Aujourd’hui, si l’école se porte si mal, si les élèves et les profs sont en souffrance, c’est parce qu’ils manquent d’objectifs précis, de direction claire. L’école est en panne de sens, en panne d’essence aussi, de saveur et plus personne n’y trouve plat à son goût. Il suffit de feuilleter les nouveaux manuels scolaires pour voir combien, malgré la richesse de ce qui y est proposé, élèves et profs sont confrontés à un joyeux fouillis. Qu’apprend-on vraiment à travers ces multiples séquences à tiroirs, à travers ces formules qui disent de façon compliquée ce qui pourrait être simple ? Certes, ces nouvelles manières d’apprendre sont le reflet de la diversité et de la complexité de notre monde, de sa vitesse, de son mouvement. Malheureusement, ces manuels ne sont pas à mettre entre toutes les mains ! Il faut déjà être intelligent et cultivé ou curieux pour les savourer ; or, beaucoup d’élèves ne sont pas spontanément intéressés par les nombreuses activités ludiques et créatives proposées dans ces pages, parce que, tout simplement, tout honnêtement, tout affreusement, ils ne sont souvent pas capables de les comprendre.
À force de réduire l’école à un jeu, et ce, dès l’enseignement primaire, on crée des analphabètes. Les nantis mis à part, les enfants qui entrent aujourd’hui en secondaire n’ont ni les connaissances, ni les compétences nécessaires pour comprendre ce que les merveilleux manuels si bien pensés leur proposent. Parce qu’ils savent parfois à peine déchiffrer les mots, parce qu’ils sont incapables de se concentrer plus de quelques secondes sur un texte, parce qu’ils n’ont appris ni à écouter, ni à étudier, ni à tenir un cahier, parce qu’ils passent dans leur tête d’une activité à l’autre sans se fixer sur aucune.
Il faut revenir à des exigences simples. Trop évidentes pour les masturbateurs pédagogiques des ministères. Quand il sort de l’école primaire, un enfant doit à nouveau savoir lire, écrire et calculer. À l’école primaire, un enfant doit avoir appris le sens de l’effort, il doit avoir appris à se concentrer sur un travail, à écouter ses camarades de classe, il doit avoir appris le plaisir du travail bien fait, pouvoir faire la différence entre un brouillon et une copie au net, avoir appris qu’on ne réussit qu’en travaillant et que celles et ceux qui travaillent ont du mérite, que, certes, tous sont égaux en libertés et en droits, mais aussi en devoirs et qu’entre eux, il y a des différences. Oui, il y a de bons et de moins bons élèves, oui, il y a ceux qui ne réussissent pas et, à ceux-là, dès l’enfance, il faut expliquer, avec respect et sans le moindre mépris, ce qui ne va pas, il faut leur préciser qu’il existe plusieurs formes d’intelligence, mais, surtout, il faut cesser de fermer les yeux sur leurs difficultés, de les laisser passer de classe sans rien exiger d’eux, de refiler la patate chaude à l’enseignant de l’année suivante. Agir ainsi est un manque de respect total à l’égard de l’élève à qui, dès qu’il est petit, on laisse croire que tout est possible. Le ministère et les pédagogues font tout pour fermer les yeux sur la réalité, pour repousser l’échéance de la vérité, et le choc en est d’autant plus brutal. Le laxisme est à la mode, on enlève aux enseignants toute possibilité d’encore se montrer exigeants, on crée un tronc commun jusqu’à quatorze ans, on ferme les yeux sur les différences culturelles et sociales qui exigeraient pourtant une véritable prise en charge et des écoles appropriées, des équipes pédagogiques renforcées, on fait croire que le succès attend chacun au coin de la rue et on ferme les yeux sur la réalité qui indique qu’il y a de plus en plus de jeunes en décrochage scolaire, dans les grandes villes, dans les quartiers défavorisés. L’école ne peut plus répondre à ses missions essentielles : instruire le plus grand nombre et conduire, de manière optimale, vers une profession celles et ceux qui ne désirent pas être instruits.
Tant de jeunes s’ennuient et perdent leur temps dans ces filières fourre-tout où chacun est supposé bon à tout ! Puisque les méchants profs ne peuvent plus constater une situation d’échec et réorienter un ado qui ne travaille pas vers une filière plus appropriée où il s’épanouirait peut-être, les méchants profs n’ont plus qu’à baisser le niveau de leurs exigences et tomber avec les jeunes dans le bourbier ambiant de la sous-culture et du prêt-à-penser. Faisons du rap plutôt que Molière, faisons du slam plutôt que Rimbaud ! Partons de ce qu’ils savent pour les conduire vers le Beau ! Quand ils ne savent rien, c’est difficile et, quand le Beau n’a pour eux aucun intérêt, qu’ils se contentent de la médiocrité ambiante, la tâche du prof tient du rêve éveillé. L’école a perdu son sens parce qu’elle ne lève plus les yeux vers ce qui nous dépasse, vers l’excellence, parce qu’aujourd’hui, il ne s’agit plus d’avoir la tête tournée vers les nuages de la connaissance, mais le groin vautré dans la boue du quotidien le plus plat ; la réalité qui transcende a été remplacée par la téléréalité qui engraisse.
L’école ne tend plus vers un but exigeant, poussé chaque fois plus loin par d’autres exigences. L’école, devenue minimaliste, se nourrit des expériences de ses élèves, de leur vécu et s’extasie sur tout ce qu’ils font plutôt que de les nourrir de ce qu’ils pourraient faire : pâtes et pizzas sont au programme et la grande cuisine n’est plus réservée qu’à ceux à qui les parents la transmettent encore. Pâtes au menu et plus personne au rebut : l’école de la réussite est en marche. La société et le marché de l’emploi sélectionneront ensuite ces jeunes, et de façon impitoyable : seuls celles et ceux qui auront eu la chance de fréquenter les établissements privilégiés, qui ne se trouveront bientôt plus que dans les quartiers chic fermés à toute mixité sociale, tiendront les rênes du pouvoir. Est-ce donc cela l’école sociale et juste qui permet aussi aux démunis d’obtenir un diplôme de valeur ? En avant, camarades, c’est la chute finale !
Pendant que le niveau de la mer monte à cause du réchauffement climatique, le niveau des élèves baisse à cause du relâchement pédagogique. Il n’est évidemment pas politiquement correct d’affirmer cela : il faut chanter en chœur, avec les sirènes de la réussite, emballer dans des discours ronflants une réalité catastrophique que les profs côtoient au quotidien, sans pouvoir la dénoncer sous peine d’être traités de ringards. Les élèves ne savent plus rien, mais ils ont des compétences ! La belle affaire ! Les élèves n’ont plus aucun sens de l’effort, mais ils sont plus créatifs ! Comme si l’école, quand elle fonctionnait encore, n’avait pas formé de grands créateurs !
L’école est devenue un bavardage, fruit des pensées généreuses des intégristes de la réussite. Le maître, quand il avait encore le droit d’exercer son métier, tentait d’amener le plus d’enfants possible au certificat d’études et vers des études supérieures ensuite, mais, artisan de la réalité, il savait que tous n’avaient pas la capacité d’atteindre les niveaux les plus élevés. L’école avait un sens, l’école avait une loi : on savait que si l’on ne travaillait pas, on ne réussissait pas. À l’époque, un diplôme se méritait et, c’est vrai, l’école sélective était injuste avec les plus faibles qu’elle n’aidait pas assez, qu’elle encourageait trop parcimonieusement. Plutôt que de corriger le tir, d’améliorer le système où il fonctionnait mal, les pédagogues de la réussite ont révolutionné le modèle, l’ont retourné et ont jeté le bébé avec l’eau du bain : le terme « échec » étant devenu insupportable, l’école distribue diplômes et certificats à qui mieux mieux et certaines évaluations finales sont devenues des caricatures d’examens au niveau si bas qu’elles n’ont plus aucune valeur.
Prêche pour une école élitiste ? Certainement pas ! Prêche pour une école qui a encore un sens, une école respectueuse des enfants qui lui sont confiés et désireuse qu’ils la quittent en ayant acquis des bases qui leur permettront de se défendre dans la vie, pas une école-garderie où l’on ment sur les exigences du futur.
Aujourd’hui, les bons élèves et leurs parents recherchent avidement ces établissements où on ne leur ment pas, ces écoles qui en méritent encore le nom et le ministère le sait bien. Aussi, les pédagogues ont décrété la mixité sociale et font tout pour séparer les bons élèves des bons et les moins bons des moins bons. Résultat : des écoles réputées où tout le monde veut s’inscrire et des établissements qui se retrouvent en recherche d’élèves. Des centaines d’enfants qui ne trouvent pas de place en première année du secondaire ! Des écoles très demandées sommées de surpeupler leurs classes ! Des profs obligés, sans les moyens adéquats, de faire réussir un maximum d’élèves dans des classes incroyablement hétérogènes. Un travail impossible pendant que, dans les quartiers chic, les établissements huppés peuvent continuer de ronronner. Et les bons élèves déboussolés constatant qu’ils n’apprennent plus rien dans leur école ne peuvent plus que supplier leurs parents de déménager pour leur donner la chance de fréquenter ces établissements où l’on travaille encore. Le décret « Inscriptions » va vider les quartiers défavorisés de leurs derniers bons élèves, enfin, de ceux dont les parents pourront émigrer vers des cieux plus cléments. Et les communes pauvres se paupériseront encore plus ! Financièrement et intellectuellement.
J’exagère ? À peine. Il suffit d’écouter les parents et les élèves, il suffit de regarder les clans qui se forment dans les cours de récréation et dans les classes. Quand elle est imposée, la mixité sociale a des effets opposés, complètement opposés à ceux que les rêveurs pédagogiques espèrent. Plutôt que de créer la rencontre et l’ouverture à l’autre, ces irresponsables créent l’exclusion. Les clivages qui existaient entre « bonnes » et « mauvaises » écoles, qui souvent se contentaient de ne pas se fréquenter, sont aujourd’hui, par le biais du décret « Inscriptions » entrés dans toutes les écoles qui deviennent ingérables : plutôt que d’apprivoiser les loups, on les a fait entrer dans les bergeries ! Aux profs de se débrouiller avec tout cela, ceux des écoles en difficulté qui n’ont pas été aidés et qui ne peuvent pas mieux soutenir leurs élèves, ceux des écoles plus réputées qui vivent aujourd’hui les mêmes difficultés que leurs collègues. En diluant, en dispersant le problème, les irresponsables ont travaillé de la même manière qu’en supprimant l’excellence et les exigences : l’école de la réussite est un grand marécage où chacun se débrouille pour ne pas s’enfoncer. Malgré les discours absurdes et triomphalistes, le nivellement par le bas est parfaitement réussi et, une nouvelle fois, ce ne sont pas les privilégiés qui en souffrent !
Tirage n° 6111039 <3552047@epagine.fr>