Pour avancer, un élève a besoin d’être évalué, de prendre conscience de ses forces et de ses faiblesses. Cette évaluation est le reflet de son travail et lui donne des informations sur l’état de ses con­naissances. Il est important qu’elle l’encourage à aller de l’avant, à progresser, à se dépasser. Il est important qu’elle soit la plus juste possible, même si elle est souvent subjective. Il est enfin capital qu’elle soit claire, lisible, que l’élève la comprenne pour pouvoir la digérer et dresser un bilan de son travail.

Du temps où le maître était le maître, son verbe était chair et ses points, des sentences sans appel. Si le maître était juste, c’était bien, mais tout homme ayant ses faiblesses, certains abusaient de leur pouvoir, excommuniant honteusement celles et ceux qui ne se coulaient pas dans le moule de leur autorité, de leur autoritarisme. Un prof pouvait « casser » un élève, le rabrouer, l’humilier. Mais c’était rare, très rare et, lorsque cela arrivait, l’adolescent n’avait-il pas souvent les ressources nécessaires pour dépasser l’obstacle ? Je me souviens de ce vieux professeur qui, devant mes copains de classe, avait ostensiblement déchiré la revue littéraire que j’animais, se moquant de ce qui y était publié, me méprisant devant tous. Il m’avait blessé, mais il m’avait aussi permis de prendre conscience que je croyais en moi et que son mépris n’était rien par rapport au bonheur que j’avais d’écrire. Du temps où le maître était le maître, il arrivait que le maître se trompât, mais il était bien plus fréquent que, grâce à lui, en suivant ses conseils, les élèves fussent conduits vers le meilleur d’eux-mêmes.

Les pédagogues et autres démagogues ont décidé de faire entrer la démocratie à l’école. Sans discernement. La démocratie fait partie de la vie adulte et elle s’adresse à des personnes qui ont pu développer, un tant soit peu, leur réflexion. La démocratie est le fruit de l’éducation et elle se mérite. Laisser à des adolescents le droit de donner leur opinion sur tout sans leur avoir appris le devoir d’écouter l’autre ne conduit qu’au chaos, à l’hypertrophie d’un moi déjà trop nourri de lui-même. L’école va être détruite par tous les droits que les ministres successifs ont donnés à celles et ceux qui la fréquentent. Comme la démocratie risque d’être détruite par le chaos de toutes ces bouches ouvertes qui exigent d’elle qu’elle leur accorde tout. Pour que chacun puisse vivre libre, nous avons besoin de lois et il est essentiel que ces lois, ces règles soient respectées. Dans la société, à l’école, au sein de la famille. Quand il n’y a plus de lois centrées sur le bien commun, nous retournons à la loi de la jungle, à la loi du plus fort, à la barbarie. Il suffit pour s’en convaincre d’observer les agissements des multinationales qui méprisent autant leurs employés que les gouvernements des pays où elles s’implantent. La démocratie morte fait place à la dictature. La démocratie molle conduit à la dictature.

Pour se développer, l’enfant a besoin de règles. Pour se sentir en sécurité, il a besoin d’interdits et de limites qu’on lui impose et qui le rassurent. Le cadre est important ; le tout est de ne pas le rendre étouffant. De la rigueur, oui, mais à visage humain, comme l’exprime joliment le slogan de l’athénée où j’ai passé ma vie. Sans cadre ni loi, l’enfant retourne à la sauvagerie, à sa loi propre, qui n’est jamais celle de l’autre !

Dans la nouvelle école rêvée par les pédagogues, l’élève a empoché les droits enlevés aux maîtres. C’est la cacophonie. Quand le prof décide quelque chose, élèves et parents peuvent le remettre en question. Il n’y a pas de droits sans devoirs ! Et, jus­qu’à l’arrivée des pédagogues, le devoir d’éduquer primait sur les droits des élèves. L’objectif de l’école était centré sur le bien commun : apprendre le mieux et le plus possible. La société, certes trop paternaliste, faisait confiance au prof pour remplir cette mission. Aujourd’hui, l’école centrée sur le bien de l’élève a perdu la raison. On nous impose une pédagogie différenciée, un menu personnalisé pour chacun. On nous impose d’aller dans tous les sens, renonçant à tout sens commun. L’idée est belle, peut-être, mais c’est une idée qui se casse le nez face au réel.

Dans Le Cercle des poètes disparus, l’élève qui exerce son droit à l’immobilité remet le système en cause avec raison, mais il faut aller au-delà du clin d’œil et se décider à avancer. Pour soi et pour les autres. Les pédagogues qui invitent l’élève à revendiquer sa liberté devraient aussi songer que chaque jeune a le devoir de prendre conscience qu’il fait partie d’un ensemble social. Et cela, ce sont les lois, l’apprentissage des limites qui le lui font sentir. Pour qu’un adolescent s’intéresse à l’école, il faut que celle-ci représente encore quelque valeur à ses yeux. Non, messieurs les pédagogues en chambre, les ados n’ont pas spontanément envie d’apprendre ! Non, messieurs les didacticiens de salon, les ados n’ont pas spontanément envie de participer de manière créative aux exercices que vous mitonnez pour eux et qui, selon vous, doivent les amener à apprendre en s’amusant. Les ados à qui l’on n’impose plus de lois perdent l’envie de tout et se déconnectent, dangereusement.

Les points servaient d’outil au maître, les points permettaient aux élèves de se situer les uns par rapport aux autres et offraient aux excellents élèves de se sentir fiers d’eux-mêmes. Aujourd’hui, les péda­gogues crient haro sur toute sélection, car un bon élève mis en évidence met aussi en évidence ceux qui ne réussissent pas. Aujourd’hui, la « pédagogie de la réussite » invite les maîtres à évaluer tous les élèves positivement, à évaluer d’abord ce qui est correct, à bannir les remarques négatives. Les ados ne sont pas idiots et savent quand ils commettent des erreurs, quand ils font des bêtises. Il arrive qu’ils les fassent par provocation, dans l’espoir insconscient d’être arrêtés. Se retrouver confrontés à des adultes qui sourient de leurs erreurs et les minimisent n’a absolument rien de formateur.

L’école a le devoir de pointer du doigt ce qui va mal, ce qui n’est pas compris, ce qui n’a pas été étudié. Avec tact et respect. Avec humanité, mais aussi avec fermeté et exigence. Les adolescents n’atten­dent pas de nous que nous disions amen à toutes leurs idioties, au contraire ! Cessons de mélanger les rôles ! Les réformettes successives de chaque minis­tre ont ôté au maître les outils qui lui permettaient d’être le maître. Et, en même temps, il lui est demandé d’asseoir davantage une autorité qu’on lui a enlevée. Les jeunes ne sont pas dupes ! « Si vous me mettez une mauvaise note, mes parents porteront plainte chez le directeur ! Si vous me mettez en échec, ils introduiront un recours ! »

Les outils mis en place par les pédagogues pour faire entrer la démocratie à l’école sont détournés et conduisent chaque fois un peu plus vers le désastre annoncé. Ainsi des recours, créés pour corriger les décisions arbitraires des méchants profs ! Merci pour l’image ! Nous sommes bien entendu incapa­bles de faire notre métier et nos conseils de classe ne sont que de vastes comédies où nous massacrons les élèves ! Heureusement, les preux bambins peu­vent désormais faire appel de nos décisions injustes ! J’imagine que, dans vos têtes de nœuds, vous songiez à ces profs à qui il arrivait de faire échouer un élève pour quelques points. Ces profs sont-ils si nombreux qu’il fallait un nouveau décret ? Allez, les profs, délibérez à nouveau, justifiez-vous une fois de plus, concoctez un dossier détaillé pour les spécialistes du ministère et gare à celui qui sera absent lors de la nouvelle réunion. Car il y aura vice de procédure qui bénéficiera, bien entendu, à votre victime, le pauvre élève compétent que vous avez fait échouer.

Les élèves, surtout les moins bons, se marrent. Ils peuvent s’appuyer contre le mur et nous adresser un doigt d’honneur en toute impunité. Le système leur offre tous les droits et les invite à oublier toute notion de devoir. Ils ne sont pas idiots : l’art de la débrouille qu’ils cultivent leur a appris que, pour réussir à l’école, il ne faut plus étudier, mais trouver les failles du système qui leur offriront d’obtenir leur diplôme en se grattant le nez. L’éducation est devenue un mammouth où décrets et textes de lois se multiplient. Un mammouth incompréhensible pour la plupart des acteurs du système, un mammouth jargonnant, mais qui a force de loi. Aux profs de se plier à chaque nouvelle ânerie ministérielle, aux profs de constater que le flou règne partout, que plus rien ne s’énonce clairement. Que seule compte, là-haut, la réussite à tout prix, que peu importe que les élèves de 2013 aient autant de culture qu’un petit pois. Aux profs de courber l’échine et de faire leur métier, même si on leur a enlevé tout moyen de l’exercer, aux profs de participer en silence à la grande comédie de l’éducation. L’important, ce sont les taux de réussite, pas ce que les élèves connaissent et sont capables d’utiliser.

Bien entendu, les pédagogues et les politiques réfuteront hypocritement ce que j’écris. Mais seront-ils même hypocrites ? Ils sont coupés de la réalité à tel point qu’ils pensent sincèrement que l’école fonctionne comme ils la rêvent. Ils croient qu’il suffit de créer un nouveau modèle didactique pour qu’il soit appliqué avec succès, qu’il suffit de prononcer le mot « démocratie » pour que la démocratie soit. Ils se prennent pour Dieu, se gargarisent de beaux mots, de formules magiques et, pendant ce temps, loin des nuages, sur la terre, certains profs éplorés deman­dent à leurs élèves s’ils ont encore le droit de leur donner cours…

Tirage n° 6111039 <3552047@epagine.fr>