L’Exode marque le début véritable de l’Apocalypse. C’est le moment où le Cénacle va se retirer pour de bon dans l’Archipel, accompagné du deuxième cercle intérieur des Essentiels.
Guru Gizmo Gaïa, L’Humanité émergente, 4- L’Exode.
Jour - 2
Paris, 9h33
Dans la fenêtre qui se découpait au centre de l’immense écran de verre, les cartouches se succédaient, avec leurs séries de points et de traits verticaux superposés. On aurait dit un hybride de dominos et d’hiéroglyphes égyptiens. Chamane les faisait défiler un à un, dans l’espoir qu’il lui vienne une idée.
Debout à côté de lui, la main droite posée sur son épaule, Geneviève regardait l’écran. De la main gauche, elle se caressait lentement le ventre.
— Tu as digitalisé tout ce qu’il y avait sur les murales ? demanda-t-elle.
— Tout ce qui représente des quipus.
— Les points représentent des unités ?
— Probablement.
— Et les traits ?
— Logiquement, ça devrait être des multiples de l’unité. J’ai essayé en binaire… en base dix, en base douze… en hexadécimal…
— Il n’y a jamais plus de quatre points.
— Je sais. Ça voudrait dire que c’est en base cinq. Mais ça donne des chiffres qui n’ont pas de sens. Regarde…
Il entra quelques instructions au clavier. À l’intérieur du cartouche affiché à l’écran, les points et les traits furent remplacés par des groupes de chiffres.
— C’est sur ça que je bloque, dit-il. Le résultat est incohérent.
— Pourquoi ?
— Normalement, dans les quipus, le nombre dans la partie du haut est la somme de ceux du bas.
— Dans le haut, il y a peut-être des chiffres qu’il faut laisser en chiffres.
— C’est possible. Le problème, c’est de savoir lesquels.
Geneviève demeura songeuse un moment avant de déclarer :
— Si c’est comme dans les quipus, ça veut dire qu’en haut, c’est la même chose qu’en bas, mais autrement.
— Si on veut…
Chamane la regardait, intrigué. Il ne voyait pas où elle voulait en venir.
— Dans le bas, ça pourrait être une description de ce qu’il y a dans le haut.
— Ça se pourrait…
Un nouveau silence suivit. Chamane était étonné de voir Geneviève aussi absorbée par le décodage, elle qui fuyait habituellement tout ce qui ressemblait, même de loin, à un problème de mathématiques. De sa main droite, elle continuait de se flatter doucement le ventre. Elle paraissait totalement concentrée.
Un instant, Chamane se demanda si ça pouvait être un effet de la grossesse. Comme les goûts alimentaires étranges. Il se promit de vérifier sur Internet si les goûts intellectuels étranges faisaient également partie des symptômes répertoriés.
— S’il y a un message, reprit Geneviève, il est probablement en anglais.
— J’ai essayé avec des distributions de fréquences.
— Explique.
— En anglais, la lettre qui revient le plus souvent, c’est le « e » : dans douze virgule cinquante-six pour cent des cas… J’ai créé un tableau de fréquences d’apparition, dans les quipus, pour les chiffres de 1 à 26… J’ai même ajouté en complément les groupes de deux lettres et de trois lettres les plus fréquents…
Chamane, comme souvent quand il expliquait quelque chose, se laissait emporter. On aurait dit qu’il venait de faire une découverte majeure.
— Tu savais ça qu’en anglais les groupes de trois lettres qu’on rencontre le plus souvent sont « the », « and » et « ing » ?
— Palpitant, fit Geneviève avec un sourire amusé. Ça fonctionne ?
— Non. Ça donne du texte complètement illisible. Même en ajoutant d’autres grilles de décodage par-dessus le premier résultat.
L’enthousiasme de Chamane était retombé.
— Ça ne fonctionne ni en haut ni en bas ? demanda Geneviève.
— Non. J’ai essayé et…
Chamane s’arrêta brusquement au milieu de sa phrase.
— Donne-moi une minute, dit-il en se précipitant sur son clavier.
Quelques instants plus tard, il se tournait vers Geneviève.
— Tu avais raison ! dit-il.
Il l’embrassa sur le ventre.
— Ta mère est un génie ! ajouta-t-il en s’adressant au ventre légèrement rebondi de Geneviève.
— Je peux savoir en quoi je suis géniale ?
— J’avais essayé uniquement avec l’ensemble total des signes, sans distinguer le haut et le bas. Si je les distingue, ça change les distributions… Regarde !
Il sélectionna deux cartouches à l’écran, les déplaça dans une autre fenêtre et les agrandit. Dans la partie inférieure de chacun, à la place des trois groupes de chiffres, on pouvait maintenant lire des lettres : AL-AS-KA et DUER-NE-SEW. Dans la partie supérieure, par contre, le texte demeurait illisible.
— Alaska, fit Geneviève à voix haute. Mais l’autre mot…
— C’est juste un problème d’échantillon, fit Chamane sur un ton redevenu enthousiaste.
Il ouvrit une nouvelle fenêtre et il y entra plusieurs lignes d’instructions codées. Puis il appuya sur ENTER. L’instant d’après, DUER-NE-SEW devenait GUER-NE-SEY.
— Les fautes, dit Chamane, c’est parce que l’échantillon n’est pas assez grand. Mais on a probablement assez d’éléments pour corriger l’ensemble du code.
Quelques minutes plus tard, il avait terminé : il n’avait eu besoin de corriger que cinq lettres et il disposait d’une série de noms qui correspondait à tous les endroits identifiés par des points sur les quatre planisphères.
— Ça veut dire qu’il y a un code différent pour le haut, dit-il.
— Peut-être que ce sont des chiffres…
Avant que Chamane ait eu le temps de répondre, son écran devint noir. Puis un court texte s’afficha.
Pas de panique. C’est seulement moi. La communication est sécurisée.
Le message s’effaça et fut remplacé par une icône représentant un téléphone.
— Elle est baveuse rare ! fit Chamane en souriant.
Il cliqua sur l’icône.
Agence France Presse, 9h51
… s’élèvent à dix-huit. Tous les conducteurs avaient une grande quantité de CO2 dans le sang. Le gaz carbonique qui s’est accumulé dans leur voiture leur aurait fait perdre conscience. Dans un message diffusé sur Internet, les Enfants de la Tempête mettent en garde les propriétaires de grosses cylindrées…
Guernesey, 8h55
Norm/A était installée dans son fauteuil de travail. Elle était une des rares personnes à pouvoir dire que, quand elle travaillait, elle s’enfermait dans sa bulle – au sens littéral.
Le fauteuil avait l’allure d’une sphère évidée dans laquelle une ouverture avait été pratiquée pour qu’on puisse s’y asseoir. Comme elle était pivotante, la jeune femme pouvait balayer, sans avoir à en sortir, la table en demi-cercle placée devant elle. Différents claviers étaient incrustés dans la table. Au-dessus de chaque clavier, un écran se découpait sur le mur circulaire de la pièce.
Subitement, la figure de Chamane apparut sur un des écrans. Norm/A se sentait un peu honteuse d’avoir recours à un déguisement informatique. À l’autre bout, ce que Chamane voyait maintenant, c’était une des affiches de Marilyn Monroe réalisée par Andy Warhol.
— J’ai procédé aux vérifications, dit-elle. Tu as raison. C’est encore pire que ce que tu dis. Je propose qu’on les élimine de la surface de la Terre.
Sur l’écran devant elle, elle vit le visage de Chamane accuser le choc de la surprise. Il ne devait pas s’attendre à un accord aussi rapide ni à une proposition aussi radicale.
— Tu veux faire ça comment ? demanda-t-il, visiblement peu enthousiaste.
C’était le problème avec les hackers, songea Norm/A. Du moment qu’on les sortait de leur univers de jeux et de violence virtuelle, ils étaient paralysés, incapables d’assumer les conséquences de leur pouvoir dans le monde réel.
La fille qui se tenait debout à côté de lui, par contre, n’avait pas du tout l’air prise de court. Malgré son air mignon et sa main sur son ventre qui soulignait un début de grossesse, il y avait sur son visage un sourire qui ne mentait pas.
— On envoie une copie de toutes les preuves qu’on peut trouver aux polices concernées, dit-elle. Puis on crashe tous leurs réseaux en même temps pour les empêcher d’effacer des dossiers avant l’arrivée de la police.
— Crasher tous leurs réseaux ? Avec la sécurité qu’ils ont ?
— Leur sécurité, c’est moi.
À l’écran, Chamane paraissait de plus en plus perplexe.
— Chicken ? demanda Norm/A sur un ton de défi amusé.
Elle vit le sourire de la fille qui se tenait à côté de Chamane s’élargir. Chamane, pour sa part, rougit.
— C’est pas seulement un problème de hacker, dit-il. Les gens dangereux, c’est ceux qui sont derrière tout ça.
— Si on élimine leurs entreprises, ils ne pourront pas faire grand-chose… Ensemble, on peut régler ça en deux jours max.
— Tu n’as aucune idée de ce à quoi tu t’attaques !
— Crois-moi, tout ce qu’il y a à savoir sur ces entreprises, je le sais ou j’ai les moyens de le savoir.
— Je veux dire… les entreprises, c’est énorme… mais c’est rien.
Chamane semblait de plus en plus mal à l’aise. Norm/A commençait à se demander si elle ne l’avait pas surestimé.
— Si tu as peur à tes fesses, dit-elle sur un ton moqueur, je peux m’en occuper toute seule. Ça va juste prendre un peu plus de temps.
— On n’est pas dans un war game ! explosa Chamane. On est dans le monde réel.
— C’est exactement ce que je dis.
— Dans le monde réel, qui, penses-tu, contrôle les entreprises ?
— Les dirigeants, les actionnaires…
— Et tu crois que ces gens-là contrôlent seulement des entreprises ?
— Qu’est-ce qu’ils contrôlent d’autre ?
— Des ministères, des médias, des services de renseignements…
— Tu ne veux quand même pas qu’on règle le sort de la planète ? ironisa la jeune femme.
— C’est à peu près ça.
Il avait répondu sur un ton posé. Comme s’il envisageait réellement de faire ce qu’il avait dit. En fin de compte, elle ne l’avait peut-être pas surestimé.
— Les entreprises, poursuivit Chamane, c’est la partie la plus visible, la plus facile à attaquer. Mais c’est seulement la pointe de l’iceberg.
— OK. C’est quoi le mystérieux pouvoir obscur derrière les entreprises ? Darth Vader ? La CIA ? La grande alliance des mafias ?… Le FMI ?
— Un peu tout ça.
À l’écran, Chamane avait l’air tout à fait sérieux.
— Je pense que ça mérite deux ou trois explications, répondit Norm/A après une pause.
Dans sa voix, il n’y avait presque plus d’ironie.
Ce fut au tour de Chamane d’hésiter avant de répondre.
— Je ne devrais pas te parler de ça, dit-il. Mais c’est trop important : il ne faut pas tout foutre en l’air par une attaque précipitée.
— De quoi est-ce que tu ne peux pas me parler ?
Cette fois, l’ironie avait complètement disparu de la voix de la jeune femme.
— Pour commencer, il faut que tu penses à te protéger.
— Tu n’as pas à t’inquiéter pour moi.
— Désolé, tu ne sais pas de quoi tu parles.
C’était la première fois que quelqu’un la traitait aussi clairement d’idiote. Même en termes polis. Pourtant, il n’y avait chez lui aucune agressivité. Ni le désir de jouer au preux chevalier, semblait-il. Simplement l’expression d’un énoncé qui lui paraissait incontestable.
Était-ce pour cette raison qu’il n’avait pas désactivé la caméra placée devant son ordinateur ? Pour lui donner l’occasion de mieux évaluer ses réactions ? de lire son non-verbal ?… Parce qu’il savait que ce qu’il avait à lui dire était difficile à croire ? qu’il voulait qu’elle ait tous les moyens à sa disposition pour évaluer sa sincérité ?
— Je vais t’envoyer des documents, reprit Chamane. Deux listes. Une de gens et une autre d’endroits situés un peu partout sur la planète. Vois si ça te dit quelque chose. Il faut chercher les liens qui existent entre les lieux, les compagnies comme HomniFood et HomniPharm, le terrorisme islamiste, le terrorisme écologiste, la peste grise, le champignon tueur de céréales et la liste des personnes… Je ne peux pas t’en dire plus. Sauf que tout ça est relié et qu’il faut un plan d’attaque global. Penses-y et contacte-moi demain. Mais je suis d’accord avec toi sur un point : on n’a plus beaucoup de temps.
Le visage de Chamane disparut de l’écran. Il venait de couper la communication.
Norm/A sourit et désactiva le logiciel qui lui avait permis de prendre le contrôle de l’ordinateur de Chamane.
Elle avait essayé de l’avoir à l’esbroufe et il n’avait pas réagi comme un hacker typique. De toute évidence, son but n’était pas de montrer qu’il était le meilleur, mais de la convaincre de travailler avec lui. Elle était impressionnée. Et elle avait hâte de voir les deux listes qu’il avait promis de lui envoyer. Sans doute les mettrait-il sur le site d’HomniFood pour qu’elle les récupère.
Subitement, une liste de noms apparut sur son écran. Dans le haut, il y avait quelques mots en caractères gras :
Voici la première liste.
Le sourire de Norm/A s’élargit. Finalement, il réagissait comme un hacker. Il avait besoin de prouver qu’il était le meilleur. Elle aurait dû se méfier quand il avait subitement coupé l’accès qu’elle avait à son ordinateur.
Heureusement qu’elle l’avait contacté à partir de son poste high risk, qui était complètement isolé du reste de son réseau.
Paris, 10h14
Sur le goban, les pierres poursuivaient leur occupation progressive des intersections. Blunt ne voyait toujours pas où son adversaire voulait en venir. Son propre style s’en ressentait. À plusieurs reprises, il avait joué des coups trop défensifs pour prévenir des menaces qui ne s’étaient pas concrétisées. Résultat : il se retrouvait avec un développement qui manquait de cohérence. On aurait dit une simple accumulation de batailles locales.
Après avoir longuement réfléchi, Blunt opta finalement pour un coup de consolidation. Il posa une pierre sur le goban, puis il se brancha sur le site de jeu pour inscrire son coup.
L’évolution de la partie le tracassait. Était-ce le signe qu’il n’arrivait plus à penser aussi clairement ? Pourtant, s’il y avait un moment où il avait besoin de toute sa lucidité…
Il fut tiré de sa réflexion par la vibration de son iPhone. Il y jeta un regard. Un message de Stéphanie :
a tu 1 tox ?
Le point d’interrogation rendait manifeste qu’il s’agissait d’une question. Mais c’était quoi, un tox ?… Il décida de remettre la réponse à plus tard.
Il avait à peine rangé son iPhone qu’une musique se faisait entendre en provenance de l’ordinateur : on aurait dit un chant primitif. L’image d’un chamane sibérien se matérialisa à l’écran. En équilibre sur une seule jambe sur un piquet de clôture, l’autre jambe remontée comme s’il était assis en position de méditation, les bras croisés, le personnage virtuel regardait fixement la caméra.
Blunt sourit et activa le logiciel de communication. Chamane avait encore profité d’un contrôle de sécurité pour tripatouiller son ordinateur !
— Tu manques de travail ? C’est pour ça que tu t’amuses à te faire de la publicité sur mon ordinateur ?
— C’est pas juste une image. J’ai caché un script de sécurité à l’intérieur. Si le chamane tombe en bas de son poteau, c’est que tu as une infiltration. Mais je t’appelle pour autre chose.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— J’ai enrichi la liste que Tate t’a donnée.
Chamane expliqua de quelle manière il avait déchiffré la partie du bas des quipus de la murale. Les noms correspondaient aux quarante-huit endroits identifiés par des points sur les quatre planisphères.
— Et la partie du haut ? demanda Blunt.
— C’est probablement un autre code. Geneviève pense que c’est une forme résumée de ce qu’il y a dans la partie du bas… Comme pour les quipus traditionnels, le nombre du haut qui donne la somme de ceux du bas…
— Et… ?
— Ça ne donne rien de lisible. En plus, c’est presque aussi long que le texte du bas. Pour un résumé, ça fait curieux… De toute façon, résumer un nom, comment tu fais ça ?
— Tu continues de creuser ?
— Pour l’instant, j’ai autre chose de plus important. Norm/A vient d’appeler.
— Norma ?
— La pirate informatique. Elle veut que je travaille avec elle.
— Elle veut te recruter ?
Pour une rare fois, Chamane perçut de la surprise dans la voix de Blunt.
— Non. Elle veut que je l’aide à détruire HomniFood et les autres entreprises du groupe.
Un silence suivit la réponse de Chamane.
— Qu’est-ce que tu lui as répondu ? demanda finalement Blunt, sur un ton où il y avait une certaine appréhension.
— Je lui ai demandé un délai. Je voulais t’en parler avant.
— Un hacker qui veut prendre conseil avant de crasher un réseau… Qu’est-ce qui se passe ? T’as pris un coup de vieux ?
— Ça se peut… avec le bébé… C’est des responsabilités, man.
— Chamane qui parle de responsabilités !
— C’est mon nouveau nick : Kid Responsabilité.
— Ta pirate, comment elle veut faire ça, éliminer HomniFood ?
— Elle fait une copie de leur comptabilité, de leurs recherches secrètes, de leur banque de courriels, puis elle envoie ça aux polices concernées dans chaque pays.
— Elle a vraiment les moyens de faire ça ?
Blunt était sceptique.
— C’est elle qui a construit et qui supervise leur système de sécurité.
— Il faut que tu lui donnes une réponse quand ?
— Demain matin. Avec ce que je lui ai donné, le plus que je pouvais acheter, c’était vingt-quatre heures.
— Et qu’est-ce que tu lui as donné, exactement ?
La voix de Blunt était plus froide. Il avait posé la question en ralentissant son débit.
Chamane lui expliqua de quelle manière il l’avait lancée sur des pistes sans lui révéler les détails de ce qu’ils savaient.
— Autrement dit, tu lui en as assez dit pour qu’elle sache que tout est lié ? conclut Blunt.
— Oui. Mais elle va sûrement creuser de son côté. Et comme elle a des moyens qu’on n’a pas… elle va peut-être découvrir de nouvelles choses.
— Et si elle va raconter à ceux qui la paient tout ce qu’on sait ?
— T’as pas à t’inquiéter, elle n’est pas du côté sombre.
— C’est sûr, ironisa Blunt. Si tu affirmes qu’elle n’est pas du côté sombre, pourquoi est-ce que je m’inquiéterais ?
Blunt resta un moment silencieux.
— J’ai fait pour le mieux, reprit la voix de Chamane au bout de quelques secondes. Si on réussit à la mettre de notre côté, on peut avoir accès à tout ce qu’ils savent. À tout ce qu’ils font.
— Détruire les compagnies ne changera rien à ce qu’ils ont déclenché.
— C’est ce que je lui ai dit.
— Et ça ne changera pas beaucoup de choses à la situation de ceux qui sont derrière l’Alliance. Ils vont encore avoir les moyens de s’en tirer.
— Qu’est-ce que tu veux que je lui propose ?
Blunt resta de nouveau silencieux pendant un assez long moment. Il essayait d’évaluer les probabilités que la confiance de Chamane soit justifiée.
N’ayant pas eu de contact avec la pirate, il lui était difficile de se faire une opinion sur elle. Mais il connaissait Chamane. Et puis, comme ce dernier le lui avait déjà dit : en matière de hacker, c’était lui l’expert.
Sur ce point, il était difficile de ne pas lui donner raison. Il avait réussi à mettre sur pied et à maintenir en activité les U-Bots depuis plusieurs années. Et il se vantait à l’occasion qu’il avait non seulement recruté les meilleurs, mais qu’aucun n’avait fait défection : aucun n’avait choisi « le côté obscur de la toile ».
— D’accord, dit-il finalement. Puisqu’il faut lui faire confiance… Et que, de toute façon, elle en sait déjà assez pour contrer à peu près tout ce qu’on peut faire.
— Tu vas être surpris de ce qu’elle, elle peut faire.
Blunt ignora la remarque.
— Je suis en train de revoir un plan global pour les attaquer sur tous les terrains en même temps. Et dans ce plan, elle pourrait jouer un rôle. Son attaque contre les entreprises pourrait être cruciale. Mais pas comme elle le pense.
— Si tu veux qu’elle accepte de jouer un rôle dans un plan qui ne dépend pas d’elle, il va vraiment falloir que tu lui expliques le plan en détail… À moi aussi d’ailleurs, non ?
Blunt poussa un soupir. Il imaginait ce qui serait arrivé à un informaticien employé dans une autre agence s’il avait eu ce genre d’exigence.
— Je suis parti de l’idée de Poitras…
Brecqhou, 9h44
Maggie McGuinty avait été prévenue une heure avant l’arrivée de Kristof Belcher. La veille, elle avait discuté de son cas avec Killmore. Ils étaient rapidement tombés d’accord : c’était un excellent candidat.
Elle l’accueillit à la porte centrale de la résidence principale de l’île.
— C’est très impressionnant comme endroit, dit Belcher.
Son regard prit la mesure de l’immense hall intérieur, qui montait jusqu’au quatrième étage et se terminait par un dôme de verre peint où était reproduite la coupole de la chapelle Sixtine.
— C’est un cadre approprié au rang de ceux qui sont appelés à le fréquenter… Vous êtes toujours d’accord avec la proposition qui vous a été faite ?
— J’en suis honoré. Prendre en main la gestion des approvisionnements de l’Archipel est un défi professionnel extrêmement stimulant.
— Je n’ai aucun doute sur vos capacités. Je suis certaine que vous remplirez de façon très satisfaisante le rôle qui vous est confié.
— Vous allez peut-être me trouver ridicule, mais je n’étais même pas sûr d’être invité comme simple résident dans l’Archipel.
— Parce que vous n’apparteniez pas au premier niveau de direction ?
— Il y a de ça…
— Vous vous sous-estimez.
Puis elle ajouta sur un ton plus froid :
— Et vous sous-estimez le Cénacle, non ?
Belcher accusa le coup. Son visage afficha un léger désarroi.
— La force du Cénacle, poursuivit McGuinty d’une voix redevenue amicale, c’est de voir au-delà des grades officiels et d’évaluer la véritable valeur des individus.
— Bien sûr, bien sûr…
Belcher était manifestement anxieux de manifester son accord pour effacer la mauvaise impression qu’avait pu laisser sa réponse précédente.
— Il ne reste qu’un détail à régler, reprit McGuinty. Je pense qu’on vous a avisé qu’on vous demanderait un service en échange de cette promotion. Je me trompe ?
— Non, non, pas du tout. J’ai effectivement été avisé…
— Je sais qu’on ne vous a rien dit de plus. Seules quelques personnes sont au courant des détails. Vous comprendrez pourquoi dans quelques instants…
McGuinty le prit par le bras et l’entraîna vers l’escalier central qui menait aux étages.
— Venez dans mon bureau, on sera plus à l’aise pour discuter.
Puis, après un instant, elle ajouta en se tournant vers lui :
— Vous n’avez aucune idée de ce qui va vous arriver. Nous allons faire de grandes choses ensemble… Nous allons étonner le monde !
TF1, 10h52
… a confirmé qu’il interromprait toute livraison de pétrole aux pays qui collaboraient avec les États-Unis. Dénonçant le complot que l’État américain met en œuvre, par l’intermédiaire des multinationales, pour affamer la planète, il a appelé au renforcement du pôle sud-américain. Du même souffle, il a annoncé qu’il abaissait de dix pour cent le prix du pétrole pour tous les pays de l’Amérique latine qui acceptent de participer à la nouvelle alliance anti-pauvreté…
Brecqhou, 9h55
Maggie McGuinty avait une tasse de thé dans les mains. Debout devant une des immenses fenêtres, elle contemplait la mer. Kristof Belcher était à côté d’elle.
— En échange de cette nomination, dit-elle, la seule chose que le Cénacle vous demande, c’est de mourir.
Elle se tourna légèrement vers Belcher pour observer sa réaction. Pas de doute, elle l’avait surpris.
— Quoi ?!
— Une mort officielle, précisa-t-elle avec un sourire. Pour les médias… En réalité, vous serez dans l’Archipel.
— Et ma femme ? Mes enfants ?
Belcher était sincèrement inquiet.
— Tout cela est déjà prévu. Votre famille vous rejoindra.
Elle ajouta ensuite, avec un mélange de compassion réelle et d’humour :
— Nous n’allons quand même pas séparer les familles.
— Et je vais mourir comment ?
— En dénonçant vos complices.
— Quels complices ?
Cette fois, Belcher avait l’air dépassé. McGuinty s’empressa de le rassurer. Il y avait des limites à jouer avec lui. Elle avait besoin de sa coopération. Il ne fallait pas l’effrayer inutilement.
— C’est une mise en scène, dit-elle. Comme vous le savez, trois de nos laboratoires ont été détournés par certains éléments peu scrupuleux de notre organisation. Cela a nui considérablement à notre image corporative… J’imagine que vous êtes au courant ?…
— Bien sûr.
— Nous connaissons ces éléments. Nous avons des preuves de ce qu’ils ont fait. Mais un procès aggraverait le tort qu’ils ont causé à notre réputation. La population pourrait perdre confiance dans notre compagnie. Elle pourrait se dire qu’il reste peut-être des éléments corrompus parmi nous. Or, cela, nous ne pouvons pas le permettre. Car notre compagnie, nos compagnies, en fait, sont l’ultime rempart contre les dangers qui menacent l’humanité… Vous me suivez ?
— Je vous suis très bien. Mais je ne vois pas en quoi je…
— J’y viens.
Elle fit une pause, comme pour donner plus de poids à ce qu’elle allait dire.
— Nous allons orchestrer votre suicide. Vous allez laisser une note expliquant que vous regrettez ce que vous avez fait, que vous ne pouvez plus vivre avec cette culpabilité… Dans cette note, vous dénoncerez vos complices et vous indiquerez à quel endroit vous avez laissé les preuves de leur culpabilité.
— Je pensais que je ne mourrais pas…
— Dans le message que vous allez laisser, poursuivit McGuinty en ignorant la remarque, vous allez expliquer que la honte vous ronge. Que vous ne pouvez plus supporter de voir votre visage dans le miroir. Que vous aimeriez faire disparaître toute trace de votre existence. Que c’est pour cette raison que vous avez choisi un mode de suicide aussi particulier.
— Et… ce mode de suicide… c’est… ?
— Vous plonger la tête dans un bac d’acide.
Belcher eut un haut-le-corps. Une expression de révulsion passa sur son visage.
— Je ne vais jamais faire ça !
C’était plus fort qu’elle, McGuinty ne pouvait s’empêcher de jouer avec lui. Elle attendit quelques secondes avant de répondre.
— Bien sûr que non, dit-elle en riant. Mais, pour le corps que nous allons nous procurer, cela ne fera aucune différence.
— Tout ça pour qu’on ne me reconnaisse pas ?
— Pas seulement…
C’était plaisant à gérer, cette cascade de révélations. Belcher était d’une naïveté étonnante, ce qui faisait de lui à la fois un interlocuteur parfait et un bon public.
— Il y a une autre raison. Si les responsables sont identifiés à l’entreprise, c’est mauvais pour notre image. Mais si ce sont des terroristes…
— Ce sont des terroristes ?
— Non. Ce sont effectivement de nos dirigeants. Mais s’ils sont retrouvés morts et qu’ils ont des tas de documents terroristes chez eux…
— Vous allez les tuer ?
— Ils sont déjà morts.
Belcher était sidéré.
— Votre décision ne changera rien à leur sort, poursuivit McGuinty.
— Vous voulez dire qu’ils ont été tués ? Sans procès ?
— Leur culpabilité était évidente. Il y avait plus de preuves qu’en aurait demandé n’importe quel jury.
McGuinty lui laissa digérer la réponse avant de préciser :
— En échange de notre promesse de prendre soin de leurs familles, ils se sont suicidés. Personnellement, j’ai été surprise qu’ils aient ce sursaut de dignité.
Belcher faisait des efforts pour tout assimiler.
— Donc, ils sont déjà morts.
— Complètement morts.
— Et ils vont passer pour des terroristes…
— Exactement.
L’esprit de Belcher semblait buter contre un mur.
— Mais moi… qu’est-ce que je viens faire dans tout ça ?
— Il faut le clincher… Le détail qui tue.
— Je ne comprends pas.
— Le détail qui frappe tellement l’imagination que ça enlève tous les doutes dans l’esprit du public.
— Et c’est ce que je dois faire ?
— Exactement.
— Pourquoi ne pas l’avoir fait avec les coupables ?
— Parce qu’il faut « un » coupable. Dans l’esprit du public, il ne peut pas y avoir trois chefs. Il faut qu’il y en ait seulement un.
— Vous auriez pu prendre un des trois.
— Probablement. Mais c’est mieux avec un quatrième. Celui qui fait l’unité des trois autres. Un dieu en trois personnes, je suppose…
Elle fit un geste de la main, comme si toute cette explication lui pesait.
— Ne me demandez pas pourquoi, reprit-elle. Nos experts en communication ont produit un rapport de quatre-vingt-trois pages sur la question. Si ça vous intéresse, je vous le ferai parvenir quand vous aurez emménagé dans l’Archipel…
— Et ma famille ? Quand elle va voir ce que les médias disent de moi…
— À ce moment, vous serez déjà avec elle dans l’Archipel. Vous aurez eu tout le temps de leur expliquer le rôle qu’on vous demande de jouer pour protéger l’avenir de l’humanité.
Belcher avait l’air secoué.
— Si je comprends bien, je n’ai pas le choix.
— On a toujours le choix.
— Je partirais pour l’Archipel quand ?
— Aujourd’hui. Un hydravion vous attend.
— Il suffit que je dise oui ?
— Que vous disiez oui… et que vous écriviez votre note de suicide.
— Je… je n’ai jamais fait ça.
— J’imagine, répondit McGuinty en riant. Mais ne vous inquiétez pas : le texte est déjà prêt. Il vous suffira de le recopier à la main.
— J’ai l’impression d’être condamné à l’exil.
— Effectivement… Vous allez être exilé dans la seule partie de la planète qui va demeurer habitable.
McGuinty lui adressa un sourire réconfortant.
— Il y a pire, non ?… Pensez à ce que vous allez apporter à votre famille.
Californie, 2h17
Omer Gibson ne croyait pas à la révolution. Il ne croyait pas au grand soir où les patriotes, les armes à la main, reprendraient le contrôle du pays. Il ne croyait pas au grand ménage qui éliminerait les politiciens et tous les autres parasites.
Contrairement à plusieurs de ses amis libertaires, il ne croyait pas qu’on puisse quoi que ce soit contre eux. À toutes les époques, dans tous les pays, sous une forme ou sous une autre, il y avait toujours eu une élite qui trouvait le moyen d’accaparer le pouvoir et la plus grande partie de la richesse.
Cette idée, Gibson l’avait découverte quand il était au collège. Un article qu’il avait été obligé de lire. L’auteur y établissait à environ cinq pour cent le pourcentage de la population qui exerçait ce contrôle. Sans grande variation d’une époque à l’autre. Les révolutions ne servaient qu’à précipiter les changements dans la composition et le mode de sélection des cinq pour cent.
C’était probablement la chose la plus utile qu’il avait apprise durant ses brèves années d’étude. Et c’était pourquoi il jugeait dérisoires les complots de ses amis. Pire, c’était un gaspillage de temps et d’énergie. Les politiciens étaient une calamité à ranger parmi la grêle, les tornades, les tremblements de terre, les accidents de la route et les épidémies de grippe… Shit happens !
Par contre, ça ne voulait pas dire que les gens étaient condamnés à ne rien faire. Certes, on ne pouvait pas compter sur l’État, on ne pouvait pas compter sur les riches et on pouvait encore moins compter sur les politiciens, qui étaient leurs chiens de garde… mais on pouvait compter sur soi, on pouvait compter sur les siens.
Omer Gibson dissimula la onzième bombe au phosphore dans un buisson. C’était la dernière. Le moment était idéal. On annonçait des vents chauds et violents pour les prochains jours. Cela alimenterait les incendies. Avec un peu de chance, ils deviendraient rapidement hors de contrôle et ils fusionneraient dans un incendie majeur.
Tous les pompiers disponibles, tous les travailleurs qui avaient de l’expérience dans la lutte contre les feux de forêt seraient appelés sur les lieux en catastrophe. Il n’y aurait pas de limite pour les heures supplémentaires. Ce serait un travail inhumain. Gibson irait à la limite de ses forces. Mais, avec les heures supplémentaires payées en double et en triple, avec les primes de risque, il gagnerait en quelques mois le salaire d’une année de travail. Un salaire qu’il n’aurait même pas réussi à faire en un an avec un emploi régulier. Surtout avec l’économie qui n’en finissait plus de sortir de la crise.
Gibson était un travailleur manuel. Il n’avait pas beaucoup d’éducation. Pour chaque emploi qui lui était accessible, il y avait cinq Mexicains et des tas de Latinos ou d’Asiatiques prêts à l’occuper pour un salaire moindre. Ce n’était pas avec ça qu’il aurait pu faire vivre sa famille. Tandis que comme pompier…
Bien sûr, les incendies de forêts et de broussailles qui ravageaient annuellement la Californie finissaient par toucher des zones habitées. Des personnes étaient obligées de quitter leurs maisons en catastrophe. Mais c’étaient des gens qui avaient les moyens de se payer des résidences de plusieurs millions dans des zones boisées. Des zones dont ils étaient les seuls à pouvoir profiter. C’est pourquoi Gibson n’avait pas trop d’états d’âme à ce sujet. C’étaient des riches. Ils avaient choisi de vivre dans des zones exposées aux incendies. Et ils avaient probablement des assurances qui leur rembourseraient tout. Alors, entre protéger des riches qui avaient décidé eux-mêmes de s’exposer au danger et nourrir sa famille, le choix était facile. Ce n’était d’ailleurs pas une question de choix, c’était une évidence…
Une fois rendu à son camion, il s’éloigna à une vitesse raisonnable sur la route secondaire qui menait à l’autoroute. Il eut le temps de s’y rendre et d’écouter la moitié du CD des greatest hits de Tammy Wynette avant que les bombes explosent.
À voir les feux se multiplier, chaque année, il était clair qu’il n’était pas le seul à avoir eu cette idée. Le mystérieux fournisseur qui lui vendait les bombes avait de toute évidence de nombreux clients. Mais Gibson n’avait jamais essayé de les identifier. Prendre contact avec eux, à supposer qu’il ait réussi à les trouver, aurait eu pour résultat de les rendre tous plus vulnérables. Ce qui faisait la force de cette résistance à l’intérieur du système, c’était qu’elle reposait sur l’initiative privée. À ce titre, elle échappait au radar des médias. Les autorités policières y consacraient des effectifs réduits… Small is beautiful !… Il avait déjà lu la phrase sur la couverture d’un livre. C’était ça, le secret de la force de l’Amérique. Tout le monde était libre d’améliorer son propre sort. À sa propre échelle.
Gibson se passa la main dans les cheveux. Dans une dizaine d’heures tout au plus, l’appel arriverait sur son portable. Pendant plusieurs semaines, sa famille ne le verrait plus. C’était le prix à payer pour pouvoir assumer le loyer et les factures d’épicerie. Pour procurer une vie décente aux siens.
Omer Gibson était un homme responsable. Sa famille pouvait compter sur lui. C’était même un patriote. Après tout, est-ce que ce n’était pas le credo du capitalisme : chacun est responsable de créer son propre emploi ?
Paris, 11h23
Brise sagace faisait de la broderie. De temps à autre, elle jetait un œil à ses protégées. Les deux jeunes filles avaient repris l’abattage de monstres là où elles l’avaient laissé la veille. Elles étaient arrivées deux heures plus tôt – après leurs quatre heures de méditation – pour prendre le petit déjeuner avec madame Théberge tout en élaborant le programme de la journée. Ensuite, elles s’étaient remises aux jeux vidéo.
— Encore à l’entraînement ? ironisa Théberge en prenant son paletot.
Il avait passé l’avant-midi dans la chambre, à regarder les informations à la télé, pour manifester sa relative désapprobation devant l’envahissement.
Brise sagace le regarda en souriant.
— Vous n’avez pas de raisons de vous inquiéter, dit-elle. Votre épouse est en sécurité.
« Protégées par deux ados qui passent leurs journées à jouer et à faire du patin à roues alignées », songea Théberge. Il enfila son paletot en retenant la réplique qui lui brûlait les lèvres. Protester n’aurait servi qu’à indisposer son épouse.
Cette dernière émergea du coin cuisine, un café à la main, et s’assit à la table, devant un journal ouvert à la page du sudoku.
— Tu devrais prendre exemple sur moi, Gonzague, dit-elle sans le regarder. J’ai beaucoup plus de raisons de m’inquiéter pour toi… Est-ce que je t’en parle sans arrêt ?
— Ce n’est pas la même chose. Moi, c’est mon métier.
— Ce que j’ai choisi de faire comporte aussi des risques. Pas énormes, je suis d’accord, mais…
Elle se tourna vers lui.
— … tu ne veux quand même pas que j’abandonne mes activités ? que je m’enferme parce que le monde extérieur est devenu trop dangereux ?
— Bien sûr que non !
Il avait donné la seule réponse qu’il pouvait. Mais une partie de lui aurait voulu répliquer que c’était effectivement l’unique attitude sensée : s’enfermer quelque part en attendant que la folie du monde se soit calmée.
En allant à la porte, il trébucha sur une paire de patins à roues alignées et faillit tomber.
— Je suppose que ça fait aussi partie de leur entraînement, grogna-t-il sans se retourner.
— Tu rencontres Gonzague à quel endroit ? demanda son épouse.
Anodine, la question était en fait une offre de rétablir le contact à un niveau de complicité tranquille.
— Au Chai… Après, je vais voir Prose.
— Tu reviens souper ?
— Normalement, oui.
Théberge appuya sur le bouton de l’ascenseur, se rappela qu’il était toujours hors d’usage et se tourna vers la porte de l’escalier.
À chaque marche qu’il descendait, il songeait que c’en ferait une de plus à monter, au retour.
Finalement, il déboucha sur le trottoir et prit la direction de la rue Falguières.
Aux abords de la bouche de métro, des dizaines de tracts jonchaient le sol. Théberge se pencha pour en ramasser quelques-uns. Après les avoir brièvement parcourus, il les mit dans sa poche.
Reuters, 6h11
… en mer de Chine. Le pétrolier arraisonné n’a pas opposé de résistance significative. Face à une demi-douzaine d’embarcations munies d’armes lourdes, le capitaine craignait que les pirates fassent sauter son navire s’il résistait. L’équipage du pétrolier a été jeté à la mer. Selon le témoignage des survivants, les embarcations des pirates étaient déguisées en…
Paris, 12h48
Juste avant d’arriver au Chai de l’Abbaye, Théberge croisa un homme-sandwich de l’Église de l’Émergence. L’individu était plus petit que tous les autres qu’il avait rencontrés. Les panneaux d’affichage avaient été raccourcis pour éviter qu’ils touchent par terre. Son visage, par contre, était aussi déterminé et son message tout aussi radical.
Le feu du ciel va illuminer la terre
Cet hurluberlu ne pensait quand même pas avoir le pouvoir de déclencher la foudre !
Théberge prit le temps de l’examiner. Avec son complet élimé, ses petites lunettes rondes cerclées de métal, ses joues creuses et ses yeux intenses, il ressemblait à l’archétype de l’intellectuel communiste fraîchement échappé de l’Allemagne de l’Est des années cinquante.
En entrant au café, Théberge parcourut la salle des yeux, repéra Gonzague et se dirigea vers lui. Comme il arrivait à sa table, une voix éclata dans son dos.
— Si c’est pas le Canadien !
Théberge se retourna en souriant et serra la main d’Olivier, le gérant de jour.
— Alors, toujours heureux de votre visite au pays des râleurs ? reprit ce dernier.
— J’ai l’impression de me retrouver au milieu des miens !
— Je vous apporte un rouge ?
Avant que Théberge ait le temps de répondre, le gérant ajouta :
— Allez, on vient de recevoir un petit Loire. Je vous l’apporte. C’est la maison qui l’offre !
Théberge s’assit devant Gonzague, secoua la tête puis il serra la main que son ami lui tendait.
— Tu es en train de devenir une célébrité locale, se moqua le Français.
— Mon épouse dirait plutôt que je suis en train de devenir un pilier de bar.
— À propos de ton épouse… Si tu veux que je lui procure une protection… quelque chose de discret…
— Elle a déjà pris des dispositions pour assurer sa propre sécurité.
Gonzague haussa les sourcils.
— C’est une longue histoire, se contenta d’ajouter Théberge en poussant un soupir.
Puis il mit la main dans la poche de son paletot et en sortit quatre tracts.
— J’ai trouvé ça par terre, à côté d’une bouche de métro.
Il les déplia et les aligna sur la table devant Gonzague. Chacun affichait un message différent.
Un livre,
c’est un arbre qu’on a tué
Brûlez les librairies aux heures d’affluence,
ça fera des lecteurs de moins
Une librairie,
c’est un cimetière d’arbres morts
Un lecteur de moins,
c’est des centaines d’arbres en plus
Gonzague semblait particulièrement intéressé par les tracts.
— C’est relié à un groupe particulier ? demanda Théberge.
— Il y a eu plusieurs attaques contre des librairies. Trop pour que ce soient uniquement des attentats des islamistes. Ça confirme ce que l’on craignait : les écolos ont repris la balle au bond.
Théberge resta silencieux un moment. Comme il venait pour parler, le verre de petit Loire se matérialisa devant lui.
— À votre santé ! fit le gérant.
Théberge leva le verre dans sa direction, salua d’un signe de tête.
— Santé !
Il prit le temps de déguster, d’exprimer son approbation en termes fleuris, d’assurer le gérant de sa reconnaissance plus qu’éternelle et d’ironiser avec lui sur le caractère conservateur des goûts du colonel.
Quand le gérant fut parti, Théberge prit une autre gorgée de vin, puis il demanda à Gonzague :
— C’est quoi, la nouvelle dont tu ne pouvais pas me parler au téléphone ?
— On en a trouvé un quatrième.
— Un quatrième quoi ?
— Carbonisé.
Théberge prit quelques secondes à décoder l’information.
— Tu veux dire carbonisé, noyé, mangé par les bactéries…
— Le service au grand complet, confirma Gonzague, reprenant avec un léger sourire l’expression de Théberge.
Houston, 7h06
Debout au coin de la rue, Hussam al-Din était absorbé par les manipulations qu’il effectuait sur son ordinateur de poche. Son complet noir Armani, ses cheveux méticuleusement coiffés, la Rolex à son poignet et ses lunettes Cartier laissaient deviner un homme d’affaires vraisemblablement prospère, immergé dans son monde d’informations en temps réel, d’analyses financières et de transactions électroniques. On aurait dit un habitué de Wall Street égaré à Houston.
L’image n’était pas totalement fausse. Hussam était effectivement en train de vérifier toute une série de virements bancaires. Dans la plupart des cas, il s’agissait uniquement de s’assurer que les bons montants avaient été transférés dans les bons comptes.
Sa vérification terminée, il se dirigea vers le McDonald’s, commanda le premier trio qu’il aperçut sur le menu, paya, attendit qu’on ait fini de remplir son plateau et s’installa à une table.
Après avoir déposé son plateau devant lui, il prit le USA Today qu’il avait sous le bras et le déposa sur la table, à la gauche du plateau.
Quelques instants plus tard, il vit un client venir vers lui, un plateau chargé dans les mains, cherchant visiblement à quelle table s’installer. Hussam, qui n’avait pratiquement pas touché à son déjeuner, se leva et s’éloigna avec son plateau, abandonnant le journal sur la table.
L’homme déposa son plateau à la place qu’avait libérée Hussam, s’assit, prit le journal d’un geste naturel, l’ouvrit, vérifia que la grille de mots croisés était partiellement remplie, referma le journal, le plia et le glissa dans sa poche de manteau.
Hussam al-Din sortit du McDonald’s sans un seul regard pour l’homme qui avait pris le journal. C’était une brillante idée de faire effectuer son travail par d’autres. Après tout, l’important, c’était de mettre les États-Unis à genoux. De poursuivre la destruction que la crise financière avait amorcée.
Trop longtemps, les Américains avaient pillé les ressources de son pays, maintenu au pouvoir une famille de débauchés et détruit l’âme de leur civilisation. Ce serait un juste retour des choses.
Et le plus ironique, c’était que le travail serait fait par les enfants gâtés de ce pays exploiteur. Des enfants élevés dans la ouate, qui s’émouvaient du sort des baleines, des singes et des grenouilles, alors que des millions d’êtres humains étaient acculés à mourir de faim après avoir passé leur existence dans des conditions infectes.
Une fois sur le trottoir, Hussam consulta de nouveau son ordinateur de poche pour mémoriser la photo du prochain client.
Il lui en restait six à rencontrer. Ensuite, il prendrait l’avion. Dans un peu plus de vingt-quatre heures, il serait de retour à Dubaï, où il reprendrait sa véritable identité.
Il avait beau se dire que ce n’était qu’un rôle, que cette précaution était nécessaire, il n’arrivait pas à s’habituer à utiliser des pseudonymes. Seul son vrai nom, Karim al-Rashid, lui procurait le sentiment d’être lui-même. Quand une mission l’obligeait à emprunter une fausse identité, il avait l’impression de moins exister.
Heureusement, tout cela serait bientôt terminé.
LVT-News Channel, 8h25
… les deux industriels américains. Ils étaient disparus depuis deux jours, alors qu’ils effectuaient une visite d’affaires en France. Leurs corps ont été retrouvés tôt ce matin. Ils reposaient dans deux cabines d’un salon de bronzage fermé depuis une semaine pour rénovations. Le réglage des cabines avait été bloqué à la position maximale, ce qui a eu pour effet de faire littéralement cuire les deux hommes…
Paris, 14h25
Jessyca Hunter regarda du début à la fin la vidéo qu’on venait de lui transmettre par courrier électronique. Une vidéo banale comme on en trouvait des milliers sur MySpace ou YouTube. Plus banale que la majorité d’entre elles, probablement. On y voyait une femme marcher dans les rues de Paris et entrer dans un édifice.
Il n’y avait pas d’erreur, c’était bien Lucie Tellier. Elle avait été suivie de son hôtel jusqu’à un édifice à logements en périphérie du Marais. Le locataire auquel elle avait rendu visite n’avait pas encore été identifié. Avec un peu de chance, ce serait Théberge.
Hunter avait la mémoire longue. Elle n’avait pas oublié le rôle que le policier avait joué dans l’échec qu’elle avait connu à Montréal. Si le Consortium, et particulièrement Fogg, avaient toujours vu Théberge comme un simple moyen de remonter à l’Institut, pour sa part, elle avait des comptes à régler. Et elle mettait un point d’honneur à toujours honorer ses dettes.
Ce serait une vengeance agréable. Surtout si elle réussissait à mettre également la main sur l’épouse de Théberge. Elle les confierait tous les deux à madame McGuinty. Aucun doute que celle-ci pourrait imaginer une manière créative de les intégrer à son exposition.
Hunter archiva l’enregistrement vidéo et syntonisa une chaîne d’informations financières. Dans quelques minutes, le PDG d’HomniFood amorcerait sa conférence de presse.
Comme elle avait encore un peu de temps, elle ouvrit le logiciel de courrier électronique : toujours pas de nouvelles de l’équipe qui pistait la femme de Théberge. Après l’avoir suivie jusqu’à un centre d’aide pour prostituées, ils avaient perdu sa trace. L’édifice communiquait avec plusieurs autres par la cour intérieure et elle avait manifestement quitté l’endroit en empruntant un autre chemin.
Mais ce n’était que partie remise. Tout le pâté de maisons était maintenant surveillé. À sa prochaine visite, madame Théberge ne leur échapperait pas. Et il y aurait une prochaine visite. Une des prostituées qui résidait dans la maison d’accueil le leur avait assuré.
Au moment où Hunter allait refermer le logiciel, un nouveau message arriva. L’enquête sur les locataires de l’édifice où s’était rendue Lucie Tellier progressait. Ils avaient déjà éliminé la plupart des résidents de leur liste. Il ne restait que sept appartements où Théberge était susceptible de se trouver. L’enquête se poursuivait.
Lorsque la tête de Steve Rice apparut à l’écran de la télé, elle se détourna de l’ordinateur et monta le volume.
Chers amis, HomniFood a toujours eu à cœur de maintenir les standards de gouvernance les plus élevés. À l’intérieur de notre entreprise, le dévoiement de nos trois laboratoires a été vécu comme un véritable cataclysme. Le jour même où nous avons été frappés par la nouvelle, nous avons déployé une équipe dont la tâche était de mettre toutes nos informations et toutes nos ressources à la disposition des corps policiers. Aujourd’hui, je peux dire que…
Hunter sourit. La performance était remarquable. La sincérité suintait littéralement de Rice. Malgré sa propension naturelle au scepticisme, elle aurait été portée à lui faire confiance. C’était vraiment un grand comédien.
Son téléphone portable fit entendre trois notes brèves. L’équipe de surveillance qui s’occupait de madame Théberge !
Hunter sourit. C’était bien le diable si elle ne réussissait pas à mettre la main sur Théberge lui-même dans les vingt-quatre heures.
Houston, 7h39
Mark Gardner reposa dans son plateau la frite qu’il venait de prendre. Il avait mangé la totalité de son cheeseburger et plus de la moitié de ses frites. Son Coke Diet avait baissé des deux tiers. C’était suffisant comme effort pour entrer dans la peau de son personnage. Compte tenu de ce qu’il venait d’avaler, il en aurait pour le reste de la semaine à surveiller d’encore plus près son alimentation. Mais l’important, c’était la cause.
Il ouvrit le journal et regarda de nouveau la grille géante de mots croisés, dont une vingtaine de cases étaient remplies. Il lui suffisait de lire les lettres les unes à la suite des autres et d’y ajouter les chiffres encerclés pour obtenir un numéro de compte et son code d’accès. Avec l’argent qu’il y trouverait, il pourrait financer les deux prochaines opérations de son groupe.
Le jour où il était tombé sur Hussam al-Din, toutes les choses dont il rêvait étaient devenues possibles. Un Arabe avec une conscience écologique ! Qui voulait participer au combat pour sauver la planète !
Bien sûr, Hussam ne saisissait pas toutes les ramifications de la pensée écologiste. Par exemple, il ne comprenait rien à la complexe interdépendance des écosystèmes. Il fallait toujours tout lui expliquer. Mais il était de bonne volonté. À la limite de la bonne poire… Et il avait énormément d’argent. Il valait la peine de lui passer ses caprices. Comme cette paranoïa qui l’amenait à refuser toute apparition en public.
Gardner prit une dernière gorgée de Coke Diet, se leva, mit le journal sous son bras et sortit.
En se dirigeant vers sa voiture hybride, il avait un peu honte d’exploiter la naïveté de Hussam, son mystérieux mécène arabe, mais la défense de l’environnement était plus importante que ses états d’âme. Et puis, ces foutus Arabes étaient les principaux bénéficiaires de la pollution causée sur l’ensemble de la planète par le pétrole. Il était normal que ce soient eux qui paient.
Lévis, 8h44
Hugo Bouchard raccrocha le téléphone et resta un long moment immobile. Ce que venait de lui dire l’inspecteur-chef Lefebvre, du SPVQ, n’allait pas faciliter son travail à la raffinerie. Déjà, il était quasiment en guerre ouverte avec Gagné, le responsable de la production.
Normand Gagné avait l’appui tacite de la direction. Bouchard, lui, était responsable de la sécurité. Il dirigeait un département qui était vu comme un mal nécessaire. Un mal qu’il convenait de réduire à un niveau tolérable.
Quotidiennement, Bouchard affrontait Gagné et ses adjoints, qui voulaient toujours pousser la machine plus à fond, raffiner quelques centaines de barils de plus. Pas plus tard que la semaine précédente, il avait fallu qu’il insiste pour leur faire admettre qu’il n’était pas normal que des tuyaux courbent sous l’effet de la chaleur ! Qu’il pouvait y avoir un problème !
Le public ne soupçonnait pas le danger avec lequel flirtaient quotidiennement ces installations, ni, pour être juste, l’ampleur des mesures prises pour assurer la sécurité des travailleurs en cas « d’événements ». Il y avait même, un peu partout sur le site, des abris capables de résister à des explosions nucléaires. Enfin, peut-être pas à une frappe directe, mais si la bombe tombait un peu à l’écart, les réfugiés auraient leur chance.
Évidemment, ces mesures de sécurité impliquaient des coûts. Des coûts dont s’autorisait le responsable de la production pour pousser le système à la limite. « Si on dépense autant pour la sécurité, on peut prendre plus de risques. Pas grave si ça dérape, les travailleurs vont pouvoir se mettre à l’abri. »
Dans un tel contexte, Bouchard n’envisageait pas avec plaisir d’avoir à relayer à la direction le message de l’inspecteur-chef Lefebvre.
Compte tenu du sérieux et de l’urgence de la menace, le policier avait choisi de l’appeler directement. Même s’il n’avait aucune juridiction sur la Rive-Sud. Il y avait de bonnes chances que la raffinerie fasse partie des prochaines cibles des terroristes, avait-il dit. En conséquence, il lui recommandait de hausser d’un cran toutes les mesures de sécurité. Et aussi de contacter le Service de police de la ville de Lévis pour demander son aide. Lui-même allait téléphoner aux policiers pour leur donner ces informations.
Le directeur de la raffinerie n’aurait pas le choix : il faudrait qu’il en réfère au Texas, où résidaient les nouveaux propriétaires de l’entreprise. Ce qui voudrait dire une corvée supplémentaire pour Bouchard. Car le directeur n’aurait rien de plus pressé que de lui refiler le dossier : ce serait à lui d’expliquer aux Américains que les mesures de sécurité feraient augmenter les coûts et baisser la production.
Et le pire, c’était que, si les mesures proposées étaient efficaces et qu’il n’y avait pas d’attentat, on lui reprocherait son alarmisme. Et s’il y en avait quand même un, on lui reprocherait son incompétence.
Décidément, gérer le risque n’était pas un métier pour se faire des amis ! Il aurait dû prendre sa retraite l’année précédente, quand il en avait eu l’occasion.
CNN, 9h02
… plus tôt cet après-midi. Le représentant de la CIA a démenti la rumeur apparue sur Internet comme quoi son organisation connaissait depuis longtemps l’existence des US-Bashers et qu’elle les a laissés se développer parce que cela faisait son affaire…
Paris, 15h22
Attablée dans un café, Jessyca Hunter surveillait les gens qui passaient sur le trottoir, de l’autre côté de la rue.
Elle vit d’abord apparaître le membre avancé de l’équipe de filature, celui qui marchait devant la cible. Puis ce fut le tour de madame Théberge. Elle était accompagnée de deux jeunes Asiatiques en patins à roues alignées qui évoluaient autour d’elle, tantôt la suivant, tantôt la précédant. Elles n’avaient pourtant pas l’air de prostituées ou d’« escortes ». Mais ça ne voulait rien dire. Si elles travaillaient dans un réseau de luxe, elles n’auraient justement pas eu l’air de prostituées.
Un autobus s’immobilisa le long du trottoir, juste devant madame Théberge. Un instant plus tard, elle avait disparu derrière le véhicule, dont le côté était couvert d’une réclame géante pour R-PuuR :
Améliorez la productivité de vos employés
Diminuez vos coûts de santé
R-PuuR… La respiration naturelle repensée par la science
Au soulagement de Jessyca Hunter, madame Théberge reparut devant l’autobus. À part les deux jeunes Asiatiques, personne ne semblait la suivre. Cela voulait dire qu’elle n’avait pas de protection.
Il fallait cesser de tergiverser. Dans moins de cent mètres, elle arriverait au refuge. L’opération n’était pas compliquée. Il suffisait de l’enlever et de lui faire dire où se trouvait son mari.
Elle se pencha vers le micro dissimulé dans le sac à main posé sur la table.
— Allez-y !
Quelques instants plus tard, elle vit le trio de surveillance converger et se rapprocher de l’épouse de Théberge. Elle commença à filmer discrètement.
Les prochaines heures promettaient d’être intéressantes.
Paris, 15h25
L’homme qui mit la main sur l’épaule de madame Théberge était déjà au sol lorsqu’il aperçut brièvement la jeune Asiatique aux cheveux violets. Mais il ne s’intéressait pas vraiment à elle. Il se préoccupait surtout de la douleur, de chaque côté de son cou, et du fait qu’il était incapable d’utiliser ses bras pour se relever.
Fidèle aux conseils que lui avait donnés Brise sagace, madame Théberge réprima tout désir d’intervenir. Elle se contenta de tourner la tête vers l’homme qui lui avait mis la main sur l’épaule et de le voir tomber après que l’une des deux gardes du corps de madame Théberge lui eut rabattu ses deux poings sur les clavicules.
Elle se retourna ensuite pour regarder derrière elle. Une femme était étendue par terre. Un autre homme cherchait maladroitement à se défendre contre les attaques de la patineuse aux cheveux verts. Puis sa résistance cessa brusquement. Il s’écroula au sol.
Juste à ce moment, une limousine s’immobilisa à leur hauteur et se gara le long du trottoir.
En quelques instants, les deux jeunes femmes récupérèrent leurs trois victimes et les transportèrent sur la banquette arrière. Ensuite, celle aux cheveux verts monta sur le siège du passager. L’autre accompagna madame Théberge, qui avait calmement repris sa route.
— On va faire une surprise à votre Gonzague, lui dit-elle en riant.
Puis elle recommença à se promener, tantôt en avant de madame Théberge, tantôt derrière elle, mais en maintenant entre elles une distance plus courte.
LCN, 15h25
… a démenti l’existence de variétés raciales du champignon responsable de la peste grise…
Paris, 15h28
Hunter regarda la voiture conduite par une vieille femme s’éloigner.
C’était quoi, cette folie ? Heureusement que la procédure prévoyait qu’il y ait toujours un témoin qui ne se mêlait pas de l’action. Cela lui avait permis d’assister à l’opération sans être repérée.
L’échec de l’enlèvement était contrariant, mais c’était une contrariété temporaire. Les visages des intervenants seraient intégrés aux banques de données. Puis identifiés. Les prochaines équipes sauraient à quoi s’attendre.
Pour l’instant, ce qui importait, c’était d’assurer sa propre protection. Pas question qu’elle retourne à l’appartement qui lui servait de centre d’opération : c’était là qu’elle avait rencontré l’équipe d’intervention. Inévitablement, ils se mettraient à table. C’était une question de temps avant que des gens de l’Institut ou leurs acolytes y débarquent.
Elle disposait probablement d’un délai d’une heure ou deux. Mais pourquoi courir ce risque ? La seule chose qu’elle aurait pu vouloir y récupérer, c’était l’ordinateur portable et il était protégé. Trois mauvais mots de passe et toute l’information serait détruite. En même temps qu’une partie de celui qui s’y risquerait. Toute tentative pour déconnecter le disque dur aurait le même résultat.
Montréal, SPVM, 10h19
Les quatre suspects avaient été placés dans quatre salles différentes. Ils avaient été surpris à incendier les locaux d’un concessionnaire de voitures au cours de la nuit. Leur visage avait été capté par les caméras de surveillance. Deux hommes et deux femmes. Les retrouver avait été facile.
Ils n’appartenaient à aucun groupe écoterroriste. Aucun lien ne les rattachait aux Enfants de la Foudre ni à aucun autre groupe du genre. Les perquisitions aux domiciles des suspects n’avaient rien donné. Aucun document compromettant, aucune fréquentation de sites extrémistes… Ils avaient seulement entendu les prophéties de Guru Gizmo Gaïa et ils avaient conclu qu’il était temps pour eux de faire leur part en faveur de l’environnement. C’était une initiative privée. Un acte posé au nom des générations futures.
Crépeau avait parlé à trois d’entre eux. Loin de nier les faits, ils revendiquaient avec fierté leur action. Ils avaient même hâte au procès à cause de l’exposition médiatique qu’ils auraient. Ce serait une occasion unique d’expliquer leur message à la population. Ils ne voyaient d’ailleurs pas ce que, en toute justice, on pourrait leur reprocher. Il n’y avait rien de criminel dans ce qu’ils avaient fait. Comme un des hommes l’avait déclaré : « Ce n’est pas du terrorisme, c’est de la légitime défense. À travers nous, c’est la planète qui se défend contre l’agression de l’humanité. »
Ce qui sidérait Crépeau, c’était l’absolue certitude de ces jeunes d’être dans leur droit. D’avoir fait ce qui était juste. Chez aucun d’eux, il n’avait perçu le moindre doute. La raison et le bon droit étaient de leur côté. Et si lui ne le comprenait pas, c’était parce qu’il était trop vieux. Que son cerveau avait été lessivé durant des années.
— C’est normal, avait précisé une des jeunes femmes sur un ton presque compatissant. En plus de votre âge, il y a votre travail. Vous êtes forcément du côté de l’ordre établi. Vous ne pouvez pas faire autrement. Votre cerveau est cadenassé. Vous êtes figé dans de vieilles idées… Le problème, c’est qu’on ne peut pas attendre que votre génération ait disparu avant d’agir.
Crépeau s’était alors souvenu d’un reportage sur les khmers. Des jeunes de seize ans y affirmaient tranquillement que toutes les personnes de plus de quarante ans étaient irrécupérables. Que leur élimination était le seul moyen, pour leur peuple, de faire un grand bond en avant. Qu’ils n’avaient aucune haine contre ceux qu’ils allaient éliminer. C’était simplement nécessaire. Et ils feraient tout en leur pouvoir pour être à la hauteur de leur tâche historique.
Les trois jeunes qu’il avait interrogés affichaient la même confiance arrogante et tranquille. Le même genre d’assurance imperturbable qui avait animé les gardes rouges et les jeunesses hitlériennes…
Crépeau décida de ne pas interroger le quatrième suspect. De toute façon, ce n’était pas son rôle. C’était davantage par intérêt personnel qu’il les avait rencontrés. Pour essayer de comprendre. De prendre la mesure de ce qui se passait… Peut-être avaient-ils raison, songea-t-il. Peut-être était-il trop vieux pour comprendre.
Il emprunta un couloir qui menait dans une autre section de l’édifice. Là-bas, il y avait un suspect qui avait incendié une librairie. Un cocktail Molotov à travers une vitrine préalablement fracassée par une pierre… D’après le rapport, c’était également un environnementaliste. Lui, c’étaient les arbres qu’il avait décidé de défendre.
Crépeau secoua la tête. Si seulement Théberge pouvait revenir, qu’il puisse lui redonner son poste !
Paris, 16h37
Dans son appartement de la rue Pommard, Victor Prose passait en revue ses sites privilégiés. Il surveillait particulièrement les informations concernant le pétrole. Il avait déjà téléchargé le texte complet de quatre articles. Sur une feuille quadrillée, il avait noté :
annonce (par les Enfants de la Foudre) d’une série d’attaques qui viseront personnellement les dirigeants de pétrolières ;
compilation des attentats contre des stations-service dans l’ensemble des pays occidentaux ;
annonce d’une entente entre plusieurs pétrolières pour former HomniFuel, une entreprise qui sera sous le contrôle de l’Alliance mondiale pour l’Émergence ;
article qui recense les attaques contre les grandes infrastructures pétrolières : équipements portuaires, stations de pompage, raffineries…
Dans le dernier article, il avait appris que les attentats n’épargnaient pas le Canada : dans la région de Dawson Creek, des bombes avaient endommagé le pipeline d’Encana. Par le passé, il y avait déjà eu quelques incidents, mais rien de trop grave. Et depuis, les choses s’étaient calmées. Cette fois, les saboteurs semblaient mieux outillés : le tuyau avait été complètement sectionné.
Le carillon de la porte le tira brusquement de sa lecture. Sans doute Théberge…
Avant d’ouvrir, il vérifia quand même à travers l’œil-de-bœuf.
— Pour le pétrole, on dirait bien que vous aviez raison, fit d’emblée Théberge, aussitôt entré.
— J’ai commencé à suivre ça de plus près. Vous voulez un café ?
Une fois qu’ils furent installés à la table du coin dîner et que Prose eut préparé deux cafés crème, Théberge lui demanda tout à trac :
— Ça vous intéresserait de travailler avec nous sur une opération ?
— De l’espionnage ?
— Du traitement d’information… J’ai pris l’apéro ce midi avec mon ami Gonzague. Il aimerait disposer d’un groupe personnel d’analyse. Quelque chose en dehors des structures officielles. Vous, moi, quelques analystes pour nous aider…
Prose paraissait peu enthousiaste.
— Je suppose qu’il faut signer une entente de confidentialité. Ce qui veut dire que je ne pourrai rien publier de ce que je vais découvrir.
— Je suis sûr qu’il y a moyen de s’arranger. Du moment que vous n’écrivez rien sur l’organisation elle-même.
Prose se réfugia un moment derrière sa tasse de café pour réfléchir.
— Vous auriez accès aux meilleures sources d’information, relança Théberge.
— Pour faire quoi ?
— Comprendre la logique des interventions terroristes, voir comment elles s’inscrivent dans une analyse de la situation environnementale… découvrir ce qui se cache dans leurs messages, ce qu’elles annoncent… Le but, c’est de prévoir les futures attaques pour les prévenir.
— Je travaillerais pour qui ?
— On travaillerait tous les deux directement pour Gonzague. Ce serait la seule personne avec qui on aurait un contact.
— Vous parliez d’analystes…
— Contact par Internet seulement. On leur envoie nos demandes par courriel et ils répondent le plus rapidement possible.
Dix minutes plus tard, Théberge et Prose sortaient ensemble de l’appartement. Comme ils se dirigeaient vers le métro, une équipe de trois hommes les prit en filature.
France Info, 11h05
… je réalise maintenant ce que nous avons fait. Je ne peux plus supporter mon visage dans le miroir. Il faut que je disparaisse. Mes complices sont libres de leurs choix. Mais, moralement, je ne peux pas ne pas les dénoncer. Nous nous sommes laissé aveugler par notre pouvoir. Nous avons voulu jouer à Dieu…
Hawaï, 6h21
Ils étaient allongés sur le plancher de l’hélicoptère. Deux hommes et une femme. Leurs jambes étaient ligotées. Leurs mains attachées derrière le dos. De temps à autre, ils roulaient sur le plancher à cause des mouvements de l’appareil. Ils supportaient toutefois avec docilité l’inconfort de leur position. Le GHB qu’ils avaient absorbé les faisait flotter dans un monde ouaté, où les choses ne leur parvenaient que brouillées et amorties.
Heath les avait accueillis en personne à leur arrivée de Francfort. Ils avaient voyagé en jet privé disposant de tout le confort nécessaire pour compenser les inconvénients d’un aussi long voyage.
La première étape avait été le toast d’honneur dans la résidence de Heath. Ils avaient eu droit à une cuvée Cristal de Roederer. L’événement méritait d’être fêté : ils venaient prendre possession de leur appartement dans l’Archipel. Heath leur avait ensuite annoncé qu’elle avait une surprise pour eux. Une forme de rituel initiatique. Le plongeon argentin.
Intrigués, les invités l’avaient questionnée : est-ce qu’il fallait qu’ils plongent dans la mer ? Ce n’était pas dangereux, au moins ? Pourquoi argentin ?
— Vous verrez ! s’était contentée de répondre Heath.
Puis elle avait ajouté, juste avant de prendre une autre gorgée de champagne :
— Je ne veux pas gâcher votre surprise. Tout ce que je puis vous dire, c’est que c’est l’expérience d’une vie !
Ils avaient ensuite porté plusieurs toasts : à leur hôtesse, aux trois nouveaux résidents, à l’Exode qui commençait avec eux… Car ils avaient l’honneur d’être les trois premiers membres à être appelés à entrer dans l’ère nouvelle.
Heath fit signe au pilote de modifier le cap pour passer directement au-dessus du volcan. À condition d’être à une altitude suffisante, il n’y avait pas de réel danger. Surtout que le cratère central se contentait depuis plusieurs semaines de bouillonner doucement.
Heath ouvrit la porte latérale de l’appareil et poussa elle-même les trois corps pour qu’ils roulent jusqu’à l’extérieur. Somme toute, ils étaient chanceux : compte tenu de la hauteur, de la chaleur et des gaz qui s’échappaient du cratère, ils seraient probablement morts avant de toucher la lave en fusion. Leur mort serait rapide et la drogue atténuerait en partie leur angoisse. Tous n’auraient pas cette chance.
Paris, 17h38
Théberge avait ramené Prose au Chai. Ils s’installèrent au bout du comptoir. Bruno, le gérant de soir, lui apporta une Météor sans qu’il la demande. Pour faire bonne mesure, il en déposa une autre devant Prose.
— Pour une fois qu’on a une célébrité dans la maison, dit-il sur un ton amusé.
— Faut quand même pas exagérer, se défendit Théberge.
— C’est aux frais de vos admirateurs. Il y a deux journalistes qui ont passé une partie de l’après-midi à vous attendre.
D’un signe de la tête, il lui montra deux hommes, à l’autre bout du comptoir. L’un des deux avait posé une caméra devant lui.
Une expression de contrariété passa sur le visage de Théberge. Le souvenir de sa dernière rencontre avec Cabana lui revint à la mémoire. Il n’allait quand même pas être poursuivi par des gratte-papiers jusque dans les cafés de Paris !
Les deux hommes s’approchèrent. Le premier avait un visage épanoui et le regardait avec un contentement sans retenue. On aurait dit un enfant qui venait de découvrir le bonbon perpétuel.
Il se tourna vers son acolyte à la caméra, un homme de grande stature au visage débonnaire, qui dévisageait Théberge avec une bienveillance évidente.
— Je te l’avais dit que c’était lui !
— Vous êtes vraiment le célèbre inspecteur Théberge ? demanda le deuxième. Le policier des grands espaces montréalais ?
— Mais puisque je te dis que c’est lui ! Le survivant des hivers polaires venu prêter main-forte à nos flics bleu blanc rouge et les sortir de l’impasse.
Il se dirigea vers Théberge.
— Monsieur, c’est un honneur de vous serrer la main.
Par réflexe, Théberge serra la main qu’on lui tendait. Puis celle du géant débonnaire. Si c’était ça, les journalistes français…
— Trois jours pour détruire un réseau terroriste installé à Lyon, c’est du jamais-vu ! Je reconnais là l’efficacité du nouveau continent… Mais excusez-moi, je ne me suis pas présenté. Amédée Pantin.
Théberge, submergé par l’enthousiasme de son interlocuteur, n’eut d’autre choix que de lui serrer encore une fois la main.
— Je vous présente mon collègue photographe, fit ce dernier en se tournant vers l’homme à la caméra. Antonin Arnaud.
Théberge serra la nouvelle main qui s’étirait vers lui.
— Alors, ces terroristes ? fit Pantin. Vous avez d’autres opérations en cours ?
Un micro avait fait son apparition dans sa main gauche. Il le maintenait devant le visage de Théberge.
— Je suis en vacances, répondit ce dernier. C’est tout à fait par hasard si…
— Écoutez-le faire le modeste !… Mais je comprends qu’il y a des choses que vous ne pouvez pas dire.
— Je vous assure…
— Entre nous, il en reste beaucoup, des terroristes ?
— C’est une question que vous devrez poser aux autorités concernées.
— D’accord. Comme vous êtes ici à titre officieux, vous ne pouvez rien dire sans provoquer un incident diplomatique… Cette discrétion est toute à votre honneur.
Avant que Théberge ait le temps de répliquer, une cascade de bruits de déclencheur se fit entendre. Il se tourna vers le photographe, qui continuait de le mitrailler.
— Très bien, c’est ça… Continuez de me regarder dans les yeux ! fit le photographe.
— Monsieur est un de vos adjoints du Canada ? relança Pantin avant que Théberge ait eu le temps de réagir.
Son regard visait Prose, à sa gauche, qui regardait la scène sans rien dire, légèrement abasourdi.
— Non ! protesta Théberge. Je vous dis que c’est une erreur. Je suis vraiment en vacances. J’en profite pour rencontrer des amis.
— Le super flic du Canada qui prend ses vacances à Paris juste au moment où le terrorisme explose ! Et il est sur les lieux de la plus importante opération antiterroriste… C’est à se demander ce que vous faites quand vous n’êtes pas en vacances !
La rafale de clichés s’intensifia, empêchant Théberge de répondre. Pantin reprit avec le même enthousiasme.
— Qu’est-ce que vous pensez des menaces d’attentats contre les dirigeants des pétrolières ?… Plus des trois quarts des auditeurs à qui nous avons posé la question pensent que c’est bien fait pour eux.
Pendant les dix minutes qui suivirent, Théberge fut bombardé de questions sur une foule de sujets : croyait-il que les marchés financiers allaient finalement se rétablir ? Sarkozy posait-il les bons actes ? Devrait-on déclarer un couvre-feu pour protéger les épiceries durant la nuit ? Fallait-il interdire l’Église de l’Émergence ? Est-ce que des représailles contre les États islamistes étaient inévitables ? Quelles étaient les chances que les chercheurs découvrent un remède contre la peste grise ? Combien de millions de victimes y aurait-il avant qu’ils le trouvent ? Pensait-il que Laurent Ruquier allait trop loin dans ses émissions ? Pouvait-on se fier à HomniFood et à toutes ces grandes compagnies qui promettaient de sauver l’humanité ? Est-ce que le terrorisme était un coup des pétrolières pour faire augmenter le coût du gazole à la pompe ? Allait-on assister à une guerre entre les États-Unis et la Chine ? Quelle était sa ville préférée en France ? Était-ce vraiment risqué d’aller dans une librairie ? Son accent était-il un handicap dans son travail international ?… Que pensait-il des chances du PS de redevenir un parti crédible ?
Parce qu’il ne voulait pas faire d’éclat, Théberge s’efforçait de répondre à chaque question. Ou, plutôt, il amorçait une réponse. Car il avait à peine formulé une ou deux phrases qu’il était interrompu par une nouvelle question sur un autre sujet.
Heureusement, après une dizaine de minutes, Bruno vint à son secours.
— Messieurs, faudrait le laisser respirer… Je pense que notre ami canadien a bien mérité de prendre un demi, tranquille.
— Vous avez raison, concéda Pantin après une hésitation. Le repos du guerrier avant la prochaine bataille !
Tout au long de l’entrevue, il avait conservé le même enthousiasme euphorique. Comme s’il était à la fois ravi, amusé et honoré de parler à Théberge.
Le photographe en profita pour faire une dernière rafale de clichés. Puis il serra la main de Théberge. Pantin fit de même.
— L’heure de tombée, expliqua Pantin avant de partir. Je vous remercie de votre générosité. Vous ne serez pas déçu de l’article.
Théberge ne savait plus ce qui était le pire : être traité comme le repoussoir en chef par les journalistes de Montréal ou être assimilé à une espèce de Chingachgook de l’espionnage par ceux de Paris.
Il avait à peine repris ses esprits qu’une main se posait sur son épaule.
— Je n’ai pas voulu t’enlever à tes admirateurs, fit Gonzague Leclercq en souriant.
Il tendit la main à Théberge, puis à Prose.
— Qu’est-ce que ça donne ? demanda anxieusement Théberge.
— Les trois Pieds Nickelés qui ont agressé ton épouse ? On est en train de les cuisiner… Tu veux qu’on passe les voir tout à l’heure ?
Lévis, 13h43
Dominique avait marché pendant près de deux heures sur la piste cyclable qui longeait le fleuve. À son retour, elle avait ouvert Pantagruel. Chamane avait trouvé le moyen de faire bricoler par un ami une nouvelle version du logiciel d’extraction d’informations. Dans sa nouvelle version, le logiciel permettait d’appliquer une grille d’analyse multicritère à l’information que diffusaient des milliers de sources. L’avantage de cette nouvelle version tenait au fait que le logiciel était maintenant paramétrable : d’une part, l’utilisateur pouvait donner un poids, de un à dix, aux sources elles-mêmes ; d’autre part, il pouvait aussi en donner un, toujours de un à dix, aux mots qu’il inscrivait dans les champs de recherche. Et la beauté de la chose, c’était que les poids pouvaient être nuancés jusqu’à trois décimales… Une demande spéciale de Blunt, avait expliqué Chamane avec un large sourire.
L’information qui apparaissait en tête de liste concernait HomniFood. Il s’agissait d’une déclaration du président de l’entreprise sur les laboratoires associés aux Dégustateurs d’agonies.
Elle cliqua sur le lien.
Une vidéo apparut à l’écran. On y voyait Steve Rice, en gros plan, faire une déclaration.
Nous en avons maintenant la preuve irréfutable : trois de nos laboratoires ont été détournés de leur mission par des éléments associés aux terrorismes. À l’insu de tous, ils ont cherché à mettre au point des champignons capables de détruire l’ensemble du stock céréalier de la planète. Ils ne sont pas les créateurs du champignon tueur de céréales. Mais ils cherchaient à créer un champignon plus destructeur encore, susceptible de résister à tous les traitements.
La dernière précision était habile, songea Dominique. Après avoir affirmé que l’entreprise ne savait rien, il la mettait à l’abri des poursuites éventuelles : le champignon tueur de céréales n’avait pas été créé dans ses locaux.
Nos services de sécurité ont identifié quatre responsables. Ils avaient mis sur pied un système de chantage, d’intimidation et de corruption pour contraindre un grand nombre de chercheurs à travailler à leur projet. Un tel système suppose l’aide de réseaux criminels et mafieux disposant de vastes moyens. Pour le dire crûment, les trois laboratoires ont fait l’objet d’une prise de contrôle par des éléments du crime organisé liés à des groupes terroristes.
Quatre responsables, c’était quand même peu pour expliquer le détournement de trois laboratoires. Mais avec l’aide d’organisations criminelles et de groupes terroristes, ça devenait beaucoup plus plausible. Ça expliquait que l’entreprise ait pu être bernée aussi longtemps. Et puis, avec ce qui se passait, tout le monde était prêt à voir la main des terroristes partout.
Les noms des quatre responsables ont été communiqués aux autorités policières. Elles procéderont sous peu à la divulgation de leur identité. Pour l’instant, je me contenterai d’ajouter que la reconversion des laboratoires est achevée. Leur seule mission sera désormais de lutter contre le champignon tueur de céréales…
Légèrement déprimée, Dominique ferma l’extrait vidéo et ignora la suggestion de cliquer sur le lien qui lui aurait permis d’avoir l’intégralité de la conférence de presse. Elle y reviendrait plus tard.
La deuxième vidéo qu’elle fit jouer concernait une enquête réalisée pour une agence de presse internationale dans les principaux pays développés. Le résumé de l’article faisait quelques lignes : dans l’ensemble des pays, la fréquentation des bibliothèques publiques avait chuté de soixante-huit virgule deux pour cent et celle des librairies de cinquante-neuf virgule quatre.
Inutile d’aller dans les détails, songea Dominique. Il était clair que les terroristes avaient atteint leur objectif. L’intimidation fonctionnait. Ce qui était moins clair, c’était de savoir s’il s’agissait de l’objectif des terroristes islamistes ou de celui des écoterroristes.
New York, 14h18
Siaka Momoh consulta son BlackBerry, vérifia que le versement avait été effectué comme convenu, puis il se leva de son siège de l’Assemblée générale des Nations-Unies.
Son intervention fut brève. Elle tenait en deux points : réitérer la confiance de son pays en HomniFood et dénoncer le projet de résolution européen de mise en tutelle des entreprises de l’AME.
— Si des Occidentaux ont commis des crimes dans certains laboratoires, conclut-il, ce n’est pas à nous d’en payer le prix. Nous ne pouvons pas nous permettre le luxe de mettre des bâtons dans les roues d’HomniFood. Si on retarde la mise au point de remèdes contre le champignon tueur de céréales, si on multiplie les délais, c’est mon peuple qui va en payer le prix. C’est mon peuple qui va mourir. Et pas seulement le mien ! Tous les peuples des pays pauvres de l'Afrique, exploités pendant des siècles par les Occidentaux. Voter cette proposition, c’est déclarer la guerre à tous les pauvres de la planète. C’est accepter une forme à peine déguisée de racisme… Monsieur le Président, s’il faut choisir entre la vie des Africains et les exigences bureaucratiques de la morale occidentale, le choix est simple. Je choisis que les Africains puissent vivre !
Plusieurs des représentants africains applaudirent. Même s’ils regrettaient la véhémence de Momoh, ils partageaient ses préoccupations. Et puis, il aurait été politiquement suicidaire de ne pas applaudir quelqu’un qui défendait les Africains avec autant de fougue.
En se rassoyant, Siaka Momoh était satisfait. De sa performance, bien sûr. Mais surtout de l’argent qu’il avait reçu comme « encouragement à soutenir de façon musclée l’autonomie d’HomniFood ». Subitement, ses projets de coup d’État lui apparaissaient beaucoup plus réalisables à court terme.
CNN, 14h35
… seulement quatre nouveaux cas de peste grise. Il semblerait que la maladie soit moins contagieuse qu’anticipé, même lorsqu’il y a eu contact direct avec une personne infectée. Par ailleurs, les spores auraient une durée de vie moins longue que ce à quoi les scientifiques s’attendaient. Un groupe de chercheurs indépendants a toutefois contredit cette affirmation, disant que cette pseudo-découverte avait simplement pour but de minimiser la panique et que la population devait continuer de se protéger, surtout dans les zones…
Paris, locaux de la DCRI, 20h42
Les deux hommes et la femme qui avaient attaqué madame Théberge étaient assis sur des chaises droites dans de petites cellules contiguës. À part les chaises, le seul autre élément de mobilier était un miroir fixé au mur.
De l’autre côté du miroir, Théberge et Leclercq les observaient. Ils avaient laissé Prose chez lui, sous la protection discrète d’une équipe de la DCRI.
— Je ne pense pas qu’ils en sachent plus, fit Théberge.
— Tu as probablement raison. Ils ont été engagés pour faire le travail et on ne leur a rien dit d’autre. Mais tant qu’à les avoir sous la main… Ils savent probablement des choses sur d’autres affaires.
— On va à l’appartement ?
— J’ai une équipe en route pour préparer le terrain.
Leclercq fut interrompu par la sonnerie de son portable. Il écouta quelques secondes, puis il se tourna vers Théberge.
— L’appartement du XVIe est sécurisé, dit-il.
— Tu as prévenu l’équipe, pour l’ordinateur ?
— Oui. Personne ne va y toucher. Mais si jamais tu as besoin d’un spécialiste en décryptage…
— Je connais quelqu’un.
— Ici, à Paris ?
— Oui.
Leclercq regardait maintenant Théberge avec un sourire un peu moqueur.
— Après tout, si ton épouse dispose de gardes du corps entraînées au karaté et qui se promènent en patins à roues alignées… je suppose que c’est normal que tu aies, de ton côté, un expert en informatique !… Je vais finir par croire que tu as déménagé toute une équipe du Québec. Et que ton épouse travaille pour toi.
— Mon épouse a ses propres combats, répondit Théberge sur un ton mi-figue, mi-raisin.
Leclercq prit son paletot.
— Ils nous attendent là-bas, dit-il. Tu m’expliqueras en route ce que tu veux faire.
Fort Meade, 14h56
John Tate releva les yeux du dossier. Paige réclamait son aide pour orchestrer un coup d’État au Venezuela.
— Le Honduras, ça ne t’a pas suffi ?
— Il est urgent de donner un signal clair à la communauté internationale, répliqua Paige. Il faut que tout le monde comprenne : on ne menace pas impunément les intérêts stratégiques des États-Unis. S’il fallait que d’autres pays se mettent à croire qu’ils peuvent se livrer au même type de chantage sans s’exposer à des représailles majeures…
— Les fanfaronnades de Chavez ne sont pas la pire menace, fit Tate. Juste aujourd’hui, il y a eu trois attentats contre des hauts dirigeants de sociétés pétrolières. C’est toute l’industrie qui est menacée.
— Qu’ils éliminent deux ou trois millionnaires du pétrole, on s’en fout. Ça va permettre aux écolos d’évacuer un peu de vapeur… De toute façon, aucun des trois n’était américain.
— Pour Chavez, il y aurait une solution plus simple, et beaucoup moins dispendieuse : cesser de l’écœurer et faire ami-ami avec lui.
— Tu oublies le portrait global.
— Ah oui… ?
— Le but, ce n’est pas seulement d’assurer notre approvisionnement en pétrole. C’est de contrôler l’approvisionnement mondial. Ça nous donne une arme majeure contre la Chine…
— Tu trouves vraiment qu’on a le temps de faire ça ?
— Si on cède à Chavez, ça va être l’enfer : tout le monde va se présenter avec ses exigences…
— De toute façon, je ne vois pas pourquoi tu as besoin de mon aide : tu as déjà récupéré tous les satellites.
— Exact ! Mais c’est toi qui as l’expertise… Disons que c’est plus simple de demander ta coopération que de rapatrier au DHS tout ton département de décryptage et d’interprétation.
Tate se leva et regarda Paige dans les yeux.
— Le Président est d’accord avec ça ?
— Le Président veut des résultats. Si ça prend quelques compromis…
— D’accord. Mais tu me signes un papier comme quoi l’opération est sous ta direction et que tu en assumes l’entière responsabilité.
— Si ça prend seulement un papier pour te faire plaisir !
Québec, hôtel du Parlement, 15h08
Maxim L’Hégo, le chef du PAUV-Québec, avait convoqué une conférence de presse pour dénoncer la politique du gouvernement en matière d’énergie.
— C’est tout le Québec qui est exposé à l’insuffisance énergétique. Les politiques irresponsables du gouvernement sont la véritable cause de la vulnérabilité des Québécois. Le premier ministre se cache derrière la pénurie mondiale et le terrorisme pour éviter de répondre à la population des effets désastreux de sa politique énergétique. Ce gouvernement nous ment !
Les journalistes se regardèrent. Entre eux, ils l’appelaient « Cases blanches ». Il avait perfectionné l’art de la cassette. Quel que soit le sujet dont il parlait, le texte était pratiquement le même. On aurait dit qu’il avait dans la tête un formulaire de discours avec des blancs. Il lui suffisait de remplir ces blancs avec quelques termes reliés au nouveau sujet pour obtenir sa déclaration.
— Si vous étiez au pouvoir, qu’est-ce que vous feriez ? demanda le journaliste de l’HEX-Presse.
— Si nous étions au pouvoir, la situation ne se serait pas produite. C’est l’incurie de ce gouvernement qui est responsable de cette situation.
— Pourtant, tous les pays font face à la hausse du prix du carburant. Est-ce que la situation mondiale n’aurait pas affecté le Québec, peu importe le parti au pouvoir ?
— Je refuse de répondre à une question hypothétique.
Les journalistes se regardèrent. C’était une autre de ses réponses favorites.
— Que pensez-vous de l’action gouvernementale pour contrer l’épidémie de peste grise ?
— Les politiques irresponsables du gouvernement sont la véritable cause de l’état déplorable de la santé des Québécois. Le premier ministre se cache derrière l’épidémie mondiale et le terrorisme pour éviter de répondre à la population des effets désastreux de sa politique en matière de santé…
La cassette était repartie.
Paris, 21h17
Embusquée dans une Volvo dont les vitres arrière étaient teintées, Jessyca Hunter vit les visiteurs sortir du hall de l’immeuble où elle avait son appartement de travail. L’un d’eux avait un attaché-case à la main. Sans doute y avait-il mis l’ordinateur portable, car il n’y avait pas eu d’explosion et il était inconcevable qu’ils l’aient laissé sur place.
Il y avait déjà plusieurs heures qu’elle surveillait l’endroit quand elle les avait vus arriver. D’abord l’équipe de quatre dans une Citroën banalisée. Le signal d’intrusion relayé à son BlackBerry lui avait confirmé que c’était bien son appartement qui était la cible des mystérieux visiteurs. Puis, une heure plus tard, dans une autre Citroën, Théberge était arrivé, accompagné de quelqu’un de plus vieux que les membres de la première équipe. Sans doute un haut gradé.
Théberge et le nouveau venu n’étaient demeurés que quelques minutes à l’intérieur de l'appartement. Et maintenant, ils repartaient tous.
Les six hommes s’engouffrèrent dans les deux Citroën. Hunter les suivit, à bonne distance, jusqu’à la rue Vieille-du-Temple. Quand les deux voitures s’immobilisèrent, Hunter les dépassa, trouva un endroit pour se garer un peu plus loin et revint à pied vers eux.
Comme elle arrivait au Café des philosophes, elle vit les deux Citroën redémarrer. Elle hésita un moment. Qu’est-ce qui était préférable : retourner sur ses pas, récupérer la Volvo et tenter de reprendre la filature ou s’installer au café et surveiller les environs ?
Elle choisit la seconde solution. Si les voitures s’étaient arrêtées à cet endroit, c’était probablement pour y déposer ce qu’ils avaient saisi… ou parce que Théberge y était descendu.
Elle prit place à la terrasse et se commanda un chocolat chaud. C’était l’emplacement idéal pour surveiller les alentours et voir si quelque chose de particulier se développait. Peut-être même y apercevrait-elle le mystérieux contact de Théberge à l’Institut…
New York, 15h31
Confortablement installé dans un des bureaux de la délégation américaine à l’ONU, Paige suivait sur le moniteur télé le discours de l’ambassadeur des États-Unis.
L’essentiel du texte avait été rédigé par une équipe du Department of Homeland Security, mais l’ambassadeur avait la fâcheuse tendance à dévier de son texte pour exprimer des points de vue plus conformes à l’idéologie libérale répandue parmi ses électeurs.
Les États-Unis ont traversé avec succès la crise immobilière, la crise financière et ils sont en voie de vaincre la crise économique. Ils mettront en œuvre les moyens nécessaires pour affronter victorieusement cette nouvelle crise qui nous frappe, la crise terroriste…
Paige était fier de cette trouvaille. Exprimer les problèmes internationaux en termes de crise avait un double avantage : dramatiser la situation et l’exprimer dans un langage qui rejoignait la population.
Les gens étaient habitués au vocabulaire de la crise. Ils savaient que les crises avaient un énorme potentiel de destruction, mais qu’on pouvait en venir à bout à la condition de consentir des sacrifices et d’accepter la nécessité d’une autorité forte. La logique de la crise était une transposition sur les plans économique et social de celle de la guerre.
… Les crises sont l’équivalent, sur le plan planétaire, de poussées de fièvre. Pour gérer ces fièvres, il faut des esprits calmes, compétents et déterminés…
Le ton de l’ambassadeur traduisait ce calme et cette détermination. Quant à la compétence, elle allait de soi. Puisqu’il était ambassadeur et puisque les médias lui octroyaient ce temps d’antenne, il était nécessairement compétent.
Paige sourit.
C’était un des a priori de la logique des médias. Si on choisit d’accorder du temps d’antenne ou d’écran à quelqu’un, c’est qu’il le mérite. À moins qu’il soit déjà coupable et que sa simple apparition suffise à achever de le démoniser.
… Aujourd’hui, la principale source de compétence se trouve dans les entreprises de l’Alliance. Ce sont elles qui disposent du savoir-faire qui nous permettra de vaincre les fléaux que sont la peste grise, le champignon tueur et le manque d’eau. Ce sont elles qui permettront à l’humanité de s’affranchir du manque d’énergie…
De cela, Paige était moins certain. Les entreprises de l’Alliance disposaient effectivement de la plus grande réserve de compétence, dans la mesure où elles avaient asservi le plus grand nombre de cerveaux. Mais il était loin d’être sûr que cette compétence suffirait à la tâche. Et même si elle était suffisante, il n’entrait pas dans les plans d’HomniFood et consorts de régler les problèmes rapidement. Leur intérêt était d’appliquer aux maux de l’humanité les solutions que les entreprises pharmaceutiques avaient déjà appliquées aux maladies des individus : pourquoi concentrer les recherches sur un remède qui guérit, et que le patient prend pendant une période limitée, alors qu’on peut les centrer sur des remèdes qui soulagent les symptômes et que le patient doit prendre durant le reste de sa vie ?
… Certains utilisent comme prétexte les terribles événements qui sont survenus dans les trois laboratoires d’HomniFood pour dénigrer le travail de cette entreprise et de ses entreprises sœurs. Ils font circuler des rumeurs sur Internet comme quoi HomniFood et les autres entreprises de l’Alliance ne viseraient pas l’élimination du malheur et de la pauvreté, mais celle des malheureux et des pauvres…
D’un point de vue rationnel, c’était pourtant la seule attitude logique et cohérente, songea Paige. Il y avait trop de monde sur la planète. Mais il aurait été politiquement suicidaire de le dire. Cela équivalait à dire qu’on était trop nombreux dans un canot de sauvetage… Il y avait fort à parier que le porteur de cette mauvaise nouvelle serait le premier à être jeté par-dessus bord. S’il avait raison, ce serait un pas vers le salut collectif. Et s’il avait tort, il cesserait de perturber la tranquillité d’esprit des autres.
… Les Nations Unies reconnaissent déjà que les entreprises de l’AME sont d’un intérêt stratégique pour la survie de l’humanité. Pour cette raison, elles bénéficient d’une exemption totale et généralisée d’impôt à la condition que leurs profits soient réinjectés dans la recherche. La proposition que je présente a également pour effet que les poursuites judiciaires visant ces entreprises seront filtrées par un organisme de contrôle avant d’être autorisées. Il ne saurait être question que de telles entreprises qui œuvrent au salut de l’humanité gaspillent une partie de leurs ressources à se défendre contre des récriminations tatillonnes et insuffisamment fondées. C’est pourquoi je propose de mettre sur pied un organisme de contrôle qui aurait le pouvoir d’analyser, d’autoriser ou de refuser les poursuites judiciaires visant ces entreprises…
C’était l’élément clé de la proposition. Une fois qu’elle serait adoptée, les entreprises de l’Alliance seraient virtuellement à l’abri de toute poursuite. Il se passerait des années avant que la moindre action en justice soit autorisée. Et alors, il serait trop tard. L’Alliance aurait acquis une telle position dominante qu’elle serait au-dessus des lois.
L’humanité aurait enfin une forme de gouvernement efficace, à l’abri des récriminations des imbéciles, des revendications à courte vue et du harcèlement des frustrés du pouvoir, qui n’aspiraient qu’à prendre la place de ceux qu’ils critiquaient.
… Cette position, vous le comprendrez facilement, va à l’encontre de celle avancée par certains pays européens. Eux proposent une mise en tutelle de ces entreprises. Nous reconnaissons la justesse de leur diagnostic. Mais nous ne pouvons pas être d’accord avec la solution qu’ils proposent. Nous ne pouvons être d’accord avec une proposition qui soumet l’efficacité de ces entreprises – cruciale pour l’avenir de l’humanité, je le rappelle – aux exigences multiples, souvent électoralistes, d’une centaine de pays. Ce serait la faillite assurée. Nous ne pouvons pas nous offrir le luxe d’interminables argumentations. Il en va de l’avenir de nos enfants. De nos petits-enfants. Nous ne pouvons pas faillir… Au fond, nous voulons la même chose. C’est uniquement sur les moyens que nous divergeons…
« Parfait », songea Paige. L’ambassadeur enfonçait le premier clou dans le cercueil de la proposition européenne sans pour autant attaquer ses auteurs ni ridiculiser leur position. Il respectait leurs principes et leurs intentions… D’autres États interviendraient pour enfoncer d’autres clous. À la fin, les Européens pourraient se rallier sans perdre la face.
Bruxelles, 22h04
Le fond de l’air était frais, mais le chauffage rendait la terrasse du Café Métropole tout à fait confortable. Renaud Daudelin était assis face à la rue, adossé à la vitrine du café. À sa droite, à la même table que lui, Sharbeck observait les rares passants. Les deux hommes se parlaient à voix relativement basse sans se regarder.
Il y avait peu de danger que leur conversation soit surprise par des oreilles indiscrètes. La plupart des clients avaient choisi d’aller à l’intérieur. Seulement trois avaient préféré l’extérieur et ils étaient de l’autre côté de la terrasse.
— Votre éditeur va recevoir le programme de la tournée de promotion d’ici demain. Vous n’aurez pas beaucoup de temps libre…
— Ça ne pourrait pas attendre quelques jours ? Je suis vanné.
— Si vous aviez écrit ce livre, je pourrais comprendre, ironisa Sharbeck.
— Et qu’est-ce que vous pensez que j’ai fait !
D’accord, on lui avait fourni de longs textes bourrés de statistiques. On avait procédé pour lui à l’élaboration globale du livre. Mais c’était lui qui avait découpé les extraits à retenir parmi tout le matériel qu’on lui avait fourni, lui qui avait effectué le montage, lui qui avait réécrit plusieurs passages pour les rendre plus fluides… Ce n’était quand même pas rien.
— D’accord, vous avez apporté votre contribution. Mais de là à vous prendre pour un auteur !
Sharbeck tourna la tête vers Daudelin.
— Je n’ai aucune objection à ce que vous jouiez à l’auteur dans les médias. C’est même pour ça que vous êtes payé… Mais n’oubliez jamais qui vous a fait.
Il sortit un livre de la poche de son paletot et le tendit à Daudelin.
— Voici votre dernier-né.
Daudelin prit le livre, l’examina, constata que le titre avait été modifié. Les énergies douces tuent avait remplacé celui qu’il avait choisi : Le Piège des énergies douces. Un sous-titre avait également été ajouté : Le salut par le pétrole.
C’était le quatrième livre que son mystérieux commanditaire lui permettait de publier. Chacun avait été tiré à des centaines de milliers d’exemplaires. Leur sortie s’effectuait simultanément en plusieurs langues, dans une quinzaine de pays. Jusqu’à maintenant, le succès de librairie ne s’était pas démenti. Mais avec les derniers accidents… les librairies qui se vidaient de leurs clients…
— Inutile de vous inquiéter, répondit Sharbeck après que Daudelin lui eut fait part de ses préoccupations. Même si les ventes en librairie sont à la baisse, vos livres vont rejoindre leurs lecteurs. Plusieurs groupes et associations en achètent d’importantes quantités pour leurs membres. Sans compter que les ventes par Internet sont à la hausse…
Daudelin examina la quatrième de couverture et lut le court texte en exergue.
Les ravages environnementaux
des énergies supposées douces :
pourquoi nous les cache-t-on ?
À qui profite la mauvaise image du pétrole ?
Quelle partie de l’humanité veut-on sacrifier ?
Une photo de Daudelin et une brève présentation de la carrière littéraire de l’auteur complétaient la couverture. On le décrivait comme un penseur courageux qui osait aller à l’encontre des modes et des lieux communs. Qui méprisait la langue de bois et la rectitude politique. Qui ne se laissait pas intimider par les pontifes de la pensée unique.
Sharbeck se leva.
— C’est votre dernière tournée avant un bon moment. Après, vous allez avoir tout le temps de vous reposer… Vous pourrez même en profiter pour écrire les œuvres plus « personnelles » dont vous rêvez !
Brecqhou, 21h16
Maggie McGuinty sourit. Il s’était passé moins de six minutes entre le moment où elle avait envoyé la vidéo et celui où la figure d’un présentateur s’était affichée sur l’écran de l’ordinateur pour annoncer un bulletin spécial.
… en primeur à TOXX News. Le nouveau clip des Dégustateurs d’agonies ! En téléchargement gratuit sur notre site ! Profitez-en avant que les censeurs sortent leurs couteaux et nous forcent à le retirer… On s’en reparle dans deux minutes…
Elle cliqua sur le lien au bas de l’écran. Une vidéo se téléchargea. Elle cliqua de nouveau pour le faire démarrer.
On y voyait, en écran divisé, l’intérieur de deux cabines de bronzage où reposaient deux corps parfaitement immobiles. Un bandeau recouvrait les yeux des deux hommes. On voyait ensuite, en accéléré, les corps rougir et se mettre à dorer à mesure que la cuisson avançait. Le plus étrange était qu’ils ne bougeaient pas.
Une voix d’enfant accompagnait la vidéo.
Les dirigeants des pétrolières volent l’énergie de la planète. Ils accélèrent le réchauffement du climat. Par leur faute, toutes les formes de vie sont en danger. C’est maintenant leur tour de goûter aux conséquences du réchauffement. Les Dégustateurs d’agonies partagent le constat que font les Enfants de la Foudre : si on ne fait rien, la planète est foutue. L’humanité est entrée dans une phase irréversible d’autodestruction. Le rôle de l’art est de témoigner. De révéler la réalité telle qu’elle est vraiment. Nous convions tous les esprits lucides et soucieux d’esthétique à déguster la mort de l’humanité, une mort à la fois.
McGuinty arrêta la vidéo. Le lien entre les Dégustateurs et les écoterroristes achèverait de brouiller les pistes. Et cela préparerait les esprits pour la grande exposition Internet qu’elle allait mettre en ligne après l’Exode.
Killmore serait satisfait de son travail.
Paris, 22h25
Chamane parcourait la liste des dossiers contenus dans l’ordinateur portable. Sur l’écran mural en face de lui, un peu à sa droite, une fenêtre était ouverte. Une photo composite intitulée Bill Jobs y faisait office de sauve-écran. Elle prenait dix secondes pour transformer le visage de Steve Jobs en celui de Bill Gates. Puis, après quelques secondes, elle amorçait la transformation contraire. La communication était uniquement en mode audio.
— Je sais que tu vas me dire que les utilisateurs sont tous stupides et négligents, fit la voix de Blunt. Qu’ils ne sont pas conscients du danger. Mais laisser son ordinateur allumé, c’est un peu gros.
— Il était en mode veille. Trois mauvais mots de passe de suite et une explosion détruisait le disque dur.
La voix de Blunt marqua une pause avant de demander :
— Seulement le disque dur ?
— Disons que j’aurais été un bout de temps sans faire d’informatique… Mais ça, pas un mot à Geneviève !
Il y avait un sentiment d’urgence dans la voix de Chamane.
— D’accord, pas un mot… Mais comment t’as fait ?
— Son propriétaire ne savait pas qu’il y avait moyen de récupérer sa clé d’identification. En fait, il n’y a pas grand monde qui est au courant de cette faille-là.
Chamane avait retrouvé le ton intense qu’il adoptait inconsciemment quand il se mettait à expliquer un problème technique qu’il jugeait particulièrement intéressant.
— Quand on allume un ordinateur et qu’on entre le mot de passe, une des premières choses que l’ordinateur fait, c’est d’en mettre une copie dans la RAM. Il faut qu’elle soit disponible en tout temps pour accéder aux documents qui seront consultés. Et tant que l’ordinateur n’est pas éteint, il reste en mémoire dans la RAM.
— Donc, il faut éteindre l’ordinateur…
— Oui. Mais même si l’ordinateur est éteint, l’information contenue dans la RAM n’est pas détruite instantanément. Elle reste intacte au moins une seconde. Ensuite, elle se détériore progressivement… J’ai utilisé un logiciel qui permet de récupérer la clé de décryptement sur la RAM.
— Ça veut dire que tous nos ordinateurs portables…
— Oui.
— Et si on ferme l’ordinateur, ça règle le problème ?
— Ça dépend. Si la RAM est extraite de l’ordinateur et refroidie à -250 degrés, la détérioration des informations est ralentie et la clé demeure récupérable pendant deux heures… Et même si elle est en partie dégradée, il y a moyen de reconstruire les parties manquantes à partir des nombreuses clés dérivées qui sont aussi stockées dans la RAM.
— Est-ce que ça veut dire que tous nos ordinateurs sont vulnérables à ce genre de piratage ?
— En partie. Ceux qui ont des bombes électromagnétiques sont protégés si on essaie d’extraire physiquement la RAM ou d’accéder au disque dur. Mais la vulnérabilité demeure… La meilleure protection, c’est toujours de fermer complètement l’ordinateur et d’attendre une dizaine de secondes. Comme ça, on est sûr que tout est effacé.
— Il faudrait avertir Dominique et les autres.
— J’ai déjà envoyé des courriels à plusieurs reprises là-dessus.
— Tu es sûr ?
— J’ai recommandé à tout le monde de fermer les portables au lieu de les mettre en mode « veille » quand ils partent ou quand ils les transportent.
— Peut-être… Mais tu n’as jamais parlé du danger de récupérer les mots de passe.
— J’ai dit que la RAM était vulnérable !
Un silence suivit.
— Je ne voulais pas vous embêter avec des détails techniques, reprit Chamane.
— Tu as raison. Mais on va quand même faire un rappel.
— Je m’en occupe.
— Les dossiers que tu as récupérés, tu peux me les envoyer quand ?
— Tout de suite. Mais tu les prends sur le secteur protégé de ton portable. Au cas où il y aurait un virus qui m’aurait échappé.
— Il y a du danger ?
— Normalement, non. Mais pourquoi courir le risque ?
Après avoir expédié à Blunt une copie des dossiers récupérés sur le portable, Chamane afficha à l’écran la liste des hiéroglyphes représentant des quipus. Il n’y avait rien qu’il détestait comme de rester sur un échec. Et la partie supérieure des cartouches continuait de le narguer.
www.buyble.tv, 16h39
… la Chine est en train de devenir un immense camp de concentration. Tous les groupes religieux, tous les défenseurs des droits de l’homme sont persécutés. Leur religion d’État, c’est la pollution. La pollution de l’environnement, qu’ils saccagent au point d’empoisonner une grande partie de leur propre population. Mais aussi la pollution des esprits, avec leur censure d’Internet, leur répression, leur communisme qui se cache derrière une apparence de capitalisme. Il faut que notre gouvernement agisse de façon énergique. Il faut leur imposer des sanctions commerciales. Cesser de leur vendre notre technologie. Rapatrier nos entreprises. Il faut soutenir les groupes dissidents. Débusquer leurs espions. Et, surtout, il faut leur expédier des Bibles…
Vous écoutez Buyble-TV, la télé qui vous permet de sauver le monde une Bible à la fois. Le prix de chaque Bible que vous achetez ou commanditez sert à financer la diffusion d’un point de vue chrétien sur l’actualité politique…
Lévis, 16h43
Plus elle y réfléchissait, plus Dominique était étonnée que les terroristes persistent à s’en prendre aux livres alors que l’information circulait de plus en plus par les médias électroniques, en particulier par la télé et par Internet. Était-ce parce que les terroristes avaient besoin de ces médias qu’ils les épargnaient ? Les attaqueraient-ils à la fin de leur campagne d’intimidation, quand ils estimeraient avoir atteint leurs autres objectifs ? Est-ce que ce serait, en quelque sorte, leur chant du cygne ?…
Dominique fut tirée de ses réflexions par une icône qui se mit à sautiller dans le coin inférieur droit de l’écran. Au même moment, un thème musical se fit entendre : les premières notes d’une pièce de koto.
Elle activa le logiciel de communication vidéo. Après avoir entré les codes d’accès habituels, elle vit la tête de Blunt apparaître à l’écran.
— J’ai des nouvelles, dit-il d’emblée. L’adresse de plusieurs personnes qui tirent les ficelles derrière le Consortium.
Après quelques secondes, le temps de digérer l’information, Dominique lui demanda :
— Tu as eu ça comment ?
— Directement de l’ordinateur de Jessyca Hunter.
— Hunter !
— Elle-même.
— Tu as eu son ordinateur de quelle façon ?
Blunt lui raconta brièvement l’attaque contre madame Théberge et la capture de ceux qui l’avaient attaquée.
— Ils nous ont fourni l’adresse de l’endroit où ils se sont rencontrés, dit-il. Là-bas, on a trouvé un ordinateur. Il était en mode veille. On l’a apporté à Chamane et il s’est débrouillé.
— Les informations n’étaient pas encryptées ?
— Avec une clé de deux megs. Normalement, c’est inviolable. Mais Chamane a trouvé un truc.
— Un truc… ?
— Il va falloir prendre des mesures pour la sécurité de nos portables.
— Tu veux dire que nos ordinateurs sont vulnérables ?
— Pourraient l’être. Dans certaines conditions.
Blunt lui raconta comment Chamane avait procédé. Pendant qu’il parlait, Dominique songeait à toutes les fois où elle était sortie avec son portable pour travailler à l’extérieur de la maison de sûreté. La plupart du temps, elle se contentait de le mettre en état de veille.
Quand il eut terminé, elle revint au premier sujet qu’il avait abordé.
— Tu parlais d’adresses ?
— Une liste de plusieurs lieux qui font partie des quarante-huit décodés par Chamane sur la murale. C’était dans un courriel de madame McGuinty à Jessyca Hunter. Elle lui dit qu’en cas de difficultés, si la situation mondiale commence à devenir trop instable, elle peut se réfugier dans un de ces endroits… Dans un autre message, elle parle aussi du Cénacle. Elle promet à Jessyca Hunter de la faire accepter comme membre. Ça ressemble à une sorte de club très sélect.
— Donc, on a la liste de leurs refuges.
— D’une dizaine, en tout cas. Mais on n’a aucune preuve qui relie ces endroits aux terroristes.
— Ni à ceux qui les fréquentent ?
— Non. Chamane continue d’examiner le disque dur. Pour l’instant, l’autre élément intéressant qu’il a découvert, c’est qu’il est censé se passer quelque chose de majeur dans trois jours.
— Quelque chose comme quoi ?
— Ce n’est pas clair. Dans son message, McGuinty parle simplement de l’Exode, qui va marquer le début de l’Apocalypse.
Dominique rumina un instant cette information.
— On ne peut plus se permettre d’attendre et de travailler en ordre dispersé, dit-elle. Occupe-toi des amis de Théberge. De mon côté, je m’occupe de F.
— Tu penses pouvoir la joindre ?
— La joindre ne devrait pas être un problème. La convaincre de reprendre la direction active de l’Institut, par contre…
— Il faut que tu sois prête à assumer la coordination.
— Je sais.
— Qu’est-ce que tu penses de la version finale du plan ?
— Pour moi, ça va. De toute façon, nos choix sont limités. Ce que je me demande, c’est comment vont réagir les membres de la Fondation.
— Pas de doute, ils vont être surpris. Au moins autant que lorsqu’on les a recrutés… Tu as des nouvelles de Hurt ?
— Toujours rien.
Paradoxalement, c’était Hurt qui l’inquiétait le plus. Il était capable, en lançant une attaque précipitée, de forcer l’adversaire à devancer son calendrier. Et quelques jours de préparation de moins pouvaient faire la différence entre le succès et l’échec pour l’opération que préparait l’Institut.
Hampstead, 22h18
F et Fogg avaient procédé ensemble à la revue de la situation des filiales. Grâce à l’accès clandestin que Fogg avait conservé à leurs systèmes informatiques, ils avaient un portrait précis et à jour de leurs activités – même de celles dont les dirigeants étaient acquis à madame Hunter.
Ils en étaient maintenant à faire le tour des informations que F avait récoltées.
— HomniFood a transmis à la DCRI le nom des dirigeants responsables du détournement des laboratoires, dit F.
— Laissez-moi deviner : ils ont disparu.
— Aucune trace d’eux à leur résidence.
— Vous savez ce que les perquisitions ont donné ?
— Des documents qui accréditent les accusations contre eux. Le calendrier de recherche, des rapports d’avancement des travaux pour de nouveaux champignons tueurs… Mais rien d’utilisable scientifiquement.
— Rien qui incrimine HomniFood, je présume ?
Le sourire de Fogg disait clairement qu’il s’attendait à ce qu’elle confirme sa présomption.
— D’après les courriels qu’ils ont trouvés, répondit F, ce seraient de vulgaires criminels. Le truc qu’ils avaient imaginé, c’était de mettre au point un produit qui leur permettrait de rançonner l’ensemble de l’humanité. La seule chose qui les intéressait, c’était de faire de l’argent.
— Est-ce que ce n’est pas le rêve de toute multinationale ? ironisa Fogg.
— Le problème, c’est qu’ils ont créé le besoin, mais qu’on n’a toujours pas le produit.
— Les Français ont une piste ?
— Pas grand-chose à part ce que leur a donné HomniFood. Les quatre seraient membres des Dégustateurs d’agonies.
— J’ai l’impression que nos amis d’HomniFood se sont un peu mélangés dans leurs histoires. Des criminels ordinaires qui font partie des Dégustateurs d’agonies…
— Ils ont trouvé plusieurs vidéos dans les ordinateurs des quatre dirigeants.
— Je n’en doute même pas !
Lévis, 17h39
Quand l’icône du logiciel de communication vidéo vira au vert, Dominique fut surprise : elle ne s’attendait pas à pouvoir joindre F aussi rapidement.
Après les salutations d’usage, réduites au minimum, Dominique lui expliqua par le détail les différents aspects du plan de Blunt. F l’écouta sans l’interrompre.
— À mon avis, conclut Dominique, il ne nous reste que deux ou trois jours.
— Je suis de ton avis.
— Pour avoir un minimum de chances de réussir, il faut que toutes les actions soient menées de façon coordonnée.
— D’accord avec ça aussi.
— Il faut que vous repreniez la coordination des opérations.
— Pourquoi ? Tu t’en tires très bien.
— Mais…
— Je me charge du nettoyage du Consortium, tu t’occupes du reste.
— Vous êtes certaine que c’est une bonne idée ?
— Penses-tu que je serais partie si je n’avais pas eu une entière confiance en tes capacités ?
— Je n’ai jamais rien coordonné de cette ampleur.
— Fie-toi à ton instinct. Et à ceux qui t’entourent.
— Comment pouvez-vous être aussi sûre ?
Tout au long de la conversation, F avait conservé un visage grave d’où était absente l’amorce de sourire moqueur qui flottait habituellement sur ses lèvres. Malgré le maquillage, des traces de fatigue étiraient ses traits.
— Si j’avais des doutes, répondit-elle avec un certain agacement, ça voudrait dire que je t’ai mal préparée. Et je sais que je t’ai bien préparée.
Dominique était loin de partager les certitudes de F. Mais elle se voyait mal continuer à étaler ses états d’âme. Manifestement, elles avaient toutes les deux plus important à faire.
— Pour Guernesey, demanda-t-elle, est-ce que vous pouvez contacter votre ami au MI5 ?
— D’accord, je lui donne un coup de fil pour le prévenir. Mais tu l’appelles pour arrêter avec lui les détails de l’opération.
Après avoir raccroché, Dominique ressentit un curieux mélange d’indignation et de rancœur. C’était quoi, cette idée de se limiter aux opérations contre le Consortium et de lui laisser tout le reste ?
Pourtant, il était difficile d’imaginer une plus grande preuve de confiance. F lui confiait la coordination générale de l’ensemble des opérations contre ceux qui étaient derrière le Consortium, contre le terrorisme et contre les entreprises de l’Alliance ?
N’empêche qu’elle se sentait trahie ! F était-elle en train d’abandonner l’Institut ?… Lorsqu’elle était partie, elle avait dit à Dominique que c’était sa mission la plus importante. Puis elle avait ajouté en riant que c’était probablement la dernière. Qu’à son âge, il était temps qu’elle prenne sa retraite !
Dominique avait cru à une boutade. Maintenant, elle en doutait. Elle se demandait si ce n’avaient pas été des adieux déguisés.
Hampstead, 22h57
Après avoir fermé le logiciel, F se tourna vers Fogg, dont le visage affichait un sourire bienveillant.
— Qu’est-ce que vous en pensez ? demanda F.
— On peut lui faire confiance. Vous l’avez bien préparée.
— J’aurais aimé avoir un peu plus de temps.
— Soyez sans crainte, elle va faire ce qu’on attend d’elle.
F se leva et se dirigea vers la fenêtre qui donnait sur le parc, à l’arrière de la maison.
— Il nous reste deux jours pour reprendre en main le Consortium, dit-elle sans regarder Fogg.
— J’ai reconvoqué Skinner et Daggerman. Ils seront ici demain.
Fogg poussa un long soupir.
— Fatigué ? demanda F.
— Je suis au-delà de la fatigue. Tout ce travail, tous les jours. Ce contrôle total de soi… Il est temps que ça finisse. Je n’arrive plus à être ce que je devrais être.
— Il y a combien de temps que vous jouez ce rôle ? Trente-cinq ans ? Quarante ans ?… C’est une performance digne d’un oscar.
— Vous savez comme moi que ça ne pouvait pas être seulement un rôle. Ce type de personnage finit par dévorer l’acteur. Je me rappelle avoir vu, un soir, sir Lawrence Olivier se promener en plein milieu de la nuit, dans Londres, l’air hagard… J’ai appris par la suite qu’il jouait King Lear. Et qu’après la représentation, il lui arrivait souvent d’errer comme ça, parce qu’il n’arrivait pas à sortir de la folie qu’il avait jouée…
Fogg fit une pause.
— Moi, reprit-il, j’ai joué le même rôle pendant quarante ans. Concepteur puis directeur du Consortium !… C’est sûrement un miracle que je sois encore relativement sain d’esprit.
Il fit un sourire de dérision avant d’ajouter :
— Pour ce que ça peut vouloir dire.
RDI, 18h03
… annonce aujourd’hui que les pétroliers circuleront désormais en convois et qu’ils seront sous la protection de navires de guerre, de manière à neutraliser toute tentative de piratage. Ce dispositif, qui n’est pas sans rappeler les chariots qui se regroupaient pour s’aventurer dans le Far West, a reçu l’appui de toutes les grandes pétrolières…
Denver, 17h41
Camron Banks regardait flamber la maison qui avait été la sienne pendant dix-huit ans. Sa construction avait fait la manchette des médias régionaux.
Même à l’échelle locale, le projet avait une certaine démesure. On aurait dit un croisement entre un ranch et une résidence chic de Malibu : quatorze kilomètres carrés de terrain et un édifice de cinquante-trois pièces avec quatre dépendances : la résidence des domestiques ; une écurie ; un casino privé avec salle de conditionnement physique, salon de massage et salle de réception ; et une salle d’ingénierie pour contrôler l’ensemble du ranch.
Officiellement, son décès serait annoncé le lendemain. Son corps, méconnaissable, serait trouvé dans les décombres. Ce serait un attentat. Comme il était président d’une pétrolière, personne ne s’interrogerait un seul instant sur les raisons de l’attentat. Et sur son authenticité.
Par ce geste, la pétrolière qu’il dirigeait serait lavée de tout soupçon de collusion avec les terroristes. Elle quitterait le rang des pétrolières épargnées par les attentats, qu’on soupçonnait de les commanditer pour gonfler leurs profits avec la hausse du pétrole. Elle passerait dans le camp des victimes.
Quant à lui, sa vie publique était terminée. Du moins sous son apparence actuelle. Après un séjour de quelques années dans les refuges de l’Archipel, il reparaîtrait sous une nouvelle identité. Avec une nouvelle femme. De nouveaux enfants. Et il assumerait des fonctions importantes à l’intérieur du groupe HomniFuel.
C’était ce qu’il avait trouvé le plus difficile : le sacrifice de sa famille. Pour sa femme, qui approchait de la quarantaine, il lui avait été assez facile de se faire à l’idée. Malgré les souvenirs émus qu’il gardait de leurs premières années, il était personnellement rendu ailleurs, comme on dit. La perte serait aisément gérable.
Pour ses enfants, par contre, la décision avait été plus difficile à prendre. Rien ne pourrait jamais les remplacer. Même s’il en avait d’autres, ceux-là demeureraient comme un vide en lui… Mais il aurait été stupide de céder à la sentimentalité. D’une part, il y avait toujours le risque que les enfants apprennent plus tard ce qu’il avait fait et qu’ils ne comprennent pas les raisons pour lesquelles il n’avait pas eu le choix de sacrifier leur mère. Et puis, le sacrifice des enfants rendait l’événement encore plus convaincant.
La force de persuasion médiatique de l’attentat serait multipliée par l’horreur de voir une famille entière éliminée. L’indignation serait à son comble. Personne n’irait soupçonner un coup monté.
Pour l’avenir de son entreprise, pour la contribution qu’elle allait apporter à l’avenir de l’humanité, c’était le seul choix possible.
Il ouvrit son BlackBerry et envoya un court message :
Chère Kaitlyn, prépare le champagne. Notre nouvelle vie commence ce soir.
Paris, 5h32
Blunt avait passé la nuit à dresser l’inventaire des dossiers contenus dans l’ordinateur portable saisi au local de l’équipe de kidnappeurs. La première surprise avait été de réaliser à qui il appartenait. Certains des courriels entrants étaient adressés à Jessyca, d’autres à madame Hunter.
Il y avait là beaucoup d’éléments qui pourraient éventuellement servir de preuves de la culpabilité de madame Hunter, autant dans des opérations de Meat Shop que de Brain Trust. Mais les informations utilisables à court terme étaient plus rares. L’une d’elles demandait toutefois une action urgente. Elle concernait l’édifice où demeurait Poitras.
Lucie Tellier avait été suivie jusqu’à l’immeuble. Hunter faisait surveiller l’endroit. Elle soupçonnait que Théberge s’y cachait. Elle avait entrepris une enquête sur l’ensemble des résidents et elle se préparait à rendre visite à tous ceux que l’enquête n’aurait pas éliminés de la liste des suspects.
Blunt activa son logiciel téléphonique, sélectionna le numéro de Théberge et lança la communication. La voix endormie et bourrue du policier lui répondit.
— Non, je n’ai pas commandé de pizza !
— C’est moi qui ai une commande, répliqua Blunt. Il faut que vous demandiez à votre ami de protéger un appartement.
— Quel ami ? Quel appartement ?
— Votre ami de la DCRI. L’appartement de Poitras. Il y a une équipe de Jessyca Hunter qui surveille l’édifice. Elle pense que vous y êtes caché. Ils sont sur le point d’agir.
Quelques instants et quelques précisions plus tard, Blunt raccrochait et retournait aux dossiers de l’ordinateur de Hunter.
La source d’informations la plus intéressante était la base de données de courriels : madame McGuinty était de loin la correspondante la plus assidue de Jessyca Hunter. Et, d’après le contenu de ses messages, il était clair que c’était elle qui dirigeait les Dégustateurs d’agonies. Malheureusement, il n’y avait aucune indication de l’endroit où elle se trouvait.
Une autre série de courriels était particulièrement digne d’attention : ceux que madame Hunter avait échangés avec un nommé Skinner. Il semblait maintenant être le plus haut dirigeant de Vacuum, la section « Action » de GDS.
Plus intéressant encore, il était clair que le harcèlement de Théberge avait d’abord eu pour objectif de se servir de lui pour remonter jusqu’à l’Institut. Cependant, le dernier courriel que Jessyca Hunter avait envoyé à Skinner disait clairement que l’Institut était désormais un facteur négligeable. Il serait neutralisé par d’autres moyens. Si elle continuait de poursuivre Théberge, c’était d’abord pour venger son échec de Montréal. Et si elle ne parvenait pas à des résultats rapides, elle abandonnerait la chasse jusqu’après l’Exode : compte tenu de ce qui se préparait, il aurait été irresponsable de s’éparpiller. Ils devaient d’abord remplir leurs dernières tâches en préparation de l’Exode. Puis assurer leur sécurité.
Il restait deux jours à Skinner pour exécuter la partie du plan qu’elle lui avait confiée, écrivait Hunter. Elle voulait savoir de quelle façon il entendait s’y prendre. Un rendez-vous pour le lendemain était fixé, pour qu’ils puissent en discuter de vive voix. Au lieu habituel. Dès qu’il serait de retour de Londres.
La discrétion avec laquelle Hunter parlait de ce plan intriguait Blunt. Dans leurs courriels, elle et Skinner se contentaient de brèves allusions. Et puis, il y avait ce qu’ils appelaient l’Exode. Sans savoir exactement ce que le terme recouvrait, Blunt soupçonnait que ce moment marquerait un seuil, une transition assez importante pour que les membres du Cénacle jugent essentiel de se mettre à l’abri.
Blunt avait déjà expédié à Dominique une copie des dossiers récupérés sur l’ordinateur de Hunter. Il lui envoya un mot lui demandant de lire en priorité cette série de courriels. Cela semblait confirmer leurs appréhensions quant à l’urgence d’agir.
Puis il se leva et se dirigea vers la salle de bains. Il avait encore le temps de prendre une douche avant de se rendre à l’aéroport.