Campés devant la porte entrouverte de la chambre de notre père, Sarah, Victor et moi n’arrivons pas à lâcher des yeux l’infirmière qui lave son corps décharné. Nous suivons le ballet de ses gestes sûrs et empreints de tendresse, projetés en ombres chinoises sur le mince rideau qui ceint le lit. Alors qu’elle jette une couche souillée dans la poubelle, elle dit d’une voix aimante :
— Vous savez que vous êtes un beau monsieur ? Tout beau ?
Et tandis qu’elle brosse ses quelques dents éparses délestées de la prothèse dentaire, elle répète :
— Oui, vous êtes beau, tout beau.
Nous qui appréhendions de nous heurter aux cruautés et aux horreurs du monde des reclus, de pénétrer dans une sorte de cabinet de toilette qui aspire les hommes-déchets vers les égouts de la société, nous découvrons dans ces gestes généreux et gratuits une parcelle de la beauté du monde.