Après quelques semaines d’incertitudes, alors que la fin s’annonce imminente, notre père connaît un inexplicable regain d’énergie et de lucidité. Suffisamment pour me faire entendre qu’il souhaiterait revoir le collège de son adolescence, là où, en compagnie de ses frères, il a passé tant de jours heureux.
À cet effet, je consulte son nouveau médecin traitant, une femme toute en rondeurs, le visage éclatant de franchise qui, malgré sa rigueur professionnelle, démontre une ouverture d’esprit maternelle. Je lui soumets ma demande. Lui paraît-elle insensée ? À mon étonnement, elle se montre d’accord, consent à faire entorse au protocole, jugeant qu’il s’agira là de l’ultime cigarette du condamné.
Avec l’aide de l’infirmier, nous habillons mon père de quelques vêtements devenus trop amples pour lui et je pousse son fauteuil roulant jusqu’au stationnement. Alors que je le hisse dans mes bras, je m’étonne de la faible masse de son corps, devenu aussi léger que celui d’un jeune enfant. Une fois que je l’ai déposé sur la banquette, sa tête n’atteint pas la pleine hauteur de la fenêtre.
Au terme d’une balade de vingt minutes, nous parvenons en vue du collège. L’aspect du bâtiment n’a pas beaucoup changé, considère-t-il. Les tours angulaires, de style anglo-normand, encadrent toujours l’austère façade de pierres grises. Il savoure ces instants, puis manifeste le désir de revoir les cours de balle au mur, situées à l’arrière. Nous croisons l’ancien pavillon de philosophie, à partir duquel, gagné par l’excitation, il reconnaît les hautes palissades en bois, qui ont résisté au passage du temps. Des élèves s’affrontent et, les observant, il se remémore force souvenirs. Pour prolonger son état d’allégresse, me vient alors l’idée de le conduire à la maison de ses parents, afin de nous assurer qu’elle subsiste encore.
À destination, il peine à identifier le bâtiment qui abritait l’épicerie familiale, en raison des transformations qu’il a subies. Un restaurant mexicain en occupe maintenant le rez-de-chaussée. Le regard de mon père balaie lentement la façade à la recherche de détails architecturaux puis, soudain, il reconnaît le vitrail qui en coiffe la porte centrale. D’une voix émue, il affirme qu’il s’agit bien de la porte qu’a empruntée le cercueil de son père lors de ses obsèques. L’instant d’après, alors qu’il sent ses forces s’amenuiser, gagné par la lassitude, il me prie de le ramener à l’institut.
— On rentre, propose-t-il.