Tout travailleur aime se sentir libre dans sa profession. Lorsque, victime d’une fuite d’eau à la maison, vous appelez votre plombier, vous êtes heureux de le voir arriver et, quand il est là, vous ne lui dictez pas la manière de travailler. Lorsqu’un responsable politique vote une loi, elle entre en application et n’est plus remise en question avant qu’un autre responsable politique pense qu’il peut l’améliorer. Lorsqu’un chauffeur de taxi vous conduit à destination, à moins d’être un coupeur de cheveux en quatre, vous ne discutez pas du chemin qu’il choisit. En un mot, quand vous êtes confronté à une femme ou à un homme de métier, vous lui faites confiance.
Les profs n’ont plus cette chance. Chacun de leurs actes est critiqué en amont et en aval : par l’inspection et par les pédagogues, d’une part, par les parents et les élèves de l’autre. Quand le maître était encore le maître, il devait rendre compte des matières qu’il enseignait, prouver qu’il arrivait plus ou moins au bout du programme imposé par le ministère et s’expliquer s’il n’y parvenait pas. Plus le temps a passé, plus les inspecteurs ont quitté leur rôle de flic des matières pour devenir des « ayatollahs » des compétences qui disent aux profs comment travailler. Il ne s’agit plus de vérifier si l’enseignant respecte le programme et s’il se comporte en gentleman avec ses élèves, mais de voir s’il pense et agit en objectifs selon les critères établis par le ministère. Les inspecteurs veulent savoir si les profs ont suivi les formations exigées par les hautes sphères, s’ils travaillent par compétences, s’ils animent correctement leurs classes en rendant les « apprenants » actifs et s’ils utilisent les grilles d’évaluation critériée. Bref, s’ils entrent bien dans le moule mis en place par les nouveaux pédagogues. Oubliée la liberté pédagogique, au feu les projets, bazardée la personnalité ! Désormais, on dit aux profs comment ils doivent exercer leur métier, on les infantilise, on les culpabilise et, sans âme ni conscience, on leur enlève, avec un mépris ahurissant, ce qui fait le bonheur de leur métier : leur liberté.
Les profs ne sont plus que les faire-valoir des réformes mises en place par les savants de l’éducation. Ils sont devenus des petites mains, des ouvriers du bâtiment éducation dont les plans sont dessinés par les architectes d’une pensée unique. Quand, dans quelques années, ces mêmes penseurs constateront, au vu d’enquêtes internationales, que la pédagogie par compétences ne donne pas les résultats escomptés, ils inventeront une autre pétoire pédagogique et, avec la complicité des ministres de l’Enseignement qui leur font aveuglément confiance et se déchargent ainsi de leurs responsabilités, ils imposeront aux profs le contraire de ce qu’ils leur imposent aujourd’hui. Dans les écoles, habitués à ce que l’on pense à leur place, les profs courberont une nouvelle fois l’échine et appliqueront, avec la soumission du bon élève, les dernières imbécillités mitonnées par les gourous de la réussite !
Indignons-nous ! Indignez-vous ! Combien feu Stéphane Hessel a eu raison de nous le rappeler ! Si nous voulons que notre société retrouve un sens et qu’elle renoue avec l’humain, nous avons le devoir de réactiver notre faculté de résistance. L’école qui était le bastion de la connaissance et qui servait d’ascenseur social à tant de jeunes est devenue, depuis plus de trente ans, un laboratoire fou où l’on expérimente les formules magiques mises au point par des gens qui n’ont jamais donné une heure de cours. Un ministre lance des idées qui ne sont jamais accompagnées des moyens financiers nécessaires et exige des profs qu’ils intègrent ces nouveaux paramètres dans leur travail, sans penser ou savoir que son prédécesseur avait lancé une idée incompatible avec sa nouvelle trouvaille !
Las ! Les profs sont las de ce gâchis et, cependant, ils font ce qu’ils peuvent pour respecter les nouveaux décrets et tenter d’appliquer les nouvelles misères pédagogiques. C’est étonnant ! Si j’exigeais de mon plombier qu’il inonde ma salle de bains, je suis certain qu’il refuserait de m’obéir et qu’il ne participerait pas au sabordage de son travail. Pourquoi les enseignants sont-ils si dociles ? Parce que, souvent, ils étaient de bons élèves ou parce qu’au fil du temps, des grèves et des révoltes, ils ont appris qu’il ne servait à rien de redresser la tête et de cracher sur l’agresseur ? Les matous sont devenus minous parce qu’ils ont appris que, de toute façon, ils ont tort. Aux yeux des pédagogues et aux yeux du public. Les ministres ne se gênent pas pour présenter les profs comme des gens qui travaillent un minimum, qui abandonnent les élèves dans la rue dès le 15 juin, qui profitent de longues vacances, des râleurs congénitaux (ce livre n’en est-il pas la preuve et si j’ai le temps de l’écrire, c’est parce que je suis prof évidemment !) et des carotteurs. À chaque attaque médiatique, les profs se retrouvent sur la défensive, arguant la pénibilité de leur travail, la lourdeur des préparations et des corrections, les réunions, les conseils de classe, les délibérations… Sans qu’on les écoute pour autant. Ce n’est pas un travail sérieux, chacun le pense, et c’est pour cela qu’il est mal payé. La boucle est bouclée : quand les profs manifestent pour la qualité de l’enseignement, on croit que c’est pour partir plus vite à la retraite ou pour défendre ce que certains ont encore le culot d’appeler leurs privilèges. Comment rugir encore quand on ne nous permet même plus de miauler ? Las, les profs sont las et acceptent en poussant un soupir les nouvelles recettes que leur imposent les technocrates des ministères.
Comment un métier méprisé peut-il encore donner de beaux fruits ? Comment les acteurs de ce qui fut « le plus beau métier du monde » peuvent-ils encore avoir envie d’agir quand on les a dépossédés de leur outil de travail et de leur fierté ? Comment peut-on avoir envie d’enseigner quand on sait, par expérience, que notre travail ne satisfera personne ? Ni les élèves qui, soumis aux multiples sollicitations médiatiques d’une société consumériste, ont bien d’autres tchats à fouetter, ni les parents qui s’indignent que les profs exigent autant de leur progéniture et les empêchent de vivre leur jeunesse, ni les inspecteurs qui ne sont plus là pour voir ce qui fonctionne et pour encourager le prof à aller plus loin (ça, c’est la théorie !), mais qui, dans la pratique, viennent voir ce qui ne correspond pas aux nouvelles tendances édictées et qui brisent parfois, après une visite de trente minutes en classe, des enseignants qui exercent le métier avec bonheur depuis plus de trente ans ! Heureusement, et je le reconnais avec plaisir, tous n’agissent pas ainsi : il y a, dans les services de l’inspection, des personnes enthousiastes et d’une grande qualité humaine.
J’exagère ? Je ne vois que le mal ? Je devrais ronronner, évaluer la situation comme je suis invité à évaluer mes élèves en mettant le doigt sur ce qui fonctionne plutôt que sur ce qui ne va pas, en ne notant plus le nombre d’erreurs dans une interrogation, mais en notant ce qui est juste et en offrant au jeune dont on me donne la charge un diplôme qui n’est que du flan, de la poudre aux yeux, un mensonge ? Quand on a un vrai ami, on lui dit ce qui va mal, on n’a pas peur de se confronter à lui et on n’édulcore pas la réalité. Parce qu’un ami, on le respecte et qu’il est pernicieux de fermer les yeux sur les erreurs qu’il pourrait commettre. Avant toute chose, mes élèves sont mes amis et il est de mon devoir de les respecter en pointant leurs erreurs, avec humanité et gentillesse bien sûr, mais avec fermeté, sans faux-semblants. Le jeune à qui l’on dit sans cesse que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes se sent méprisé par des adultes qui ne prennent pas leurs responsabilités : ce que les élèves attendent de nous, ce n’est pas qu’on les emballe dans la guimauve, mais qu’avec patience, on leur montre comment ils peuvent faire mieux. Quand un adolescent commet une bêtise, il a, la plupart du temps, conscience de son acte et s’il se trouve alors confronté à un adulte mou, un « discriminateur positif », il se sentira abandonné, ou assènera un doigt d’honneur à un modèle social où l’autorité ne réside même plus dans les mots. Il cherchera ailleurs les modèles qu’il ne trouve plus à l’école et pourra devenir la victime de discours extrémistes, réducteurs et musclés.
Il est salutaire et urgent de secouer le cocotier, de dire ce qui ne va pas, même si c’est mal vu. Je me souviens de cette enseignante qui a pété un câble le deuxième jour d’une formation ludique imposée par le ministère. Elle a hurlé sa colère, affirmé vertement combien elle en avait assez de voir son métier phagocyté par des couillons diplômés et, bien entendu, en bonne prof, elle s’est excusée auprès de nous d’être politiquement incorrecte, d’exprimer ainsi son mal-être, mais elle en avait tant besoin sous peine d’exploser. Elle ne pouvait plus garder ça pour elle ! Nous l’avons écoutée, silencieux, gênés, honteux aussi de ne pas nous lancer pour dire tout haut, comme elle, ce que nous pensions tout bas. Merci, Madame ! Comme d’autres, votre témoignage sorti des tripes m’a permis d’écrire ces lignes !
Les profs ont mal à leur métier. Les profs doivent à nouveau être pris au sérieux et respectés si l’on ne veut pas la faillite de l’école. Que les responsables politiques mettent les didacticiens et autres pédagogues en quarantaine et qu’ils nous rendent le gouvernail de notre travail ! Qu’ils cessent, et vite, de détricoter tout ce qui nous permet d’avoir encore un peu d’autorité sur les élèves. Qu’ils rappellent aux parents qu’à l’école, c’est l’enseignant qui est le maître et qu’il n’est pas question de sans cesse remettre ses décisions en question.
Parce que certains profs ont abusé de leur pouvoir – dans tous les métiers, il y a des bons et des couillons – et ont fait échouer leurs élèves pour des queues de cerise, on a inventé le système des recours en claironnant qu’enfin la démocratie entrait dans l’école : finis les petits Kadhafi qui prenaient leur craie pour le canon d’un revolver ! Décision généreuse et sympathique, mais prise une nouvelle fois à la légère. Élèves et parents ont vite compris la faille et le système de recours est devenu pour beaucoup une possibilité de troisième session : allons-y puisqu’on y a droit, tentons le coup même si ça ne marche pas ! Et, effectivement, dans la plupart des cas, cela ne fonctionne pas, les recours sont rejetés, en interne et en externe. Mais, une nouvelle fois, les profs sont montrés du doigt : s’il faut des recours, c’est qu’ils délibèrent mal, c’est qu’ils sont injustes. Ah, le bonheur d’un nouveau décret qui fait du bien au moral et qui alourdit, comme s’il en était besoin, le métier à une époque de l’année où chacun est sur les genoux !
Les profs sont devenus des cibles idéales et sont responsables de tout. À eux qui ne peuvent plus rien imposer à leurs élèves, on impose tout. Même quand il parle de pédagogie, le ministère n’est pas pédagogue. Pendant qu’il invite les élèves à s’approprier les savoirs et qu’il demande aux profs de les guider harmonieusement sur les chemins de la connaissance, il ne prend pas de gants pour imposer aux profs des procédés qui ne leur conviennent pas. Pas de concertation, pas d’écoute : tout vient d’en haut, ex cathedra. Le ministère agit comme nous ne pouvons plus le faire. S’il était prof, sûr qu’il se ramasserait un mauvais rapport de l’inspection ! Quant aux méthodes de celle-ci, elles sont tout le contraire de celles qu’elle nous demande d’appliquer avec nos élèves. Messieurs les inspecteurs, mesdames les inspectrices, laissez-nous donc nous approprier ludiquement les nouvelles pédagogies et n’oubliez pas que vous devez nous évaluer positivement pour ne pas briser dans l’œuf notre désir inné de toujours mieux travailler ! Et, d’ailleurs, « inspecteur » n’est-il pas un terme qui pue l’ancien régime ? Quand les pédagogues vous inventeront-ils un nouveau nom qui sonne plus sexy et plus cool ?
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