Charlie et moi n’arrivons plus à nous arracher l’un à l’autre. De véritables lianes enchevêtrées.
Lors d’une escapade amoureuse, nous traversons le Quartier latin quand le ciel devenu noir laisse éclater un coup de tonnerre qui fait vibrer le sol. Une rafale de vent retourne maintenant les feuilles, puis un mur de pluie se lance vers nous à la vitesse d’un cheval au galop. Trop tard pour nous mettre à l’abri.
C’est trempés à l’os et prenant le parti d’en rire que nous nous réfugions sous l’auvent du kiosque d’un vendeur de glaces. S’y sont également abrités une poignée de clients, dont un jeune hippie à la tignasse cotonneuse, les pieds nus et crasseux. Il brandit un bout de carton sur lequel il a gribouillé : Dois retourner à San Francisco. Monnaie SVP.
J’aperçois à ce moment Sarah, dos à moi, dépenaillée, vêtue de hardes hippies et les cheveux en bataille. Quelques mois se sont écoulés depuis notre dernière rencontre, cette apparition me crée un choc. Ma sœur a pris dix ans d’âge. Son visage émacié a prématurément vieilli, sa peau de porcelaine s’est ternie, plissée, parcheminée. Fébrile, Sarah gratte obsessivement son épaule. Elle se trouve à portée de bras, je pourrais presque la toucher. Elle ne m’a pas repéré. J’évite de signaler ma présence, car je n’ai rien révélé à Charlie à propos de ma sœur.
Dans l’attente que cesse la pluie, et tandis que Charlie regarde les gouttes éclater comme des perles sur le bitume, j’observe Sarah à la dérobée. Sandales aux pieds et les orteils noircis, elle grelotte, les avant-bras peuplés d’ecchymoses. Une cigarette fichée au bec, elle pompe au max, puis balance le mégot. Elle dévisage un type, grand et mince, au visage plein de bienveillance. Elle le regarde d’un air affligé laper une glace avec insistance, cherchant à susciter en lui la pitié. Elle y met tant de détermination qu’elle parvient à déclencher chez lui un malaise, suivi d’un élan de compassion : il lui offre l’argent requis pour s’acheter une glace. Je me dis qu’elle y va un peu fort. Elle le remercie maintenant avec effusion, éplorée, vraisemblablement dans le but d’obtenir plus d’argent :
— Il y a longtemps que je n’en ai pas mangé. Je vous suis reconnaissante. Je me souviendrai de vous toute ma vie. Merci. Encore merci. Vous dégagez de bonnes vibes. Super cool.
Quand l’averse prend fin, le type s’éloigne, et Sarah enfouit l’argent au fond de sa poche. C’est alors qu’elle découvre ma présence. Plongée dans l’embarras, elle braque ses yeux sur le bitume, espérant que je n’aie pas été témoin de la scène. Puis, tandis que Charlie va jeter un coup d’œil au restaurant vietnamien voisin dont le menu s’affiche sur la porte, Sarah s’approche de moi. Elle me demande, doucereuse, avec un regard rampant de reptile :
— Cette femme, c’est ton petit amour ?
— En quelque sorte.
— Tu me paies une glace ?
— Un type vient de t’en offrir une, non ?
— Euh… oui.
— Tu te retrouves à la rue ?
— Ne t’en fais pas. J’arrive à m’en sortir.
— Comment s’est déroulée ta désintox ?
— Est-ce que j’ai une gueule de fille qui a réussi une désintox ?
— Euh… non !
Une expression tragique traverse son visage ravagé, puis elle s’abandonne à la confidence, avec une poignante sincérité :
— Tu sais, c’est une torture d’attendre sa dose pendant des heures. Avec ce trou, ce maudit trou qui te creuse le ventre et ne s’emplit jamais. On se sent comme un chien malade qui dégueule sur le trottoir. Un vieux mouchoir sale jeté au fond d’une poubelle. Avec ma mine de Dracula, je fais peur aux gens. Parfois les flics me ramassent. Ils me reconnaissent, me répètent : « Qu’est-ce qu’une fille comme toi fait là ? Ce n’est pas toi qu’on veut coincer, mais tes dealers. Cesse de consommer. Pense un peu à la réputation de ton père, un ministre fédéral respecté. »
Elle s’interrompt soudain, balaie la rue d’un regard anxieux. Je crois qu’elle tente de repérer quelqu’un. Devenue une bête aux abois, elle laisse tomber :
— Barre-toi !
— Pourquoi ?
— Je t’ai dit de te barrer !
— Mais qu’est-ce que j’ai fait ?
— Vas-tu te barrer à la fin ! C’est mon dealer ! V’là ma dose !
Je m’exécute et, tandis que je m’éloigne, je l’observe qui affronte le vendeur. On s’attendrait à un membre des Hells Angels, tout en muscles et le nez couperosé, aux doigts boudinés ornés de bagues massives à tête de mort, mais c’est plutôt une gueule d’ange aux longs cheveux blonds, un tout jeune homme au sourire candide et au pas sautillant, chaussé de bottes de cowboy à talons incurvés.
Voir ma sœur se cramponner à lui comme à une bouée de sauvetage me tue, car je constate l’ampleur de sa dépendance. Quelque chose en moi se brise, je ne me sens désormais plus la force de lui porter secours, je ne peux plus rien pour elle.
Je rejoins Charlie qui, interrogeant le menu du restaurant, me demande :
— Au fait, qui est cette personne à qui tu t’adressais ?
— Une amie.
— Elle a l’air un peu… si on peut dire… étrange, non ?
J’évite de répondre. Nous pénétrons dans le restaurant et, tandis qu’elle file aux toilettes pour remettre de l’ordre dans ses cheveux trempés, je m’installe à une table. Quand elle revient, elle constate :
— T’as une de ces têtes.
Alors j’avoue :
— La fille, dehors, c’était ma sœur.
Dans l’heure qui suit, je lui brosse un tableau assez fidèle du contexte familial et de Sarah.