CHAPITRE 8

Le couperet tombe

Pour des raisons qui échappent à ma compréhension, les rapports étroits que Sarah et moi entretenions se détériorent.

Quand nous nous croisons, tout au plus m’adresse-t-elle un sourire éthéré. C’est à croire qu’à ses yeux je n’existe plus, qu’elle m’a rayé de sa vie, définitivement repliée sur elle-même. Je suis malgré tout saisi d’une furieuse envie de forcer la porte de la remise dans laquelle elle se barricade pour se consacrer à l’exécution de ses esquisses. Il m’arrive de m’installer dans la balançoire du jardin, à quelques mètres de sa porte. Une façon de lui signifier ma volonté que nous arriverons à nous expliquer et à rétablir cette relation qui nous fusionnait.

La tension monte d’un cran quand elle défie les règles de conduite qui prévalent à Mount Pleasant. Elle prend l’habitude de rentrer au petit matin, comportement qui laisse supposer qu’elle a bamboché toute la nuit. Elle va ensuite se cloîtrer dans sa chambre, pour dormir douze heures d’affilée, ce qui devient très inquiétant. Lorsque notre mère va la tirer du lit, ça brasse. Sarah subit un véritable interrogatoire, façon Gestapo :

— Où étais-tu passée ?

— Dans un autre univers.

— Et on peut savoir lequel ?

— Celui auquel tu n’auras jamais accès.

Sarah ne quitte sa chambre qu’en de rares occasions, et à la seule fin d’aller grignoter à la cuisine. Je finis par l’y trouver, sur le coup du hasard, alors qu’elle se presse d’avaler son petit-déjeuner. Je constate que son visage s’est creusé de cernes profonds. Elle a le teint blafard.

J’ai beau tenter d’amorcer un rapprochement, de lui manifester mon admiration pour l’audace et la défiance dont elle fait preuve envers notre mère, elle ne répond pas. J’essuie une fin de non-recevoir.

Un camarade de classe à qui j’exhibe sa photo bon marché, afin de lui faire admirer la beauté de ma sœur, croit l’avoir aperçue récemment au Angel Dust, un bar du Quartier latin que fréquente la faune hippie et branchée de la ville. Il me rapporte l’avoir surprise au bras d’un grand type aux cheveux bouclés. Il précise qu’il a détecté dans l’air une odeur de cigarette française, de type Gauloise, avant de rectifier, valsant entre certitude et extrapolation : « Tout compte fait, c’était peut-être une odeur de marijuana. »

La guillotine finit par tomber. Alors que mon frère Victor et moi étudions dans nos chambres, notre mère vient frapper à nos portes et nous somme de la suivre :

— Toi, Charles, va chercher ta sœur ! Sors-la du lit !

Elle fait montre d’une telle autorité que nous en restons sidérés. Sarah apparaît bientôt, le visage tout ensommeillé, et nous emboîtons le pas à notre mère. Sa démarche militaire n’est pas sans rappeler le pas de l’oie des troupes nazies. Je vois le moment où elle exigera de nous l’exécution du salut fasciste. Elle ne le fait pas, mais c’est tout comme.

Dans une atmosphère de cour d’assises, nous pénétrons dans le salon d’apparat, puis nous calons dans les fauteuils à oreillettes chippendale à motifs fleuris. Après nous avoir un à un fusillés du regard, elle prend un air investigateur et soupçonneux qui a pour effet de déclencher en nous un accès de paranoïa. Elle amorce alors sa diatribe, et sa voix métallique tranche l’air comme la lame affûtée d’un glaive :

— Je suis une femme de principes, et désormais cette maison se soumettra à mes principes. Et ils ne seront pas sujets à négociation.

Brutalement lancée dans un réquisitoire, elle s’insurge contre les entrées tardives de Sarah, dont les fréquentes allées et venues risquent de soulever la suspicion des agents de la Gendarmerie royale garés à notre porte. Témoins de nos faits et gestes, ceux-ci pourraient suspecter une dégradation des mœurs de la famille de l’honorable ministre du Commerce extérieur.

Elle hausse alors le ton et nous accuse, Sarah et moi, de fomenter un coup, de mener une conspiration contre son autorité légitime. Elle promet qu’à partir de maintenant, là, tout de suite, elle compte juguler notre mouvement de contestation. Sarah et moi allons rentrer dans le rang, ah, ça, oui ! Elle enchaîne, usant cette fois de sarcasme :

— J’ai découvert dans la remise du jardin des esquisses de mauvaise facture à prétention pseudorévolutionnaire. Des œuvres qui témoignent d’une injustifiable barbarie !

Elle charge à nouveau, et cette fois c’est moi qui écope :

— Charles, pourquoi afficher dans ton placard un poster du film Midnight Cowboy ? Une œuvre de dégénérés. Qui glorifie les aspirations d’un étalon corrompu et sans cervelle ! lance-t-elle.

Choqué, je ne peux réprimer mon indignation :

— Tu fouilles dans mes affaires personnelles ?

— Il y a aussi ce condom dissimulé derrière tes livres.

— Tu n’as pas le droit !

Elle balaie mes protestations d’un revers de la main.

— Tu vas me faire disparaître tout ça ! En passant, tu me feras le plaisir de raser ces quelques poils au menton que tu tentes désespérément de faire pousser. C’est ridicule. Et puis des Levi’s à pattes d’éléphant, c’est fait pour les éléphants. Dorénavant, tu porteras l’uniforme officiel du collège.

Elle s’insurge maintenant contre notre ingratitude. Alors que nous bénéficions de privilèges, soit une adresse prestigieuse, un statut, un rang social et une réputation enviables, nous nous comportons comme des enfants égoïstes, intoxiqués par l’air du temps. Nous ne méritons pas de porter le nom de notre père. Lorsque nous allons quitter cette pièce, ce sera avec la ferme intention de mettre fin à nos comportements.

Dans le but d’une réhabilitation, afin de restructurer notre pensée et notre système de valeurs – qui, soit dit en passant, est pourri jusqu’à la moelle –, elle entend nous soumettre, Sarah et moi, aux soins d’un psychiatre. Un spécialiste qui traite les troubles d’opposition à l’autorité.

En guise de réponse, Sarah s’éjecte de son fauteuil et détale en direction de la porte. Puis voici qu’au milieu de sa course, elle fait volte-face, bleue de colère :

— Je ne t’appartiens pas ! Tu ne trafiqueras pas mes neurones ! Je me fous éperdument de tes conventions ! Merde à ton réseau ! Et fuck le psy !

Victor et moi restons sidérés. Toutefois, nous éprouvons tous deux un sentiment d’exaltation à voir notre sœur tenir tête à notre mère.

Sarah disparaît, claquant les portes vitrées à la française, dont un carreau se décroche et tombe sur le tapis persan. Victor redoute à ce point que notre mère s’en prenne à lui qu’il reste figé, n’exprime ni émotion ni opinion. Pour ma part, je crains une confrontation des plus belliqueuses avec elle, de laquelle j’ai peu de chances de ressortir vainqueur. Afin de désamorcer le climat de tension exacerbée, j’opte d’emblée pour une apparente et temporaire soumission. J’ai pleinement conscience de faire preuve de lâcheté, mais je n’envisage pas pour le moment d’autre solution.

Non seulement je consens à raser les quelques poils follets que je porte au menton mais, au terme d’un interminable trajet d’autobus, je me livre aux soins du psychiatre en question. L’émule de Freud arbore un nœud papillon à pois qui me paraît tout de suite incongru. Ses larges yeux écarquillés semblent appartenir à l’univers d’un film fantastique. Au fil des séances, j’arrive à louvoyer, évite d’émettre des opinions réfractaires aux principes imposés par ma mère, et sers les réponses qui conviennent, c’est-à-dire celles qu’il veut bien entendre.

Je fais tant et si bien qu’après quelques mois de traitement, ma mère m’aborde avec une expression satisfaite. Elle démontre un irréalisme et une naïveté qui tiennent de la stupidité :

— J’ai contacté ton psy. Je suis fière de toi ! Nous sommes tous deux tissés de la même étoffe. Tu vois, la réhabilitation, ce n’est pas si terrible que ça !

Je ne lui rapporte évidemment pas les mensonges et les affabulations que j’ai servis au psy.

Dans mes temps libres, sans le révéler à quiconque, je gagne la Bibliothèque nationale. Je consulte la biographie de l’acteur qui incarne le personnage d’itinérant paumé que m’a révélé le film Midnight Cowboy, et dont la vérité d’interprétation illumine l’œuvre cinématographique. Au fil des pages, j’apprends avec le plus grand intérêt qu’il a fait des études en art dramatique et en cinématographie dans un prestigieux établissement de New York, l’Actors Studio, sous la gouverne du réputé homme de théâtre Lee Strasberg. L’institution dispense un enseignement novateur. Elle incite les comédiens à aborder l’interprétation de personnages en reproduisant leur gestuelle, leurs tics, leurs émotions, leur élocution, leurs frustrations et leurs aspirations. Cette fusion a pour but d’atteindre des moments de pure vérité.

C’est le mot « vérité » qui m’interpelle. Il me hante. Il semble m’appeler depuis toujours. Se décuple en moi la volonté d’accéder à cette vérité en entreprenant une carrière de comédien. J’appréhende déjà le moment où je révélerai à ma mère l’objet de ma nouvelle passion. Une mine antipersonnel dort, enfouie dans le sol.