Chapitre 26

La valeur du rêve

Il faut vraiment faire attention aux rêves qu’on projette, car ils ont de fortes chances de se matérialiser.

Une femme fait bientôt irruption dans ma vie.

C’est Charlie, un monument de démesure et de délinquance. Elle a dix ans de plus que moi, et c’est de façon plutôt inusitée que je fais sa rencontre. Elle est comédienne. Nous nous trouvons tous deux sur le même plateau de tournage, quand survient une pause : « Coupez ! On reprend dans quinze minutes ! »

Je la repère aisément, à ses éclats de rire spectaculaires, qui embrasent l’atmosphère. J’aperçois ses bras qui enserrent spontanément la taille de deux jeunes premiers. Elle me destine alors un clin d’œil insolent, laisse croire qu’elle aimerait un troisième courtisan. Je la trouve passablement vorace. Surtout qu’après s’être élégamment libérée de ses courtisans, elle met le cap sur moi.

Sa façon de m’aborder est délicieusement audacieuse. Désarmante de charme, elle propose d’une voix veloutée que nous fassions connaissance. Elle n’est pas du genre à louvoyer, elle va droit au but, ce qui n’est pas pour me déplaire. Elle m’invite à l’accompagner, le même soir, une fois le tournage terminé, dans un restaurant italien qu’elle me recommande et qui propose de savoureux spaghettis alla gigi.

— Ce serait chouette. Tu accepterais de nous y conduire avec ta voiture ?

Je la trouve un peu vite sur la gâchette et je compte freiner son élan. Je lui laisse insolemment entendre que je ne fais pas fonction de chauffeur.

— Et si je payais le coût de la soirée ? s’empresse-t-elle d’ajouter.

— Je ne suis pas une escorte.

— Ce serait pour moi un immense plaisir.

— Immense ?

— Oui, immense.

— C’est un peu démesuré, non ?

— En passant, Charles et Charlie, ça fait un peu duo de vaudeville, rigole-t-elle.

— C’est le moins qu’on puisse dire.

Son regard est si ardent qu’il m’aveugle. Je finis par baisser pavillon.

Une fois le tournage terminé, nous gagnons ma voiture et, sur le chemin du restaurant, de fil en aiguille, nous trouvons un terrain d’entente, soit un goût commun : nous raffolons tous deux des films de guerre, avec les pétarades échevelées de mitrailleuses, les tranchées boueuses et l’assaut final du héros qui plante un drapeau sur le sommet d’un mont chauve. J’en déduis qu’elle est animée d’un esprit de conquête peu commun, et qu’il lui faut dans la vie atteindre les plus hauts sommets. Lesquels ? Ça me trouble juste d’y penser.

Le restaurant, bondé, compte tout au plus une vingtaine de tables. Le décor évoque une grotte maritime sicilienne, des stalactites en carton-pâte dévalent d’un plafond empoussiéré. S’échappent des cuisines des odeurs d’osso buco et de pesto. « C’est complet », se désole le maître d’hôtel. À proximité, un homme que je reconnais d’emblée se lève pour proposer à Charlie que nous partagions sa table. C’est un célèbre chanteur populaire français, réputé don Juan. Assurément, il maîtrise l’art d’éliminer l’adversaire car, tandis qu’il propose à Charlie le fauteuil de prédilection, soit celui qui se trouve face à lui, il me relègue à la toute extrémité de la table, en Sibérie, où je découvre mon geôlier : ma voisine de table, la parolière de don Juan, qui désamorce ma première tentative de lier la conversation. C’est là que je purge ma peine.

Le magnétisme de don Juan opère sur Charlie, qui ne semble toutefois pas l’idolâtrer, me prouvant par là qu’elle sait se tenir et ne s’aplatit devant personne. Ma voisine de table, la parolière, picore dans son assiette, flatte à l’occasion son étole de vison de ses longs et maigres doigts de pianiste. Au cours du repas, je parviens à lui arracher quelques réponses fugaces, mais sans lâcher des yeux Charlie, qui semble nager en plein ravissement. Pour le moment, j’ignore la véritable nature des sentiments que nous éprouvons l’un pour l’autre, mais j’en viens à m’interroger sur les motifs de son invitation, si c’était pour me planter là, devant tout le monde. Je ronge mon frein.

Les plats se succèdent. Entre Charlie et don Juan, je sens que la magie opère. Je vois par moments poindre dans leurs yeux un jaillissement d’étincelles, ce qui a pour effet d’accélérer les pulsations de mon cœur qui, battant à mes tempes, couvre la rumeur des conversations.

Au terme du repas, alors que les convives se dirigent vers la sortie, j’avise don Juan penché à l’oreille de Charlie. Il lui susurre quelques mots doux. Je crois qu’il s’agit pour moi du commencement de la fin, mais elle me destine un énigmatique sourire, mi-figue, mi-raisin, dont je ne parviens pas à décoder le sens. Nous nous dirigeons dans un silence embarrassé vers ma Coccinelle, garée au fond du stationnement, plongée dans la pénombre.

Une fois que nous sommes assis sur les banquettes, j’ose lui demander la nature des propos que lui a tenus don Juan.

— Il m’a invitée à sa chambre d’hôtel, fait Charlie.

— Pourquoi avoir refusé ?

— Je lui ai fait savoir que tu étais l’homme de ma vie.

— Déjà ?

— Oui.

— En si peu de temps ?

— Mais si.

— Ce n’est pas possible.

— Traite-moi de menteuse, s’esclaffe-t-elle.

— Mais non.

— Mais si.

Alors que je sens une mystérieuse fièvre monter en moi, je laisse échapper :

— Tu me plais.

Puis je dépose un baiser sur ses lèvres ourlées. Après que nous nous sommes lovés et explorés tendrement, mes mains s’enfouissent dans son corsage. C’est chaud, rond, pulpeux. La douceur de sa peau est celle du papier de soie. S’étale un jardin de plaisirs. Nous nous couvrons de baisers incandescents, nos corps s’embrasent, malades de désir.