De retour à Mount Pleasant, je pars comme une balle à la recherche de mes parents. Je ne les trouve dans aucune pièce du rez-de-chaussée. Jamais le manoir n’a été si vaste, les pièces semblent à l’infini se multiplier. Parvenu à l’étage, et progressant, j’aimerais vomir ma révolte, mais elle reste coincée dans ma poitrine. Dans ma course éperdue, je file sous la galerie de photographies dédiées à la gloire de ma mère et, de rage, j’en arrache une, sur laquelle on l’aperçoit lors d’une soirée mondaine : elle porte un toast et arbore son million-dollar beauty smile, en compagnie de Betty Shark. Je lance violemment la photographie sur le parquet, où sa vitre protectrice vole en éclats. Puis c’est au tour du bailleur de fonds Ichiro Nishimura de valdinguer vers la cage d’escalier, où je l’entends se fracasser.
Revenu au rez-de-chaussée, et traversant en trombe la cuisine, je vois par une fenêtre ma mère qui procède à son rituel du bain. Elle exécute un furieux crawl, comme si l’eau limpide pouvait la purifier de son ignominie. Sans doute son instinct y est-il pour quelque chose car, à ce moment précis, elle interrompt ses longueurs pour reprendre pied et interroger du regard la fenêtre dans laquelle je suis penché. Elle feint de ne pas m’avoir vu et son regard fuit dans une autre direction. Je comprends qu’elle ne désire pas s’enquérir du déroulement de l’internement et qu’elle s’en lave les mains.
Si j’en avais le courage, je la noierais dans la piscine en pressant sa gorge de mes mains : « Comprends-tu ce que tu as fait ? Vas-tu comprendre à la fin ? Ce n’est pas Sarah qui doit disparaître, c’est toi ! » Je la maintiendrais sous l’eau avec jubilation, jusqu’à ce que les dernières bulles remontent à la surface et, même là, je la calerais encore, pour m’assurer de ne pas rater mon coup.
Je cours maintenant au plus pressé et gagne la salle de séjour du sous-sol, afin de prévenir mon père du désastre. Il m’écoutera, il doit m’entendre, quitte à l’y forcer, à gueuler. Mais pourquoi a-t-il accepté de condamner Sarah à l’internement ? Il doit absolument la tirer de là et lui signer son congé.
Alors que j’arrive sur lui, j’avise une bouteille de gin, vide, qui gît sur la table d’appoint. Il s’est réfugié dans l’alcool, probablement afin de surmonter le choc des événements. Ses tourments doivent largement dépasser son entendement. Le moment est mal venu pour réclamer son écoute. En proie à des vapeurs éthyliques, il s’est déconnecté de la réalité. Il ne remarque ni mon désarroi, ni ma poitrine nue, ni ma main ensanglantée. Une fois planté devant lui, je proteste :
— Sais-tu ce que notre mère a fait ? Au moins le sais-tu ?
Mais il n’est pas en mesure de m’entendre. Avec une élocution laborieuse, il grommelle quelques propos incompréhensibles. Puis, acquérant une vague cohérence, il entreprend de me rappeler que je ne suis pas l’unique personne à m’être portée au secours d’un membre de sa famille. En effet, pendant ses études à l’École des hautes études commerciales, sa propre mère l’envoyait quérir son oncle Armand à la taverne du coin, avant qu’il se fasse tabasser. Mon père émet un ricanement. Il évoque ensuite son propre frère, un pamphlétaire opportuniste, grand manipulateur devant l’Éternel, qui faisait métier de soutirer de l’argent à ses semblables. Jusqu’au directeur de la Banque de commerce et au chef des pompiers de la caserne 24, qui s’étaient fait duper.
Les fois où mon père allait cueillir Armand à la taverne, il le trouvait juché sur une chaise, en train de haranguer une poignée d’ivrognes. Devenu une sorte de canon fou, il employait sa verve pour tirer dans toutes les directions, dénonçant à la fois la montée du communisme, le poids écrasant du discours de l’Église sur sa conscience, le mensonge de la vie éternelle, la grève des tramways publics, l’extinction progressive de la langue française en terre d’Amérique, et le chien du presseur chinois, Ben Lee, qui avait hurlé tard dans la nuit. Invariablement, ses envolées se terminaient par cette phrase devenue célèbre, qu’il clamait en désignant sa chope de bière : « Si le bon Dieu a fait quelque chose de meilleur, Il l’a gardé pour lui ! »
Mon père éclate alors d’un rire qui me glace le sang, celui d’un cinglé prisonnier d’une camisole de contention. Je prie le ciel qu’il cesse mais, tout au contraire, il poursuit son envolée démoniaque, et son rire me perce les tympans. C’est plus que je ne peux supporter. Je fuis la pièce et me réfugie dans le seul endroit où je m’estimerai hors d’atteinte, le cagibi qui abrite la chaudière à mazout.
Là, dans le ronronnement régulier de la fournaise, mes nerfs lâchent, mes jambes cèdent, je m’affaisse, tombe à genoux. À tout le moins, je n’entends plus résonner le rire halluciné de mon père. Je regarde ma main tailladée et lèche ma plaie. Je ne peux établir avec certitude combien de temps je reste ainsi devant la chaudière en fonte, à fixer son œilleton de verre, au travers duquel je distingue la flamme du brûleur. Les vacillements du feu finissent par m’apporter un relatif apaisement.
Je songe à ma mère, qui a abusé de ma personne, de ma relation fusionnelle avec ma sœur, pour que j’accomplisse à sa place une job sale, un acte que je juge contre nature. J’ai fait preuve d’une impardonnable naïveté. Depuis ma venue au monde, elle m’a façonné à son image. Alors que je n’étais qu’un nourrisson, elle a profité de ma fragilité et de mon état de dépendance pour s’infiltrer en moi, elle m’a offert le sein pour me nourrir à l’opium de la soumission. Pour mieux tuer en moi toute velléité de résistance, elle m’a lentement lobotomisé, dépouillé de mon libre arbitre.
Naît à ce moment en moi une volonté farouche de lui résister. De l’affronter. De la combattre. De la déboulonner de son socle. De mettre fin à son joug. Je ne me berce pas d’illusions, je sais qu’elle exercera sur moi un régime de terreur, mais je me fais le serment d’arriver à vaincre son despotisme. Je ne compte pas lui déclarer ouvertement la guerre, car cela ne mènerait à rien, je me heurterais à un mur d’ignominies, aussi cruel et infranchissable que celui de Berlin ou du ghetto de Varsovie. Je suis plutôt résolu à démanteler ce mur de la honte, de l’intolérance et de la répression, peu à peu, brique par brique, jusqu’à le réduire en poussière. Avant d’en arriver là, il me faut d’abord m’échapper du pénitencier à sécurité maximum dans lequel je suis incarcéré et me lancer à la conquête de mon destin.
Le jour suivant, je gagne la Bibliothèque nationale pour consulter le répertoire des prestigieuses écoles d’art dramatique internationales. Parvenu à repérer les coordonnées de l’Actors Studio, c’est sur-le-champ, mais inconscient du culot dont je fais preuve, que je m’emploie à rédiger une lettre de présentation à l’endroit de son directeur, m’enquérant des dates des prochaines auditions de l’institut. Puis je file à la poste acheminer le document. Deux semaines plus tard, on me fait parvenir un formulaire d’admission, que je m’empresse de remplir. À la grâce de Dieu.