Chapitre 30
Solman et les deux Albains s’immobilisèrent à trois pas de l’estrade et retirèrent leurs écharpes et leurs bonnets de laine. L’apparition du donneur et la résurrection de la jeune Albaine, qu’on savait empoisonnée avec la substance foudroyante des feuilles mangeuses de fer et qu’on découvrait plus vivante et belle que jamais dans la lumière ambrée des bougies, avaient plongé l’assistance dans une stupeur mêlée d’effroi. Un parfum de magie, de sorcellerie, de soufre, émanait du boiteux, de la fille et du vieil homme. Une odeur largement entretenue par Mahielle, qui s’était répandue en confidences, en ragots, en calomnies sur le compte des deux compagnons de voiture imposés par le boiteux. L’homme et la femme recueillis dans le marais méditerranéen passaient pour des possédés – « Impossible de se guérir du poison, de survivre sans s’alimenter ni dormir si les démons ne vous habitent pas… » – ou pour des transgénosés d’un genre spécial, des erreurs de la nature, des « cadeaux » pervers de l’ancienne civilisation – « Allons, allons, les histoires de démons sont des croyances idiotes de l’ancien temps… ». Mais adeptes de la possession et défenseurs de la transgénose se rejoignaient dans le rejet de ces hôtes indésirables, infectés, vénéneux, et approuvaient la volonté plus ou moins déclarée du conseil de les chasser au plus vite de la petite ville fortifiée. C’est dire si leur irruption dans l’église à la fin de la cérémonie d’adoption jetait un froid.
Mère Gwenuver fut pour une fois plus prompte à réagir que père Irwan, pétrifié sur sa chaise. Raïma, qui achevait de rajuster sa robe, n’était pas encore descendue de l’estrade. Jean contint à grand-peine l’élan qui le poussait vers son frère de clandestinité.
« Nous n’attendions pas ta visite, Solman, déclara Gwenuver. Ou, disons, pas ce genre de visite. »
Elle avait parlé d’une voix mesurée, presque badine, mais le froncement de ses sourcils et l’éclat de ses yeux traduisaient à la fois sa surprise et sa colère. Elle l’avait certes convié à la cérémonie d’adoption lors de leur conversation de la veille, mais en toute discrétion, en toute humilité, pas comme un matamore flanqué de ces complices provocants qu’étaient les deux Albains. Elle s’était figuré que son intervention avait amorcé un rapprochement entre le donneur et le nouveau conseil, elle se rendait compte que son cher « fils » n’avait jamais eu l’intention de déposer les armes.
« Je ne viens pas en visiteur, vénérée mère », répondit Solman.
Son regard se posa tour à tour sur Gwenuver, Irwan, Raïma et Glenn-Jean. Il serra les dents pour ne pas trahir la douleur qui lui vrillait la jambe gauche. Il était entré depuis un bon moment dans l’église en compagnie de Kadija et d’Ismahil, et la longue station debout dans la pénombre du porche s’était peu à peu transformée en calvaire.
Le rituel d’adoption entre Raïma et Glenn-Jean lui avait laissé une curieuse impression : happé par un tourbillon de souvenirs, ému aux larmes par l’apparence monstrueuse de Raïma, il s’était retrouvé pendant quelques secondes à la place du garçon dans les bras et l’odeur de la guérisseuse, il s’était glissé dans leur intimité, dans leur chaleur, sans jalousie ni nostalgie mais avec un sentiment persistant de malaise, de gâchis.
« Si ton intention est de contester la validité de la cérémonie, Solman, je te rappelle que, selon l’Éthique nomade, la présence d’un donneur n’est pas nécessaire à l’adoption, dit Irwan après avoir remonté sa mèche rebelle d’un geste agacé. Il ne faut pas confondre l’habitude et la loi.
– Vous teniez un autre discours lorsque vous me demandiez de sonder vos interlocuteurs, vénéré père, répliqua Solman. Lorsque je mettais ma clairvoyance à votre service.
– Les temps ont changé…
– Les circonstances ont changé, mais vos têtes et vos cœurs, eux, restent les mêmes, vous êtes toujours sous l’emprise des vieilles habitudes, vous ne savez pas, ou vous ne souhaitez pas, précisément, vous adapter au changement. »
Irwan se leva d’un bond, comme propulsé par un ressort, et brandit un poing furibond en direction de Solman.
« Il suffit ! Nous avons assez subi tes provocations et tes lubies ! Les choses doivent maintenant rentrer dans l’ordre. Dans l’ordre ! »
Si Ismahil ne se départait pas d’un petit sourire crispant, le visage et les yeux de Kadija demeuraient impénétrables. Depuis qu’elle était sortie de son coma, apparemment aussi fraîche et dispose qu’après une bonne nuit de sommeil, elle n’avait pas prononcé le moindre mot, elle s’était contentée de poser un regard distant, absent, sur ses deux compagnons et sur son environnement. Solman avait essayé d’entrer en contact avec elle par le biais de la vision pénétrante, mais, comme avec Wolf sur le chemin de ronde du rempart, il s’était heurté à un mur infranchissable. Elle avait refusé la nourriture que lui avait proposée Ismahil, acceptant seulement de boire un peu d’eau. En revanche, elle s’était exécutée avec docilité lorsque les deux hommes lui avaient proposé de les accompagner à l’église.
« Je souhaite également contribuer au retour de l’ordre, vénéré père, dit Solman. C’est pourquoi je viens solliciter l’adoption d’Ismahil et de Kadija par le peuple aquariote. »
La tension soudaine qui figea les deux membres du conseil se communiqua comme un faisceau d’ondes concentriques au groupe des participants aux cérémonies d’adoption, massés sur un côté de l’estrade, puis aux rangs de l’assistance répartie dans la nef et les transepts. Elle épargna seulement Raïma, qui n’avait pas tressailli ni montré le moindre signe de désaccord mais dont les yeux étaient deux puits de haine dans le chaos de son visage.
« Mère nature nous a envoyé ces deux Albains, continua Solman d’une voix forte. Les adopter est un devoir, le devoir fondamental de tout peuple nomade. L’ancienne civilisation était fondée sur l’identité, sur le rejet, elle en est morte. Elles se terrent là, les vieilles habitudes, dans les tentations permanentes que nous offrent les sens, dans le désir d’appropriation, dans l’immobilisme. Nos ancêtres ont voulu le retour au nomadisme après la Troisième Guerre mondiale justement pour éviter de reproduire les erreurs de l’ancien monde, mais à quoi sert le mouvement à des hommes au cœur figé ? »
Irwan se pencha vers Gwenuver pour lui chuchoter quelques mots à l’oreille puis, tandis que des murmures montaient de la nef et des transepts, se tourna à nouveau vers Solman.
« Le nomadisme n’est qu’une étape destinée à garantir la survie des derniers hommes en attendant que mère Nature ait achevé sa mue. »
Sa voix avait en partie recouvré son calme, mais le donneur entendit en lui la sourdine de l’agressivité.
« Notre rôle, à nous et aux pères et aux mères qui nous succéderont, est de guider nos descendants vers la Terre promise, vers le nouvel Éden, ajouta Irwan.
– Je croyais que vous rejetiez les religions mortes, releva Solman. Et la Terre promise est l’une des notions fondamentales des religions mortes. De tout temps les hommes se sont entre-déchirés pour des terres promises, pour des territoires sacrés. Vous cherchez seulement un prétexte pour vous attribuer ce qui ne vous appartient pas et n’appartiendra jamais à personne. Les nomades, au moins, n’ont pas de propriété à conquérir ou à défendre.
– Tu parles des errements de l’Histoire, des hommes du passé…
– Je ne parle pas des hommes du passé, je parle aux hommes du passé. Vous vous êtes arrogé le monopole de l’eau comme les anciens hommes se sont attribué les terres.
– Ridicule ! Notre peuple disposait de sourciers, les autres non. Il était donc logique que nous revienne la distribution d’eau. Il s’agissait même d’une mesure d’urgence, de survie. »
Gwenuver leva les bras au ciel. Ils n’en auraient donc jamais fini avec ce petit serpent qu’ils avaient réchauffé en leur sein ? Pourquoi ne l’avait-elle pas écrasé quand elle en avait encore la possibilité, quand elle se glissait comme une voleuse dans la tente de Piriq et Mirgwann pour essayer de se familiariser avec ce nourrisson braillard qui était la chair de sa chair ?
« Quel rapport entre le nomadisme et ces deux Albains ? demanda-t-elle d’un ton excédé.
– Les rejeter signifiera que vous avez clôturé votre identité, votre territoire intérieur.
– Nous leur avons accordé le gîte et le couvert, quel besoin avons-nous de les adopter ?
– Nous prouver à nous-mêmes que nous ne sommes pas bloqués dans nos habitudes, que nous sommes encore capables d’accueillir l’évolution, l’inconnu, le présent, que nous ne sommes pas déjà morts. »
Gwenuver interrompit d’un mouvement du bras les grognements de protestation qui s’échouèrent au pied de l’estrade. Le regard de Glenn-Jean volait comme un oiseau affolé de sa mère adoptive à Solman, de Solman aux deux membres du conseil. L’obscurité pesait de plus en plus lourd sur les flammes agonisantes des bougies dont certaines avaient presque entièrement fondu. Les voix s’étiraient et s’entrelaçaient sous les voûtes de l’église.
« Morts, nous le serons seulement si nous nous laissons enfermer dans ta folie, boiteux », cracha Gwenuver.
Sa hargne transpirait à présent par tous les pores de son visage.
« Est-ce au nom de cette folie, vénérée mère, que vous êtes venue cette nuit chez moi me proposer un marché ? » insinua Solman.
Gwenuver pâlit mais s’astreignit à ignorer les regards interrogateurs d’Irwan et de Raïma.
« J’ai pris cette initiative, c’est vrai, dans le seul but de parler avec toi, de savoir si tu avais repris tes esprits, si les Aquariotes pouvaient encore compter sur toi. Tu m’as donné une partie de la réponse hier, tu l’as confirmée aujourd’hui. Le conseil aquariote te déclare provisoirement exdone. »
La jambe torse de Solman faillit se dérober, mais il réussit à rester debout grâce à ce réflexe instinctif de transférer le poids de son corps sur sa jambe valide. L’église se mit à bruisser des bourdonnements de la foule. Raïma ne bougeait pas, dressée sur un coin de l’estrade, les yeux dardés sur son ancien amant.
« Seuls les donneurs sont habilités à se déclarer exdones, cria Solman d’une voix brisée par la souffrance.
– Tu commets une erreur, mon garçon : l’Éthique nomade accorde aussi ce droit aux conseils. »
Il se rendit alors compte qu’il l’avait sous-estimée, cette mère, en la prenant pour la simple marionnette de Katwrinn. Elle tirait les fils, elle aussi, mais elle s’était arrangée pour offrir l’image d’une femme débonnaire, bornée, empêtrée dans sa propre faiblesse. Elle avait réussi à tromper la vision pénétrante, comme si son rôle, l’imprégnant au plus profond d’elle-même, avait modifié sa structure mentale. Le danger qui guettait les donneurs se tenait là, dans cette capture d’une vérité qu’on leur tendait comme un leurre.
« Comment les conseils pourraient-ils juger de quelque chose qu’ils ne connaissent pas ? »
Elle le fixa avec un sourire de commisération qui l’horripila.
« Il semble, mon cher fils, que tu n’aies pas réussi à éviter l’écueil principal des donneurs : l’orgueil. Si nous prenons cette décision, ce n’est pas pour te punir, mais pour te protéger contre toi-même. Quand nous jugerons le moment venu, tu reprendras ta place parmi nous.
– Vous m’éliminez du jeu comme vous avez éliminé mes parents, dit Solman d’une voix sourde. Comme vous avez essayé d’éliminer Raïma. Comme vous avez éliminé tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont eu le seul tort de s’élever contre votre volonté. »
Il sollicita Raïma du regard et comprit qu’il n’avait aucune aide à espérer de sa part, non qu’elle portât les deux survivants du conseil dans son cœur, mais, mortifiée par leur séparation, elle était comme ces chefs de guerre qui, s’estimant trahis, choisissent de pactiser avec l’ennemi. En arrière-plan, il percevait la présence attentive de Glenn-Jean, une trace bienfaisante de lumière et de chaleur dans l’obscurité glaciale de l’église.
« Qui juge en ce moment ? glapit Gwenuver. L’illusionniste ou le clairvoyant ? L’illusionniste voit des complots partout, le clairvoyant saurait que le conseil a toujours agi dans le but de préserver les intérêts du peuple de l’eau.
– Vous n’avez pas encore compris, vénérée mère, que les intérêts du peuple de l’eau se confondent avec les intérêts de tous les peuples ? Tant que vous considérerez l’eau comme l’instrument de votre pouvoir, vous perpétuerez cette division qui condamne à l’extinction les derniers hommes. L’intelligence destructrice se glisse dans nos failles, dans nos luttes, dans tous ces réflexes hérités de l’ancien monde. L’eau est à tous, comme l’air, comme la terre, comme le feu. Ce que je vous demande en sollicitant l’adoption d’Ismahil et de Kadija, c’est de faire un premier pas dans la voie du changement, de l’union. »
Gwenuver et Irwan se lancèrent dans un long conciliabule tandis que les murmures de l’assistance enflaient, transformant l’église en ruche.
« Tu as bien parlé, souffla Ismahil dans le dos de Solman. Un peu trop bien à mon goût. »
Ismahil arborait toujours ce sourire à la fois malicieux et sceptique qui lui donnait l’air d’un enfant dans un corps de vieillard. Kadija le dévisageait avec une intensité qu’il ne lui connaissait pas. L’éclat de ses yeux transperçait la pénombre et associait le trouble de la vie à sa beauté jusqu’alors hermétique.
« Qu’est-ce que vous voulez dire par trop bien ? demanda Solman à voix basse. Comme si j’avais jeté des perles aux pourceaux ?
– Je vois qu’on t’a enseigné quelques classiques, répondit Ismahil. Les idées mettent parfois du temps à tracer leur chemin.
– Mais nous, nous n’avons pas beaucoup de temps…
– C’est pourquoi nous devons préparer notre départ.
– Pour aller où ? »
Ismahil désigna Kadija d’un mouvement de tête.
« Je crois, j’espère qu’elle le sait. »
Solman observa la jeune femme et devina, aux frémissements qui lui parcouraient tout le corps, qu’elle tentait à nouveau d’entrer en contact avec lui, comme si elle prenait son élan pour franchir l’abîme qui les séparait. La voix tranchante d’Irwan brisa les prémices de cet échange silencieux.
« Notre décision relève de la sécurité du peuple aquariote, et non de griefs personnels. Nous laissons trois jours aux deux Albains pour quitter ce refuge. Cependant, afin de respecter l’Éthique nomade, nous leur remettrons de l’eau et des vivres qui couvriront leurs besoins pour une période d’un mois, ainsi qu’une arme à feu et une réserve de trente balles. Notre verdict est sans appel. Nous nommerons avant la tombée de la nuit les assesseurs chargés de veiller à son application. »
Les nerfs et les muscles de Solman le lâchèrent tout à coup, et, sans l’intervention d’Ismahil, il se serait effondré de tout son long sur les dalles de l’allée. Son propre échec, le cynisme des deux derniers membres du conseil, les applaudissements d’une grande partie de la foule, le petit air triomphal et désespéré qu’il discernait dans les yeux de Raïma se liguaient pour le vider de ses forces, pour le rendre aussi faible et désemparé qu’un nouveau-né. Il avait prévu la réaction de Gwenuver et d’Irwan, mais il avait espéré le soutien des Aquariotes, de ces hommes et de ces femmes qu’il avait tirés du mouroir de Galice.
Des pourceaux… Jamais il n’avait ressenti un tel mépris pour ses frères humains.
« Trois jours, c’est généreux de leur part », ironisa Ismahil.
Il soutenait le corps vacillant du donneur sans aucun effort apparent.
« Vous ne comprenez pas ? bredouilla Solman dans un éclair de lucidité.
– Comprendre quoi ?
– Irwan et Gwenuver, jamais ils ne vous laisseront partir… Ils violent l’Éthique nomade, et ils le savent… Ils n’ont pas l’habitude d’épargner les témoins gênants. Les assesseurs… »
Ismahil le secoua sèchement pour le contraindre à finir sa phrase.
« Ils… ils seront chargés de vous… de vous tuer… »
Puis, submergé par la douleur, il perdit connaissance.
Il se réveilla dans sa chambre. On lui avait retiré sa canadienne et ses bottes, mais on lui avait laissé sa tunique et son pantalon de peau ainsi que son pistolet. La lumière de deux bougies étirait, sur le béton lisse des murs, l’ombre d’une silhouette assise au pied de son lit. Il eut besoin de quelques minutes pour renouer avec ses souvenirs, pour relier les élancements de sa jambe gauche à son évanouissement dans l’église, pour se rendre compte que son ange gardien avait les traits et les yeux de Kadija. Bien que vêtue d’une simple chemise de nuit sans manches et faite d’un tissu léger, le froid semblait n’avoir sur elle aucune prise. Des images, des sensations traversèrent l’esprit et le corps de Solman comme des traînes de rêves, salles lumineuses, ciel éthéré, légèreté de plume dans une atmosphère confinée, illusion de liberté dans une bulle aseptisée, douleur implacable de la pesanteur.
Le monde de Kadija.
Elle se rapprocha de lui, tendit le bras et garda un long moment la main au-dessus de son front. Elle hésitait visiblement à le toucher, comme si elle craignait que ce contact n’enclenche un mécanisme irréversible. Solman observa cette main planant comme un oiseau farouche à quelques centimètres de ses yeux. Une perfection de main, une paume gracile et pourtant ample, des doigts d’une finesse irréelle, à l’intérieur desquels on devinait, à la lueur des bougies, le dessin sombre des os. Les lignes, en revanche, n’étaient pratiquement pas marquées, pas davantage les lignes principales de vie, de cœur et de tête, que les lignes secondaires, ni même les pliures des phalanges.
Kadija se pencha sur lui jusqu’à ce que son souffle lui lèche le visage. Elle ne dégageait pas d’odeur, simplement une douceur qui l’effleurait avec la fraîcheur sucrée d’une brise printanière. Il éprouva un trouble similaire à celui qui l’avait saisi lorsque Raïma s’était déshabillée dans la remorque des tapis et des rouleaux de tissu, mais il pressentit que l’invitation intime de Kadija l’entraînerait bien au-delà de l’exploration partagée des sens.
Elle finit par lui poser la main sur le front. Le contact, pourtant peu appuyé, lui fit l’effet d’une violente décharge énergétique, de celles qu’on reçoit en touchant par mégarde les cosses des batteries des camions, en beaucoup plus puissante. Le choc souleva une tempête d’images incohérentes, lui secoua la cage thoracique, réveilla en sursaut la douleur à sa jambe gauche. Comme affolée, Kadija se releva aussitôt et se recula vers la porte de la chambre. Son expression hésitait entre perplexité et déception ; elle animait en tout cas l’ovale pur de son visage et rendait sa beauté presque accessible.
Kadija écarta les mèches encombrantes de sa chevelure noire et accorda un dernier regard à Solman avant de sortir. Il entrevit son corps sous le tissu de sa chemise de nuit transpercé par l’éclairage qui provenait de la pièce principale. Un corps modelé, lui aussi, avec un souci obsessionnel de la perfection. Elle étira les lèvres pour ce qu’il devina être une amorce de sourire. Il le lui rendit, puis, épuisé, il se laissa retomber sur le matelas et plongea dans un sommeil bercé d’êtres aux regards et aux sourires éternellement tristes.