À mon arrivée à Mount Pleasant, je me heurte à la présence de l’armée. La troupe, passablement animée, compte une jeep et un camion à bâche, ainsi qu’une poignée de militaires casqués et en armes. Je m’étonne du jeune âge des militaires, me repens de m’être tenu à l’écart du tumulte. J’ai le sentiment d’évoluer dans un film, je n’arrive pas à croire que ça se déroule chez nous. Une inquiétude pèse dans l’air et ce n’est pas dû au froid cinglant. Alors que je présente mon passeport diplomatique, un sergent joufflu et de peu d’expérience, mais jouant les durs, m’annonce que l’état de guerre a été levé. Les mesures de sécurité sont maintenues à Mount Pleasant en raison de la menace qui plane toujours sur mon père, ministre du Commerce extérieur.
Une fois passé la lourde grille de fer, le manoir m’apparaît dans son oppressante majesté. Je remonte l’allée qui serpente jusqu’au porche quand j’aperçois Sarah qui se précipite vers moi à la vitesse d’une coulée de lave. Nous nous jetons dans les bras l’un de l’autre. Elle a tant versé de larmes que ses yeux sont bouffis. J’ai peine à la reconnaître : les cheveux rasés, la boule à zéro, elle porte un bustier confectionné à l’aide de bandelettes de coton qui laisse ses épaules dénudées, ainsi que des jodhpurs taillés à même un drap de flanelle blanc habilement disposé autour de ses hanches et de ses cuisses. Chez toute autre personne, cet accoutrement paraîtrait ridicule, mais sur elle, le style décape. Elle évoque l’image d’un pèlerin hindou venu accomplir ses ablutions dans les eaux saintes du Gange, version glamour.
Je demande si notre mère se trouve à la maison. Sarah répond par l’affirmative, après quoi nous filons d’un commun accord vers la porte de service, située sur un flanc du manoir. Nous empruntons sans mot dire l’escalier réservé au personnel et descendons au sous-sol. Nous gagnons l’unique pièce qui permet de nous soustraire à la vue de notre mère, soit le cagibi de la chaudière à mazout. Là, Sarah plaque une main sur sa bouche, pour étouffer un cri. Cela me paraît plus déchirant que si elle avait hurlé à pleins poumons. Secouée de spasmes, elle murmure, faisant référence à son fils :
— Ils… Ils… me… l’ont… arraché.
Elle éclate ensuite d’une fureur démentielle, jure qu’elle en fera baver à notre mère :
— Attends un peu, elle n’a pas idée de ce qui l’attend !
Soudain saisie d’un rire nerveux, elle lance :
— J’ai franchi les douanes avec cinq cents grammes de hasch dans mes jodhpurs ! Et si on m’avait arrêtée, j’aurais hurlé : « Yeah, man ! Je suis la fille d’un ministre ! Voulez-vous un joint, les gars ? Je vous promets un bon buzz ! »
Une fois sa colère consumée, elle s’écroule, anéantie. Elle s’interroge sur la meilleure façon d’obtenir un nouveau passeport et de retourner là-bas auprès de son fils, Neelam.
— Joli nom, hein ? C’est Steeve qui lui a trouvé ce nom. L’être qui le porte est appelé à jouir d’une grande liberté. Elle s’interrompt un moment puis, sombrant dans le délire, elle répète, sur le souffle : Joli nom, hein !
Elle tombe alors à genoux, et pousse une supplique qui fend le cœur :
— S’il vous plaît, mon Dieu. Rendez-le-moi. Joli nom, hein ? Je deviendrai une gentille petite fille ! Je me soumettrai. Je rentrerai dans le rang. Oui, je le jure ! Mon Dieu je le jure ! Joli nom, hein ?
Je m’agenouille à ses côtés, l’étreins, la berce tout doucement pour endormir sa peine, sans toutefois y parvenir. Je ne sais combien de temps nous restons ainsi, soudés l’un à l’autre.
Quelques jours plus tard, j’ai déjà repéré l’endroit qui la mettra à l’abri de notre mère. C’est un studio vétuste du Vieux-Montréal que je loue pour nous deux, situé au 20-A, rue Saint-Claude, une courte pente recouverte de pavés. L’immeuble, au toit pentu et à deux versants, s’orne de lucarnes à pignons. Au rez-de-chaussée, une imprimerie artisanale produit des cartes de visite. Un escalier en bois, étroit, raide, exténuant, permet de grimper à l’étage. Les deux fenêtres du studio offrent une perspective du Château Ramezay, un bâtiment de pierres grises à tourelles, qui a successivement abrité l’administration des régimes des rois de France, de l’Empire britannique et de l’armée d’occupation américaine. Le studio que j’ai déniché constitue une sorte de zone neutre, retirée du monde.