Thomas se réveilla en sursaut, avec le sentiment d’étouffer. Il avait dormi d’un sommeil si profond qu’un instant il ne sut plus où il se trouvait. Il se redressa, pris de panique. C’était toujours la nuit. Le vin de la veille, qui n’était peut-être pas si honnête que ça, vint battre contre ses tempes, lui remettant les idées en place.
« On étouffe par ici », songea l’adolescent. Il chercha à déverrouiller l’unique hublot de sa cabine, mais y renonça. Il était tellement grippé qu’il risquait de réveiller tout le bateau si jamais il parvenait à l’ouvrir. « Autant faire un tour sur le pont : il ne doit pas y avoir âme qui vive à cette heure-ci. »
Il enfila son jean et ses baskets et se transporta à l’avant de la Coureuse, à l’endroit où il avait laissé Xavier au moment du repas. Il sursauta en découvrant le garde du corps, roulé en boule contre une cloison. Un ronflement lui apprit que l’homme avait trouvé l’apaisement dans le sommeil. Amusé, Thomas se laissa tomber à ses côtés et s’adossa contre le métal.
La lune à son coucher diffusait sur l’océan un sillon lumineux, qui naissait à l’horizon et venait mourir sur les vagues proches. L’eau clapotait très doucement contre la coque. La température demeurait clémente, malgré la brise nocturne qui faisait pivoter le fanion de proue aussi vite qu’une brindille entre les mains d’un scout déterminé à allumer un feu.
Une rumeur assourdie monta soudain de l’arrière du bateau. Thomas dressa l’oreille. Un moteur ? Est-ce que des systèmes automatiques fonctionnaient à bord pendant la nuit ? Un nouveau bruit transperça le premier : les turbines de l’hélicoptère se mettaient en marche ! Qui pouvait vouloir décoller au milieu de la nuit ? Thomas bondit sur ses jambes et projeta son esprit en direction du Super Puma, invisible à l’autre bout du navire.
Le garçon sut aussitôt que l’homme aux commandes de l’hélicoptère n’appartenait pas à l’équipage de la Coureuse ! Cela lui fit l’effet d’un pic à glace planté dans son cerveau.
— Qu’est-ce que tu fais là ? demanda Xavier d’une voix pâteuse.
Thomas pivota vers le garde du corps qui émergeait péniblement du sommeil.
— Un homme est en train de voler l’hélicoptère ! glapit l’adolescent. Il veut nous interdire de nous lancer à la poursuite… de ses complices !
Xavier écarquilla les yeux.
— À la poursuite de qui ? Et comment sais-tu ça, d’abord ?
— Je lis dans ses pensées ! Vite, il se tire avec l’hélico !
— Reste là ! intima rudement Xavier. Il est armé, ton inconnu ?
— G36 ! trouva instantanément Thomas dans l’esprit du pilote.
— Fusil d’assaut ! gronda l’ancien gendarme. On a un gros problème à régler. Attends-moi ici, je vais récupérer le pistolet de Mercier dans sa cabine.
Un instant plus tard, le garde du corps resurgissait, arme au poing.
Il prit une grande goulée d’air avant de s’adresser à Thomas.
— Ces fumiers ont arrosé l’intérieur du bateau avec du gaz soporifique : Mercier dort comme un gros bébé ! On fonce à l’arrière, mais tu restes derrière moi…
L’homme et l’adolescent s’élancèrent en direction de la poupe. Au moment où ils surgirent sur l’hélistation, le Super Puma était sur le point de s’arracher à la plateforme circulaire. Xavier arrêta Thomas en lui mettant la main sur la poitrine, puis se précipita devant le nez de l’appareil. La suite se déroula en un éclair. L’ancien gendarme se jeta sur le côté au moment où la verrière de l’hélicoptère volait en éclats. Des impacts de balle illuminèrent le pont d’envol, à l’endroit où il se tenait un instant plus tôt. Xavier roula sur la piste en vidant d’une traite son chargeur sur l’hélicoptère. Lorsqu’il se releva, les pales du Super Puma tournaient toujours à pleine vitesse mais plus rien ne bougeait à l’intérieur. Thomas sonda la cabine et ne capta rien.
— Il est mort ! cria-t-il au garde du corps à travers le vacarme de l’hélicoptère.
Tout avait été trop vite pour qu’il ressente le moindre sentiment d’horreur à l’idée de ce qui venait d’arriver.
— Ce type devait couvrir la fuite de qui ? lança Xavier en approchant à grands pas. À présent, il risque d’être moins bavard qu’une huître. (Il donna un coup de menton en direction de l’hélicoptère.) Tu peux repérer ses acolytes ?
— Je vais essayer…
Thomas localisa sans peine deux îlots de pensées, à un kilomètre de distance. Six hommes sur deux zodiacs. Ils n’avaient pas entendu l’échange de coups de feu à bord de la Coureuse, car ils avaient les oreilles remplies par le rugissement des moteurs hors-bord dont étaient équipées leurs embarcations. Ils ramenaient vers un navire appelé Seasword l’objet qu’ils venaient de dérober… Thomas eut un serrement de cœur désespéré en découvrant qu’il s’agissait de la fulgurite ! Il bouillonna d’un coup de colère : il était inconcevable que le plan de la grotte leur échappe ! Il expliqua au garde du corps ce qu’il venait d’apprendre.
— Monte dans l’hélico ; on va les rattraper avant qu’ils aient rejoint leur bateau. Une fois dans les eaux internationales, aucune autorité maritime ne pourra plus les intercepter ; on va s’en charger nous-même !
— Tu sais piloter ça ? s’étonna le garçon.
— J’ai su, à une époque. C’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas !
Xavier attrapa la dépouille du pilote – vêtu d’une tenue militaire et d’une cagoule noires – et la poussa sans ménagement à l’arrière du cockpit. Il vérifia le chargeur du fusil d’assaut tombé par terre et suspendit l’arme à son épaule. Il s’installa aux commandes.
— Ces types n’ont pas l’air d’être des enfants de chœur, bougonna l’ancien gendarme. Ce sont certainement les petits copains des pilleurs d’épaves. Je serais curieux de savoir pourquoi ils ont mis la main sur un simple bout de verre…
— Le plan d’une grotte ! corrigea Thomas.
— Même… Bon, tout a l’air de fonctionner. On verra bien si quelque chose lâche une fois en l’air. Accroche-toi, on décolle !
Il tira sur le manche. Le sifflement du rotor monta d’un cran et l’appareil s’éleva dans les airs. Il tangua un peu, le temps que l’ancien gendarme prenne ses marques. Xavier attendit d’être à une trentaine de mètres pour plonger en avant dans la nuit claire.
— Tu les as repérés ? demanda Thomas en plissant des paupières dans les tourbillons d’air qui sifflaient à travers les trous de la verrière.
— Eux, non, mais le Seasword, oui. Regarde droit devant nous.
Thomas découvrit la silhouette fantomatique d’un navire au ras de l’horizon, sa cheminée inclinée scintillant faiblement dans la clarté lunaire.
— Le cargo d’hier au soir ? hoqueta le garçon.
— Si c’est un cargo, moi je suis danseuse étoile...
— Regarde ! Les zodiacs sont à côté. Ils vont arriver avant nous !
Il devinait à peine les pneumatiques à coque rigide mais voyait distinctement le double sillon en forme de V qui filait en direction du navire.
— Ça, c’est la moins mauvaise des deux nouvelles, rugit Xavier en prenant subitement de l’altitude.
— C’est quoi, la pire ? blêmit Thomas.
— Le Seasword vient de nous tirer dessus !
Thomas se pencha pour apercevoir le bateau. Il eut un sursaut de terreur : deux points de lumière arrivaient droit sur eux ! Des missiles ! Il eut juste le temps d’attraper le bras de Xavier et de plonger dans la vibration fossile. Au moment précis où ils se rematérialisaient sur le pont du Seasword, les fusées percutaient le fuselage du Super Puma en le transformant en une boule de feu. Un silence surnaturel suivit le grondement de l’explosion. Les débris tombèrent dans l’océan Pacifique, sous le regard médusé des deux miraculés.
— C’était moins une, souffla Thomas pétrifié.
— Comment est-ce qu’on a pu se mettre dans un tel merdier en cinq minutes ? râla Xavier. Ces enfoirés ne s’embarrassent pas de sentiments, on dirait…
— Comment ont-ils pu savoir que ce n’était plus un des leurs aux commandes ?
— Je l’ignore.
Il tourna les yeux vers le garçon.
— On est bien là où je pense ?
— Je nous ai transportés sur le Seasword, confirma Thomas.
Une lueur froide et malveillante passa dans le regard de l’homme.
— Jusqu’à présent, ces empaffés se sont bien amusés, dit-il, la bouche déformée par un sourire cruel. Maintenant, c’est notre tour.
Il désenclencha la sécurité du G36.
— Pas de quoi soutenir un siège, mais, cette fois, la surprise va jouer en notre faveur.
Thomas sentit une même détermination remplacer la peur dans son cœur. Excalibur se matérialisa dans sa main.
— Moi, j’ai ça, déclara-t-il. Je peux apparaître et frapper n’importe où avant que ces salauds songent seulement à appuyer sur la détente !
Xavier lui adressa un clin d’œil entendu.
— Viens !
Il louvoya silencieusement entre des fûts métalliques éventrés pour arriver au bastingage lézardé. Si le cargo avait semblé délabré vu de loin, il se révélait bien pire lorsque l’on se tenait sur le pont principal. La rouille et la crasse recouvraient tout. Un camouflage parfait pour dissimuler l’activité illégale de ses occupants, comprit Thomas.
— Les zodiacs arrivent, avertit Xavier.
Thomas se pencha et repéra les deux embarcations lancées à pleine vitesse.
— Ils vont s’écraser contre le Seasword s’ils ne ralentissent pas, jugea le garçon.
— T’inquiète pas pour eux. Fouille plutôt dans les pensées de ces hommes pour savoir ce qu’ils comptent faire de ta fulgurite.
Thomas relança son esprit en direction des commandos. Il trouva celui qui détenait la pierre dans un sac à dos. Il vit à travers ses yeux qu’une partie de la coque du navire s’était ouverte, révélant à l’intérieur un hangar à bateaux brillamment illuminé. Mais c’était quoi, à la fin, ce fichu rafiot ? La réponse surgit de l’esprit du sergent dénommé Len Carrington dont Thomas parasitait le cerveau : le Seasword était l’un des bâtiments d’intervention rapide d’une organisation secrète internationale appelée Projet Atlas. Long de cent trente mètres et jaugeant cinq mille tonneaux, il était grimé pour ressembler à un cargo vieux d’un demi-siècle alors qu’en réalité c’était un navire de guerre ultramoderne. Il était équipé de canons et de rampes de missiles dissimulés sous les superstructures des grues et dans les cales, mais également d’un hangar abritant des vedettes rapides et un petit submersible, ainsi qu’une plateforme d’où pouvaient s’envoler les deux avions de combat Harrier à décollage vertical embarqués. Deux cent cinquante marins et soldats recrutés sur les cinq continents composaient son équipage.
Si l’esprit du militaire regorgeait de détails sur le bâtiment sur lequel il servait, il était en revanche curieusement dépourvu de toute information sur l’organisation qui l’employait. Tout ce que le sergent Len Carrington savait, c’est qu’il exécutait les missions que lui donnaient ses supérieurs sans se poser de questions, et empochait pour cela une solde dix fois supérieure à celle qu’il touchait à l’époque où il servait le gouvernement américain. La contrepartie était une clause de confidentialité draconienne, qui lui interdisait d’évoquer son activité et son employeur, et ce, jusqu’à la fin de ses jours.
Sa mission de la nuit s’était déroulée sans anicroche jusqu’au moment où il avait vu l’hélicoptère de la Coureuse se désintégrer en plein vol. Si le Seasword avait jugé bon de détruire l’aéronef, cela signifiait que son acolyte Louis Lopez, qui avait été chargé de ramener l’appareil sur le Seasword, avait été tué et remplacé aux commandes par un membre de l’équipage français. C’était un sacré coup de malchance, parce qu’ils n’avaient pas été avares sur le gaz soporifique avant de déclencher l’opération d’exfiltration. Mais c’était la règle du job : il y avait parfois de la casse et personne n’entendrait plus jamais parler du malheureux Louis Lopez. La mission avait été couronnée de succès : c’était tout ce que le sergent Len Carrington voulait garder à l’esprit. Mais elle ne s’achèverait tout à fait que lorsqu’il aurait remis la fulgurite au commandant Andrew, dans la salle des opérations militaires.
Thomas imprima instantanément dans sa mémoire le plan de l’incroyable navire : il quitta l’esprit du mercenaire en sachant parfaitement où ils allaient pouvoir l’intercepter. Il raconta brièvement ce qu’il venait d’apprendre à Xavier.
— Parfait, estima l’ancien gendarme. Tu nous guides en te tenant prêt à nous ramener d’urgence ici si les choses venaient à mal tourner. Lorsque nous aurons récupéré ta pierre, tu nous renverras directement à bord de la Coureuse. Pas d’héroïsme inutile, surtout. C’est parti !
L’homme et l’adolescent filèrent comme des ombres le long de cloisons à la peinture écaillée, en se baissant chaque fois qu’ils passaient devant un hublot aux vitres fêlées. Ils empruntèrent une échelle d’écoutille puis poussèrent une porte pour se retrouver dans un couloir aussi miteux que l’extérieur, faiblement éclairé par des globes grillagés autour desquels vrombissaient une noria de mouches. Thomas fit appel à ses souvenirs : ce couloir menait à l’un des nombreux sas conduisant aux quartiers protégés. Ils atteignirent sans encombre la porte, que rien ne distinguait de toutes celles qu’ils avaient déjà croisées : même couleur jaune pisseux, même bouton de poignée à la propreté douteuse. L’adolescent l’ouvrit et tomba sur une seconde, identique à la première. Il se tourna vers Xavier.
— À partir de là, je fouille en permanence la vibration fossile pour repérer les pensées des gens que nous risquons de croiser. Une chance que ce soit la nuit : la plupart des membres d’équipage sont en train de dormir !
Une fois la seconde porte ouverte, le décor changea du tout au tout : la coursive suivante était brillamment illuminée, d’une propreté absolue et baignée par un air climatisé parfumé d’une agréable odeur végétale. Thomas entraîna de nouveau le garde du corps, tous les sens en alerte. Ils se déplaçaient sans bruit sur le revêtement caoutchouteux qui couvrait le sol. D’autres couloirs, un escalier, encore un couloir. Soudain, le garçon se figea sur place.
— Deux hommes arrivent vers nous ! souffla-t-il.
— On rentre ici, lâcha Xavier en le poussant dans une salle plongée dans l’obscurité.
Ils devinèrent des voix à travers la porte, qui s’éloignèrent aussitôt. La progression reprit. Un escalier en colimaçon les amena dans un couloir très large, éclairé a giorno. Les cloisons étaient en partie vitrées et donnaient sur des bureaux, pour le moment inoccupés.
— Le sergent Len Carrington doit forcément passer par là pour se rendre dans la salle des opérations militaires, annonça Thomas.
— Alors, on s’introduit dans l’une de ces pièces et on reste tapi derrière un meuble en l’attendant. Une fois qu’il se pointe, on tente de le désarmer pacifiquement et on file d’ici en quatrième vitesse !
Ils n’eurent pas longtemps à attendre. Moins de deux minutes plus tard, des rires et les éclats d’une discussion animée attirèrent leur attention.
— Mince, ils arrivent tous les six, gémit Thomas.
— Ça ne va pas faciliter nos affaires, mais on ne change rien à ce qu’on a dit, intima Xavier. À mon signal, on surgit devant eux. Surtout pas derrière : il faut qu’ils nous voient et comprennent qu’on ne leur tirera pas dessus s’ils optempèrent.
Il pencha la tête en direction du garçon.
— Tu te sens d’attaque ?
— Je suis prêt !
Thomas observa les phalanges de ses doigts, blanches tellement il serrait fort la poignée de son épée. Il attendit, sans bouger un muscle, écoutant s’amplifier la conversation. Son pouvoir télépathique lui permettait d’entendre ce que ses oreilles n’étaient pas en mesure de capter, en traduisant directement l’anglais dans lequel ils s’exprimaient.
« … je savais qu’on aurait dû détruire l’hélicoptère sur le bateau », plastronnait l’un d’eux.
« Si ça n’avait tenu qu’à moi, on aurait bourré ce fichu bateau de C4 et on l’aurait envoyé par le fond rejoindre cette épave pourrie ! », jugea un autre.
« En voilà un dont la conversation est stimulante », pensa Thomas. « Il me soulage de tous mes scrupules… »
— Maintenant ! lança le garde du corps.
L’homme et l’adolescent surgirent comme des diables dans le couloir, à seulement dix mètres des soldats, qui écarquillèrent les yeux de surprise. Xavier brandit ostensiblement son fusil d’assaut.
— Everybody raises hands very friendly, and there will be no problem ! hurla-t-il de sa voix de stentor, froide comme du marbre.
Il y eut un moment de flottement, durant lequel on aurait pu entendre une mouche fredonner. Puis l’incrédulité laissa place à de la détermination et même au mépris sur certains visages. « Ils vont attaquer ! » réalisa Thomas, à l’instant précis où les six mercenaires se jetaient sur leurs armes. Le G36 de Xavier produisit une détonation assourdissante et trois commandos furent violemment projetés en arrière, comme des poupées de chiffon. Un quatrième riposta, les balles fendant l’air avec un bruit strident et rebondissant avec une extrême brutalité dans la coursive. Thomas et Xavier se replièrent vivement dans le bureau d’où ils avaient surgi.
— Il en reste trois, grimaça Xavier. Et je n’ai plus que quelques balles dans mon chargeur.
— C’est à mon tour d’intervenir ! dit Thomas.
— Tu es certain que le jeu en vaut la chandelle ? hésita le garde du corps.
Une série de détonations saccadées fit soudain voler en éclats la cloison au-dessus de leurs têtes. Les coups de feu claquaient comme un assourdissant barrage d’artillerie.
— Certain ! rugit le garçon en s’évaporant dans les airs.
Il se matérialisa devant le mercenaire qui avait copieusement mitraillé le couloir. Il abattit son épée avant que son adversaire n’ait eu le temps d’esquisser le moindre geste. Le commando s’effondra en crispant le doigt sur la gâchette de son arme. Les balles tracèrent un arc de cercle sur le mur avant de frapper un autre soldat, qui bascula en arrière en poussant un cri étouffé. Thomas se volatilisa, une fraction de seconde avant qu’une volée de projectiles ne siffle à l’emplacement où il s’était tenu. Il surgit dans le dos du dernier militaire valide, qui venait de vider son chargeur dans sa direction, et l’assomma d’un coup violent porté sur le sommet de son crâne.
Le silence qui suivit prit Thomas au dépourvu. L’odeur âcre de la poudre lui piquait les yeux et il avait encore les oreilles qui bourdonnaient.
— Pas de bobo ? demanda Xavier en apparaissant à ses côtés.
— Non, ça va, répondit l’adolescent d’une voix sourde.
Il balaya le carnage du regard, une nausée acide contractant subitement son estomac.
— J’en ai juste plein le dos de toute cette violence…
Il ouvrit les doigts et son épée plongea d’elle-même dans la vibration fossile. Xavier ne fit pas de commentaires, se contentant de passer rapidement d’un corps à l’autre pour s’assurer que leurs adversaires étaient hors d’état de nuire. Il dépouilla au passage l’un des mercenaires de son sac à dos et en tira avec un sourire carnassier la fulgurite dérobée. Il ouvrit la bouche pour parler, mais le son de sa voix fut couvert par le mugissement tonitruant d’une sirène d’alarme. Il signala d’un geste qu’il était temps de filer et attrapa l’épaule du garçon. Tous les deux se retrouvèrent d’un coup sur le pont de la Coureuse. Thomas regarda dans la direction où devait se trouver le Seasword, sans rien voir d’autre que l’océan noir sous le semis d’étoiles.
— Tu crois qu’ils vont revenir ? demanda-t-il à Xavier.
— Tout dépend de la valeur qu’ils accordent à cet objet.
L’ancien gendarme leva la sculpture de verre au niveau de ses yeux.
— Cela n’a pas de sens, dit-il en secouant la tête. Déplacer un navire de guerre et monter une opération commando pour récupérer… ÇA !
— Je me demande bien qui se cache derrière ce projet Atlas. Quels sont leurs buts ?
— Rien de bien joli joli, si tu veux mon avis. Qu’ils disposent de navires de combat pour gérer leur tripot ne plaide pas vraiment en leur faveur. Bon, en attendant, l’urgence est de réveiller nos Belles au Bois dormant du bord et de contacter les autorités du coin et tous les bâtiments de guerre qui croiseraient dans les parages et seraient disposés à nous venir en aide !
— Je pense qu’il faut passer sous silence notre petite escapade sur le Seasword.
— Sûr ! On va se contenter de raconter à l’équipage de la Coureuse qu’on a vu des zodiacs repartir avec des types armés à bord et que j’ai tiré sans résultat sur celui qui nous volait l’hélicoptère. J’ai quand même dû détraquer quelque chose parce qu’une minute plus tard, le Super Puma s’est transformé en feu d’artifice. Ça te va, comme version ?
— Parfait. Retournons mettre la fulgurite à sa place, histoire que personne ne fasse le lien entre la pierre et l’attaque de cette nuit.
Par bonheur, les dernières heures avant l’aube ne furent troublées par aucune nouvelle tentative en provenance du Seasword. Une demi-heure après l’apparition du soleil au-dessus des îles de Vanikoro, les passagers de la Coureuse virent avec soulagement approcher une frégate de la marine française. Normalement basée à Nouméa en Nouvelle-Calédonie, elle croisait dans les parages au moment où elle avait capté l’appel à l’aide du navire océanographique. Elle fut rejointe, deux heures plus tard, par un autre bâtiment de guerre, australien celui-là. Les autorités des îles Salomon arrivèrent en fin de matinée, à bord d’un hydravion provenant de l’île de Nendo. L’enquêteur en chemise hawaïenne se contenta d’une brève déposition de Thomas et de Xavier et laissa entendre que l’acte de piraterie pourrait avoir été perpétré par les marins d’un navire indonésien suspect, signalé dans les parages deux semaines plus tôt. Personne ne chercha à le contredire, d’autant que le brave fonctionnaire s’était proposé de ramener les quatre Français à Nendo pour qu’ils puissent y attraper leur avion de seize heures.
En aparté, Henrique Serrao avait raconté à Richard Mercier ce qui s’était réellement passé pendant la nuit. Ce dernier avait décidé de ne pas conserver la dangereuse fulgurite à son bord et de la remettre à son ami pour qu’il l’emporte en Australie. Le commandant de la frégate française avait accepté de demeurer quelques jours dans les parages, afin d’assurer la protection de la Coureuse. Mais Mercier doutait que le bâtiment de la marine française soit en mesure de résister aux missiles et aux avions du Seasword, si ce dernier tentait quelque chose pour faire main basse sur les trouvailles du navire océanographique. Pierre Andremi offrit généreusement à Richard Mercier de prendre en charge le remplacement du Super Puma, dès qu’il arriverait dans un endroit civilisé où son téléphone cellulaire serait de nouveau utilisable. Le directeur des fouilles accepta l’aide du milliardaire, mais exigea de pouvoir le rembourser une fois que l’argent des assurances serait tombé.
Lorsque l’hydravion s’arracha aux eaux du Pacifique, en début d’après-midi, Thomas sentit le soulagement de s’en tirer à si bon compte le disputer à la frustration de n’avoir pas pu visiter cette île du bout du monde, où s’était achevée tragiquement l’une des plus célèbres expéditions maritimes de l’histoire. Une fois à Nendo, les trois hommes et l’adolescent décidèrent d’un commun accord de ne pas embarquer à bord du DC3 de la compagnie Salomon Airlines qui patientait sur la piste de l’aérodrome, mais de filer en douce à travers la vibration fossile. Ils s’isolèrent dans les toilettes pour hommes du terminal et se retrouvèrent en un instant à proximité du French camp d’Uluru. Le vent de sable de la veille avait cessé ; le soleil était de nouveau brûlant au fond du ciel.
Franck était seul au campement ; tous les autres étaient partis travailler à la grotte pour la journée. Le cuisinier s’étonna du retour prématuré des quatre voyageurs. Henrique Serrao, qui avait anticipé la question, expliqua qu’ils avaient trouvé ce qu’ils étaient venus chercher à Vanikoro dès leur arrivée et pris un vol retour le jour même. L’archéologue et Pierre Andremi s’attelèrent immédiatement à l’examen des photos de la fulgurite, afin de disposer au plus tôt d’un plan exploitable. De leur côté, Thomas comme Xavier optèrent pour une sieste réparatrice, bienvenue après la nuit mouvementée qu’ils venaient de passer.
Thomas ne se souvenait pas s’être endormi lorsqu’il ouvrit subitement les yeux. Un moment, il se crut sur sa couchette, à bord de la Coureuse. Puis il remarqua le dais de toile au-dessus de sa tête et se souvint qu’il était de retour à Uluru. Une intuition soudaine l’avertit qu’il n’était pas seul. Au même instant, un bâillon s’abattit sur sa bouche. Il bondit en avant mais des bras puissants le repoussèrent sans ménagement sur le lit de camp. Un pur réflexe l’incita à aspirer une goulée d’air à travers le tissu pressé contre son visage. Il perdit aussitôt connaissance.
Pour la seconde fois en moins de vingt heures, il se réveilla avec le sentiment d’étouffer. La panique surgit avec le souvenir de ce qui venait d’arriver, bloquant un instant ses réflexes. Puis il fit deux constats : il rebondissait en tous sens sur quelque chose de mou et ses poignets étaient entravés derrière son dos. Il ne sentait plus ses mains. Un coup d’œil lui apprit qu’il était couché sur la banquette arrière d’un véhicule, certainement un 4x4, lancé à pleine vitesse sur une piste du bush. Le vent sifflait comme une bouilloire à travers une vitre arrière entrouverte. La lumière sanglante qui illuminait l’habitacle indiquait que c’était le soir. Le premier moment de terreur passé, l’adolescent se détendit : il pouvait s’échapper à tout moment en plongeant dans la vibration fossile. La curiosité l’emporta sur toute autre considération.
Qui l’avait enlevé ? Et surtout, pourquoi ? Il projeta son esprit à l’avant du véhicule et rencontra les pensées de deux hommes. Tous les deux, Blake Lasky et Warren Yelland, étaient australiens. En voyant l’image mentale que chacun d’eux se faisait de lui-même, Thomas comprit que le premier était le tatoué qui avait rencontré Franck au campement, l’homme peint évoqué par le vieil Aborigène. Le garçon fut à peine surpris d’apprendre que ses ravisseurs travaillaient également pour le mystérieux Projet Atlas. Ils l’avaient pris en filature dès son arrivée à l’aéroport de Yulara et devaient, dans un premier temps, se contenter de consigner ses faits et gestes, en enregistrant ses conversations à l’aide du matériel sophistiqué d’écoute dont ils disposaient. Ils transmettaient le tout, par liaison satellite, à leur QG de Sydney. Quelque chose avait dû se produire entre-temps, dont ils ignoraient la teneur, car l’ordre était tombé quelques heures plus tôt d’enlever l’adolescent et de l’emmener dans le désert où un hélicoptère allait le récupérer. À l’image des militaires du Seasword, Blake Lasky et Warren Yelland ne savaient rien sur l’organisation pour laquelle ils travaillaient. Ils se contentaient de faire ce que le bureau de Sydney leur ordonnait, sans jamais poser de question. C’était un travail grassement payé, qui offrait plus d’avantages que d’inconvénients.
— Le gosse a bougé ? demanda Lasky.
— Impossible, répondit l’autre sans même accorder un regard à Thomas. Pas avec la charge de tranquillisant qu’on lui a injectée. On est encore loin ?
— Moins de deux kilomètres, d’après le GPS. Pas fâché d’arriver : cette piste est une catastrophe !
Comme pour lui donner raison, le 4x4 fit une embardée avant de retrouver pesamment son axe.
— Ralentis, tu vas finir par nous foutre dans le décor ! gronda Yelland.
Thomas digéra les informations. Une question le turlupinait : pourquoi le tranquillisant ne faisait-il pas effet sur lui ? La même chose s’était produite sur la Coureuse. Il avait alors imaginé que sa position excentrée dans le navire l’avait tenu à l’écart des gaz soporifiques. Mais peut-être était-il naturellement protégé ? Il chassa cette question de son esprit. Le plus important était de décider ce qu’il allait faire durant les prochaines minutes. Trois options s’offraient à lui : fausser immédiatement compagnie à ses ravisseurs, tenter quelque chose pour essayer de les capturer ou encore se laisser transporter à bord de l’hélicoptère pour tenter d’en apprendre d’avantage.
Il en était à ce stade de ses réflexions lorsqu’un cahot plus violent que les précédents le projeta contre la portière. Les deux Australiens poussèrent des cris, presque couverts par le rugissement du moteur. Thomas ressentit un second choc. Le 4x4 partit en tête-à-queue avant de se soulever de terre. Un instant, le garçon eut l’impression de rester immobile, suspendu dans les airs. Puis la voiture bascula en arrière. Le ciel fila derrière la vitre entrouverte et le cœur du garçon se décrocha. Il hurla et entendit un énorme bruit sourd au moment de sombrer dans l’inconscience.
En revenant à lui, il fut surpris d’être encore en vie. Sa joue droite lui faisait un mal de chien, à croire que c’était elle qui supportait tout le poids de son corps. De petites pierres pointues s’étaient incrustées dans sa chair enflammée. C’étaient les élancements qui l’avaient ramené vers le monde conscient. Il remua. Tout compte fait, ce n’était pas seulement sa joue qui lui faisait un mal de chien. Il se sentait perclus de douleurs : sa tête le lançait, ses yeux le brûlaient, ses épaules étaient raides, il avait dans les extrémités des frémissements douloureux comme s’il était pris d’un violent accès de fièvre. Il se frotta la joue et ouvrit les yeux. Ce qu’il vit le réveilla tout à fait.
Une dizaine d’hommes et de femmes étaient assis en cercle autour de lui, éclairés faiblement par un feu de brindilles. C’étaient des Aborigènes, tous habillés plus pauvrement les uns que les autres. Ils le regardaient en souriant, comme s’ils venaient de lui jouer un bon tour.
Parmi eux, le garçon repéra un visage connu... Bahloo ! Le vieil homme aux cheveux gris crépus rencontré à Yulara.
L’homme le salua d’un hochement de tête amical, avant de lui adresser une longue tirade dans sa langue maternelle, à laquelle Thomas ne comprit rien. L’adolescent se redressa péniblement sur les coudes, en se contentant de lui rendre un sourire grimacier. Il écarquilla les yeux en réalisant que ses pieds étaient enfouis sous un dôme de terre. Cette découverte le surprit tellement que son cerveau ne fut pas tout de suite capable de l’analyser. Bahloo secoua le doigt en direction du monticule, en expliquant quelque chose. Thomas haussa les épaules d’un air affligé… avant de réaliser qu’il lui suffisait d’invoquer le nom de l’Incréé pour lire directement les pensées de l’homme. Il s’exécuta.
— Nous t’avons couvert les pieds avec du sable frais pour sortir la fièvre de ton corps, expliqua de nouveau l’Aborigène.
« J’ai compris, cette fois », émit Thomas mentalement en direction du vieil homme.
Il se garda bien de laisser paraître son incrédulité.
« Que faisons-nous ici ? », poursuivit-il.
— Nous t’avons sorti des débris de la voiture, Thomas Altjina Tjurunga. Nous t’avons conduit dans cette grotte pour t’éloigner des yeux de l’oiseau de métal.
Thomas remarqua pour la première fois qu’ils étaient sous une voûte souterraine. Une brise soufflait d’une voix caverneuse, prêtant vie aux flammes capricieuses du foyer.
« Que sont devenus les hommes qui m’avaient enlevé ? », demanda le garçon par la pensée.
— Le Serpent Arc-en-Ciel a jugé bon de les rappeler à lui.
« Morts ? »
— On peut exprimer les choses ainsi. Nous les avons remerciés longuement de t’avoir guidé jusqu’à nous.
« Guidé jusqu’à vous ? On peut… exprimer les choses ainsi… Comment m’avez-vous trouvé ? »
— C’est toi qui nous as trouvés. Cela fait deux jours que ma famille et moi nous t’attendions au bord de la piste.
L’adolescent se demanda si son interlocuteur était totalement sain d’esprit. Les yeux remplis de douceur du vieil homme se plissèrent d’amusement. Il lança quelques boules terreuses dans le feu : l’adolescent lut dans son esprit qu’il s’agissait d’excréments séchés de chiens du désert, un excellent combustible, totalement inodore.
— Je ne suis pas fou, Altjina Tjurunga, sourit Bahloo. Cela fait plusieurs lunes que les fumées du feu à augures nous ont appris ton arrivée. Tu es celui qui va ramener l’attention du Serpent Arc-en-Ciel sur notre peuple. Notre rôle à nous consistait à t’attendre, là où tu allais avoir besoin de nous. À présent, c’est à ton tour de nous aider.
Thomas secoua la tête avec un sourire éberlué, teinté d’incrédulité.
« Je ne comprends rien à cette histoire. Comment croyez-vous que je vais vous aider ? »
— Si je le savais, je te le dirais. Mais je ne suis pas Altjina Tjurunga. Ne t’encombre pas les idées avec ça pour l’instant. Tu trouveras le moyen de le faire. Est-ce que tu as soif ?
« Euh… oui, merci. En fait, je meurs de soif. »
Le vieil homme lança quelques mots à une jeune femme qui se pencha sur un roseau planté dans le sol. Elle le prit entre ses lèvres et aspira quelques secondes, avant de se relever vivement. Une mini-fontaine jaillit en glougloutant du végétal. Elle plaça un récipient en bois sous le jet d’eau, si vite que pas une goutte ne tacha le sol. Au moment de retirer le bol, elle bloqua l’arrivée d’eau avec le doigt. Ils siphonnent la source comme on siphonnerait un réservoir d’essence ! comprit Thomas. Il remercia ses hôtes et but avec délice. L’eau était fraîche et son goût était pur.
« Où sommes-nous ? », demanda le garçon.
— Nous nous trouvons dans la région des Olgas, à un jour de marche d’Uluru. Nous appelons cette grotte Berlku. C’est ici que nous honorons nos ancêtres qui ont rejoint les sources du Temps du Rêve. Les hommes blancs ne connaissent pas son emplacement, car ils nous interdisent de conserver les dépouilles de nos morts.
Tout en parlant, Balhoo s’était légèrement écarté et Thomas découvrit avec stupeur des silhouettes momifiées, assises les unes contre les autres au fond de la grotte. Le garçon avala péniblement sa salive. Les dépouilles émaciées étaient dans un état de conservation remarquable. Les traits de leurs visages et leurs cheveux étaient parfaitement intacts, de même que les tissus de leurs vêtements dont les teintes bariolées se discernaient encore parfaitement. Toutes portaient autour du cou des colliers, ornés de ce que Thomas reconnut aussitôt comme étant des fulgurites. La roche, au-dessus des momies, était couverte de toutes sortes de formes mystérieuses, peintes ou taillées dans le grès, qui tiraient profit des motifs naturels de la pierre. Au milieu de ces formes innombrables et difficiles à interpréter, l’adolescent reconnut immédiatement des éclairs. Les mêmes que ceux qui figuraient sur la fulgurite découverte à bord du navire de Lapérouse. Il tourna les yeux vers Bahloo, tellement excité qu’il en avait complètement oublié ses courbatures.
« D’où viennent les pierres suspendues à leur cou ? »
L’autre lança une nouvelle crotte dans le feu puis s’épousseta les doigts. Il vrilla subitement un regard mystérieux dans celui du garçon.
— Elles viennent toutes de la grotte de Numereji où travaillent actuellement les gens de ton pays. Elles datent de l’époque bénie où le Serpent Arc-en-Ciel rendait fréquemment visite à mon peuple, au cœur du rocher sacré. Les pierres rouges sont les larmes de Numereji, le feu du créateur. Grâce à toi, bientôt, le Serpent Arc-en-Ciel sera de retour à Uluru…
Thomas resta sans voix. Il avait le sentiment que les pièces du puzzle se mettaient progressivement en place, même s’il ne parvenait pas encore à discerner le motif qu’elles s’apprêtaient à dessiner. Il serra les lèvres, refusant d’avouer aux Aborigènes qu’il n’avait pas la plus petite idée de ce qu’il pouvait faire pour eux. Bahloo avait peut-être le même don que Pierric, capable de percevoir à l’avance des bribes de l’avenir. Et s’il était convaincu que Thomas allait les aider, c’était peut-être bien ce qui allait se produire… « Attendons de voir… »
« Je vais repartir pour Uluru », dit le garçon. « Je vous remercie, toi et ta famille, pour ce que vous avez fait pour moi. Je vais tâcher de vous aider à mon tour… »
Le vieil Aborigène hocha la tête d’un air satisfait.
Il adressa un regard aux membres de sa famille qui se mirent à chanter, en se balançant d’avant en arrière. C’était une mélopée apaisante, douce comme une berceuse chantée par une femme à son bébé. Thomas comprit vaguement que le chant parlait du Serpent Arc-en-Ciel, à qui le peuple aborigène demandait pardon pour une faute qui l’avait détourné de ses créatures. Deux jeunes garçons s’approchèrent à quatre pattes et commencèrent à pelleter à deux mains pour libérer les pieds de Thomas. Lorsque ce fut fait, l’un d’eux lui apporta ses chaussures. Thomas les enfila puis chercha le regard de Bahloo afin de lui adresser un salut. Mais le vieillard avait fermé les yeux pour mêler sa voix à celle de ses proches.
L’adolescent hésita. Il jeta un dernier coup d’œil aux Aborigènes en transe, s’emplit les oreilles de leur chant syncopé qui paraissait vieux comme le monde. Puis il éleva son niveau de vibration et se retrouva au milieu du campement des archéologues, illuminé par les phares clignotants de plusieurs voitures de police. Visiblement, les autorités avaient été averties de son enlèvement. Le garçon tourna la tête pour protéger ses yeux de la lumière vive. Son regard rencontra Uluru, île brumeuse émergeant d’un océan de sable. Au-dessus s’étendait le ciel clouté d’étoiles, au milieu duquel scintillait la Croix du Sud, la fameuse constellation représentée sur le drapeau australien.
Un cri retentit dans son dos, puis des gens se précipitèrent dans sa direction. Brusquement, Ela fut à ses côtés. Elle jeta ses bras autour de Thomas, avec un sanglot bref. L’adolescent vacilla sous le choc et oublia aussitôt toutes les mésaventures des dernières heures.