Du rempart, une ceinture de béton à laquelle on accédait par un
escalier tournant, Solman voyait les Aquariotes converger vers l’ancienne église, située dans la partie basse de la ville, au centre d’une
place où débouchaient la plupart des ruelles. On devinait que c’était
une église d’abord à sa masse imposante, disproportionnée par rapport aux autres constructions, ensuite à sa vague forme de croix et,
enfin, aux trois arcs-boutants mystérieusement épargnés par les soldats de l’ancien temps. Pour le reste, elle tenait davantage du blockhaus avec le béton lisse qui l’habillait de bas en haut, les murs de
parpaings criblés de meurtrières qui comblaient ses anciens vitraux et
rosace, son portail métallique de plus de vingt centimètres d’épaisseur
et son clocher arasé qui lui donnait l’allure d’une bâtisse pataude,
obtuse. Comme sa surface avait pour seul équivalent les ateliers souterrains où étaient stationnés les camions et leurs attelages, elle était
tout naturellement devenue le lieu de ralliement des Aquariotes, rendossant son ancien rôle après un court intermède militaire et près
d’un siècle de désolation.
Vue d’en haut, la ville ressemblait à un échiquier où les rectangles
de neige le disputaient au noir vertical des façades et des épaves. Solman avait éprouvé le besoin de contempler la blancheur apaisante des
montagnes avant d’affronter ce qui s’annonçait comme une dure
épreuve. D’un côté, la surface parfaitement lisse du plateau se brisait
sur les récifs de la forêt avant de repartir en vagues moutonnantes qui
venaient mourir sur les flancs affaissés d’éminences rognées ; de
l’autre, se dressaient des pics découpés, serrés, un faisceau de lances
pointées vers le ciel, une gigantesque grille naturelle qui semblait
protéger le nid d’aigle où se perchait la ville. Un trait de fumée s’en
élevait et traçait dans le bleu froid du ciel un sillage clair chahuté par
le vent : le volcan fulminait encore, comme s’il lui restait un peu de
bile à cracher.
« On n’aura pas de neige aujourd’hui. »
Solman se retourna : un homme se tenait devant lui sur le chemin
de ronde luisant de verglas, appuyé d’une main sur le garde-corps
crénelé, le visage enfoui sous un passe-montagne de laine écrue qui
ne laissait paraître que ses yeux clairs, ses sourcils broussailleux et la
naissance de son nez. Grand, maigre, il portait en bandoulière un fusil
d’assaut, un modèle maintes fois réparé comme le montraient les
pièces métalliques vissées sur la crosse et le canon. Son manteau, ses
gants et ses bottes de cuir fauve avaient également subi un grand
nombre de rapetassages, et il y avait fort à parier que sa peau elle-même était couturée de cicatrices.
« Je suis de garde, reprit l’homme. Je vais me les geler tout l’après-midi pendant que les autres seront bien au chaud dans l’église. »
Solman se sentit transpercé par son regard. Il ne le reconnaissait
pas, mais sa voix enrouée éveillait en lui d’étranges sensations,
remuait des souvenirs qui gisaient depuis des années dans la boue de
sa mémoire.
« Qui êtes-vous ? »
Il lui avait fallu surmonter l’inexplicable oppression qui lui serrait
la gorge et la poitrine pour prononcer ces quelques mots.
« Un anonyme, un homme de l’ombre, un de ces Aquariotes qu’on
ne remarque jamais, répondit l’autre. La preuve, ça fait une vingtaine
d’années que nous vivons dans la même caravane, et tu ne me
connais pas, tu n’as même jamais entendu parler de moi. C’est vrai
que je n’ai pratiquement plus de famille et peu de besoins. Je suis à
peine plus réel qu’un fantôme.
– Vous portez bien un nom ? »
Les yeux de l’homme se voilèrent de tristesse.
« Autrefois on m’appelait Wolf, ça veut dire “loup” en neerdand.
– Autrefois ?
– Lorsqu’ils m’ont adopté, les pères et les mères du conseil m’ont
rebaptisé Caïn, c’est le nom de l’un des premiers hommes du Livre
des religions mortes.
– Vous étiez de quel peuple avant votre adoption ? »
L’homme s’accouda au garde-corps et, penché en avant, observa les
ruisseaux fourmillants des Aquariotes qui affluaient vers le parvis de
l’église.
« Scorpiote. Nous vivions dans la région de Latvia, Lettonie dans
votre langue, mais notre berceau, c’est le pays des Scotts, l’Écosse. »
C’est alors seulement que Solman remarqua la pointe d’accent qui
allongeait certaines de ses syllabes. Il tenta de le sonder mais, en
dehors d’une impression superficielle de nostalgie et de fatalité, sa
vision pénétrante se heurta à un mur infranchissable. Celui-là savait
mieux que les autres protéger ses secrets.
« L’Écosse ? Elle n’appartient pas aux îles Britanniques ? »
L’homme acquiesça d’un grognement.
« Je croyais que les radiations nucléaires rendaient toute vie impossible là-bas ? poursuivit Solman.
– Nos ancêtres ont quitté les îles avant d’être exterminés par la
pollution atomique. Mais tous les peuples scorpiotes en ont gardé des
traces : transgénose, tares de toutes sortes, physiques aussi bien que
mentales…
– Comment avez-vous atterri chez les Aquariotes ? »
À nouveau l’homme marqua un long temps de pause.
« J’avais à peine vingt ans quand le conseil de mon peuple m’a
banni, répondit-il d’une voix hésitante.
– Pour quel motif ?
– J’ai eu le tort de m’élever contre le jugement d’un donneur. »
L’homme répugnait visiblement à évoquer ses souvenirs, mais
Solman s’acharna, saisi par une envie furieuse, irrépressible, de déterrer son passé. Il ne restait pourtant que peu de temps avant le début
de la cérémonie.
« Pour quelle raison ?
– Ce n’était pas un vrai donneur, il ne voyait pas, il était influencé.
– Comment pouviez-vous en être si sûr ? »
L’homme se redressa et épousseta la neige collée à ses manches.
« Les fantômes n’ont pas l’habitude de parler, boiteux, et je t’en ai
déjà trop dit. »
Il s’éloigna dans le chemin de ronde d’une démarche vacillante,
comme alourdi par le faix de son histoire.
« Est-ce que je vous reverrai, Wolf ? cria Solman.
– Je ne sais pas si c’est souhaitable », répondit l’homme sans se
retourner.
Tous les membres du peuple aquariote, hormis les guetteurs, les
malades et les femmes enceintes proches du terme, se pressaient dans
l’église. Le vaisseau étant trop petit pour les accueillir, ils s’étaient
répandus dans le narthex, dans les transepts et dans les travées de la
nef où les intendants avaient entreposé les réserves de vivres, le bois
de chauffage, les couvertures, les bougies, les produits d’entretien, les
ustensiles, les outils, bref, tout ce dont avaient besoin les Aquariotes
hormis l’eau, stockée dans les citernes des camions. Pour pallier l’absence quasi totale d’éclairage diurne, on avait allumé des dizaines de
grosses bougies réparties sur les vestiges de l’autel, sur la chaire
de bois restée intacte, sur les rebords des bases des piliers et, au-dessus
du chœur, sur le plancher dénudé d’un ambon. Les petites flammes
répandaient une agréable odeur de cire chaude et dispensaient une
lumière ambrée qui s’intensifiait à la croisée des transepts et allait
décroissant vers le porche et sur les côtés du vaisseau.
Irwan et Gwenuver trônaient sur une estrade sommaire et dressée
devant l’autel, vêtus des tuniques amples et colorées qui leur avaient
toujours servi de tenues officielles. Les derniers événements avaient
amputé le conseil des deux tiers de ses membres, soit la même proportion que l’ensemble de la population. Sans doute ce parallèle avait-il joué un rôle important dans le resserrement des Aquariotes autour
de leur dernier père et de leur dernière mère. On se retrouvait entre
rescapés, entre hommes et femmes meurtris, endeuillés, on se raccrochait avec l’énergie du désespoir aux valeurs traditionnelles, à la stabilité, à l’autorité incarnées par Irwan et Gwenuver. Peu importaient les
rumeurs qui insinuaient que ces deux-là avaient du sang sur
les mains. De quoi les accusait-on ? D’avoir tenté d’empoisonner les
Slangs ? On n’avait jamais aimé ces charognards aussi arrogants que
puissants. D’ailleurs, le conseil avait fait preuve de sagesse, de clairvoyance, en cherchant à se débarrasser des troquants d’armes :
n’étaient-ils pas en train de tendre un piège au peuple de l’eau sur les
hauteurs du relais de Galice pendant qu’ils plaidaient – qu’ils pleuraient… – leur cause sous le chapiteau des jugements ? Quant aux
autres accusations, ce crime que le conseil aurait perpétré contre les
parents du donneur, cet assassin qu’il aurait lancé sur la guérisseuse,
ces fraudes auxquelles il se serait livré pendant les élections, on les
considérait comme de pures calomnies répandues par des langues de
vipère (les derniers partisans du donneur). On en voulait pour preuve
le comportement de Raïma : la guérisseuse aurait-elle accepté de
paraître en compagnie d’Irwan et de Gwenuver si vraiment ils
avaient eu la volonté de la tuer ?
Elle se tenait pourtant au milieu du petit groupe concerné par la
cérémonie publique d’adoption, avec son fils Jean, avec Adlinn qui
portait un nourrisson dont la mère était morte en couches quelques
jours plus tôt, avec d’autres enfants, des hommes et des femmes,
jeunes et moins jeunes, qui aspiraient à reconstituer les familles
démantelées par les chiens sauvages, les roquettes des Slangs et les
accidents de la vie. Sous la cascade exubérante et sombre de ses cheveux, le visage de Raïma n’était plus qu’un fatras incohérent de chair
où se devinaient à peine les reliefs des traits. Le front avait doublé de
volume, le nez était un appendice perdu parmi les crêtes qui poussaient sur les pommettes et les joues, la bouche disparaissait à moitié
sous le renflement de la lèvre supérieure, le menton s’étirait et fuyait
sur le côté droit. Seuls les yeux, où se lisait une souffrance indicible,
avaient conservé leur éclat d’origine. Ils se posaient tantôt sur la foule,
tantôt sur Irwan et Gwenuver, assis au milieu de l’estrade, avec l’intensité fiévreuse, dérangeante, d’oiseaux affamés en quête de miettes.
Elle n’en était qu’au début de son calvaire : il lui faudrait donner le
sein en public à Jean afin que l’assemblée entérine l’adoption, et,
même si les bougies ne suffisaient pas à éloigner la pénombre, elle
offrirait sa poitrine en spectacle à tous les Aquariotes, elle exhiberait
ces protubérances difformes, ignobles, dont elle s’était autrefois montrée si fière.
Irwan écarta les bras, et, après avoir obtenu un silence relatif, prononça la formule d’usage :
« Notre mère Nature donne et reprend. Mais elle nous a offert, à
nous ses enfants, le présent de la compassion, le pouvoir de donner ce
qu’elle a repris, de reconstruire ce qu’elle a détruit. »
Il n’avait pas besoin d’élever la voix, amplifiée par l’acoustique
vibrante de la nef.
« Ces derniers temps, notre peuple a été durement éprouvé. Aucun
homme ne remplacera un homme disparu, aucune femme ne remplacera une femme disparue, aucun enfant ne remplacera un enfant
disparu, car chacun de nous est unique, irremplaçable, mais certains
ont manifesté le désir de rebâtir un foyer, et nous ne pouvons que les
y encourager : le peuple de l’eau a besoin de pères, de mères et d’enfants, d’une explosion d’amour et de vie après ces terribles jours de
deuil. »
Une femme hurla son approbation, un cri lui répondit du fond
d’un transept, puis un autre jaillit d’une travée, et encore d’autres, et
bientôt, des clameurs poussées par des centaines de poitrines s’élevèrent entre les murs bétonnés de la vieille église.
Gwenuver promena un regard extatique sur les visages effleurés
par la lumière tremblante des bougies. Elle redevenait une poule
veillant sur sa couvée, elle comptait ses poussins un instant égarés par
les chiens sauvages et les renards slangs, elle retrouvait l’affection des
siens, elle renouait avec la chaleur maternelle et bienheureuse qu’elle
avait connue avant que ce serpent de Katwrinn ne s’insinue dans sa
vie. Avant que… Certains souvenirs choisissaient mal leur moment
pour se relever de leur tombe. Elle les chassa d’un geste énergique.
Les traits tendus, une lueur farouche dans les yeux, Adlinn
s’avança sur l’estrade, leva le nourrisson à bout de bras et déclara,
d’une voix fissurée par l’émotion :
« Moi, Adlinn, je regarde désormais cet enfant privé de père et de
mère comme mon fils. Je lui donne le nom de Jakel. C’était… c’était le
nom de mon fils tué par… »
Elle n’eut pas la force d’en dire davantage. De grosses larmes roulèrent sur ses joues tandis qu’elle dégrafait le haut de sa robe et
déboutonnait son boléro pour libérer l’un de ses seins. Le nourrisson
se mit aussitôt à téter mais, comme piquée par ce contact, elle le
repoussa au bout d’une poignée de secondes et rajusta hâtivement
boléro et robe malgré ses vagissements de protestation.
« Tu n’as pas choisi d’époux ? demanda Irwan.
– Pas encore, vénéré père. J’ai besoin de temps pour me réhabituer
à un homme.
– Tu as fait le premier pas en adoptant cet enfant. Je suis sûr que
très bientôt, tu oublieras ton époux décédé et que tu t’ouvriras à
l’amour d’un autre homme. »
Comme le voulait l’usage, le peuple aquariote entérina l’adoption
par une salve d’applaudissements et d’acclamations.
Une dizaine de cérémonies se succédèrent. Le rituel, établi par
l’Éthique nomade, était invariable : les femmes s’avançaient sur l’estrade, accompagnées de l’enfant qu’elles souhaitaient adopter et, parfois, de leur mari, donnaient un nom à leur nouveau fils ou leur
nouvelle fille, lui présentaient le sein devant la bouche pour un simulacre d’allaitement, puis, après quelques paroles échangées avec Irwan
ou Gwenuver, le peuple aquariote marquait son approbation par une
ovation et des bans.
Un silence suffocant tomba sur l’église, en revanche, lorsque
Raïma et Glenn-Jean, les derniers à passer, se juchèrent sur l’estrade.
Autant les membres de l’assistance s’étaient identifiés aux larmes, à
l’émotion, aux rires et aux bons sentiments qui avaient nourri les
cérémonies précédentes, autant le couple formé par la guérisseuse
en phase terminale de transgénose et l’enfant miraculé du relais de
Galice leur faisait l’effet d’une offense, d’une abomination. Ils ne
comprenaient pas qu’une caricature de femme, fût-elle l’experte
en plantes qui soignait leurs maux depuis des années, eût le front de
revendiquer un quelconque droit à la maternité, elle que mère
Nature, prévoyante, avait frappée de stérilité. Cette image de la
dégénérescence les blessait, eux qui condamnaient leurs propres
transgénosés, parents, fils, filles, frères, sœurs, à l’enfermement perpétuel dans deux voitures surnommées les « pourrissoirs ». La terreur génétique, issue des pollutions léguées par l’ancien monde,
hantait l’esprit des nomades, et Raïma se dressait sur le devant de
l’estrade comme une mise en garde, comme un rappel de cette malé
diction qui pouvait s’abattre à n’importe quel moment sur l’un
d’entre eux ou l’un de leurs descendants. Elle leur faisait prendre
conscience de la longueur et de la difficulté du chemin qui les séparait du nouvel éden, d’une nature et d’un peuple rendus à leur
pureté originelle. Ils s’estimaient à l’abri des prédateurs animaux et
humains dans cette ville-forteresse, mais, quelles que fussent l’épaisseur et la hauteur des murs les isolant des dangers extérieurs, ils restaient à la merci du bouleversement des gènes, de ces guerres
« exoniques », « introniques » – on ne connaissait pas la signification
exacte de ces deux termes hérités de l’ancien monde, on savait seulement qu’ils décrivaient l’opposition entre pureté et infection –, invisibles en tout cas, qui transformaient leurs organismes en champs de
bataille.
« Moi, Raïma, je regarde cet enfant privé de père et de mère
comme mon fils et lui donne le nom de Jean. »
Sa voix, forte bien que légèrement tremblante, se prolongea en
rumeurs décroissantes sous les voûtes du chœur et de la nef.
« Je lui enseignerai le secret des plantes. Mère Nature l’a épargné
au relais de Galice pour qu’il devienne votre guérisseur. »
Elle se tut et observa l’assistance avec une attention provocante,
pas longtemps, mais, dans le silence irrespirable qui ensevelissait
l’église, cet acte de défi parut durer une éternité. Bon nombre d’Aquariotes baissèrent les yeux, incapables de soutenir l’acuité blessante de
son regard. Alors, d’un geste lent, solennel, elle abaissa le haut de sa
robe et, là où les autres femmes s’étaient contentées de dégager pudiquement un sein, se dénuda jusqu’à la taille. Des murmures s’étouffèrent dans la semi-pénombre du vaisseau.
Le torse de Raïma était le reflet de son visage, en plus proliférant,
en plus chaotique. Impossible de discerner les seins dans cet enchevêtrement d’excroissances dont les plus imposantes se couvraient d’un
duvet noir et de cercles pigmentés semblables à des aréoles. Elle se
pencha, saisit Jean par la nuque et lui plaqua le visage contre sa poitrine. Le garçon accepta le contact avec cette chair difforme sans marquer de réticence. Irwan mit fin à l’étreinte choquante entre la
guérisseuse et son fils adoptif.
« L’Éthique nomade interdit aux femmes atteintes de transgénose
d’adopter. Mais, pour cette fois, nous ferons une exception. Et nous
souhaitons longue vie à Raïma et à son fils Jean. »
Alors les Aquariotes prirent conscience de tout le courage qu’il
avait fallu à cette femme pour affronter leurs regards et leurs préjugés. Des applaudissements crépitèrent, timides d’abord, appuyés par
la suite, et, même si les clameurs n’atteignirent pas le volume sonore
des manifestations précédentes, le peuple de l’eau montra qu’il plébiscitait l’adoption.
Irwan leva les bras pour restaurer le silence.
« Ainsi se terminent les cérémonies de…
– Pas tout à fait, vénéré père ! »
La voix avait jailli de l’obscurité qui noyait le porche de l’église. Elle
plana un long moment au-dessus des têtes frappées de stupeur. Trois
silhouettes s’engagèrent dans la travée centrale de la nef et s’avancèrent vers la croisée des transepts.