CHAPITRE VIII – LES PROGRAMMEURS SAUVAGES

Il était à peu près dix heures lorsque le train, reconstitution à mon goût trop authentique d’un tortillard de la Seconde Guerre mondiale, me déposa tout courbaturé à Argenton-sur-Creuse. Le soleil achevait de dissiper la brume montée de la rivière au petit matin. Un unique taxi attendait sur le parking bordé de maisons en ruines. Son chauffeur, un vieil homme, fumait une cigarette en marchant de long en large sur le bitume lézardé que grignotaient touffes d’herbe et bouquets d’orties.

— Je vais à Saint-Benoît-du-Sault.

— Montez.

Il s’assit au volant. Ses cheveux blancs tombaient sur ses épaules voûtées, une barbe de plusieurs jours hérissait son visage ridé, mais il paraissait jeune à côté de son tacot à la carrosserie ternie et cabossée, dont l’habitacle puait le tabac froid. Impossible de déterminer si le délabrement de cette voiture constituait un autre aspect de ce culte du passé omniprésent ou une marque de sous-développement. La seconde hypothèse était tout à fait probable, car la France passait pour l’une des provinces les plus pauvres de la planète.

La ville que nous traversions semblait abandonnée. Seuls de rares immeubles proches de la Creuse étaient entretenus. Quelques commerces se pressaient sur une petite place à l’entrée du pont. Glisseurs déglingués et camionnettes aux ailes rouillées voisinaient sur un parking. Des autochtones pauvrement vêtus buvaient, mornes, à la terrasse de l’unique café.

Le chauffeur retira d’entre ses lèvres le mégot malodorant qu’il mâchouillait.

— Belle balade, sûr ! Où qu’c’est-y qu’vous allez, à Saint-Benoît ? Y a plus grand-monde. Trois ou quatre familles, pas plus.

— La Tour des Étoiles, vous connaissez ?

— C’est la maison du musicien, non ?

Je souris. Les gens de la campagne ne changeraient jamais. Pour eux, un écrivain resterait toujours un poète, et un façonneur un musicien.

— C’est ça.

— J’ai pas dû l’rencontrer plus d’cinq fois. Ça fait pourtant quarante ans et des poussières qu’y vit là. Pas l’genre à prendre un sapin, v’savez ? Ouais, vous d’vez l’savoir, pisque vous allez l’voir… L’a plusieurs glisseurs, et même un hélico. C’t’un ami à vous ?

— Un vieil ami.

La voiture laissait derrière elle Argenton, dont les faubourgs abandonnés croulaient sous une végétation vivace et verdoyante. Les bouleversements des siècles passés, politiques ou économiques, avaient à peine effleuré la France profonde, cet univers de paysans enracinés dans leurs terres et leurs traditions. Ces gens-là ne savaient du monde extérieur que ce que leur en montrait la tridi. Ils ne s’en portaient d’ailleurs pas plus mal. Le culte du passé ne les touchait pas ; ils vivaient encore dans ce même passé quand la mode les avait rejoints.

Nous quittâmes la Provinciale 20. Le chauffeur, contrairement à son homologue de Grande-Isle, n’était guère bavard. Je sombrai dans une douce léthargie, où ne tarda pas à s’infiltrer l’image du fouinain. Qu’il réapparût après avoir été abattu n’aurait pas dû me surprendre ; je le croyais capable d’à peu près n’importe quoi. Mais qu’avait-il dit, alors qu’il m’emmenait chez les Transylvaniens ?

— Je ne peux que montrer.

Et que m’avait-il montré, au bout du compte ? Des gens tournant en rond, sur qui cette marche circulaire exerçait une action psychotrope. D’autres qui effectuaient de courts sauts dans le temps au son d’un rock endiablé… Et sa propre résurrection, bien entendu !

Il n’y avait pas que cela. Tout était lié. Le dégraviteur, les condits, le clone d’Éléonore pourvu d’un cerveau de souris, mon bond temporel… La Rationalité n’avait résisté que deux siècles aux progrès de la connaissance — bien moins longtemps que le concert d’une Terre plate et située au centre de l’univers ! Avec cette théorie s’effondraient les systèmes politiques qui, se réclamant des travaux de Wertheimer, mêlaient science et idéologie en un cocktail jusque-là efficace. Bon, le Néo-Puritanisme avait pris un peu d’avance, mais l’Expansionnisme ne perdait rien pour attendre.

Car tous deux reposaient sur la Rationalité, qui avait désormais vécu.

Les Néopurs le savaient-ils ? Et, si oui, depuis quand ?

Imaginons qu’ils aient découvert une ou plusieurs infirmations de la Rationalité… Que cela se soit passé avant ou après les élections est sans importance. Quoique… Ce serait une bonne façon d’expliquer qu’ils aient organisé ce scrutin qu’ils avaient toutes les chances de perdre… Mais non, je délire ! Ce plan serait trop tiré par les cheveux, même pour des paranoïaques dans leur genre.

Les Néopurs savent donc que la Rationalité est erronée. Or, les Expansifs, qui ne sont pas au courant, continuent à se baser sur elle, tant pour leurs décisions immédiates que pour leurs projets à long terme. Les Néopurs tiennent donc un excellent moyen pour mettre dans l’embarras leurs adversaires — et, pourquoi pas ? reprendre le pouvoir. Mais cette information doit bien entendu demeurer secrète.

Et voilà qu’un naute, l’une des premières victimes d’un phénomène irrationnel, rencontre un fouinain… Pour des motifs que j’ignore, Filvini croit que ce fouinain lui révèle que la Rationalité n’est pas fiable. Il cherche alors à faire chanter, puis disparaître ce naute. Mais celui-ci se rebiffe et s’enfuit, d’où une certaine panique dans les rangs des Néopurs.

D’autant plus que le naute en question s’est rendu chez Vargo, lui aussi victime d’un vieillissement irrationnel. Vargo, que Filvini avait éliminé pour lui substituer un sosie ou un clone…

D’où revenait-il, au fait ?

Je dus accomplir un effort pour m’en souvenir. Et l’évidence qui me crevait les yeux me tira de ma somnolence.

Vargo était allé jusqu’à Elvire, quatrième planète d’Arcturus, à trente-cinq années de lumière de la Terre. Il avait donc passé plus de soixante-dix ans dans l’espace… Comment avait-il pu en revenir vivant ? C’était un vétéran de la Longue Nuit, l’un des pionniers, il avait déjà accompli trois voyages. Son âge cellulaire, au moment de son dernier départ, devait se situer entre trente-deux et trente-cinq ans. Or, en l’absence de banques d’organes et de régénérateurs tissulaires, l’espérance de vie d’un pilote ne dépasse pas quatre-vingt-cinq ans. En toute logique, c’est un cadavre que son vaisseau aurait dû ramener dans le Système solaire.

Mais peut-être la contraction temporelle n’avait-elle que progressivement disparu… Peut-être Vargo avait-il profité au début de son voyage du rythme de vie ralenti qui était la norme jusque-là aux vitesses voisines de celle de la lumière…

En tout état de cause, notre vieillissement était la clef. L’une des clefs. Nous avions tous deux été témoins d’une impossibilité physique, d’une défaillance de la Loi de Langevin. Défaillance que j’avais déjà rapprochée des autres infirmations de la Rationalité. Et tout me poussait désormais à croire que les lois de la Nature étaient en train de changer, d’évoluer. Car il y avait quelque chose qui arrivait du fin fond de l’espace pour bouleverser notre univers, gommant peu à peu la frontière entre le rationnel et l’irrationnel.

La fichue théorie de Wertheimer était désormais condamnée à mort.

Je ne voyais pas d’autre explication, mais celle-ci suffisait amplement ; elle collait en effet à la perfection avec les paroles du fouinain. « Le monde peut changer, » avait dit celui-ci lors de notre première rencontre. Et ce changement venait du Bouvier, constellation dont Arcturus était l’étoile principale.


— On y est.

Le vieil homme avait arrêté la guimbarde devant une tour carrée de brique jaune qui émergeait d’un fatras d’habitations délabrées. Cernée par le village sur trois côtés, elle était séparée du ravin par la route sur le quatrième.

Je payai grassement le chauffeur. Tandis que la voiture disparaissait dans le dédale de ruelles de Saint-Benoît, j’allai sonner à la porte ; elle s’ouvrit presque aussitôt sur une blonde monumentale qui n’aurait pas déparé rue des Fleurs, tant son corps provocant était peu vêtu. On ne pouvait qu’avoir envie de caresser sa poitrine retenue par un simple bandeau dont le rouge écrevisse se mariait à merveille avec l’or de ses nattes, nouées autour de sa tête à la manière des Gretchen du Tyrol.

— Bonjour. Manuel Garvey m’attend.

— Il ne m’a pas prévenue de votre visite, mais il ne devrait pas tarder à arriver ; sa navette atterrissait à neuf heures. Voulez-vous entrer ?

Elle s’effaça pour me laisser passer. Le hall, de dimensions impressionnantes, était entièrement lambrissé de chêne verni. Un escalier en colimaçon grimpait vers les étages supérieurs, supportant les tiges entortillées de plantes extraterrestres bigarrées. La jeune femme m’entraîna dans un petit salon dont la décoration fleurait bon l’Angleterre du XIXe siècle : fauteuils recouverts de velours sombre, tapisseries aux murs, meubles victoriens. Un lieu à la fois chaud et hostile, selon l’humeur du moment. J’étais assez fatigué pour le trouver accueillant.

— Vous désirez manger quelque chose ?

J’acquiesçai. La Gretchen s’éclipsa, tortillant son postérieur dodu. Peu après, on frappa à la porte. Une fille aussi impudique que la précédente entra, portant un plateau où s’étalait un petit déjeuner britannique au grand complet, depuis la confiture de peaux d’oranges jusqu’aux œufs au bacon fumants. De haute taille, elle possédait une sécheresse chevaline qui me parut également très anglaise, avec son corps longiligne surmonté d’un visage osseux à la douceur surprenante. Elle déposa le plateau sur la table basse et se retira sans un mot.

Ces femmes étaient-elles les maîtresses de Manuel, ou simplement ses domestiques ? Et, dans ce dernier cas, comment pouvaient-elles accepter de se promener à moitié nues ? Je n’avais pas entendu dire que les mœurs s’étaient libérées à ce point.

Le café était aussi typiquement anglais, en ce sens qu’il avait un goût de lavasse. Néanmoins, peut-être parce que j’étais affamé, la nourriture me parut excellente. Mon repas achevé, j’étendis les jambes sur un pouf et je m’endormis.


Une main m’avait empoigné par l’épaule et me secouait. J’émergeai d’un rêve imprécis où fouinains et salvoïdes se confondaient en êtres composites sans traits définis : barbus au corps malléable, gnomes vêtus de bleu, géants joviaux aux pupilles changeantes…

Manuel souriait de toutes ses dents artificielles. Il ne ressemblait plus guère à l’adolescent au visage de loup avec qui je m’étais initié aux dangereux plaisirs du piratage informatique. Il respirait l’opulence par tous les pores de sa peau tendue sur un souvenir de musculature noyé dans un océan de graisse malsaine.

— Tu as fait bon voyage ?

— Je te retourne la question.

— La navette a été retardée à cause d’un orage.

— Que fichait le contrôle météo ?

— Il paraît que c’est à cause du Carnaval. Le beau temps est parfois difficile à maintenir — une question d’équilibre entre les masses d’air. Ils ont dû laisser passer une perturbation en la détournant par le sud pour éviter Paris — et les touristes… (Manuel s’assit, affectant un air harassé.) Content de te voir. Je craignais que tu sois bloqué là-bas. J’ai entendu dire que la ville était bouclée.

— Je suis passé par la Seine.

— Sans problème ?

— À n’y rien comprendre. Pas l’ombre d’une vedette de surveillance. Les flics devaient être occupés à regarder le feu d’artifice.

— Quel feu d’artifice ?

— Un spectacle stratosphérique retraçant l’évolution de l’Humanité. Superbe. Tu n’en avais pas entendu parler ?

— Tu sais, là-haut… J’ai bossé comme un dingue. Mais ce nouvel émetteur est un bijou ! (Il sourit ironiquement.) Ce sera une grande première. Jusqu’ici, seules les personnes situées dans un rayon de deux à trois secondes de lumière pouvaient profiter pleinement de mon show. Les autres n’en avaient qu’une perception décalée, donc imparfaite.

— J’ai lu ou entendu quelque chose là-dessus. À cause de l’évolution scénique liée aux réactions du public, c’est ça ?

— Exact. Comment voulais-tu utiliser cette technique quand plusieurs heures étaient nécessaires à un signal pour faire l’aller et retour ? Heureusement, on n’en est plus là… Et, bientôt, on pourra communiquer instantanément avec les colonies les plus lointaines !

— C’est d’un émetteur P.V.Q.L. que tu me parles ?

— Tout juste. Un technicien de Pluton a envoyé se rhabiller Einstein, Langevin et Wertheimer !

Le souvenir de l’animation théâtrale à laquelle j’avais assisté la veille — ou plutôt trois jours auparavant, si l’on se fiait au calendrier et non à mon horloge biologique — remonta à la surface de ma mémoire. Le contradicteur avait évoqué le Mur de la Lumière comme l’un des points sur lesquels la Rationalité achoppait. Je me pris à rêver d’un univers où de grandes nefs relieraient en quelques jours des systèmes distants de centaines, voire de milliers d’années de lumière ; jamais plus n’arriverait de mésaventure aussi misérable que la mienne. Que Wertheimer se fût trompé était une bonne chose, au fond.

— La Rationalité m’a tout l’air d’une belle foutaise, grognai-je.

Manuel se leva.

— Viens, on va prendre l’apéritif.


Sur une plaine rocailleuse de Mars d’avant la terraformation, deux modules étanches cahotaient, monstres technologiques qui, bien que pesant cent cinquante tonnes sur ce monde à la gravité réduite, semblaient ridicules au pied des falaises vertigineuses teintées d’écarlate par le soleil couchant.

Dans les entrelacs multicolores d’une portion de jungle arrachée à l’une des terres sauvages du Nadir-Ouest — Floraison ou Berchtesgaden —, des éclairs de fourrure aux yeux étincelants dérangeaient le ballet lancinant d’insectes gros comme le poing.

Nul mouvement dans un décor polaire, tout de façades de glace miroitante hérissées de lances à section géométrique — sinon celui, imperceptible, des icebergs se détachant du pack pour s’abîmer dans une mer ténébreuse.

Le quatrième côté de la terrasse était occupé par un jardin de la vieille Terre, comme on en trouvait peut-être encore dans quelques banlieues d’Europe du nord : pelouse tondue à ras, parterres de fleurs, massifs de plantes rares dans un encadrement d’ifs et de sapins encore jeunes. Ce dernier paysage n’était pas une projection tridi ; je pouvais sentir l’odeur des fleurs et celle, plus fraîche, plus piquante, du gazon récemment coupé.

Deux femmes noires exagérément callipyges apportèrent deux rocking-chairs et une table de jardin. Manuel flatta au passage leurs fesses à peine voilées par un tissu léger aux vives couleurs. Je ne pus m’empêcher de me raidir. Je n’aimais pas la façon qu’il avait de traiter ces femmes comme de simples objets.

Quel était leur nombre, au fait ?

Nous nous assîmes. Une très jeune fille vint nous servir un whisky d’une marque ancienne et prestigieuse. D’origine espagnole, ou peut-être mexicaine, elle ne portait qu’un tablier blanc de bonne dont la blancheur contrastait avec sa peau mate. On devinait que son corps encore gracile ne tarderait pas à s’empâter ; elle devait être d’une ethnie où les femmes prennent tôt de l’embonpoint.

— Mon jardin d’hiver te plaît ?

— Nous sommes en été.

Manuel me regarda avec curiosité. Je m’en voulus de me montrer si froid et cynique.

— Ce sont les filles qui te choquent ? Ne joue pas les Néopurs ! D’ailleurs, ce ne sont que des androïdes.

Je tressaillis. La Rationalité n’admettait pas… Je me donnai une bonne gifle mentale. Je ne devais plus penser en de tels termes. La Rationalité puait déjà. Tout pouvait désormais arriver, tout était devenu possible. Il n’y avait plus de point de repère, plus de règle, plus la moindre certitude à laquelle se raccrocher.

— Les corps sont humains, mais dirigés par des micrordis, continuait Manuel. Ni émotions, ni conscience propre. Toute réaction est le fruit d’un logiciel particulièrement élaboré de simulation de comportement.

— Pourquoi t’entourer de ces filles ?

— Tu es assez grand pour ne pas avoir à poser la question.

Le clin d’œil complice de Manuel exacerba mes sentiments.

— Tu baises des micrordis ?

— Les corps sont humains, je te le répète ! Si tu voyais comment elles miment l’extase… À se demander si elles n’éprouvent pas une sorte de jouissance informatique ! D’ailleurs, si ça te dit…

— Je n’ai pas le cœur à la bagatelle.

— À cause de Sue ?

— J’ai peur de la perdre.

— Tu l’as déjà perdue. Il fallait rester.

— Ne parle pas sans savoir !

— Tu n’as pensé qu’à toi, reconnais-le !

— Tu ne sais pas, tu ne sais rien. Je faisais partie d’une organisation clandestine — le Mouvement de Libération culturelle…

— Je connais. Un peu après ton départ, j’ai rencontré un type qui disait en faire partie. (Manuel immobilisa son rocking-chair, le regard brillant.) Dis donc, Kerl, ça ne serait pas le M.L.C. qui a sauvé je ne sais combien de caisses de culture en les expédiant Outre-Ciel, à bord d’un navire dont le nom n’a jamais été révélé ?

— C’était le Niagara. Mon vaisseau. Maintenant, tu sais.

Gêné, Manuel claqua des doigts ; je crois qu’il réprouvait mon idéalisme passé. La Mexicaine apporta deux cocktails verdâtres. Vodka-fizz : le secret de fabrication du gin s’était perdu durant l’Ère néopure.

J’évitais de regarder la croupe nue de l’androïde qui s’agitait juste sous mes yeux. J’avais honte. Manuel n’avait peut-être pas tort en me traitant de Néopur, même s’il pensait railler. J’avais, malgré tout, conservé certaines inhibitions issues de mon éducation.

— Que sont devenus leurs cerveaux ? demandai-je.

— Elles n’en ont jamais possédé. Ce sont des clones, programmés génétiquement pour que les cellules cérébrales ne se différencient pas. Lorsqu’on leur a ouvert le crâne pour y poser le micrordi, on n’en a retiré qu’une masse de graisse.

— N’as-tu aucune sensibilité ?

— Elles ne sont pas humaines. Ne l’ont jamais été.

— Tu me donnes envie de dégueuler.

Les traits de Manuel se durcirent. Cette fois, j’étais allé trop loin. Il se dressa, empoigna avec violence le bras de la pseudo-jeune fille et lui arracha son tablier. Elle avait un pubis glabre d’enfant, bien que son corps fût déjà passablement développé.

— Et elle, elle te donne aussi envie de dégueuler ?

Manuel hurlait, serrant à le briser le mince bras brun. L’androïde continuait à sourire, l’air incommensurablement niais.

— Danse ! ordonna Manuel en la lâchant.

Elle demeura un instant immobile, puis se lança dans une danse onduleuse qui provoqua aussitôt la naissance de frissons au creux de mes reins. Aucune femme n’aurait su être aussi provocante, aussi inéluctablement excitante. Ce n’étaient pas tant ses gestes — standards, visibles, dans n’importe quel peep-show — que leur enchaînement, cette compilation des fantasmes masculins les plus fous, et la certitude que cette créature serait à moi si je le voulais, qui me prenaient au piège. L’attirance et la répulsion se livraient en moi un combat douloureux. L’androïde se caressait, le visage extatique, ne me quittant pas une seconde des yeux, et il me semblait que c’étaient mes mains qui couraient sur sa peau ; elle arquait son corps dans ma direction, sans pudeur ni retenue, donnant de grands coups de reins, les cuisses écartées, passant sa langue sur ses lèvres humides, et je me prenais à désirer cette femme-enfant dépourvue de cerveau…

Ses doigts descendirent le long de son ventre, s’insinuèrent dans la fente nue de son sexe. Elle m’appelait, à présent, répétant mon nom comme un leitmotiv…

Mais elle n’avait pas envie de moi. Ce n’était qu’une mascarade, une grotesque comédie ; mon excitation tomba lorsque j’en pris conscience. La danse de l’androïde m’apparaissait désormais obscène et dérisoire.

— Et alors ? fis-je.

La rage étincelait dans les yeux de Manuel.

— Danse ! hurla-t-il de nouveau. Danse ! Ne t’arrête pas !

Les ondulations de l’androïde perdaient de leur souplesse, ses gestes devenaient moins convaincants. Elle griffait l’intérieur de sa cuisse d’une main malhabile au lieu de mimer la masturbation comme l’eût voulu Manuel ; elle secouait la tête en tout sens, semblable à une épileptique, et les mots qui franchissaient ses lèvres n’avaient qu’un lointain rapport avec une quelconque provocation sexuelle :

— Les… relais vont… lâcher… Surcharge…

Elle s’effondra, aussi molle qu’une serpillière. Son cerveau artificiel ignorait la fatigue, mais son organisme était à bout. Elle haletait à présent, répandue sur le sol. Cette scène pitoyable parut apaiser Manuel. Il me décocha un regard embarrassé.

— Viens !

Il rentra dans la maison. Je lui emboîtai le pas. Une cabine d’ascenseur nous emporta vers le rez-de-chaussée, qu’elle dépassa sans s’y arrêter. Elle s’immobilisa dans une grande salle où s’entassait un indescriptible fatras de bouteilles vides, de cageots brisés et d’outils de jardinage rongés de rouille. Manuel ouvrit un petite porte métallique. Après avoir suivi un long corridor aux parois d’acier courbe, nous débouchâmes dans une autre pièce, de mêmes dimensions que la précédente, mais doublée de métal. J’évoluais, hagard, dans un univers de science-fiction fin de siècle, peuplé de poutrelles ajourées et de rivets proéminents.

— Mon cauchemar, souffla Manuel.

Un corps humain flottait dans une cuve vitrée, monumental aquarium pour poissons morts. Tel un guru zombie, il semblait léviter à un mètre du sol. La moindre vibration, qu’amplifiait démesurément la structure de la pièce, agitait ses membres en grotesques parodies de gestes.

Le bruit de nos pas avait déclenché un mouvement tournant d’une lenteur sépulcrale. Sortant peu à peu de l’ombre, le visage s’orienta dans notre direction. Son profil avait quelque chose de familier, mais ce ne fut que de face que je reconnus le mort.


L’organisation sociale néopure formait une pyramide de classes, voire de castes, et nous appartenions à la plus basse de toutes, celle où se recrutaient manœuvres et voleurs, colons et pilotes de chute libre, agriculteurs nautiques et mineurs.

Nous étions quatre. En révolte perpétuelle contre cette société qui nous nourrissait mais nous interdisait de penser librement, inadaptés à ce monde de pruderie et de frustration, nous avions par hasard découvert l’informatique — un domaine auquel nous n’étions pas censés avoir accès — grâce à un vieil ordinateur que possédait un lointain parent de Manuel. Dès lors, nous avions trouvé une échappatoire dans la réalisation de programmes sans cesse plus complexes. Nous jouions à rivaliser de dextérité et d’économie — celle-ci est essentielle lorsqu’on ne dispose que d’un téra-octet de mémoire vive.

Un jour, nous avions voulu tester nos capacités sur une machine étrangère. Nous étions entrés dans un hypermarché où nous avions rempli un caddie de nourriture et de boisson ; il y en avait pour plusieurs centaines de solars. Arrivés à la caisse, nous avions faussé l’enregistrement des données. L’un de nous pianotait sur le clavier — qui ne permettait pas, en théorie, de violer les programmes —, tandis que les trois autres faisaient glisser les denrées sur le tapis roulant. Rien de plus simple. Ce premier succès nous avait encouragés, et nous avions recommencé de nombreuses fois avant de passer au stade supérieur — celui qui, en fait, nous intéressait : cambriolages et désactivation des systèmes de surveillance.

Nous étions vite devenus célèbres. On nous avait donné des surnoms ridicules, comme « le gang des supérettes » ou « les programmeurs sauvages ». Les médias néopurs avaient beau refuser le sensationnel et son exploitation, il leur était difficile d’ignorer l’engouement du public pour nos méfaits ; à l’époque où nous les avions accomplis, la criminalité avait pratiquement disparu.

On avait tout fait pour nous piéger, mais nous nous en étions toujours tirés — parfois de justesse, il faut le reconnaître. Aucun ordinateur ne nous résistait, peut-être parce que notre approche naïve de l’informatique nous avait permis de redécouvrir des techniques oubliées.

Nous étions quatre : Manuel, Luc, Francis et moi — et Francis flottait, mort, dans cette cuve.


— Sortons d’ici, dis-je, la gorge serrée.

J’étouffais. Les traits de Francis étaient détendus, mais leur immobilité même avait quelque chose de terrifiant. Manuel acquiesça, évitant mon regard. Nous regagnâmes la terrasse, partageant le même malaise.

Deux vodka-fizz plus tard, il se décida à parler. Je l’écoutai avec attention, guettant dans ses propos les symptômes de la folie. À quel moment sa raison avait-elle chaviré ? Nul homme sain d’esprit ne conserverait dans sa cave le cadavre de son meilleur ami.

— Nous ignorions ce que tu étais devenu, accusa-t-il d’emblée. Au début, on a cru que tu t’étais fait pincer, puis Luc a appris que Sue avait elle aussi disparu. On en a conclu que vous aviez fui tous les deux. Ou que vous étiez morts. Ou n’importe quoi d’autre. Mais bon, on pensait que vous étiez ensemble.

« On a essayé de continuer comme avant. À trois, c’était plus difficile. Tu étais le plus rapide et, même si nous pouvions arriver aux mêmes résultats que toi, ça nous demandait plus de temps… Un soir, en sortant d’un entrepôt, nous sommes tombés sur une patrouille. Luc s’est enfui, nous plantant là. Francis, lui, a fait front. Je l’ai imité. Dans la bagarre, j’ai tué l’un des types. J’ai paniqué. Francis gisait à terre, mort ou assommé… Je me suis sauvé, moi aussi, les Miliciens à mes trousses. Je ne sais pas comment j’ai fait pour les semer.

« Le lendemain, j’ai appris que Francis allait être exécuté. On l’avait jugé dans la nuit. Flagrant délit de vol, complicité de meurtre… On voulait faire de lui un exemple, tu comprends ? Mais cette justice expéditive a eu un avantage : elle lui a épargné la torture. Il ne nous a pas dénoncés.

« C’est là que le type du M.L.C. est arrivé, pour me prévenir que Francis devait recevoir une injection de poison le soir même ; les Néopurs, à l’époque, commençaient à renoncer aux exécutions publiques. En graissant la patte à un pupitreur, j’ai pu accéder à un terminal connecté à l’ordinateur de la prison. Je crois que j’ai réellement travaillé à la limite de mes possibilités, jonglant avec les mots de passe et les programmes fantômes comme je ne l’avais jamais fait… Et j’ai réussi, ne me demande pas comment. La drogue injectée à Francis n’était pas un poison, mais un… conservateur.

« Une fois le décès constaté, le corps a été dirigé vers un hôpital où je n’ai eu aucun mal à le racheter, en utilisant ce qui me restait d’argent. Tout y est passé, mais Francis avait désormais une chance de revivre…

— Pourquoi ne l’as-tu pas ranimé ?

— Je devais faire vite. Je n’ai ni noté, ni retenu le code du produit. Comment trouver l’antidote, dans ce cas ?

« Plus tard, j’ai acheté une partie de Saint-Benoît et aménagé la cave que tu as vue… Enfin, quand ça a commencé à marcher pour moi, il y a dix ou douze ans, j’ai fait construire la Tour des Étoiles…

La petite Mexicaine reparut. Elle avait passé une minijupe rose et un bustier de dentelle qui ne dissimulait en rien sa poitrine menue. Un serpent de glace sinua le long de mon échine. Je ne pouvais oublier ce qui s’était passé. Cette enfant dépourvue de cerveau qui se tordait — lascive, obscène…

— Le repas sera servi dans une demi-heure.

L’androïde s’éclipsa. Manuel cligna de l’œil.

— Tu vas faire la connaissance de mon harem.

— Je m’en serais bien passé.

— Oublie ce que tu as vu, oublie ton sentimentalisme de pucelle ! Contente-toi de les admirer, comme de beaux objets qu’elles sont. (Il changea d’expression.) Si tu me racontais un peu ce qui t’est arrivé, en attendant le déjeuner ?

Je m’exécutai, heureux de chasser de mon esprit les androïdes, Francis et le délire de mon hôte.


La salle à manger occupait la totalité du deuxième étage. De grandes baies vitrées donnaient d’un côté sur les toits crevés du village, et de l’autre sur le petit lac qui s’étendait au pied de la colline. Une cinquantaine d’androïdes entouraient une table en fer à cheval. Toutes étaient belles, au point qu’il devenait difficile d’en préférer une ou une autre. Cette Arabe au profil hiératique ou cette Vietnamienne aux allures de fleur diaphane ? Cette liliputienne parfaitement proportionnée ou cette géante noire aux traits d’une finesse surprenante ? Cette plantureuse juive ou cette délicate rousse ? Il me semblait que tous les types de féminité étaient rassemblés en ces lieux.

Nous nous assîmes aux places d’honneur. Des filles en bas à couture et porte-jarretelles allaient et venaient sur leurs talons aiguille, les bras chargés de plats. Il régnait un profond silence. Les androïdes, qui n’avaient rien à se dire entre eux, ne parlaient qu’aux humains, et seulement lorsque cela s’avérait nécessaire.

Nous mangeâmes sans troubler ce silence. J’essayais d’ignorer les androïdes, mais dès que je levais les yeux de mon assiette, mon regard tombait sur l’une d’elles. Poitrines dénudées ou mises en valeur par d’affriolantes dentelles… Épaules blanches ou dorées, de cuivre ou d’ébène… Cheveux tressés, flottant librement, réunis en une queue de cheval ou retenus par un chignon… Par bonheur, la table me dissimulait la partie inférieure de leur corps. J’étais au bord de l’apoplexie ; la lutte du désir et de la répulsion qui se déroulait en moi me mettait les nerfs à vif.

— Tu n’aurais peut-être pas dû contacter cette fille…

— Jocelyne ? Elle ignore où me trouver.

— N’empêche que tu l’as mise en danger. Tous ceux qui ont cherché à identifier les proxénètes ont eu des ennuis, parfois définitifs… Je me suis un peu renseigné. Cette histoire sent très mauvais. Tu as déjà les Néopurs sur le dos, est-ce bien le moment de t’attaquer aux maquereaux ?

— C’est pour toi que…

— Nous aurions pu manœuvrer plus habilement.

— Tu voulais le secret de l’immortalité, non ?

— Un bien grand mot. Rien ne prouve que ces filles soient immortelles. Il existe une autre explication… Le clonage.

— J’y ai pensé, mais le fouinain…

— Tu l’as cru aveuglément. Il a pu te tromper…

— Sue n’est pas un clone. J’ai éliminé cette hypothèse. On lui a implanté de faux souvenirs, ne l’oublie pas.

— Certains clones possèdent une mémoire artificielle. Non, nous courons après une chimère. L’immortalité… Comment ai-je pu y croire ? Parce que j’ai Francis devant moi depuis presque cinquante ans — Francis qui ne vieillit pas et qui, un jour, reviendra à la vie ? Je suis comme toi, Kerl, j’ai gâché ma jeunesse. Ma première femme, je l’ai connue à quarante-huit ans, quand la prostitution est redevenue légale après la victoire expansive…

— Tu as peur, Manuel.

— Non, je n’ai pas peur ! s’écria-t-il. J’ai rêvé, c’est tout, et le rêve est fini — pour toi aussi. Tu ne retrouveras jamais Sue. Qu’elle soit un clone ou une condit, tu pourras avoir son corps, mais pas son esprit.

— Je n’abandonne pas.

— Moi, je laisse tomber.

Je serrai les dents. J’avais besoin de l’argent de Manuel. S’il renonçait à courir après l’immortalité, il me coupait les crédits. J’allais donc devoir me battre, argumenter jusqu’à le fléchir.

— Et s’il existe la moindre chance de réussite ?

— Ces filles ne peuvent être immortelles.

— La Rationalité est en train de mourir.

— Là n’est pas la question.

Une androïde nous servit café et digestif. Le cognac hors d’âge me remonta le moral. Je le savourai à petites gorgées, sans cesser de harceler Manuel.

— Combien de temps te reste-t-il ? Deux ans ? Trois ? Et qu’as-tu à perdre, sinon ces deux ou trois années, alors que tu peux gagner un répit de… je ne sais pas, moi ! Cinq ans, un siècle ?… C’est quitte ou double, Manuel !

— J’ai trop à perdre.

— C’est bien ce que je dis : tu as la trouille. Écoute, je mènerai l’enquête, je prendrai tous les risques. Personne ne pourra remonter jusqu’à toi si ça tourne mal.

— Tout ce que tu veux, c’est que je te finance.

— Oui.

Manuel se fendit d’un sourire. Il appréciait ma franchise.

— On verra ça plus tard. J’ai besoin d’y réfléchir. En attendant, je vais te montrer ce que je fais.


Manuel avait toujours été un amoureux de la perfection, et son auditorium reflétait cet amour. Je n’avais jamais vu réunis autant d’amplificateurs et de générateurs d’odeurs, de systèmes d’enregistrement, de reproduction et de synthèse… Ils occupaient tout un mur du studio et une bonne partie d’un second, nous considérant de leurs yeux lumineux.

— J’ai d’abord travaillé sur le son, disait Manuel. Ensuite, je me suis intéressé aux réactions du public selon les fréquences, les amplitudes, les attaques… J’ai repris des recherches abandonnées autrefois, commençant par la programmation de synthés par ordinateur avant de revenir à la simplicité, lorsque j’ai choisi de m’orienter vers l’art multisensoriel — dont j’ai été, je crois, l’un des pionniers. (J’eus l’impression qu’il se rengorgeait.) À chaque note correspond une couleur, une odeur, une sensation tactile ou gustative qui peut changer selon le contexte. Je joue aussi sur les oppositions. La musique n’est qu’une partie d’un tout ; elle contribue uniquement à créer une impression. Mon travail rejoint plus ou moins celui des compositeurs de musiques de films, mais il est bien plus complet, car il englobe la totalité des perceptions humaines. L’alliance de certaines sensations crée un ensemble perceptif, en général non figuratif mais pourtant communicatif, que chacun interprète inconsciemment.

Il avait beaucoup bu, et l’ivresse le rendait loquace, quoiqu’un peu obscur.

— Je ne vois pas très bien…

— Ça ne sert à rien d’en parler. Il faut le vivre. Je vais te passer le début de mon prochain show, qui laissera les précédents bien loin derrière.

Il se livra à une série de manipulations. Deux fauteuils jaillirent du sol ; plaque tridis et écrans plats apparurent un peu partout, tandis que d’épais panneaux coulissants masquaient les murs d’appareils. Manuel se laissa tomber dans l’un des sièges. Je l’imitai.

— On va regarder ensemble. J’attends tes critiques.

— Je n’y connais rien, tu sais.

— Justement ! L’un des avantages de cet art est que l’on n’a pas besoin de s’y connaître. Le spectateur doit rester passif, se laisser emporter par les stimuli dont on le bombarde sans chercher à les contrôler ou les analyser, sous peine de gâcher son propre plaisir. (Son visage s’assombrit.) Je ne peux profiter pleinement de ce que je réalise. Je connais chaque ruse, chaque ficelle… Mon attitude reste critique, que je le veuille ou non.

Il semblait peiné. La vieille règle se vérifiait toujours : on ne peut être à la fois producteur et consommateur. L’œil de l’écrivain ou du peintre n’est pas celui du lecteur ou de l’amateur d’art ; il a perdu sa naïveté. Le plaisir du créateur, s’il existe, se mesure en termes techniques…

Le consommateur, lui, ne perçoit que les effets — et il les apprécie ou non. Ce qui est encore plus vrai pour l’art multisensoriel, je ne tardai pas à le constater ; l’analyse ne pouvait entraîner qu’une perte de sensibilité.

— J’ai intitulé ce morceau Loup-garou. Le thème musical de base est emprunté à un instrumental des Frantics — un groupe d’avant l’Ère néopure.

— Tu ne t’embarrasses pas d’originalité.

— Certaines séquences visuelles sont elles aussi des repiquages. De toute façon, le matériel employé est depuis longtemps dans le domaine public. C’est l’agencement des différents éléments qui compte, pas leur virginité.

Quelques notes de guitare résonnèrent, cristallines mais sinistres. Le son de l’instrument, très clair, très pur, ne faisait qu’accentuer le côté morbide de la composition.

Tu analyses. Laisse-toi aller.

Je n’avais pas pensé cette phrase ; elle s’était imposée à moi. Un message subliminal ou subvocal ?

D’autres instruments vinrent soutenir la guitare. De sourds grondements montaient dans le lointain. J’étais obsédé par l’image mentale d’une lande. Le soleil venait de se coucher, mais sa lumière pourpre jouait encore parmi les lourds nuages annonciateurs d’orage.

Le loup-garou rôdait sur la lande. Le tempo de la batterie, repris à contretemps par une boîte à rythme lancinante, soulignait chaque pas du fauve.

La lande que j’avais vue apparut devant moi en deux dimensions. Une silhouette se découpait au-dessus de l’horizon, trébuchant à chaque roulement de timbales.

Tout s’éteignit. Lentement, un spot rouge s’illumina. Le loup-garou avait faim de chair, soif de sang. Une avidité effroyable émanait de cette ombre à peine humaine qui venait de réapparaître, se dirigeant vers un arbre mort…

Le loup-garou, crocs luisants et regard de flamme, jaillit de l’écran pour se matérialiser au-dessus d’un socle tridi invisible, tendant ses bras sombres et décharnés vers l’arbre mort. Je n’avais pu m’empêcher de tressaillir. Un effet facile, mais efficace.

La lumière virait à l’orange, tandis que la musique continuait à monter. Cuivres stridents et violons grandiloquents s’étaient joints à la formation de base. Inexplicablement, j’étais glacé de terreur. Je n’avais pourtant rien à craindre. Ce n’était qu’un spectacle.

L’odeur de la lande en hiver parvint à mes narines. Un vent aigre dansait dans mes cheveux. N’eût été le fauteuil, je me serais réellement cru sur cette plaine désolée au bord de laquelle battait le ressac.

Une voix lugubre domina la musique :

— He was hungry, but he couldn’t find no prey — no food…

Les violons déchaînés évoquaient les grands films hollywoodiens. Manuel les avait-il eux aussi repiqués ?

— La faim lui rongeait les entrailles, reprit la voix en français.

Des sangles se rabattirent sur mes membres. Je voulus me débattre ; l’étau se resserra. J’étais désormais captif du spectacle, captif de l’illusion. Lorsque je tournai la tête vers Manuel, je ne vis qu’un squelette ricanant — une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus, me souffla une voix inaudible.

Je hurlai. Mon hurlement ne parvint pas à mes tympans. La musique explosait. Furieuse. Sauvage. Agressive. Du sang coulait le long des murs.

Le loup-garou était proche. Monstre noir aux yeux de braise, il se rua sur moi.

Ce n’est qu’une hallucination, ce n’est qu’une hallucination !

Odeur musquée. Souffle rauque. Crocs acérés. Le loup-garou apparaissait en pleine lumière, avec son faciès velu où roulaient des yeux fous. Il allait refermer ses mâchoires sur ma gorge, lorsqu’il disparut. Les ténèbres régnaient à nouveau. Un synthétiseur fredonnait une angoissante mélopée.

Parfum de sang. Quelque chose se déplaçait dans la nuit. Le sol vibrait à chacun de ses pas. J’aurais juré avoir quitté l’auditorium.

Non, ce n’était qu’une illusion.

Une illusion si parfaite que, sous mes doigts, le fauteuil possédait à présent la texture d’un tronc d’arbre, et qu’une créature invisible rôdait autour de moi, s’apprêtant à me déchiqueter.

Une illusion qui, je le sentais, pouvait devenir mortelle…

Cela s’était déjà produit. Des acid heads avaient péri durant leur voyage lysergique. Certes, leur mort avait toujours eu des causes physiques. Ils s’étaient jetés par une fenêtre, se prenant pour des oiseaux, ils avaient tranché leurs veines, amusés de voir leur sang couler, ou ils étaient tout simplement morts de terreur, écrasés sous le poids d’hallucinations trop denses, trop crédibles… Mais dans tous les cas, c’était la part enfouie de leur personnalité qui, révélée par l’acide, les avait tués.

Le torrent de sensations qui m’emportait pouvait parfaitement me fracasser contre un quelconque rocher.

Un solo de guitare poignant développa ses harmonies tandis qu’une lumière blanche m’aveuglait. Il n’y avait rien dans les ténèbres, sinon le fruit de mon imagination stimulée par le spectacle.

Les écrans plats s’allumèrent, déversant sur moi des scènes d’horreur en noir et blanc tirées d’archives d’information. Viscères répandus et gorges tranchées, empilement de cadavres mutilés et visages lacérés… Sur les socles tridis, des loups-garous grandeur nature se contorsionnaient et rugissaient. Des pièces de viande dérivaient à travers l’auditorium, des fontaines de sang jaillissaient du sol…


La lumière redevint douce. Le morceau était fini. Manuel, dans son fauteuil, rigolait franchement. Il n’avait pas quitté la pièce une seule seconde. Il voulait me voir me débattre sous l’assaut des impressions qui me submergeaient. Plaisir sadique du créateur épiant l’innocent spectateur pris au piège de sa création. Un metteur en scène de films gore dont j’ai oublié le nom passait des après-midi entiers tapi dans l’obscurité des cinémas où l’on projetait ses œuvres, sous le prétexte fallacieux d’observer les réactions du public. En fait, il se délectait de son effroi.

— Qu’en dis-tu ?

Les sangles me libérèrent. Je tremblais encore.

— C’est fini ?

— Content de voir que ça t’a plu.

— Je ne l’aurais pas exprimé ainsi.

— Tu n’aimes pas ?

— C’est très fort, très prenant… Mais la peur est un sentiment que je connais trop bien pour l’apprécier lors d’un spectacle.

— Le public, lui, en raffole.

— Le reste est du même tonneau ?

— L’ouverture, que tu viens de percevoir, se devait d’être forte. Par contre, continuer dans le même registre aurait été stupide. Il faut savoir varier les effets. Toujours ressasser les mêmes fantasmes, les mêmes obsessions, le même type d’images conduit à un systématisme stérile. J’offre au public un catalogue d’impressions où il pioche pour ne retenir que ce qui lui a plu.

— De la démagogie ?

— J’effectue mon travail avec conscience, Kerl. Les spectateurs n’en perçoivent que la partie émergée… La partie visible d’un iceberg ne surnage que grâce aux neuf dixièmes engloutis.

Je fermai les yeux. Je recouvrais peu à peu mon calme.

— Je vais appeler Jocelyne, dis-je. Tu t’es décidé ?

— Pas encore.


La jeune femme mit longtemps avant de répondre. Quand elle se matérialisa enfin au-dessus de la plaque tridi, ses cheveux emmêlés et son visage fripé me firent comprendre que je l’avais tirée du lit. Je songeai à m’excuser, mais elle ne m’en laissa pas le temps :

— Je n’ai rien d’intéressant, dit-elle d’une voix sèche.

— Vous n’avez vraiment pas découvert le moindre indice ?

— Aucun élément nouveau pour vous, je pense. Les condits ne vieillissent pas, leur cerveau a été retouché, on ne les trouve qu’à Sahara Beach…

— C’est tout ?

— Il semblerait également qu’elles soient apparues avant la fin de l’Ère néopure.

Tiens, tiens. Voilà qui allait dans le sens de mes suppositions. Sue était donc devenue une condit très peu de temps après mon départ.

— Combien d’années avant les élections ? m’enquis-je d’une voix sourde.

— Je l’ignore. Mon informatrice — une ancienne « clandestine » — m’a simplement dit qu’elles étaient apparues l’année de la Grande Rafle des Impures.…

Je fronçai les sourcils. Bien qu’ayant épluché bon nombre de livres consacrés aux dernières décennies de l’Ère néopure, je n’avais jamais rencontré la moindre allusion à un événement portant ce nom.

— Ça ne me renseigne guère. De quoi s’agissait-il ?

Jocelyne haussa les épaules.

— Un genre de purge visant les jeunes filles qui avaient perdu leur virginité. Dépistage systématique, contrôles gynécologiques à tous les coins de rue… J’ai entendu dire que plus de trente mille adolescentes en ont été victimes, essentiellement à Sahara Beach.

Je serrai les poings pour ne pas pleurer. Tout venait de s’éclairer, et cette subite lumière me brûlait le cœur.

— Je vous envoie votre argent immédiatement, soufflai-je.

— Vous trouvez que ça vaut dix mille solars ?

— Pour moi, peut-être plus encore. Je sais désormais qui « protège » les condits. (Je rivai mon regard à celui de la jeune femme.) Mais je vous ai peut-être mise en danger. Méfiez-vous, et notamment des contrats en provenance de Sahara Beach.

— Je n’ai rien à craindre.

— Méfiez-vous quand même.

Une fois la communication interrompue, je demandai à la C.I. de Limoges, à laquelle était relié le terminal de me fournir des précisions au sujet de cette Grande Rafle des Impures.

Sans doute l’information était-elle reléguée dans un fichier peu consulté, au contenu absent des index, car il me fallut attendre près d’une heure avant d’obtenir un document lapidaire, dont la lecture suscita en moi une effrayante sensation de vertige.

La rafle avait eu lieu durant la semaine qui avait suivi mon départ. Et, si j’en jugeais par les moyens mis en œuvre, il était pratiquement impossible que Sue fût passée entre les mailles du filet.

Même si elle n’avait pas voulu m’attendre, on l’y aurait forcée, comme toutes ces filles prises dans la rafle. Ces filles dont le seul crime était d’avoir cédé à la tentation de faire l’amour et qui, aujourd’hui, s’alignaient de part et d’autre de la rue des Fleurs, indifférentes et conditionnées.

J’éclatai d’un rire nerveux, me soulageant bruyamment de ce poids qui pesait sur ma poitrine. Qui aurait pu se douter que les Néopurs, ces chastes et féroces gardiens de la Rationalité, avaient été les premiers à employer des techniques irrationnelles ? Et, surtout, qui aurait pu deviner qu’ils en avaient usé pour créer les condits — des filles de joie ?

J’éteignis le terminal et quittai la pièce. Je me sentais fort, décidé. Les nouveaux éléments en ma possession allaient me permettre de convaincre Manuel, mais ce n’était pas là le plus important.

Le temps de la lutte contre des fantômes ou des moulins à vent était fini. Je m’étais trouvé un adversaire. Et celui-ci avait les traits de Merteuil Filvini.