Je vous en prie, Marie, pleine de phrases
Vous êtes, Marie, une femme de combat et vous vous lancez dans l’arène des écoles avec pugnacité. Avec vous, enfin, qualité rimera avec égalité, stratégie avec génie, économies avec pédagogie ! Vous êtes celle qui, grâce à son contrat, redressera ce qu’avant vous, avec une même fougue, d’autres réformèrent, dénièrent, délaissèrent ou brisèrent. Enfin l’éducation que Pisa montra du doigt a son Arena et ses petits soldats !
Votre tâche, Marie, sera rude, ingrate, critiquée de toutes parts et vous avez bien du courage de vouloir vous pencher sur l’école qui frissonne depuis qu’une autre croisée de votre parti ôta des milliards et des profs nécessaires à son bon fonctionnement ! Vous serez, Marie, confrontée à bien des égoïsmes, à des corporatismes, à des réseaux qui tiennent chacun à leur peau, à des idéologues et à des psychologues, à des jeunes en colère et à leurs parents mécontents et l’on vous inondera de propos durs et froids que, peut-être, vous ne mériterez pas.
Aujourd’hui, vous nous invitez à débattre. Puissiez-vous, demain, ne pas nous obliger à combattre ! Je vous en prie, Marie, pleine de phrases, avant de nous lancer à toute allure dans un nouveau train de réformes, prenez le temps d’entendre celles et ceux qui côtoient sur le terrain les enfants victimes d’une société de moins en moins équitable, celles et ceux qui, jour après jour, avec les maigres moyens qui leur sont alloués, réparent les dégâts causés par des parents de plus en plus absents, par une vie où l’on zappe sans espérer demain, celles et ceux qui transmettent l’héritage des anciens, leur culture, leurs savoirs. Réfléchissez avant de décréter de nouvelles stratégies comme d’autres, piètres pitres de leur État, imposent la démocratie à des peuples qui ne s’en remettent pas.
Je vous en prie, Marie, délivrez-nous des pseudo-pédagogues qui, à coups de belles phrases, vous offrent des solutions qui n’en sont pas ! Cueillez les fleurs de votre stratégie dans le vécu des profs et non dans les idées pissées par des godelureaux qui, sans vivre l’école au quotidien, se prennent pour de nouveaux Rousseau ! Il est facile d’écrire sur l’éducation gagnante, d’inventer des réussites pédagogiques, de penser global et généreux, mais, sachez-le, Marie, il est beaucoup plus compliqué de se confronter au réel, de rencontrer les différences, toutes les différences, et de trouver, pour chaque cas, une solution nouvelle, une réponse adaptée, une voie qui conduira vers davantage de clarté.
Les profs, Marie, sont des passeurs de lumière, des artisans qui, chaque jour, avec les moyens qui leur sont inspirés par la réalité et par leur expérience, mettent toute leur bonne volonté à rendre plus clair ce qui ne l’est pas. Beaucoup de pédagogues n’éclairent rien, ils éblouissent et, aveuglés par l’éclat de leurs théories, ils croient qu’ils laveront la société de ses péchés et l’école de tous ses déboires. Depuis trop d’années, à coups de formules magiques et inefficaces, à coups de réformes qui se contredisent, à coups d’idées saugrenues et inapplicables, ils infectent le milieu scolaire, désorientent la jeunesse et ils nous volent, à nous qui l’exerçons, notre métier et nos compétences.
Je vous en prie, Marie, renvoyez à leurs livres et à leurs recherches ces beaux parleurs de l’éducation ! Que leurs idées nous inspirent sans pour cela nous aspirer ! Qu’ils proposent sans imposer ! À nous, et à nous seulement, de décider des outils qui conviennent le mieux à notre mission ! Il y a trop d’années que notre métier ne nous appartient plus et ce n’est pas à coups de belles affiches qui vantent notre mérite que vous nous le rendrez ! Soyez celle qui nous restitue notre profession, soyez celle qui, enfin, nous fait confiance ! Revenez au réel, Marie, et nous vous rendrons grâce.
Notre société est plurielle et multiculturelle ; l’école, à son image, doit l’être tout autant. L’école publique est celle de tous les publics et il serait merveilleux que tous puissent s’y fréquenter, toutes différences confondues. La vie serait tellement belle si elle était comme dans les livres et les profs vraiment heureux de pouvoir offrir à tous les mêmes bouquets d’éducation et de culture. Hélas, Marie, l’état de notre monde devrait vous en convaincre, les gens ne sont pas encore prêts à partager et les parents encore moins disposés à inscrire leurs enfants dans des écoles qui ne leur conviennent pas. Les pharisiens qui parlent d’école égalitaire ne s’empressent-ils pas de diriger leur progéniture vers un enseignement qui ne l’est pas, tout en vouant aux gémonies les établissements qui cherchent des solutions pour offrir encore et encore un enseignement de qualité aux élèves d’origine défavorisée qui les fréquentent en leur servant ainsi d’ascenseur social ?
Je vous en prie, Marie, pleine de phrases, n’écoutez pas ceux qui vous offrent des solutions toutes faites ! Chaque école vit une problématique différente et, dans chacune, les directions et les enseignants cherchent un chemin praticable pour le plus d’enfants possible. Donnez-nous une ligne à suivre, dites-nous « À douze ans, ils doivent pouvoir lire, écrire et calculer ; à seize, être capables d’esprit critique, ouverts à la démocratie… » et laissez-nous mettre en œuvre les moyens pour y parvenir. Nous avons fait des études, Marie, nous sommes adultes, nous connaissons le terrain et nous pouvons nous débrouiller sans les penseurs qui vous entourent.
L’enseignement se portera mieux si vous nous le rendez et nous irons mieux si nous éprouvons que vous nous accordez votre confiance. Cessez de nous transbahuter d’une réforme à une autre ; l’expérience de vos prédécesseurs devrait vous prouver qu’un métier qui n’appartient plus à ceux qui l’exercent va de plus en plus mal. Soyez une gestionnaire avisée et efficace ; donnez-nous les moyens de vos espérances et nous vous rendrons votre dû en formant les adultes du futur.
Alors Pisa vous sourira ; les technocrates de salon et les penseurs en chambre pourront se pavaner à coups d’articles qui concluront que, quand les profs peuvent s’en mêler, l’école y gagne et que les jeunes sont plus savants et plus épanouis.
Vous deviendrez, Marie, une espèce de star que l’histoire retiendra et, dans les classes, on chantera « Alors vint Arena, qui, avec élégance, avec les profs signa un contrat de confiance ! »
Publié dans La Libre Belgique
du jeudi 24 mars 2005.
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