CHAPITRE 37

La « chose » se rebelle

Un tabloïd qui promeut les politiques sociales progressives du parti auquel je désire adhérer revient à la charge. Il dénonce le financement occulte auquel s’adonne ma mère. À l’inverse, l’empire médiatique de Betty Shark, la National News and Press Corporation, tente de la disculper. La magnat fait paraître à son endroit d’élogieux articles qui promulguent son intégrité et qui lui décernent le titre de personnalité publique de l’année. Puis c’est le tour du journal télévisé de TV Média, propriété du même groupe de presse, de repasser en boucle l’information selon laquelle les allégations portées contre ma mère demeurent sans fondement.

La circonscription que brigue mon père oppose des électeurs de différentes classes sociales. Elle compte un quartier ouvrier, étalé autour des voies de chemin de fer, dont la population adhère aux valeurs égalitaires prônées par le parti pour lequel je désire travailler, tandis que l’élite financière, qui occupe le quartier dans lequel se trouve Mount Pleasant, appuie sans conteste le parti de mes parents. Quelle interprétation médiatique des politiques de ma mère choisiront de croire les électeurs, et à qui accorderont-ils leur confiance quand le moment sera venu de glisser leur bulletin de vote dans l’urne ?

Conformément à mes souhaits, ma candidature est acceptée et, comme proposé, j’hérite de la fonction de directeur de campagne électorale dans la circonscription que brigue mon père.

Deux semaines nous séparent du déclenchement de la campagne électorale et je m’attelle à la tâche. Je ne mets pas de temps à réaliser dans quelle galère je me suis embarqué. Effaré par l’ampleur des tâches, je cède d’abord au découragement. Outre le local électoral à repérer, il y a le bail à signer, la campagne de financement à assurer, les contrats à conclure auprès des fournisseurs : assurances-responsabilité, branchement des lignes téléphoniques, électricité, obtention de meubles, élaboration du budget, choix d’un comptable sous la désignation d’agent financier, recrue et gestion des militants bénévoles, pose des pancartes, rédaction et impression des brochures, approvisionnement, communications, tenue de l’agenda, mise à jour du pointage des électeurs selon leur allégeance, entrée des données, organisation du transport des votants et, enfin, coordination du vote à domicile, du vote par anticipation et de celui du jour J. Ce dernier nécessitera à la fois le concours d’un avocat, d’un agent financier, d’un mandataire, de représentants aux bureaux de scrutin et de scrutateurs assignés aux isoloirs, sans oublier ceux que l’on appelle des runners : des motocyclistes rapportant à heure fixe la liste de nos partisans qui ont déjà voté, liste émise par le bureau de scrutin. L’opération permet à chacun des partis de relancer par appel téléphonique les partisans qui les assurent de leur soutien, mais qui ne se sont pas encore présentés aux urnes.

Nous logerons dans un commerce désaffecté qui a récemment fermé ses portes, Violette Coiffure, dans l’air duquel flotte toujours un relent d’ammoniaque.

La veille du déclenchement, je m’affaire à balayer les plancher du local électoral, pour le moment pratiquement désert, quand la silhouette équarrie de Victor apparaît dans la porte. Il bombe le torse avec prestance, alors que son visage trahit un profond effarement. Il dit simplement :

— Salut, comment vas-tu ?

Je lui demande si nos parents sont au fait que je participerai à la campagne d’un parti concurrent.

— Pas encore, répond-il froidement.

Et il arrive au motif de sa visite : il m’apprend que notre sœur, partie en tournée avec son band de musiciens, vient de subir un accident de voiture aussi violent que celui dont a été victime notre père dans sa jeunesse. À la différence que tous les occupants ont survécu. Ça s’est produit à plus de dix heures de route, dans les contreforts des montagnes de la Côte-Nord. La fourgonnette que Sarah conduisait a percuté de plein fouet un camion-remorque chargé de billes de bois. En dépit de l’impact dévastateur, elle s’en est tirée. Quoique dans son état, peut-on parler de vivre… Victor commente nerveusement, comme si son esprit tentait d’occulter la pénible réalité :

— Que veux-tu, les accidents sont si fréquents sur cette route en lacets qui multiplie les virages en épingle !

Il enchaîne en m’informant que notre mère nous dépêche tous deux auprès de Sarah, à l’hôpital régional de Baie-Comeau, qui l’a recueillie, afin de nous assurer qu’elle y reçoit les soins appropriés. Mais surtout, notre mère a lourdement insisté sur ce point : nous devons dissimuler l’identité de notre sœur. Car si l’on vient à découvrir qu’elle est la fille de l’honorable ministre du Commerce extérieur, et que l’accident a été causé par un affaiblissement de ses facultés, cela risque de compromettre l’issue de la campagne électorale dans laquelle notre père s’est engagé.

Je reste cloué à mon fauteuil. Non seulement en raison du sort de Sarah, mais du fait que notre mère tente une fois de plus de taire l’existence de sa propre fille. Dans l’urgence, Victor et moi volerons au chevet de Sarah.

Avant de quitter le local, je m’empresse de prévenir Coco Arnoldi, mon adjointe à la direction, de la raison de mon absence. Je lui indique que je serai de retour dans vingt-quatre heures, gros max. Elle m’assure que je peux en toute quiétude m’absenter. C’est une belle Italienne à l’œil de velours, dotée d’un sens peu commun de leadership. À son arrivée au pays, afin de pallier le manque de nourriture des siens et de garnir la table familiale, elle allait cueillir des feuilles de pissenlit sur les espaces gazonnés des bretelles d’autoroute, munie d’un sac de jute. Les propos vexatoires, elle les a tous subis et surmontés. Elle saura donc gérer les difficultés inhérentes à un lancement de campagne électorale et désamorcer les conflits que déclenche l’affrontement des egos.

Après avoir grimpé dans la Coccinelle, Victor et moi entreprenons un interminable périple. Afin de dissiper nos angoisses et d’échapper à nos pensées funestes, nous parlons sans discontinuer. Pas de récriminations à l’endroit de nos parents. Nous préférons nous perdre en conjectures, chercher les motifs qui ont incité Sarah à prendre le volant en dépit de sa dépendance. Un pur suicide. Victor rappelle sa dernière rencontre avec elle, alors qu’elle se trouvait assise au comptoir du snack-bar Montreal Pool Room, vacillante, un hot-dog à la main. Une véritable loque qui piquait du nez, l’écume aux lèvres.

Nous avons parcouru trois cent cinquante kilomètres quand une pluie verglaçante se met à tomber, formant sur la chaussée une mince couche de glace, appelée « glace noire ». Invisible à l’œil nu, elle prend la couleur du bitume, ce qui force à ralentir considérablement la vitesse. Le temps se fait interminable et, pour échapper au silence, Victor m’apprend l’heureuse nouvelle : sa conjointe est enceinte, la cigogne passera dans quelques mois. Garçon ou fille, s’emballe-t-il, c’est du pareil au même, du moment qu’il ou elle est en bonne santé.

— J’espère qu’il aura les cheveux roux, comme moi. Les rouquins montrent en général du caractère.

Il m’assure qu’il acquerra les moyens financiers pour veiller sur l’enfant. Il s’apprête à acheter le restaurant où il faisait jusqu’ici fonction de serveur. Il m’étale avec enthousiasme son plan d’affaires : notre mère, qui apprécie sa fibre entrepreneuriale, consent à lui avancer une importante somme d’argent. En contrepartie, elle exige qu’il se joigne à l’équipe qu’elle a composée en vue de la prochaine campagne électorale. Victor est résolu à réhabiliter le restaurant, à le transformer en café-théâtre, ou plutôt en une sorte de tremplin destiné aux jeunes humoristes et monologuistes qui désirent parfaire un numéro. Assurément, les spectateurs du Théâtre du Nouveau Monde, situé à proximité, viendront y terminer la soirée. En vue de l’inauguration, il projette de convier des personnalités du milieu théâtral, qui agiront comme locomotive auprès des médias. Et là-dessus il me demande s’il peut compter sur moi pour faire pression auprès de mes relations, qu’il traitera avec tous les égards, et dont il pendra aux murs les photos dédicacées.

— Tu vas voir, Charles, exulte-t-il. J’ai tout prévu, on va refuser des clients.

Il se promet qu’un jour qui n’est pas loin, il portera un costume trois-pièces d’aussi bonne confection que ceux de notre père, en l’honneur duquel il organisera un banquet mémorable, entouré d’illustres personnalités du show-business. Et alors, notre mère constatera l’homme remarquable qu’il sera devenu.

Je ne lui révèle évidemment pas les craintes que j’entretiens à l’endroit de notre mère, qui lui a consenti un prêt.

Là-dessus, comme s’il lisait dans mes pensées, il embraye, rapporte que sa contribution à la prochaine campagne électorale de notre père consistera à assurer le transport des électeurs vers les urnes.

Je m’apprête à lui annoncer que je renonce au théâtre quand nous arrivons en vue de l’hôpital régional de Baie-Comeau. Le bâtiment a l’aspect habituel des édifices gouvernementaux réservés aux soins de santé. C’est une façade massive et grise flanquée d’une singulière tour carrée d’inspiration médiévale. Derrière nous, au loin, des vagues d’écume blanche chevauchent une mer déchaînée par les vents du large.

Nous nous heurtons bientôt à la vision sordide de notre sœur. Celle-là même avec qui nous avons partagé nos jeux d’enfants. Celle qui, à table, réclamait le blanc du poulet, celle qui traçait de sexy bananes noires sur ses paupières, celle à qui on apprenait à siffler avec ses doigts, celle qu’on allait réconforter au dortoir, dans cette colonie de vacances où nous parquaient nos parents l’été, pendant leurs périples diplomatiques autour du monde.

Son corps inerte, allongé dans la pénombre, est emmuré dans une douleur de suppliciée, enseveli sous un amas de gaze entaché de sang. Des attelles de cuir enserrent sa tête, et des filins métalliques relient le sommet de son crâne à une charge dissimulée derrière la tête du lit, sans doute dans le but d’alléger la pression exercée sur sa colonne vertébrale. Ses lèvres desséchées émergent d’une ouverture des pansements, elles sont craquelées, fendues. Y subsistent des traces de rouge à lèvres, que Victor et moi ne cessons de fixer tant cela nous rappelle que là-dessous, il y a un être vivant qui, il y a encore quarante-huit heures, conservait un brin de coquetterie.

Nous posons tour à tour un baiser sur le sommet de sa tête, osant à peine l’effleurer de peur qu’elle ne s’effrite.

Devenue consciente, elle entrouvre les paupières et découvre notre présence. Je lui chuchote :

— Qu’est-ce qu’on peut faire pour toi ?

Elle murmure, dans un gémissement :

— M’empêcher de souffrir.

Va savoir pourquoi, surgit en moi un doute : se peut-il qu’en raison de toutes ces drogues qu’elle a consommées, les doses de morphine qu’on lui administre restent sans effet et la privent d’un réel soulagement ?

Je prends sur moi de prévenir l’unique médecin traitant, un être de compassion aux yeux aimants, qui fait preuve d’une écoute attentive tout en démontrant une exceptionnelle ouverture d’esprit. J’arrive à le convaincre du bien-fondé de mon argument, à la suite de quoi il prend la décision de modifier la médication de Sarah. Il m’annonce ensuite qu’en raison de la gravité de son état, elle sera dès aujourd’hui transférée dans un hôpital de Montréal. Je reste là, à l’écouter, assommé. Il indique que ma sœur devra subir une intervention chirurgicale majeure, au cours de laquelle on introduira une tige de métal dans sa colonne vertébrale, afin de pallier le broyage des vertèbres. Puis, empreint de gravité, il nous prévient que la convalescence de notre sœur sera un calvaire. Enfin, il ne le dit pas exactement de cette façon, mais c’est du pareil au même.

Une fois revenu à Montréal, et après avoir convaincu Victor de ne pas m’accompagner, je me présente à Mount Pleasant, chez nos parents. Debout dans le salon d’apparat, je cherche d’abord les mots justes avec lesquels je les informerai de la situation sans les anéantir. J’évite de leur fournir des détails sordides. Quand j’ai terminé de parler, mon père, qui est resté jusque-là stoïque, se lève puis se dirige d’un pas hésitant vers la galerie de photos familiales exposées sur une table d’appoint. Arrivé là, il fixe la photographie de Sarah avec une intensité hallucinée, si longuement qu’il m’inquiète. Je m’interroge sur ce qu’il s’apprête à faire, anticipant qu’il s’empare de la photo pour la presser contre sa poitrine quand, saisi d’un subit accès de colère, il lance son verre de gin contre le portrait, qui tombe sur le tapis. Il se traîne ensuite en direction de la porte en larmoyant :

— Il n’y a pas de justice !

J’en conclus que notre mère ne l’avait pas informé du cours des événements.

De son côté, ma mère n’a pour seule préoccupation que d’empêcher que l’affaire s’ébruite.

Avec l’intention de l’arracher à son obstination, je lui tends une page tirée de mon agenda, sur laquelle j’ai griffonné les coordonnées du médecin traitant de Sarah.

— Pourquoi me donnes-tu ça ? demande-t-elle.

— C’est ta fille. C’est toi qui devras désormais t’en occuper. Tu contacteras toi-même ce médecin.

— Je n’associerai pas mon nom à cet accident.

— Alors tu n’es pas une mère. Et tu n’en seras jamais une.

Et je la préviens que je n’exécuterai plus ses basses œuvres. Elle a dépersonnalisé Sarah, pour en faire sa « chose » ; eh bien elle va maintenant assumer ses responsabilités : la « chose » est en péril et elle a besoin de son aide. Quant à moi, une autre « chose » qu’elle croyait posséder, eh bien cette deuxième « chose » désire lui signifier qu’elle œuvre maintenant au sein d’un autre parti que le sien. J’énonce que la « chose » s’emploiera à lui faire perdre ses prochaines élections, à lui faire mordre la poussière, dans cette même circonscription que brigue notre père. En conséquence de quoi nous allons inévitablement nous affronter, elle et moi, mère contre fils, dans un corps-à-corps qui ne laissera qu’un seul vainqueur, et que le meilleur gagne.

— Tu mens ! s’indigne-t-elle.

Pour la narguer, je poursuis ma vindicte, sarcastique :

— De mon côté, j’ai déjà terminé l’aménagement du local électoral. Quant à toi, j’ai appris que tu traînes de la patte. Tu cumules du retard, ma belle. Alors on se grouille un peu, non ?

— Ce n’est pas toi qui vas me faire la leçon ! éclate-t-elle. J’aime autant te prévenir, tu n’as aucune chance de l’emporter !

— Je te laisse à tes illusions !

Tandis que je m’éloigne, j’entends sa voix monter derrière moi et hurler :

— Je t’écraserai, loser ! Tu ne peux pas gagner ! Tu m’entends, loser ! Ne pavoise pas tout de suite ! Il y a loin de la coupe aux lèvres !