CHAPITRE 24

La rédemption de la déesse

Les jours s’allongent, le doux mois de mai survient, ravivant les racines inertes de la terre. Les premières chaleurs du printemps ont pour effet de déclencher chez les passants une douce euphorie. Afin de profiter des rayons du soleil, ils n’empruntent plus que le côté ensoleillé de la rue Saint-Claude. Grâce à mes premiers cachets de comédien, j’ai fait l’acquisition d’une Coccinelle Beetle, ou du moins de ce qu’il en reste. Une nécessité, car j’enchaîne maintenant les auditions aux quatre coins de la ville. La voiture affiche cent soixante-quinze mille kilomètres au compteur, et j’ai masqué ses plaques de rouille en peignant sur sa carrosserie un arc-en-ciel transversal aux couleurs psychédéliques.

Il y a des lunes que je n’ai pas entendu parler de Sarah, soit depuis la scène de la bouteille de champagne. Je redoute qu’elle se soit à nouveau lancée dans une tournée des clubs de danseuses topless quand, par une splendide matinée, alors que le parfum des lilas en fleurs embaume la cour arrière et que les oisillons s’égosillent dans un émouvant hymne à la vie, je la vois rappliquer.

Plantée devant moi, elle a le visage ravagé. À la vue de son accoutrement de cowgirl de foire, je me raidis : « Bon, un autre coup de théâtre ! » En effet, comme entrée en matière elle m’annonce, avec la dégaine insouciante de celle qui vient de vider un pichet de sangria :

— Bon bien, fini le strip-tease ! Danseuse nue, c’est terminé ! Aussi bien dire les choses telles qu’elles sont. Mes seins sont en train de dégringoler. Je ne suis pas idiote, tout de même. Je suis assez intelligente pour comprendre que je décrépis et ça ne pardonne pas.

— As-tu amassé l’argent pour payer les frais d’un avocat ?

— Non. L’argent me file toujours entre les doigts. C’est logique. Avec la cocaïne, plus tu danses plus tu sniffes. Et plus tu sniffes, plus tu dilapides. Et plus tu dilapides, plus tu danses.

Elle m’annonce qu’elle compte mettre fin à sa dépendance. Ici, chez moi. Elle est résolue à décrocher, préfère se sevrer en bonne compagnie à se livrer à une clinique, au sein d’une bande de Jesus freaks atteints de délires paranoïaques.

— Des amis à moi l’ont déjà fait, tente-t-elle de me convaincre. Certains ont réussi, d’autres pas. Au point où j’en suis, je n’ai plus rien à perdre. Bof ! Si j’ai à crever, eh bien, ce sera maintenant, je suis prête à tout. Comprends-moi, je ne peux quand même pas me présenter au bureau des passeports dans cet état ! Ça te dérange si je meurs chez toi ?

Elle a déjà filé vers la salle de bain pour changer de fringues. Quand elle revient, elle a revêtu sa robe en madras indien. Le vêtement est tout fripé, il semble avoir été éjecté d’une déchiqueteuse à papier. Tandis qu’elle me prie d’aller jeter aux ordures son accoutrement de chanteuse country, je me reproche déjà d’avoir accepté sa proposition.

C’est dans l’exiguïté du studio qu’elle amorce sa cure, et c’est pénible à voir. Elle trimbale des yeux hagards, crache son poison, le fin coton de sa robe est trempé de sueurs âcres. Les mains agitées de tremblements, elle marmonne des soliloques décousus, ponctués de : « Neelam. Joli nom. Joli nom. » Je me dis qu’elle va me rendre cinglé quand, après deux jours, elle m’informe, comme ça, de but en blanc, de son intention de poursuivre sa désintox ailleurs, dans un endroit plus approprié, une piaule où l’isolement la fera se confronter à ses démons. Sa décision me semble avoir du sens ; d’ailleurs, elle affirme avoir déjà repéré l’endroit.

Quand, à partir de la lucarne, je la regarde s’éloigner, clopinant sur les pavés de la rue Saint-Claude, cette vision m’accable au point où je dois fermer les yeux. Même là, je l’imagine toujours qui clopine. Je suis saisi d’un doute : est-ce que j’en fais assez pour elle ?