Mon père reste à mes yeux un étranger. Je ne le croise qu’à de rares occasions et, encore là, brièvement.
Au petit matin, lorsque la tourterelle triste perchée sur le toit du manoir entreprend sa langoureuse plainte, j’observe mon père de la fenêtre de ma chambre. Il quitte Mount Pleasant, palpe de la main son estomac, que torturent de violents ulcères. Deux agents de la Gendarmerie royale du Canada assurent en permanence le guet, postés à vingt mètres de la propriété dans une voiture banalisée. Ils autorisent l’approche de la limousine ministérielle. La voiture se tasse contre le trottoir, mon père y monte, le dos ployant sous le poids de son épais porte-documents.
J’admire le stoïcisme dont il fait preuve. Non seulement sa fonction de député exige sa présence aux événements en cours dans la circonscription électorale qu’il représente, mais son poste de ministre l’oblige à assister aux houleux débats de la Chambre des communes. Il gère le commerce international de l’État, sous l’œil inquisiteur des partis de l’opposition et des médias, en plus de se voir confier de fréquentes missions diplomatiques à l’étranger… dont il évite de nous révéler la teneur, pas même une anecdote ou une impression générale. « Secret d’État », déclare-t-il. C’est complètement lessivé qu’il revient de ces déplacements aux quatre coins de la planète. Il descend alors se réfugier dans la salle de séjour située au sous-sol pour regarder un match de baseball, un verre de gin à la main.
Je l’y découvre un jour, écroulé de fatigue, dans un état de prostration. Il est plongé dans des cogitations que je devine accablantes, au point qu’il ne salue pas mon arrivée. Je décode qu’un événement d’importance a dû survenir, ou est sur le point de se produire. J’aimerais lui prodiguer le réconfort dont il a besoin, à tout le moins lui offrir une écoute attentive, mais j’ignore de quelle façon l’aborder. Je me borne à lui demander timidement :
— Ça va ?
À ma surprise, car il ne s’est jamais ouvert de cette façon auparavant, il m’apprend que c’est aujourd’hui la date anniversaire du décès de ses compagnons de collège, deux copains formidables. Et il entame le récit du tragique accident qui a entraîné leur perte. Dès les premiers mots, selon son accablement et le timbre sourd de sa voix, je comprends que ce n’est pas l’honorable ministre qui parle, mais un homme semblable à tous les autres.
Ses compagnons et lui allaient annoncer à leurs parents l’obtention de leur baccalauréat. Mon père tenait le volant, il conduisait la Chrysler de son beau-frère, Adrien, le seul membre de sa famille à posséder une voiture. Les trois copains sillonnaient une nuit peuplée de jeunes étoiles, dans le bas du fleuve, quand soudain, sur un chemin peu fréquenté, la voiture a percuté un véritable mur : un poids lourd de plusieurs tonnes les attendait là, immobilisé au milieu de la route, tous feux éteints, en panne.
La voix de mon père s’étrangle et il doit s’interrompre. Le temps d’une gorgée de gin, qu’il n’avale pas tout de suite, la laissant lui brûler la langue, sans doute pour se donner un coup de fouet, et il continue. Sous l’impact, la voiture a été pulvérisée. La partie gauche de la carrosserie dépecée, dans laquelle il se trouvait, s’est arrachée pour se projeter à plus de dix mètres, dans le creux d’un fossé, tandis que ses compagnons périssaient, déchiquetés, écrasés sous le fer de la benne.
C’est doigt après doigt, paraît-il, qu’on est arrivé à lui faire lâcher le volant. Il lui a fallu une longue convalescence pour recouvrer ses facultés. Il ne quittait pas sa chambre, qu’il arpentait sans discontinuer, en chantant à pleins poumons la chanson napolitaine O Sole Mio. C’était l’unique moyen de faire taire en lui les hurlements de ses compagnons d’infortune.
— Tu sais, Charles, me confie-t-il, perdre ses amis est un deuil qui ne s’éteint jamais. Et c’est moi qui conduisais, termine-t-il, prostré, en ce jour d’anniversaire.
Sur le chemin de ma chambre, je me promets de veiller sur lui désormais. Parce qu’il est accablé, immensément, et que je n’aime pas voir mon père dans cet état. Je préférerais être triste à sa place. Toutefois, j’éprouve une grande satisfaction à l’idée qu’il s’est confié à moi. Si mon père, taciturne et de nature réservée, a entrouvert la porte d’une confiance réciproque, c’est qu’il désire probablement planter en terre les semences d’une profonde amitié. Un lien émotif nous unit enfin.