L’Arche est le vaisseau amiral de l’Archipel. C’est le lieu destiné à abriter le premier cercle des Essentiels : avant, pendant et après la période de transition. Y auront également accès les administrateurs principaux de l’Alliance.
L’emplacement de l’Arche sera gardé secret. Idéalement, il devrait être situé sur la Lune ou au fond des océans, le véritable pouvoir ne pouvant s’exercer qu’à distance, dans la sérénité, à l’abri des turbulences et de l’agitation des foules.
Guru Gizmo Gaïa, L’Humanité émergente, 4- L’Exode.
Jour - 3
Paris, 10h35
Jessyca Hunter referma son téléphone portable d’un geste rageur. L’équipe qui suivait madame Tellier venait de se faire cueillir. Même chose pour celle qui surveillait l’édifice où Théberge était probablement caché.
Il n’y avait pas moyen de savoir qui était intervenu, mais ce n’étaient pas les deux filles en patins à roues alignées. Des hommes dans la trentaine, avait dit le témoin. Peut-être le début de la quarantaine. Il avait ajouté qu’ils avaient le style des barbouzes des services de renseignements.
Il était temps de se mettre à l’abri. Sa vengeance attendrait. Dans quarante-huit heures, ce serait le début de l’Exode. D’ici là, il lui restait du travail. À commencer par s’assurer que Skinner s’acquitte correctement de la tâche qu’elle lui avait confiée.
Elle composa son numéro sur son portable. Comme toujours, Skinner répondit à la quatrième sonnerie.
— J’écoute, se contenta-t-il de dire.
— Il faut que ce soit fait demain.
— Je les rencontre cet après-midi.
— Ils seront tous là ?
— Tous ceux qui comptent.
— Si vous pouvez récupérer les codes de Fogg, c’est bien. Mais ce n’est pas indispensable.
— Dites à vos patrons qu’ils n’ont pas de souci à se faire.
— Comment allez-vous procéder ?
— Officiellement, la maison appartient à un dirigeant d’une pétrolière. C’est logique que les terroristes s’en prennent à lui et qu’ils incendient sa propriété.
— Aussitôt que vous avez terminé, vous venez me rejoindre à Paris.
— Est-ce que je vais enfin avoir le privilège de voir le paradis protégé que vous m’avez promis ?
Le ton de Skinner se voulait ironique et détaché, mais une certaine curiosité perçait dans sa voix.
— En temps et lieu, répondit Hunter. Commencez par remplir votre part de notre entente.
— Je dois dire que j’aime bien votre concept : un paradis fiscal qui est aussi un paradis.
BBC, 5h09
… Kristof Belcher, le cerveau présumé du détournement des laboratoires de la multinationale HomniFood, est toujours porté disparu. Les corps calcinés de son épouse et de ses deux enfants ont été retrouvés dans les décombres de la résidence familiale, à Cheltenham. Des indices laissent croire qu’un groupe terroriste serait responsable de l’attentat. Les recherches se poursuivent pour savoir si Belcher a lui-même péri dans l’incendie ou si…
Paris, 13h58
Chamane examinait le mélange de lettres et de chiffres qui s’affichait au-dessus de chacun des groupes de points et de traits.
— Yes !
Il se leva pour aller chercher Geneviève, qui entamait un chocolat chaud à la table de la cuisine.
— J’avais raison, dit-il. Tu es un génie !
Geneviève le regarda, incertaine.
— Viens voir, dit Chamane en la prenant par la main.
Il l’emmena dans son bureau et lui montra l’écran central au milieu de la plaque de verre.
Geneviève parcourut des yeux les cartouches affichés à l’écran puis regarda Chamane.
— C’est quoi ?
— La même chose, mais autrement.
— La même chose que quoi ?
— Les coordonnées géodésiques de chacun des quarante-huit endroits qui constituent l’Archipel. Avant, avec les points sur les cartes, on avait une bonne idée d’où ils étaient. Maintenant, on le sait de façon précise.
Geneviève jeta un bref coup d’œil à l’écran, secoua légèrement la tête et sourit.
— D’accord, dit-elle. Je suis un génie. Tu es un génie. Tout le monde est génial… Je peux aller terminer mon chocolat chaud dans la cuisine ?
Sans attendre la réponse, elle retourna sur ses pas en tenant la tasse de chocolat chaud entre ses mains, comme pour les réchauffer.
Chamane passa les minutes suivantes à construire une liste sur deux colonnes : à gauche, les quarante-huit noms des sites de l’Archipel ; à droite, sur la même ligne que chaque nom, les coordonnées géodésiques. Sans surprise, il y trouva celles de la mystérieuse résidence de Guernesey, dont le sous-sol abritait plusieurs constructions souterraines.
Il ouvrit ensuite le logiciel de communication. Comme il allait sélectionner le numéro pour joindre Dominique, son écran s’éteignit. Puis il se ralluma.
À l’intérieur d’une boîte de dialogue, à la droite, il y avait un message de Norm/A.
— OK. Je travaille avec toi. Mais uniquement avec toi. Aucun contact avec personne d’autre.
Chamane inscrivit sa réponse dans la boîte de dialogue.
— OK.
— Communication écrite pour l’instant. Je suis en transition. Je sécurise mon environnement.
— Tu seras opérationnelle quand ?
— Une heure ou deux.
— Les systèmes de sécurité ?
— Tout ce qui est relié au système central va être désactivé à partir de cinq heures.
Un symbole de boîte aux lettres apparut à la gauche de la boîte de dialogue. Puis une nouvelle phrase s’inscrivit.
— Un cadeau en gage de bonne volonté : la liste des prochains attentats. Si tu peux faire quelque chose…
— Où tu as pris ça ?
Chamane cliqua sur l’icône pour ouvrir le document pendant que la réponse de Norm/A s’affichait dans la boîte de dialogue.
— Sur le réseau interne. Il n’est pas accessible de l’extérieur.
— J’ai un texte qui explique ce qu’il serait utile que tu fasses.
— Dépose-le dans la boîte aux lettres.
Chamane s’exécuta. Puis il formula une nouvelle question.
— C’est faisable en 24 heures ?
— Je peux écrire un programme qui va sceller le contenu de leurs ordinateurs. C’est tout ce que je peux te garantir. Pour le reste, ça dépend. Je vais voir.
— Le plus urgent, c’est la prise de contrôle.
— Je regarde ça.
Chamane hésita avant d’écrire la question suivante.
— Qu’est-ce qui t’a décidée ?
— La liste d’attentats. Et le projet Zéro-bit.
Au-dessus de l’Atlantique, 8h03
Blunt avait pris le vol AF022.
L’appareil était un Boeing 777. L’heure d’arrivée prévue était 10 heures 40. Pour l’instant, il n’y avait pas d’avis de retard.
Aucun des films présentés dans l’avion ne parvenait à l’intéresser. Il pensait à Kathy. À ses deux nièces. Et au genre de monde dans lequel elles vivraient si le plan qu’il avait conçu échouait…
La rencontre aurait lieu dans un hôtel de New York. C’était l’endroit où il était le plus facile pour tout le monde de se rendre. Il ne manquerait que Nahawa Sangaré, qui était en mission dans la République populaire du Congo. Elle ne pouvait pas se rendre à New York dans d’aussi brefs délais. Elle avait dit à Blunt qu’elle se ralliait par avance à la décision des autres.
Blunt se demandait comment ils réagiraient. Combien de temps il leur faudrait pour digérer ce qu’il allait leur apprendre.
Leur première réaction en serait une de déni. Les choses ne pouvaient pas être telles qu’il les leur décrivait. Puis, à mesure qu’ils se feraient à l’idée, ils penseraient probablement qu’il n’y avait rien à faire… Il faudrait qu’il leur révèle l’ensemble du plan. Un plan qui était en cours d’élaboration et dont plusieurs parties dépendaient de la bonne volonté de multiples intervenants.
Pour une des rares fois de sa vie, Blunt n’osait pas évaluer la probabilité que tous les éléments tombent en place en même temps, ce qui incluait que F et Dominique réussissent à mener à bien leurs propres opérations. Mais il n’avait pas d’autre solution que d’aller de l’avant… et d’obtenir la collaboration des dirigeants de la Fondation.
Puis son esprit revint à Kathy. À ses deux nièces… Même s’il réussissait, le monde dans lequel elles seraient appelées à vivre n’aurait rien de réjouissant. Tout au plus serait-il moins intolérable.
« Toute une motivation ! » songea-t-il avec une certaine dérision. En être réduit à rêver d’un monde simplement moins intolérable…
Lévis, 8h35
L’appel de Chamane l’avait tirée du sommeil dans lequel elle avait sombré quelques heures plus tôt.
À moitié réveillée, Dominique avait d’abord associé le signal du logiciel de communication à une alarme indiquant le début de l’Exode. Une courte période de confusion avait suivi : dans son esprit, l’Exode n’évoquait rien. Elle savait qu’elle devait agir, mais elle ne savait pas quoi faire. Elle essayait en vain de bouger. Son corps semblait aussi paralysé que son esprit.
Puis elle s’était réveillée pour de bon. Son rythme cardiaque devait avoisiner les 130. L’Exode… Le mot était resté dans son esprit.
Elle aperçut le signal lumineux dont les pulsations accompagnaient l’avertissement sonore.
Elle acheva de prendre pied dans l’univers réel, se rendit à la table de travail où elle avait déposé son ordinateur portable et elle activa le logiciel. Dans son esprit, l’Exode avait maintenant un sens précis : c’était la date à partir de laquelle les attentats s’arrêteraient – ce qui, paradoxalement, n’aurait rien de réjouissant. Parce que cela voudrait dire que l’objectif des terroristes aurait été atteint.
Il restait deux jours avant l’Exode.
— Elle accepte de nous aider, dit Chamane.
Puis, constatant l’absence de réponse de Dominique, il ajouta :
— Norm/A accepte de nous aider.
— Elle va faire quoi ?
— Pour commencer, elle m’a donné la liste des attentats qui sont prévus au cours des deux prochains jours. Je te l’envoie.
— Il y en a beaucoup ?
— Cinquante et un. Un peu partout sur la planète. Elle a eu ça sur le serveur du réseau interne de ses clients. Un réseau auquel je n’ai pas accès.
Une icône en forme d’enveloppe s’afficha dans le coin inférieur gauche de l’écran. Dominique ouvrit le document.
— C’est arrivé, dit-elle pendant qu’elle commençait à parcourir la liste.
— J’ai pensé que tu voudrais l’avoir le plus vite possible, fit Chamane. J’en ai aussi envoyé une copie à Blunt.
— D’accord, je m’en occupe. Qu’est-ce qu’elle accepte de faire, ta pirate ?
— Paralyser tous leurs systèmes informatiques. Empêcher qu’ils y aient accès. Ça peut se faire quand on veut à partir de demain.
— Autre chose ?
— J’ai déchiffré la partie supérieure des hiéroglyphes. Tu ne devineras jamais…
— Non. Je n’ai pas le temps.
— C’est vrai… Les coordonnées géodésiques des quarante-huit endroits. On sait exactement où sont les refuges de l’Archipel.
— Des indications sur ce qu’ils appellent l’Arche ?
— Rien.
Aussitôt l’appel terminé, Dominique revint au document sur les attentats. Dans la première section, il y avait une liste de noms de personnes ; chacun était suivi d’un nom de lieu. Dans la deuxième section, il y avait une série de noms de villes, suivis de mots qui revenaient à intervalles réguliers, comme s’il s’agissait d’un code : gouttes, pétrole, eau gazeuse…
Elle redécoupa le document en quatre parties. La première ne contenait que quatre éléments : deux noms de personnes et deux fois le même nom de ville : Montréal.
La deuxième contenait onze éléments. Dominique l’envoya à l’informateur du MI5. Ce fut Théberge qui hérita de la troisième. Elle contenait dix-sept éléments.
Chacun des documents envoyés était accompagné d’un court message suggérant ce qu’il convenait d’en faire.
Restait la quatrième partie. Il s’agissait des dix-neuf attentats prévus sur le territoire des États-Unis. Dominique se demandait comment éviter que la liste disparaisse dans les méandres de la bureaucratie ou soit rangée parmi les messages provenant d’illuminés.
Le plus simple aurait été de demander à Blunt de la transmettre directement à Tate. Mais Blunt était hors d’atteinte pour plusieurs heures encore. Et, ensuite, il en aurait plein les bras avec la Fondation.
Elle décida de rappeler Chamane.
Washington, 8h49
Helena Higgins entra dans la pharmacie et se dirigea vers l’étalage des produits destinés à ceux qui portaient des verres de contact.
Depuis un mois, elle avait de plus en plus de difficulté à porter les siens. Mais il n’était pas question qu’elle y renonce. Du moins, pas pendant qu’elle était au travail. Cela aurait été mal perçu. Helena travaillait comme réceptionniste. Et la réceptionniste, c’était la première image de l’entreprise que voyait le client. C’est pourquoi il était impensable qu’elle porte des lunettes. Elle aurait travaillé ailleurs que les choses auraient été différentes. Mais dans une clinique de correction de la vue par laser…
Helena avait réalisé juste avant d’arriver au bureau qu’elle avait oublié son flacon de liquide pour s’hydrater les yeux. Sans liquide, elle passerait la journée avec une sensation de brûlure qui irait en s’intensifiant. À la fin, elle aurait les yeux complètement rouges. Et ça, c’était encore pire que porter des lunettes. Alors, tant pis si elle avait quelques minutes de retard. Le détour par la pharmacie s’imposait.
Après avoir choisi un contenant grand format du produit qu’elle avait l’habitude d’utiliser – l’idée, c’était de le laisser au bureau –, elle se dirigea vers la caisse. Ces dernières semaines, sa consommation de liquide hydratant s’était accrue. Ses yeux toléraient moins bien les verres de contact. Même les verres souples.
Encore un mois à attendre. Elle aurait alors fini de payer ses dernières vacances de bronzage et terminé son sixième mois de travail. Elle serait alors admissible aux tarifs réduits que la clinique offrait aux employés. Elle pourrait s’offrir une chirurgie laser.
Après avoir payé, elle déposa son portefeuille sur le comptoir et, sans attendre, elle fit sauter le scellé du contenant. Elle l’ouvrit, rejeta la tête en arrière et se laissa tomber rapidement plusieurs gouttes dans l’œil.
Au lieu du soulagement attendu, elle sentit une brûlure comme si on lui avait versé du feu liquide dans l’œil.
Montréal, SPVM, 9h08
Crépeau entra dans son bureau et déposa le journal sur le bureau. Il l’avait parcouru pendant son trajet habituel en métro. Sept stations. Le temps de jeter un œil aux grands titres et de repérer quelques articles susceptibles de mériter une attention plus poussée.
À la une de l’HEX-Presse, il y avait une bannière sur cinq colonnes.
Le pétrole aux mains des terroristes
C’était malheureusement assez juste, songea Crépeau. Moins les autorités réussissaient à contrer le terrorisme, plus le prix de l’essence s’envolait. On dépassait le sommet atteint lors de la crise financière.
Le journal en profitait pour tirer toute une série de conclusions sur l’inefficacité du SPVM, l’ineptie de ses dirigeants et la mollesse du pouvoir politique qui hésitait à les remplacer. Comme si la vague mondiale de terrorisme dépendait du SPVM.
Crépeau sortit son ordinateur portable de sa mallette, le déposa sur le bureau et brancha le cordon d’alimentation. À peine avait-il soulevé le couvercle qu’une icône se mettait à pulser dans le coin gauche de son écran. Une icône qui avait la forme des anciennes boîtes aux lettres fixées sur des poteaux, celles que les gens plaçaient au bord de la route, dans les campagnes.
Il cliqua sur l’icône. Un message apparut.
Voici des informations sur quatre attentats qui vont se produire dans les prochains jours au Canada. Je n’en sais pas plus. Je suggère de refiler les noms des deux personnes visées aux autorités fédérales. Pour les deux autres, décidez au mieux. J’aimerais vous en dire plus, mais c’est tout ce que j’ai.
Les renseignements sur les deux personnes étaient minimaux.
Tim Raleigh Ottawa
John Applegate Calgary
Les informations sur les deux autres attentats étaient encore plus vagues. Le nom de la ville, « Montréal », était suivi de deux indices : « pétrole » et « boissons gazeuses ».
Pour les deux premiers cas, la solution la plus simple, et probablement la plus efficace, était d’acheminer les renseignements à Trammel, au SCRS. Par contre, les deux autres posaient un problème : il ne pouvait quand même pas fermer tous les commerces où l’on vendait des boissons gazeuses ou du pétrole à la grandeur de l’île de Montréal. En même temps, il ne pouvait pas rester les bras croisés.
CNN, 9h31
… en dépit des appels au calme, les manifestations se sont multipliées sur le continent africain. À des dizaines d’endroits, des foules se sont massées devant des ambassades occidentales pour dénoncer la propagation d’une maladie raciste visant à exterminer les Noirs. La fausse confirmation, attribuée à HomniPharm, de l’existence de plusieurs souches raciales du champignon n’a rien fait pour réduire la tension. Propagée sur Internet, cette rumeur a obligé l’entreprise à tenir une conférence de presse pour…
Hampstead, 14h31
La réunion avait lieu dans une pièce aux allures spartiates aménagée au sous-sol. La sécurité y était maximale. Personne d’autre que Fogg n’y avait jamais pénétré.
Ils étaient quatre. Les quatre mêmes qu’à la rencontre précédente. Fogg, F, Skinner et Daggerman. En fait, ils étaient cinq. Mais la cinquième personne ne comptait pas. Fogg l’avait présentée comme son dispositif de sécurité personnel. Un bouddhiste de combat !
Monky…
Ce dernier était debout à côté de la porte, immobile. Son regard, qui semblait embrasser les quatre participants autour de la table, se déplaçait légèrement de temps à autre, comme s’il ajustait la mise au point de sa vision sur un participant particulier.
— Je sais qu’une deuxième réunion aussi rapprochée a de quoi étonner, commença Fogg. Mais il y a urgence.
Il fit une pause puis il ajouta en se tournant vers F :
— Madame Dubreuil va vous expliquer les raisons de cette urgence.
F prit la télécommande qui était devant elle, sur la table, et fit apparaître une mappemonde sur l’écran mural.
— D’après nos meilleures estimations, les points rouges en surbrillance sont les endroits où comptent se retirer les personnes qui sont derrière le Consortium. Et elles comptent le faire d’ici deux jours.
Elle regarda sa montre.
— Depuis environ une heure, les services de renseignements de différents pays ont commencé à recevoir des informations précises sur ces lieux ainsi que sur les activités criminelles de certains de leurs futurs occupants. Pour le cas où certains entretiendraient encore des doutes, l’Institut a recueilli les preuves que ces gens ont commandité, sous une forme ou une autre, la très grande partie des attentats terroristes qui ont récemment secoué la planète. Autant le terrorisme à prétexte écologiste qu’islamiste. Ces preuves vont se retrouver entre les mains d’agences et de corps policiers qui ont les moyens d’agir.
Skinner et Daggerman la regardaient maintenant avec un mélange d’incrédulité et de méfiance. Comment l’Institut avait-il pu réunir de telles preuves ? Et pour quelle raison leur en parlait-elle si tout cela allait se retrouver entre les mains des forces de l’ordre ?
— Comme vous l’avez sûrement déjà compris, reprit-elle après une pause, il s’agit là d’une occasion extraordinaire pour le Consortium. Dans deux jours, grâce à l’Institut, nous allons être débarrassés de « ces messieurs », comme les appelle notre ami Fogg.
— Deux jours ? répéta Daggerman.
— C’est le moment où les différents intervenants vont déclencher les opérations.
— Partout à la fois ?
— Partout où ça compte. Le reste suivra en temps opportun.
— Est-ce que les gens qui sont derrière le Consortium ne sont pas également ceux qui manipulent les entreprises de l’AME ? demanda doucement Skinner. Ce n’est pas parce qu’on va supprimer un certain nombre de leurs pied-à-terre que…
— Je vois que madame Hunter vous a fait d’amples confidences, répliqua F avec une légère ironie.
Puis, avant que Skinner puisse répondre, elle ajouta sur un ton redevenu professionnel :
— Vous avez raison, ces entreprises sont une source de pouvoir considérable. Par contre, ce que madame Hunter ne pouvait pas savoir, c’est que ces entreprises vont leur échapper en même temps que leurs refuges.
Elle regarda Skinner directement dans les yeux avant de préciser :
— Leurs refuges, c’est ce qu’ils appellent l’Archipel.
— Autrement dit, vous nous annoncez que l’Institut va triompher sur toute la ligne.
La remarque venait de Daggerman, qui n’avait pas l’air enchanté par cette perspective.
— C’est à peu près ça, répondit F.
— Je ne vois pas en quoi une victoire totale de l’Institut est une bonne chose pour nous.
— J’allais faire la même remarque, dit Skinner… Et j’ajouterais que votre élimination, après ce que vous venez de nous apprendre, m’apparaîtrait comme le premier geste susceptible de rétablir la situation.
— C’est parce que vous ne saisissez pas le portrait global.
Le sourire de F ne désarmait pas. Fogg jugea quand même bon d’intervenir.
— Je pense que la moindre des choses est d’entendre toute l’argumentation de notre invitée avant de décider si nous en faisons notre collègue… ou si nous l’éliminons. Vous ne croyez pas ?
Daggerman et Skinner échangèrent un regard. C’était quoi, cette idée ? L’avoir comme alliée ponctuelle, à la limite, ça pouvait s’envisager. Mais en faire un membre de la direction du Consortium…
— On vous écoute, dit Daggerman d’une voix unie.
F jeta un regard à Fogg, puis elle reprit :
— Dans les prochains jours, il y aura un grand nombre d’attentats ratés. Quelques-uns réussiront sans doute, mais la plupart seront déjoués.
— Je suppose que c’est une autre initiative de l’Institut, ironisa Skinner.
— Exactement. C’est le troisième volet du plan global.
— Il y en a beaucoup d’autres ?
— Un quatrième, qui est en fait le prolongement du deuxième… Comme je l’ai mentionné tout à l’heure, « ces messieurs » téléguident les actes terroristes. Ça inclut la propagation de la peste grise et du champignon tueur de céréales. Ils entendaient rançonner la planète en vendant en exclusivité les produits permettant de les contenir.
— C’est quand même un plan brillant, lança Skinner.
— À mes yeux, un plan brillant est un plan qui réussit, répliqua F. Et ce plan-là va échouer. Ne serait-ce que parce qu’ils ne disposent pas, ou du moins pas encore, de ces produits.
— Toujours à cause de l’Institut ? fit Daggerman, dont l’ironie se dissimulait sous un ton faussement amusé.
— En partie. Mais surtout à cause de leur propre incompétence. Ils ont bêtement laissé leurs lubies personnelles interférer avec leur travail… Je parle de ce club, les Dégustateurs d’agonies.
— Une autre chose que l’Institut va éliminer, peut-être ? suggéra Skinner.
— L’Institut n’aura plus tellement à intervenir dans ce dossier. Une liste de noms, qui couvre une bonne partie de ses membres, est déjà entre les mains de divers corps policiers… Ils n’attendent que l’occasion.
— Vous ne croyez pas que leur choix de se réfugier dans un endroit sûr est la solution la plus raisonnable ? demanda Daggerman. En période de fin de civilisation, disposer d’un observatoire à l’abri du chaos peut être intéressant… Il suffirait de se garder un endroit ou deux.
— Pour ça, nous n’avons pas besoin de l’Archipel, répliqua assez abruptement F. Nous avons le Consortium.
Elle les regarda à tour de rôle avant d’ajouter :
— Puisqu’il faut mettre les points sur les i…
Le visage de Skinner s’assombrit. Daggerman, lui, demeura impassible. Seul Fogg avait l’air de trouver la situation amusante.
— L’Institut est pour nous une bénédiction, poursuivit F. Il nous libère de tout ce qui entrave le développement du Consortium. La force de l’Institut a toujours été de faire effectuer l’essentiel de son travail par d’autres agences ou corps policiers. C’est un mode de fonctionnement viral. Le virus entre dans une cellule et trouve le moyen de détourner son fonctionnement pour le mettre à son service… Alors, ce que nous allons faire – ce que nous faisons déjà, en fait –, c’est appliquer à l’Institut sa propre médecine.
— Je ne vois pas en quoi le fait de laisser l’Institut démolir nos filiales nous a aidés.
— Pas n’importe quelles filiales. Uniquement celles dont l’élimination allait dans le sens de la rationalisation de nos activités. C’est sur cette rationalisation qu’il faut maintenant nous concentrer.
— Concrètement, ça veut dire quoi ? demanda Daggerman.
Ce fut Fogg qui répondit.
— Achever la liquidation des activités trop voyantes. Se concentrer sur les plus rentables à long terme et les moins sujettes à des représailles. Nouer des alliances avec les groupes criminels les plus stables dans chacune des régions de la planète.
— Il reste quand même une question à éclaircir, répliqua Skinner.
Il fixa F un moment avant d’ajouter :
— Je ne comprends toujours pas ce qui vous amène à choisir le Consortium. L’Institut est votre création.
— Il vient un temps où les enfants doivent marcher seuls.
— C’est une boutade, ce n’est pas une réponse.
Sentant l’agressivité monter, Fogg jugea utile d’intervenir de nouveau.
— Madame Dubreuil et moi, nous nous connaissons depuis fort longtemps. Nous sommes ce que j’appellerais de vieux amis.
— Même après toutes les opérations qu’elle a menées contre vous, et donc contre nous ? l’interrompit Skinner.
Il était clair que Daggerman, malgré son silence, partageait son point de vue.
— L’Institut a contribué à nous rendre plus forts, répondit Fogg. Les éléments les plus faibles ont été éliminés. Les plus forts ont eu plus d’espace pour se déployer.
— Fogg touche ici à l’essentiel, enchaîna F. L’erreur de « ces messieurs » est la même que celle de l’Institut. Leurs idéologies respectives sont l’envers et l’endroit de la même erreur. L’un veut éliminer tout ce qu’il juge être source de désordre ; l’autre veut écarter toute forme d’ordre qui fait obstacle à son développement anarchique. Ce sont des purs. Ils sont le miroir inversé l’un de l’autre. Ils voient tout en termes de bien et de mal, de lutte à mort pour faire disparaître leur miroir inversé.
— Tout ça, ce sont des théories, objecta Skinner. Dans la réalité…
F lui coupa la parole.
— Au contraire, c’est la réalité. La réalité, c’est que le monde est gris. Il faut des structures d’ordre pour contenir certains excès. Et il faut des structures d’accueil pour en permettre l’expression canalisée. L’Institut et le Consortium ont besoin l’un de l’autre. Et, surtout, le monde a besoin des deux. Les structures de l’ordre légitime ne peuvent pas tout contrôler. Il reste toujours des marges. C’est à contrôler ce reste que peut servir le Consortium. Et il y a là une exceptionnelle occasion d’affaires pour nous, comme l’a déjà écrit Fogg. Surtout dans une période d’apocalypse comme celle que nous nous apprêtons à vivre.
— Pratiquement, ajouta Fogg, ça veut dire que Gelt conserve la direction de Safe Heaven, que Skinner va prendre la coordination du Consortium et que madame Dubreuil va s’occuper de Brain Trust.
— Et les autres filiales ? demanda Daggerman.
— Vous conservez GDS et sa sous-filiale Vacuum. Le reste est liquidé. Sauf peut-être White Noise : ça reste à voir. Mais avant, il y a un immense ménage à faire.
— Si tout se passe comme vous le dites, objecta Skinner, l’Institut va avoir le vent dans les voiles. Sa prochaine cible sera le Consortium. D’ailleurs, je ne comprends pas pourquoi ce n’est pas déjà inclus dans son fameux plan global.
— Pour une raison très simple, répondit F. Parce que les opérations contre le Consortium, c’est moi qui m’en occupe. Rien ne se fait sans que je le sache et que je l’autorise. Toutes les données concernant le Consortium sont dans mes dossiers personnels, auxquels personne d’autre n’a accès.
— Autrement dit, il faut vous faire confiance…
— Un minimum de confiance.
— Madame Dubreuil nous a quand même donné quelques gages de sa bonne foi, dit Fogg. Rien ne l’obligeait à nous révéler tout ce qu’elle a appris… Et puis, comme je le précisais tantôt, c’est une vieille amie. Je la connais depuis longtemps.
— Du point de vue des intérêts du Consortium, reprit F, et quoi qu’il arrive, l’Institut est moins pire que ce que mijotent « ces messieurs ». De tout temps, il y a eu une sorte d’overworld, qui dirigeait officiellement le monde, et un underworld, qui représentait tout ce qui échappe aux règles de l’overworld. Plus l’overworld est gouverné d’une façon impitoyable, avec la volonté que rien n’échappe à son pouvoir, plus l’underworld rétrécit et moins ceux qui le contrôlent ont de pouvoir. Par contre, avec un overworld soft, ce que défend l’Institut, l’underworld peut mieux se développer, ce qui favorise d’autant le pouvoir de ceux qui le contrôlent.
— Un overworld soft ? reprit Skinner avec dérision. C’est ça que vous nous proposez ?
— C’est ce qui permet le plus de stabilité. Et c’est ce qui favorise le mieux nos profits, quelles que soient les affaires qu’on fasse.
Elle s’arrêta un instant avant d’ajouter :
— Que vous le vouliez ou non, il est maintenant trop tard pour jouer la carte de Jessyca Hunter.
Skinner fit un effort pour se contrôler.
— Si je m’occupe de madame Hunter, dit-il, c’est parce que je suis le mieux placé pour le faire. Et si je ne lui laissais pas croire que je collabore avec elle, je ne serais pas aussi bien placé… Il faut croire que j’ai été efficace puisque, vous aussi, vous vous y êtes laissée prendre.
— Ce n’est pas une question de s’y laisser prendre, c’est une question de prudence. J’aimerais simplement vous entendre confirmer que vous allez effectivement vous occuper d’elle.
— Je la rencontre demain.
La suite de la discussion porta sur des questions plus techniques. Il s’agissait de déterminer les moyens par lesquels chacun prendrait le contrôle de la partie du Consortium qui lui était échue.
Intérieurement, F était loin de ressentir l’assurance qu’elle avait démontrée tout au long des échanges. Il suffisait qu’une seule des opérations de l’Institut échoue pour que son plan s’écroule. Et il ne restait que deux jours pour tout mettre en place.
Fort Meade, 9h53
Spaulding entra dans le bureau de Tate avec un air de triomphe.
— On a une piste, dit-il.
Tate le regarda, hésitant entre le sourire et le découragement.
— On a plusieurs centaines d’enquêtes en cours, dit-il finalement. Tu parles de quoi ?
— Les terroristes.
— Lesquels ?
— Les islamistes… J’ai pris sur moi d’autoriser l’opération sans en parler au DHS.
Malgré son âge et son expérience, Spaulding avait parfois l’enthousiasme juvénile d’une recrue.
— On sait quoi, exactement ?
— Son nom : Hussam al-Din. L’endroit où il sera ce soir à vingt-deux heures : un hôtel de New York. Et sa mission : subventionner une vague d’attentats aux États-Unis.
— Vous avez une photo ?
— Non. Seulement le numéro de la suite, à l’hôtel.
Une ombre passa sur le visage de Tate.
— On ne peut pas laisser passer un tuyau comme ça, reprit Spaulding.
— OK… Je suis d’accord.
— On va perquisitionner avec de faux insignes du NYPD. S’il n’y a rien, on les laissera se débrouiller avec la plainte.
C’était déjà mieux, songea Tate. Il avait prévu protéger ses arrières. Sauf que s’il se faisait prendre, ça créerait un beau bordel !
— Tu me donnes des nouvelles aussitôt que tu en as, dit-il. Quelle que soit l’heure.
Tate se replongea dans la lecture des informations à l’écran, ce que Spaulding interpréta comme une invitation à retourner à son bureau.
Sur le site de CNN, on annonçait en primeur la publication du journal secret tenu par un membre des US-Bashers. Un musulman né aux États-Unis, éduqué dans les grandes écoles et converti à l’islam à l’âge adulte. La première partie de son journal serait publiée le lendemain. D’autres extraits seraient publiés les jours suivants. Le cinquième jour, il y aurait des entrevues avec des proches et des amis. Les négociations pour la publication intégrale du journal étaient en cours. Le titre envisagé était :
Je suis un patriote musulman
Le journal d’un Américain comme les autres
Par-delà la publication du document, ce qui était en jeu, c’était l’attestation de la présence de terroristes musulmans nés et vivant aux États-Unis. Plusieurs se dépêcheraient d’y voir une justification de leurs préjugés : ces terroristes made in America, avant d’être des Américains, étaient d’abord des musulmans – autrement dit, des Arabes. Les attaques sporadiques contre les musulmans risquaient de dégénérer en une chasse aux sorcières à côté de laquelle le délire de McCarthy ferait figure d’amusement pour cour de récréation.
Il fallait préparer un contre-feu : tout d’abord, marginaliser les terroristes, affirmer qu’il s’agissait d’esprits dérangés, facilement manipulables ; puis laisser courir la rumeur que la plupart des terroristes étaient connus et qu’ils avaient quitté les États-Unis ; ensuite, laisser entendre que la CIA et d’autres agences de renseignements étaient sur leur piste.
On pouvait aussi affirmer que plusieurs de ces « terroristes », particulièrement les simples exécutants, avaient été manipulés, qu’ils avaient été recrutés « sous faux pavillon » : on leur avait laissé croire qu’ils travaillaient pour une organisation américaine alors qu’ils travaillaient en réalité pour une organisation ennemie… Ce qui n’était d’ailleurs pas impossible : au cours des ans, des dizaines d’Américains avaient ainsi été compromis dans des opérations contre leur propre pays alors qu’ils pensaient faire leur devoir patriotique en rendant un service à la CIA.
Brusquement, l’écran de son ordinateur devint noir. Puis une phrase apparut :
Je n’ai pas le temps d’établir une communication conventionnelle. Voici une liste qui répertorie dix-neuf attentats qui auront lieu dans les deux prochains jours sur le sol américain. Faites protéger au plus vite les treize personnes apparaissant sur la liste ; ça ne devrait pas vous poser trop de difficultés. Par contre, pour chacun des six endroits, il n’y a qu’un seul mot comme indice. À vous de voir.
Blunt
Une icône représentant une enveloppe apparut dans le coin supérieur gauche de l’écran. Tate cliqua dessus. Un document pdf se téléchargea.
Aussitôt le téléchargement terminé, son écran retrouva l’apparence qu’il avait juste avant la réception du message. Rien ne semblait avoir été altéré.
Tate ouvrit le document. Il faisait dix-neuf lignes. Les treize premières commençaient par un nom de personne suivi d’une indication d’endroit relativement précise : une adresse, un nom de salle de spectacle, un hôtel…
Les six autres lignes étaient telles que Blunt les avait annoncées : un nom de ville suivi d’un ou deux mots : pétrole, boissons gazeuses.
On aurait dit un aide-mémoire composé par la personne responsable de coordonner ces événements.
Tate en était encore à apprivoiser l’idée qu’il lui faudrait prévenir dix-neuf attentats en quarante-huit heures quand son poste téléphonique se manifesta. Il tourna d’abord les yeux vers sa secrétaire, de l’autre côté de la baie vitrée : il lui avait explicitement demandé de retenir les appels. Elle lui fit signe de répondre.
Tate ramena son regard vers le téléphone. L’afficheur lui indiqua qu’il s’agissait de l’ancien vice-président des États-Unis.
Il décrocha.
— J’ai repensé à cette idée qu’on se rencontre dans un cadre plus relaxant, fit d’emblée l’ex-vice-président. Plus propice aux réflexions créatives.
— Si vous pensez à des vacances, ça tombe plutôt mal : on dirait que tous les esprits tordus de la planète ont décidé de prendre du service en même temps.
— Vous avez de nouvelles informations sur les terroristes ? Il y a de nouvelles attaques qui se préparent ?
Tate choisit d’éluder la question.
— La routine habituelle, dit-il. Mais en plus concentré.
— En ce cas, vous pouvez certainement vous libérer vingt-quatre heures. Comme je vous le disais, c’est à quelques heures d’avion. Il suffit que vous soyez libre à partir de dix-neuf heures, dans deux jours.
— Une pause de vingt-quatre heures serait sûrement la bienvenue. Je vais essayer de me libérer.
— Je vous envoie les détails par courriel.
Cinq minutes plus tard, Tate lisait le courriel de l’ancien vice-président. Leur destination était une île des Caraïbes. Un des quarante-huit endroits dont Blunt lui avait envoyé la liste. L’ex-vice-président passerait le prendre à bord de son avion personnel.
Tate décida de joindre immédiatement Blunt. N’obtenant pas de réponse, il lui laissa un message lui demandant de le rappeler.
C’était quand même curieux, ce simple message. Est-ce que Blunt voulait éviter de lui parler ?
Paris, 16h43
Théberge avait marché de son appartement, dans Montparnasse, jusqu’à un bar à vin de la rue des Petits Champs : Aux bons crus.
Leclercq l’y attendait.
— Même pas foutus de faire fonctionner les métros, dit Théberge en s’assoyant.
— Tu exagères, il y en a près de la moitié qui roulent, protesta Leclercq en souriant.
Son ami canadien n’avait pas l’air sérieusement contrarié. Il soupçonnait même que ça lui plaisait d’avoir une raison de ronchonner. Qu’il s’agissait d’une sorte d’hygiène ou de rituel : dix minutes de ronchonnage par jour pour se nettoyer le cerveau des frustrations accumulées.
— J’ai fait protéger l’édifice dont tu m’as parlé, reprit Leclercq après que Théberge eut consulté la liste des vins sur l’ardoise. Il y avait cinq personnes en surveillance… On va les garder quarante-huit heures, mais on n’a pas grand-chose contre elles.
— Et madame Tellier ?
— On s’est occupé des personnes qui la suivaient. Il y a maintenant deux agents de la boîte qui la protègent.
Leclercq fit un signe au serveur, puis il enchaîna à l’intention de Théberge :
— Désolé de ne pas avoir pu venir plus tôt. J’étais pris dans une réunion sur la fusion des services.
— Je pensais que c’était fait.
— Sur papier. Mais il y a toutes sortes de pressions de l’Élysée et du ministère de l’Intérieur pour avantager certains groupes ou certaines sections, pour en éliminer d’autres, pour remplacer des responsables…
Théberge sortit une feuille de papier pliée de sa poche et la déposa devant Leclercq.
— Dix-sept attentats. Un peu partout en Europe. Ils devraient survenir dans les deux prochains jours. Douze contre des personnes. Cinq autres dans cinq villes différentes.
— Encore tes mystérieux amis ?
Théberge marmonna un acquiescement.
Leclercq déplia la feuille, parcourut la liste puis, tout en repliant la feuille de papier, se tourna vers le serveur qui arrivait.
— Je vais goûter à votre Chateauneuf, dit-il.
— Même chose, enchaîna Théberge.
— C’est parti ! fit le serveur en se dirigeant derrière le comptoir. Deux Chateaux pour le colonel et son ami canadien !
Théberge regarda Leclercq, l’air à la fois exaspéré et interrogateur.
— Tu es encore à la une du journal, expliqua ce dernier.
Il sortit le Figaro de sa serviette. On y voyait la tête de Théberge en gros plan ainsi que celle de Prose. Pendant que Théberge jetait un œil à l’article, Leclercq relisait la liste des attentats annoncés.
— Quarante-huit heures, dit-il. On peut probablement mettre les personnes à l’abri. Mais les villes…
— Pour ceux qui sont à l’extérieur de la France, tu sais probablement à qui envoyer l’information.
Leclercq dit que oui et il se leva.
— Tu m’attends un instant ?
Il appuya sur un bouton de son téléphone portable et se dirigea vers la sortie. Vingt secondes plus tard, il entrait dans la limousine qui se garait devant la porte du bar à vin.
Théberge en profita pour achever de lire l’article du Figaro. On parlait de lui comme du « flic de choc aux nerfs de glace ». Quant à Prose, il avait été bombardé « chercheur en environnements urbains globaux ». On faisait également allusion à son essai : Les Taupes frénétiques.
— C’est fait, dit Leclercq en se rassoyant. J’ai tout envoyé à un de mes adjoints. Il va s’occuper de ce qui est en France et envoyer les informations à des collègues dans les autres pays.
Théberge replia le journal et prit une gorgée de vin.
— Maintenant, dit-il, il faut que je te parle du plus important.
Leclercq haussa les sourcils. Qu’est-ce qui pouvait bien être plus important que de prévenir dix-sept attentats ? Il se contenta néanmoins d’attendre que Théberge poursuive.
— Je t’ai déjà touché un mot d’une organisation qui tentait de coordonner le crime organisé à l’échelle de la planète.
— Le Consortium…
— L’autre jour, avec ton ami de la DGSE, on a discuté des terroristes islamistes, des écoterroristes… d’HomniFood… des Dégustateurs d’agonies…
Leclercq acquiesça d’un signe de tête.
— Eh bien, mes mystérieux amis, comme tu les appelles, ont maintenant la preuve que tout est lié.
— Tu es sûr qu’ils ne veulent pas sous-contracter toute la sécurité de la France ? ironisa Leclercq.
— Je sais que ça paraît un peu surréaliste. Mais ils ont l’avantage de travailler sur un seul dossier. Et de travailler dessus depuis des années.
— Disons… Qu’est-ce qu’ils proposent ?
— Ils ont identifié une partie des gens qui sont derrière tout ça et ils savent où ils vont se réfugier quand la situation sur la planète va devenir hors de contrôle. Ils ont élaboré un plan d’intervention global. Le problème, c’est qu’il reste seulement quarante-huit heures pour neutraliser tous ces joyeux adeptes de la malfaisance… Et ils n’ont pas les moyens de tout faire eux-mêmes.
— Pourtant, j’aurais cru… continua d’ironiser Leclercq.
Puis il ajouta sur un ton plus neutre :
— Donc, il reste quarante-huit heures.
Il avait répété l’information comme s’il s’agissait d’une incongruité supplémentaire qu’il s’agissait d’apprivoiser.
— Leur plan implique aussi les États-Unis et l’Angleterre. Ils ont un contact au MI5 et un à la NSA… Si tu es d’accord, je vais te fournir une adresse Internet où tout est expliqué en détail. Ça ne t’oblige à rien. La seule chose que je te demande, c’est de tout regarder avant de décider.
Ottawa, 11h36
Ce n’était pas une bonne journée. Tim Raleigh devait se présenter à une commission parlementaire sur le réchauffement climatique.
Le président de CalGar Oil détestait ces pertes de temps. Il faudrait qu’il explique durant des heures, à des députés qui ne connaissaient rien mais qui tenaient à profiter de leur temps de caméra, les raisons pour lesquelles l’exploitation des sables bitumineux n’était plus une question de choix mais de survie.
Raleigh sortit de sa chambre et se rendit à l’ascenseur. Une fois dans la cabine, il appuya sur le bouton SS3.
Il avait probablement été choisi comme premier témoin parce que son entreprise n’était pas parmi les plus importantes. On avait dû estimer qu’il ne ferait pas le poids : il saurait moins bien se défendre et il serait moins dangereux de l’attaquer. Les députés voulaient sans doute se faire les muscles sur lui avant d’aborder des invités qu’ils pressentaient plus coriaces.
Raleigh sourit.
Ils auraient une désagréable surprise. CalGar Oil venait d’intégrer les rangs de l’Alliance. Elle ferait désormais partie du groupe HomniFuel. Autrement dit, il était sur le point de devenir intouchable. Tout était signé. Il ne restait que quelques jours de délai à écouler, le temps de conclure le règlement financier des multiples transactions impliquées par la prise de contrôle.
Quand il sortit de l’ascenseur, Raleigh se dirigea d’un pas alerte vers le fond du stationnement, où était garée sa voiture.
De toute façon, c’était seulement un mauvais moment à passer. Et, tant qu’à faire, il s’amuserait : il les enterrerait de détails techniques pour les obliger à continuellement demander des éclaircissements. Et le reste de la journée, il le passerait avec Sandee, sa nouvelle maîtresse. Tout cela aux frais de la compagnie. En fin de compte, la vie n’était pas si désagréable.
Au moment où il mettait la main sur la portière, un bruit le fit se retourner. Il eut à peine le temps de voir la boule de feu l’envelopper.
New York, 12h10
La réunion avait lieu dans une suite du Warwick Hotel. À l’exception de Nahawa Sangaré, qui avait prévenu de son absence, tous les membres de la Fondation étaient arrivés. Chacun leur tour, ils avaient été étonnés du luxe de l’endroit. Plus qu’étonnés, mal à l’aise. Alors qu’ils travaillaient quotidiennement à aider les gens les plus démunis, ils se retrouvaient subitement dans un hôtel de luxe au cœur de New York. Le prix de la location pour une seule journée devait représenter plusieurs fois le revenu annuel des gens dont ils s’occupaient.
— Une question de sécurité, avait expliqué Blunt.
Il avait jugé que les douaniers seraient moins pointilleux lorsqu’ils verraient où ils séjournaient. Avec la panique que suscitaient les attentats terroristes, tous les étrangers, et particulièrement ceux qui étaient noirs ou arabes, faisaient l’objet d’une attention obsessive. Un rien servait à justifier une cascade de mesures de contrôle, d’interrogatoires, de demandes d’explications sur leurs activités et sur leurs sources de revenu… Or, ils ne pouvaient pas se permettre que des membres soient retenus pendant vingt-quatre ou quarante-huit heures. Le temps était le vrai luxe qu’ils n’avaient pas les moyens de se payer. C’était pourquoi ils avaient tous voyagé en première classe et c’était pourquoi ils résidaient dans cet hôtel.
— Tous les terroristes voyagent en première classe et demeurent dans les Hilton, avait objecté Mendoza.
— C’est vrai, avait répondu Blunt. Mais les réflexes et les préjugés des douaniers américains ne sont pas en phase avec la réalité. Et puis, au moins, c’est clair que vous n’êtes pas des réfugiés économiques.
Ils étaient sept assis autour de la table ronde en bois laqué. Blunt avait récupéré la chaise qui était adossée au mur, à côté du buffet. Il avait ensuite posé devant lui une petite feuille où il avait écrit le nom des sept membres du conseil de la Fondation. Chaque nom était suivi de celui du dossier dont la personne était responsable.
Alain Lacoste -- maladie
Masaru Watanabe -- pauvreté
Sheldon Bronkowski -- guerre
Ludmilla Matzneff -- atteinte aux droits humains
Elena Cassoulides -- dégradations de l’environnement
Genaro Mendoza -- exploitation économique
Nahawa Sangaré -- ignorance
Depuis le début de la réunion, Blunt n’avait pas eu besoin de la consulter. Comme si le fait d’écrire la liste avait rafraîchi sa mémoire.
Dans un premier temps, il leur avait résumé la situation, expliquant de quelle manière étaient liés, selon les informations que détenait l’Institut, l’ensemble des attentats terroristes, les manœuvres d’HomniFood, les Dégustateurs d’agonies, la peste grise ainsi que le champignon tueur de céréales. Il leur parla également de l’Archipel, qui semblait être un groupe de refuges disséminés sur la planète.
Il leur expliqua ensuite de quelle manière l’Institut entendait contrer ceux qui étaient derrière cette vaste offensive et qui se trouvaient aussi à être les véritables décideurs derrière le Consortium.
Un long silence suivit. Blunt en profita pour décréter une pause et servir un thé ou un café à ceux qui le désiraient.
À la reprise des discussions, ce fut Mendoza qui brisa la glace.
— Je ne vois toujours pas quel rôle nous pouvons jouer dans ce plan, dit-il.
— J’y arrive, répondit Blunt. Personnellement, vous n’aurez rien à faire. Du moins pour le moment. Pour ce qui est de l’argent de la Fondation, par contre…
Il leur expliqua en quoi il avait besoin de leur accord et ce que cela impliquait pour leurs activités futures.
— Jusqu’ici, dit-il en résumé, votre tâche a été de réduire les effets de certains maux en subventionnant des projets locaux, adaptés aux populations qui en étaient victimes. Il faut maintenant que la Fondation se concentre sur les problèmes globaux. Et qu’elle y consacre l’essentiel de ses ressources financières.
À mesure qu’il parlait, la mine de plusieurs des membres devenait soucieuse.
— Finalement, dit Watanabe, ça veut dire qu’on cesse toutes nos activités.
— Une grande partie, répondit Blunt. Mais on peut quand même…
Ludmilla Matzneff l’interrompit.
— Ce n’est pas seulement une question d’argent, dit-elle. Il y a aussi les moyens employés. Si on se met à magouiller comme eux…
— C’est vrai qu’il y a une question de principes, admit Blunt. Mais il y a aussi la question de la survie de l’humanité. La peste grise et le champignon tueur de céréales sont seulement les conséquences les plus visibles et les plus immédiates des interventions des terroristes… Imaginez ce que va être le climat politique de la planète si on les laisse aller au bout de leurs projets. Le protectionnisme des pays les plus riches, les limites sur les déplacements, sur le commerce de nourriture et de médicaments… les guerres pour l’eau… Je doute que ça facilite la réalisation de vos projets actuels.
— Sur ce point-là, il a raison, fit Bronkowski en s’adressant aux autres. On voit déjà une montée de l’agressivité entre les pays. Et encore plus entre les groupes ethniques à l’intérieur des pays.
— Qui dit guerre dit populations déplacées, enchaîna Blunt.
En parlant, il regardait Watanabe. Contenir et réparer les méfaits de la guerre était l’essentiel de son mandat.
— En plus de la guerre proprement dite, de la guerre entre les pays, poursuivit Blunt, ce sera la guerre de chacun contre chacun. Dans les situations de rareté, c’est inévitable, surtout s’il y a destruction des structures de maintien de l’ordre… Les groupes criminels vont proliférer… Ça signifie des populations déplacées, des droits humains bafoués, des conditions de vie insalubres, une augmentation de la mortalité infantile, des gens prêts à se laisser exploiter, à se vendre à n’importe quel prix pour survivre… et peu importe ce qui arrive à l’environnement !
À mesure qu’il énumérait les catastrophes appréhendées, Blunt parcourait du regard les membres de la Fondation.
— Ce n’est pas un peu alarmiste ? demanda Lacoste. À vous entendre, on n’a pas le choix.
— On a toujours le choix. Mais il y a habituellement des conséquences, quel que soit le choix qu’on fasse.
— Et si on n’accepte pas votre proposition, on aura la disparition de l’humanité sur la conscience ? C’est ce que vous dites ?
Avant que Blunt ait le temps de répondre, Bronkowski enchaîna :
— Comment pouvez-vous penser que la Fondation dispose de sommes suffisantes pour réaliser le plan que vous nous avez exposé ? Ça prendrait des dizaines de milliards ! Après la crise financière que nous avons subie…
— Nous avons des dizaines de milliards. Nous en avons des centaines… Et si je me fie à ce que me dit notre gestionnaire, nous en aurons probablement bientôt quelques milliers.
En les voyant sidérés, Blunt se rappela son propre ahurissement quand Poitras lui avait expliqué que la crise financière avait été une période faste pour la Fondation. Et que les profits allaient encore se multiplier avec la reprise… quand l’économie finirait par redémarrer pour de vrai.
Le financier lui avait ensuite servi une longue explication où il était question de produits dérivés, de stratégies défensives, de positions sur les matières premières et de prendre les spéculateurs à leur propre jeu… Blunt en avait retenu que la situation financière de la Fondation n’avait jamais été aussi bonne.
À moins qu’il survienne une catastrophe planétaire qui détruise l’ensemble de l’économie mondiale, avait précisé Poitras, il n’y avait pas à s’inquiéter. Or, une catastrophe planétaire, c’était précisément ce que les terroristes semblaient vouloir provoquer. C’était la raison pour laquelle Poitras avait imaginé cette opération financière qu’il avait présentée à Blunt et que ce dernier avait intégrée au plan de l’Institut. Il s’agissait de priver les terroristes de leur principal levier économique.
— Vous avez raison, reprit Blunt en s’adressant à Lacoste. Vous n’avez pas tellement le choix. Je suis désolé. Mais si on ne fait rien, tout le système financier mondial risque de s’écrouler avec le reste. Et vous perdrez alors l’essentiel de vos moyens.
— En somme, notre vrai choix, c’est de vous faire confiance ou non. À vous et à l’Institut.
— On peut le dire de cette façon, répondit Blunt.
Décidément, la discussion promettait d’être longue.
Il avait à peine terminé sa phrase que son iPhone vibrait. Ça signifiait un message d’une de ses nièces ou de Kathy : c’étaient les seules communications qu’il n’avait pas bloquées.
Il jeta un œil à l’appareil. Un message de Stéphanie ! Il avait oublié de lui répondre.
tan a 1 tox ?
C’était quoi, cette histoire de tox ? À moins qu’il s’agisse d’intox ?
Montréal, studio de HEX-TV, 13h11
Steve Lapierre et son invité étaient tous les deux derrière la table, réunis comme pour une discussion entre amis.
— … une troisième victime à Montréal, fit Lapierre. Les trois se sont fait brûler un œil à l’acide. À l’acide !… Ils pensaient se mettre des gouttes pour les verres de contact ! Pour en parler, j’ai invité Guillaume Cadieux, un docteur en ophtalmo. Monsieur Cadieux, est-ce que ça fait aussi mal qu’on le dit, avoir de l’acide dans les yeux ?
Voyant l’air consterné du spécialiste devant la question, l’animateur s’empressa d’ajouter :
— Je veux dire, est-ce que c’est pire que ce qu’on pourrait penser ?
Le spécialiste s’efforça de conserver un ton professionnel.
— C’est difficile pour moi de savoir ce que les gens pensent. Chose certaine, ça me semble être une expérience difficile à décrire. Surtout de l’extérieur.
— Ça, c’est sûr…
Lapierre mit brusquement le doigt contre son oreille et redressa la tête pour bien montrer qu’il était désormais en communication avec un intervenant extérieur. Il écouta pendant plusieurs secondes en regardant droit devant lui, pour rendre manifeste qu’il s’était coupé de ce qui se passait en studio.
— On me dit à l’instant que nous avons un message des terroristes.
Puis, après une pause, il ajouta :
— Nous allons maintenant céder l’antenne à Claude Cliche.
L’instant d’après, une nouvelle figure envahissait l’écran mural derrière l’animateur et son invité.
— Vous écoutez Les nouvelles qui clenchent, avec Claude Cliche ! Je vous passe en primeur un nouveau message des écoterroristes.
La tête du présentateur fut remplacée par la reproduction d’un tableau d’Hieronymus van Aken représentant l’enfer. Pendant qu’une voix lisait un texte, la caméra effectuait un zoom sur le tableau et le parcourait à la manière d’un économiseur d’écran.
Chaque jour, la société d’hyperconsommation brûle une partie plus importante des réserves de la planète. On a dépassé le seuil de ce que la planète peut reproduire. Il ne suffit plus de punir les responsables des grandes compagnies. C’est toute la population occidentale qui est complice. C’est elle qui doit apprendre qu’en jouant avec le feu, on finit par se brûler. Désormais, tous les produits de consommation seront attaqués. Moins les gens consommeront, moins ils seront susceptibles d’être victimes. Nous, les Enfants de la Foudre, nous allons mettre le feu à l’Occident.
La tête de Cliche revint à l’écran.
— Alors voilà, c’est la vidéo que HEX-TV a reçue par Internet. Je retourne maintenant l’antenne à Steve Lapierre et à son invité.
La tête de Cliche fut reléguée à l’écran mural, derrière un gros plan de Lapierre, puis elle disparut.
Lapierre se tourna vers son invité.
— Monsieur Cadieux, est-ce que je me trompe si je dis que les écolos sont passés à une nouvelle étape de leur plan ? qu’ils visent désormais monsieur et madame Toulemonde ?
— Comme vous le savez, je suis un spécialiste en ophtalmologie. Je ne suis pas un expert en terrorisme ou en politique internationale.
— C’est justement pour ça que votre avis nous intéresse.
Brecqhou, 19h07
L’image finale de la vidéo se figea sur le visage grugé par l’acide de Kristof Belcher. L’impression était plus que saisissante : monstrueuse. Pas de doute que le clip aurait un succès fulgurant sur Internet.
Maggie McGuinty fit rejouer la vidéo pour vérifier une dernière fois qu’il n’y avait aucune trace trop visible de montage. On voyait Belcher s’adresser à la caméra et expliquer les raisons de son suicide. La caméra, qui le cadrait en plan américain, s’approchait progressivement de lui à mesure qu’il parlait, jusqu’à le cadrer en gros plan.
Je réalise aujourd’hui toute l’horreur de ce que j’ai provoqué. Même si c’est par idéal que j’ai entrepris cette croisade. Je croyais sincèrement que la réduction de la population humaine était la seule façon d’assurer la survie de l’humanité. C’est pour cette raison que j’ai utilisé les trois laboratoires d’HomniFood à des fins criminelles. C’est pour cette raison que le champignon tueur de céréales et celui de la peste grise ont été mis au point. Je croyais servir l’humanité.
Dans ma folie, j’ai même tué ma femme et mes enfants. D’abord parce qu’ils menaçaient de me dénoncer, mais aussi pour pouvoir me consacrer de façon exclusive à ma mission. Ironiquement, c’est ce geste qui m’a fait réaliser la folie qui m’habitait. Après les avoir tués, c’est comme si j’étais sorti d’une sorte de rêve éveillé. Comme si un voile s’était déchiré devant mes yeux. J’ai découvert la vérité. Je sais maintenant qu’aucune idée ne mérite qu’on tue ceux qu’on aime. Je réalise que la lutte entreprise par des compagnies comme HomniFood et HomniPharm est la seule qui a un sens. Qu’elle est notre seul espoir. Et je réalise l’ampleur des horreurs que j’ai commises. Pour l’humanité, il y a encore une chance. Mais pas pour moi.
La caméra, qui le montrait maintenant en gros plan, prit du recul.
Kristof Belcher se mit la tête dans un globe constitué de bandes de métal largement ajourées. Le globe était intégré à un dispositif incluant deux longs bras métalliques de chaque côté. Les bras métalliques faisaient un angle d’environ cent trente-cinq degrés par rapport à la table. Sous le globe, il y avait un récipient de liquide.
Belcher saisit dans ses mains la poignée par laquelle se terminait chacun des bras. En voix off, on pouvait maintenant l’entendre conclure sa déclaration.
Je ne peux plus me regarder dans un miroir sans voir au fond de mes yeux tous les morts dont je suis responsable. Je n’ai plus qu’un désir : faire disparaître mon visage de la surface de la Terre.
Belcher rabattit brusquement les deux leviers de métal sur la table. Cela eut pour effet de plonger le globe où était enfermée sa tête dans le bac de liquide qui reposait sous le globe.
Un mélange de cris et de gargouillements se fit brièvement entendre. Le corps se contorsionna frénétiquement. La caméra fit un gros plan sur les crans d’arrêt qui retenaient les bras du mécanisme et empêchaient la victime de les relever.
Il y eut ensuite un fondu au noir qui accompagnait l’affaiblissement des bruits. Puis la tête de Belcher, rongée par l’acide, apparut durant cinq secondes sur l’écran.
Après un nouveau fondu au noir, un court texte en caractères blancs s’afficha.
Les Dégustateurs d’agonies ont permis à Kristof Belcher de réaliser la mort qu’il désirait. Dans ce film, nous n’avons été que les facilitateurs : la conception et la réalisation de cette œuvre lui appartiennent. Il ne saurait être question de s’approprier son mérite artistique.
McGuinty était particulièrement satisfaite de cette nouvelle production. Ce serait la dernière pièce de l’exposition. Comme plusieurs autres, elle serait distribuée en primeur sur Internet en prévision de l’Exode. Dans quelques minutes, en fait. Le temps que Killmore visionne le résultat final et donne son approbation.
Il ne restait qu’à insérer le titre au début de la vidéo.
Le visage de la vérité
LVT-TV, 13h02
… l’état d’urgence a été déclaré dans plusieurs provinces de l’Inde à la suite des émeutes de la nuit dernière. Le premier ministre a affirmé que ces incidents avaient comme unique effet de nuire aux efforts du gouvernement pour acheminer l’aide alimentaire dans les régions les plus affectées par la famine.
Toujours en lien avec la crise alimentaire, la compagnie HomniFood a tenu une conférence de presse à laquelle participaient ses trois compagnies sœurs : HomniFlow, HomniPharm et HomniFuel. Le président d’HomniFood, Steve Rice, a déclaré que son entreprise avait pour seul but de sauver la planète de la famine et d’aider ses compagnies sœurs à lutter pour la survie de l’humanité. « Loin de vouloir nous substituer aux dirigeants politiques des pays, a déclaré le porte-parole d’HomniFood, nous avons choisi de faire alliance avec eux à l’intérieur de partenariats où les objectifs de chacun… »
Paris, 19h34
Poitras avait travaillé quatre heures d’affilée pour préparer les transactions qu’il devrait effectuer au moment d’amorcer la mise en œuvre du plan.
Depuis une dizaine de minutes, pour se détendre, il parcourait les nouvelles économiques et financières. La nouvelle marquante était celle du pétrolier incendié et coulé par des pirates dans le détroit d’Ormuz. Un autre pétrolier était retenu en otage.
La fermeture du détroit signifiait le blocage de quarante pour cent du trafic mondial de pétrole. Le prix du brut venait de monter à cent soixante-trois dollars le baril.
Pas de doute, les actions des pétrolières continueraient de monter, songea Poitras. Quant au Canada et au Venezuela, ils seraient en position idéale pour accélérer le développement des sables bitumineux.
Il décida d’abandonner les informations et de retourner à la préparation de l’abondante paperasse qu’exigeait la réalisation de son plan.
Ottawa, 14h36
Jack Hammer avait choisi de se présenter lui-même à la conférence de presse quotidienne du gouvernement. C’est avec surprise que les journalistes le virent approcher du micro.
— Désolé de vous décevoir, dit-il avec un sourire presque narquois. Mon porte-parole a eu un problème de garderie.
Des sourires retenus lui répondirent.
— Tant qu’à être ici, dit-il, j’aimerais en profiter pour faire une annonce. Ça vous va ?
En guise de réponse, les doigts se crispèrent sur les enregistreuses miniatures. Personne ne voulait manquer sa déclaration.
Le premier ministre regarda un instant ses notes, puis il replia les deux feuilles et les glissa dans la poche intérieure de son veston.
— Vous n’êtes pas ici pour entendre de savantes élucubrations préparées par des fonctionnaires, dit-il. Ni des déclarations soigneusement formatées par mes conseillers en image.
Il sourit.
Dans l’assistance, personne ne savait qu’il souriait parce qu’il venait précisément de leur servir une déclaration minutieusement formulée et chorégraphiée par ses conseillers en image.
— La hausse du prix du pétrole peut sembler une tragédie, reprit Hammer. En fait, c’en est une pour la plus grande partie de la population mondiale. Mais, pour le Canada, c’est une opportunité. Nous sommes désormais à plus de quatre-vingts dollars au-dessus du seuil de rentabilité pour l’exploitation des sables bitumineux. Aussi, j’annonce que le gouvernement investira onze milliards de dollars dans le développement de nouvelles installations pétrolières. Cet investissement se fera en collaboration avec le secteur privé, qui investira le double de nous. Pour chaque dollar que le gouvernement fédéral investira, CanadaFuel investira deux dollars et trente-cinq sous.
Les journalistes se regardèrent les uns les autres.
— C’est quoi, CanadaFuel ? demanda le journaliste d’HEX-Presse.
— Une nouvelle entreprise affiliée au groupe HomniFuel.
— Vous voulez dire que le Canada va abandonner ses réserves de pétrole à l’entreprise privée ? demanda le journaliste du Devoir.
— On n’abandonne pas nos réserves, répondit Hammer, magnanime. On les développe avec eux.
— Le chef de l’opposition vous accuse déjà de brader les intérêts du pays. Quand il va apprendre ça…
Hammer sourit.
— Écoutez… Il faut bien qu’il dise quelque chose.
— Vous abandonnez quand même les deux tiers des profits à l’entreprise privée.
— En échange, elle va assurer la sécurité des installations et développer le savoir-faire nécessaire pour protéger l’environnement. Ce n’est pas rien… J’aurais cru que vous seriez heureux du tournant vert de mon gouvernement.
— Pourquoi ne pas avoir choisi Pétro-Canada ?
— Parce que CanadaFuel a des relations privilégiées avec d’autres entreprises qui appartiennent déjà à HomniFuel. Notamment celles qui exploitent des gisements en Alaska. Cela va permettre de créer des synergies.
— Le Canada est le seul pays qui n’a pas nationalisé ses réserves pétrolières.
— Il me semble que vous oubliez les États-Unis, objecta ironiquement Hammer.
— Je ne les oublie pas. Mais comme ils n’ont plus aucune réserve…
— Et l’Alaska ?
— La seule raison pour laquelle il leur en reste un peu là-bas, c’est parce que ces réserves étaient protégées par des lois environnementales… et que Palin n’a pas réussi à les faire abolir.
— Si vous le permettez, je n’entrerai pas dans ce jeu de procès d’intention.
Un journaliste du Ottawa Post leva la main.
— Toujours dans le domaine pétrolier, dit-il, est-ce vrai que la GRC était au courant de menaces contre la vie de Tim Raleigh ? Et, si oui, pour quelle raison n’a-t-elle rien fait pour le protéger ?
Le premier ministre parut surpris de la question. Il répondit sur un ton rempli de bonne volonté et de quasi-indignation.
— John, si vous êtes en possession d’informations démontrant que la GRC n’a pas pris au sérieux des menaces contre un citoyen, c’est une chose grave. Je vous demande de transmettre le plus rapidement cette information au ministre de la Justice.
Le journaliste en question, John Ray, expliqua qu’il n’avait pas de preuves formelles. Mais plusieurs indications laissaient croire que la GRC avait été informée de la menace pesant sur Raleigh. Et comme les Enfants de la Foudre avaient annoncé officiellement qu’il était une de leurs cibles…
Toujours souriant, Hammer réitéra sa suggestion que Ray se mette en contact avec le ministre de la Justice pour lui communiquer ses informations. Puis il mit fin à la rencontre, ajoutant qu’il aurait sous peu d’autres initiatives gouvernementales à leur annoncer.
Aussitôt de retour dans son bureau, son sourire disparut.
— C’est quoi, cette fuite sur Raleigh ? se mit-il à hurler à son chef de cabinet. Trouve-moi le ministre de la Sécurité publique et le commissaire de la GRC ! Je les veux dans mon bureau dans moins d’une heure !
New York, 18h16
Hussam al-Din préparait sa valise. Dans moins de vingt-quatre heures, il serait à Dubaï. Sa nouvelle résidence avait été redécorée selon ses instructions. Rien d’occidental. Il avait vu les photos. On aurait l’impression de se retrouver à l’intérieur de la version miniature d’un palais. Presque tous les éléments de décoration de l’architecture musulmane y avaient été intégrés : arcs et coupoles, colonnes, chapiteaux, voûtes à muqarnas, mosaïques de céramique, incrustations de pierres de couleurs différentes dans les murs, contraste entre briques glaçurées et non glaçurées… L’idéal, bien sûr, aurait été d’avoir un véritable palais, avec des pavillons dispersés à l’intérieur d’un réseau de jardins. Mais, pour l’instant, il n’en avait pas encore les moyens. Ce qui ne l’empêchait pas de commencer à faire des plans…
Des hommes armés surgirent dans l’appartement au moment où il allait prendre sa valise. Avant qu’il ait eu le temps de réagir, un pistolet et un fusil mitrailleur le tenaient en joue. Tous les membres de l’équipe d’intervention avaient les quatre mêmes lettres sur la poitrine et dans le dos : NYPD.
Hussam se dit qu’il devait s’agir d’une méprise. Ils ne pouvaient pas savoir quoi que ce soit à son sujet. Peut-être s’agissait-il simplement d’une perquisition aléatoire ? Il y en avait de plus en plus contre les étrangers dont le nom était à consonance arabe. Peut-être le responsable de la sécurité de l’hôtel voulait-il être bien vu de ses patrons ? Avec le sentiment anti-Arabes qui était en train de se développer dans la population, les autorités n’avaient pas le choix de montrer qu’elles prenaient tous les moyens à leur disposition pour prévenir une nouvelle catastrophe… Le pire qui pouvait arriver, c’était qu’on l’amène pour l’interroger. Dans vingt-quatre heures tout au plus, probablement avant, il serait libéré. Sans doute avec des excuses !
Hussam réalisa que la situation était plus grave qu’il le pensait quand les assaillants refusèrent de s’identifier et le menottèrent sans lui lire ses droits. Ils se mirent ensuite à fouiller ses valises et sa chambre sans se préoccuper des dégâts qu’ils pouvaient causer.
Quand ils découvrirent le DVD, dissimulé à l’intérieur d’une enveloppe qui le rendait indétectable aux dispositifs de sécurité à l’intérieur des aéroports, Hussam comprit qu’il était perdu. Ils savaient ce qu’ils cherchaient !
Il se mit alors à les engueuler en arabe.
— Vous êtes des porcs d’Infidèles. Votre règne est terminé. Vous ne pouvez plus rien faire. Il est trop tard. L’Occident va disparaître. La vengeance d’Allah est en marche. Seuls les vrais croyants…
Un coup de crosse dans la figure interrompit sa tirade.
RDI, 19h02
… ces attaques, qui se sont produites dans plusieurs pays, touchent maintenant les gouttes pour les yeux et les oreilles, les décongestionnants à vaporiser, les boissons gazeuses et l’eau embouteillée. Toutes les marques semblent visées…
New York, 19h24
Tyler Paige avait choisi le Liberty Bar de l’hôtel Melrose comme lieu de rendez-vous. Le long mur de rayonnage rempli de livres donnait à l’endroit un cachet de sérieux qui gommerait le caractère mondain de la rencontre.
Percy Randall serait sensible à cette atmosphère, songea Paige. Cela situerait d’emblée leur échange sur un plan intellectuel. Ce seraient deux personnes informées qui partageaient des idées – et non pas un espion qui utilisait sans vergogne un journaliste complaisant pour couler des informations.
Paige avait bu la moitié de son verre de Black Label lorsque Randall apparut devant lui. Tout en lui souhaitant le bonjour, il fit un signe de la main au serveur.
— Alors, qu’est-ce qu’il y a de si important ? demanda Randall en s’assoyant.
— Ce coup-ci, tu vas avoir une promotion.
Paige se tourna vers le serveur qui arrivait.
— La même chose, dit-il en pointant le verre sur la table, devant Randall.
Le serveur répondit par un bref « Bien, monsieur » et retourna derrière le comptoir.
— J’aurais dû commander du champagne, reprit Paige, mais j’ai pensé qu’un scotch serait plus discret.
Randall le regardait sans comprendre.
— Je t’apporte un scoop, reprit Paige. Le scoop de ta carrière !
Il prit une gorgée de Black Label et continua de regarder Randall, s’amusant à le laisser languir.
— C’est quoi ? s’impatienta Randall. Ben Laden est une invention de la CIA ? Obama est un agent des communistes ?… La famille Bush au complet déménage en Arabie Saoudite ?
— L’hypothèse de la filière musulmane est confirmée, répondit simplement Paige.
Puis, après une pause :
— Les incendies sont d’origine criminelle.
Il trempa ses lèvres dans son verre et prit une petite gorgée. Il continuait d’observer Randall avec un sourire. Puis, comme il allait révéler une autre pièce du casse-tête, le serveur apparut à la table et déposa un verre de scotch devant Randall.
Paige le remercia et le regarda s’éloigner.
— De quels incendies tu parles ? demanda Randall.
— La Californie.
Paige huma longuement le liquide dans son verre avant d’ajouter :
— Ils ont retrouvé des restes de bombes au phosphore.
— Tu veux parler des incendies de forêt en Californie ?
Toute trace d’agacement avait disparu de la voix de Randall.
— Quelque chose me disait que tu serais intéressé, fit Paige.
— Vous avez des preuves de ça ?
— Il est hors de question de confirmer cette information, répondit sèchement Paige.
Puis son visage afficha un sourire roublard :
— Par contre, reprit-il, si tu nous demandes de la nier, nous refuserons. Comme nous refuserons de nier que les terroristes écolos servent de façade aux islamistes.
— Tu veux que j’écrive ça ?
— Tu écris ce que tu veux… Mais nous refuserons de confirmer ou de nier que les attentats sont pilotés en sous-main par des fondamentalistes islamistes. Et si tu affirmes qu’il s’agit d’une stratégie pour détruire les États-Unis, là, nous refuserons carrément de commenter.
— Tu es sérieux ?
— Ça te suffit, comme scoop ?
— Tu te rends compte ? Si je publie ça…
— C’est seulement la première étape.
— Quoi ?
— La prochaine, c’est les Chinois.
— Qu’est-ce qu’ils font, les Chinois ?
— Ce sont eux qui sont derrière les musulmans. Eux qui les manipulent.
— Dans quel but ?
— Pendant que les musulmans détruisent l’Occident, les Chinois mettent sur pied la grande coalition anti-occidentale – les Jaunes, les Noirs, les Sud-Américains… Mais ça, pas un mot pour le moment. C’est pour notre prochain rendez-vous… Santé !
Paige leva son verre et le vida.
— Je te laisse l’addition, dit-il. On se revoit demain pour la suite.
Fort Meade, 20h43
Tate s’était promis d’avoir un horaire plus raisonnable. Au rythme des derniers mois, il ne pourrait pas tenir bien longtemps. Le surmenage risquait de l’amener à prendre de mauvaises décisions. Ou simplement à réagir trop lentement. À ne pas percevoir à temps un lien entre deux informations.
À dix-neuf heures, moment qu’il s’était fixé pour partir, il avait reçu les résultats de la perquisition menée à l’initiative de Spaulding dans un hôtel de New York : l’origine criminelle des incendies qui ravageaient la Californie était confirmée. Le suspect, identifié sous le nom de guerre de Hussam al-Din, était un terroriste islamiste dont leurs dossiers n’avaient aucune trace. C’était lui qui avait fourni les bombes au phosphore pour allumer les incendies.
Spaulding exultait : il avait eu raison ; l’opération avait été un succès complet. Ça améliorerait la crédibilité de la NSA.
Tate, lui, était moins sûr qu’il y ait là matière à réjouissances. Il craignait les répercussions qu’aurait cette nouvelle quand les médias s’en empareraient.
Il était encore en train de ruminer la question quand il avait reçu un message de Petrucci, l’ambassadeur américain à Ottawa. L’identité de la victime de l’attentat était confirmée : c’était bien Tim Raleigh, le propriétaire d’une petite société d’exploitation de sables bitumineux, dans le nord de l’Alberta.
Au bout du fil, Petrucci avait pesté contre les autorités canadiennes pendant toute la durée de l’appel.
— Ils ne voulaient rien nous dire ! Ils ont été forcés de parler quand les médias ont sorti la déclaration des terroristes pour revendiquer l’attentat !
Un peu plus tard, il y avait eu un bilan des nouveaux attentats avec des produits contenant de l’acide. Une dizaine d’entreprises avaient déjà annoncé le rappel de leurs produits, ce qui provoquerait des pénuries jusque dans les hôpitaux.
Comme Tate allait quitter son bureau, son ordinateur portable se manifesta. Un message de Blunt.
— Tu te décides finalement à rappeler ! dit-il après avoir activé le logiciel de communication.
— J’ai besoin d’un avion.
— Avec deux sous-marins et une dizaine d’hélicoptères, peut-être ?
— Il faut que je me rende immédiatement à Paris. J’ai raté mon vol.
— Je ne peux pas croire que l’Institut ne vous paie pas l’hôtel.
— L’opération dont je t’ai parlé va débuter dans moins de quarante-huit heures. Il faut que j’aille tout de suite à Paris pour coordonner deux ou trois choses.
— Deux ou trois choses… Une chance que l’information que je reçois de mes autres agents est un peu plus précise.
— Tu as eu le message d’une de mes collègues ?
— Je suppose que tu parles du courriel que j’ai reçu et qui était signé de ton nom.
— Oui. Tu t’es occupé de faire protéger les gens ?
— Ceux que j’ai pu localiser…
— Et les villes ?
— L’information a été distribuée. Les autorités locales ont déterminé les cibles les plus probables…
— Tu peux me faire prendre au Warwick Hotel ?
— À vos ordres ! répondit ironiquement Tate.
— C’est vraiment une question d’heures.
— D’accord. Et si jamais tu as le temps de me dire ce qui se passe…
— Tu me connais…
— Justement.
Reuters, 21h04
… annoncée par HomniFuel. Ces superpétroliers, qui voyageront en convois, bénéficieront de la protection d’un porte-avions et de deux croiseurs. Des navires de croisière, disposant de leurs propres moyens de défense, feront également leur apparition au cours des prochains jours. Ils pourront se joindre aux convois pour profiter de leur protection. Ces navires, dont la construction avait été tenue secrète, constituent la réponse de l’industrie au piratage qui prolifère au large des côtes de la Somalie et dans la mer de Chine. Cette première expérience devrait bientôt être suivie par…
Hampstead, 2h17
Hurt était dans le bois entourant l’édifice à logements depuis plus de deux heures. Trouver l’équipement nécessaire n’avait pas été facile. Il avait dû utiliser plusieurs anciens contacts.
Avec les nouveaux contrôles qu’avait entraînés la montée du terrorisme, c’était de moins en moins évident de se procurer de l’équipement de pointe. Il avait quand même réussi à trouver ce qu’il voulait : un brouilleur de détecteurs de mouvement, un détecteur de rayons lasers, des lunettes à infrarouge, un neutralisateur de brouilleur d’ondes, un micro pour écouter ce qui se dit dans une résidence au moyen d’un laser dirigé sur une fenêtre…
Ce qui continuait de l’intriguer, c’était que l’édifice à logements n’était pas au centre du réseau de protection. C’était pourtant dans cet édifice que la voiture qu’il avait suivie était entrée.
L’autre maison, qui était incluse dans le périmètre de protection, était peut-être une dépendance de l’édifice à logements. Il y avait peut-être un passage souterrain entre les deux… Pour l’instant, c’était impossible à vérifier. Mais rien ne l’empêchait de commencer sa visite par la résidence.
Montréal, studio de HEX-Radio, 21h45
Assis devant le micro, News Pimp attendait que les pubs aient fini de rouler. Sur la feuille devant lui, il n’avait noté que quelques mots.
Théberge
Pascale Devereaux
rats
Lost
commission d’enquête
Il se faisait confiance. Avec ça, il pouvait remplir le dernier bloc de l’émission. En impro, il était à son meilleur.
Contrairement à son habitude, il avait conservé le plus gros punch pour la fin. Juste avant d’entrer en ondes, il avait reçu un coup de fil de son mystérieux informateur. Il y avait un nouvel élément dans le dossier Théberge.
Le signal d’avertissement passa du vert au rouge.
— De retour à Sur quoi on tape aujourd’hui ?, avec News Pimp, en remplacement de Bastard Bob. Comme promis, le temps qui reste, on va le prendre pour un sujet qui n’en finit pas de nous écœurer. Je veux parler de Théberge. Le flic qui n’est plus flic, mais qui a l’air de continuer à contrôler les flics… J’ai un autre scoop pour vous. Un nouveau membre du réseau Théberge joue les filles de l’air !… Pascale Devereaux. Vous devinerez jamais pour où elle a pris l’avion. L’Amazonie !… D’après vous, pour quelle raison elle va là-bas ? Tous les autres ont débarqué à Paris… Est-ce que c’est pour mêler les cartes ? En tout cas, les rats ont l’air de quitter la chaloupe. Au rythme où ils disparaissent, on dirait un épisode de Lost !… Dans vos courriels, il y en a qui disent qu’il faudrait une commission d’enquête sur le réseau Théberge. Je veux vous entendre là-dessus. Mais avant, on écoute Brainwash, des Pistols Five…
Une fois le micro éteint, News Pimp poussa un soupir. Une fois de plus, il avait fait confiance à son informateur. Jusqu’à maintenant, il ne l’avait pas regretté. À vrai dire, ce qui l’inquiétait le plus, ce n’était pas qu’une information puisse se révéler fausse. C’était qu’il cesse d’en recevoir. D’une fois à l’autre, rien ne lui assurait que ce n’était pas la dernière.
New York, 21h57
La limousine était maintenant sur une autoroute. Elle se dirigeait vers un petit aéroport en banlieue de New York.
Blunt était seul sur le siège arrière. À l’avant, à côté du conducteur, il y avait un agent. C’était lui qui aurait pour tâche d’expédier les formalités aux douanes et d’aplanir toute difficulté susceptible de retarder son départ.
Indifférent au paysage qui défilait avec une rapidité largement au-dessus de la vitesse permise, Blunt était concentré sur son iPhone. Il venait d’activer le logiciel de communication.
La voix endormie de Chamane lui répondit.
— Ça ne pouvait pas attendre une heure ou deux ?
— Je prends l’avion pour Paris dans moins d’une heure, répondit Blunt. De ton côté, t’en es où ?
— Elle accepte de travailler avec nous.
— Et Poitras ?
— Tout devrait être prêt demain midi. L’ancienne présidente de la Caisse est chez lui pour l’aider.
— Bien. On va se réunir demain pour régler les derniers détails. Rendez-vous chez Poitras vers la fin de l’avant-midi.
Après avoir raccroché, Blunt poussa un soupir et regarda un moment par la fenêtre. Il fallait qu’il appelle Stéphanie. Les messages où il était question de tox ou d’intox le tracassaient. Pourvu que ce ne soit pas lié à une histoire de drogue. Bien sûr, ses nièces étaient majeures. Elles avaient le droit de faire les expériences qu’elles voulaient. Mais il y avait tellement de trash sur le marché…
Il avait encore un coup de fil à donner pour le travail. Tout de suite après, il tenterait de la joindre.
Lévis, 22h02
Après avoir installé sur le mur de son bureau les deux écrans plats géants qu’elle avait commandés, Dominique avait décidé de manger à L’Intimiste. Ce serait la dernière occasion avant un bon moment de manger à l’extérieur. À partir de demain, elle serait clouée chez elle jusqu’à la fin de l’opération.
Elle venait de terminer son canard confit lorsque l’écouteur dans son oreille gauche se manifesta. Un appel. D’après la tonalité, il provenait de Blunt.
Par réflexe, elle fit le tour de la salle des yeux pour s’assurer qu’aucun regard ne la fixait de façon trop insistante. Puis elle sortit son iPhone de son sac à main.
Elle accepta la communication et murmura à voix basse :
— J’écoute.
Blunt l’informa des derniers développements. Pendant qu’il parlait, elle prit deux petites gorgées d’Amarone.
Puis elle murmura :
— J’aviserai F dans les prochaines minutes.
Elle écouta ensuite pendant une trentaine de secondes avant d’ajouter :
— Aucun problème. À sept heures, je serai déjà levée depuis un certain temps.
Après avoir raccroché, elle entreprit de terminer tranquillement son verre. Pour les gens qui dînaient seuls, c’était une bénédiction, cette politique du restaurant de garder une sélection de bonnes demi-bouteilles.
Elle en était à repasser mentalement l’ensemble du plan lorsque la sommelière s’approcha.
— Quelque chose d’autre ?
— Non. Ce sera tout.
— Vous avez entendu la nouvelle ? Il paraît qu’ils ont découvert deux cas de peste grise à Montréal.
TVA, 22h09
… les feux de forêt qui ravagent la Californie se sont intensifiés au point que plusieurs sont maintenant hors de contrôle. L’augmentation prévue de la force des vents, au cours des prochains jours, a incité le gouverneur de l’État à demander l’aide de Washington. Des évacuations sont présentement en cours dans plusieurs municipalités des environs de Los Angeles…
Montréal, 22h18
Crépeau fut averti vingt-sept minutes après l’explosion. Le temps de se rendre sur les lieux, dans l’est de la ville, il recevait un appel de l’homme du PM.
— C’est quoi, cette histoire ? demanda Morne. Je pensais que vous aviez fait surveiller les raffineries.
— Contre un missile, il n’y a pas grand-chose à faire.
— Un missile ?
— Un missile. On a retrouvé le camion à partir duquel il a été tiré.
— Vous avez une piste ?
— Pour l’instant, on a seulement le camion.
Une demi-heure après son arrivée, Crépeau avait appris que l’attaque avait eu pour cible un réservoir un peu isolé, qui était plus facile d’accès à partir de la route. Les dégâts seraient limités. L’impact sur le public, par contre, serait dévastateur. C’était la preuve que les terroristes pouvaient frapper où et quand ils le voulaient.
Les politiciens seraient déchaînés. Chacun se chercherait un « angle » pour occuper de l’espace dans les médias. Ce serait la chasse à la visibilité.
Les partis d’opposition seraient unanimes à imputer la responsabilité des événements au premier ministre, si ténu ou fantaisiste que puisse être le lien entre les événements et ses décisions. Si on pouvait attribuer au gouvernement la responsabilité des crises économiques et des tremblements de terre, pourquoi pas celle d’un attentat ?
Le premier ministre, pour sa part, protesterait qu’il avait toujours respecté l’autonomie des forces policières. Qu’il avait entièrement confiance en leur compétence. Ce qui lui permettrait, sous le couvert d’un vote de confiance, de se distancer du problème et de se dissocier par avance de tout échec.
— Vous pensez faire appel au fédéral ? demanda la voix de Morne.
— Ils seront avertis, répondit Crépeau. Comme chaque fois qu’un incident est relié au terrorisme.
— Le PM va vouloir faire une déclaration demain matin. Il me faut un canevas.
— On n’a rien.
— Soyez sérieux. Il ne peut pas dire qu’il ne sait rien.
— Même si c’est la vérité ?
— La population ne comprendrait pas. Les partis d’opposition lui tomberaient dessus. Il faut qu’il dise quelque chose.
— C’est ce que je craignais…
Morne insista pour que Crépeau lui soumette un projet de déclaration. Crépeau promit de faire ce qu’il pourrait. Morne lui assura que le premier ministre lui saurait gré de sa collaboration.
Crépeau interrompit la communication après s’être engagé à rappeler aussitôt qu’il aurait quelque chose de neuf. Mais il ne se faisait pas d’illusions : ou bien on retrouverait les auteurs de l’attentat dûment occis, comme aurait dit Théberge, ou bien il n’y aurait aucune piste.
Il se demandait laquelle des deux éventualités était la pire. Probablement la deuxième, conclut-il après un moment. Parce que la première fournirait à la population des coupables à détester. Et s’ils étaient morts, elle aurait l’impression que, d’une certaine manière, justice avait été faite. Tandis que dans le deuxième cas…
Un policier en uniforme tira Crépeau de ses réflexions.
— Il y a eu une autre attaque, dit le policier.
— Une autre raffinerie ?
— Une épicerie.
— Ils ont fait sauter une épicerie ?
Crépeau ne voyait pas quel intérêt pouvaient avoir des terroristes à faire sauter une épicerie.
— Ils ont défoncé un mur avec un bélier mécanique, expliqua le policier. Puis ils ont rempli trois camions.
— Ce ne sont pas des terroristes.
— Marché noir.
— Quand ça va se savoir, tout le monde va se précipiter dans les épiceries.
— Ce qui va accélérer la pénurie. Faire monter les prix au marché noir…
BBC, 23h11
… les restes de Kristof Belcher. Selon le Yard, l’état du corps confirme la mise en scène de sa mort présentée dans une vidéo sur Internet. Des documents laissés dans l’entrepôt où le corps a été découvert attestent qu’il était lié à un groupe terroriste ; ce serait pour le compte de ce groupe qu’il aurait manipulé les recherches effectuées dans les laboratoires d’HomniFood…
Hampstead, 4h39
Fogg relisait pour la troisième fois le calendrier des opérations. Il n’avait dormi que quelques heures. Il dormait de moins en moins. Peut-être à cause de l’âge. Peut-être parce qu’approchait le moment de déclencher l’opération la plus importante de sa carrière. Sans doute un peu des deux.
Dans quelques jours, il recueillerait les résultats de plus de quarante ans de travail. Ce serait l’œuvre de sa vie. Il se rappelait les premières luttes entre le Grand conseil des Cullinans et le Rabbin, les premières escarmouches entre le Consortium et l’Institut, l’opération désastreuse menée par Hurt en Thaïlande, les intrigues de Xaviera Heldreth et Ute Breytenbach, les manœuvres de « ces messieurs » pour miner son pouvoir à l’intérieur du Consortium… Sans compter sa propre lutte contre la maladie pour demeurer opérationnel malgré ses problèmes de santé… Il avait vu tant de morts, tant de vies gâchées… Tant de gens victimes de leur irrationalité, de leurs intérêts à courte vue, de leurs croyances absurdes…
Heureusement, à travers toutes ces années, il avait su qu’il pouvait compter sur F. Sur son travail incessant pour faire de l’extérieur ce que lui ne pouvait pas faire de l’intérieur. Il trouvait rassurant de la savoir près de lui pour les derniers jours précédant le déclenchement de l’opération finale… Ça aussi, c’était sans doute un effet de l’âge. Il ramollissait.
Une voix le tira brusquement de ses réflexions. Une voix précise et tranchante.
— Les mains en l’air. Cette fois, c’est terminé.
Fogg releva les yeux du document qu’il lisait avant que ses pensées se mettent à dévier sur tout ce qu’il avait traversé.
Hurt se tenait devant lui, un pistolet à la main.
C’était ironique, songea Fogg. Sans le savoir, il venait de voir l’essentiel de sa vie défiler devant lui alors qu’il ne savait même pas qu’il risquait de mourir.
— Je vois que vous n’avez pas perdu vos habitudes, dit-il doucement.
— Je veux le nom de la taupe que vous avez à l’Institut !
— Il n’y a pas de taupe. Du moins, pas à l’Institut.
— Inutile de mentir. J’ai entendu madame Cavanaugh le dire.
— Depuis quand croyez-vous tout ce que vous entendez ?
— Vous pouvez arrêter vos raisonnements tordus. Ça ne prend plus.
— Les choses ne sont pas toujours ce qu’elles paraissent. Qui, croyez-vous, a fourni à l’Institut les renseignements pour Shanghai ?
— C’était une manœuvre pour m’éloigner. Parce que j’approchais trop du but.
— Bien sûr… C’était beaucoup plus simple de vous envoyer à Shanghai que de vous éliminer quand vous étiez dans le parc sans savoir que vous aviez été repéré.
La voix de Fogg était maintenant un peu plus froide et ironique.
— Croyez-moi, reprit-il. Vous éliminer aurait été beaucoup plus facile.
— Pourquoi vous ne l’avez pas fait ?
La voix froide de Steel avait laissé la place à la voix plus agressive de Sharp.
— Parce que nous avions besoin de vous, répondit Fogg. Il fallait bien quelqu’un pour contrecarrer les plans de madame Hunter… Sans votre intervention, Meat Shop aurait ressuscité de ses cendres. Vous avez accompli un excellent travail. Votre ami Wang Li n’a eu que des éloges pour votre efficacité.
— Je le savais ! Lui aussi travaillait pour le Consortium !
— Le Consortium n’est pas ce que vous croyez.
— Le Consortium a fait tuer mes enfants !
La voix de Nitro venait de prendre la relève.
— Pas le Consortium, répondit Fogg sur un ton qu’il voulait apaisant. Ceux qui sont derrière le Consortium. Nous avons un ennemi commun. Laissez-moi vous expliquer…
— Il n’y a rien à expliquer.
— Vous vous trompez…
— Ça fait des années que je rêve de cet instant !
— Si cela peut vous soulager de me tuer, faites-le. Mais attendez quelques jours… Je vous promets de me rendre volontairement à l’endroit que vous me désignerez pour que vous puissiez satisfaire votre besoin de vengeance.
— Vous me prenez pour un imbécile ?
— Si vous me tuez tout de suite, vous jouez le jeu de vos véritables ennemis. Ce sont eux qui sont responsables de la mort de vos…
— Taisez-vous !!!
Depuis que Nitro avait pris la parole, Hurt était de plus en plus agité. Des larmes coulaient maintenant sur ses joues.
— Vous les avez… fait vider. Vous les avez fait…
Une voix de femme résonna brusquement dans la pièce.
— Hurt ! Ressaisissez-vous !
Il pivota et il aperçut F, à sa gauche, qui tenait une arme braquée vers lui.
— Je le savais ! C’était vous, la taupe !
— Cessez de dire des absurdités et déposez ce pistolet, qu’on puisse avoir une discussion intelligente.
Hurt continuait de tenir Fogg en joue.
— Vous avez fini de vous moquer de moi !
— Si j’avais voulu me moquer de vous, je vous aurais descendu au lieu de vous avertir.
— C’est une erreur que vous n’aurez pas l’occasion de refaire ! dit-il en tournant son arme vers F.
Comme il amorçait son geste, Fogg se leva et se précipita vers lui. Hurt ramena son pistolet vers Fogg et tira.
Touché à la poitrine, Fogg s’écroula par terre.
— S’il vous plaît, dit-il avec difficulté… Écoutez-la…
Puis un filet de sang s’écoula de sa bouche. Hurt tourna les yeux vers F, qui le regardait sans ciller.
— Vous êtes un imbécile, dit-elle. Vous risquez de détruire plus de trente ans de travail.
— Tant mieux !
Elle secoua la tête, dégoûtée.
— Vous êtes vraiment irrécupérable.
Il écarta brusquement son pistolet vers un des ordinateurs et tira deux coups. Puis il le ramena vers F. Sur le mur, plusieurs écrans de surveillance montrant différentes pièces de la maison s’éteignirent.
— Au contraire. Je n’ai jamais été aussi lucide ! Aussi sûr de ce que j’ai à faire !
— Vous êtes vraiment un imbécile, répondit F sur un ton glacial… Allez-y !
Avant de réaliser que les mots de F ne s’adressaient pas à lui, il tomba par terre.
F le regarda.
— Un imbécile, répéta-t-elle avec une rage contenue. Un stupide imbécile.
Elle s’adressa ensuite à Monky, qui était derrière Hurt, de l’autre côté de la pièce :
— Occupez-vous de lui.
— Bien sûr, fit Monky d’une voix aussi calme que si elle lui avait demandé de lui trouver un dossier dans les archives ou de lui apporter un café.
Elle regarda de nouveau Hurt, étendu par terre, et secoua lentement la tête.
— Comme si tout n’allait pas déjà assez mal…
LVT News Channel, 23h58
… démentissant les rumeurs qui courent sur Internet, les entreprises de l’Alliance ont émis un communiqué niant toute volonté ou intention de contrôle des ressources de la planète. « HomniFood, HomniFlow, HomniPharm et HomniFuel ne sont que des compagnies sœurs qui s’entraident », précise le communiqué. « Elles n’appartiennent à aucune super entité et ne constituent pas un empire secret, comme le prétendent certaines légendes urbaines. Elles respectent l’autorité légitime des États et elles mettent leurs compétences à la disposition de ceux qui veulent traiter avec elles sur une base d’affaires. Leur seul objectif est de contribuer, par les recherches qu’elles subventionnent, au salut de l’humanité »…