
Il attendait depuis une dizaine de minutes lorsque le médecin le fit entrer dans son bureau pour lui annoncer les résultats de la radiographie.
— Il y a quelque chose sur les bronches et les poumons. C’est ce qui explique votre difficulté à respirer. Vous avez probablement eu une mauvaise grippe qui a dégénéré. Avec des antibiotiques, ça devrait aller. Ils sont couverts par les assurances. Vous vous reposez une semaine et vous revenez me voir.
— C’est tout ?
— Oui, c’est tout.
Comme Barcenos se levait, le médecin ajouta :
— Je ne sais pas trop comment vous demander ça, mais… avez-vous toujours eu un teint aussi… gris ?
 
Paris, 15h14
Le cours des céréales montait encore, propulsé à la hausse par les nouvelles alarmantes sur la contamination des récoltes et les famines appréhendées sur l’ensemble de la planète.
Ulysse Poitras secoua légèrement la tête. S’appuyant sur une rareté réelle appréhendée, une bulle spéculative était en train de se former, ce qui accentuerait les craintes dans la population et provoquerait d’autres manifestations, d’autres émeutes, qui convaincraient les spéculateurs de continuer à investir, ce qui ferait encore monter les prix, provoquerait d’autres manifestations, d’autres émeutes…
Et lui-même participait à ce mouvement !
Ou bien il continuait d’investir dans les matières premières, notamment dans les céréales, pour protéger les activités de la Fondation ; ou bien il liquidait ses investissements et encaissait ses profits – ce qui aurait un impact marginal sur la hausse des prix et rendrait les activités de la Fondation plus vulnérables à la hausse ininterrompue du prix des céréales.
La solution facile était de laisser les membres de la Fondation décider – ce qu’ils feraient de toute manière. Mais c’était lui, l’expert financier. Il devait leur recommander quelque chose. Sauf qu’il ne voyait pas de solution. Des deux côtés, la Fondation y perdait. Ou bien elle participait à un mouvement de masse qui menaçait ses objectifs, ou bien elle perdait progressivement une partie de ses moyens pour les réaliser.
Pour échapper à ses ruminations, il fit défiler les informations de Bloomberg sur son ordinateur : usine de désalinisation sabotée à Tokyo, émeute de la faim en Argentine, trois entreprises de traitement des eaux qui se joignent à l’Alliance mondiale pour l’Émergence, menaces terroristes contre plusieurs dirigeants d’entreprises américaines…
Quand il lut la nouvelle suivante, il fit afficher le texte complet de l’article. Elle concernait l’introduction de l’eau sur le marché des matières premières. Un groupe d’étude du Congrès américain avait récemment rendu une décision favorable. Un des derniers obstacles venait de disparaître.
Poitras recula sur sa chaise, regardant défiler les autres nouvelles sans les voir. Si l’eau était introduite sur le marché des matières premières, elle serait inévitablement prise dans la même spéculation que les céréales… ce qui ne faisait que rendre plus aigu son dilemme.
Le pire, c’était qu’il ne voyait pas quoi faire. Ce qui faisait la force du marché, c’était l’indépendance de tous les intervenants ; mais c’était en même temps sa faiblesse : personne ne pouvait intervenir lorsque la dynamique collective s’engageait dans une boucle de rétroaction positive. Parce que le marché n’était pas un groupe doté de structures décisionnelles ; c’était une simple juxtaposition, qui fonctionnait sur le mode du mécanisme.
 
Lévis, 9h20
Dominique ferma le logiciel de communication téléphonique et poussa un soupir : tout avait fonctionné au mieux. Finnegan, le contact de l’Institut au MI5, lui avait assuré une collaboration discrète mais entière. Une équipe serait à la disposition de Moh et Sam pour les supporter au moment de l’intervention.
Le seul moment où Dominique avait senti une légère tension chez son interlocuteur, c’était quand il avait suggéré, avec une courtoisie toute britannique, de s’assurer que ce ne soit pas une fausse alerte comme la fois précédente.
Dominique avait elle-même ses propres réserves. Elle aurait préféré avoir plus d’informations avant de lancer l’opération contre St. Sebastian Place. Elle craignait de brûler un des rares éléments de surprise qu’elle détenait. D’un autre côté, si l’opération permettait de découvrir des informations sur Claudia… Sans parler de ce qu’ils pourraient apprendre sur le Consortium…
Il y avait aussi les problèmes opérationnels. Elle ne pouvait pas tout déléguer aux Anglais. Il lui fallait des agents sur place. Or, elle n’avait que Moh et Sam de disponibles. Les utiliser voulait dire interrompre la surveillance de Killmore et de Windfield… Combien de temps leur faudrait-il pour les retrouver, une fois l’opération terminée ? Quelles informations auraient-ils ratées ?…
Par le passé, F lui avait déjà laissé ce genre de décision. Mais ce n’était pas la même chose. Auparavant, si elle se trompait, F était là pour intervenir. Cette fois, elle était seule. Elle comprenait mieux le fardeau que F avait dû assumer tout au long des ans.
Son regard s’évada vers la fenêtre panoramique qui donnait sur la cour et le boisé, à l’arrière de la maison… L’issue du combat entre les corneilles et les autres oiseaux semblait décidée. À l’exception de quelques merles, la plupart avaient quitté la cour. Les corneilles attaquaient les nids. Détruisaient les œufs. Tuaient les petits… Lorsqu’elles s’installaient quelque part, les autres formes de vie se retiraient. Ou, du moins, elles se cachaient, vivant dans les marges que leur laissaient les oiseaux noirs. Même les écureuils se faisaient plus rares.
Le soir, les voiliers de corneilles étaient de plus en plus nombreux à couvrir les arbres. On aurait dit une épidémie vivante… Était-ce une image de ce qui attendait la planète ? La domination de tout l’espace par une espèce de charognards reconvertis en prédateurs ?… Des prédateurs qui ne se distinguaient des autres que par une seule caractéristique : leur bonne conscience, fondée sur la certitude d’être dans leur droit.
Après avoir hésité quelques minutes de plus, Dominique envoya à Moh et Sam l’autorisation de déclencher l’opération ainsi que les procédures pour joindre les gens du MI5. Ils devaient concentrer leur action sur les trois étages dont les fenêtres bénéficiaient d’une protection contre l’écoute électronique.
 
CKAC, 9h53
… par la demande du chef de l’UDQ. Le premier ministre a réitéré sa confiance dans les forces policières et il a exclu toute possibilité de mettre sur pied une commission d’enquête publique sur le SPVM.
En Europe, les récents attentats contre des dirigeants de multinationales semblent avoir convaincu les hommes politiques de la nécessité d’une concertation à l’échelle du continent. Une chasse à l’homme sans précédent vient en effet d’être lancée pour…
 
Paris, aéroport Charles-de-Gaulle, 15h54
L’avion avait finalement une heure de retard. Hurt attendait dans la file devant le guichet de vérification des passeports. Il avait encore le temps de prendre sa correspondance pour Venise.
Pendant le vol, il avait fait des cauchemars. Dans chacun, il avait rencontré le Vieux. Ce dernier était assis sur le banc du jardin, comme chaque fois qu’il l’avait rencontré. Son attitude paraissait sereine. Il se contentait de le regarder. Toutefois, à chaque pas que Hurt faisait dans sa direction, il sentait l’angoisse en lui monter d’un cran.
Au moment où l’angoisse était devenue intolérable, le Vieux lui avait dit :
La violence infligée ne peut pas abolir la violence subie. Elle peut seulement l’augmenter.
Hurt s’était alors réveillé en sursaut. Ses mains tremblaient. Une hôtesse s’était penchée vers lui pour lui demander si tout allait bien.
— Un mauvais rêve, avait-il répondu.
Le deuxième cauchemar avait été une répétition du premier. La seule différence avait été dans l’intensité plus grande de l’angoisse qu’il avait ressentie et dans le message du Vieux.
— La multiplication des individus produit seulement de la fragmentation et de la dispersion. À l’intérieur comme à l’extérieur.
Le message paraissait transparent : le Vieux l’incitait à fusionner ses multiples personnalités. Sauf que le Vieux, au cours des années, n’avait jamais fait la moindre remarque en ce sens. Au contraire, il l’avait plutôt incité à prendre acte de leur existence et à travailler à leur harmonisation.
À quoi rimait ce message ?
Le troisième cauchemar avait été, lui aussi, une variante du précédent. Le message du Vieux avait été encore plus bref :
La solution, c’est l’unanimité moins un.
Après le troisième cauchemar, Hurt s’était fait violence pour ne plus dormir.
 
Genève, 16h05
Larsen Windfield s’avança vers le micro. La conférence de presse avait été convoquée par l’Alliance mondiale pour l’Émergence.
Il regarda un instant les journalistes, en reconnut une vingtaine dont il avait vu la photo dans les dossiers, le matin même. C’étaient eux, les piliers qui poseraient les bonnes questions et qui feraient un compte rendu favorable de la conférence de presse. Windfield n’avait aucun doute là-dessus. Madame Hunter le lui avait assuré.
— Messieurs, mesdames, votre temps est précieux. Si vous le permettez, nous sauterons les longues présentations. Sachez simplement que je suis Larsen Windfield et que j’ai une déclaration à faire au nom de l’Alliance mondiale pour l’Émergence.
« Aujourd’hui, un nouveau danger menace l’humanité : la peste grise. D’abord apparu en Chine, puis en Inde, le mal a gagné l’Indonésie et les Philippines. Ensuite l’Afrique. Des rumeurs affirment que l’infection aurait fait son apparition en Amérique… Il est clair que nous assistons à la naissance d’une pandémie. Nous avons encore un peu de temps, mais il faut agir vite. Le problème, c’est que nous ne savons même pas ce qui cause cette maladie.
« Heureusement, les entreprises liées à l’AME bénéficient désormais d’un statut privilégié. À cause des intérêts supérieurs de l’humanité qu’elles défendent, elles ont deux avantages. Un : tous leurs profits peuvent être réinvestis dans la recherche sans être grugés par l’impôt. Deux : les tracasseries administratives ont été éliminées.
« Cette situation avantageuse nous a permis de recruter un certain nombre de pharmaceutiques et de laboratoires de recherche en biogénétique. Ces entreprises seront regroupées sous la responsabilité d’une nouvelle entité à l’intérieur de l’Alliance : HomniPharm. Ce holding… »
 
Longueuil, 10h09
En transportant son café dans son bureau, Victor Prose réalisa qu’il n’avait pas vérifié sa cote de survie sur Internet. C’était le premier matin qu’il n’avait pas songé à le faire.
Il interpréta la chose comme un signe que la pression avait baissé. De fait, il n’avait pas reçu de messages au cours des derniers jours et HEX-Radio semblait avoir cessé de s’intéresser à lui.
Il alluma la télé et syntonisa RDI. L’image d’un homme debout derrière un lutrin occupait tout l’écran. Derrière lui, quelques lettres géantes projetées sur un rideau noir servaient de fond de scène : NIPHA…
… Bien entendu, cela va exiger des investissements colossaux. La participation des gouvernements sera nécessaire. Et, surtout, il va falloir une coordination planétaire des efforts.
Ce que HomniFood et HomniFlow font pour les céréales et le traitement de l’eau, HomniPharm le fera pour la recherche pharmaceutique. Notre première tâche va de soi : vaincre la peste grise. Pour cela, nous allons coordonner les travaux de nombreux laboratoires de recherche répartis sur l’ensemble de la planète…
Après l’eau et les céréales, les médicaments ! On annonçait une concertation mondiale des pharmaceutiques, qui profiterait en plus de l’appui des gouvernements des principaux pays de la planète ! C’était la mort annoncée des protocoles de vérification à long terme et des contrôles supplémentaires que réclamaient les groupes de pression.
Prose écoutait, fasciné. Le présentateur réussissait à enrober dans une apparence de bon sens un assouplissement généralisé des procédures de sécurité.
Des tests de long terme seront entrepris seulement lorsque la production industrielle aura démarré, de manière à ne pas retarder l’accès de la population aux vaccins et aux médicaments. Si d’aventure des problèmes étaient mis au jour par ces tests, il sera toujours temps de procéder à des correctifs.
Pour ma part, j’assumerai la présidence intérimaire d’HomniPharm jusqu’au choix d’un président par le CA, ce qui devrait avoir lieu rapidement. Il va de soi qu’HomniPharm collaborera avec l’Organisation mondiale de la santé. Nous lui avons d’ailleurs déjà transmis toutes les données que nous avons recueillies sur la propagation mondiale de la peste grise. Des questions ?
La concentration de Prose fut brisée par le carillon de la porte d’entrée. Il regarda l’heure : 10 heures 14. Il était trop tôt pour que ce soit Grondin.
Peut-être s’était-il réjoui trop vite ? Peut-être que des auditeurs de HEX-Radio venaient de nouveau le relancer chez lui ?
En arrivant à la porte, Prose regarda dans l’œil-de-bœuf. Puis il recula subitement : il avait reconnu le visage du directeur du SPVM, Magella Crépeau.
Il s’empressa d’ouvrir.
— Je peux entrer ? demanda Crépeau, voyant l’air médusé de Prose.
— Bien sûr… C’est juste que… Disons que j’attendais plutôt Grondin.
Il recula pour laisser entrer Crépeau et l’amena au petit salon attenant à son bureau. Le directeur du SPVM jeta un rapide coup d’œil, sans s’arrêter, aux caricatures dans le corridor. Par deux portes entrouvertes, il aperçut des pièces remplies de bibliothèques et de caisses de dossiers.
— Est-ce que vous êtes ici à titre officiel ? demanda Prose en arrivant au salon.
D’un geste, il fit signe au policier de s’asseoir dans un des fauteuils.
— Oui et non.
Prose le regarda un moment avant de s’asseoir à son tour.
— Officiellement, reprit Crépeau, je viens m’enquérir de votre bien-être… Comme vous avez été victime d’un attentat, le directeur vient personnellement vous rencontrer pour vous montrer que les autorités ont à cœur d’assurer votre protection.
— Et officieusement ?
— Officieusement, je suis ici pour vous transmettre un message. De la part de mon bon ami Théberge.
— L’inspecteur-chef Théberge ?… Je croyais qu’il était en vacances.
— Justement.
 
www.bmftv.fr, 16h36
… en Indonésie, une foule scandant des slogans anti-occcidentaux s’est lancée à l’assaut de l’ambassade des Pays-Bas. Les forces de l’ordre sont d’abord intervenues mollement avant de contrôler les émeutiers. On ne déplore pas de victimes, mais les dégâts matériels s’élèvent à plusieurs dizaines de milliers de dollars. Des événements similaires ont eu lieu dans plusieurs pays à majorité musulmane. Les manifestants entendent protester contre les attaques subies par les écoles coraniques dans les pays occidentaux. Au moins quatre ambassades…
 
Outremont, 10h41
La voix au téléphone avait un ton enragé.
Tu ne pourras pas te sauver indéfiniment ! C’est à la veille d’être ton tour. Il va t’arriver la même chose qu’à Lacroix et au big boss de Nortel ! Tu vas te retrouver en tôle. Avec ta face dans le journal !… Cette fois-ci, Théberge ne pourra pas te protéger. Et si les flics font pas la job, il y en a d’autres qui vont la faire ! Y a un bout à voler le monde ! Espèce de crosseuse !
La tonalité continue de l’appareil suivit la dernière phrase. L’interlocuteur anonyme avait raccroché.
Lucie Tellier raccrocha à son tour. L’appel n’avait aucune commune mesure avec les précédents. On était loin du simple acharnement médiatique et du délire de certaines tribunes téléphoniques. Ou même des automobilistes et des passants qui insultaient les gens de la Caisse quand ils les voyaient sortir de l’édifice… On entrait dans sa vie privée. On la décrétait coupable. On la menaçait.
Était-ce l’évolution inévitable que provoquait l’omniprésence des médias ? Le passage d’une justice lente, fondée sur le droit et l’évaluation des preuves, à une justice immédiate, où l’accusation, le procès et la sanction se télescopent dans une même déclaration publique accompagnée d’images fracassantes et de commentaires indignés ?
Elle consulta son iPhone, retrouva le numéro de Théberge et lança l’appel. Elle laissa sonner à plusieurs reprises, jusqu’à ce qu’elle tombe sur un message enregistré.
Nous sommes absents pour une période indéterminée. Vous pouvez laisser un message, mais il nous est impossible de savoir quand nous serons en mesure d’y répondre.
Elle raccrocha et se rappela avoir entendu aux informations que le policier avait pris des vacances impromptues et qu’il était introuvable.
 
Paris, 16h47
F avait établi ses quartiers dans un petit appartement à deux pas de la tour Eiffel et du musée d’Orsay. Elle avait d’abord songé à s’installer à l’hôtel Muguet, où elle était descendue à plusieurs reprises déjà, puis elle avait choisi un des appartements gérés par l’hôtel. Si jamais on la soupçonnait d’être en Europe, la première chose qui viendrait à l’esprit de ceux qui la chercheraient serait de faire le tour des chambres d’hôtel.
Pour d’autres raisons, elle avait évité les maisons de sûreté de l’Institut : il était important que personne ne puisse la retrouver. Pas même ses proches.
Elle activa son ordinateur portable, ouvrit le logiciel de communication téléphonique, sélectionna le premier numéro sur la liste des correspondants.
— J’attendais un signe de votre part, fit la voix graveleuse de Fogg.
— Un léger contretemps.
— J’espère que tout s’est réglé pour le mieux.
— Étant donné les circonstances…
— Perdre un agent n’est jamais facile.
— J’imagine que vous en savez quelque chose.
Fogg se racla la gorge pour se désenrouer.
— « Ces messieurs » s’impatientent, dit-il. Je crains qu’il nous reste moins de temps que je le pensais.
— Ils ont lancé de nouvelles opérations ?
— Ce qui m’inquiète, ce n’est pas vraiment ce qu’ils font. Ils suivent une logique assez prévisible. Leur calendrier, par contre…
— Normalement, il aurait dû y avoir plus de temps entre les deux séries d’attentats… C’est ce que vous pensez ?
— Exactement !… Il y a aussi le fait qu’ils veulent me laisser croire que je fais partie de leurs plans. Qu’une place m’attend parmi eux, une fois la rationalisation du Consortium achevée… Une promesse comme celle-là, ce n’est pas quelque chose qu’ils peuvent gérer à long terme. Et ils n’ont certainement pas l’intention de s’embarrasser de quelqu’un comme moi. Conclusion : ils veulent seulement gagner un peu de temps.
— À votre avis, il nous reste quoi ?
— Pour mener notre projet à terme ? Quelques mois. Peut-être un peu plus.
F s’efforça d’adopter un ton joyeux.
— C’est une bonne nouvelle, dit-elle. D’ici quelques mois, nous serons au bout de nos peines.
— D’une façon ou d’une autre, répondit Fogg sur un ton las.
F était surprise de le voir se laisser aller à ce genre de commentaire désabusé. Était-ce l’âge ? À moins qu’il soit au courant d’informations qu’il ne lui avait pas encore communiquées…
— Êtes-vous sûr de m’avoir tout dit ? demanda-t-elle.
— Ce que je ne vous ai pas dit, vous le trouverez sur le site FTP dont vous avez le code. Prenez-en connaissance et nous planifierons les étapes finales de l’opération.
— Entendu.
— Un dernier détail. J’ai intercepté un message de « ces messieurs » au directeur de l’une des filiales : il y était question d’un projet nommé Archipel. Ça vous dit quelque chose ?
— Pas pour l’instant.
— À l’Institut, comment ça se passe ?
— Je n’ai pas eu de contacts depuis mon départ. Mais je ne vois pas pourquoi ils n’effectueraient pas les tâches que nous avons prévues pour eux.
Quelques minutes plus tard, après une remarque de Fogg destinée à la rassurer sur sa santé, F mettait un terme à la communication.
Elle passa ensuite un long moment à réfléchir. Puis elle sélectionna deux adresses et elle y expédia le même message :
Projet Archipel. Implication possible du Consortium au plus haut niveau.
 
Montréal, SPVM, 11h38
Crépeau regarda Pamphyle, hésitant. Puis il regarda le dossier sur son bureau.
— Tu peux me répéter ça ?
— Embolie gazeuse.
— On attrape ça comment ?
— Normalement, en faisant de la plongée sous-marine.
— Et il est mort dans son bureau, au trente-deuxième étage ?
— S’il est mort à l’endroit où on l’a trouvé.
Crépeau ouvrit le dossier, parcourut quelques pages en diagonale sans rien apprendre de nouveau.
La victime, Nell Tchumak, était vice-président à la recherche d’une entreprise spécialisée dans l’extraction minière. La compagnie était l’une des cinq entreprises canadiennes contre lesquelles les Enfants de la Tempête avaient promis des représailles.
— Embolie gazeuse, reprit Crépeau comme pour apprivoiser le terme… Ça se passe comment ?
— Plus un plongeur descend profondément, plus la pression augmente. À dix mètres, c’est deux atmosphères. À vingt mètres, trois atmosphères… Les équipements de plongée ont ce qu’il faut pour ajuster la pression de l’air respiré à la pression que le corps subit. Comme les pressions sont égales, le plongeur ne s’aperçoit de rien… Les problèmes commencent à la remontée. Il y a deux choses qui peuvent se produire.
— En plus de remonter normalement…
— En plus de remonter normalement, oui… Plus tu descends profond et plus tu restes longtemps, plus il y a de gaz qui passe dans l’organisme. Dans le sang, dans les tissus adipeux… Quand tu remontes, la pression diminue, le gaz se dilate, il occupe plus de place. Si tu fais des paliers, il se décomprime lentement, l’organisme a le temps de l’éliminer, mais si tu remontes trop vite, il peut se former des bulles de gaz. Des bulles de gaz dans le sang, dans les tissus…
— Tu peux en mourir ?
— Ça dépend… La deuxième chose qui peut arriver, elle, ne pardonne pas. Je t’ai dit que le gaz comprimé occupait moins d’espace : en fait, quand tu passes de une à deux atmosphères de pression, le volume du gaz diminue de moitié. Ça veut dire que, dans le même espace, il y a deux fois plus d’air. Imagine ce qui se passe à six ou sept atmosphères…
— OK, j’imagine.
— Imagine maintenant que tu remontes en vitesse et que l’air est bloqué dans les poumons ! Subitement, la pression double, triple, quadruple… Les alvéoles ne peuvent pas supporter la pression : elles éclatent ; et le gaz passe directement dans le sang. Il se forme des bulles, des caillots…
— C’est de ça qu’il est mort ?
— Une version heavy de la chose.
— Dans son bureau, au trente-deuxième étage…
— À moins qu’on l’ait transporté là.
Une secrétaire fit irruption dans le bureau de Crépeau.
— Il y a une madame Tellier à la réception. Elle n’a pas de rendez-vous, mais elle insiste pour vous voir.
— Madame Tellier ?
— Lucie Tellier. L’ancienne présidente de la Caisse de dépôt.
— D’accord, je vais la chercher.
Il se tourna vers Pamphyle.
— Merci pour le cours. Tu peux me résumer ça dans un texte que même les journalistes de HEX-Médias vont être en mesure de comprendre ?
— Tu veux que j’ajoute des petits dessins ?
— À condition qu’ils ne soient pas trop compliqués.
 
RDI, 12h02
… selon l’Organisation mondiale de la santé. Plusieurs cas de peste grise auraient été confirmés en Europe. L’origine de la contamination serait un bateau en provenance de l’Indonésie.
Plus près de nous, c’est l’attentat des HEC qui continue de retenir l’attention. Le porte-parole du SPVM n’a pas voulu élaborer sur le lien entre Edmond Cadieux, la victime des gaz neurotoxiques retrouvée morte chez elle, et les tragiques événements…
 
Seattle, 10h18
Phillip Johnson était posté à une bonne distance de l’édifice. Normalement, de cet endroit, il ne perdrait rien du spectacle.
Il jeta un regard à sa montre. Encore vingt-trois secondes.
Sur le toit de l’édifice qu’il fixait avec ses jumelles, l’enseigne en lettres vertes s’élevait à une vingtaine de mètres : Amalgam Commodities & Resources.
Au moment exact où l’aiguille des secondes atteignait le 12 sur sa montre, une onde de choc balaya l’ensemble du dernier étage. Toutes les fenêtres explosèrent et plusieurs personnes furent précipitées dans le vide. Les autres moururent de diverses façons. Le lendemain, les médias confirmeraient qu’il n’y avait pas eu de survivant.
Phillip Johnson n’était pas insensible. Il eut un pincement au cœur en pensant à ces personnes. Pendant les quatre mois où il avait travaillé sur les lieux, il avait eu le temps d’en connaître plusieurs. Surtout celles qui demeuraient au bureau pour travailler le soir. Il aurait préféré attaquer la compagnie sans que des employés subalternes soient sacrifiés. Mais ce n’était pas possible. Le compromis avait été de ne cibler que le dernier étage : celui de la direction.
Les bombes à effet directionnel permettaient ce genre d’intervention « chirurgicale », comme disaient les militaires. L’avant-dernier étage n’avait pas été touché de façon significative.
Johnson examina le sommet de l’édifice pendant quelques minutes encore puis, quand il entendit les premières sirènes d’autos-patrouilles, il rangea ses jumelles dans leur étui, sortit de l’appartement et descendit au garage.
Il avait le sentiment du devoir accompli. Sous couvert d’approvisionner l’Occident en matériaux de base, Amalgam Commodities & Resources contaminait outrageusement les sites qu’elle exploitait dans l’hémisphère Sud de la planète. Il était temps de faire un exemple.
 
Reuters, 14h02
… plus d’une dizaine de messages de groupes terroristes. Tous revendiquent l’introduction de la peste en Europe. La moitié de ces messages proviennent de groupes écoterroristes. L’autre moitié, de groupes islamistes. Les autorités ne peuvent confirmer…
 
Paris, 20h06
Gonzague Théberge marchait avec son épouse le long de la rue Saint-Dominique. Ils étaient en avance. Le rendez-vous avec l’autre Gonzague était seulement dans une heure. Ils allaient prendre un verre dans un café avant de s’y rendre.
— Tu es sûr de ne pas vouloir y aller seul ? demanda madame Théberge.
— Pourquoi ?
— Vous avez sûrement des choses à discuter.
— C’est lui qui a insisté pour que tu viennes. Il serait déçu.
— Il disait peut-être ça pour être poli.
— Tu sais très bien que c’est faux !
— Je ne suis pas habillée pour aller dans un grand restaurant.
Théberge la regarda et sourit.
— Tu es très bien comme ça.
Ils marchèrent plusieurs minutes en silence, observant les passants et les façades, puis ils tournèrent dans la rue Cler.
Quand ils arrivèrent au Diplomate, Théberge consulta sa femme du regard puis il se dirigea vers une des tables de la terrasse.
Ils commandèrent tous les deux un côtes-du-rhône.
Au comptoir, la discussion entre les habitués était enflammée. Ils interpellaient le patron, debout près de la caisse.
— Tu ne peux pas fermer ! Où je vais aller prendre l’apéro, moi ?
— Tu viendras me voir en Ardèche. Je vais ouvrir un bistro.
— Pourquoi tu t’exiles là-bas ?
— Parce que, avec ce que je gagne, je n’ai plus les moyens de vivre à Paris !… Dans mon pays, avec ce que j’ai mis de côté, je vais pouvoir m’acheter une petite maison.
Théberge était absorbé par la conversation. Il mit du temps à réaliser que son téléphone vibrait à sa ceinture. En le prenant, il regarda sa femme, concentrée sur son Pariscope : elle ne s’était aperçue de rien.
— Oui ?
— C’est moi.
— Tu réalises le nombre de personnes qui auraient pu dire la même chose ?
— Trois, selon ce que tu m’as dit. Dont deux femmes. Par conséquent…
— D’accord, d’accord… J’espère que c’est une bonne nouvelle.
— Ça s’est passé comme tu voulais.
— Décidément, tu sibyllinises à tout va.
— Tu m’as demandé d’être prudent.
Théberge poussa un soupir. Il imaginait le sourire amusé sur le visage de Crépeau.
— Entendu ! Tu sibyllinises ! Par voie de conséquence, je vais pythonisser… Donc, si je comprends bien, mes désirs s’avèrent ?
— Exactement.
— À quel endroit ?
— CDG.
CDG… Après un moment, Théberge comprit : Charles-de-Gaulle. L’aéroport.
— CDG… C’est parfait. À quelle heure ?
— À l’heure où arrivent les ouvriers de la dernière heure.
— Bien sûr.
À Charles-de-Gaulle, à l’heure où arrivent les ouvriers de la dernière heure… Donc, le dernier vol en provenance de Montréal.
— En bonne compagnie ? demanda Théberge.
— Quand on va à Rome, on fait comme les Romains.
Donc, quand on va en France, on fait comme les Français : on prend Air France.
— OK.
— Il y a autre chose.
— Encore une parabole ?
En termes cette fois très clairs, Crépeau lui raconta la visite que lui avait rendue Lucie Tellier.
— J’ai hâte de pouvoir leur régler leur compte, à ces remueurs de guano ! s’exclama Théberge. À ces tripatouilleurs de fétidités !
Inconsciemment, Théberge avait élevé la voix. Sa femme le regarda, mal à l’aise comme chaque fois que le comportement excessif de son époux se manifestait en public. Théberge fit un mouvement de la tête pour signifier qu’il avait compris.
— De toute évidence, reprit-il sur un ton uni, c’est moi qui suis visé à travers elle. Qu’est-ce que tu lui as dit ?
— Je lui ai conseillé de se mettre au vert. De prendre des vacances.
— Comment elle a réagi ?
— C’est ce qu’elle avait déjà décidé de faire.
— Enfin une bonne nouvelle.
— Évidemment, elle s’est payé un environnement de première classe.
— Pourquoi tu me dis ça ?
— Parce qu’elle risque de rencontrer l’ouvrier de la dernière heure.
 
Venise, 20h27
Hurt regarda le vaporetto s’éloigner, puis il s’enfonça dans une ruelle étroite.
Avant de se présenter chez Blunt, il voulait marcher un peu dans la ville. Parce qu’elle le calmait. C’était paradoxal. Les hautes façades qui transformaient les rues étroites en un labyrinthe, au lieu de susciter en lui de l’anxiété, avaient un effet relaxant : il se sentait plus léger. C’était peut-être lié à la présence de l’eau, que l’on sentait toujours tout près.
Il avait pris conscience de ce bien-être la première fois qu’il avait rendu visite à Blunt. Un bien-être qui n’était pas sans lui rappeler ce qu’il avait souvent ressenti quand il parlait au Vieux. Particulièrement dans le jardin… C’était d’ailleurs ce qui rendait si étranges les cauchemars qu’il avait faits dans l’avion.
Il s’arrêta dans un café et commanda un verre de vin. À l’intérieur de Hurt, la plupart des alters ressentaient l’effet apaisant de la ville. Seul Nitro montrait des signes d’impatience. Il continuait de s’opposer à cette visite. Même s’il avait concédé qu’il y avait peu de chances que Blunt soit la taupe, il estimait que le voir était une perte de temps : ils avaient déjà une cible qui les attendait en Angleterre. Mais l’opinion de Steel avait prévalu : si Blunt savait quelque chose sur cet endroit, à Londres, il aurait été bête de se priver de ses connaissances.
Hurt n’avait bu que la moitié de son verre et déjà Nitro s’impatientait.
On n’est quand même pas en vacances !
On y va dans deux minutes, fit Steel.
Deux minutes !… On ne sait même pas s’il habite encore là ! Il a peut-être déménagé… Si c’est lui la taupe…
Si c’était lui la taupe, il aurait eu l’occasion idéale de se débarrasser de nous : il avait seulement à avertir les Chinois.
Les Chinois ont peut-être voulu nous utiliser pour leur compte… et ensuite se servir de nous pour remonter eux-mêmes à l’Institut !
 
www.lemonde.fr, 14h56
… une nouvelle guerre de l’eau. Les Enfants du Déluge menacent de déclencher des actions simultanées au Sud-Liban, sur les hauteurs du Golan et en Cisjordanie, où se trouvent les principales sources du Jourdain. À moins qu’Israël ne consente à un partage équitable de l’eau avec la Palestine et ne réduise sa consommation outrancière, les eaux du fleuve seront rendues impropres à la consommation.
Le ministre des Affaires extérieures d’Israël a répliqué que son pays…
 
Venise, 22h15
Hurt était de retour au comptoir du petit café. Il avait de nouveau commandé un verre de vin. À l’intérieur de lui, Nitro ne décolérait pas.
Je l’avais dit !
Il est peut-être simplement sorti, répliqua Steel.
Et peut-être qu’il a déménagé pour qu’on ne puisse pas le retrouver ! Peut-être qu’il se cache !
D’accord, c’est une possibilité. Mais il y en a d’autres.
Lesquelles ?
Ignorants de la discussion mouvementée qui se déroulait à l’intérieur de Hurt, deux hommes, à côté de lui, commentaient la hausse du prix des pâtes… Un scandale ! C’était sûr que les politiciens étaient de mèche. Ils s’en mettaient plein les poches et ils laissaient les compagnies augmenter les prix à leur guise… La pénurie ? C’était juste de la propagande pour apeurer les gens et les faire taire !
Il est peut-être au restaurant, fit Steel.
Et pourquoi pas à l’opéra ?!
Il peut aussi être sorti se promener.
À côté de Hurt, les deux hommes continuaient de discuter.
— Tu vas à la manifestation demain ?
— Qu’est-ce que ça va changer ? C’est tous des pourris !
— C’est sûr, l’Allianza, c’est des pourris ! Mais, au moins, c’est des pourris qui travaillent pour nous !
Au serveur qui lui demandait s’il voulait autre chose, Hurt répondit distraitement que non.
Si tu veux qu’on en ait le cœur net, on peut appeler Chamane, fit Steel.
Et pourquoi on n’irait pas simplement à Londres ?
Je te l’ai dit ! Parce qu’il peut s’être passé beaucoup de choses depuis qu’on est partis !
Nitro devenait de plus en plus difficile à contrôler, songea Steel. Sa paranoïa s’intensifiait. Lui qui avait déjà tendance à exploser à tout propos !… Ça n’augurait rien de bon.
Hurt se leva, vida le reste de son verre et mit plus d’argent qu’il n’en fallait sur le comptoir.
D’accord, fit Steel. On retourne à Londres. Mais avant, on parle à Chamane.
 
Paris, 23h55
Ils étaient maintenant les seuls clients dans le Florimond. Pascal, le chef, était passé s’enquérir de leurs commentaires et il les avait remerciés de lui avoir fait confiance en le laissant composer leur menu.
— Vous avez toujours des portions aussi généreuses ? demanda madame Théberge.
— Nos cousins canadiens sont censés avoir des appétits de coureurs des bois ! C’est du moins ce que m’a dit le colonel.
Ce dernier se contenta de sourire.
— Il m’a demandé de vous préparer un repas comme si c’était pour ma famille, reprit le chef.
— Votre famille bouffe tous les jours des portions industrielles de ce foie gras au torchon absolument délirant ? demanda Théberge. Et elle enchaîne avec un chou farci qui pourrait nourrir un quartier ? Puis elle expédie un amoncellement gargantuesque de desserts ?… Elle doit avoir de sérieux problèmes de cholestérol, votre famille !
— Pas trop, répondit le cuisinier en souriant.
Le colonel l’avait prévenu : son ami canadien avait parfois le verbe fleuri.
— C’est parce qu’ils boivent beaucoup de vin rouge, fit Laurent, le maître de salle. Les médecins le recommandent.
— Tu vois, fit Théberge en se tournant vers sa femme.
Il était rayonnant.
— Tu vois ! Il faut toujours écouter les médecins !
— Tu l’as payé combien pour qu’il dise ça ? répliqua madame Théberge en regardant son mari.
— Je vous jure que je n’ai rien à voir dans tout ceci, protesta le maître de salle.
L’espace d’un instant, il afficha un air à la fois sérieux et offusqué. Puis il ajouta avec un sourire, sur un ton définitif :
— Allez, je vous fais goûter quelque chose.
Il descendit à la cave. Deux minutes plus tard, après être passé derrière le bar avec la bouteille qu’il rapportait du cellier, il revenait avec trois verres de vin rouge.
— Ça vient du Languedoc, dit-il en posant les verres devant eux. Vous me dites ce que vous en pensez… Je vous laisse déguster et je reviens quand vous avez fini pour le digestif.
Quand il fut parti, Leclercq se tourna vers madame Théberge.
— Vous permettez qu’on vous ennuie quelques minutes ? J’ai deux ou trois informations pour votre mari.
— Vous ne m’ennuyez pas du tout. Pour une fois que je sais ce qu’il fait !
Leclercq se pencha légèrement vers elle.
— Si le comportement de votre mari vous inquiète et que vous cherchez un enquêteur discret, dit-il à voix basse, je peux vous recommander quelqu’un. J’ai d’excellents contacts à Montréal.
— Est-ce que c’est très cher ? demanda madame Théberge, entrant dans le jeu.
— Alors, c’est quoi, les informations ? s’impatienta Théberge.
Leclercq redevint sérieux.
— D’abord, la bonne nouvelle : on a découvert trois laboratoires avec lesquels votre madame McGuinty a des liens… Genève, Bruxelles et Lyon.
— Je suppose qu’on va commencer par Lyon.
— C’était ma première idée. Mais si ce n’est pas le bon endroit, on les alerte et ils évacuent les autres.
— Qu’est-ce que tu proposes ?
— Trois opérations. Simultanées.
— Dans les trois pays ?
— Je sais. C’est délicat. Il va falloir des contacts politiques.
— La DCRI en a sûrement.
— Oui, mais il faudrait passer par le sommet de la pyramide et que ça redescende. Dans les deux pays. À tous les niveaux, on risque des fuites, des dérapages… On ne sait jamais à quel endroit les choses peuvent bloquer.
— Autrement dit, il y a des chances qu’on en parle encore dans deux ans ! fit Théberge avec dépit.
— Mais il y a une autre solution… Jannequin.
— Quoi ?
— Il préside l’amicale européenne des élus. Il a des contacts dans tous les pays. Et là où il n’en a pas, il a des contacts qui en ont.
— Il accepterait de… ?
— Pour retrouver le meurtrier de sa fille, il accepterait n’importe quoi. Mais je voulais t’en parler avant de l’appeler.
Théberge le regarda sans répondre, prit distraitement une gorgée de vin. Puis il ramena son attention sur le vin.
— C’est bon, ça !
Il y regoûta, cette fois avec plus d’application.
— Château de la Negly, fit la voix du maître de salle derrière lui. Une cuvée spéciale qu’ils réservent aux amis et aux gens de la région.
Théberge se tourna vers lui.
— Ça peut s’acheter quelque part ?
— Non… Mais je peux vous laisser deux ou trois bouteilles de ma cave.
 
TVA, 18h06
… et que la peste grise pourrait avoir un effet désastreux sur l’économie mondiale, qui peine déjà à se remettre. Par comparaison, le SRAS et la grippe porcine…
 
Fort Meade, 18h48
John Tate était en train de terminer son huitième mauvais café de la journée. Paige continuait de comploter, des rumeurs se répandaient sur les cas de peste grise et il n’y avait toujours rien sur les quinze morts de Salt Lake City. Selon le rapport préliminaire du médecin légiste, ils seraient décédés du mal des profondeurs ! Au vingt-troisième étage !… Ça s’était produit à six autres endroits sur la planète. Toujours des entreprises réputées, dénoncées pour leurs pratiques polluantes. Et, chaque fois, l’attaque avait visé les locaux de la direction.
Brusquement, le signal du logiciel de communication se manifesta. La photo de Blunt apparut à l’écran.
Il n’appelait quand même pas pour le tenir au courant des progrès de son enquête ! songea Tate. Qu’est-ce qu’il pouvait bien avoir à lui demander ?
Il activa la communication.
— Je suis surpris d’avoir des nouvelles ! dit-il avec humeur.
— Tu as mal dormi ?
— Je rêve du jour où je vais pouvoir dormir. Même mal.
— Paige fait des siennes ?
— C’est la foutue peste grise. On a trois cas.
— Je n’ai rien vu.
— Pour l’instant, on a réussi à empêcher que ça sorte dans les médias… Les victimes habitent trois villes différentes. Le seul point commun, c’est qu’elles ont visité Yellowstone pendant la fin de semaine.
— Vous avez fait fermer le parc ?
— Pas le choix… Évidemment, tous les hommes politiques du coin veulent savoir pourquoi. On ne pourra pas garder ça secret très longtemps.
— Tu as le temps de parler de nos autres problèmes ?
— Qu’est-ce que tu veux savoir ?
— Le projet Archipel, ça te dit quelque chose ?
— Non. Ça devrait ?
— Ça pourrait être lié aux attentats terroristes. Je n’en sais pas plus.
— Et tu ne peux pas me dire d’où vient l’information ?
— Je te dis ce que je peux sans compromettre mes sources.
— Le projet Archipel…
— Oui… Pour les représailles contre les musulmans, comment ça se passe ?
— Plusieurs incidents un peu partout au pays. Rien de trop grave encore. La nouveauté, c’est qu’il commence à y avoir du vandalisme contre des locaux d’associations écologistes… Tu penses passer bientôt ?
— Dès que je peux.
— Autrement dit, quand tout sera terminé et qu’on sera tous les deux à la retraite.
— Ça, je me demande si ça va arriver un jour.
— Tu as probablement raison.
— Si tu trouves quelque chose sur le projet Archipel, rappelle-moi.
— Sûr… Et toi, si tu te rappelles un jour qui paie ton salaire, passe par ici.
Une fois la conversation terminée, Tate rédigea un mémo pour que soient ajoutés d’urgence les termes « Archipel » et « réseau Archipel », avec une cote prioritaire, dans le programme de surveillance Échelon.
 
Paris, 1h07
Les cafés avaient été servis. Décaféinés, à la suggestion de madame Théberge. Ils avaient été bus. Les digestifs aussi.
Théberge en était à refuser poliment un deuxième digestif offert par la maison.
— Je vous assure, je ne peux rien prendre de plus.
— Allez, rien qu’un petit verre de plus pour la route, objecta le maître de salle, bon enfant.
— Vraiment.
— Je vous jure que vous aurez rarement l’occasion de goûter à ça.
Théberge jeta un regard à son épouse, qui prit soin de n’avoir aucune réaction.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Théberge au maître de salle.
— Je voulais vous faire la surprise, mais bon, s’il faut que je vous le dise… C’est un banyuls grand cru… 1929.
— 1929.
Théberge se tourna de nouveau vers sa femme, en quête d’une approbation.
— C’est un 29, dit-il.
Madame Théberge continua de s’abstenir de tout commentaire. Théberge reporta son regard sur le maître de salle.
— C’est bien pour vous faire plaisir… Et aussi parce que si ce petit banyuls a attendu quatre-vingts ans pour être bu, ce serait un péché de ne pas lui faire honneur.
Dix minutes plus tard, les verres étaient presque vides.
— Donc, fit Théberge dans un effort pour paraître avoir conservé l’entièreté de ses facultés, on rencontre Jannequin demain après-midi, vous faites des approches auprès de vos collègues à Lyon…
— Et je m’occupe d’avoir l’information disponible sur le deuxième carbonisé, compléta Leclercq.
— De mon côté, je fais venir de Montréal le rapport d’autopsie du premier.
— À la réflexion, je vais fixer la réunion avec Jannequin en fin d’après-midi, fit Leclercq. Ça te donnera le temps d’aller accueillir ton contact sans être bousculé.
Comme Théberge allait se lever, le cuisinier arriva avec la bouteille de banyuls et il remplit le verre de Théberge.
— Celui-là, c’est de ma part, dit-il. Pour vous remercier de la pertinence de vos commentaires sur les plats. C’est rare de rencontrer un vrai gastronome. Et je retiens votre suggestion pour…
— Je ne peux vraiment pas, l’interrompit Théberge.
— Vous ne pouvez pas refuser. Ce serait une insulte.
Théberge lança un regard en direction de sa femme, qui souriait ouvertement de son embarras. Puis il prit le verre que venait de lui servir le cuisinier et le goûta.
— Vous avez raison, dit-il. Je ne peux pas insulter quelqu’un qui nous a reçus de façon aussi somptueuse. Ça risquerait de déchaîner sur ma tête le courroux de tous les dieux de la gastronomie.
Il se tourna vers son épouse.
— Tu imagines que je devienne incapable de préparer un faisan souvaroff, ou même un risotto !… De faire monter une mayonnaise, de cuire un œuf…
Par jeu, madame Théberge lui prit la main comme pour le rassurer.
— Tu as déjà sacrifié beaucoup aux dieux de la cuisine, dit-elle. Je suis certaine qu’ils seront indulgents. Mais si tu préfères ne pas courir de risque…
 
Londres, St. Sebastian Place, 2h27
Faisant le tour des différentes caméras de surveillance placées à l’extérieur de l’édifice, Hadrian Killmore observait les policiers prendre place plus ou moins discrètement dans les quatre rues du quadrilatère entourant le St. Sebastian Place.
Après avoir réfléchi un instant, il entra une série d’instructions sur le clavier de son ordinateur. Puis il se dirigea vers une toile de Magritte représentant une porte. Il appuya sur la porte, qui s’ouvrit.
Il entra dans une voûte, referma la porte, se rendit au fond de la petite pièce et appuya sur le bouton d’appel de l’ascenseur qui s’y trouvait.
C’était probablement une fausse alerte. L’opération devait viser un occupant des étages inférieurs. Peut-être… Mais il n’était pas question de courir le moindre risque. Il fallait se mettre à l’abri. Et si c’étaient les locaux du Cénacle qui étaient visés, tant pis pour les policiers. À l’instant où ils essaieraient d’y pénétrer sans utiliser les codes nécessaires, les dispositifs de sécurité se déclencheraient.
 
Londres, St. Sebastian Place, 2h28
Moh et Sam entrèrent dans l’édifice et se dirigèrent vers l’ascenseur. Quand la porte se fut refermée, Moh appuya sur le numéro 14 puis glissa la carte magnétique dans le lecteur.
En sortant de l’ascenseur, ils tournèrent à gauche et se dirigèrent vers la porte de l’escalier de secours.
Y pénétrer ne posait aucun problème : il suffisait d’appuyer sur la barre horizontale qui tenait lieu de poignée.
Ils montèrent trois étages et se trouvèrent devant une porte sans poignée. Sam introduisit une carte magnétique dans le lecteur situé à la droite de la porte.
Elle s’ouvrit.
Ils étaient dans un hall, face à une immense murale constituée de signes géométriques enserrés dans des cartouches, comme les hiéroglyphes égyptiens. Sauf qu’il n’y avait aucune figure reconnaissable. À certains endroits, on aurait dit des œuvres modernes, à la limite du pointillisme. À d’autres, c’étaient des séries de points et de bâtonnets. Aux quatre coins du mur, il y avait un planisphère.
Sam porta machinalement la main à la caméra fixée au revers de son veston et il tourna sur lui-même pour s’assurer de filmer l’ensemble de la pièce.
Moh se dirigea sans attendre vers une des deux portes et il tourna la poignée.
 
Londres, un couloir souterrain, 2h29
La porte de l’ascenseur s’ouvrit sur un couloir. Killmore l’emprunta sans hésiter et se mit à marcher d’un pas rapide.
Par chance, il était sur les lieux au moment où les policiers avaient déclenché leur opération. Cela lui permettrait d’évaluer en direct l’efficacité du système de sécurité et de représailles.
 
Paris, hôtel du Louvre, 3h29
Blunt regardait le déroulement de la perquisition sur son ordinateur portable. Dominique avait pris soin de lui relayer le signal de la transmission aussitôt qu’il arrivait à l’Institut. C’était presque du direct. À peine quelques secondes de décalage.
À travers les caméras fixées sur Moh et Sam, il les avait suivis dans l’ascenseur, puis dans l’escalier de secours menant au dix-septième étage. Quand ils entrèrent dans le hall, Blunt aperçut l’étrange murale qui leur faisait face. Puis, au moment où Moh fermait la porte, l’image disparut.
 
Londres, St. Sebastian Place, 2h30
Après deux cents mètres, le couloir avait bifurqué de quarante-cinq degrés et commencé à remonter. Killmore continuait de marcher d’un pas rapide. Il avait hâte de savoir s’il faisait tout ça pour rien. Si c’était une fausse alerte.
Au bout du corridor, il arriva devant une porte à côté de laquelle il y avait un clavier numérique. Il entra un code de neuf chiffres en prenant soin de tenir le neuvième bouton enfoncé.
La porte s’ouvrit sur une petite salle puis se referma automatiquement derrière lui.
Killmore prit le BlackBerry à sa ceinture et accéda au système de surveillance interne du Cénacle. Un homme se tenait dans le hall d’entrée. Killmore fit le tour des salles et il aperçut un autre homme dans la salle du Grand conseil… Comment avaient-ils pu se rendre jusque-là sans déclencher le dispositif de défense ? À tous les étages, les portes d’ascenseur étaient pourtant piégées.
Les hommes étaient en civil. Il pouvait s’agir d’agents des services secrets britanniques. Ou d’agents étrangers. Il pouvait même s’agir d’agents de l’Institut… Bien sûr, cette hypothèse était moins probable. Mais comment savoir ? Si ce que Fogg avait raconté à leur sujet était vrai…
Ce que Killmore aurait le plus aimé savoir, c’était ce qui les avait mis sur la piste du St. Sebastian Place. Qui avait parlé ? Qui était derrière cette opération ?… Pour la première fois, un des locaux du Cénacle était directement visé. Était-ce une manœuvre de Fogg ? Si oui, comment avait-il pu découvrir l’endroit ?
Il pensa à madame Cavanaugh… Si on l’avait suivie jusque chez elle, on pouvait aussi l’avoir suivie jusqu’à St. Sebastian Place. Mais alors, on s’intéresserait seulement à son bureau, au cinquième étage… Si c’était le cas, tout cet incident n’était qu’un problème mineur.
Et puis, de toute façon, l’opération policière n’avait aucune chance d’avoir le moindre effet sur les plans du Cénacle. Les choses étaient trop avancées. Mais c’était contrariant. Il y aurait des vérifications à effectuer. Des mesures de protection supplémentaires à prendre.
En tout cas, c’était la preuve qu’on avait toujours raison de planifier comme si le pire était possible…
Inutile de perdre plus de temps à chercher des explications.
Il appuya sur plusieurs touches de son BlackBerry. Quand le programme du dispositif d’autodestruction apparut, il activa la séquence de déclenchement la plus rapide : deux minutes. Tout ne serait probablement pas détruit, mais on ne pourrait pas le suivre.
Ce court délai n’était pas une mauvaise chose. D’autres personnes arriveraient peut-être sur les lieux avant le déclenchement des explosions.
 
Londres, St. Sebastian Place, 2h32
Moh était dans la petite bibliothèque. Comme il s’approchait d’un rayon pour examiner les livres, il sentit le plancher bouger sous ses pieds et il fut plaqué violemment contre la bibliothèque par le souffle d’une explosion.
 
BBC, 2h33
… réagissant à la dénonciation de l’Iran dans les médias américains, la Chine et la Russie ont uni leurs voix pour appeler les pays occidentaux à faire preuve de retenue à l’endroit des pays islamistes. Disant craindre une déstabilisation accrue de la situation mondiale…
 
Londres, St. Sebastian Place, 2h33
Encore confus, couvert de poussière et de débris de plâtre, Moh se releva en se tenant après les rayons. Puis il se retourna.
Devant lui, une grande partie du mur extérieur avait été arrachée, révélant ce qui restait d’une cage d’ascenseur. Par le trou, il pouvait voir les lumières de la ville.
Du regard, il fit le tour de la pièce. Plusieurs rayons de la bibliothèque avaient basculé, répandant leurs livres sur le plancher. Ce dernier, même s’il était en pente, semblait tenir bon.
De chaque côté de lui, Moh pouvait apercevoir des compartiments de rangement que les rayons de la bibliothèque, en basculant, avaient cessé de dissimuler.
Longeant le mur avec précaution, il se dirigea vers un des compartiments ouverts : il était rempli de disques DVD. Sur le boîtier de celui qu’il avait pris dans ses mains, on avait tracé quelques mots au crayon-feutre :
 
Le mystère de la Trinité
 
Londres, 2h35
Une limousine sortit du garage souterrain d’un édifice situé à quelques centaines de mètres de St. Sebastian Place. Sur le siège arrière, Killmore tentait d’entrer sur le réseau du Cénacle en utilisant son BlackBerry.
Il ne parvint pas à établir la communication. C’était plutôt bon signe. L’explosion avait dû détruire l’ensemble du réseau informatique.
La limousine passa devant la façade de St. Sebastian Place. À l’abri des verres teintés du véhicule, Killmore vit des policiers se précipiter à l’intérieur. Il demanda au chauffeur de faire lentement le tour de l’édifice puis de continuer vers l’aéroport.
À l’arrière de l’immeuble, le mur extérieur était arraché, du toit jusqu’au sol. Une immense lézarde suivait grossièrement l’emplacement de son ascenseur personnel.
Killmore avait cru que les dégâts seraient plus considérables. Notamment à la hauteur des trois étages supérieurs. Il prit mentalement note de prévoir un dispositif plus efficace pour les autres sites du Cénacle.
Il songea ensuite à ce que pourraient trouver les policiers. Les livres ne tiraient pas à conséquence. Le portable avait certainement été détruit dans l’explosion : il était sur son bureau, juste à côté de l’ascenseur. De toute façon, pour les affaires du Cénacle, il n’utilisait jamais qu’un espace mémoire encodé par PGP. Le reste du disque dur était alloué à toutes sortes de programmes, de dossiers remplis de photos, de musique et de textes sans importance. Et si quelqu’un s’avisait d’accéder à l’espace PGP sans la clé de déchiffrement, il provoquerait un effacement irréversible de toutes les données.
Il n’y avait finalement que deux choses susceptibles d’intéresser les policiers : les quipus et les DVD. Comme ils se trouvaient dans des casiers dissimulés à même la bibliothèque, sur le mur opposé au mur extérieur, il y avait toutes les chances qu’ils aient conservé leur secret.
Et même si on les trouvait, ça ne changerait pas grand-chose. Sur les DVD, on ne voyait que l’agonie des victimes ; aucun indice ne permettait d’identifier ceux qui avaient provoqué leur mort ou qui y avaient assisté. Quant aux cordes tressées des quipus, c’était comme pour les murales : avant que quelqu’un réussisse à les déchiffrer, il y aurait longtemps que le projet Émergence aurait été mené à terme.
De toute façon, il ne prendrait pas de risque : il enverrait rapidement quelqu’un terminer le travail de destruction.
 
Lévis, 22h42
Dominique sentit la tension tomber. Sa première véritable opération solo s’était bien déroulée. Avec un peu plus de bruit que prévu, sans doute, mais sans perte de vie. Et ils avaient mis la main sur plusieurs informations.
Par les caméras de Moh et de Sam, elle avait pu suivre en direct une grande partie des événements. La transmission n’avait été bloquée que pendant quelques minutes, entre le moment où Moh avait fermé la porte derrière lui et celui de l’explosion. Celle-ci semblait avoir neutralisé le système de brouillage. Probablement à cause de la brèche qu’elle avait créée dans le mur extérieur.
La liste du matériel saisi venait de lui parvenir. Les éléments les plus importants étaient : un portable qui semblait avoir rendu l’âme, une caisse de cordes nouées semblables au quipu dont Théberge lui avait envoyé une photo, une collection de DVD contenus dans une boîte sur laquelle était inscrit : « Les Dégustateurs d’agonies »…
Par prudence, elle demanda à Sam de lui envoyer immédiatement une copie de tous les DVD. Et d’en envoyer une à Chamane, accompagnée des quipus et du portable endommagé. Directement chez lui. Blunt y serait pour en prendre livraison.
 
HEX-Radio, 23h14
… pendant la prochaine heure, on déblatère sur tout ce qui va mal. Tout ce que les médias trad constipés n’osent pas dire, on en parle. À commencer par le fait que Montréal est en train de devenir la capitale mondiale du crime organisé. Les motards, les autochtones, la mafia, les syndiqués, les gangs de rue… tout le monde a son racket pour exploiter le payeur de taxes ! Faudrait élever une statue au payeur de taxes anonyme !… Et quand le payeur de taxes essaie de dire qu’il en a assez de payer, les médias ne veulent rien savoir. Pas de place pour lui ! Pourquoi, vous pensez ?… Parce que les motards, les autochtones, les mafias, les syndiqués, les gangs de rue et les boomers péquistes monopolisent les médias. On est à la veille d’avoir des quotas sur les nouvelles… Qu’est-ce que je dis là ? On a déjà des quotas !… Tant de minutes sur les handicapés, tant de minutes sur les femmes, tant de minutes sur les vieux… Tant de minutes sur les Arabes, tant de minutes sur les Juifs… Tant de minutes sur l’Europe, tant de minutes sur les Chinois… Tout ce beau monde squatte les médias. Ils occupent tout l’espace ! Et ils ne sont pas les seuls… Tant de minutes sur les terroristes écolos, tant de minutes sur les terroristes islamistes… tant de minutes sur les minorités visibles, tant de minutes sur les minorités à moitié visibles, tant de minutes sur les minorités pas visibles… Pis nous autres, calvaire ? ! On peut-tu parler de nous autres, des fois, sans se faire accuser d’être racistes ?… On est le seul pays à penser qu’une majorité, c’est un ramassis de minorités ! On est même pas un melting pot. On est une dump !
 
Seattle, 20h21
Phillip Johnson n’arrivait plus à respirer. Et ce n’était pas parce qu’il manquait d’air. Le jet de la soufflerie le heurtait de plein fouet.
La peau de son visage était étirée vers l’arrière. La pression sur son ventre était intolérable. Dans son dos, il sentait le grillage lui entrer dans la peau. Si le grillage métallique n’avait pas eu des mailles aussi serrées, il lui aurait sans doute pénétré la peau jusqu’aux os.
C’était intolérable. Il n’y avait qu’une minute que la soufflerie avait été activée et il avait l’impression que cela durait depuis des heures.
Pour quelle raison lui faisait-on subir cette torture ? Il avait fidèlement exécuté sa mission. Il avait pris toutes les précautions qu’on lui avait suggéré de prendre pour ne pas être découvert. Et, en plus, il était volontaire pour d’autres missions ! Que s’était-il donc passé ?
Dans la cabine de la soufflerie où l’on testait les pièces d’avion, une voix murmura doucement de mettre la puissance maximale.
Sans avoir entendu cet ordre, Phillip Johnson en sentit immédiatement les effets. La pression devint plus écrasante. Dans ses yeux, la douleur s’intensifia, comme si des pouces invisibles essayaient de les enfoncer dans son crâne.
Puis il cessa de percevoir. La suite du processus de destruction de son corps échappa totalement à sa conscience. Pour y assister, le seul moyen à sa disposition aurait été d’en regarder l’enregistrement sur Internet. Mais, pour cela, il aurait fallu qu’il soit encore en état de le faire.
 
Lévis, 23h49
De l’opération comme telle, Dominique n’était pas mécontente. Par contre, ce qu’ils avaient découvert à St. Sebastian Place l’avait perturbée.
D’une part, cela confirmait qu’il y avait, liés au Consortium, des groupes dont on commençait à peine à percevoir les ramifications. S’il fallait en croire Fogg, il s’agissait de ceux qui manipulaient le Consortium. Mais elle n’avait aucune preuve que ce n’était pas le contraire : que ce n’était pas un groupe que le Consortium manipulait et dont il voulait se débarrasser.
Et puis, il y avait les Dégustateurs d’agonies. Les copies électroniques des vidéos avaient commencé à lui parvenir…
Le peu qu’elle avait regardé l’avait convaincue que le nom n’était pas une simple figure de style. Selon toute apparence, il s’agissait d’un groupe analogue aux réseaux de pédophiles : ils échangeaient des vidéos de gens qui agonisent, avec des mises en scène particulièrement élaborées.
Par ailleurs, le fait qu’il y ait eu un mécanisme d’autodestruction confirmait l’importance des lieux. C’était par pure chance qu’il n’y avait pas eu de victimes. Mais l’événement avait provoqué une commotion dans le voisinage. Il y avait déjà une photo de l’explosion sur Internet. Filmée par un cellulaire… Il était préférable de prendre les devants et de téléphoner à Finnegan, son contact au MI5.
 
Bloomberg, 23h53
… le porte-parole de la police fédérale a nié toute implication du député Arno de Jonghe dans ce meurtre. Au moment des événements, le député se trouvait à cinquante kilomètres de la capitale, où il rencontrait…
 
Lévis, 23h55
— Si c’est ce que vous appelez une opération discrète, fit d’emblée Finnegan.
— Il n’y a pas eu de victimes, répondit Dominique.
— Ce n’est pas faute d’avoir essayé.
— Et il n’y a pas eu de feu d’artifice.
— Je suppose que vous avez une explication. Quelque chose que je pourrai dire à mes chefs sans me faire exiler sur une île perdue où flotte encore le drapeau de l’Empire.
— Il aurait été difficile de prévoir que tout l’édifice était muni d’un dispositif d’autodestruction. Je ne savais pas que cela faisait partie des normes de construction londoniennes.
— Avez-vous une idée de ce que ça va être, demain, dans les médias ?
— Je vais vous envoyer une copie du matériel que nous avons trouvé sur place. Ça devrait vous permettre de vous justifier. Et même de vous gagner une couverture de presse favorable.