La sueur qui me recouvre le corps s’assèche lentement, tandis que le rythme de mes battements cardiaques retourne à la normale. Quelle performance ! Nathan me surprend toujours ; chaque fois que nous faisons l’amour s’avère meilleure que la précédente, et celle que je viens de vivre était époustouflante. L’état du lit en témoigne d’ailleurs de manière assez évidente ! Un coin du matelas est appuyé sur le sol, les trois autres reposant toujours précairement sur la base. Les draps, auparavant soigneusement tendus, ne forment plus qu’un tas emmêlé dans nos jambes. Même le couvre-matelas gît dans un coin. Nous ne nous sommes pourtant pas battus, loin de là !
J’ignore ce qui rend nos ébats si exceptionnels. Nous baignons chaque fois dans une atmosphère profondément érotique, nous livrant totalement à notre plaisir respectif et mutuel. Nous devenons presque des animaux, mais des animaux qui s’aiment bien et veulent plaire à leur partenaire. C’est étrange, quand même. Nathan est un homme de nature réservée ; toutefois, au lit, il me dévoile sans cesse de nouvelles personnalités. Il s’ouvre à moi sans gêne ni retenue, m’expliquant en détail son fantasme du moment. Et j’embarque dans son univers. Nous avons fait tant de jeux ensemble que je me demande parfois qui est le vrai Nathan et à quoi rêve la vraie Sarah. Car je lui en raconte, des choses… Généralement, je sonde son humeur et m’invente un fantasme, selon son état d’esprit. S’il est rieur et enjoué, je deviens la servante délurée, revêtant un petit tablier et un bonnet assorti. Il se comporte alors en maître capricieux, courant après sa domestique impertinente jusqu’à ce que nous nous écroulions de rire et d’excitation.
Si, au contraire, je le sens mélancolique ou déprimé, je joue la maîtresse tendre et amoureuse ; je le masse doucement, laissant monter son plaisir lentement et délicieusement. Nous faisons ensuite l’amour longtemps et passionnément.
Mais l’humeur que je préfère chez lui, c’est lorsqu’il est frondeur, tentant ouvertement et directement de m’entraîner vers le lit au moyen de sa solide érection. Il peut être si vulgaire et macho, parfois, j’adore ça ! Je me transforme alors en pute de trottoir, l’assaillant tant verbalement que physiquement, le torturant sans merci jusqu’à ce qu’il s’enfonce en moi par l’arrière, saisissant mes hanches à pleines mains pour m’empaler plus efficacement. Bref, nous aimons ces petites mises en scène qui nous rapprochent et nous rendent complices d’un tas de souvenirs plus ou moins réels.
Cependant, notre routine, si on peut l’appeler ainsi, s’est transformée depuis… depuis quand, déjà ? Je crois que c’était un mardi ; en tout cas, durant la semaine, puisque nous étions tous deux rentrés tard du bureau. Nous étions fatigués, ce soir-là, et avions envie de faire l’amour, sans toutefois nous décider à passer aux choses sérieuses. Nathan était songeur. Peut-être essayait-il d’imaginer un scénario sensuel ? Je l’ignorais, alors j’ai entrepris, au moment où il se préparait à laver la vaisselle, de défaire son pantalon. Je me suis penchée devant lui, agaçant son ventre et ses fesses, puis me suis agenouillée. Il semblait indécis, alors pourquoi ne pas prendre l’initiative ? Il n’a soulevé aucune objection, aussi ai-je commencé à sucer langoureusement sa queue. Il s’est laissé faire, toujours silencieux et songeur, puis a semblé avoir une idée.
— Qu’est-ce qui te ferait vraiment plaisir ? m’a-t-il demandé.
Comme j’avais la bouche pleine et que mon éducation me défendait de m’exprimer dans ces conditions, il a enchaîné :
— Tu aurais envie d’une autre queue ?
J’ai fait subtilement non de la tête.
— Jamais ? Allez, tu peux tout me dire…
J‘ai refait le même geste.
— Et si c’étaient la mienne et une autre ?
Là, j’ai hésité. J’ai l’imagination fertile et, bien sûr, j’avais déjà songé à une telle situation. Et je connaissais suffisamment Nathan pour savoir qu’il ne prendrait pas ombrage de ce nouveau fantasme avoué. Je l’ai donc sucé de plus belle, pour lui montrer mon approbation.
— Ah, ah ! Et tu la verrais comment, cette rivale ? Plus grosse que la mienne ?
Hum… le sujet devenait plus délicat. Je n’étais pas certaine de vouloir m’avancer aussi concrètement sur un terrain qui pouvait rapidement devenir glissant. J’ai donc fait la sourde oreille.
— Je parie que tu apprécierais une grosse queue noire, comme dans les films…
Cette pensée m’a fait un drôle d’effet. Comme quoi mes pensées secrètes ne l’étaient peut-être pas tant que ça, finalement ! Car oui, je l’avoue, je m’étais souvent prise à penser rêveusement aux grosses verges noires des films pornos. Il faut dire que plusieurs d’entre elles étaient tout simplement magnifiques, quoiqu’un peu effrayantes. Et souvent, l’homme qui allait avec était plutôt attirant.
Toujours à genoux devant Nathan, j’ai soudain imaginé l’un de ces grands gaillards taillé au couteau et à la verge immense. Ça allait plutôt bien jusque-là. Mais quand j’ai ajouté à cette image celle de mon amant, j’ai aussitôt ressenti un picotement fort agréable au niveau du bas-ventre. J’ai aspiré plus fermement, enserrant le gland entre mes lèvres, caressant doucement la verge de ma langue.
— Hmmm… tu le sucerais comme ça, l’autre gars ?
— Je te jure que j’aimerais bien voir ça. Rien que d’y penser…
Sa queue a un peu sursauté et s’est davantage gonflée.
— Allez, dis-le moi, tu le sucerais comme ça ? Tu le laisserais te faire l’amour ? Je pourrais regarder ?
Les images se bousculaient dans ma tête. Je me voyais agenouillée devant un gars immense dont le membre pendait presque jusqu’aux genoux. Je l’enfouissais comme je le pouvais dans ma bouche, tandis que Nathan me caressait comme il savait si bien le faire. Puis, l’inconnu se retirait et Nathan prenait sa place. Je le suçais avidement, et l’autre s’agenouillait derrière moi et enfonçait son membre incroyable entre mes cuisses ouvertes et moites. Cette verge était colossale, et à la douleur atroce que je ressentais se mêlait un plaisir de la même ampleur. Je me sentais envahie, fouillée, pleine… Ensuite, des doigts — les miens, peut-être ? — s’emparaient de mon sexe et le broyaient impitoyablement, écrasant la chair d’un toucher rude et douloureux. Je croyais la jouissance imminente et accélérais la succion sur la queue de Nathan, tandis que l’autre me labourait de plus en plus rapidement. L’homme me martelait si fort et si vite que j’avais de la peine à ne pas crier. Puis, il se retirait et m’aspergeait le dos et les fesses de ce qui semblait être un seau de jouissance tiède. Évidemment, tandis que ma tête était en train d’imaginer tout ceci, je pompais Nathan avec un zèle inégalé, tout en me caressant sans la moindre douceur. Quand Nathan s’est enfin répandu dans ma bouche, j’ai senti un flot s’échapper de mon propre sexe et ai été ébahie d’avoir ressenti autant de plaisir.
Depuis ce jour, cette image n’a cessé de me hanter. J’imaginais combien il serait bon d’avoir, pour moi seule, Nathan, mon amant incomparable, et ce gars auquel je croyais de plus en plus. Je me disais effectivement qu’il devait bien exister quelque part… mais où ? Chaque fois que nous avons fait l’amour, après ce soir-là, ce troisième personnage a toujours virtuellement participé à nos ébats. Nathan ne le savait pas, bien sûr. L’ego des hommes étant si fragile et imprévisible, il était hors de question qu’il s’imagine que cet homme fantasmé était devenu essentiel à mon plaisir. Pourtant…
Je n’ai pas pu me taire très longtemps. Une semaine à peine après l’apparition de ce fantasme troublant, j’ai demandé à Nathan s’il accepterait de faire l’amour à trois, un de ces quatre. J’ai aussi spécifié qu’il s’agirait de deux hommes pour moi seule, afin de ne pas faire naître en lui de faux espoirs. Il a malheureusement réagi comme je le craignais :
— Je ne te suffis déjà plus…
— Mais non, tu le sais bien !
J’ai fait de mon mieux pour le réconforter. Je lui ai avoué que je n’avais jamais eu de meilleur amant que lui et qu’il avait tant accompli pour l’épanouissement de ma sexualité que je lui serais reconnaissante le reste de mes jours. Et j’en ai ajouté et ajouté, question de le rassurer. Ce n’était cependant pas difficile, puisque tout ce que je lui confiais contenait une large part de vérité. J’ai conclu en disant :
— Tu m’as tellement fait grandir sexuellement, que j’ai envie d’explorer à fond toutes ces merveilleuses sensations que tu me fais ressentir. Tu ne peux quand même pas m’en vouloir, car c’est toi qui m’as ouvert les yeux !
— Eh bien, j’en suis flatté, mais si tu y prenais goût ?
— Allons, Nathan… on parle d’un fantasme. Je n’ai pas l’intention d’avoir des orgies tous les trois jours. Et puis, on n’a pas besoin de connaître l’autre gars ; je préférerais même qu’il demeure anonyme ou, du moins, ne plus avoir à le revoir. Comme ça, s’il est déçu ou qu’il ne fait pas l’affaire, on ne sera pas dans une position difficile. Ce serait le plus beau cadeau qu’un homme pourrait me faire !
— Laisse-moi y penser, d’accord ?
Je n’ai pas ajouté un mot. De nature assez perspicace, je sais généralement quand il vaut mieux me taire et laisser aller les choses. J’avais bien débattu mon point, il ne me restait plus qu’à attendre que Nathan se décide. Et cette fois-ci, il m’a fait languir trois semaines. Trois longues semaines au cours desquelles je me suis demandée au moins cent fois s’il avait tout oublié de notre conversation, s’il ne savait pas comment me refuser cette aventure sans me blesser, ou bien s’il m’en voulait de mon caprice, même si, après tout, il en avait été l’instigateur.
Je brûlais d’impatience de connaître sa réponse, surtout depuis que j’avais vu, en chair et en os, l’homme qui pouvait exaucer mon fantasme, et ce, à peine deux jours après avoir adressé ma requête à Nathan. Il m’était d’ailleurs impossible de le faire disparaître de mes pensées.
Je ne me serais certes jamais doutée qu’une telle apparition puisse se matérialiser sur mon lieu de travail, mais c’est bien ce qui s’est passé. Devant mes yeux ébahis, est apparu un beau jour un homme comme on n’en voit jamais, sauf, peut-être, dans les rêves les plus corsés. Il portait le veston ample de la compagnie de courrier avec laquelle nous faisions affaire depuis longtemps, mais j’étais certaine de ne jamais l’avoir vu auparavant…. Un tel dieu ne s’oublie pas. En l’apercevant, j’ai aussitôt ressenti le même picotement au bas-ventre que celui que provoque généralement la langue de Nathan entre mes cuisses. Mon fantasme est devenu bien réel. C’était lui, le deuxième homme, le partenaire anonyme qui s’immiscerait dans notre couple pour nous faire vivre un moment inoubliable !
Pourtant, il n’était pas noir. Il avait plutôt des traits résolument amérindiens. Très grand, les épaules imposantes, la taille étroite, les jambes longues et solides, il avait une abondante chevelure d’ébène, dont une partie était lâchement retenue en queue de cheval. Ses immenses yeux noirs, légèrement bridés et éloignés l’un de l’autre, rendaient la largeur de son visage presque étonnante. Sa peau cuivrée semblait délicieuse ; son cou, large et puissant, évoquait un magnifique cheval sauvage… Je le désirais comme je n’avais jamais désiré un homme de ma vie. Totalement sous le charme, je suis restée plantée là, le sac à main sur l’épaule, un pied devant l’autre, telle une image figée. La réceptionniste a accueilli ce bel homme avec sa gentillesse habituelle, a signé le formulaire et pris le paquet. Celui que je surnommais déjà « mon Amérindien » lui a de son côté décoché un sourire étincelant qui illumina son visage tout entier, avant de me regarder brièvement en hochant légèrement la tête, de se retourner et de partir.
J’étais bouleversée. Je n’avais jamais vu, du moins en personne, un être aussi sensuel. Je voulais l’avoir là, tout de suite, nu devant moi, son corps si magnifiquement sculpté à ma merci, son membre que je devinais long et musclé bien enfoncé dans ma bouche. Je désirais l’entendre gémir de plaisir, sentir ses mains puissantes sur mes épaules et sur mon corps… Bref, j’étais envoûtée.
J’ai pris quelques minutes pour retrouver mes esprits, feignant de chercher quelque chose dans mon sac à main. Après m’être calmée, je suis sortie de l’édifice et me suis dirigée vers ma voiture. J’ai démarré et failli quitter le stationnement sans remarquer la petite voiture dont l’occupant — mon dieu à la peau cuivrée — fouillait dans un tas de papiers épars. Une autre décharge d’adrénaline a aussitôt parcouru mon corps, et comme il s’apprêtait à partir, je l’ai laissé passer devant moi. Hypnotisée, je l’ai sans m’en rendre compte suivi jusqu’au centre commercial, et y suis rentrée à sa suite. C’est là que j’ai perdu sa trace. Déçue, interloquée, j’ai repris mes esprits d’un seul coup. Mais qu’est-ce que je fabriquais à suivre un étranger jusqu’ici ? Qu’aurait-il pensé s’il l’avait remarqué ? J’étais passée très près d’une situation embarrassante.
Malgré tout, les jours suivants, je trouvais toujours une excuse pour me rendre à la réception, à la même heure, dans l’espoir de l’apercevoir. Il est effectivement venu trois autres fois, et à chacune de ses visites, je me suis retrouvée avec la culotte humide et l’esprit ailleurs pour le reste de la journée. C’était lui, maintenant, qui assistait et participait à mes ébats avec Nathan, et non un personnage vaguement esquissé. Ses traits étaient bien ancrés dans ma mémoire, et c’était lui que j’imaginais dès que la main de Nathan se posait sur moi.
Ce soir encore… je l’ai sucé avec une ardeur extrême, je l’ai laissé me faire l’amour intensément par l’intermédiaire de la queue de Nathan. Cher Nathan ! Devrais-je lui demander s’il a réfléchi à ma proposition ? Oserais-je risquer le tout pour le tout et lui poser un ultimatum ? Ma cigarette me brûle presque les doigts. Je me relève légèrement pour atteindre le cendrier, et Nathan en profite pour replacer un peu les oreillers éparpillés autour de nous, avant de m’attirer tendrement vers lui :
— C’est d’accord.
Je crois avoir mal compris, alors, pour ne pas me causer de fausse joie, je joue l’innocente, prétendant ne pas avoir la moindre idée de ce à quoi il fait allusion. Il répète donc :
— C’est d’accord, tu sais, pour ce que tu m’as demandé… l’autre mec.
— Tu blagues ?
— Non, non.
Il inspire bruyamment :
— J’espère seulement que ce que j’appréhende ne se produira pas. S’il fallait que tu y prennes goût ou que tu ne me désires plus par la suite, je ne me le pardonnerais jamais. De mon côté, je m’arrangerai pour que le fait de te voir avec un autre ne me perturbe pas trop.
— Mon amour, je ne pense qu’à toi et suis déjà toute excitée…
C’est vrai. J’omets, bien sûr, de décrire dans les détails ce qui m’excite tant. Je ne jetterai pas d’huile sur le feu en lui avouant que c’est son rôle plus passif dans mon fantasme qui m’excite au plus haut point. La sève coule entre mes cuisses, témoignant de mon désir intense. J’attire sa main vers moi ; il me caresse doucement. Puis, nous faisons l’amour passionnément et nous endormons dans les bras l’un de l’autre.
Mon sommeil est agité. Ce qui me hante, maintenant que j’ai l’approbation de Nathan, c’est la manière d’arriver à mes fins. Comment approcher le bel inconnu ? Toutes sortes d’options, plus farfelues les unes que les autres, s’offrent à moi. De quoi aurais-je l’air si je lui faisais ouvertement part de mes plans ? Devrais-je être plus subtile et tenter de l’attirer ici pour un motif obscur, pour ensuite, selon sa réaction, l’entraîner vers notre lit conjugal ? La nuit porte conseil, dit-on. J’ai cependant le sentiment que celle-ci me laissera dans le néant le plus total. Et effectivement, il fait presque jour quand, épuisée et à court d’idées, j’arrive enfin à m’endormir. Ma dernière pensée aura été la suivante : « Aurai-je seulement le courage d’aller au bout de mon idée ? »
Il s’appelle Shey. Il faut prononcer « Ché ». Je l’ai revu deux fois en l’espace d’une semaine, et je n’arrive toujours pas à me décider au sujet de l’approche à adopter. J’ai cependant fait un peu de progrès, puisqu’il sait maintenant que j’existe.
Il faut dire que j’ai eu de la chance… Cet après-midi, un client m’a fait livrer un important colis que je devais recevoir en main propre. Quand la réceptionniste m’a demandé de me présenter à la réception, je ne me doutais pas que le bel étalon allait être là et que j’entendrais sa chaude voix s’enquérir :
— C’est vous, Sarah L.?
J’ai tout d’abord cru défaillir. La manière dont il avait prononcé mon prénom m’avait fait tout drôle. Il se tenait là, à quelques centimètres de moi, me tendant un stylo pour que j’appose ma signature sur le formulaire. Toutefois, trop perturbée par sa présence imposante, je demeurais figée à admirer sa main tendue. Je le voyais sonner chez moi, tard en soirée. Je lui ouvrais la porte, presque totalement dévêtue, et laissais la nature suivre son cours. Une fois les choses bien enclenchées, Nathan se joignait à nous, ou bien simplement nous observait. Je pouvais bien lui laisser le choix, après tout, c’était la moindre des choses. Tiens… ça pourrait peut-être marcher.
Et en définitive, qu’est-ce que j’ai à perdre, si ce n’est ma fierté, mon honneur et ma réputation ?
Je fais donc part de mon projet à Nathan le soir même. Il reste là, sans rien dire, n’osant m’interrompre pour me poser une question, ni pour soulever quelque objection que ce soit. Je m’excite et en bafouille presque. Une fois que j’ai terminé et un tant soit peu retrouvé mon calme, Nathan prend enfin la parole :
— Tu m’as l’air pas mal amourachée de ce gars-là…
Moi qui croyais pourtant m’en être bien sortie sans laisser paraître mon emballement pour Shey ! Je proteste mollement, disant qu’il est effectivement très attirant et que n’importe quelle femme serait troublée par son apparence et sa présence. Cela ne paraît pas rassurer Nathan, puisqu’il se renfrogne et semble me bouder comme un enfant d’école à qui l’on aurait volé un biscuit. Il ne faut pas qu’il change d’idée ! Pas maintenant ! Presque paniquée, je réussis à grand peine à me contenir et dis d’un air indifférent :
— Mon chéri, si tu le veux, on oublie toute cette histoire. Allez, ce n’est pas grave, n’en parlons plus.
Je me trouve courageuse d’avoir tenté cette tactique si prévisible. Nathan mord néanmoins à l’hameçon et, se croyant redevenu maître de la situation, me fait un large sourire avant d’ajouter :
— Mais non, ça va ! C’est quand même un peu moi qui t’ai mis cette idée-là en tête, après tout. Je ne me dégonflerai pas maintenant ! Écoute, ton plan me semble possible. Maintenant, raconte-moi comment tu vois ça en détail…
Je lui décris Shey de façon concise, puis lui expose le scénario que j’ai imaginé. Tandis que je prends le temps d’agrémenter mon récit de nombreux détails, Nathan me déshabille pièce par pièce. Puis, il me coupe la parole d’un baiser, et nous faisons l’amour furieusement. Dans ma tête, dansent le visage et le corps de Shey. Je n’en peux plus d’attendre ! Je veux les avoir tous les deux maintenant ! Ce soir ? Bientôt ? Demain ? Impossible. Après-demain, qui sait… Nous nous endormons dans les bras l’un de l’autre ; moi en train de saliver à l’idée de réaliser de manière imminente mon fantasme, et Nathan d’étouffer ses doutes et ses derniers scrupules avant qu’il ne soit trop tard. Peut-être se demande-t-il dans quel pétrin il s’est placé… J’aimerais tant le rassurer. Tout ceci ne fait que raffermir mes sentiments pour lui, alors qu’il s’imagine déjà le contraire.
Dès mon réveil, le lendemain, je prépare mon coup. Il faut que mon prétexte pour attirer Shey chez moi soit solide. Si je rends le tout trop officiel et que c’est par le biais de la compagnie pour laquelle je travaille que je me charge de faire ramasser le document en question chez moi, je cours le risque qu’on me demande des comptes. Il ne faut pas non plus oublier la possibilité qu’un autre employé de la compagnie de courrier se présente à ma porte. J’imagine la tête que je ferais ! Je dois donc opter pour la carte personnelle, en contactant Shey directement pour lui dire que le bureau ne doit être au courant de rien, que c’est la raison pour laquelle je lui demande de se rendre chez moi en soirée, et qu’un gros pourboire l’attend si c’est lui qui s’en occupe personnellement, puisque je connais son efficacité, bla, bla, bla… Ça devrait marcher.
Les heures de la journée s’émiettent lamentablement jusqu’à l’heure fatidique que je m’étais préalablement fixée pour lui téléphoner, afin de convenir d’un rendez-vous chez moi pour le lendemain, s’il est disponible. Vu l’importance de mon document, je ne le remettrai qu’à lui ! Plusieurs fois au cours de cette longue journée, je pense me dégonfler. Si je m’arrête trop longtemps pour songer aux conséquences de ce coup de fil, je me trouve complètement cinglée. Par contre, quand je rêve aux délices qui peuvent en découler, j’en oublie mystérieusement tous mes scrupules.
Il est seize heures ; c’est le moment ou jamais. Je compose le numéro d’une main tremblante, tout en me disant que Shey sera probablement absent, en train d’effectuer une livraison urgente. Mais la réceptionniste me fait patienter un instant, et j’entends sa voix sublime me répondre. Presque en chuchotant — les murs ont des oreilles ! —, je lui fais part du service dont j’ai besoin. Il accepte tout de suite, note mon adresse et m’assure qu’il sera chez moi le lendemain, à vingt heures pile.
J’ai la tête ailleurs tout le reste de la journée. Je tente de travailler efficacement, mais sans succès. Je m’acharne toutefois sur un dossier important jusqu’à la dernière minute. À dix-sept heures, je me précipite hors de l’édifice et retourne rapidement à la maison, afin d’annoncer la bonne nouvelle à Nathan, tout en l’accueillant d’une façon bien particulière.
Moi qui croyais que la veille avait été interminable, il me semble que chaque minute qui me sépare de la soirée fatidique s’étire sans fin, que rien de tout ce que j’anticipe ne se produira. Je me demande ce qui pourrait venir gâcher ma soirée : Nathan changeant d’idée, ou alors Shey ne se laissant pas convaincre aussi facilement que je l’espère… ou il se pourrait aussi que ma mère choisisse ce soir-là pour arriver chez moi à l’improviste. Cette dernière pensée me fait sauter sur le téléphone, pour éviter cette horrible possibilité. J’adore ma mère, mais pas ce soir !
Il est finalement dix-sept heures. Je sors de l’édifice encore plus vite que la veille et me rends à mon appartement en un temps record.
Nathan est déjà là, et il a tôt fait de me rassurer qu’il n’a pas changé d’idée. Il a même l’air excité, lui aussi. Tant mieux ! De toute façon, je n’aurais pas le courage de tenter de le convaincre par quelque obscur stratagème. Nous mangeons du bout des doigts, ne cherchant qu’à nous remplir l’estomac, afin d’être en forme pour la soirée. Vers dix-neuf heures, je ne tiens plus en place. Nathan m’attire vers la salle de bain ; il y fait couler un bain en y versant une généreuse rasade d’huile moussante. Puis, il me déshabille et m’installe doucement dans la chaude mousse. Il nettoie délicatement mon visage en me massant soigneusement les tempes et les joues, me lave le corps entier et s’attarde sur mon ventre, qu’il caresse amoureusement. Je m’immerge la tête sous l’eau, puis me laisse flotter, savourant les caresses que Nathan me prodigue. Il m’excite lentement, faisant sourdre au plus profond de mon ventre cet agréable pincement d’anticipation et de désir. Il se joint enfin à moi, provoquant de douces vaguelettes. Je m’agenouille devant lui, glissant son membre bien dur entre mes cuisses, le frottant contre mes lèvres entrouvertes. Nathan se laisse faire, me permettant de l’utiliser à ma guise quelques instants. Puis, il se relève :
— Continue sans moi… Il est presque vingt heures, je serai dans la chambre.
Maintenant seule, je me caresse distraitement. Il m’a bien détendue, aussi suis-je passablement calme quand la sonnerie de la porte retentit quelques minutes plus tard. Je sors du bain en me couvrant lâchement d’un peignoir moelleux et ouvre. Shey est devant moi, chez moi. Enfin.
— Euh, je vous dérange… Excusez-moi…
Je le rassure en l’entraînant à l’intérieur. Je laisse mon peignoir s’ouvrir sur mon corps nu et ruisselant en refermant la porte, la pointe d’un de mes seins effleurant le cuir de sa veste. Je trouve alors le courage de plonger mon regard dans ses yeux immenses, tentant d’y découvrir la marche à suivre. Il soutient mon regard un instant, puis sourit. Je me dresse sur la pointe des pieds et j’enfouis mon visage dans son cou, humant l’odeur capiteuse de sa peau. Ses mains sont déjà sur mon corps, retirant le peignoir jusqu’à ce que je me retrouve nue dans ses bras et que je puisse percevoir, contre mon bassin, la fermeté flatteuse qui se révèle à-travers son pantalon. Je me félicite de ma chance. C’était finalement plus facile que je ne le croyais ! Du moins, pour le moment. Confiante, je me laisse aller aux confidences :
— Je te désire depuis la première fois que je t’ai vu.
Je n’attends ni n’espère aucune réplique. Je ne lui en laisse d’ailleurs pas le loisir, recouvrant ses lèvres des miennes en un baiser auquel il participe fiévreusement. Je me demande si Nathan nous épie déjà… mais pour le moment, je préfère me consacrer à Shey. Je m’acharne sur ses vêtements, retirant sa veste, sa chemise, défaisant son pantalon de mes mains tremblantes. Son anatomie dépasse mes espoirs les plus fous. Sa verge est large, longue, puissante, appétissante. En fait, tout son corps a la perfection d’une statue de bronze, y compris la teinte, et je suis émerveillée. Je ne peux m’empêcher d’embrasser cette peau enivrante, de lui mordiller les épaules et le cou, de lui lécher le ventre, son torse si lisse, ses bras musclés. Je suis déchaînée. Contrairement à ce que je m’étais imaginée, c’est moi qui l’entraîne vers le divan, lui retirant ce pantalon embarrassant. Je l’installe confortablement avant de m’agenouiller devant lui, telle une servante devant son maître. Sa verge palpite, elle m’hypnotise. J’y dépose la langue, en caressant la peau si fine et en dessinant chaque renflement, chaque veine. Je me crois incapable de l’engouffrer, mais m’y résigne, la sentant s’appuyer fortement contre la paroi de ma gorge. Elle est délicieuse, avec un goût différent de celui auquel je suis habituée, plus subtil. Shey semble apprécier mes attentions, puisque ses mains s’égarent dans mes cheveux et sur mon visage. Je crois que sa queue a atteint sa taille maximale et en profite pour interrompre mes caresses et glisser mon corps contre le sien, frottant ce membre délectable sur mon sexe brûlant, admirant ses yeux sans prononcer une seule parole. Un seul mot pourrait tout gâcher… Je l’aspire enfin en moi. Il est vraiment énorme, aussi ai-je de la peine à le contenir. Mais c’est le moindre de mes soucis, en ce moment. Ses mains empoignent solidement mes seins, les écrasant durement. Puis, il approche sa bouche, mordillant mes mamelons tendus à l’extrême. Je savoure cet instant délicieux où, profondément ancré en moi, il reste immobile, attendant un signal de ma part. Je contracte mes muscles tout autour de sa verge, espérant lui faire sentir ma gratitude, et commence à me mouvoir lentement pour voir jusqu’où je peux aller. Et vu le plaisir intense qu’il me procure, je me démène de plus en plus rapidement, l’attirant toujours plus profondément en moi. Je me soulève sur les pieds, afin d’accentuer le mouvement. Je gémis. Je jouis. Il s’en rend compte, puisqu’il me soulève dans ses bras robustes en se relevant. Puis, il se retire doucement et me retourne. Je me précipite aussitôt sur le divan, appuyant mes coudes sur le dossier, lui offrant mes fesses bien écartées. À ma grande surprise, il s’agenouille aussi et, de sa langue, lèche mon sexe maintenant brûlant. Je le laisse aller pendant quelques minutes, puis l’implore de me pénétrer. Il s’exécute, et je retiens difficilement un cri de surprise devant la merveilleuse douleur que je ressens. Il me broie littéralement le ventre. J’ai l’impression qu’il va me déchirer, et c’est sublime. J’entrouvre les yeux un moment et aperçois Nathan qui s’approche. Oh là là, je l’avais complètement oublié ! Un sursaut de remords m’assaille. Peut-être avait-il raison, après tout. Je serai sans doute incapable d’effacer le souvenir de Shey de ma mémoire après cette soirée. Pire encore, je ne le désirerai que davantage… Il est trop tard pour y penser, maintenant. Le fait de voir Nathan si près de nous, bien bandé et le regard assuré provoque en moi une délicieuse bouffée de plaisir. Je me sens désirée, belle, séduisante. J’ai envie de me donner en spectacle devant lui sans retenue. Je me relève un peu, le regarde et pétrit durement mes seins. Je les pince, les égratigne, les étire, afin de pouvoir les embrasser et les lécher. Nathan est maintenant tout près, et Shey n’a pas bronché. C’est merveilleux ! Tout se passe exactement comme j’en rêvais ! Je m’attends, à chaque instant, à ce qu’il se produise quelque chose qui brise l’atmosphère et vienne tout gâcher. Aussi, quand Nathan monte sur le divan, s’assoit sur le dossier et fait danser sa queue devant mon visage, je nage en plein bonheur. Je ne sais pas s’il a vraiment regardé Shey ou si ce dernier est perturbé par sa présence, mais je m’en fous. La performance de mon invité n’en est pas affectée, et Nathan semble s’abandonner au plaisir que je lui procure. En fait, il rend les armes plutôt vite… À peine quelques instants de succion, et il jouit entre mes lèvres. Mais il reste là et est toujours aussi dur. Je le sors donc de ma bouche et le caresse, lui léchant la verge au rythme des coups de butor de Shey. Nathan retrouve rapidement sa prestance, et je sens Shey qui accélère et durcit davantage. Il s’enfonce avec ardeur, laissant mes fesses frapper contre ses cuisses, et je le devine près de l’orgasme. Bombant davantage mon arrière-train, je suis son rythme, anticipant même chaque poussée, quand il me saisit soudain les hanches et s’enfonce brutalement en poussant un gémissement contenu. Puis, il reste là, cajolant mon dos et mes fesses, alors que sa respiration ralentit.
J’imagine que mes deux hommes se consultent alors, puisque Nathan retire ma main autour de sa verge et descend du meuble pour céder sa place à Shey. Ce dernier est si grand et imposant que j’ai une petite pensée pour ce brave divan victime de nos excès… Mai déjà, Nathan est en moi. Je reconnais son toucher, son rythme, son approche. Je l’accueille avec joie et m’empresse de caresser la formidable queue qui se trouve devant moi. Mais là, quelque chose d’étrange se produit. Tandis que j’engouffre et suce la verge de Shey avec ardeur, Nathan se retire et se contente de me regarder faire. Il se tient là, son membre viril à la main, le visage impassible. Peut-être n’a-t-il pas envie de me faire l’amour tout de suite après un autre ? Je me rends soudainement compte du caractère plutôt extrême de la situation, et réalise que je viens possiblement de transformer notre vie de couple pour toujours. Alors même que mes lèvres et ma langue caressent la queue de l’inconnu, je fais le serment que je ne laisserai pas le souvenir de Shey et de cette soirée s’interposer entre nous. Et tout à coup, j’ai peur. J’ai peur que Nathan ne me regarde plus de la même façon et qu’il se sente, en quelque sorte, trompé. Je m’empresse d’en finir avec Shey, mettant mes mains à profit pour le faire jouir le plus rapidement possible. Son corps obéit à ma soudaine exigence, et je me retrouve rapidement aspergée de son sperme.
Malgré mes dernières pensées, je ne peux m’empêcher de me dire que tout ce que je viens de vivre était fabuleux. S’il fallait que nous ne reparlions plus de cette soirée, j’en garderais un souvenir indélébile, ce serait certain. Sachant qu’une telle situation ne se reproduira probablement jamais, je garde la queue de Shey dans ma bouche un bon moment, la léchant doucement. Je me rends bientôt compte que Nathan a disparu. J’en suis soulagée. Je me dégage de ma position devenue inconfortable et me blottis dans les bras accueillants de Shey. Il me serre délicatement, embrasse mes cheveux, mes paupières, mes joues, ma bouche. Une dernière caresse, puis il s’éloigne lentement :
— Va le retrouver, je crois que ça vaut mieux. Je m’en vais tout de suite.
Quel ange ! Il m’évite ainsi de choisir, d’avoir à déterminer comment me comporter envers lui et de me poser un tas de questions. Je l’embrasse une dernière fois et pars retrouver Nathan. Je me glisse, silencieuse, dans notre lit et le serre dans mes bras. À peine quelques minutes plus tard, j’entends la porte se refermer sur Shey et sur un fantasme inoubliable. Je tente de dormir, mais des pensées contradictoires assaillent ma tête déjà lourde. Ai-je fait la pire gaffe de ma vie ? Le plaisir extrême que j’ai ressenti durant cette soirée en valait-il la peine ? Comment Nathan se comportera-t-il avec moi, demain ? Je me blottis davantage contre mon amant, mon ami. Je suis persuadée qu’il a les idées tout aussi embrouillées que les miennes, et je me retiens de lui parler. Je voudrais tant qu’il me dise ce qu’il ressent ! Je sens son corps tendu, et sa respiration régulière, mais peu profonde, m’indique qu’il ne dort pas. Il prend bientôt ma main, la presse contre son cœur. Ce geste me rassure quelque peu, me permettant d’échapper une longue expiration trop longtemps contenue. Puis, le sommeil me gagne et j’ose m’y abandonner, m’accrochant à l’espoir que le soleil se lèvera sur nous de la même façon qu’il l’a fait ce matin, baignant nos vies calmes de ses chauds rayons.
Je m’éveille dans un lit vide : nulle trace de mon amant. En vérifiant l’heure, je constate qu’il est peu probable qu’il soit déjà parti travailler. Les événements de la veille se bousculent aussitôt dans ma tête ensommeillée, et une angoisse sourde me pousse à me lever, malgré l’heure supplémentaire de sommeil que je pourrais m’accorder.
Nathan n’est ni dans la cuisine, ni dans le salon. La pièce qui nous sert de bureau est vide, de même que la salle de bain. Je cherche en vain un mot quelconque laissé à mon intention sur un bout de papier, comme il a l’habitude de le faire quand il sort sans m’en avoir informée. Rien… rien que le chat qui vient s’emmêler dans mes jambes, ronronnant doucement, nullement affecté par l’anxiété qui me tenaille. Le café est fait… c’est déjà ça. Je m’éclaircis les idées avec une tasse du liquide bouillant, assise au bord de la chaise, tentant de me rappeler si la veille, Nathan avait mentionné quelque rendez-vous matinal que ce soit. Mais je ne me souviens de rien. Ou plutôt, que du corps splendide de Shey se frottant contre le mien, ainsi que du regard brûlant de désir de Nathan. Je chasse ces souvenirs tant bien que mal. J’aurai tout le loisir de les laisser resurgir plus tard. Pour le moment, j’ai peur. Un pressentiment indéfinissable parcourt mes veines. Je me sens totalement inutile, impuissante. J’entreprends donc ma routine matinale, en espérant que cette activité me sera d’un quelconque secours.
Par chance, je dois assister à une réunion en matinée. Cela devrait m’aider à passer le temps… Mais celle-ci se termine, et aucun message téléphonique ne m’attend. Il est déjà près de onze heures, et je suis toujours sans nouvelles de Nathan. Je tente de le joindre au bureau et me fais répondre qu’il n’y est pas encore passé. Il y était pourtant attendu, pour une réunion, à neuf heures précises… Je fais l’innocente, ne voulant pas laisser transparaître mon angoisse. « Oui, bien sûr, si j’ai des nouvelles, je lui demanderai de téléphoner le plus vite possible ! »
Le reste de la journée s’écoule lentement, sans que rien ne vienne me rassurer. Mon appel de quinze heures au bureau de Nathan n’a pas plus de succès que le précédent, et je devine, au ton de sa secrétaire, qu’elle s’inquiète aussi. Je n’en peux finalement plus et quitte mon lieu de travail.
J’arrive à la maison essoufflée, énervée, frénétique. Et là, je me rends tout de suite compte que Nathan est passé plus tôt. Il serait difficile de ne pas remarquer la chaîne stéréo disparue de l’étagère, la penderie désertée de tout vêtement masculin et la salle de bain, dans laquelle ne traînent plus ni rasoir ni lotion après-rasage. Les trois tiroirs du bas de la commode sont aussi vides. Parti… il est bel et bien parti !
Je nage en pleine confusion. Mon cerveau enregistre tous ces détails et leurs ramifications, mais je ne ressens qu’un froid intense me geler les entrailles. Tout se bouscule dans ma tête, des merveilleux moments passés ensemble à ma stupide insistance au sujet de ce fantasme aussi spontané que futile. Tout compte fait, il a raison de me quitter. Pour être bien honnête envers moi-même, je dois avouer que cette nuit a occupé toutes mes pensées et que le souvenir du corps de Shey sera difficile à effacer de ma mémoire. Je crois sincèrement que Nathan n’était probablement pas totalement convaincu de ma loyauté envers lui et qu’il n’a pas pu effacer de son esprit le fait que j’aie baisé avec un autre. Je réalise maintenant que cette image se serait sans cesse dressée entre nous et nous aurait finalement empoisonnés.
Seule dans cet appartement que j’aimais tant et dans lequel une foule de souvenirs de Nathan me hantent, je me sens misérable. L’absurdité de ma conduite m’enrage. Je n’aurais pas pu me contenter d’un seul homme extraordinaire, comme la plupart des femmes de la planète ? Non. Il a fallu que j’en demande plus, me croyant forte et insensible à tout sentiment contradictoire. Je pleure durant des heures, de colère comme de chagrin. Nathan me manque déjà terriblement. Il saurait sans doute me consoler… si je le méritais ! Cette pensée me fait encore plus pleurer. Finalement, toutes ces larmes m’épuisent, et je m’endors sur le sofa, sur lequel je reste installée inconfortablement toute la nuit.
Chaque jour qui passe sans nouvelles de Nathan me déprime davantage. Il me manque tellement que j’en ai mal partout. Et pourtant, je ne peux chasser l’image de Shey de ma stupide petite tête, me demandant s’il accepterait de me revoir. Je me déteste lorsque j’ai ce genre de pensées, mais elles m’assaillent malgré moi.
Presque deux mois se sont écoulés quand je me décide enfin à me joindre à une copine pour une virée, un vendredi soir. Nous déambulons lentement, boulevard Saint-Laurent, à la recherche d’un endroit qui nous convient. Nous ne savons pas très bien ce que nous recherchons. Une fringale nous tiraille l’estomac, mais nous avons surtout envie d’un bon verre, de bonne musique et de bonne compagnie. Cette nuit, je la trouve agréable. Pour la première fois depuis que Nathan m’a quittée, j’ai le sentiment que je ne suis pas si abjecte que cela, et qu’il serait possible, malgré ma gaffe monumentale, de me pardonner un jour.
Puis, l’un des fantômes qui me hantent depuis si longtemps surgit devant moi. Je reconnaîtrais cette stature n’importe où. Les épaules bien découpées, la taille fine, la queue de cheval… Je suis tellement excitée par sa présence que j’en oublie presque le fait que Shey n’est pas seul. Quelqu’un est à ses côtés, très, très près, un doigt négligemment accroché à sa ceinture. Cette constatation me calme. Ne nous énervons pas. Il n’est pas seul, donc il n’est pas question de me manifester. Mon cœur bat à toute allure, j’ai chaud et les mains moites. Pourvu qu’il ne me voie pas !
Le couple — c’en est définitivement un — continue de marcher, inconscient de ma présence et de l’émoi que Shey provoque toujours en moi. Puis, ce dernier ralentit et dépose un petit baiser sur la tête de la personne qui l’accompagne… et ce n’est qu’à ce moment-là que je comprends qu’il ne s’agit pas d’une femme, mais d’un homme. C’est le profil de ce dernier qui me fait tressaillir. Et là, je m’arrête net. Les cheveux sont plus longs, le style vestimentaire bien différent… Il est méconnaissable. Shey n’a pas du tout changé. Mais Nathan, lui, complètement.