Combien de temps le charme a-t-il duré ?
Prenant une brusque résolution, la petite fille vient vers moi, sans rien dire, d’un pas décidé. Je fais un immense effort pour sortir de mon engourdissement. Je passe la main sur mon front, sur mes paupières, à plusieurs reprises. Je réussis enfin à remonter jusqu’à la surface. Peu à peu, je retrouve mes sens.
À ma grande surprise, je suis maintenant assis sur une chaise paillée, au chevet du lit. Près de moi, le garçon dort toujours, allongé sur le dos, les yeux ouverts, le crucifix posé sur la poitrine. Je parviens à me lever sans trop de mal.
La petite fille tient devant elle un chandelier en cuivre, qui brille comme de l’or ; il est muni de trois bougies, éteintes. Elle marche sans faire le moindre bruit, glissant à la manière des spectres ; mais c’est à cause de ses chaussons à semelles de feutre.
Elle dépose le chandelier sur la chaise que je viens de quitter. Puis elle allume les trois bougies, l’une après l’autre, avec application, craquant à chaque fois une nouvelle allumette et soufflant la flamme après usage, pour replacer ensuite le reste noirci dans la boîte, avec un très grand sérieux.
Je demande : « Où y a-t-il un téléphone ? Nous allons appeler un médecin pour ton frère. »
La fillette me dévisage avec une sorte de condescendance, comme on fait pour un interlocuteur sans compétence, ou insensé.
« Jean n’est pas mon frère, dit-elle. Et le docteur ne sert à rien, puisque Jean est mort. »
Elle parle sur un ton posé de grande personne, sans formules enfantines. Sa voix est musicale et douce, mais n’exprime aucune émotion. Ses traits ressemblent beaucoup à ceux du garçon évanoui, en plus féminin naturellement.
« Il s’appelle Jean ? », dis-je. La question est superflue ; mais tout à coup le souvenir de Djinn m’envahit et je ressens, de nouveau, un violent désespoir. Il est maintenant plus de sept heures et demie. L’affaire est donc bien finie... mal finie, plutôt. La petite fille hausse les épaules :
« Évidemment, dit-elle. Comment voulez-vous l’appeler ? » Puis, toujours du même air grave et raisonnable, elle poursuit : « Déjà, hier, il est mort.
– Qu’est-ce que tu racontes ? Quand on meurt, c’est pour toujours.
– Non, pas Jean ! », affirme-t-elle avec une si catégorique assurance que je me sens moi-même ébranlé. Je souris intérieurement, néanmoins, à l’idée du spectacle bizarre que nous offrons, elle et moi, et des propos absurdes que nous tenons. Mais je choisis de me prêter au jeu :
« Il meurt souvent ?
– En ce moment, oui, assez souvent. D’autres fois, il reste plusieurs jours sans mourir.
– Et cela dure longtemps ?
– Une heure peut-être, ou une minute, ou un siècle. Je ne sais pas. Je n’ai pas de montre.
– Il sort tout seul de la mort ? Ou bien tu dois l’aider ?
– Quelquefois il revient tout seul. En général, c’est quand je lave sa figure ; vous savez : l’extrême-onction. »
Je saisis, à présent, le sens probable de tout cela : le garçon doit avoir des syncopes fréquentes, sans doute d’origine nerveuse ; l’eau froide sur son front sert de révulsif pour le ranimer. Je ne peux pas, cependant, quitter ces enfants avant le réveil du malade.
La flamme des bougies rosit maintenant son visage. Des reflets plus chauds adoucissent les ombres, autour de la bouche et du nez. Les prunelles, qui reçoivent aussi cette clarté nouvelle, réfléchissent des lueurs dansantes, brisant la fixité du regard.
La petite fille en robe blanche s’assoit sans ménagements sur le lit, aux pieds du prétendu cadavre. Je ne peux retenir un geste, pour protéger le garçon des secousses qu’elle risque ainsi de donner au sommier métallique. Elle me jette en retour un regard méprisant.
« Les morts ne souffrent pas. Vous devez le savoir. Ils ne sont même pas ici. Ils dorment dans un autre monde, avec leurs rêves... » Des inflexions plus basses obscurcissent le timbre de sa voix, qui devient plus tendre et plus lointaine pour murmurer : « Souvent, je dors près de lui, quand il est mort ; nous partons ensemble au paradis. »
Une sensation de vide, une angoisse démesurée, une fois de plus, assaillent mon esprit. Ni ma bonne volonté ni ma présence ne servent à rien. Je veux sortir de cette chambre hantée, qui affaiblit mon corps et ma raison. Si j’obtiens des explications suffisantes, je sors aussitôt. Je répète ma première question :
« Où est ta maman ?
– Elle est partie.
– Quand revient-elle ?
– Elle ne revient pas », dit la petite fille.
Je n’ose plus insister davantage. Je perçois là l’existence de quelque drame familial, douloureux et secret. Je dis, pour changer de sujet :
« Et ton papa ?
– Il est mort.
– Combien de fois ? »
Elle ouvre sur moi des yeux étonnés, pleins de compassion et de reproche, qui réussissent très vite à me donner mauvaise conscience. Au bout d’un temps notablement long, elle consent enfin à expliquer :
« Vous dites des bêtises. Quand les gens meurent, c’est définitif. Les enfants eux-mêmes savent cela. » Ce qui est la logique même, de toute évidence.
Me voilà donc bien avancé. Comment ces gosses peuvent-ils habiter ici tout seuls, sans père ni mère ? Ils vivent peut-être ailleurs, chez des grands-parents ou chez des amis, qui les ont recueillis par charité. Mais, plus ou moins délaissés, ils courent toute la journée à droite et à gauche. Et cette bâtisse abandonnée, sans électricité ni téléphone, n’est que leur terrain de jeu favori. Je demande :
« Où vivez-vous, ton frère et toi ?
– Jean n’est pas mon frère, dit-elle, c’est mon mari.
– Et tu vis avec lui dans cette maison ?
– Nous vivons où nous voulons. Et, si vous n’aimez pas notre maison, pourquoi êtes-vous venu ? Nous n’avons rien demandé à personne. »
En somme, elle a raison. J’ignore ce que je fais là. Je résume dans ma tête la situation : une fausse étudiante en médecine infléchit ma route vers une ruelle que je n’ai pas choisie ; j’aperçois un gamin qui court, juste devant moi ; il tombe et s’évanouit ; je transporte son corps dans l’abri le plus proche ; là, une petite fille raisonneuse et mystique me tient des discours sans queue ni tête au sujet des absents et des morts.
« Si vous voulez voir son portrait, il est accroché au mur », dit mon interlocutrice en guise de conclusion. Comment a-t-elle deviné que je pense encore à son père ?
Sur la paroi qu’elle désigne de la main, entre les deux fenêtres, un petit cadre d’ébène contient en effet la photographie d’un homme d’une trentaine d’années, en costume de sous-officier de la marine. Une branchette de buis bénit est glissée sous le bois noir.
« Il était marin ?
– Évidemment.
– Il est mort en mer ? »
Je suis persuadé qu’elle va de nouveau dire « Évidemment », avec son imperceptible haussement des épaules. Mais, en fait, ses réponses déçoivent toujours mon attente. Et, cette fois, elle se contente de rectifier, comme une institutrice corrigeant un élève : « Péri en mer », ce qui est l’expression juste quand il s’agit d’un naufrage.
Cependant, de telles précisions se conçoivent mal dans la bouche d’une enfant de cet âge. Et j’ai l’impression, tout à coup, qu’elle récite une leçon. Sous la photo, une main appliquée a écrit ces mots : « Pour Marie et Jean, leur papa chéri. » Je me détourne à demi vers la fillette :
« Tu t’appelles Marie ?
– Évidemment. Comment voulez-vous m’appeler ? »
Tandis que j’inspecte le portrait, je pressens soudain un piège. Mais déjà la petite fille poursuit :
« Et toi, tu t’appelles Simon. Il y a une lettre pour toi. »
Je viens juste de remarquer une enveloppe blanche, qui dépasse légèrement sous le rameau de buis. Je n’ai donc pas le temps de réfléchir aux étonnantes modifications survenues dans le comportement de Marie : elle me tutoie et elle sait mon prénom.
Je saisis délicatement la lettre entre deux doigts, et je la retire de sa cachette sans abîmer les feuilles du buis. L’air et la lumière jaunissent vite ce genre de papier. Celui-ci n’est ni jaune ni défraîchi, me semble-t-il sous ce médiocre éclairage. Il ne doit pas être là depuis longtemps.
L’enveloppe porte le nom complet du destinataire « Monsieur Simon Lecœur, dit Boris », c’est-à-dire non seulement mon propre nom, mais aussi le mot de passe de l’organisation où je travaille depuis à peine quelques heures. Plus curieusement encore, l’écriture ressemble en tous points (même encre, même plume, même main) à celle de la dédicace sur la photographie du marin...
Mais, à cet instant, la petite fille crie à tue-tête, derrière moi : « Ça y est, Jean, tu peux te réveiller. Il a trouvé le message. »
Je fais un brusque demi-tour, et je vois le gamin inanimé se redresser d’un seul coup et s’asseoir sur le bord du matelas, jambes pendantes, à côté de sa sœur ravie. Tous les deux applaudissent avec ensemble et tressaillent de joie sur le lit métallique, qui est secoué par leurs rires pendant près d’une minute. Je me sens tout à fait idiot.
Puis Marie, toujours sans transition, retrouve son sérieux. Le garçon l’imite bientôt ; il obéit – je pense – à cette fillette nettement plus jeune que lui, mais aussi plus délurée. Elle déclare alors à mon intention :
« Maintenant, c’est toi qui es notre papa. Je suis Marie Lecœur. Et voici Jean Lecœur. »
Elle bondit sur ses jambes pour désigner son complice, avec cérémonie, en faisant une révérence vers moi. Ensuite, elle court jusqu’à la porte du palier ; là, elle appuie sans doute sur un bouton électrique (placé à l’extérieur), car aussitôt une lumière très vive envahit toute la chambre, comme dans une salle de spectacle à la fin de l’acte.
Les nombreuses lampes, des appliques anciennes en forme d’oiseaux, sont en vérité assez visibles ; mais, lorsqu’elles ne sont pas allumées, elles peuvent passer inaperçues. Marie, légère et vive, est revenue vers le lit, où elle s’est rassise tout contre son grand frère. Ils se disent des choses tout bas, dans le creux de l’oreille.
Puis, ils me regardent de nouveau. Ils ont à présent un air attentif et sage. Ils veulent voir la suite. Ils sont au théâtre, et moi sur la scène, en train de jouer une pièce inconnue, qu’un étranger a écrite pour moi... Ou, peut-être, une étrangère ?
J’ouvre l’enveloppe, qui n’est pas collée. Elle contient une feuille de papier pliée en quatre. Je la déploie avec soin. L’écriture est encore la même, celle d’un gaucher sans aucun doute, ou, plus précisément, d’une gauchère. Mon cœur bondit en voyant la signature...
Mais aussi, je perçois mieux, tout à coup, la raison de ma méfiance instinctive, il y a un instant, devant ces caractères manuscrits penchés à contresens, sous le portrait encadré de noir : très peu de gens, en France, écrivent avec la main gauche, surtout dans la génération de ce marin.
La lettre n’est guère une lettre d’amour, évidemment. Mais quelques mots, c’est déjà beaucoup, en particulier quand ils proviennent d’une personne qu’on venait de perdre pour toujours. Plein d’entrain désormais, face à mon jeune public, je lis le texte à haute voix, comme un acteur de comédie :
« Le train d’Amsterdam était une fausse piste, dans le but d’égarer les soupçons. La vraie mission commence ici. Maintenant que vous avez fait connaissance, les enfants vont te conduire là où vous devez aller ensemble. Bonne chance. »
C’est signé « Jean », c’est-à-dire Djinn, sans erreur possible. Mais je saisis mal la phrase sur les soupçons. Les soupçons de qui ? Je replie le papier, et je le replace dans son enveloppe. Marie applaudit brièvement. Avec quelque retard, Jean fait comme elle, sans enthousiasme.
« J’ai faim, dit-il. C’est fatigant d’être mort. »
Les deux enfants viennent alors vers moi et saisissent chacun une de mes mains, avec autorité. Je me laisse faire, puisque ce sont les instructions. Nous sortons ainsi tous les trois, de la pièce d’abord, de la maison ensuite, comme une famille qui part en promenade.
L’escalier et le couloir du rez-de-chaussée, comme le palier du premier étage, sont à présent brillamment éclairés, eux aussi, au moyen de fortes ampoules. (Qui les a donc allumées ?) Comme Marie ne ferme, en partant, ni l’électricité ni la porte de la rue, je demande pourquoi. Sa réponse n’est pas plus surprenante que le reste de la situation :
– « Ça ne fait rien, dit-elle, puisque Jeanne et Joseph sont là.
– Qui sont Jeanne et Joseph ?
– Eh bien, Joseph c’est Joseph, et Jeanne c’est Jeanne. »
Je termine moi-même sa phrase : « ... évidemment. »
Elle me tire par la main vers la grande avenue, marchant d’un pas vif, ou sautillant par moment à cloche-pied, sur les pavés inégaux. Jean, au contraire, se laisse un peu traîner. Au bout de quelques minutes, il répète :
« J’ai très faim.
– C’est l’heure de son dîner, dit Marie. On doit lui donner à manger. Autrement, il va encore mourir ; et nous n’avons plus le temps de jouer à ça. »
En finissant ces derniers mots, elle éclate d’un rire bref, très aigu, un peu inquiétant. Elle est tout à fait folle, comme la plupart des enfants trop raisonnables. Je me demande quel âge elle peut avoir, en réalité. Elle est petite et menue, mais elle a peut-être bien plus de huit ans.
« Marie, quel âge as-tu ?
– Ça n’est pas poli, tu sais, de questionner les dames au sujet de leur âge.
– Même à cet âge-là ?
– Évidemment. Il n’y a pas d’âge pour commencer à être poli. »
Elle a prononcé cet aphorisme d’un ton sentencieux, sans le moindre sourire de connivence. Est-elle, ou non, consciente de l’absurdité de son raisonnement ? Elle a tourné à gauche, dans l’avenue, nous entraînant, Jean et moi, derrière elle. Son pas, aussi décidé que son caractère, n’incite guère à poser des questions. C’est elle qui, soudain, s’arrête net, pour formuler celle-ci, en levant sur moi des yeux sévères :
« Tu sais mentir, toi ?
– Quelquefois, quand c’est nécessaire.
– Moi, je mens très bien, même si c’est inutile. Quand on ment par nécessité, ça a moins de valeur, évidemment. Je peux rester une journée entière sans énoncer une seule chose vraie. J’ai même eu un prix de mensonge, à l’école, l’année dernière.
– Tu mens », dis-je. Mais ma riposte ne la trouble pas une seconde. Et elle continue, sur sa lancée, avec un tranquille aplomb :
« En classe de logique, nous faisons cette année des exercices de mensonge au second degré. Nous étudions aussi le mensonge du premier degré à deux inconnues. Et quelquefois, nous mentons à plusieurs voix, c’est très excitant. Dans la classe supérieure, elles font le mensonge du second degré à deux inconnues et le mensonge du troisième degré. Ça doit être difficile. J’ai hâte d’être à l’année prochaine. »
Puis, de façon tout aussi soudaine, elle repart en avant. Le garçon, lui, n’ouvre pas la bouche. Je demande :
« Où allons-nous ?
– Au restaurant.
– Nous avons le temps ?
– Évidemment. Qu’est-ce qu’on t’a écrit, sur la lettre ?
– Que tu vas me conduire où je dois aller.
– Alors, comme je te conduis au restaurant, tu dois donc aller au restaurant. »
C’est en effet sans réplique. Nous arrivons d’ailleurs devant un café brasserie. La petite fille pousse la porte vitrée avec autorité, et une étonnante vigueur. Nous entrons à sa suite, Jean et moi. Je reconnais immédiatement le café où j’ai rencontré l’étudiante en médecine à la veste rouge...
Elle est toujours là, assise à la même place, au milieu de la grande salle vide. Elle se lève en nous voyant arriver. J’ai la conviction qu’elle guettait mon retour. En passant près de nous, elle fait un petit signe à Marie et dit à mi-voix :
« Tout va bien ?
– Ça va », dit Marie, très fort, sans se gêner. Et tout de suite après, elle ajoute : « Évidemment. »
La fausse étudiante sort, sans m’avoir accordé un regard. Nous nous asseyons à l’une des tables rectangulaires, dans le fond de la salle. Sans raison évidente, les enfants choisissent celle qui est la moins éclairée. Ils fuient les lumières trop crues, semble-t-il. De toute manière, c’est Marie qui décide.
« Je veux une pizza, dit Jean.
– Non, dit sa sœur, tu sais bien qu’ils les remplissent exprès de bactéries et de virus. »
Tiens, me dis-je, la prophylaxie gagne du terrain chez les jeunes. Ou bien ceux-ci sont-ils élevés dans une famille américaine ? Comme le serveur approche de nous, Marie commande des croque-monsieur pour tout le monde, deux limonades, « et un demi pour Monsieur, qui est russe ». Elle me fait une horrible grimace, tandis que l’homme s’éloigne, toujours muet.
« Pourquoi as-tu dit que j’étais russe ? D’ailleurs, les Russes ne boivent pas plus de bière que les Français, ou les Allemands...
– Tu es russe, parce que ton nom est Boris. Et tu bois de la bière comme tout le monde, Boris Lecœurovich ! »
Changeant à la fois de ton et de sujet, elle se penche ensuite à mon oreille pour murmurer, sur un ton de confidence :
« Tu as remarqué la tête du garçon de café ? C’est lui qui est sur la photographie, en uniforme de marin, dans le cadre mortuaire.
– Il est vraiment mort ?
– Évidemment. Péri en mer. Son fantôme revient servir dans le café où il travaillait autrefois. C’est pour ça qu’il ne parle jamais.
– Ah bien, dis-je. Je vois. »
L’homme en veste blanche surgit soudain devant nous, avec les boissons. Sa ressemblance avec le marin n’est pas évidente. Marie lui dit, très mondaine :
« Je vous remercie. Ma mère va passer demain, pour payer. »