CHAPITRE XIV – EN ATTENDANT LE SOLEIL

Je me retournai vivement, oubliant que j’étais toujours enchaîné à Sue. Lorsqu’elle se raccrocha d’instinct à mon épaule, elle en profita pour y enfoncer ses ongles, me rappelant que c’était une véritable bombe à retardement que j’avais arrachée aux Néopurs. Je l’écartai d’un coup de coude en reportant mon attention sur l’homme qui venait de nous apostropher de si curieuse manière.

Grand, maigre, pourvu d’une tignasse grise et hirsute, il portait les lambeaux d’un uniforme que je reconnus comme celui des dissidents mexicains du siècle précédent. Les révoltes contre le Néo-Puritanisme avaient été nombreuses, mais aucune d’entre elles n’avait paru aussi proche de réussir que celle des peones de la côte ouest du Mexique. Guidés par un demi-fou aux ambitions napoléoniennes, ils avaient eu le temps de s’emparer des deux tiers de la province avant d’être écrasés à Monterey. J’avais sans doute en face de moi l’ultime survivant de l’armée en déroute.

— Ils auraient pu faire attention, reprit-il. C’était le seul flipper. Avec quoi il va jouer, maintenant ?

Il parlait très mal la mondelangue. Se trouvait-il dans la pièce lorsque nous avions jailli de la machine ? Vraisemblablement pas. Il se comportait en effet comme s’il nous prenait pour de simples vandales.

— C’est pas des manières, continuait-il. Arriver d’on ne sait où et casser la seule distraction d’un pauvre vieux…

— Vous n’êtes pas plus vieux que moi.

Un sourire ambigu apparut sur les lèvres crevassées.

— Il parle ! Il va peut-être lui expliquer comment il compte lui remplacer le flipper, alors ?

— Il ne le remplacera pas ! s’écria Sue.

Le visage de l’homme se durcit.

— Elle parle aussi… (Il s’approcha et tendit une main vers Sue qui recula d’un bond.) Elle ne veut pas qu’il la touche ?

— Non, elle ne veut pas ! On ne la touche pas comme ça ! Il faut d’abord payer !

— Tais-toi ! intimai-je.

L’évolution de la situation me prenait une fois de plus au dépourvu. J’avais commencé à décrocher de la réalité avec mon rêve de la nuit précédente, ce rêve qui n’en était pas un, et le voyage à travers les jeux d’arcade avait achevé de me désorienter. J’avais beau me dire que l’idée de ce mode de transport inédit avait dû m’être soufflée par le fouinain, j’éprouvais toujours des difficultés à accepter la manière insensée dont nous avions échappé aux griffes de Filvini.

L’attitude de Sue me surprenait également. Elle semblait avoir renoncé à m’insulter et à me démoraliser. Mieux : elle venait de se ranger à mes côtés en prenant ma défense face au dissident. Avait-elle fini par comprendre — et accepter ? — qu’elle ne retournerait jamais rue des Fleurs ? Ou bien la Perturbation entamait-elle déjà son conditionnement ? La seconde solution semblait la plus logique, car il était peu probable que la résignation entrât dans la programmation des condits… Mais méfiance tout de même. Cette fille était un piège.

— Où sommes-nous ? repris-je. Je veux dire… Dans quelle partie du monde ?

— Et il ne sait même pas où il se trouve ! ricana le dissident. Il est sûr d’être bien dans sa tête ?

— Tout à fait bien. Alors ?

— Ils n’ont qu’à venir. Il leur montrera.

L’homme quitta la pièce. Après une brève hésitation et un échange de regards vide de sens, nous lui emboîtâmes le pas. Le flipper se trouvait dans le bar délabré d’un hôtel en ruines, dont le style sobre évoquait les premières années du XXIe siècle. Il dressait sa silhouette érodée au creux d’une cuvette aride encadrée de formations rocheuses déchiquetées. Il était difficile de dire si le soleil venait de se lever ou allait se coucher, mais l’uniforme en lambeaux de notre hôte plaidait en faveur de la première hypothèse ; nous nous trouvions donc vraisemblablement en Amérique du Nord, dans un secteur délaissé du désert mexicain.

Il nous entraîna sur une ancienne route crevassée qui montait entre des parois abruptes. Je ne tardai pas à transpirer abondamment. Malgré l’heure matinale, il faisait une chaleur étouffante. Lorsque nous arrivâmes au point le plus élevé de la piste, étroit défilé dont les flancs balafrés indiquaient qu’il avait été ouvert à l’aide de dynamite, une bouffée d’air plus frais, chargé d’iode, parvint à mes narines. J’inspirai profondément. Sous moi, presque à mes pieds, s’étendaient les eaux bleues d’un océan qui devait être le Pacifique.

— Ils se dépêchent ; il n’a pas que ça à faire.

La route descendait à présent, enchaînement saccadé de lacets et d’épingles à cheveux. Aux deux tiers de la pente, le dissident s’engagea sur un sentier rocailleux sinuant à flanc de montagne, qui menait à un promontoire tourmenté planté au bord de l’océan. Une cabane de tôle ondulée le surmontait, construction déséquilibrée qui n’aurait pas déparé dans un bidonville ; nous y entrâmes.

Les murs étaient couverts d’affiches délavées, de slogans tracés à la bombe à peinture, de drapeaux indépendantistes — une pyramide aztèque sur fond rouge — et de clichés jaunis et craquelés, qui représentaient pour la plupart des groupes de militaires, paradant avec orgueil dans leurs uniformes flambant neufs, ou errant, dépenaillés, dans des décors d’Apocalypse.

Avant — après…, songeai-je tristement.

— Ils ont faim ?

— Un peu.

Le dissident ouvrit une cantine métallique, d’où il tira une miche de pain bis et une boîte de corned beef. Nous mangeâmes en silence, arrosant la nourriture sèche et trop salée d’une bière tiédasse à l’odeur de levure.

— Ils peuvent dormir, maintenant.

— Vous ne nous avez toujours pas dit où nous étions, dit Sue — ses premiers mots depuis fort longtemps.

— Ils sauront plus tard. Ils ne sont pas à la minute ?

— Il a raison, dis-je. Dormons.

Je m’étendis sur un matelas poussiéreux et je fermai les yeux. Sue resta assise un moment, puis elle finit par s’allonger à mes côtés. Le sommeil vint très vite car j’avais besoin de récupérer. Il me fallait me résigner, admettre que j’avais soixante-dix ans, un âge où l’action était tout à fait déconseillée — même avec l’assistance d’implants de survie.

Je rêvai, et c’était un vrai rêve, cette fois. Je rêvai de vieillards édentés et parkinsoniens chevrotant dans les couloirs gris d’un hospice aux allures de labyrinthe. Ils tendaient vers moi leurs doigts tremblants et leurs bras décharnés en me suppliant de venir les rejoindre, mais je passais sans m’arrêter, l’estomac noué, à la recherche d’une sortie qui n’existait peut-être pas.

Du moins, pas pour moi.


La souffrance m’éveilla.

— Elle a tenté de le tuer, dit le dissident.

Je m’assis avec peine. Un liquide tiède coulait le long de ma gorge et de ma poitrine. Je palpai la plaie par bonheur superficielle qui s’ouvrait non loin de ma jugulaire. J’avais eu de la chance. Le dissident était intervenu juste à temps. Une seconde plus tard, et tous mes problèmes existentiels auraient été résolus. De manière définitive.

Le vieil homme relâcha Sue, qui se recroquevilla au pied du mur branlant, tandis qu’il se penchait pour ramasser un couteau de table, dont la lame émoussée était maculée de sang vermeil.

— C’est sa faute. Quand il a vu les menottes, il aurait dû deviner qu’elle était dangereuse. C’est une criminelle ?

— Non. Une pauvre folle.

— Et où l’emmène-t-il comme ça ?

— Vous avez un bandage ?

Il jeta le couteau dans l’évier et prit un linge dans un placard. Je l’appliquai sur ma blessure.

— Pourquoi as-tu fait ça ? demandai-je à Sue.

— Si tu meurs, je retournerai rue des Fleurs.

— Pour y être esclave.

— Tu ne peux plus dormir. Tu ne peux plus me tourner le dos. À la moindre occasion…

— Pas de chantage. Je ne te libérerai pas.

— Alors, je te tuerai.

Garcia agitait la main d’un air admiratif.

— Elle a du caractère. Il est sûr qu’il a fait le bon choix ?

— Vous ne comprenez pas. Je voudrais la guérir.

— Loco…, murmura-t-il. Les fous sont sacrés. Il ne doit pas lui faire de mal.

— Je n’en ai pas l’intention.

— Ramirez n’en avait pas l’intention non plus. Il voulait les calmer, les renvoyer chez eux. Ils ont refusé — alors, il les a massacrés !

— Qui était Ramirez ? m’enquis-je.

— Le gouverneur de la province. Il désirait les apaiser, et il y serait peut-être parvenu. Il ne voulait pas de violence. Ce sont les Néopurs qui les ont tués. Mais Ramirez était leur main. Il n’a pu qu’obéir.

La vue du sang l’avait ramené des années en arrière, à ce jour où il avait vu couler celui de milliers d’hommes. Il me parut soudain pitoyable et terriblement vulnérable. Pauvre vieux.

— Y a-t-il eu beaucoup de survivants ? demandai-je.

— Quelques dizaines. (Il se leva et alla ouvrir la porte de la cabane.) Ils viennent ? Il va leur montrer où ils sont.


Des formes humaines étaient perchées dans des postures inconfortables sur d’énormes blocs de granit émergeant de l’océan. Ce n’étaient que des silhouettes hiératiques, semblables à des statues de cire, mais elles abritaient la vie malgré leur immobilité totale. Leurs regards, que je devinais vides — ou, au contraire, illuminés par quelque béatitude mystique — étaient tournés vers l’ouest, vers le point où le soleil ne tarderait plus à s’abîmer dans l’eau étale du Pacifique.

La terre s’achevait là, sur un cap entouré de brisants. Je fis un pas en direction des silhouettes figées. La main du dissident se posa sur mon bras pour me retenir.

— Il ne va pas plus loin.

— Nous sommes à la pointe sud de la Basse-Californie, non ?

Il hocha la tête, les rides creusées par l’amusement.

— Il n’est pas si stupide qu’il en a l’air.

— Ce sont eux, les autres dissidents ?

— Oui.

— Que font-ils ici ?

— Ils attendent le soleil.

Sue émit une exclamation étouffée. Je ne pus empêcher un sourire narquois d’apparaître sur mes lèvres.

— En regardant vers l’ouest ?

Le dissident bomba son torse maigre. Les pans lacérés de son uniforme battaient ses cuisses dans le vent tiède.

— L’univers achève sa phase d’expansion. Il va bientôt se contracter à nouveau, et son histoire se déroulera à l’envers…

— Ils risquent d’attendre longtemps.

— Ils vivent pour cette Attente. Il peut comprendre ça ?

— Mais il faudra des siècles pour…

— Le temps ne compte pas pour les Attentifs. (Le dissident ramassa le sac qu’il avait un instant posé à terre.) Ils viennent. Ils vont l’aider à les nourrir.

Une barque vermoulue reposait sur le sable d’une petite crique peu profonde. Le dissident la mit à l’eau et nous nous y entassâmes. Quelques coups de rame suffirent pour nous amener au pied du bloc déchiqueté où se tenait le premier Attentif. Notre hôte escalada le piton rocheux, avec une agilité étonnante pour un homme de son âge — qui devait être aussi le mien, ou à peu près —, et nous cria de lui passer le sac. Je le lui lançai. Il m’aurait été difficile de le suivre sur son perchoir, alors que Sue n’attendait qu’une occasion pour obéir à son conditionnement.

Alimenter ces statues vivantes nécessitait une patience infinie. Une fois installé, en équilibre instable, auprès de l’un d’eux, leur nourrice dépenaillée devait lui ouvrir la bouche de force — s’il ne bâillait pas en permanence — afin de glisser dans l’œsophage un tuyau de faible diamètre, à l’extrémité duquel venait s’adapter un entonnoir, où le dissident versait un brouet verdâtre composé de fruits, de légumes et de mie de pain soigneusement broyés et étendus d’eau. Le tout prenait entre dix minutes et un quart d’heure par sujet. Les Attentifs étant au nombre d’une trentaine, notre hôte leur consacrait donc le plus clair de son temps.

— Pourquoi prend-il soin d’eux ? lui demandai-je, parodiant sa façon de parler, lorsqu’il fut redescendu du piton.

— Il faut bien les nourrir… Personne d’autre ne s’en occuperait et leur Attente risque d’être longue. La sienne…

— Lui aussi, il attend le soleil ?

— Il attend, oui. Il était là bien avant la venue du premier d’entre eux, il sait ?

— Et que faisait-il là ?

— Il les attendait.

— Il savait qu’ils allaient venir ?

— Que quelqu’un allait venir, oui. Quelqu’un qu’il soignerait et nourrirait, qu’il essuierait et abreuverait…

— Et s’il venait à disparaître ? coupa Sue.

Une lueur étrange fulgura dans les yeux du dissident.

— Il vivra tant qu’ils vivront. Jusqu’au lever du soleil.

— À l’ouest ?

— À l’ouest.

Quelque chose me disait que l’Humanité n’était pas au bout de ses surprises.


— Maintenant, ils doivent partir ou attendre, annonça le dissident quand la barque fut à nouveau tirée sur le sable.

— Pardon ? laissa échapper Sue.

Je n’accordai aucune attention aux paroles du Mexicain. Je n’avais d’yeux que pour cette vieille jeune femme que j’aimais. Son conditionnement faiblissait-il sous les coups de boutoir de la Perturbation ? Recouvrait-elle peu à peu son libre-arbitre ? Hormis son attaque sournoise durant mon sommeil, elle n’avait eu aucune réaction agressive depuis notre voyage insensé à travers les jeux d’arcade.

La Perturbation avait commencé à entamer sa personnalité de surface — de cela, j’étais certain. Mais je devais prendre garde aux faux espoirs et aux pièges tendus par les Néopurs. Sue ne s’était peut-être amadouée que pour mieux me surprendre et me jouer un mauvais tour… En d’autres circonstances, cette expression aurait pu me faire sourire, mais Sue avait déjà essayé de me tuer et il était à craindre qu’elle ne recommençât.

— La nuit est tombée, dit le dissident. Durant cette nuit, l’univers va peut-être commencer à se contracter, ce qui mettra fin à l’Attente. Mais seuls les Attentifs pourront voir le soleil se lever à l’ouest pour la première fois. Ils ont gagné ce droit par leurs souffrances et leurs espoirs déçus. Si le vieil homme et la putain ne partent pas, ils doivent attendre, ils comprennent ?

— Ils s’en vont, dis-je. Mais où peuvent-ils aller ?

— Il y a un observatoire à une quinzaine de kilomètres d’ici. Il pense qu’on leur y prêtera un glisseur. Mais pourquoi ne veulent-ils pas attendre ? Ils ont des soucis, il le sent. Attendre serait une solution.

— Il faut faire face à ses ennuis, murmurai-je.

— Pour les éliminer, ajouta Sue.

Je frémis. Je ne savais que trop bien ce qu’elle entendait par là.


Nous fîmes une pause lorsque nous arrivâmes en vue de l’observatoire, dont la coupole érigée à flanc de montagne se dessinait, blanche, sur le fond étoilé de la nuit. Nous avions marché cinq heures d’affilée dans un véritable chaos rocheux, empruntant des sentiers où même une chèvre ou un bouquetin auraient été saisis par le vertige. Sue, exténuée, se laissa tomber à terre, me forçant à m’asseoir à ses côtés. Nous étions tous deux couverts d’une poussière grisâtre agglutinée par la sueur. Je notai qu’une de mes bottes commençait à bâiller. Les sandales néopures de Sue avaient bien moins souffert, mais sa robinforme portait de nombreux accrocs consécutifs à la traversée des bosquets d’épineux qui, de temps à autre, barraient le chemin.

— La température baisse, dis-je platement.

— Tu as vraiment besoin de toujours l’ouvrir ? C’est déjà assez pénible d’être obligée de te suivre !

Le conditionnement était toujours là. Plus fort que jamais. Sue s’était pourtant adoucie, ces derniers temps. Ce phénomène de fluctuation de sa personnalité me préoccupait de plus en plus. Je n’avais aucun moyen de savoir en compagnie de qui je me trouvais.

— J’ai besoin de te parler, soufflai-je.

Elle se redressa et me fixa avec colère. La souffrance monta en moi. J’aurais tant voulu lire un autre sentiment dans ses yeux changeants.

— Moi, je préfère que tu la fermes.

— Comme tu voudras.

Nous nous remîmes en marche un peu plus tard. Le sentier cheminait le long d’une arête rocheuse lacérée par l’érosion. Nous nous trouvions à l’endroit le plus vertigineux, où deux falaises à pic plongeaient vers les ténèbres de vallées encaissées, lorsque Sue tenta de se jeter dans le vide, m’entraînant à sa suite. Nous luttâmes enlacés sur la crête. Sue essayait désespérément de nous faire basculer dans l’abîme, mais je réussis finalement à l’assommer et, la chargeant sur mes épaules, je repartis vers l’observatoire.

Arrivé devant celui-ci, j’eus un moment d’hésitation. Mon signalement était-il parvenu dans cette contrée reculée ? La bâtisse ne comportait pas d’antenne tridi, mais il existe d’autres vecteurs pour l’information. Décidant que je n’avais de toute manière pas le choix, j’écrasai le bouton de la sonnette.

L’homme qui m’ouvrit était grand et mal bâti ; l’une de ses épaules, comme froissée, se repliait suivant un angle bizarre vers un cou porteur d’une large tache de vin. Un excentrique : même à l’époque, une telle malformation pouvait être corrigée en quelques heures à peine.

— C’est bien la première fois que j’ai un visiteur, dit-il. Entrez, vous devez être épuisés.

S’il vit la chaîne d’acier qui m’unissait à Sue, il n’émit cependant aucun commentaire. Je le suivis jusqu’à une chambre claire et spacieuse où mon hôte me fit signe de déposer mon fardeau. Je m’exécutai, puis cherchai la clef des menottes — pour m’apercevoir que je l’avais égarée.

— Vous avez un laser ?

Il s’éclipsa, revint avec un petit instrument utilisé en micro-électronique. Je m’en servis pour couper un maillon, sous le regard inquisiteur de mon hôte. Puis nous passâmes dans une pièce voisine qui tenait lieu de cuisine et de laboratoire ; casseroles et appareils compliqués s’y entassaient dans un désordre total, parmi les reliefs de nourriture et les résidus d’expériences ratées. Je m’y sentis immédiatement en terrain connu ; cet endroit ressemblait de façon frappante à l’antre d’un savant fou tel que l’imaginaient les auteurs des pulps des années 1930, cet âge d’or où l’on croyait encore possible de construire une fusée dans une arrière-cour pour mettre le cap sur la Lune.

— Un peu de café ?

J’acceptai. L’homme à l’épaule froissée s’empara d’un récipient, le rinça et y jeta quelques pincées de poudre, avant de le remplir d’eau et de le poser sur un bec Bunsen. Puis il vint s’asseoir en face de moi et demanda :

— Que faites-vous par ici ?

— Nous avons eu un… accident.

— De glisseur ?

— Notre moyen de transport, éludai-je, nous a abandonnés sur le littoral, près de ces gens qui attendent le soleil…

Un sourire se dessina sur le visage mal rasé de mon hôte.

— Alors, vous avez fait la connaissance de Garcia ? Drôle de type, hein ?

— Pas tant que ça.

— Vous trouvez ? Alors qu’il perd son temps à s’occuper de schizos qui, prétend-il, resteront là tant que le soleil ne se sera pas levé à l’ouest ?

Il se tapota la tempe du bout de l’index.

— Pourquoi pas ?

— Ne me dites pas que vous croyez à ces fariboles !

— J’ai renoncé à distinguer le possible de l’impossible. Vous ne vous êtes pas demandé pour quelle raison j’étais enchaîné à Sue ?

— Je n’osais pas vous poser la question. Vous êtes un flic ?

— Non.

— Alors, vous l’avez enlevée ?

— En quelque sorte. C’est une condit.

— Une quoi ?

— On a divisé son esprit en lui posant une seconde personnalité qui domine son corps, tandis que la première…

Je n’eus pas la force de poursuivre. La fatigue et la tension nerveuse accumulées avaient eu raison de ma résistance. Et, subitement, j’éprouvai le besoin de me confier à quelqu’un, à n’importe qui.

— J’ai traversé la Longue Nuit, repris-je, et j’ai vieilli au rythme terrestre tandis que Sue gardait sa jeunesse tout en faisant le trottoir. À mon retour, j’ai dû me battre pour la reprendre à ses souteneurs ; seulement, elle refuse de me reconnaître… Mais ce n’est rien à côté du reste ! Un fouinain m’a parlé, et tout a commencé à déraper : mon esprit a volé dans l’espace en compagnie d’un… Gestalt formé par les Doux-Dingues, un Matraqueur m’a téléporté via les couches de l’univers, j’ai rencontré une fille douée d’hyper-empathie, des gens qui dansaient à travers le temps, un salvoïde qui… Mais je ne vois pas pourquoi vous me croiriez !

L’homme se leva, massant d’un geste machinal son épaule déformée.

— Oh si, je vous crois, dit-il lentement, comme s’il se demandait si, moi, j’allais le croire. J’ai d’excellentes raisons de vous croire… Puisque vous avez été naute, vous devez posséder quelques connaissances en astronomie.

— Suffisamment pour distinguer un trou noir d’une géante rouge.

L’infirme claqua des doigts, puis prononça quelques mots en espagnol. La lumière baissa, tandis qu’une projection tridi représentant une portion du ciel se matérialisait au centre de la pièce. Je laissai échapper un soupir en identifiant le Bouvier.

— Vous connaissez cette constellation ? (Je hochai la tête.) Ne remarquez-vous rien ?

— Il manque certaines étoiles.

— Il s’agit pourtant de l’image que capte en ce moment le télescope principal de l’observatoire.

— Vous voulez dire que les étoiles manquantes ont disparu ? Qu’elles se sont éteintes ?

— Exactement.

Alors, ce que j’ai vu lors de mon trip avec les Doux-Dingues était réel… Les étoiles s’éteignent. Une à une. À cause de la Perturbation ?

Puis-je faire confiance à cet homme ? Il faut que quelqu’un sache, tout de même. Si je venais à disparaître…

Je me levai pour aller me placer au centre de la projection. Je tendis le bras ; Arcturus semblait désormais posée sur la paume de ma main. Je repliai les doigts, dissimulant l’éclat orangé de l’étoile géante.

— Comme ceci ? Je connais l’origine de ce phénomène.

— Vous avez bien de la chance, ironisa mon hôte.

— Le soleil ne m’a pas tapé sur la tête. Je dis la vérité.

— Eh bien, allez-y, expliquez-moi…

Je dépliai les doigts. Ma main était vide.

Et le passé revint à la charge.


Il y avait une particularité que j’ignorais, un détail qui n’était pas signalé dans mon contrat de pilote. Pour les Néopurs, le sexe était quelque chose de sale et de répugnant, sans doute en raison du plaisir qu’il pouvait procurer. La seule jouissance qui fût tolérée était celle qui accompagnait la conception — et encore ne devait-elle pas être trop intense. En cela, le Néo-Puritanisme laissait loin derrière les excès de l’ère victorienne.

Bien que la durée subjective d’un voyage interstellaire ne dépassât jamais en temps normal quatre ou cinq mois pour les pilotes, l’O.P.E.H. considérait que cette longue solitude les rendait vulnérables à certaine tentation jadis assouvie par un dénommé Onan. On leur posait donc à l’aube de leur départ un genre de verrou mental, analogue à celui qui empêchait Manuel de porter atteinte aux Néopurs. Et l’on évitait bien entendu de les prévenir.

Ce blocage rendait les nautes incapables de se masturber. Ils ne pouvaient toucher leur sexe qu’en l’absence de toute pensée lubrique. Dans de telles conditions, la plus petite érection, la moindre poussée de désir devenait une véritable souffrance.

En général — je l’avais appris depuis —, cette situation était relativement bien acceptée. Il ne s’agissait en somme que d’un mauvais moment à passer. Arrivé à destination ou de retour sur Terre, un pilote trouvait toujours une femme compatissante qui acceptait de l’épouser pour la durée de son séjour. Avant la libération des mœurs consécutive à la victoire expansive, les nautes se mariaient à chaque escale — et, pour que la morale restât sauve, leur femme était considérée comme veuve après leur départ.

À nouveau, mon cas avait été différent. Les quelques semaines que j’aurais dû passer dans l’espace s’était transformées en quarante-huit années — près d’un demi-siècle de privation. De frustration. Or la banque de données clandestine du Niagara recelait des dizaines, des centaines de films érotiques ou pornographiques… Après Onan, c’était ce bon vieux Tantale qui pointait le bout de son nez.

À mon arrivée sur la Planète de Montgomery, j’étais devenu un authentique psychopathe — dangereux, de surcroît.

Je l’ignorais encore en accomplissant les manœuvres d’approche pour satelliser le vaisseau autour de la petite planète bleue. Une navette était venue s’accoler à l’un des sas. Trois hommes étaient montés à bord. Parmi eux se trouvait un Néopur. À sa vue, j’avais eu une crise de démence. Saisissant une barre de métal, j’avais entrepris de le réduire en bouillie. La rage écarlate de la folie haineuse brûlait en moi comme une nova.

Ses compagnons m’avaient maîtrisé, assommé et ligoté.

Trop tard. Le Néopur n’avait pas survécu. Sur Terre, un tel crime aurait été aussitôt puni de mort, sans jugement. Mais nous nous trouvions à vingt-trois années de lumière du Système solaire, et l’auteur de ce crime était un naute, le seul homme à pouvoir ramener le Niagara vers la Terre à travers la Longue Nuit. Sans compter que le gouvernement local éprouvait certaines sympathies pour le M.L.C., et que j’étais l’homme qui avait sauvé des milliards de téra-octets de culture. On avait donc décidé de me soigner.

Je m’étais retrouvé dans un hôpital psychiatrique bâti sur une petite île corallienne, à quelques centaines de kilomètres de l’archipel principal de la planète. Je ne me souviens pas des deux premiers mois de mon séjour, que j’ai passés dans un état de crise perpétuelle. Malgré les neuroleptiques, j’agressais à la moindre occasion les infirmiers, les médecins et même les visiteurs venus me féliciter pour mon acte « héroïque ».

Puis, peu à peu, les traitements avaient commencé à faire de l’effet. Je pense aujourd’hui que l’approche de la Perturbation avait quelque peu aidé à ma guérison, mais je n’en ai aucune preuve concrète. Tout ce que je sais, c’est que ce feu qui me dévorait de l’intérieur s’est progressivement apaisé — sans jamais réussir à s’éteindre, toutefois.

Un jour, mon médecin traitant m’a tendu un petit objet d’une matière noire, lisse et tiède. Le frotteglisse. Cet instrument thérapeutique d’un genre nouveau avait été réalisé avec l’aide d’un réducteur de têtes originaire d’Octaël. Les Octans étaient un peuple humanoïde à l’équilibre mental instable ; près de la moitié de leur population souffrait à des degrés divers de troubles de la personnalité. Quand le psychiatre en question avait appris mon existence, il s’était de lui-même proposé pour tenter de me guérir. Je crois qu’il songeait depuis longtemps à expérimenter sur un Terrien les techniques éprouvées sur sa planète natale.

Les médecins chargés de mon cas — qu’ils jugeaient désespéré — lui avaient donné le feu vert et il avait façonné le frotteglisse. Dès que mes doigts s’étaient refermés sur le petit gadget, j’avais senti qu’il était fait pour moi. Rien que pour moi.

En une semaine, j’étais guéri — ou presque. Dès que je sentais la colère ou le désespoir monter en moi, je m’emparais du frotteglisse et quelques mouvements du pouce ou de l’index provoquaient la sécrétion de substances bien plus apaisantes que les tranquillisants. À en croire l’Octan, l’utilisation du gadget rétablissait en effet l’équilibre chimio-électrique du cerveau. Rien que ça.

J’avais été libéré la semaine suivante. On m’avait conseillé d’employer les deux mois qui me restaient avant le départ à me détendre. Mais comment faire, alors que vingt-quatre ans de solitude m’attendaient dans les ténèbres glacées de la Longue Nuit ? Sans le frotteglisse, j’aurais irrémédiablement basculé dans la démence. Lui seul m’avait permis de tenir le coup.

Quand j’avais consulté la banque de données clandestine, une fois en route vers la Terre, j’avais constaté qu’on en avait supprimé tous les films mettant l’accent sur le sexe. Pour atténuer ma frustration ? On aurait mieux fait de me fournir une compagne.

Mais aucune femme n’aurait accepté de passer un quart de siècle enfermée dans les quelques centaines de mètres carrés du poste de pilotage d’un voilier interstellaire — surtout en ma compagnie. Et, même s’il s’en était trouvé une, je n’en aurais de toute manière pas voulu.

J’avais une compagne. Une compagne intérieure qui se nommait Sue. Nulle femme n’aurait pu la remplacer. Je me frustrais moi-même, en quelque sorte, peut-être pour me punir… Mais cette frustration était moins pénible que celle que j’éprouvais durant le voyage aller, car Sue était au bout de la nuit, au bout de la Longue Nuit, au bout de ce voyage qui n’en finissait pas. Je l’espérais, je le sentais, je le savais…

Sue attendait, par-delà les décennies et les années de lumière. Mais elle attendait rue des Fleurs le retour d’un autre que moi.


Pour la première fois, je racontai à quelqu’un l’intégralité de mon histoire. Je parlai du temps qui ne s’était pas contracté en approchant de C et du blocage relatif à la masturbation, de ma terreur lorsque j’avais découvert que j’étais condamné à plus de vingt ans de solitude et de ces crises de démence qui s’étaient emparées de moi. Je décrivis par le menu les multiples traitements psychiatriques que l’on m’avait fait subir. Et, tandis que mon récit progressait, il me semblait qu’une force nouvelle coulait dans mes veines fragiles.

J’avais cessé d’avoir peur.

J’en étais arrivé à ma rencontre avec le salvoïde en fuite, lorsque l’astronome, dont le nom était Peter, ouvrit un placard et en tira un flacon dont l’étiquette portait une tête de mort. Il rinça rapidement deux verres, sans cesser de m’écouter, et y versa un doigt de liquide violacé.

Je m’interrompis pour lui demander de quoi il s’agissait.

— Un poison de première qualité, ironisa-t-il. Fabrication personnelle. Cinquante degrés d’alcool, quelques milligrammes d’un euphorisant de synthèse, une dose raisonnable de ∆9 Tétrahydrocannabinol et une bonne quantité d’un puissant reconstituant du foie. Vous pouvez en boire autant que votre organisme le supportera, vous n’aurez pas la gueule de bois.

— Belle invention, estimai-je.

Je trempai mes lèvres dans le liquide, dont la couleur me rebutait quelque peu. Outre la brûlure de l’alcool, j’éprouvai une brève sensation de fraîcheur, tandis qu’un arrière-goût délicieux imprégnait mes papilles.

— Et cette merveille a un nom ? demandai-je en tendant mon verre vide.

— Je l’ai appelée Purple Haze.

— Comme cette chanson de Jimi Hendrix ?

— Vous connaissez Hendrix ?

— Je vous l’ai dit, j’avais à ma disposition l’une des banques de données les plus complètes en ce qui concerne l’ère pré-néopure.

Peter en était à son troisième verre et s’en servait déjà un quatrième. Il paraissait surexcité.

— Quand je suis arrivé ici, il y a une dizaine d’années, l’observatoire n’avait pas été occupé depuis un siècle. Il y avait un de ces f-f-foutoirs ! J’ai dû passer deux mois à tout mettre en ordre. Dans un genre de placard, j’ai trouvé des livres, des cassettes et des bandes vidéo. Les livres étaient en loques, les cassettes et les bandes magnétiques pour la plupart démagnétisées… Il n’y avait au total que trois ou quatre m-m-morceaux d-d-d’audibles. Purple Haze était de ceux-là. Mais ne vous arrêtez pas, votre histoire me passionne.

— Parler donne soif…

Peter eut un rire strident. Il était déjà bien éméché.

— Vous reprendrez bien une larme de ce breuvage divin ? me proposa-t-il.

— Avec plaisir. Mais dites-moi, ça met longtemps avant de faire effet ? Je ne sens que l’alcool, pour le moment.

— M-m-moi aussi…, répondit-il en me servant. C’est bizarre. En temps normal, au bout de deux verres…

Je tressaillis. Un détail oublié venait de remonter à la surface de ma mémoire.

— J’ai une explication, déclarai-je. La même que pour tout le reste, d’ailleurs…

Puisque l’opium n’avait plus d’effet, pourquoi ne pas admettre qu’il en allait de même pour les drogues entrant dans la composition du Purple Haze ? Je repris mon récit là où je l’avais interrompu.


— Extraordinaire, commenta l’astronome lorsque je me tus. Dire que vous déteniez la clef de tout ceci et que vous l’aviez gardée pour vous jusqu’ici …

— Je n’ai guère eu l’occasion de partager mes réflexions, je vous l’ai expliqué. Et, d’ailleurs, qui m’aurait cru ?

L’infirme alla préparer deux tasses de café.

— Je vous crois. L’arrivée de cette… Perturbation est bien pratique pour un esprit scientifique, car elle permet de fournir une explication unique à tous les récents phénomènes irrationnels. Y compris ces nefs étrangères qui défilent au large du système solaire… Mais vous n’êtes pas allé assez loin, vous n’avez pas tiré les conclusions finales.

— Je serais heureux de les entendre.

L’astronome revint et posa les tasses sur la table.

— La Perturbation remet en question la plupart des théories scientifiques admises de nos jours — Rationalité, Relativité… Mais son existence implique d’autres prolongements logiques. Je suis persuadé qu’elle a en fait modifié de tout temps les lois physiques, la nature même du continuum ! Cette hypothèse peut vous paraître bien audacieuse, mais elle rend envisageable l’idée selon laquelle la Terre — et même chaque planète — s’est trouvée un jour au centre de l’univers, et qu’elle était alors plate. Il est d’ailleurs possible que toutes les conceptions cosmologiques aient été exactes, à un moment ou à un autre — mais plus vraisemblablement à celui où elles ont été formulées…

— Je ne vois pas pourquoi…

— Réfléchissez ! Que nous apporte la Perturbation ?

— Un changement.

— Et dans quelle direction se produit-il ?

— Vers un progrès, apparemment.

— Bien mieux ! Jusqu’à son arrivée, nous vivions dans un monde gris et rationnel, dont nous connaissions les limites. Il n’y avait plus de place pour une certaine qualité de rêve dont l’homme a besoin — celle que véhiculait la fiction…

— La science-fiction ?

— Étonnant que vous connaissiez ce terme. Il est vrai que vous devez être un expert en matière de culture pré-néopure. Non, je voulais parler de la fiction au sens large. Littérature, cinéma, théâtre… Les Néopurs, au fond, n’ont fait qu’achever le travail, bien aidés par le Zeitgeist — l’esprit du temps. Cela dit, la science-fiction a bien été une de leurs premières victimes. Il était devenu impossible de croire, même avec la meilleure volonté du monde, aux pouvoirs parapsychiques, au vol P.V.Q.L. ou au transfert instantané… L’Homme — comme toutes les autres races évoluées possédant une Sphère d’Influence — avait établi et reconnu les limites de la science, nettement délimité ce qui relevait du domaine du possible et de celui de l’impossible.

« En résultat, le monde est subitement devenu clos, limité, étriqué ! Et les Néopurs ont accentué cet état de fait en imposant leur Morale exigeante. En outre, détruire l’art donnait plus d’importance à la réalité, car l’art est avant tout fiction. Aussi, lorsque les Expansifs sont arrivés au pouvoir, il s’est produit une — petite — révolution dans les mentalités. Les gens ont retrouvé le goût du délire et de la liberté, que leurs ancêtres avaient perdu un siècle et demi plus tôt. Mais au lieu de se tourner vers l’avenir, ils se sont réfugiés dans le passé, ils ont essayé de recréer une époque où le rêve existait encore ! Et ils ont échoué, vous l’avez constaté, parce que la Rationalité était passée par là et qu’elle avait tué ce rêve. La libération demeurait superficielle ; en profondeur, nul ne pouvait être réellement sincère…

— Vous prêchez un convaincu, mais ça ne me dit toujours pas où vous voulez en venir.

— J’y arrive. Un phénomène identique s’est produit à l’époque de Galilée et de Copernic. Le monde était figé par la mentalité chrétienne. Et des gens sont arrivés, qui ont dit : « Non, ce n’est pas comme ça, c’est autrement, vous vous trompez tous… » Ce faisant, ils ont repoussé les frontières du possible, ils ont étendu le Cosmos qui, dès lors, devenait infini. Puis il y a eu Einstein. En découvrant la courbure de l’univers, il a en quelque sorte refermé celui-ci. Einstein était un grand adversaire de la physique quantique, vous savez ? Tout comme Wertheimer, d’ailleurs, qui s’est contenté d’achever le travail avec sa Théorie de la Rationalité.

« Dès lors, l’homme se retrouvait confronté à une situation analogue à celle du Moyen-Âge chrétien : un monde limité, qui ne pouvait apporter que des surprises limitées. Mais il continuait malgré tout à essayer de rêver d’un monde infini, où tout était encore possible…

— Vous voulez dire que l’homme a créé la Perturbation ?

— Vous me comprenez mal. La Perturbation a touché d’autres mondes avant la Terre. Des mondes qui avaient vécu des histoires similaires. Ces gens de Glo-Hezink… Sans doute ont-ils péri. Mais c’est la part irrationnelle de leur esprit qui les a tués. Ils ont « appelé » la Perturbation et elle a répondu à leur appel.

— Nous aussi, dans ce cas, nous l’avons appelée. Et, pourtant, elle a toujours été ! Elle n’a pas surgi du néant sur notre demande…

— La causalité est elle aussi bouleversée, qu’est-ce que vous croyez ? Cause, effet… Peut-être tous les peuples de l’univers ont-ils suivi le même chemin — de la matière indifférenciée vers l’unification de la race sous l’égide du Gestalt… Peut-être l’évolution est-elle partout identique, car suscitée par la Perturbation — et peut-être suscite-t-elle celle-ci. À moins que ce genre de relation ne doive être carrément supprimé !

— Ce que vous voulez dire…

— … C’est que nous ne sommes pas en train d’affronter la Perturbation, mais de traverser, de subir l’un de ses « points forts ». Elle est partout, elle y a toujours été. Ce n’est pas un phénomène ponctuel, comme un tsunami ou un tremblement de terre, mais une loi d’évolution de l’univers.

— Sh’ressch disait que son peuple, comme celui de Glo-Hezink, avait atteint un stade de développement scientifique équivalent à celui de la Terre actuelle lorsque l’on a observé les premiers phénomènes irrationnels…

— L’évolution serait donc linéaire ? Géographiquement linéaire ? Pourquoi pas ? Dans ce cas de figure, la vie — puis l’intelligence — apparaissent en avant de la Perturbation… Et il se produit un changement chaque fois qu’une impasse se présente.

— La Terre se serait mise à tourner par la volonté de Galilée ?

— Peut-être bien. Ou peut-être pas. Comment savoir ?

— Et que va-t-il arriver, désormais ?

— Le fouinain avait raison. La Perturbation n’est pas la mort. En ouvrant de nouveaux horizons, elle dilate démesurément l’univers… Elle est, en fait, l’Évolution — mais à un niveau si élevé qu’il nous échappe.

Une tornade hurlante jaillit dans la pièce, brandissant le tube bosselé d’une vieille lunette optique. Je levai le bras pour me protéger. L’arme improvisée heurta mollement mon poignet, comme si Sue, prise d’un subit remords, avait retenu son bras à la dernière seconde. Je repoussai ma chaise en arrière et esquivai le second coup.

L’astronome n’avait pas encore réalisé ce qui se passait.

La lunette rebondit contre le rebord de la table et sauta des mains de Sue. Plongeant en avant, je l’enlaçai de mes bras, pour tenter de la maîtriser. Ses yeux étaient révulsés et un filet de bave sanglante coulait le long de sa mâchoire. L’astronome, réagissant enfin, l’assomma d’un coup sec derrière la nuque.

Elle tomba à genoux, le visage dans les mains.

Peter se rua vers un placard, en tira un injecteur à distance dans lequel il glissa fébrilement une cartouche avant d’ajuster Sue. Le jet de liquide sous pression pénétra sous la peau pour aller s’infilter dans le réseau sanguin. Sue se tassa un peu plus sur elle-même.

— La personnalité de surface n’a pas supporté l’idée d’être anéantie, dis-je. Il est temps que nous allions à Paris. Sinon, elle finira bien par me tuer.

Peter avait recouvré son calme. Il se versa un grand verre de Purple Haze avant de me répondre :

— Je prépare le glisseur. L’aéroport…

— Nous prendrons le R.E.M. à Mexico. L’Office doit surveiller les aéroports, mais il lui est impossible de couvrir le Réseau dans son ensemble. Avec un peu de chance, nous passerons entre les mailles du filet.

— Mais il n’y a aucune ligne qui conduise en Europe depuis Mexico !

— Si : on vient de rouvrir la branche Kappa. Nous serons à Gibraltar en une heure à peine.

— Je l’espère pour vous.


Sue me suivait désormais avec une docilité exemplaire ; une minuscule pastille hypnotique collée au creux de son coude entretenait ses personnalités dans une hébétude permanente. Une fois à bord du long convoi annelé qui flottait au bord du quai, je lui suggérai de s’endormir. Puis, pour essayer de ne pas penser à ce qui arriverait si les lois régissant le magnétisme changeaient subitement lorsque nous filerions à mach 10 dans le tunnel sous vide, j’allumai la minuscule tridi et me branchai sur une chaîne d’infos.

Nous devions être aux abords du rift qui s’ouvre au fond de l’Atlantique, lorsque je tombai sur un reportage consacré à « la récente dégradation du comportement des salvoïdes ». Rejetant leur statut de biens mobiliers, les joyeux barbus revendiquaient désormais le droit de mener leur vie comme ils l’entendaient. Ils n’étaient pas du genre à prendre les armes, mais ils s’étaient soudain découvert un fort penchant pour une forme très particulière de terrorisme intellectuel. Ainsi, l’un d’eux était demeuré une soirée entière sans ouvrir la bouche, sauf pour roter après chaque gorgée de bière ; un autre avait répété plus de mille fois de suite le nombre 1825 sans donner la moindre explication, ni d’ailleurs prononcer d’autre mot.

Ces incidents avaient bien entendu entraîné une forte baisse de la demande. Si les salvoïdes cessaient d’être drôles, à quoi bon se ruiner pour en louer un ?

Le reportage se terminait sur un bref portrait de Victor Maguet, le propriétaire de l’A.L.S., qui déclarait d’un air gêné que plus de trente clones n’étaient pas rentrés à l’Agence au cours des trois dernières semaines, et qu’aucun d’eux n’avait donné signe de vie depuis. Il supposait qu’il s’agissait d’une action concertée et préméditée de longue date — ce que confirmaient les nombreuses lettres de revendication adressées la veille par les fugitifs aux rédactions des principaux médias planétaires.

J’éteignis le socle et fermai les yeux. J’espérais sincèrement que les salvoïdes réussiraient à obtenir leur émancipation. C’était une simple question de justice. Le moment était venu de combler le vide Jeury-Dick.

L’immense pendule holographique qui paraissait flotter sous la voûte translucide de la station indiquait dix-sept heures quand nous arrivâmes à Gibraltar. Noyés dans le flot des voyageurs, nous nous dirigeâmes vers la sortie. Il n’y avait pas l’ombre d’un policier, même en civil. Je commençais à me détendre, lorsque j’aperçus un jeune homme en uniforme de pilote qui regardait dans ma direction. Serrant plus fort la main de Sue, je l’entraînai d’un pas rapide en direction d’un couloir de correspondance. Le nautilus parut hésiter, puis il se lança à nos trousses en me criant :

— Halte, ou je fais feu !

Seul, j’aurais pu m’en tirer grâce à mes implants, mais Sue n’aurait pas pu suivre le rythme. J’obéis donc à contrecœur, demeurant toutefois à l’affût de la moindre occasion de fausser compagnie à cet empêcheur de cavaler en rond.

La manière désagréable dont il m’agita son thermique sous le nez me le rendit aussitôt antipathique. Un jeune frimeur, qui devait déjà s’imaginer racontant à ses petits-enfants comment il avait arrêté à lui tout seul Kerl, le naute assassin. Les pilotes formés depuis la victoire expansive se prenaient pour des durs. Il est vrai que les examens qu’on leur faisait passer n’avaient rien à voir avec ceux que j’avais réussis autrefois.

— Tu lâches la main de cette fille et tu me suis, dit ce jeune blanc-bec d’une voix qui se voulait ferme et volontaire. Doucement.

— Je ne lâche, ni ne suis personne, répliquai-je.

— Alors, je vais te tuer.

Je lus dans ses yeux qu’il n’était pas tout à fait convaincu de ce qu’il venait d’affirmer. Mon regard descendit jusqu’à son insigne d’affectation, qui portait le nom du Ludion, un moyen-courrier de douze millions de tonnes effectuant la liaison Terre-Sirius ; j’aurais pourtant juré que ce gosse n’avait jamais quitté le Système solaire.

Haussant les épaules, je lui tournai le dos et fis mine de m’éloigner. Il ne tirerait pas. À peine avais-je fait une dizaine de pas que j’entendis le bruit d’une course dans mon dos. Je n’eus qu’à me retourner au bon moment, le bras tendu dans la bonne direction ; le nautilus vint de lui-même s’assommer sur mon poing.

Sue était demeurée indifférente. Absente. La drogue agissait toujours.

La scène avait eu quelques témoins éloignés, mais ils n’osèrent pas intervenir. Prenant la main de Sue, je m’élançai vers la sortie. Nous venions d’atteindre les limites de la grande esplanade plantée d’arbres qui bordait la gare, lorsqu’une vingtaine de miliciens androïdes de l’Office jaillirent des profondeurs, fusil au poing. L’inconscience du jeune pilote avait été d’une brièveté rare. Sans doute aurais-je dû frapper plus fort, mais je ne voulais pas risquer de le tuer.

Il n’était plus question de prendre l’express de Paris, comme j’avais prévu de le faire. Dommage… La gare était à quelques centaines de mètres à peine.

J’avisai un très long magnétotrain de marchandises qui semblait sur le point de partir. Et si nous brûlions le dur ? Nul ne songerait à fouiller ce genre de convoi. Certes, je ne connaissais pas la destination exacte de celui-ci, mais en raison de la situation géographique de Gibraltar, il ne pouvait que remonter vers le nord. De surcroît, la porte coulissante d’un wagon était entrouverte, tentatrice…

En quelques enjambées, je franchis les voies qui me séparaient du train. Sue trébucha sur un rail et s’écorcha les genoux, mais elle n’émit aucune plainte. Je l’aidai à se hisser dans le wagon, y sautai à mon tour et refermai la porte. Si personne ne nous avait vu monter à bord, nous étions en sécurité. Pour l’instant.

— Eh bien, bonnes gens, comme disait la constante : on se planque ? gouailla quelqu’un dans les ténèbres.

Nul besoin de lumière pour deviner que nous venions de rencontrer un salvoïde en fuite.