Solman et les deux Albains s’immobilisèrent à trois pas de l’estrade et retirèrent leurs écharpes et leurs bonnets de laine. L’apparition du donneur et la résurrection de la jeune Albaine, qu’on savait
empoisonnée avec la substance foudroyante des feuilles mangeuses
de fer et qu’on découvrait plus vivante et belle que jamais dans la
lumière ambrée des bougies, avaient plongé l’assistance dans une stupeur mêlée d’effroi. Un parfum de magie, de sorcellerie, de soufre,
émanait du boiteux, de la fille et du vieil homme. Une odeur largement entretenue par Mahielle, qui s’était répandue en confidences,
en ragots, en calomnies sur le compte des deux compagnons de voiture imposés par le boiteux. L’homme et la femme recueillis dans
le marais méditerranéen passaient pour des possédés – « Impossible
de se guérir du poison, de survivre sans s’alimenter ni dormir si les
démons ne vous habitent pas… » – ou pour des transgénosés d’un
genre spécial, des erreurs de la nature, des « cadeaux » pervers de l’ancienne civilisation – « Allons, allons, les histoires de démons sont des
croyances idiotes de l’ancien temps… ». Mais adeptes de la possession
et défenseurs de la transgénose se rejoignaient dans le rejet de ces
hôtes indésirables, infectés, vénéneux, et approuvaient la volonté plus
ou moins déclarée du conseil de les chasser au plus vite de la petite
ville fortifiée. C’est dire si leur irruption dans l’église à la fin de la
cérémonie d’adoption jetait un froid.
Mère Gwenuver fut pour une fois plus prompte à réagir que père
Irwan, pétrifié sur sa chaise. Raïma, qui achevait de rajuster sa robe,
n’était pas encore descendue de l’estrade. Jean contint à grand-peine
l’élan qui le poussait vers son frère de clandestinité.
« Nous n’attendions pas ta visite, Solman, déclara Gwenuver. Ou,
disons, pas ce genre de visite. »
Elle avait parlé d’une voix mesurée, presque badine, mais le froncement de ses sourcils et l’éclat de ses yeux traduisaient à la fois sa surprise et sa colère. Elle l’avait certes convié à la cérémonie d’adoption
lors de leur conversation de la veille, mais en toute discrétion, en
toute humilité, pas comme un matamore flanqué de ces complices
provocants qu’étaient les deux Albains. Elle s’était figuré que son
intervention avait amorcé un rapprochement entre le donneur et le
nouveau conseil, elle se rendait compte que son cher « fils » n’avait
jamais eu l’intention de déposer les armes.
« Je ne viens pas en visiteur, vénérée mère », répondit Solman.
Son regard se posa tour à tour sur Gwenuver, Irwan, Raïma et
Glenn-Jean. Il serra les dents pour ne pas trahir la douleur qui lui
vrillait la jambe gauche. Il était entré depuis un bon moment dans
l’église en compagnie de Kadija et d’Ismahil, et la longue station
debout dans la pénombre du porche s’était peu à peu transformée en
calvaire.
Le rituel d’adoption entre Raïma et Glenn-Jean lui avait laissé une
curieuse impression : happé par un tourbillon de souvenirs, ému aux
larmes par l’apparence monstrueuse de Raïma, il s’était retrouvé pendant quelques secondes à la place du garçon dans les bras et l’odeur de
la guérisseuse, il s’était glissé dans leur intimité, dans leur chaleur,
sans jalousie ni nostalgie mais avec un sentiment persistant de
malaise, de gâchis.
« Si ton intention est de contester la validité de la cérémonie, Solman, je te rappelle que, selon l’Éthique nomade, la présence d’un donneur n’est pas nécessaire à l’adoption, dit Irwan après avoir remonté
sa mèche rebelle d’un geste agacé. Il ne faut pas confondre l’habitude
et la loi.
– Vous teniez un autre discours lorsque vous me demandiez de
sonder vos interlocuteurs, vénéré père, répliqua Solman. Lorsque je
mettais ma clairvoyance à votre service.
– Les temps ont changé…
– Les circonstances ont changé, mais vos têtes et vos cœurs, eux,
restent les mêmes, vous êtes toujours sous l’emprise des vieilles habitudes, vous ne savez pas, ou vous ne souhaitez pas, précisément, vous
adapter au changement. »
Irwan se leva d’un bond, comme propulsé par un ressort, et brandit un poing furibond en direction de Solman.
« Il suffit ! Nous avons assez subi tes provocations et tes lubies ! Les
choses doivent maintenant rentrer dans l’ordre. Dans l’ordre ! »
Si Ismahil ne se départait pas d’un petit sourire crispant, le visage
et les yeux de Kadija demeuraient impénétrables. Depuis qu’elle était
sortie de son coma, apparemment aussi fraîche et dispose qu’après
une bonne nuit de sommeil, elle n’avait pas prononcé le moindre
mot, elle s’était contentée de poser un regard distant, absent, sur ses
deux compagnons et sur son environnement. Solman avait essayé
d’entrer en contact avec elle par le biais de la vision pénétrante, mais,
comme avec Wolf sur le chemin de ronde du rempart, il s’était heurté
à un mur infranchissable. Elle avait refusé la nourriture que lui avait
proposée Ismahil, acceptant seulement de boire un peu d’eau. En
revanche, elle s’était exécutée avec docilité lorsque les deux hommes
lui avaient proposé de les accompagner à l’église.
« Je souhaite également contribuer au retour de l’ordre, vénéré
père, dit Solman. C’est pourquoi je viens solliciter l’adoption d’Ismahil et de Kadija par le peuple aquariote. »
La tension soudaine qui figea les deux membres du conseil se communiqua comme un faisceau d’ondes concentriques au groupe des
participants aux cérémonies d’adoption, massés sur un côté de l’estrade, puis aux rangs de l’assistance répartie dans la nef et les transepts. Elle épargna seulement Raïma, qui n’avait pas tressailli ni
montré le moindre signe de désaccord mais dont les yeux étaient
deux puits de haine dans le chaos de son visage.
« Mère nature nous a envoyé ces deux Albains, continua Solman
d’une voix forte. Les adopter est un devoir, le devoir fondamental de
tout peuple nomade. L’ancienne civilisation était fondée sur l’identité,
sur le rejet, elle en est morte. Elles se terrent là, les vieilles habitudes,
dans les tentations permanentes que nous offrent les sens, dans le
désir d’appropriation, dans l’immobilisme. Nos ancêtres ont voulu
le retour au nomadisme après la Troisième Guerre mondiale justement pour éviter de reproduire les erreurs de l’ancien monde, mais à
quoi sert le mouvement à des hommes au cœur figé ? »
Irwan se pencha vers Gwenuver pour lui chuchoter quelques mots
à l’oreille puis, tandis que des murmures montaient de la nef et des
transepts, se tourna à nouveau vers Solman.
« Le nomadisme n’est qu’une étape destinée à garantir la survie
des derniers hommes en attendant que mère Nature ait achevé sa
mue. »
Sa voix avait en partie recouvré son calme, mais le donneur entendit en lui la sourdine de l’agressivité.
« Notre rôle, à nous et aux pères et aux mères qui nous succéderont, est de guider nos descendants vers la Terre promise, vers le nouvel Éden, ajouta Irwan.
– Je croyais que vous rejetiez les religions mortes, releva Solman.
Et la Terre promise est l’une des notions fondamentales des religions
mortes. De tout temps les hommes se sont entre-déchirés pour des
terres promises, pour des territoires sacrés. Vous cherchez seulement
un prétexte pour vous attribuer ce qui ne vous appartient pas et n’appartiendra jamais à personne. Les nomades, au moins, n’ont pas de
propriété à conquérir ou à défendre.
– Tu parles des errements de l’Histoire, des hommes du passé…
– Je ne parle pas des hommes du passé, je parle aux hommes du
passé. Vous vous êtes arrogé le monopole de l’eau comme les anciens
hommes se sont attribué les terres.
– Ridicule ! Notre peuple disposait de sourciers, les autres non. Il
était donc logique que nous revienne la distribution d’eau. Il s’agissait
même d’une mesure d’urgence, de survie. »
Gwenuver leva les bras au ciel. Ils n’en auraient donc jamais fini
avec ce petit serpent qu’ils avaient réchauffé en leur sein ? Pourquoi
ne l’avait-elle pas écrasé quand elle en avait encore la possibilité,
quand elle se glissait comme une voleuse dans la tente de Piriq et
Mirgwann pour essayer de se familiariser avec ce nourrisson
braillard qui était la chair de sa chair ?
« Quel rapport entre le nomadisme et ces deux Albains ? demanda-t-elle d’un ton excédé.
– Les rejeter signifiera que vous avez clôturé votre identité, votre
territoire intérieur.
– Nous leur avons accordé le gîte et le couvert, quel besoin avons-nous de les adopter ?
– Nous prouver à nous-mêmes que nous ne sommes pas bloqués
dans nos habitudes, que nous sommes encore capables d’accueillir
l’évolution, l’inconnu, le présent, que nous ne sommes pas déjà
morts. »
Gwenuver interrompit d’un mouvement du bras les grognements
de protestation qui s’échouèrent au pied de l’estrade. Le regard de
Glenn-Jean volait comme un oiseau affolé de sa mère adoptive à Solman, de Solman aux deux membres du conseil. L’obscurité pesait de
plus en plus lourd sur les flammes agonisantes des bougies dont certaines avaient presque entièrement fondu. Les voix s’étiraient et s’entrelaçaient sous les voûtes de l’église.
« Morts, nous le serons seulement si nous nous laissons enfermer
dans ta folie, boiteux », cracha Gwenuver.
Sa hargne transpirait à présent par tous les pores de son visage.
« Est-ce au nom de cette folie, vénérée mère, que vous êtes venue
cette nuit chez moi me proposer un marché ? » insinua Solman.
Gwenuver pâlit mais s’astreignit à ignorer les regards interrogateurs d’Irwan et de Raïma.
« J’ai pris cette initiative, c’est vrai, dans le seul but de parler avec
toi, de savoir si tu avais repris tes esprits, si les Aquariotes pouvaient
encore compter sur toi. Tu m’as donné une partie de la réponse hier,
tu l’as confirmée aujourd’hui. Le conseil aquariote te déclare provisoirement exdone. »
La jambe torse de Solman faillit se dérober, mais il réussit à rester
debout grâce à ce réflexe instinctif de transférer le poids de son corps
sur sa jambe valide. L’église se mit à bruisser des bourdonnements de
la foule. Raïma ne bougeait pas, dressée sur un coin de l’estrade, les
yeux dardés sur son ancien amant.
« Seuls les donneurs sont habilités à se déclarer exdones, cria Solman d’une voix brisée par la souffrance.
– Tu commets une erreur, mon garçon : l’Éthique nomade accorde
aussi ce droit aux conseils. »
Il se rendit alors compte qu’il l’avait sous-estimée, cette mère, en la
prenant pour la simple marionnette de Katwrinn. Elle tirait les fils,
elle aussi, mais elle s’était arrangée pour offrir l’image d’une femme
débonnaire, bornée, empêtrée dans sa propre faiblesse. Elle avait
réussi à tromper la vision pénétrante, comme si son rôle, l’imprégnant au plus profond d’elle-même, avait modifié sa structure mentale. Le danger qui guettait les donneurs se tenait là, dans cette
capture d’une vérité qu’on leur tendait comme un leurre.
« Comment les conseils pourraient-ils juger de quelque chose
qu’ils ne connaissent pas ? »
Elle le fixa avec un sourire de commisération qui l’horripila.
« Il semble, mon cher fils, que tu n’aies pas réussi à éviter l’écueil
principal des donneurs : l’orgueil. Si nous prenons cette décision, ce
n’est pas pour te punir, mais pour te protéger contre toi-même.
Quand nous jugerons le moment venu, tu reprendras ta place parmi
nous.
– Vous m’éliminez du jeu comme vous avez éliminé mes parents,
dit Solman d’une voix sourde. Comme vous avez essayé d’éliminer Raïma. Comme vous avez éliminé tous ceux qui, d’une manière
ou d’une autre, ont eu le seul tort de s’élever contre votre volonté. »
Il sollicita Raïma du regard et comprit qu’il n’avait aucune aide à
espérer de sa part, non qu’elle portât les deux survivants du conseil
dans son cœur, mais, mortifiée par leur séparation, elle était comme
ces chefs de guerre qui, s’estimant trahis, choisissent de pactiser avec
l’ennemi. En arrière-plan, il percevait la présence attentive de Glenn-Jean, une trace bienfaisante de lumière et de chaleur dans l’obscurité
glaciale de l’église.
« Qui juge en ce moment ? glapit Gwenuver. L’illusionniste ou le
clairvoyant ? L’illusionniste voit des complots partout, le clairvoyant
saurait que le conseil a toujours agi dans le but de préserver les intérêts du peuple de l’eau.
– Vous n’avez pas encore compris, vénérée mère, que les intérêts
du peuple de l’eau se confondent avec les intérêts de tous les peuples ?
Tant que vous considérerez l’eau comme l’instrument de votre pouvoir, vous perpétuerez cette division qui condamne à l’extinction les
derniers hommes. L’intelligence destructrice se glisse dans nos failles,
dans nos luttes, dans tous ces réflexes hérités de l’ancien monde. L’eau
est à tous, comme l’air, comme la terre, comme le feu. Ce que je vous
demande en sollicitant l’adoption d’Ismahil et de Kadija, c’est de faire
un premier pas dans la voie du changement, de l’union. »
Gwenuver et Irwan se lancèrent dans un long conciliabule tandis
que les murmures de l’assistance enflaient, transformant l’église en
ruche.
« Tu as bien parlé, souffla Ismahil dans le dos de Solman. Un peu
trop bien à mon goût. »
Ismahil arborait toujours ce sourire à la fois malicieux et sceptique
qui lui donnait l’air d’un enfant dans un corps de vieillard. Kadija le
dévisageait avec une intensité qu’il ne lui connaissait pas. L’éclat de
ses yeux transperçait la pénombre et associait le trouble de la vie à sa
beauté jusqu’alors hermétique.
« Qu’est-ce que vous voulez dire par trop bien ? demanda Solman
à voix basse. Comme si j’avais jeté des perles aux pourceaux ?
– Je vois qu’on t’a enseigné quelques classiques, répondit Ismahil.
Les idées mettent parfois du temps à tracer leur chemin.
– Mais nous, nous n’avons pas beaucoup de temps…
– C’est pourquoi nous devons préparer notre départ.
– Pour aller où ? »
Ismahil désigna Kadija d’un mouvement de tête.
« Je crois, j’espère qu’elle le sait. »
Solman observa la jeune femme et devina, aux frémissements qui
lui parcouraient tout le corps, qu’elle tentait à nouveau d’entrer en
contact avec lui, comme si elle prenait son élan pour franchir l’abîme
qui les séparait. La voix tranchante d’Irwan brisa les prémices de cet
échange silencieux.
« Notre décision relève de la sécurité du peuple aquariote, et non de
griefs personnels. Nous laissons trois jours aux deux Albains pour
quitter ce refuge. Cependant, afin de respecter l’Éthique nomade,
nous leur remettrons de l’eau et des vivres qui couvriront leurs
besoins pour une période d’un mois, ainsi qu’une arme à feu et une
réserve de trente balles. Notre verdict est sans appel. Nous nomme
rons avant la tombée de la nuit les assesseurs chargés de veiller à son
application. »
Les nerfs et les muscles de Solman le lâchèrent tout à coup, et, sans
l’intervention d’Ismahil, il se serait effondré de tout son long sur les
dalles de l’allée. Son propre échec, le cynisme des deux derniers
membres du conseil, les applaudissements d’une grande partie de la
foule, le petit air triomphal et désespéré qu’il discernait dans les yeux
de Raïma se liguaient pour le vider de ses forces, pour le rendre aussi
faible et désemparé qu’un nouveau-né. Il avait prévu la réaction de
Gwenuver et d’Irwan, mais il avait espéré le soutien des Aquariotes,
de ces hommes et de ces femmes qu’il avait tirés du mouroir de
Galice.
Des pourceaux… Jamais il n’avait ressenti un tel mépris pour ses
frères humains.
« Trois jours, c’est généreux de leur part », ironisa Ismahil.
Il soutenait le corps vacillant du donneur sans aucun effort apparent.
« Vous ne comprenez pas ? bredouilla Solman dans un éclair de
lucidité.
– Comprendre quoi ?
– Irwan et Gwenuver, jamais ils ne vous laisseront partir… Ils
violent l’Éthique nomade, et ils le savent… Ils n’ont pas l’habitude
d’épargner les témoins gênants. Les assesseurs… »
Ismahil le secoua sèchement pour le contraindre à finir sa phrase.
« Ils… ils seront chargés de vous… de vous tuer… »
Puis, submergé par la douleur, il perdit connaissance.
Il se réveilla dans sa chambre. On lui avait retiré sa canadienne et
ses bottes, mais on lui avait laissé sa tunique et son pantalon de peau
ainsi que son pistolet. La lumière de deux bougies étirait, sur le béton
lisse des murs, l’ombre d’une silhouette assise au pied de son lit. Il
eut besoin de quelques minutes pour renouer avec ses souvenirs,
pour relier les élancements de sa jambe gauche à son évanouissement dans l’église, pour se rendre compte que son ange gardien avait
les traits et les yeux de Kadija. Bien que vêtue d’une simple chemise
de nuit sans manches et faite d’un tissu léger, le froid semblait
n’avoir sur elle aucune prise. Des images, des sensations traversèrent
l’esprit et le corps de Solman comme des traînes de rêves, salles
lumineuses, ciel éthéré, légèreté de plume dans une atmosphère
confinée, illusion de liberté dans une bulle aseptisée, douleur implacable de la pesanteur.
Le monde de Kadija.
Elle se rapprocha de lui, tendit le bras et garda un long moment la
main au-dessus de son front. Elle hésitait visiblement à le toucher,
comme si elle craignait que ce contact n’enclenche un mécanisme
irréversible. Solman observa cette main planant comme un oiseau
farouche à quelques centimètres de ses yeux. Une perfection de
main, une paume gracile et pourtant ample, des doigts d’une finesse
irréelle, à l’intérieur desquels on devinait, à la lueur des bougies, le
dessin sombre des os. Les lignes, en revanche, n’étaient pratiquement pas marquées, pas davantage les lignes principales de vie, de
cœur et de tête, que les lignes secondaires, ni même les pliures des
phalanges.
Kadija se pencha sur lui jusqu’à ce que son souffle lui lèche le
visage. Elle ne dégageait pas d’odeur, simplement une douceur qui
l’effleurait avec la fraîcheur sucrée d’une brise printanière. Il éprouva
un trouble similaire à celui qui l’avait saisi lorsque Raïma s’était
déshabillée dans la remorque des tapis et des rouleaux de tissu, mais il
pressentit que l’invitation intime de Kadija l’entraînerait bien au-delà
de l’exploration partagée des sens.
Elle finit par lui poser la main sur le front. Le contact, pourtant
peu appuyé, lui fit l’effet d’une violente décharge énergétique, de
celles qu’on reçoit en touchant par mégarde les cosses des batteries
des camions, en beaucoup plus puissante. Le choc souleva une tempête d’images incohérentes, lui secoua la cage thoracique, réveilla en
sursaut la douleur à sa jambe gauche. Comme affolée, Kadija se
releva aussitôt et se recula vers la porte de la chambre. Son expression hésitait entre perplexité et déception ; elle animait en tout cas
l’ovale pur de son visage et rendait sa beauté presque accessible.
Kadija écarta les mèches encombrantes de sa chevelure noire et
accorda un dernier regard à Solman avant de sortir. Il entrevit son
corps sous le tissu de sa chemise de nuit transpercé par l’éclairage qui
provenait de la pièce principale. Un corps modelé, lui aussi, avec un
souci obsessionnel de la perfection. Elle étira les lèvres pour ce qu’il
devina être une amorce de sourire. Il le lui rendit, puis, épuisé, il se
laissa retomber sur le matelas et plongea dans un sommeil bercé
d’êtres aux regards et aux sourires éternellement tristes.