J’obtiens le concours d’un professeur d’art dramatique du collège, qui me dispense une formation théâtrale. J’en paie le coût grâce à mes économies provenant d’un emploi de commis à temps partiel dans un supermarché, section fruits et légumes.
En vue de mon audition, je répète une scène tirée de la pièce Hamlet, qui débute par les célèbres mots : « To be, or not to be. »
Je reviens d’une manifestation étudiante tenue dans la foulée du vent de contestation qui déferle sur les campus américains, dénonçant l’inutilité de la guerre au Vietnam, conflit injustifié qui destine une génération entière de jeunes hommes à une boucherie sacrificielle. Je me retrouve au cœur du Quartier latin. Le soleil décline, l’obscurité s’installe, pourtant les rues sont animées : des groupes de hippies, d’étudiants et d’objecteurs de conscience occupent les terrasses des cafés et des bars. Une guitare appelle au loin, mêlée aux odeurs de mari, de pizza et de gaufres.
Alors que je passe sous les néons d’un club de strip-teaseuses sous lequel s’étale un rang de Harley-Davidson aux chromes diamantés, j’aperçois Sarah. Elle émerge d’un passage obscur et remonte vers le Angel Dust. Sa démarche désarticulée est celle d’une paumée qui cherche la voie du salut. Je réfrène une irrépressible envie de m’élancer vers elle. Je redoute la rancœur justifiée qu’elle doit éprouver à mon endroit. Comment réagira-t-elle à ma vue ? Vais-je mériter un lot d’imprécations pour l’avoir menée à la clinique sans l’en avoir prévenue ? Elle pourrait tout aussi bien me cracher au visage ou se mettre à hurler que je suis le dernier des salauds.
À tout hasard, je décide de courir le risque et me dirige vers elle. Bien qu’elle soit amaigrie et qu’elle ait le visage fané, je la trouve encore belle. Elle a toujours du style. Elle a adopté la mode vestimentaire du plus pur style hippie. Elle porte une ample jupe fleurie en madras indien ; un bandeau de cuir enserre son front.
Alors que je la vois se pencher pour ramasser un mégot, tout excitée de sa trouvaille, ses longs cheveux d’ange effleurant le sol encrassé, je me dis qu’il y a quelque chose qui cloche et qu’elle n’est pas dans son état normal. Pour en être arrivée là, elle doit être complètement fauchée. Subsiste toutefois dans ses gestes un soupçon de grâce. Une fois redressée, elle examine le mégot avec minutie, puis le nettoie en soufflant obstinément sur le filtre. Après l’avoir porté à ses lèvres, elle plonge une main dans son sac en macramé, à la recherche d’allumettes. Elle n’en trouve pas, s’impatiente, tape du pied, puis, en dernier recours, sollicite un passant. C’est un vieux hippie monté en graine, au visage vérolé, au nez aquilin et à la moustache de Vercingétorix. Sa forte poitrine, hérissée de poils gris, arbore un pendentif en métal à l’effigie du signe de la paix.
Je m’approche suffisamment pour entendre leur conversation.
— Hello, man! l’interpelle Sarah. T’as une clope ?
Il lui en tend une et un briquet, elle allume, à la suite de quoi ils échangent quelques mots inaudibles. Puis je la vois s’éloigner d’une démarche accablée et tragique.
Un doute surgit alors en moi. Se peut-il qu’il la mène à la défonce ? Je hèle Sarah. Elle ne m’entend pas. J’insiste, l’appelle de nouveau. Cette fois, elle m’entend. Je m’approche d’elle. Je la vois glisser au type quelques propos inaudibles, après quoi il s’éloigne. Sarah émerge alors du halo famélique d’un réverbère, telle une sordide apparition. Il fait maintenant nuit. C’est une âme délabrée qui darde sur moi un œil torve. Elle m’envoie :
— Qu’est-ce que tu fiches ici ?
Pris de court, je verse dans la banalité :
— Bien… Il y a longtemps qu’on ne s’est pas vus, non ?
— Et alors ? rétorque-t-elle. Je suis là. Regarde-moi !
— Euh… Où allais-tu ?
— T’es devenu enquêteur pour l’escouade des narcotiques ou quoi ? En passant, si tu avais quelques dollars en trop, ça ferait mon affaire. Je meurs de faim.
Je lui tends quelques billets et, tandis qu’elle s’en empare, j’avise des blessures à l’aspect de petites étoiles mauves qui émergent d’une manche de sa veste afghane, à la naissance de ses avant-bras.
— Merci, marmonne-t-elle.
Je formule quelques maladroites excuses pour l’avoir menée à la clinique sans l’en prévenir, et elle répond :
— J’ai déjà compris que c’est notre mère qui t’y a contraint. En matière de chantage, elle peut se montrer redoutable.
— Tu me pardonnes ?
— Oui, soupire-t-elle. Mais je n’oublie pas.
— Sarah. Tu vas dire que ça ne me regarde pas, mais…
— Si ça ne te regarde pas, pourquoi désires-tu m’en parler ?
— Je… Avec le type, vous allez… vous shooter ?
Elle hésite. J’appréhende le pire, mais avec une déconcertante spontanéité elle répond par l’affirmative, opinant de la tête.
Je ne peux m’empêcher de lui demander :
— Et tu le fais de ton plein gré ?
Je m’attends à recevoir une baffe, mais sans s’emporter elle fait montre de franchise. Elle étale les sentiments qui l’habitent, comme les pages d’un grand livre ouvert. Tandis qu’elle expose son avant-bras peuplé de meurtrissures et faisant référence aux seringues qu’elle s’y plante, elle avoue :
— Ça m’apporte la paix que je recherche. Avec la dope, y’a plus rien qui m’atteint. Je reste insensible aux horreurs du monde. C’est Steeve qui m’y a initiée. Il ne m’y a pas forcée, ne va pas croire ça, ce serait injuste pour lui. C’est moi qui ai insisté. On se shootait ensemble. Une sorte de communion. Mais notre relation s’est transformée en histoire triste. Celle d’un amour qui n’a pas le droit d’exister. De plus, j’attends un enfant de lui. J’entame ma quatrième semaine de grossesse.
Je souligne que rien n’y paraît car son ventre n’a pas grossi, mais elle reste muette, refermée sur elle-même comme une huître.
Des profondeurs de la ruelle enténébrée fuse alors un sifflement prolongé.
— Je dois te quitter, fait-elle.
Avant qu’elle s’éloigne, je joue le tout pour le tout et ose lui poser la question :
— Est-ce vrai ce que prétend notre mère ? Que tu projettes de te marier ?
— Je me marie, confirme Sarah, avant de disparaître.
Ses yeux ont perdu la lueur de sacré qui y brillait.