CHAPITRE 20

Tangos macabres

J’entame ma dixième semaine de formation à l’Actors Studio. Le soleil court à son déclin, il fait des bonds prodigieux sur la ligne d’horizon et disparaît derrière les gratte-ciels de Manhattan. Je loge dans une conciergerie qui nécessite un sérieux rafraîchissement, mais dont le passé s’honore du passage d’écrivains célèbres. Malgré les défauts dont on l’accable, New York offre un foisonnement d’idées créatrices et de spectacles. Je profite d’une bourse d’études que m’a attribuée le Conseil national d’aide aux créateurs. Je juge exceptionnelle mon admission au sein d’une institution aussi prestigieuse. Je n’arrive pas à croire que j’ai accompli l’impossible. Je partage un trois-pièces avec Sam, mon pote d’audition, également admis à l’Actors Studio. L’endroit ne paie pas de mine, le chauffage est défaillant, cependant tout agit sur moi comme un élément motivateur, jusqu’à l’escalier de secours encombrant l’unique fenêtre de ma chambre, qui me paraît exotique.

À mon arrivée à l’Actors Studio, c’est en ces termes qu’on s’est adressé aux apprentis comédiens : « Que vous soyez homme ou femme, blanc ou noir, pauvre ou riche, cultivé ou sans éducation, mince ou gros, une fois sur les planches, vous devrez incarner la vérité, that’s all ! »

Assurément, je me trouve au bon endroit, et au bon moment.

Se sont enchaînés les cours de pose de voix, de chant, de diction, d’improvisation, d’interprétation, d’étude de scénarios et d’analyse de textes. J’ai dû m’abandonner au processus d’immersion physique et mentale que prône l’institut, apprendre à faire abstraction de ma personne au profit des personnages que j’incarne, épouser leur personnalité et leurs combats intérieurs. Ce travail accaparant exige qu’on plonge en soi-même, et demande un tel degré de concentration qu’il me coupe littéralement du monde extérieur et des réalités de la vie.

Aux environs du 5 décembre me parvient, via le secrétariat, une carte postale de Sarah : une photographie de la cathédrale Sainte-Catherine et sa célèbre cloche d’or, un bâtiment emblématique du Vieux Goa colonial. Elle m’informe qu’à bord du train, une gastro-entérite l’a foudroyée. Abandonnée sur le quai d’une gare dont elle ne se souvient plus du nom, elle a été dépouillée de ses bagages et de son passeport. Elle s’est toutefois retrouvée à bon port, et sa logeuse, madame Khan, avec les bons soins de Steeve, est arrivée à la remettre sur pied grâce à une cure de bananes mûres dont le goût sucré rappelle celui du lait fouetté.

Sarah termine son message par ces mots :

Bon bien là, il faut que je te laisse. Je t’embrasse. XX Tu me manques. Je suis heureuse. Le petit enfant s’en vient.

P.S. Pour le mariage, tout s’est déroulé comme prévu. J’étais sur une ligne de poudre. Je me sentais tous les courages. Rien à mon épreuve. J’aurais porté l’Everest sur mon dos. Hi ! Hi ! Hi !

La carte postale comporte également l’adresse de madame Khan, que je m’empresse d’ajouter à mon carnet d’adresses.

Le 10 décembre me parvient une seconde carte, dont le ton se fait plus léger. Sarah m’apprend qu’elle file le parfait bonheur avec Steeve. C’est l’osmose, la totale, elle rit beaucoup, et il fait si bon rire.

Bon bien là, il faut que je te laisse, termine-t-elle. Je t’embrasse. XX. Tu me manques. Mon ventre grossit de jour en jour.

On croirait qu’elles se sont passé le mot, car voilà que le secrétariat de l’Actors me transmet le contenu d’un message téléphonique laissé par ma mère. Elle débarquera sous peu à New York, doit de toute urgence s’entretenir avec moi. Elle m’invite à luncher au Waldorf Astoria, le nec plus ultra des établissements hôteliers, situé dans Midtown Manhattan. Elle m’indique le jour et l’heure.

Mon premier réflexe serait de refuser, mais je désire à ce point savoir si elle s’est lancée sur la piste de Sarah et, le cas échéant, prévenir ma sœur du danger qui plane sur sa tête, que j’accepte. Puis j’entame l’angoissant décompte des jours qui me séparent de son arrivée.

Comme convenu, je la rejoins au Waldorf Astoria, sur Park Avenue, sous le majestueux pendule du hall de la réception, entre les enfilades de colonnes de marbre noir. Elle me semble soucieuse. En guise d’accueil, elle me tire une première salve :

— On ne peut pas dire que ça te réussit, le théâtre ! Tu as très mauvaise mine. Tu n’es que l’ombre de toi-même.

J’encaisse le coup, puis elle m’invite à la suivre vers la salle à manger.

Une fois à table, alors que nous consultons le menu, elle s’emploie avec gravité à me brosser un tableau du climat politique et social qui prévaut au pays.

— Est-ce que tu lis les journaux, Charles ? s’enquiert-elle.

— Pas le temps.

— Tu as une télé, au moins ?

— Non plus.

— Somme toute, tu vis en vase clos ?

— Pas du tout. Je me consacre à ma formation. C’est la seule chose qui me tienne à cœur.

Le serveur se penche sur nous, des plus affable. Elle parcourt rapidement le menu, fait part de son choix, puis commande le même plat pour moi. Je crois déceler chez elle une singulière fébrilité, je m’interroge sur ce qu’elle s’apprête à m’annoncer, ou sur l’information qu’elle désire me soutirer. Je redoute qu’elle me harcèle pour connaître l’endroit où se planque Sarah. Je sais qu’il me faut louvoyer, parler peu, car elle va bientôt tenter de me tirer les vers du nez, c’est sa spécialité, une vraie couleuvre.

Soudain jetée dans la consternation, elle m’apprend qu’une grave crise politique sévit au pays et menace de rompre la paix sociale. L’état de guerre a été déclaré :

— Quand je dis guerre, c’est guerre ! insiste-t-elle. Avec les barrages routiers, les convois militaires, les hélicoptères qui sillonnent le ciel de la ville, les arrestations massives, le contrôle de la presse.

Elle m’explique que les événements se sont déclenchés il y a deux mois, à la suite de l’enlèvement d’un diplomate britannique et de l’assassinat d’un ministre, que l’armée a découvert étranglé dans le coffre arrière d’une voiture. Une cellule appartenant à un Front de libération qui combat le capitalisme sauvage exercé sur la classe ouvrière a revendiqué les actes criminels. Par chance, mon père jouit de la protection de l’armée, qui restreint maintenant l’accès à la propriété.

L’ampleur des événements me laisse cloué à mon fauteuil. Je me reproche déjà de ne pas m’être tenu informé du cours des événements.

Ma mère me fait comprendre que pour contrer la montée d’un courant politique qui appuie les revendications des révolutionnaires, le parti auquel elle appartient compte favoriser l’arrivée de sang neuf, par l’élection de candidats issus de la jeunesse. Leur représentation au sein du parti aura pour effet d’inciter la génération étudiante, en majorité rompue aux idéaux révolutionnaires, à joindre ses rangs. Une chance se présente à moi, elle ne repassera pas. Mon nom apparaît sur la liste des futurs jeunes candidats que réclame le parti. Il me faut rapidement saisir l’occasion et abandonner ma formation à l’Actors Studio, regagner Montréal et proposer officiellement ma candidature. Tout n’est qu’une formalité, le réseau d’influence qui gravite autour de ma mère m’accordera une circonscription dont la victoire est assurée. Il s’agit d’un parachutage en bonne et due forme. Betty Shark, magnat de la presse, forgera de moi dans les médias l’image d’une étoile montante, elle m’associera au renouveau de la pensée politique du parti. Pour ce faire, ma mère a obtenu l’aval du directeur national et du grand exécutif de son parti, et elle s’est assurée du soutien financier des grandes corporations.

Ma réponse fuse net :

— Aucun intérêt pour la politique. Je suis comédien.

— Je crois qu’on s’est mal compris tous les deux. Je ne te laisse pas le choix.

— Ah non ! Et pourquoi ?

— Ton refus serait une insulte à l’endroit du parti et me couvrirait de honte. Tu ne vas quand même pas faire la fine gueule ! Surtout pour embrasser une carrière de comédien. Ce n’est somme toute qu’un métier de ratés, d’inadaptés juvéniles, de cabotins qui roulent des yeux pour obtenir des applaudissements. Aussi bien t’inscrire tout de suite à l’assurance-chômage. Je t’offre la chance d’une vie. Et puis il te faut considérer les choses de façon réaliste. Sans mon soutien, tu n’arriveras nulle part, tu n’accompliras rien, et ce, dans quelque domaine que ce soit. Que tu le veuilles ou non, c’est moi qui tire partout les ficelles. Et si tu en doutes, eh bien, laisse-moi te dire que c’est à moi que tu dois la bourse d’études qu’on t’a accordée. J’ai dû faire des pieds et des mains.

Je crois avoir mal entendu.

— Que cherches-tu à insinuer ?

— Voyons, Charles. Sois réaliste. C’est moi qui t’ai obtenu cette bourse. J’ai dû intervenir auprès du Conseil national d’aide aux créateurs pour qu’il t’honore de son soutien financier.

L’effet est en moi dévastateur. L’équivalent d’une secousse sismique, le sol s’ouvre sous mes pieds.

Au cours du repas, ma mère poursuit sa plaidoirie. Elle affirme qu’un momentum est survenu dans l’histoire. Mais je ne l’écoute plus, ne l’entends plus, son discours ne me paraît plus qu’une sourde musique de supermarché. Lorsque nous quittons l’hôtel, je suis à ce point assommé que je n’évalue pas le risque encouru quand elle propose de jeter un coup d’œil à mon appartement. Question de s’assurer que le fils d’un honorable ministre, futur député de surcroît, ne vivote pas dans des conditions misérables. On ne sait jamais, des journalistes pourraient s’emparer de la nouvelle.

Dans le taxi jaune qui nous conduit, elle ne fait pas mention de Sarah, ni de l’outrage que celle-ci lui a fait subir.

J’ai à peine ouvert la porte qu’elle s’y engouffre et manifeste sa désapprobation :

— Ce n’est pas sain. Trop humide. Voilà pourquoi tu es malade.

— Je me porte très bien.

— Si tu ne quittes pas rapidement cet appartement insalubre, dans peu de temps tu tousseras à t’en arracher les poumons. Tu as les poumons fragiles. Tu es né avec ça, je te connais mieux que toi-même.

Elle avise à ce moment, étalées sur la table de nuit, les cartes postales que m’a fait parvenir Sarah. J’ai des sueurs froides. Dotée d’un sixième sens, elle s’en empare.

Mon calvaire est interminable.

Une fois qu’elle en a terminé la lecture, elle murmure, feignant l’indifférence :

— Tiens, Sarah est en Inde.

Il me paraît vain de nier.

Elle s’enquiert, sans se départir de son flegme :

— Elle est vraiment enceinte de Steeve ?

— Oui.

— Et elle s’est fait voler son passeport diplomatique ?

— Oui.

Je la prie de me rendre les cartes mais elle refuse. Elle s’empresse plutôt d’aviser les dates de rédaction qui coiffent les textes des cartes postales. Elle réprime une fureur sourde, puis rumine que Sarah ne peut être actuellement en possession d’un autre passeport diplomatique, en raison de l’examen minutieux qu’exige la délivrance d’un document de pareille importance. Ma mère se presse d’agir maintenant. Car dans un an sa fille aura atteint l’âge de la maturité. Et qui sait si elle ne reviendra pas au pays avec un bâtard dans les bras, en révélant à qui veut l’entendre son passé dissolu.

— Non, proteste-t-elle. Je ne la laisserai pas détruire tout ce que j’ai patiemment construit ! Les gens vont croire que je lui ai donné une éducation laxiste.

Avant de partir, elle prend soin de m’asséner :

— Regarde-toi. Tu as une mine de déterré !

Les jours suivants, alors que ma vie s’est vidée de son sens, la peur de sombrer dans la maladie, jusqu’alors étrangère à mes pensées, s’insinue en moi. Des symptômes commencent à se manifester. J’ai beau tenter de fuir ma propre personne, m’évader dans Central Park, la Petite Italie ou Chinatown, j’étouffe, je suffoque, comme si ma mère avait pompé tout l’oxygène de la ville. La nuit, je cherche à m’extirper d’un cauchemar récurrent, celui de mains immatérielles qui tentent de m’étrangler. Pour éviter de peser sur mon pote Sam, je ne l’informe pas de ma dérive. Pendant les cours d’interprétation, je suis contraint de m’allonger sur un matelas d’exercice afin de reprendre mon souffle.

Je suis de plus en plus convaincu que je n’ai pas obtenu ma bourse d’études grâce à mon talent, mais grâce au concours de ma mère. Cette bourse ne m’appartient pas. Elle appartient à ma mère. Je ne désire plus en profiter, non plus appartenir à l’univers créatif dans lequel je baigne. J’estime être un imposteur. Afin de fuir mes pensées autodestructrices, je fréquente les théâtres, dans l’espoir que le jeu des comédiens rallume en moi la flamme sacrée des planches. Mais la plupart du temps, je me vois forcé de quitter la salle pour me réfugier dans les toilettes, secoué par des quintes de toux. Toujours cette pénible sensation de respirer à l’aide d’une paille.

L’anxiété et la déception finissent par prendre le dessus sur ma résistance, et la peur de sombrer dans la maladie s’ancre définitivement en moi. Je consulte un médecin qui, à la suite de l’examen, me conseille : « Pourquoi ne retournes-tu pas chez toi ? »

Je tiens quand même bon. Mais mon moral est à plat. Alors que Sam rend visite à sa famille dans le Kentucky, je passe les célébrations de cette année 1971 qui débute, en pleine déprime. De mon lit, je fixe le lumignon scintillant d’un renne au nez rouge posé sur ma table de nuit.

Fin janvier, je n’en peux plus de lutter contre mon angoisse et je décide de suivre les conseils du médecin.

Dans l’autobus qui me ramène à Montréal, je suis accablé par un sentiment de défaite. Mais, pire que tout, force m’est d’admettre que ma mère détient toujours un pouvoir sur moi, et que ce fameux mur que j’avais projeté d’abattre se dresse toujours en travers de mon chemin.

Parvenu à la frontière, tandis que les douaniers procèdent à la fouille des bagages et inspectent les soutes, je prends le temps de décacheter une lettre que m’a fait parvenir Sarah, et que le secrétariat de l’Actors m’a remise avant mon départ. Avisant un timbre du Canada, je flaire une tragédie.

J’ai vu juste, car la lecture de la lettre m’apprend que Sarah se trouve à Mount Pleasant. La calligraphie hachurée et irrégulière trahit une fébrilité inhabituelle. Sarah rapporte que son enfant est né prématurément et précise les circonstances de son départ précipité de Goa. Notre mère s’est pointée sur les lieux, et des officiers de la police militaire indienne ont procédé à une descente chez madame Khan, munis d’un mandat d’arrestation à l’endroit de Steeve. Notre mère, de concert avec son réseau de bailleurs de fonds, a fait jouer ses relations diplomatiques auprès des ministères des Affaires étrangères et de l’Immigration de l’État indien. On a plaidé que Steeve était un toxicomane qui séquestrait une ressortissante canadienne dont le statut légal est celui de mineure. On a découvert à leur domicile une seringue, une cuiller, un garrot, ainsi qu’une infime quantité d’héroïne. À coup sûr, Steeve va encourir une lourde peine carcérale. Sans compter que le nourrisson, en raison de sa naissance sur le territoire indien, n’est pour le moment pas autorisé à quitter le pays. Notre mère n’a entrepris aucune démarche pour le faire rapatrier, elle s’en est tout bonnement débarrassée, l’a confié à un orphelinat local.

La lettre de Sarah se termine par ces mots :

Je suis redevenue sa « chose ».