Le temps était aussi engageant que l’intérieur d’un camion frigorifique. Un vent étonnamment frais pour la saison ronflait au ras du sol, effilochant sans conviction le nuage charbonneux qui semblait s’être posé sur la campagne anglaise. La nuit était proche. Thomas jeta un coup d’œil en direction de la masse grise et floue des monolithes, de l’autre côté de la haie de fils de fer. Ils faisaient penser aux ossements de quelque monstrueux animal, ensevelis sous un suaire de brume stagnante. Les derniers visiteurs avaient déserté les sentiers balisés de Stonehenge depuis déjà une bonne demi-heure.
— Je pense qu’on peut y aller, estima le garçon.
Ela, Tenna, Pierric, Palleas, Bouzin et Duinhaïn approuvèrent silencieusement. Ses amis avaient tous souhaité découvrir le monument vieux de plus de quatre mille ans où Thomas avait rencontré l’enchanteur Myrddin une nuit de Beltane.
— Tu crois qu’il y a une alarme ou des caméras de surveillance autour des pierres ? demanda Pierric.
— Je ne sais pas, mais je dirais que non. De toute façon, si on venait à être repérés, il ne serait pas bien dur de filer… à l’anglaise !
— Hi ! Hi ! Je vois que Monsieur a mangé du clown aujourd’hui, répliqua son ami d’un ton enjoué.
— Si on y allait, au lieu de bavasser, râla Ela d’un air faussement bourru. Je commence à détester le climat de ce pays. Il me donne la chair de poule…
— J’aimerais bien voir ça, sourit Thomas.
La jeune fille ouvrit des yeux scandalisés avant de froncer le nez d’un air réjoui.
— Tenez-vous à moi, on va franchir la clôture.
Le saut à travers la vibration fossile les déposa au pied des dolmens. Le site était suffisamment impressionnant pour que les adolescents demeurent bouche bée une bonne minute. Comme à son habitude, Pierric trouva le mot juste pour dégeler l’atmosphère :
— Il doit être bien embêté, le géant qui a perdu son dentier !
Tenna laissa échapper un petit rire tandis qu’Ela levait les yeux au ciel.
— Ceux q-q-qui ont construit ça ont p-p-peut-être utilisé les services d’un B-B-Bougeur ? suggéra Bouzin.
— Va savoir, répondit Thomas. Ça leur aurait drôlement simplifié la vie, en tout cas. Ces rochers pèsent des dizaines de tonnes.
— Et Myrddin les a fait valser comme des brins de paille ? souffla Palleas en posant la main sur la surface humide de l’un d’eux.
— C’était irréel et terrifiant à la fois, confirma Thomas. Il m’arrive encore de me demander s’il ne s’agissait pas d’une illusion collective.
— Qui aurait laissé ensuite plusieurs des blocs couchés par terre ? nota Duinhaïn. Peu crédible.
Thomas haussa les épaules.
— Une drôle d’atmosphère se dégage de cet endroit, poursuivit l’Elwil d’un air songeur. Elle me rappelle celle de Val-Dûlkan, le Bosquet Primitif de la forêt d’Elwander. Ma mère dit que cette atmosphère est toujours présente dans ce qu’elle appelle les vortex de l’histoire. Ce sont des endroits qui canalisent les énergies et rassemblent, génération après génération, l’activité des êtres vivants…
Thomas frissonna sans raison apparente. Pour lui, Stonehenge était davantage qu’un site historique. C’était un endroit auquel s’attachaient des souvenirs intenses et encore douloureux. L’image de Morgane surgit sans prévenir. Ses mimiques adorables, ses longs cheveux ondulés tombant devant des yeux espiègles. Thomas se raidit, refusant tout net de se couler dans ces événements qu’il avait ensevelis au fond de sa mémoire. Il tourna le regard vers Ela et sentit le passé desserrer aussitôt son étreinte. Il avait mauvaise conscience d’éprouver le besoin de la regarder pour tenir à distance ses regrets. Il avala sa salive et se rappela la phrase qu’Honorine lui avait dite un jour, après le décès de l’une de ses amies d’enfance : « C’est dur de perdre quelqu’un qu’on aime, mais le pire aurait été de ne jamais l’avoir rencontré. » Cela le réconforta un peu.
Ela haussa les sourcils d’un air interrogateur. Thomas secoua la tête, avec un sourire bravache qui ne sembla pas duper son amie.
— Bon, on n’est pas là pour faire du tourisme, s’esclaffa Pierric. Si on se mettait à rechercher ton épée avant qu’il pleuve ?
L’intéressé approuva silencieusement et reporta son attention sur le cromlech monumental. En dépit de son apparence flegmatique, il bouillonnait d’excitation, comme un garçonnet qui aurait ramené à l’insu de ses parents une grenouille dissimulée dans sa poche. Le Sanctuaire des Pierres semblait luire d’une clarté étrange au milieu de la grisaille. Était-ce un effet de son imagination ? Thomas respira profondément et s’appliqua à chasser les pensées importunes qui encombraient son esprit. Il devait se concentrer sur ce qu’il était venu faire : retrouver l’épée Caledfwlch, la fameuse Excalibur d’Arthur. L’arme fabuleuse, initialement possession d’un mystérieux Atlant (y avait-il un rapport avec l’Atlantide ?) et redécouverte des millénaires plus tard par le roi Uther Pendragon, semblait liée à son propre destin. Le garçon le ressentait jusqu’aux tréfonds de son être, sans parvenir à se l’expliquer. Il avait également la conviction qu’après la mort d’Arthur, Morgane avait fait ramener l’épée au Sanctuaire. Pour que le garçon dont elle avait fugacement partagé l’existence la retrouve, des siècles plus tard. Ce soir…
L’adolescent s’ouvrit à la vibration fossile et constata sans surprise qu’elle était toujours animée d’un mouvement de rotation, centré sur le temple mégalithique. Peut-être juste un peu moins rapide que la première fois, mais l’impression d’être plongé au milieu d’un courant invisible perturba de nouveau son sens de l’équilibre. Un vortex de l’histoire, avait dit Duinhaïn. Peut-être bien, après tout.
Il sonda plus finement la vibration, sans savoir exactement ce qu’il y recherchait. Après un moment, il détecta quelque chose, à la limite du perceptible. Cela faisait penser au ronronnement d’un chat, masqué presque complètement par la rumeur de gravier remué de la vibration fossile. L’origine semblait être le centre du cromlech. Les jambes de Thomas se mirent en mouvement, comme aiguillonnées par des décharges électriques. Le garçon s’engagea sous les linteaux monumentaux et traversa les quatre cercles de pierres levées, sans perdre le contact avec le signal ténu.
Il aboutit dans le saint des saints. Des filaments de brume s’enroulaient paresseusement autour de la grande pierre plate devant laquelle s’était jadis dressé Myrddin. L’énigmatique perturbation flottait au-dessus du bloc de grès. Pas trace de l’épée, en revanche. L’inverse aurait été surprenant et, pourtant, la déception perça Thomas telle une flèche. Il avait eu l’impression que c’était elle qui l’appelait à travers la vibration fossile. Il l’aurait juré…
Une idée germa subitement dans son esprit. Mû par une impulsion, il traversa la ouate humide qui le séparait de la pierre plate. Arrivé à quelques centimètres de la table rocheuse, il avança la main en direction de la perturbation. Lentement. À chaque millimètre gagné, le calme de l’adolescent gagnait plusieurs degrés – une certitude bienfaisante l’envahissait. Il avait compris à quoi correspondait l’étrange perturbation qui faisait résonner son plexus solaire. Le ronronnement se solidifia au contact de sa main et l’épée fut tout simplement là. Pesant presque amoureusement au creux de sa paume, tiède, incontestablement vivante. Ultime message de Morgane à son intention…
— Mille cinq cents ans que tu attends, dissimulée dans la vibration…, marmonna sourdement Thomas.
Il leva la magnifique lame effilée au niveau de ses yeux, apprécia son équilibre parfait. Il fendit l’air au ralenti et la grosse pierre bleutée du pommeau scintilla d’un éclat qui aurait pu passer pour un éclair de satisfaction. La beauté implacable de Caledfwlch ramena subitement l’adolescent aux terribles batailles auxquelles il avait été mêlé.
Une odeur de poussière, de sueur et de sang assaillit ses narines. Avant qu’il n’ait eu le temps de fermer la porte à ses souvenirs, le fracas des combats lui bondit à la figure. Suivi par le râle des mourants, le tintement des armures et des épées entrechoquées, et le hennissement des chevaux pris de panique. Il recula d’un pas pour tenter d’échapper au tourbillon de terreur, mais rien n’y fit. Les bruits et les images venaient de tous côtés, lui martelant les tympans, lui perçant les rétines. L’image de Thorian fauché à mort par le tir d’un biomeca lui broya le cœur, obscurcissant son esprit comme un linceul.
— La vache ! lâcha la voix de Pierric dans son dos.
L’exclamation de son ami le ramena à la réalité. Il cilla et se retrouva au milieu du cromlech, vide et silencieux. Une sueur glacée coulait sur son visage, son cœur martelait douloureusement contre ses côtes. Pierric semblait pétrifié d’admiration devant l’épée. Thomas lui tendit l’arme comme si elle lui brûlait les doigts. Pierric refusa tout net, d’un geste de la main.
— Tu l’as trouvée où ? demanda-t-il d’un ton suspicieux.
— Planquée dans la vibration fossile. Depuis mille cinq cents ans…
Les lèvres de Pierric s’arrondirent dans un simulacre de sifflement. Leurs compagnons sortirent à leur tour de l’ombre brumeuse.
— Ça va ? s’inquiéta Ela en posant une main sur le bras de Thomas.
— Bien, affirma le garçon. Juste un peu secoué par de mauvais souvenirs…
La jeune fille mêla étroitement ses doigts à ceux du garçon.
— Elle dégage quelque chose de magique, dit-elle en contemplant Caledfwlch.
— Je pense qu’elle est vivante, à sa façon. Elle a traversé les siècles dissimulée dans la vibration fossile. Là, sur ce rocher.
— Une épée Passe-Mondes ? hoqueta Tenna.
— On dirait bien… D’ailleurs, je me demande si je peux…
Thomas fixa intensément la poignée de métal tressé dans sa main. L’épée s’évapora soudain puis réapparut une seconde plus tard. Un sourire réjoui gagna le visage de l’adolescent.
— Trop cool ! Il suffit que je lui demande mentalement de disparaître pour qu’elle s’exécute ! Je vais pouvoir l’emmener n’importe où avec moi, en toute discrétion !
— Et revendre ceinturon et fourreau, ironisa Pierric. T’aurais pas aussi une Wii Passe-Mondes, des fois ?
— Va falloir que j’envoie un e-mail à Merlin, pour ça !
Un saut à travers la vibration les ramena chez Honorine, où ils logeaient depuis la veille. Tous étaient invités au mariage de la vieille dame et de Romuald, qui devait se dérouler le lendemain. Tous, y compris Duinhaïn, grâce à une incantation de Dune Bard qui avait temporairement modifié l’aspect de ses oreilles. Le jeune Elwil évitait de croiser son reflet dans un miroir, tant il se trouvait défiguré, affublé d’oreilles en forme d’escargot.
— Tu as trouvé ce que tu cherchais ? demanda Honorine à Thomas en essuyant ses mains sur son tablier.
Le garçon eut un sourire de victoire et fit jaillir l’épée dans sa main. Sa grand-mère adoptive eut une exclamation de surprise. Elle ouvrit des yeux admiratifs.
— Je n’ai jamais beaucoup aimé les armes, dit-elle. Mais celle-ci est véritablement de toute beauté. Il faudra la montrer à Romuald, demain. Il possède plusieurs vieux sabres de cavalerie et sera certainement intéressé par ton épée. C’est drôle, on la croirait neuve, astiquée comme mon service en argent.
— Je l’ai toujours vue ainsi, Mamine. C’est une épée… très soigneuse de son apparence !
La vieille dame sourit, en se demandant visiblement si c’était du lard ou du cochon. Elle se tourna vers les amis de Thomas.
— Allez vous laver les mains, les enfants, lança-t-elle malicieusement. Le dîner vous attend sur la table du salon !
— Mamine ! protesta Thomas. Je t’avais dit de ne rien préparer ! Pas la veille de ton mariage !
— T-t-t ! l’interrompit la vieille dame. Justement, ce n’est que demain, mon mariage. Je n’allais tout de même pas vous laisser manger des sandwichs américains au bord d’un parking ! Dépêchez-vous, je sors le gigot du four et je vous rejoins.
Ela fronça le nez d’une manière comique.
— Il y a des petits pois, du chou et de l’artichaut pour ceux qui n’aiment pas la viande, gloussa Honorine, un pétillement dans les yeux.
— Alors là, je cours, plaisanta Ela.
Une fois passés à table, Thomas sentit l’odeur de l’agneau avant même que sa grand-mère adoptive arrive, portant le plat grésillant à l’aide de gants de cuisine décorés de fleurs multicolores. Contrairement à ses amis des Animavilles, l’eau lui monta davantage à la bouche pour la viande que pour l’accompagnement de légumes et le pain croustillant qui sortait également du four. Il aimait la saveur des légumes, surtout préparés par Honorine, mais le régime exclusivement végétarien auquel il était soumis à Dardéa décuplait ses envies de viande à chacun de ses passages au numéro 5 du chemin des Cuves. Il se jeta avec délectation sur les tranches d’un rose délicat que lui servit la vieille dame et n’ouvrit pas la bouche au cours des cinq minutes suivantes, ponctuant seulement sa mastication de quelques hochements de tête appréciateurs.
Ce fut un repas joyeux, au cours duquel les uns et les autres parlèrent de tout sauf de la guerre qui embrasait Anaclasis et de leur quête hasardeuse des six Frontières. Ce n’est qu’au moment du dessert – un gâteau au yaourt accompagné de l’incontournable pot de Nutella – que le sujet revint hanter Thomas. Il se garda bien de doucher la bonne humeur générale, mais regarda d’un œil neuf ses amis, avec qui il avait partagé tant d’épreuves : Pierric, aux longues jambes de sauterelle et à la bonne humeur inoxydable ; Palleas, au visage de surfeur californien et aux attitudes de séducteur désabusé ; Bouzin, dont le monocle contribuait à lui donner un air de premier de la classe ; Duinhaïn, le réservé, un éternel demi-sourire accroché aux lèvres, comme s’il savourait quelque plaisanterie dont personne d’autre ne goûtait le sel ; Tenna, dont la frivolité de façade dissimulait une sensibilité exacerbée ; Ela, enfin, intelligente, fonceuse, l’élue de son cœur… Tous avaient grandi prématurément au cours de ces dernières semaines. Tous portaient en eux des blessures secrètes, qui transparaissaient parfois au détour d’une remarque, au pli d’un front ou d’une bouche.
Les longs cheveux noirs d’Ela étaient rejetés en arrière, retenus par un ruban rouge. Ils libéraient ses yeux magnifiques, légèrement cernés de bistre par le manque de sommeil, dans lesquels Thomas crut lire fugacement l’histoire de tragédies situées à des années-lumière de ce monde-ci. Il sentit une boule pesante grandir au creux de son estomac : la culpabilité le rongeait depuis des jours. L’impression que toutes ces batailles, tous ces morts, tous ces drames, étaient un peu de sa faute. Bien sûr, il n’avait pas choisi son destin, il n’avait rien fait pour être jeté au cœur d’un conflit à l’échelle d’un monde. Mais il était le nouveau Nommeur. Et chaque fois qu’il repensait à Thorian, disparu pendant le siège de Fomalhaut, il se sentait intimement responsable.
Une soudaine bouffée de colère bouscula son malaise : la faute incombait en réalité au Dénommeur. L’horrible vieillard qui hantait ses rêves était à l’origine de tous les malheurs d’Anaclasis. Mais, là encore, Thomas ne parvenait pas à se départir d’un profond malaise : pourquoi l’homme lui ressemblait-il autant ? Étaient-ils apparentés d’une manière quelconque ? Comment cela serait-il possible, puisque Dune Bard lui avait assuré qu’elle était la seule famille qui lui restait ? L’incantatrice elle-même était profondément perplexe. Elle lui avait conseillé de rechercher d’éventuelles pistes du côté de sa grand-mère adoptive. Ce qu’il avait fait la veille, mais sans obtenir plus que ce qu’il savait déjà. Il lui restait une dernière chance : explorer l’inconscient de la vieille dame, dans l’espoir de tomber sur des détails intéressants qu’elle-même aurait oubliés. Il répugnait plus que tout à violer l’intimité d’Honorine, mais, conscient des enjeux potentiels, il avait décidé de tenter l’expérience le soir même, une fois que tout le monde dormirait profondément. Les souvenirs étaient plus facilement accessibles lorsque le sujet sondé était endormi, comme si certaines barrières mentales s’abaissaient au moment où le flot de pensées conscientes se tarissait.
C’est avec un pincement au cœur que Thomas embrassa sa grand-mère au moment où elle monta se coucher. Il était rare que la vieille dame se retire aussi tôt, l’infatigable travailleuse qu’elle était rechignant en général à dormir avant que la maison soit briquée comme un sou neuf. Mais elle souhaitait avoir bonne mine pour le jour de son mariage. Sachant que l’excitation l’empêcherait de trouver immédiatement le sommeil, elle avait décidé de s’y prendre plus tôt qu’à l’accoutumée. De leur côté, les adolescents restèrent encore une bonne heure à deviser à voix basse, installés sur les chaises en fer forgé du jardin.
Thomas avait retrouvé toute sa sérénité lorsqu’ils montèrent à leur tour à l’étage, en prenant soin de ne pas faire craquer les lattes du plancher. Après un baiser appuyé, Ela et Thomas se souhaitèrent une bonne nuit. Les garçons dormaient dans la chambre de l’adolescent, sur des matelas descendus du grenier, tandis que les deux filles occupaient la troisième pièce, qui servait de chambre d’amis. Après le mariage d’Honorine, cette dernière serait transformée en bibliothèque, afin de recevoir les milliers de livres que Romuald allait emmener avec lui en emménageant au 5 chemin des Cuves.
En soulageant sa vessie dans la cuvette fendillée des toilettes, Thomas ne put s’empêcher de jeter un regard à la fissure courant sur le mur, parallèlement à la chaînette de la chasse d’eau. C’est là que tout avait commencé, des mois plus tôt. Bizarrement, la lumière venue d’Anaclasis ne s’était jamais plus échappée à travers la fente. Comme si le phénomène n’avait eu d’autre raison que de faire découvrir au garçon le monde de ses origines. C’est vrai qu’il était « l’élu », songea-t-il avec un sourire sans joie.
Un quart d’heure plus tard, la maison ne résonnait plus que du souffle des dormeurs. Thomas seul conservait les yeux ouverts. Il discernait, à travers l’obscurité, la silhouette de ses compagnons de chambrée. Pierric était le plus proche. Allongé sur le dos, les mains croisées derrière la tête, il semblait prendre le soleil sur une plage. C’était la première fois que l’adolescent renonçait à l’idée de dormir chez ses parents à l’occasion d’un passage dans le Reflet. Ses liens avec sa famille s’étaient progressivement distendus, sans drame ni dispute. Thomas le soupçonnait d’en souffrir secrètement, bien qu’il n’en ait jamais parlé.
« C’est le moment », songea le garçon.
Il fit le vide en lui, évoqua le nom de l’Incréé découvert à Hyksos et projeta son esprit vers la chambre d’Honorine. La vieille dame dormait. Aucun rêve n’agitait pour le moment son esprit. Thomas se coula subrepticement dans ses souvenirs, avec la facilité d’un nageur fendant l’eau calme d’un étang. Il se contentait d’effleurer les images et les sons stockés en couches successives, pour se guider à travers les années et remonter le fil du temps. Quelquefois, cependant, il s’attardait plus longtemps, captivé par un souvenir qui faisait remonter en lui des émotions oubliées. Son cerveau résonnait alors des bruits de son enfance : ses cris de cow-boy sur la trace d’hypothétiques indiens, la voix de la vieille dame lui lisant une histoire de chevaliers, les jappements de Job encore chiot, le grincement des suspensions de la 4L sur les routes du Vercors. Quand l’arôme du café et le parfum de lavande d’Honorine lui parvinrent, il sentit le nœud serré au creux de son estomac se détendre. La tension accumulée au cours des dernières semaines se dissipa comme par enchantement.
Il joua un long moment à saute-mouton avec les années, passant de l’odeur des noix dans le séchoir du village à ses premiers mots que la vieille dame notait amoureusement dans un cahier d’écolier, son enfance batifolant autour de lui, le submergeant de bonnes odeurs, de couleurs, de mouvements. Cela faisait un long moment déjà qu’il réveillait les souvenirs, les chaudes images pressées autour de lui comme de précieuses reliques, lorsqu’il se retrouva tout à coup face à ses parents. Jon Tulan et Elicia Bard ! Il avait contemplé mille fois leurs visages sur des photographies défraîchies qu’il avait parfois mouillées de ses larmes les jours où la solitude était trop pesante, mais jamais il ne les avait vus vivre et bouger. Il sentit un trop plein d’émotion lui nouer la gorge. Ses yeux s’embuèrent, débordèrent sur ses joues en sillons chauds.
— Maman, papa…
Les mots avaient franchi ses lèvres dans un murmure. La force qui grandissait en lui depuis des mois et le transformait progressivement en homme semblait s’être subitement évaporée, le laissant aussi fragile qu’un nouveau-né. Il aurait soudain donné n’importe quoi pour que ses parents soient là pour de bon. Pouvoir se relâcher dans leurs bras, écouter leurs conseils, leurs paroles de réconfort, pleurer tout son saoul.
« Arrête tes bêtises, ils sont morts ! » Thomas serra les poings de rage et ravala un sanglot coincé en travers de sa gorge. Il se morigéna vertement et revint sur la scène, très courte, qui montrait ses parents : Jon souriait et serrait la main de sa femme ; Elicia caressait son ventre arrondi en parlant à Honorine ; étrangement, ses lèvres remuaient, mais seuls quelques mots étaient audibles, comme un enregistrement à moitié effacé. Surpris, Thomas tendit l’oreille. Ce coup-ci, il comprit le mot échographie et réalisa qu’elle parlait de lui. Il se repassa la séquence une nouvelle fois, le cœur battant.
— … tout se… développem… xième échographie a été un moment fabu… montré l’ima… que les bébés vont bien…
Thomas se dressa dans son lit. Tous ses poils et ses cheveux s’étaient hérissés sur son corps, comme sous l’effet d’une décharge électrique.
Comment ça, LES bébés vont bien ? Il n’y avait qu’un seul bébé ! Il n’y avait que lui… Thomas resta un moment sans bouger, sans penser, sans respirer, totalement tétanisé. Il aspira soudain une grande goulée d’air, à la limite de l’axphyxie. Il avait perdu le contact avec l’esprit d’Honorine, mais les paroles d’Elicia résonnaient toujours dans son crâne, comme un vieux disque vinyle rayé :
— … que les bébés vont bien… que les bébés vont bien… que les bébés vont bien…
L’indignation cabra soudain l’adolescent. Il y avait eu un second bébé ! Il avait un frère, ou une sœur, et il l’ignorait ! À moins que son jumeau ne soit mort prématurément ? C’était certainement ça… Mais pourquoi Honorine ne lui avait-elle rien dit ? Pourquoi ?
Thomas se força à respirer lentement pour calmer les remous de son estomac. Il étudia avec défiance toutes les hypothèses. Peut-être que sa grand-mère adoptive n’avait pas souhaité lui révéler la mort de son jumeau pour ne pas le bouleverser plus qu’il ne l’avait été en apprenant la vérité sur ses parents ? Ou alors, peut-être que l’autre enfant avait survécu et que ses parents l’avaient placé auprès d’une autre nourrice ? Mais pourquoi auraient-ils fait ça ? Et une fois encore, pourquoi Honorine ne lui aurait-elle rien dit ?
Il se laissa retomber dans son lit en relâchant un long souffle tremblant. Cette nouvelle découverte éparpillait une fois de plus tous ses repères. Il se perdait dans les sentiments contradictoires qui se télescopaient dans son esprit : l’espoir insensé de découvrir un être proche se disputait à la peur d’être déçu s’il apprenait que l’autre enfant n’avait pas survécu. S’il était toujours en vie, où pouvait-il être en ce moment ? Dans la région, autour de Grenoble ? Peut-être l’avait-il déjà croisé un jour sans y prendre garde ? À moins qu’il ne soit plus loin, du côté de Lyon par exemple, où Honorine avait de la famille ? Et pourquoi pas encore plus loin, à l’étranger ? Ou même… à Anaclasis ? Mais alors… ils n’auraient plus le même âge, car le temps s’écoulait plus vite à Anaclasis que dans le Reflet. Dans cette hypothèse, son jumeau serait aujourd’hui plus vieux que lui. Six fois plus vieux, en fait, ce qui lui ferait environ… quatre-vingt-cinq ans…
Le cœur du garçon se transforma en un morceau de glace. Il venait soudain d’entrevoir la vérité, comme au lever de rideau d’une pièce de théâtre ! Il avait bien eu un jumeau, un frère, et il était toujours vivant… pour le plus grand malheur de l’espèce humaine ! Car ce frère disparu n’était autre que le Dénommeur, le mystérieux vieillard qui hantait ses cauchemars et mettait à feu et à sang Anaclasis ! Cela expliquait la ressemblance troublante, la voix qui lui évoquait quelque chose de connu. La seule famille qu’il lui restait était cet être abject, qu’il souhaitait plus que tout éliminer !
La terrible ironie de la situation lui tira un rire nerveux, incontrôlable. Un rire de dépit absolu, qui enfla comme un cri de désespoir. Les larmes avaient trempé son oreiller, lorsque la lumière du plafonnier illumina la chambre. Pierric avait la main sur l’interrupteur et le regardait d’un air préoccupé. Les autres semblaient à peine moins rassurés, clignant des yeux dans la lumière vive. Le rire de Thomas buta sur quelques hoquets désabusés.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? demanda Pierric à voix basse.
— Un cauchemar ? grogna Palleas. Encore un de ces fichus cauchemars ?
— Tu n’as pas fait de cauchemar, comprit Pierric en le regardant droit dans les yeux.
Thomas acquiesça silencieusement, parcouru par des tremblements incontrôlables qui le secouaient de la tête aux pieds.
— Tu as raison, lâcha-t-il entre ses dents qui claquaient. Je viens d’apprendre quelque chose de… terrible !
Il leur raconta d’une voix blanche ce qui avait suscité son accès d’hilarité. La stupeur remplaça la curiosité sur tous les visages.
— Comment ton… frère jumeau se serait-il retrouvé à Anaclasis ? demanda finalement Duinhaïn.
— Je l’ignore. Je ne vois pas pourquoi mes parents l’auraient renvoyé dans un monde dont ils avaient choisi de s’éloigner pour des raisons de sécurité…
— Qu’est-ce qui avait poussé tes parents à s’expatrier, au juste ? interrogea Palleas.
— C’est un autre mystère. Je soupçonne qu’ils avaient appris d’une manière ou d’une autre que j’étais appelé à un destin particulier et qu’ils ont tenté de me mettre à l’abri pour un temps. Ils ont raconté à Honorine que leur vie était menacée, mais sans jamais donner le moindre détail. Peut-être était-ce en lien avec ma venue, justement…
— Ou peut être en lien avec la venue de ton frère, riposta Pierric.
— S’ils savaient pour toi et ton jumeau, ils savaient peut-être également que vous finiriez par vous affronter, remarqua Duinhaïn. Ils vous ont peut-être séparés volontairement ?
— Mouais… Mon intuition me dit que c’est autre chose. Mais quoi ?
— Tu t-t-trouveras peut-être la rép-p-ponse dans les souvenirs d’Honorine, suggéra Bouzin. P-p-poursuis tes invest-t-tigations si tu te sens encore d-d-d’attaque !
— Tu as raison, c’est la première chose à faire. Cela ne devrait pas être long…
Thomas ferma hermétiquement les paupières et sembla se recroqueviller sur lui-même. Ses amis attendirent sans un mot, gardant pour eux leurs réflexions de peur de le déranger dans ses recherches. Moins de cinq minutes plus tard, l’adolescent rouvrait les yeux. Ses tremblements avaient cessé, mais il semblait plus perplexe que jamais. Tous avaient le regard fixé sur lui, tous attendaient, suspendus à ses lèvres.
— J’ai fouillé la mémoire d’Honorine, dit-il d’une voix rauque. Entre la scène où Elicia parle de sa grossesse et les premières images de moi bébé, il n’y a rien ! Pas l’ombre d’un souvenir. C’est comme si cette période n’avait jamais existé… Comme si quelqu’un l’avait effacée de son esprit !