CHAPITRE 50

La voix de la résistance

Pas question d’abandonner notre père à lui-même : Sarah, Victor et moi nous relayons auprès de lui, soumis à un horaire rigoureux. Il occupe maintenant une chambre privée du pavillon nord de l’hôpital. Le matin, avant de gagner Les Quatre Cents Coups, je récupère Sarah à son appartement, la conduis à l’hôpital. Le climat de confiance qui prévalait aux beaux jours de notre adolescence s’est progressivement rétabli, nos conversations s’amorcent spontanément et coulent avec fluidité. Nous redevenons des confidents, les deux doigts de la main, des jumeaux cosmiques.

Elle fait preuve d’une patience inouïe auprès de notre père. Je lui découvre une force intérieure insoupçonnée, ainsi qu’une faculté intuitive d’empathie. Avec notre père, elle prend les devants, lui accorde ce qu’elle appelle de « petits extras » : elle rase son visage émacié, le nourrit à la cuiller, lui brosse les dents. Elle lave quotidiennement la partie supérieure de son corps, le tout avec une minutie de microchirurgienne, après quoi elle lui fait la lecture des journaux.

Vers treize heures, Victor assure la relève. Pour ma part, je me pointe vers dix-sept heures, après ma journée de travail. Dans les faits, je me borne à observer notre père, qui a plongé dans le sommeil. Il entrouvre parfois les yeux puis articule :

— … Tu peux partir, si tu veux.

Un soir, je découvre Sarah en pleurs, la tête entre les mains. Elle m’apprend que notre père a été terrassé par un nouvel accident vasculaire cérébral, qui laissera le côté droit de son visage paralysé et le privera de sa pleine élocution.

— C’est le commencement de la fin, redoute-t-elle.

De son côté, Victor a prévenu notre mère, qui s’amène bientôt. Après nous avoir réunis au salon des visiteurs, le médecin traitant, une éminence du monde médical à l’aspect granitique et allergique aux concessions, nous prévient de l’inutilité d’une intervention chirurgicale majeure, qu’il considère comme de l’acharnement thérapeutique. Il recommande plutôt le déplacement de notre père vers un institut voué aux soins de gériatrie et à l’accompagnement des patients parvenus en fin de vie. Reste maintenant à prévenir notre père de son départ vers l’endroit où il terminera ses jours. Le médecin prend la responsabilité de lui-même l’en informer.

Alors que nous sommes regroupés autour de notre père, notre mère croit de son devoir de rappeler au médecin que son époux est un illustre politicien, une personnalité de premier plan, qui a consacré sa vie à l’avancement de la société. Quand elle a terminé, Sarah, indignée par la futilité des propos de notre mère, pique une colère à lézarder les murs. Elle hurle à l’endroit du médecin :

— Notre mère pourrait le garder à la maison ! Où il pourrait bénéficier d’un service d’infirmières et de traitements de premier ordre. Elle a le fric nécessaire. Mais elle ne le fera pas. Elle cherche à se débarrasser de lui. Parce qu’il est devenu encombrant !

Constatant que le médecin reste de marbre, Sarah brandit sous son nez un doigt accusateur, celui du Dieu céleste le prévenant d’un châtiment divin.

— Pas question de vous débarrasser de lui en l’expédiant à un institut gériatrique ! Autant dire à l’abattoir. Je refuse qu’on l’achève. Qu’on lui assène le coup fatal. Non, vous ne le tuerez pas ! Jamais ! Tant que je vivrai. Non ! Même si, pour vous, il n’a pas plus de valeur qu’un tas de merde. Vous m’avez entendue ? Vous avez beau être une sommité, vous n’êtes pas plus intelligent que les autres. Et laissez-moi vous dire une chose : il y a sur le conseil d’administration de votre hôpital un médecin qui a les bras comme des passoires. Relevez ses manches de chemise, vous allez voir. Nous nous approvisionnons auprès du même dealer.

Elle fuit la pièce comme une balle.

Notre mère, pétrie de honte, cherche à préserver sa réputation. Elle tente au mieux de justifier le comportement de Sarah : ses emportements sont causés par une consommation de puissants antidépresseurs, dont les doses nécessiteraient un ajustement.

Une fois le calme rétabli, la voix de la science se fait de nouveau entendre et le médecin entame auprès de notre père l’annonce de son départ vers l’institut de gériatrie. Il a tout juste prononcé les premiers mots qu’il se voit interrompu par notre père, qui, sans doute poussé par l’instinct de survie et dans l’appréhension de ce qui va suivre, se met à fredonner d’une voix aigrelette les premières mesures de la chanson O Sole Mio. Il ne se lassait pas de l’interpréter durant la convalescence qui avait suivi le fatal accident de sa jeunesse. Cette chanson émerge des abysses de son subconscient.

L’éminence ne compte pas se laisser damer le pion. Cette fois armé d’une voix ferme, il cherche à couvrir celle de notre père. Mais ce dernier refuse de se soumettre et, paupières closes, refermé sur lui-même, poursuit son chant de résistance. Il persévère, s’époumone, pousse son dernier cri du désespoir. Victor et moi serrons les poings. Un peu plus et nous nous mettons à chanter avec lui. C’est alors que la voix de notre père craque, se brise, vole en éclats et s’éteint, vaincue.

Il s’en va dès maintenant à l’institut de gériatrie.