L’automne est hallucinant de beauté, les érables se parent de couleurs éclatantes. Charlie et moi sillonnons les parcs publics, prenons plaisir à marcher main dans la main sur des tapis de feuilles d’or.
Je viens d’emménager chez elle en raison de la vastitude de son appartement, qui convient davantage aux aléas de la vie à deux. La situation financière de Charlie ressemble à la mienne. L’endroit ne comporte pas grand-chose qui représente une réelle valeur monétaire : quelques meubles disparates, dont un ameublement de salle à manger de style quaker, un divan rayé acheté à crédit, et une télé qui diffuse en noir et blanc.
Il est vingt heures, Charlie et moi nous trouvons au salon, devant la télé, quand ma mère me joint au téléphone, semblant faire fi du conflit qui nous oppose :
— C’est urgent ! déclare-t-elle. Tu dois tout de suite récupérer ton père avant qu’il ne soit trop tard !
Puis, jetée dans l’affolement, elle me révèle une information capitale que lui ont transmise les hautes instances du parti, de source sûre et sous le sceau du secret. Le gouvernement entend précipiter la tenue de la prochaine élection, qui aura lieu au printemps de la prochaine année, en raison d’une conjoncture qui lui est favorable. Elle m’apprend ensuite que mon père entamait la visite d’une résidence de personnes âgées dans le but d’obtenir leur éventuel appui quand il a éprouvé un malaise cardiaque. La présidente du comité exécutif de la circonscription qu’il briguera aux prochaines élections l’accompagnait, elle vient de prévenir ma mère. Afin que la nouvelle ne s’ébruite pas, mon père refuse l’intervention d’un médecin et me prie de venir au plus vite le chercher.
J’interroge ma mère à propos du fait qu’elle ne se trouve pas déjà sur les lieux. Elle m’apporte l’explication suivante, que je trouve à tout le moins bizarre : elle se sent trop secouée pour gérer efficacement la situation. Je lui demande si la limousine ministérielle se trouve sur place, et elle répond que, l’événement ne se déroulant pas dans le cadre de ses fonctions de ministre, mais plutôt de député, il n’y avait pas droit. Elle me prie :
— Peu importe les divergences qui nous opposent, tu dois tirer ton père d’une situation qui risque de compromettre son avenir politique. Les partis d’opposition pourraient se servir du malaise dont il a été victime pour remettre en doute ses capacités à entreprendre un autre mandat. Fais-le pour lui. Je t’en conjure.
Songeant au désarroi qui doit s’abattre mon père, je contacte subito presto Victor pour qu’il m’accompagne.
Sur place, dans le hall d’entrée de la résidence, un tableau affiche les activités prévues dans la journée : bingo, danse en ligne et souper thématique de la soirée d’Halloween.
Après m’être interrogé sur la marche à suivre, je suggère à Victor :
— Je m’occuperai de notre père. De ton côté, distrais la présidente du comité exécutif de la circonscription. On fait ça cool.
La dame se dirige justement vers nous. C’est une sexagénaire rougeaude, pivelée, élégante et sympathique, à la permanente laquée.
— On vous attendait, me lance-t-elle, cachant son affolement.
Nous lui emboîtons le pas et, alors que nous progressons sur un linoléum lisse et astiqué, nous parvient la rumeur festive des retraités qui discutent au loin. Des cliquetis de vaisselle qu’on range dans des armoires annoncent bientôt la proximité de la cuisine, à la porte de laquelle nous nous heurtons à une poignante vision. Notre père est assis au centre de la pièce, immobile, posé en équilibre sur le bout d’une chaise. Il affiche la fragilité d’un petit être de papier.
Alors que je me dirige vers lui, la responsable des activités de la résidence vient vers moi pour me confier une large enveloppe brune, semblable à celles qu’utilise ma mère pour acheminer l’argent sale destiné à garnir sa caisse de financement occulte. Elle pèse lourd, ne porte pas de nom de destinateur, non plus que celui du destinataire.
— Qu’est-ce que c’est ?
— À l’attention de votre mère.
— Elle ne m’a pas prévenu.
— On m’a recommandé de vous la remettre.
— Mais d’où provient-elle ?
— Quelqu’un vient de la livrer.
— Qui ?
— Je ne sais pas. Ça s’est fait si rapidement.
Davantage préoccupé par la condition de mon père, j’empoigne l’enveloppe puis vais me pencher sur lui, prenant soin de ne pas le brusquer :
— C’est moi, papa. Charles. Ça va ?
— Je sens toujours cette pression sur ma poitrine, grimace-t-il.
De son côté, comme prévu, Victor, plutôt jovial, s’emploie à distraire la présidente du comité exécutif de la circonscription par un flot ininterrompu de paroles :
— Bonjour. Comment allez-vous ? On a été rapides. C’est bien, ici. Nous sommes ses fils. Moi, je suis le plus jeune. Lui, c’est mon frère. Au retour, c’est moi qui conduirai la voiture de notre père. Au fait, avez-vous les clefs du véhicule ?
Notre père murmure, reconnaissant :
— Mes fils sont venus. Mes garçons.
Tandis que nous gagnons la porte, il prend discrètement appui sur moi. Il marche très droit, Victor marche très droit, et je marche très droit. Nous sommes des princes. Parvenus à la sortie d’urgence par laquelle nous comptons discrètement filer, nous croisons un groupe de retraités. Ils ont vraisemblablement été témoins du malaise qu’a subi notre père, car ils lui destinent une salve d’applaudissements. Une dame aux cheveux blancs comme le sucre vient lui prodiguer des encouragements :
— C’est un privilège d’être représenté par un député-ministre de votre trempe ! Bon courage !
Notre mère nous accueille dans le salon d’apparat de Mount Pleasant. Elle ne se montre pas désemparée ; en tout cas, pas autant que je serais en droit de m’y attendre. Je sens tout de même sourdre en elle un malaise, que je n’arrive pas à définir. Quand je lui tends l’enveloppe brune qui lui est destinée, elle feint l’étonnement :
— Qu’est-ce que c’est ?
— On m’a recommandé de te la remettre.
— Ah bon. J’ignore ce que c’est.
Elle s’en empare et, tandis qu’elle s’affaire à contacter le médecin personnel de notre père, Victor et moi soutenons celui-ci jusqu’à son lit.