CHAPITRE 3

Le jeu de l’intimidation

Au cours de cette première activité de financement, je n’ai pas mis de temps à comprendre que les riches peuvent se montrer bienveillants. Pour qu’on leur parle d’eux-mêmes. Ce que je me suis appliqué à faire, non sans traquer l’ennemi juré de ma mère, que j’ai rapidement repéré. C’était un banquier à cravate, le front haut et les pommettes saillantes, qui déployait charme et bagout. Élégant, il arborait une coupe de cheveux dont la raie était si méticuleusement tracée qu’elle semblait résulter d’un coup de rasoir sadique. Son exécution trahissait une certaine maniaquerie, qui n’était pas sans susciter en moi de l’inquiétude.

Absorbé par l’observation de ses moindres faits et gestes, j’ai développé à son endroit une réelle fascination. Ce qui a eu pour effet de me distraire de ma tâche et m’a fait commettre une impardonnable erreur. Je me serais tapé la tête contre un mur quand j’ai appelé un richissime contributeur du nom d’un autre. L’homme, vexé, s’est empressé de rapporter ma bévue à ma mère et, une fois l’événement terminé, c’est furieuse que celle-ci m’a jeté au visage qu’elle ne me considérait plus comme son fils.

Au cours des semaines qui ont suivi, elle ne m’a plus adressé la parole, pas même le jour de mon anniversaire. Je me suis également vu retirer le privilège d’emprunter son cabriolet décapotable, un véhicule Ford Mustang, un pur-sang au fuselage de comète.

J’ai alors acquis la conviction que la moindre erreur de ma part constituait un crime de lèse-majesté. Que ma faute risquait de ternir la réputation de ma mère et de créer une faille dans sa cuirasse. Puis, un jour, sans justification aucune, comme si elle détenait un pouvoir de manipulation absolu sur moi, comme si elle s’adressait à un objet sans valeur, elle m’a prié de réintégrer ses activités de financement. Dans l’espoir de rentrer dans ses bonnes grâces, je me suis à nouveau soumis.

Maintenant, au fil des soirées mondaines, j’évolue entre un buffet proposant du caviar à la louche, gracieuseté de l’ambassade d’Iran, et un orchestre de chambre qui joue en sourdine. Je m’applique à ma tâche, attentif aux moindres déplacements de ma victime. Je deviens avec le temps si investi que l’intensité du rôle de prédateur que me fait endosser ma mère n’est pas sans me procurer une dose d’exaltation.

À ce jour, l’occasion ne s’est pas encore présentée d’utiliser le nom toxique de Honey Dew, car l’homme-à-la-raie n’a commis aucune faute qui pourrait lui valoir le sort qui lui est réservé. Je trouve un bon côté à tout cela, car, pendant que j’habite la peau de mon personnage, j’oublie mon propre corps d’échalas, mon nez affirmé et ma timidité. De plus, me dédoubler sur commande et incarner mon contraire me procure une liberté qui transgresse les lois familiales. Au point que j’entrevois désormais la possibilité d’entreprendre une carrière de comédien.

À ce sujet, le véritable déclic se produit dans une salle de cinéma, au cours du visionnement du film américain Midnight Cowboy. Jusqu’alors, les films que j’appréciais glorifiaient des héros gonflés à la testostérone et peu accessibles, ou traduisaient les improbables émois puérils d’une fille de bonne famille. Ils se conformaient aux valeurs morales et marchandes des pontes de l’industrie cinématographique. Sauf que dans ce film, il est question d’un jeune cowboy assez bien fait de sa personne, candide, qui, exilé de son Amérique profonde, ambitionne de devenir le gigolo en vogue de la ville de New York. Il est rapidement confronté à une pénible réalité. Alors qu’il ne dégote que des clients tordus, et devenu sans le sou, il fait la rencontre d’un itinérant infirme, un escroc sans envergure. Les deux paumés deviennent des compagnons de galère qui s’accrochent à des rêves insensés. Il n’est évidemment pas question ici de sérénades exécutées sous la fenêtre d’un cottage de banlieue, mais davantage d’une vision hyperréaliste des bas-fonds de New York.

Quand je sors de la projection, exalté, conquis, ma décision est prise : je deviendrai comédien. À la seule fin d’accéder un jour à la bouleversante authenticité que révèlent les antihéros du film.

La collaboration professionnelle qui me lie à ma mère prend fin au cours d’une soirée de financement qui a pour thème les valses bleues de Vienne. Comme convenu, j’observe ce soir-là les moindres déplacements de ma victime. L’homme-à-la-raie s’est immobilisé devant le buffet impérial, et s’attarde auprès de madame Bremner. La familiarité dont il fait preuve à son endroit m’indique qu’il est déjà parvenu à établir entre eux une relation de confiance. Suffisamment pour voir madame Bremner lui tendre l’enveloppe brune qu’elle devrait me remettre, et qui contient l’argent de la contribution de son mari.

Le moment est venu pour moi d’intervenir. Mais j’hésite un moment, retenu par l’appréhension. Finalement résolu à mener à bien ma tâche, je propose à l’homme-à-la-raie que nous nous entretenions. Je spécifie que l’échange sera bref, qu’il portera sur une erreur de comptabilité, avant d’offrir à madame Bremner mes plus plates excuses. J’entraîne l’homme-à-la-raie dans un endroit qui nous mettra à l’abri des oreilles indiscrètes, à proximité de l’orchestre, dont le miaulement des violons couvre en partie la rumeur générale. J’exige qu’il me remette l’enveloppe. Il résiste. Je me penche sur lui pour lui glisser les mots assassins : Honey Dew. Il pâlit, crucifié. Son visage s’effondre. La terreur s’abat sur lui. Il laisse échapper un râle de supplicié et obtempère finalement.

Je prends à ce moment conscience de l’abjection du crime que je viens de commettre. Cet homme ne me paraît plus un homme, mais son ombre. Ou son spectre. Je me blâme déjà. Je songe qu’au cours de son existence, jamais plus il n’osera affronter le regard innocent de ses enfants sans se poser la terrible question : « Et s’ils savaient, m’aimeraient-ils quand même ? » Je trouve cruel de le condamner à la peur d’être dénoncé. Peut-être en viendra-t-il à implorer le ciel de le délivrer de son tourment en le précipitant dans une mort libératrice ? Était-ce ce que ma mère projetait quand elle m’a dit : « Il faut le tuer » ?

Il prend la pâleur du parchemin et je le vois fuir la pièce en titubant. Je lui emboîte aussitôt le pas. Tout juste sorti de la maison, je l’aperçois qui caracole dans l’allée de buis menant à la rue. Il s’arrête net pour vomir. Le jet est si puissant que je crois que son cœur a jailli de sa poitrine. Quand je le vois se traîner en direction de sa voiture, puis ne pas arriver à insérer sa clef dans la serrure, j’ai honte de moi. Je me dégoûte. Si c’était à refaire, jamais je ne me comporterais de la sorte. J’ai maintenant la conviction que ma mère m’a forgé à son image et que je suis devenu l’exécuteur de ses basses œuvres.

À partir de ce jour, les valeurs que ma mère m’a inculquées semblent s’opposer à celles que prône mon père. En effet, son chef de cabinet m’a récemment révélé que la rectitude morale de son patron, sa finesse d’esprit, son empathie et le respect dont il fait preuve à l’égard de ses concitoyens et de ses pairs ont édifié autour de lui une légende. Celle d’un homme intègre, qui jamais ne perd de vue l’intérêt des gens du peuple, qu’il appelle respectueusement « le bon monde ». Au sein de l’univers politique dans lequel il évolue, où les trahisons sont de mise, la pureté de son être constitue presque une aberration.

Naît en moi l’idée qu’il existe en chaque être une zone invisible, inviolable et sacrée, qui reflète l’intégralité de sa personne. Ce que ma mère, par son comportement, anéantit. L’idée de lui appartenir totalement m’asphyxie. Je me tue à imaginer par quels moyens j’échapperai au pouvoir absolu qu’elle exerce sur moi. Se produit un effondrement de la considération aveugle que j’éprouvais envers son être surdimensionné.