CHAPITRE 17

Les voyageurs de l’impossible

C’est dans l’aberration la plus totale que Sarah réintègre rapidement la cellule familiale. Je n’ai pas l’occasion de la voir car elle reste enfermée dans sa chambre et mes cours privés d’interprétation auprès de mon professeur d’art dramatique me tiennent éloigné de Mount Pleasant.

Un soir, j’arrive de mes cours, il n’est pas loin de vingt heures. Je remonte le corridor de l’étage quand je bute sur Sarah qui erre comme une âme en peine. C’est plus fort que moi, je désire tant connaître la vérité sur son projet de mariage que je force la conversation, m’applique à en dénoncer l’absurdité. Je l’entends tout de go rétorquer, façon bulldozer :

— Je te prierais de respecter ma décision !

Déçu d’avoir loupé l’occasion de tirer l’affaire au clair, je gagne ma chambre en ruminant ma frustration.

Dans l’attente de la croisière, notre mère s’active aux préparatifs. Sa minutie tient de l’obsession. Elle exerce sur toute chose un vigilant contrôle : choix du transporteur aérien, du paquebot, de l’emplacement de la cabine, de l’émission du passeport diplomatique de Sarah, du montant des liquidités, des vêtements appropriés. En raison de la présence à bord de personnalités issues des mondes de la finance et de la politique, elle redoute que sa fille, après son séjour dans une commune hippie, ait oublié les règles de l’étiquette, dont elle s’affaire à lui rafraîchir la mémoire. Je l’entends à l’occasion la sermonner à travers les portes closes du salon d’apparat :

— Si l’utilisation des ustensiles te pose problème, attends, observe les autres convives et fais de même.

Elle lui rappelle :

— On ne va pas à la cuiller, c’est la cuiller qui vient à soi. En passant, jamais au grand jamais ne doit-on cogner un ustensile contre ses dents.

C’est finalement Victor qui va reconduire Sarah et mon père à l’aéroport.

Pendant la semaine que dure leur croisière, notre mère doit s’absenter pour assister au congrès annuel que tient son parti dans la capitale. D’après la rumeur qui court, ce dernier a de fortes chances d’emporter les prochaines élections nationales. Son éloignement me permet de filer discrètement à New York, pour passer l’audition à laquelle m’a convoqué l’Actors Studio.

À mon arrivée dans la Grosse Pomme, il est plus de trois heures du matin. Le car a effectué des arrêts dans les villes essaimées sur son parcours. Le périple m’a passablement éreinté. J’en ai profité pour répéter le texte que j’interpréterai à l’audition. Je quitte le terminus d’autocars Greyhound, hèle un taxi jaune, spécifiant au chauffeur : « L’endroit le moins cher en ville. » Mes maigres moyens financiers ne m’autorisent aucun écart.

Le taxi m’abandonne aux marches d’un hôtel particulier, réminiscence de l’âge d’or qu’a connu la ville au début du siècle. Le bâtiment a conservé ses colonnes palladiennes, miraculeusement épargnées du pic des démolisseurs. J’enfonce plusieurs fois le bouton de la sonnette avant qu’une Portoricaine ensommeillée émerge du clair-obscur de la réception, vêtue d’un peignoir, les cheveux retenus par une résille. Elle réclame quelques dollars, puis m’indique la voie d’un escalier : « It’s way up! »

Je gravis les marches, qui poussent des râles d’agonie, puis, parvenu à l’étage, je pénètre dans un vaste dortoir peuplé d’ombres et de silhouettes indistinctes. Il doit bien y avoir une trentaine de lits de fer là-dedans. Je finis par en repérer un qui se trouve inoccupé, là-bas, aux confins de la pièce, et me taille un chemin. Tandis que je me faufile entre les lits et les empilades de bagages, je veille à n’accrocher personne. Je range mon sac à dos sous le lit et, en guise d’oreiller, je roule mon blouson de cuir. Je m’allonge dans un sinistre grincement de ressorts.

Je ne ressens ni angoisse ni désemparement, mais un sentiment d’exaltation. L’ivresse m’habite. Oui, je suis ivre, ivre de liberté. Mes démons semblent relégués au passé, seul le destin m’attend, fascinant. Plus que quelques heures avant l’audition. Afin de m’y préparer, je me remets en mémoire les répliques du personnage que j’incarnerai, puis, écroulé de fatigue, et après avoir combattu quelques pensées disparates, je sombre.

Dans mes rêves exaltés, j’ai dû marmonner quelques vers du texte que j’interpréterai, car voilà qu’une main amicale se pose sur mon épaule. C’est le type qui occupe le lit voisin, un Afro-Américain de mon âge, qui me prévient :

— Hey man, tu parles quand tu dors.

Je baragouine quelques excuses, puis il chuchote :

— Je connais les vers que tu récites, man. C’est Hamlet. De Shakespeare. Ce sont les mêmes que je réciterai demain, lors d’une audition pour l’Actors Studio.

Je m’étonne :

— You’re kidding?

C’est d’une même voix que nous entonnons tout bas la célèbre tirade de Hamlet, tout en respectant la scansion des vers et les accents toniques.

« To be, or not to be, that is the question:
Whether ’tis nobler in the mind to suffer
The slings and arrows of outrageous fortune,
Or to take arms against a sea of troubles
And by opposing end them.
 »

Nos voix se fondent dans la nuit. Je l’informe être également convié à l’audition, après quoi nous échangeons une vigoureuse poignée de main.

— My name is Sam.

— Mine is Charles.

Notre enthousiasme est si délirant que nous sortons marcher dans West 44th Street et son foisonnement de commerces, presque tous fermés à cause de l’heure tardive. Sam est expressif. Son corps est noueux et souple, ses jambes s’allongent élégamment à chacun de ses pas. Originaire de Louisville, dans le Kentucky, il a longuement travaillé dans une chaîne de restauration rapide, à faire griller des hamburgers pour amasser de l’argent pour ses études.

Quand la lumière du jour s’amène, malgré que nous n’ayons pas dormi, nous sommes remplis d’énergie, frais et dispos, mais pétris de trac.

L’audition se déroule sans problèmes, sauf pour le choix de notre tirade. Les membres du jury ont souligné que nous nous sommes attaqués à la pièce maîtresse de l’œuvre de Shakespeare. Peut-être, après tout, aurions-nous dû faire preuve de plus de discernement et porter notre choix sur un dialogue de film qui mettait davantage notre personnalité en relief, comme suggéré. À tout le moins, notre audace méritait leur considération.

Quelques heures plus tard, Sam et moi, pressés de filer, nous séparons sur les quais du terminus d’autobus, confiants de bientôt nous retrouver.

De retour à Mount Pleasant, je déballe le contenu de mon sac à dos quand j’entends les doigts de Sarah gratter le bois de ma porte. Elle est superbe, le teint cuivré par le soleil, et ses traits se sont apaisés. Elle est vêtue d’un pyjama de satin blanc cassé, un vêtement hors de prix que lui a acheté notre mère afin qu’elle fasse bonne figure auprès du personnel du paquebot. Intimidés, nous restons un moment à nous observer, n’arrivant pas à briser la glace, puis j’ose enfin m’enquérir :

— Tu as fait un beau voyage ?

Mon propos est mince, mais je n’arrive pas à démontrer davantage de pertinence.

Un ange passe puis, sans que nous ayons à y mettre d’effort, se rétablit entre nous la relation fusionnelle qui nous unissait avant qu’elle ne commence à consommer. Je réitère mon sincère regret de l’y avoir conduite sans l’en avoir prévenue. D’une voix éthérée et le regard diaphane, elle entame le récit de sa croisière :

— J’avais mon père à moi toute seule. Nous occupions la même cabine, mais ça ne posait pas problème. C’est un homme si discret. Nous n’avions pas à nous expliquer, nous comprenions tout l’un de l’autre. J’étais fière de me montrer à son bras. On se baladait sur les ponts, où des passagers complimentaient le charmant couple que nous formions. Il y avait même des gens pour croire que c’était notre voyage de noces. Au cours du banquet d’inauguration, le capitaine a mentionné à notre père que son épouse était charmante, et il n’a pas rectifié que j’étais sa fille. Tu te rends compte. Mon visage s’est empourpré. Et, tout au long de la croisière, je me suis efforcée de paraître heureuse. Papa m’a dit que mon bras était plus doux que celui de maman. Nous avons longuement discuté de mon avenir et du choix de l’homme qui va devenir mon époux. Sur ce dernier point, je l’ai rassuré, il me convient. Notre père a conclu que la décision m’appartenait, que j’étais libre d’agir à ma convenance, et que me voir heureuse le comblait de bonheur.

Quand Sarah termine son récit, je ne peux m’empêcher de l’interroger :

— Mais pourquoi désires-tu tant te marier, alors que tu es enceinte d’un autre ?

Elle ne répond pas, quitte la pièce sans se retourner, et sa silhouette s’évapore comme dans un songe.

Une fois qu’elle s’est dissoute dans la nuit, je me demande si je n’ai pas rêvé.