Le prof est l’exemple parfait de l’être humain assis les fesses entre deux chaises. D’un côté, les instances qui gèrent son métier, de l’autre, les parents et les élèves. Pris en tenaille entre des volontés qui ne sont pas les siennes, le prof est invité à faire intégrer aux adolescents les nouvelles donnes du ministère ; il les forme désormais à devenir de parfaits petits robots sociaux qui répondront le mieux possible aux exigences du marché de l’emploi. Dans les programmes, pourtant, on parle de former des citoyens. Une fois de plus, la réalité n’a rien à voir avec la fiction !

Avant, le prof était un passeur de savoirs, de culture, quelqu’un à qui l’on faisait confiance, à qui l’on confiait son enfant pour qu’il reçoive les outils nécessaires pour se défendre dans la vie, pour y réussir et, au-dessus, les grosses légumes du ministère ne jouaient pas encore aux apprentis sorciers. Ils géraient, en bons pères de famille, l’éducation nationale dans le double but de conduire le plus grand nombre vers la réussite et de transmettre à tous une culture générale et la mémoire de notre civilisation. Oui, les choses étaient simples, peut-être un peu simplistes : il y avait des listes de savoirs à apprendre, des règles précises et strictes à respecter. Cela tournait plus ou moins rond, tellement rond que cela en devenait banal.

Mai 68 et ses pavés sont passés par là. À mort l’école coupée du monde, à mort les temples du savoir et de la culture où les savants soumettaient des ignares qui n’avaient aucun droit. Désormais, il était interdit d’interdire. Vive l’enseignement rénové ! L’élève pouvait faire son marché dans la liste des multiples cours à options, saupoudrer un zeste de cuisine sur un trimestre de latin, y ajouter une pincée de mécanique et agrémenter le tout de quelques heures d’éducation à la citoyenneté. L’ère du zapping scolaire débutait : on apprenait de tout en ne sachant plus rien.

Mais tout cela coûtait bonbon et, crise pétrolière aidant, l’État dut réduire ses dépenses. La réforme de l’enseignement avait du plomb dans l’aile et l’esprit même du rénové était trahi. Qu’à cela ne tienne ! Tout en travaillant plus ou moins comme avant, on garderait la nouvelle étiquette et, d’un rénové mal et trop vite pensé, il ne resta presque plus rien. Je me souviens d’un vieux professeur de cette époque qui me disait que, pour lui, rien n’avait changé. « Les cours sont les mêmes, sauf qu’aujourd’hui, les élèves se lèvent parfois pendant que je parle et crient “Vive la liberté !” avant de se rasseoir. » Véridique ! Je vois encore son sourire ironique !

Le pire restait à venir : les pédagogues étaient entrés par la porte ouverte par les premières réformes. Ils avaient inventé les « sciences de l’éducation » et allaient casser la baraque. Finis les maîtres qui se penchaient sur leurs classes, sur chaque élève de leurs classes, comme des artisans et qui tentaient, grâce à leur art d’enseigner, de réparer les rouages qui grippaient, d’améliorer ce qui fonctionnait mal. Avec les pédagogues, l’éducation est devenue une science et, grâce à eux, il suffirait de quelques formules et de belles méthodes pour rendre les jeunes performants.

L’éducation vivait une révolution copernicienne. Désormais, on n’enseignerait plus en partant du haut, du maître omnipotent, mais du bas, de l’élève zézayant, on démarrerait de ce qu’il savait pour lui en apprendre davantage et on le laisserait s’approprier les connaissances qu’en parfait petit Émile rousseauiste, il aurait envie d’apprendre. L’idée était bonne : partir de la curiosité de l’élève, répondre à ses questions, l’amener à découvrir et à expérimenter les savoirs conduit à développer ses compétences et rend l’éducation vivante. C’est évidemment bien mieux que de se faire assommer par des savoirs transcendantaux !

MAIS… pour réussir ce formidable pari, l’école devait recevoir les moyens et, crises diverses aidant, l’argent n’a pas suivi. Une pédagogie qui part des élèves est réalisable si le prof peut s’occuper des élèves qui lui sont confiés. Un cours ex cathedra peut se donner sans difficulté devant plusieurs centaines de personnes et chacun est alors invité à développer dans son coin les compétences nécessaires pour comprendre et utiliser ce que le prof-mirage a expliqué. Le cours ex cathedra amène l’élève à écouter, à se débrouiller et développer ses compétences. Avec un bug : le cours ex cathedra suppose une sélection et seuls celles et ceux qui sont capables de faire face à l’ennui souvent généré par ce type de cours, au travail qu’il exige, en récoltent les lauriers. Seuls réussissent les meilleurs, les plus persévérants, les plus tenaces, quelle que soit leur origine, quel que soit leur milieu social. C’est en travaillant ainsi que, pendant des décennies, notre société occidentale s’est créé des élites intellectuelles, c’est en travaillant ainsi que se forment nos champions sportifs : les plus forts émergent, la majorité survit et les plus faibles dérapent. C’est le modèle même de la société que les jeunes découvrent après l’école, une société impitoyable où la sélection permanente ne fait aucun cadeau.

Les pédagogues ont décidé que ce modèle ne convenait plus. C’est vrai, humainement, ce modèle de société est loin d’être idéal. Les pédagogues ont donc proposé un modèle plus ouvert, plus « démocratique ». Un modèle qui n’écraserait pas l’élève, où le prof ne serait plus grand tourmenteur, mais gentil animateur. En cinquante minutes de cours (souvent quarante quand on déduit le temps que les élèves mettent à arriver du cours précédent et à ouvrir leur classeur), le gentil animateur est donc invité à proposer une pédagogie différenciée à des classes de vingt-cinq à trente élèves. Ce qui — petites perturbations et brouhaha que cette manière de travailler éveille — lui laisse environ une grosse minute à consacrer à chaque élève sur une heure de cours. Normal qu’on ne forme pas de parfaits bilingues ! Sans être la panacée, dans une telle situation, la pédagogie frontale permet au moins de transmettre des savoirs à tout le groupe pendant une trentaine de minutes et, si elle génère son flot d’endormis, elle offre aussi à la grande majorité d’acquérir des con­naissances impossibles à transmettre dans l’exubérance engendrée par une pédagogie participative dans des classes surpeuplées.

Quand on lance des idées, mesdames et messieurs les ministres, quand on impose des réformes, on donne aux artisans de la transformation souhaitée les moyens de réaliser les aspirations nouvelles ! Ben non !

Il faut revenir au réel et constater avec amertume que les politiques, débordant d’idées nouvelles, nourrissent leurs électeurs de slogans et de formules bien rodées : de décret « Missions » en contrat stratégique, de décret « Inscriptions » et décret « Robin des bois », ils noient le poisson de leur incompétence en un jargon fleuri pondu par leurs éminences grises qui tirent de leur chapeau formules magiques et équations alambiquées. Sur le papier, tout semble merveilleux ! Mais quand sur le terrain on hurle et qu’on appelle le ministère pour lui signaler les dégâts ou pour lui demander de l’aide, celui-ci répond aux abonnés absents et fait le gros dos en attendant que l’orage passe. Comme d’habitude, aux profs la patate chaude !

C’est qu’on sait que les profs sont bon public ; même lorsqu’ils crient leur désespoir et leur colère, ils finissent toujours par se lasser, culpabilisés par ces élèves qu’ils laissent sur le carreau pendant qu’ils se battent pour un métier de qualité, blessés qu’on les prenne pour des glands et qu’on balance avec la complicité des médias qu’ils sont encore en train de ne rien faire ! Un des moments qui me met le plus en rage est celui de la fin de l’année scolaire, quand j’entends que les jeunes sont abandonnés à leur sort et qu’ils traînent dans la rue. Chaque année, les médias y vont de leur coup de pub ! Pour les profs, ce sont souvent les jours de l’année les plus pénibles, où il faut corriger les examens, délibérer, compléter les bulletins, s’occuper des recours éventuels dans un stress démoniaque depuis que le ministère nous a obligés à réduire le plus possible ces « jours blancs ». Pour les élèves oui, mais pas pour les profs qui sont parfois présents à l’école pendant plus de douze heures par jour, encore moins pour les directions qui terminent chaque année scolaire sur les genoux et qui, dès les premiers jours de juillet, doivent préparer la suivante ! « Engage-toi dans l’enseignement ! », invite madame la ministre, c’est le plus beau métier du monde, rejoins les pigeons de la terre, tu picoreras les graines de l’amertume et du découragement !

Quand les profs se révoltent, ils prennent leurs élèves en otage. Quand ils dépriment, ils ne remplissent pas leur mission et celle-ci est essentielle : il faut qu’ils préparent les générations nouvelles aux défis de demain. Et on le constate partout : les adolescents en savent de moins en moins ! Que font les profs ? Ils n’apprennent plus rien à nos enfants ! Que font donc les profs ? Ils appliquent les consignes du ministère. Certains dressent le constat du désastre et décident de désobéir, comme Bastien Cazals1, mais la plupart a perdu sa capacité de s’indigner, les plus âgés parce qu’au fil des années, ils ont été obligés de constater qu’une parole de bon sens n’a pas voix au chapitre chez les décideurs, les plus jeunes parce qu’ils n’ont pas compris le désastre, parce qu’ils ont été formés par cette école ludique du toujours moins. Parce que, souvent, ils ne comprennent pas pourquoi nous en sommes arrivés là.

C’est pourquoi j’écris ce livre. Parce que je ne trouve pas normal qu’un ado de quinze ans me demande s’il est vrai que des Juifs ont été tués pendant une guerre qu’il ne situe même plus dans le temps, parce que je trouve consternant que des jeunes collègues, diplômés universitaires et par ailleurs très compétents dans leur branche, ne puissent plus écrire une remarque dans le journal de classe des élèves sans faire de fautes d’orthographe, que d’autres déclarent ne jamais lire, ni un roman, ni le journal. Ces jeunes-là, formés par compétences, n’ont plus de culture et ne s’y intéressent plus. Quoi de plus normal, dans une société où la culture n’est plus qu’un épiphénomène ! Hugo, Balzac, Marx, Gandhi et les autres ont été remplacés par The Voice et autres Koh-Lanta. Il s’agit de s’amuser, plus de réfléchir. La poudre aux yeux a remplacé la poudre à canon ; c’est si pratique pour nos politiques ! Mais attention, messieurs, dames ! Il y aura bientôt plus de jeu que de pain dans votre société et les gens qui ont faim retrouvent toujours le goût de la révolte.

Les ados ont perdu le sens de la mémoire. Leur société est celle d’aujourd’hui et le passé, ils s’en fichent. Leurs aspirations sont de réussir maintenant, de s’approprier la vie du jour sans prendre de recul : ils consomment les médias au quotidien sans réflexion, sans analyse et ils se demandent pourquoi nos soldats interviennent en Libye (« Qu’on les laisse se massacrer entre eux ! »), en Afghanistan (« De toute façon, ils sont toujours en guerre, ceux-là ! »). Ils se ferment de plus en plus à ce qui les dérange, virent à l’extrême droite, sont favorables à la peine de mort. Oui, cher Stéphane Hessel, vous aviez des raisons de vous indigner, de nous appeler à nous indigner ! Qu’a-t-on fait de l’héritage du passé ? Qu’a-t-on fait de votre engagement, de votre résistance ? Pourquoi les techniciens de l’éducation, qui n’ont cependant que le mot citoyenneté à la bouche, ont-ils transformé l’école en un vaste réseau d’ignorance et pourquoi leur a-t-on permis de vider l’école de sa mémoire et de son humanisme ?

Il est urgent de s’indigner à nouveau, de résister, de refuser un discours criminel et mensonger qui annonce la réussite pour tous en donnant les possibilités de réussir à un tout petit nombre. L’école a perdu sa réalité, sa crédibilité : les diplômes qu’elle distribue à qui mieux mieux ne valent pas tripette et ne permettent plus de trouver, dans la société, une place honorable. Le petit qui veut s’élever socialement n’a plus accès qu’à des établissements scolaires qui n’apprennent plus rien, qui ne permettent plus de réussir à l’université et dans les hautes écoles. Ceux qui sont bien nés, même pas très malins, trouveront, dans l’enseignement privé et en payant, des maîtres qui leur transmettront les savoirs nécessaires à leur réussite sociale. Finis les maîtres qui repéraient les meilleurs et les menaient, avec le soutien de l’État, vers les plus hautes sphères ! Est-ce là que les savants de l’éducation voulaient en arriver ?

Tirage n° 6111039 <3552047@epagine.fr>