Les passeurs de lumière
Dans l’intérêt des uns comme des autres, il faut trouver la force de contrecarrer le discours pédagogique dominant sans retomber dans l’autoritarisme passéiste.
Laurent Demoulin, L’hypocrisie pédagogique.
Notre métier nous est enseigné par des gens qui ne l’ont jamais exercé. En plus, les démarches pédagogiques sont prescrites comme des dogmes, sans discussion possible, comme si elles étaient obligatoires et inadaptables. Est-ce que la liberté pédagogique existe encore ?
Rachel Boutonnet,
Journal d’une institutrice clandestine.
Suite à une commande de mon éditrice de l’époque, j’ai publié Vocation prof2 au début des années 2000. J’y décrivais mes vingt premières années d’enseignement et j’y disais mon bonheur d’être prof. Treize ans après ce témoignage, je suis toujours heureux d’entrer dans mes classes, de rencontrer mes élèves et de parcourir un bout de chemin avec eux. Et j’en rencontre, des enseignants qui partagent le même bonheur ! Celui d’échanger, de transmettre et de dispenser des connaissances, des savoir-faire, des savoir-être, celui de lancer des projets pour et avec leurs élèves. L’enseignement est, pour eux comme pour moi, demeuré « le plus beau métier du monde ».
Cependant, tous ceux et celles qui ont quelques années d’expérience derrière eux dressent le même constat : sous prétexte de tourner le dos aux méthodes anciennes, les didacticiens intégristes et les ministres incompétents détruisent notre profession avec un zèle remarquable. Le vase déborde ! On nous a volé notre travail ! De sinistres experts sans expérience du réel croient révolutionner l’école en transformant leurs idées allumées en décrets. L’incendie a pris et, même s’ils courent au feu, les profs ne peuvent plus empêcher l’école de brûler ! Stop ! Nous allons droit dans le mur ; il faut arrêter le massacre. L’école est une vieille dame fragile qu’on ne peut pas transformer en deux coups de cuillère à pot. La connaissance se respecte, se découvre avec lenteur et saveur et ne se met pas en vitrine pour qu’on la consomme vite fait ! Les diplômes se méritent et ne se distribuent pas comme des préservatifs pour oublier le sida de l’ignorance. Et, même s’ils ne peuvent plus (et c’est heureux ! ) se comporter comme des maîtres tout puissants, les profs n’ont pas vocation à être de gentils animateurs dont le seul but est de faire passer un moment agréable à leurs élèves !
L’école peut être difficile. Comme la vie. L’école peut être désagréable. Comme la vie. L’école peut être stressante. Comme la vie. L’école peut être sélective. Comme la vie. Et les profs sont les piliers de l’école, ses tuteurs, ses garants. Si on les démolit, si on les décourage, c’est tout le système qu’on bousille. Les plus anciens, les plus chevronnés, ne savent plus où donner de la tête et s’accrochent tant bien que mal en tentant d’appliquer, malgré tout, les avalanches de réformes qu’ils subissent depuis des années. Les plus jeunes, fruits déjà de la « pédagogie de la réussite », ne tiennent pas le coup longtemps et, pour la plupart, abandonnent le métier dans les cinq ans ! Réponses du ministère : il suffit d’allonger la formation des futurs professeurs, de faire travailler les super mamys-papys de l’enseignement plus longtemps pour faire face à la pénurie, il suffit de placarder de belles affiches dans les gares en rappelant combien nos maîtres (celles et ceux qui utilisaient les méthodes décriées !) nous ont marqués pour créer des vocations et attirer des jeunes vers le métier ! Débile ! Aujourd’hui, il y a autant de vocations dans l’enseignement que dans l’Église. Et ils sont malheureusement trop nombreux ceux qui choisissent la filière après s’être cassé les dents ailleurs, parce que, dans l’enseignement, il y a des places et que, dans l’enseignement, on n’échoue pas. Pour l’Église, c’est une autre histoire…
La honte, c’est la honte, comme diraient mes élèves. Un des métiers les plus exigeants du monde est devenu un fourre-tout où des polyglottes peuvent devenir profs de langue sans avoir de compétences pédagogiques, où un diplômé en sciences peut enseigner le néerlandais ou l’anglais si l’on n’a pas trouvé quelqu’un qui possède le titre requis, où un non-diplômé peut trouver un emploi, car faute de grives, on mange des merles ! La honte, c’est la honte. Imagine-t-on pareille situation dans le privé ?
Ce qui était une profession reconnue et respectée, qui procurait certains avantages enviés comme les vacances, tant mises en évidence par ceux qui ne sont pas profs, est devenu une profession de seconde main que l’on choisit souvent quand on n’a pas réussi d’autres études. Certes, il reste quelques jeunes qui ont aux tripes la rage et le bonheur d’enseigner, qui se sentent appelés, comme je l’ai été, qui ont le goût de ce boulot formidable, mais si le jeu de massacre piloté en haut lieu se poursuit, combien d’années faudra-t-il pour qu’il n’y ait plus de profs ? Continuera-t-on à picorer à gauche et à droite pour conserver le cadre ? Continuera-t-on à faire croire que, s’ils ne résistent pas aux premières années d’enseignement, c’est parce que les jeunes sont mal formés et qu’il faut allonger la durée de leurs études ? Continuera-t-on à transformer leur formation en une suite de discours pédagogiques jargonnants et incompréhensibles qu’ils ne pourront jamais mettre en pratique ? Tous ces profs qui ont vingt ou trente ans d’enseignement derrière eux étaient-ils mal formés ? S’ils sont restés profs, c’est parce qu’à l’époque, leur métier n’avait pas encore été phagocyté par les pédagogues en chambre ! Parce qu’on leur faisait confiance et qu’ils n’étaient pas obligés d’appliquer dans leurs classes les théories fumeuses des sciences de l’éducation, qu’ils pouvaient tout simplement et tout humainement se consacrer à leur art d’enseigner !
Oui, avant qu’il ne devienne une pseudoscience, l’enseignement était un art et chaque prof, artisan du quotidien, vivait ses journées comme une passionnante aventure où l’humain était en première ligne. Au prof, on demandait de tenir ses classes et chacun, en tâtonnant, cherchait le meilleur moyen possible d’être écouté par ses élèves. Pour faire passer le message, il fallait parfois des « trucs » différents d’une classe à l’autre, d’une heure à l’autre, des manières d’être, de parler, d’écouter, de se mouvoir. Parfois, il fallait laisser les cours là et voir, avec eux, pourquoi les élèves ne réussissaient pas à s’y mettre. Quand la sauce prenait enfin, le maître pouvait se lancer dans la matière et transmettre aux enfants les savoirs qui leur permettaient de construire leur présent et leur futur. Si l’un ne comprenait pas, le maître se penchait vers lui ; si l’autre avait besoin d’un exercice supplémentaire, le maître le lui fournissait et, quand ça n’allait pas, il convoquait les parents pour discuter avec eux du cas de leur enfant. Oui, messieurs les pédagogues, le maître faisait déjà de la pédagogie différenciée avant que vous ne l’inventiez ! Et, avant que vous n’en fassiez votre nouvel évangile, le maître entraînait les compétences de chacun, sans, bien entendu, décortiquer et nommer chacun de ses actes. L’enseignement formait un tout qui fonctionnait le plus harmonieusement possible, de manière claire et visible, avant que vos cerveaux d’experts incompétents ne le pervertissent jusqu’à rendre sa pratique incompréhensible, même pour ceux qui s’y exercent tous les jours !
Les maîtres étaient des passeurs de lumière ; chacun à leur manière, ils transmettaient ce qu’ils savaient et qui ils étaient. Leur humanité, avec ses forces et ses faiblesses, avec sa douceur et ses aspérités. L’école était un lieu à part entière où l’on apprenait le sens de la relation, le sens de l’effort, le sens du devoir, le sens civique et, ensuite, les enfants devenus grands faisaient le tri entre ce qu’ils avaient appris à l’école et ce qu’ils vivaient à la maison et au dehors. Parfois, en se voulant justes, les maîtres se révélaient injustes, parce qu’ils punissaient l’un ou qu’ils couronnaient l’autre de trop de lauriers. Certains se montraient trop sélectifs, mais, malgré les erreurs, l’école fonctionnait et servait de repère aux enfants comme aux parents. Un peu comme l’Église, mais d’une autre manière.
Aujourd’hui, l’Église est désertée et les écoles le seront bientôt. Plus de prêtres, plus de maîtres. La société perd les piliers qui la maintenaient. Place est offerte aux mini-gourous de l’esprit qui vous offrent le bonheur, moyennant finances, et à ceux de l’éducation qui vont transformer, en les rendant acteurs du projet éducatif, vos enfants en génies. Comme s’ils n’étaient pas actifs avant ! Chacun pour soi et plus personne pour tous. Fini le bien commun ! À chacun son épanouissement différencié et merde pour les autres ! Notre société est malade d’égotisme et, en détruisant tout ce qui fait sa structure au profit d’egos surdimensionnés, elle scie la branche sur laquelle elle s’est construite. Pendant que quelques magnats s’enrichissent honteusement, la justice, l’enseignement, la culture — tout ce qui constitue les fondements d’une société démocratique — ne reçoivent plus les moyens nécessaires à leur bon fonctionnement et, pis encore, sont pris en otages de l’intérieur par des spécialistes qui n’ont jamais pratiqué le métier.
Ni Dieu, ni maîtres ! Nous avons réussi à ne plus écouter que notre petit moi et nous revenons vers les particularismes, les nationalismes, la barbarie. La maladie dont souffre l’école la dépasse : le monde est gangrené par une oligarchie de technocrates qui, plutôt que de regarder comment il tourne, lui disent comment il doit tourner. La pédagogie est à l’enseignement ce que la bourse est à l’économie réelle. Elle crée des situations virtuelles d’apprentissage et décide qu’elles correspondent à la réalité. Elle spécule sur l’école et entraîne celle-ci dans la spirale de ses délires. Jusque quand pourra-t-on vivre sans avoir les pieds sur terre ?
Il est urgent, impératif que chacun, dans son domaine, retrouve le chemin du réel, que nous fassions preuve d’humilité et d’humanité. Si l’école ne veut pas mourir, il faut que celles et ceux qui la constituent aient le courage de se remettre en question : aux ministres, il est demandé de gérer l’éducation de manière à ce qu’elle tourne rond, à ce que les bâtiments scolaires soient en état, à ce que profs et élèves puissent travailler en toute sérénité sans devoir revoir leurs méthodes au fil des modes et des décrets qui se suivent et s’annulent ; ce n’est pas seulement en publiant un beau magazine et en distribuant des cartes Prof que les politiques revaloriseront la profession. Aux pédagogues, il est demandé de penser à des méthodes plus performantes peut-être et de les proposer, sans les imposer, aux maîtres qui décideront si elles sont applicables sur le terrain. Aux profs, il est demandé de continuer d’exercer leur métier au quotidien avec la passion et le respect que les enfants méritent. Aux élèves, il est demandé de faire leur boulot d’élèves, en écoutant en classe et en étudiant leurs leçons. Aux parents, il est demandé de respecter les décisions des enseignants et d’encourager leurs enfants à travailler à l’école, d’éduquer ceux-ci de façon à ce que les profs ne doivent pas prendre l’éducation de leur progéniture en charge et qu’ils puissent consacrer leur temps à les instruire ! Oui, mesdames et messieurs les pédagogues, je sais que vous haïssez ce mot, mais les profs ont aussi la mission d’instruire !
En reconnaissant et en corrigeant les erreurs du passé sans l’éradiquer avec violence, revenons à une simplicité créatrice où chacun retrouvera un rôle dont il pourra être fier et qu’il sera libre de remplir, avec les moyens qui sont les siens. Nourrissons une école où les élèves apprennent à devenir des adultes en créant, de façon originale et personnelle, leur discours à partir de ce qu’ils apprennent, des écoles exigeantes où chacun peut se forger une personnalité en se reposant sur des connaissances réelles qui impliquent de travailler et de suer pour les acquérir. L’école de la réussite n’est pas celle où chacun rêve de devenir médecin ou avocat sans s’en donner les moyens, mais celle où, jour après jour, chacun va au meilleur de lui-même et où, brique après brique, mot après mot, succès après succès, il construit, encouragé par son maître ou par sa maîtresse dans un dialogue constructif, une demeure où il fait bon vivre et une personne dont il peut être fier.
Tirage n° 6111039 <3552047@epagine.fr>