Quand le maître était le maître, on lui demandait de transmettre des savoirs. Le maître instruisait et les élèves quittaient l’école riches d’un certain bagage. De frustrations aussi. Le maître avait le droit et le devoir d’imposer du travail : les élèves avaient des leçons à étudier, des devoirs à réaliser à domicile et, s’ils ne travaillaient pas, ils savaient qu’ils échoueraient ou qu’ils hériteraient, outre de sanctions, d’une colère conjointe du maître et de leurs parents. Quand le maître était un référent, il y avait des repères, un chemin à suivre et un objectif clair à atteindre. Les jeunes fréquentaient l’école pour réussir et celles et ceux qui n’y arrivaient pas la quittaient, trouvaient un travail et gagnaient leur vie. Ne le nions pas, la société était injuste ; certains étaient victimes de ce système impitoyable qui sélectionnait parfois trop rapidement et offrait les lauriers aux seuls meilleurs.

Est-ce vraiment différent aujourd’hui ? L’école est devenue – passez-moi l’expression – un foutoir monumental où une chatte ne retrouverait pas ses petits. Aux savoirs que le maître transmettait, se sont ajoutés les savoir-faire, les savoir-être, les compétences… À celui qui instruisait en tenant sa classe, on demande d’éduquer d’abord, d’enseigner ensuite et… de ne plus rien tenir du tout, car plus question de jouer au maître quand on est prié d’être un ludique animateur. L’école, de temple du savoir, est devenue garderie et les professeurs bons à tout faire ont vu leurs tâches se multiplier : de passeurs de connaissances, ils sont devenus parents, psychologues, assistants sociaux, éducateurs de rue ! Et, bien entendu, pour qu’ils réalisent ces nobles tâches de manière optimale, on a augmenté le nombre d’élèves par classe et diminué la plage horaire des élèves. Chers élèves, apprenez plus, travaillez moins ! Et vous, chers profs, soyez plus performants en vous dispersant davantage !

Depuis le début de ma carrière, presque chaque ministre s’est attaché à enlever une pierre à l’édifice de l’école. Maintenant qu’elle s’écroule, on invite les profs à mieux se former et à poursuivre de plus longues études. Celles et ceux qui pensent l’ensei­gnement vivent-ils dans une tour, coupés du monde, imperméables à la réalité ? Comment ne pas se rendre compte que chacune de leurs décisions détruit l’école ? Ou alors, et nombreux sont les profs que je rencontre qui le pensent, ce travail de destruction est volontaire, machiavéliquement programmé. Les politiques ne veulent plus de ce mammouth qui grève les finances de l’État et ils ont demandé aux pédagogues de mettre au point un plan qui, petit à petit, pour ne pas faire trop de vagues, débarrasse les pouvoirs publics de cette école non marchande qui leur coûte trop cher…

J’entends d’ici hurler certaines personnes ! Sachez, mesdames et messieurs, que, sur le terrain où vous n’êtes pas, l’idée grandit. Tout aussi énorme, tout aussi incroyable qu’elle paraisse, tout aussi crapuleuse qu’elle soit, l’idée que certains irresponsables planifient une société sans école publique fait son nid. Lorsqu’il sera prouvé que l’école publique ne fonctionne plus parce qu’on ne trouve plus de profs, qu’elle est devenue ingérable à cause de la violence qui s’y développe, il sera facile de proposer des formations minimalistes qui produiront des légions de sous-diplômés appelés à travailler docilement pour les multinationales, trop heureux d’avoir obtenu un contrat à durée déterminée. Il sera facile de diriger les autres vers l’enseignement privé où ils apprendront ce que l’école publique n’aura plus les moyens de leur offrir. Après la Poste, les chemins de fer et maints services publics, c’est l’école que les politi­ques vendront au plus offrant et, une fois privatisée, libéralisée, chacun pourra choisir sa formation, son formatage. En payant cash, bien entendu ! La sélection ne se fera plus sur la base des savoirs, mais des avoirs. L’école de la réussite n’appartiendra plus qu’aux nantis.

J’exagère ? Ouvrez les yeux ! C’est un truisme d’affirmer que notre monde n’est plus dirigé par des idées, mais par l’argent et qu’à ceux qui le possèdent, il importe peu, très peu que le peuple soit cultivé et réfléchisse. Le monde ne vit plus à long ou à moyen terme. À court terme alors ? Même plus. Le monde vit aujourd’hui dans un besoin compulsif de réaliser ses désirs immédiats, sans songer à tout à l’heure et encore moins à demain. Sans songer à l’autre aussi. Le monde centré sur lui consomme et se consume. Moins les masses réfléchissent, mieux elles se lais­sent embobiner. Moins l’école est performante, moins la contestation sociale est structurée et intelligente. Aux imbéciles il est facile de faire avaler des couleuvres et, jusqu’à aujourd’hui encore, l’école est un frein à la formation des couillons. Mais cela ne durera plus longtemps : encore quelques réformes-torpilles et le navire coulera.

Par quoi a-t-on remplacé l’école d’autrefois, mère de tous les vices et de toutes les injustices ? Par une école vide de sens où les slogans pédagogiques sont oubliés avant qu’on ait eu le temps de les lire. Par un ignoble mensonge qui ne permet plus qu’aux riches de réussir et qui n’a plus rien de l’ascenseur social ! Et penser que la plupart de ces réformes mortifères ont été mises en place par des socialistes !

Quand le maître était le maître et qu’il avait le droit de gérer ses classes, il mettait en évidence le travail des élèves les plus méritants. C’est mal vu aujourd’hui : celui qui offre des lauriers aux meilleurs s’entend dire qu’il décourage les plus faibles et qu’il faut construire une école de la réussite pour tous et non une école de la réussite de quelques-uns. Comme si tout le monde pouvait réussir de la même manière ! Mensonge qui permet à tous de baigner dans une utopie molle où efforts et rigueur n’ont plus de sens, une utopie que le ministère entretient le plus longtemps possible en supprimant toutes les embûches que les élèves pourraient rencontrer durant leur parcours. Les devoirs à domicile sont devenus antidémocratiques, puisque chacun n’a pas les mêmes chances de pouvoir travailler à la maison. Les dictées sont des obstacles à la citoyenneté puisqu’elles mettent en évidence la forme plutôt que le fond et qu’avec elles, on n’évalue pas l’idée exprimée, mais l’emballage. L’important est ce qu’ils écrivent, pas la façon dont ils l’écrivent, pour repren­dre l’avis de certains inspecteurs ! Comme si une idée exprimée de manière inintelligible était encore une idée ! Les sessions d’examens n’ont plus de sens depuis qu’on travaille en séquences et elles génèrent trop de stress chez nos futurs génies que, bien entendu, la vie au quotidien ne stressera jamais. Bref, les exigences sont envoyées au panier au profit d’un enseignement où le flou devient la ligne de con­duite. Il suffit de parcourir les nouveaux programmes pour en prendre conscience.

Je me souviens de la réaction d’un de mes élèves de douze ans qui avait vu un débat télévisé où j’étais confronté à la ministre de l’Enseignement de l’épo­que dont les légionnaires pédagogiques avaient pondu un contrat stratégique qui allait enfin rendre l’école performante. Pédagogues et elle-même m’avaient reproché de travailler dans un établissement qui sélectionnait les élèves à l’inscription, sans cons­cience de la situation géographique et sociale de l’école, sans bon sens : on ne peut pas inscrire dans l’enseignement secondaire général des enfants qui baragouinent à peine quelques mots de français ! Je vois encore les grands yeux du petit Maghrébin qui, le lendemain de l’émission, m’a lancé : « Mais, M’sieur, elle n’a rien compris, la ministre ! On ne peut pas mélanger des élèves qui travaillent avec des élèves qui ne veulent pas travailler ! Il y a des écoles où l’on travaille et des écoles où l’on ne travaille pas ! » C’est cela, la triste réalité, même si elle est injuste et si elle ne permet pas de peaufiner de beaux discours sans tache. C’est cela qu’il faudrait corriger ; il est insupportable qu’il existe « des écoles où l’on ne travaille pas ». Pour les enseignants qui tentent, avec un courage extraordinaire, d’y exercer leur métier, pour les élèves qui s’y détruisent en détruisant les autres. Il faut mettre le paquet pour aider ces écoles-là. Comme il faut mettre le paquet pour détruire les ghettos et les quartiers sans espérance où survivent celles et ceux que notre « société de la réussite » rejette. Comment créer une école de la réussite pour tous dans une société qui crée de plus en plus d’écart entre les riches et les pauvres ?

Depuis, la ministre stratégique a été oubliée, mais son idée d’interdire aux écoles de gérer l’inscription des élèves a fait son chemin. Eh oui, la mérule contamine l’édifice ! Après des files interminables devant les écoles, après d’absurdes tirages au sort, les Belges francophones ont eu droit à un nouveau décret « Inscriptions » qui, plutôt qu’améliorer la situation, la détériore à la vitesse de la lumière. Aujour­d’hui, sous prétexte de mixité sociale, les parents sont soumis au choix d’un grand ordonnateur, pardon ordinateur, qui envoie leurs enfants dans une école dont ils ne veulent pas si l’établissement qu’ils ont choisi ne peut pas, faute de place, les accueillir. Bien entendu, parents et enfants peuvent établir un premier choix et dresser une liste de préférence, bien entendu, dans la majorité des cas, les élèves se retrouvent dans les écoles où ils souhaitent s’inscrire. Comme avant. Les écoles privilégiées, parce qu’elles se situent dans des quartiers huppés, n’ont pas été touchées. Comme avant. Les écoles qui casquent sont celles qui, situées dans des environnements difficiles, n’ont plus le droit d’établir de projets pédagogiques : avant, il y avait dans certains quartiers, la bonne école, la moins bonne et la moins moins bonne. Pour les parents, c’était un repère. « Si tu ne travailles pas, tu n’iras pas là ! » Pour les enfants aussi. Maintenant, grâce au nouveau décret, il y a trois moins bonnes écoles. L’élève en difficulté sociale qui travaillait pouvait s’inscrire dans une école qui lui servait d’ascenseur social, pouvait, par ses études, s’extraire de son quartier ghetto et devenir quelqu’un que ses parents n’avaient pu être. J’en ai reçu, des témoignages émus de jeunes défavorisés conduits au meilleur d’eux-mêmes par l’exigence qu’on avait à leur égard ! Aujourd’hui, dans ces quartiers défavorisés, les bonnes écoles n’existent plus ; tout le monde se retrouve nivelé dans la médiocrité. Les enfants qui veulent réussir de vraies études n’ont plus qu’à prier leurs parents de déménager, d’aller vivre dans un coin chic de la ville pour avoir une chance de suivre des cours dignes de ce nom. Merci pour cette avancée sociale, mesdames et messieurs les responsables politiques ! À quand un décret Habitation qui imposera aux nantis d’aller vivre dans les quartiers pauvres pour redorer le blason de ceux-ci ? Croyez-vous que la population vous suivra ? Être responsable, c’est mettre en œuvre des politiques qui aident celles et ceux qui sont dans le besoin, pas noyer les nécessiteux en eaux troubles.

La ministre a simonisé la façade, mais elle ne s’est pas occupée des fondations ! L’important est qu’elle puisse affirmer dans la presse et devant le Parlement qu’aujourd’hui, les écoles n’ont plus le droit de refuser qui que ce soit ! Démocratie, démocratie ! Médiocratie, oui ! Le nouveau décret règle de manière générale mille situations particulières. Sans nuances, sans intelligence. Avec un mépris innommable pour le travail réalisé depuis des années par les équipes pédagogiques sur le terrain.

Il est inacceptable que certaines écoles refusent d’inscrire un ou une élève en raison de son origine sociale ou géographique. Les écoles de riches sont des insultes pour les autres, mais il est tout aussi inacceptable qu’on interdise à une école de refuser les élèves incapables de suivre son projet d’établissement. Il est inacceptable qu’un directeur, qu’une directrice ne puisse plus, avec des arguments strictement pédagogiques, refuser à des parents une inscription qui envoie son enfant au casse-pipe parce qu’il n’a manifestement pas les capacités d’y suivre les cours. Tout le monde n’est pas beau, tout le monde n’est pas apte à tout.

Discours d’élitiste, de facho ? Facile à dire quand on n’est pas confronté à la réalité et qu’on joue au Rousseau dans son bureau climatisé. Certes, une école peut se tromper en refusant un élève, mais ce n’est pas sous prétexte qu’une erreur peut être commise qu’il faut saborder tout le système et ôter leur chance aux élèves méritants des quartiers difficiles d’avoir encore près de chez eux des écoles où il fait bon travailler.

Justification des écoles ghettos ? Paroles de prof privilégié qui veut conserver ses privilèges et qui oublie ses collègues travaillant dans des établissements chauds ? Que nenni ! En dispersant les élèves en difficulté dans toutes les écoles, on n’aide pas les écoles qui vivaient déjà difficilement. Étonnamment, chers pédagogues, ce ne sont pas les élèves qui travaillent qui tirent les autres vers le haut, mais ceux qui ne travaillent pas qui tirent leurs copains vers le bas. Trois chahuteurs dans une classe de travailleurs peuvent faire plonger la classe. Trois travailleurs dans une classe de chahuteurs deviennent rapidement des wagons.

La « démocratie » a vaincu. Madame la ministre peut se targuer d’avoir ouvert les écoles à tous ! En surface seulement. Dans la réalité, elle a propagé l’exclusion sociale. Le décret « Inscriptions » transforme mon école multisociale et multiculturelle en école monoculturelle et défavorisée : un ghetto se crée où il y avait échange des cultures et partage des différences. Tout le contraire des objectifs visés par le décret ! « Grâce » aux critères mis en place par le ministère, l’école ouverte sur le monde se ferme sur son quartier. Dans quelques années, lors d’une prochaine enquête PISA, la ministre pourra constater que les résultats des écoles belges francophones sont encore moins bons qu’avant, mais qu’il y a moins de différences entre les écoles. Le pourcentage de ceux qui réussissent très bien sera diminué et ceux qui réussiront très bien ne proviendront plus que des écoles situées dans les quartiers huppés. Les enfants défavorisés et leurs parents vous remercient, madame la ministre ! Si vous aviez véritablement voulu aider les profs et les élèves, vous auriez mis les moyens nécessaires pour aider les écoles en difficulté, pour les transformer de l’intérieur : une école malade ne disparaît pas quand on envoie ses élèves ailleurs, une école malade disparaît quand on retrousse ses manches sur le terrain et qu’on met en valeur les jeunes et les profs qui la fréquentent. Pour cela, il faut investir mais, on le sait, les pédagogues qui vous conseillent ont les idées, pas le pétrole. Et sans pétrole, une voiture ne roule pas.

Qu’attendre d’autre d’un pays qui, plutôt que gérer le problème crucial de ses prisons, loue à prix d’or des places dans la nation voisine ? Qu’attendre d’autre de gens qui se nourrissent du vernis des choses plutôt que de leur profondeur ? L’école pour tous, la réussite pour tous est en phase terminale. Avant, du temps où le maître était le maître, un fils d’ouvrier pouvait espérer aller à l’université et y réussir ! Environ 5 % y arrivaient. C’était trop peu, beaucoup trop peu, mais c’était beaucoup plus qu’aujourd’hui où l’école-foutoir permet à tous de se rendre à l’université pour s’y casser les dents.

Tirage n° 6111039 <3552047@epagine.fr>