CHAPITRE XIX – L’ABBAYE DES LUMINEUX

Après avoir quitté Jeanne, qui devait se rendre au cirque pour travailler son numéro, nous nous dirigeâmes à pied vers le pont Sully. Le salvoïde marchait quelques pas en arrière, une pipe bourrée de salsepareille rivée entre ses mâchoires. Malgré son costume anachronique, son identité ne faisait aucun doute. Il aurait été plus sage de raser sa barbe, mais il s’y était refusé — par pure bravade, à mon avis.

La situation des clones était bien plus grave que la mienne. Les médecins légistes n’avaient toujours pas déterminé la cause exacte du décès de Maguet, mais la disparition des salvoïdes les vouait à jouer le rôle de boucs émissaires. Coupables ou non, ils n’étaient, du point de vue de la loi, que des objets vivants, des biens mobiliers destinés à la vente ou à la destruction. Rien n’interdisait donc de mettre leur tête à prix.

Toute personne qui permettrait la saisie ou la destruction d’un vilain barbu recevrait cinq cents solars. Une somme suffisante pour allécher les dizaines de milliers de figurants obligés de vivre dans la misère pour les besoins de cette fichue mascarade, mais par bonheur trop faible pour motiver les trois millions de touristes venus passer du bon temps. Le petit peuple de Paris se rangeant traditionnellement aux côtés des apaches, il n’y avait pas lieu de trop s’en faire ; pourtant, je ne pouvais me départir d’une certaine inquiétude. Mon tempérament anxieux, sans doute.

L’incident que je redoutais eut lieu à l’entrée du pont. Nous traversions la rue, au milieu d’un groupe de colons vénusiens aux visages blafards, lorsque j’entendis le chuintement d’un thermique que l’on met sous tension. Accélérant d’instinct mon rythme vital, je plongeai à terre, entraînant mes compagnons avec moi. Le rayon ardent passa trop haut pour nous toucher, effleurant une femme élancée qui porta la main à son épaule brûlée avec un cri de souffrance. Si le salvoïde était resté debout, il aurait eu la poitrine carbonisée.

Le tireur se tenait à une quinzaine de mètres de nous. Le canon de son arme s’abaissait lentement vers le barbu. J’estimai ma vitesse subjective à plus de douze fois la normale ; je n’avais jamais été aussi rapide. Cela signifiait-il que mes implants fonctionnaient mieux sous l’influence de la Perturbation ?

J’avais parcouru la moitié de la distance qui me séparait de l’homme en cotte de maille dorée quand il réagit à mon attaque. Le canon du thermique commença à se relever pour m’ajuster. Trop vite. Beaucoup trop vite. Je n’avais pas d’autre solution que de me jeter dans ses jambes si je ne voulais pas me faire griller sur place. Profitant de mon élan, je plongeai en avant…

Un paysage lunaire. Desséché. Dans le lointain clopinent les silhouettes monstrueuses d’insectes chitineux gros comme des éléphants. Qui tous convergent dans ma direction.

Je voudrais m’enfuir, mais le sol s’est refermé sur mes chevilles, m’immobilisant à jamais. Les insectes se rapprochent au pas de course en agitant leur mandibules démesurées. Des araignées pourvues d’ailes nervurées se mettent à dégringoler du ciel. Grosses comme le poing, elles s’abattent sur moi par dizaines, par centaines…

Le chasseur de primes se débattait sur le trottoir, luttant contre des myriades d’arachnides qu’il était le seul à voir. Il se mit à hurler lorsque des traces de morsures apparurent sur ses mains et son visage.

Décidant sans doute que la leçon suffisait, le salvoïde ravala son hallucination. Son agresseur cessa de se débattre. Il gisait à présent dans le caniveau, les joues et le front couverts de cloques rougeâtres. Le barbu l’aida à se relever avec un sourire bon enfant. Il n’était vraiment pas rancunier ; le Gardien aurait pu en prendre de la graine.

— Oublie cette violence qui est en toi.

Repoussant la grosse patte posée sur son épaule, l’homme s’enfuit en courant vers Saint-Michel. Il n’était visiblement plus que terreur. Le salvoïde, pensif, le regarda s’éloigner. Puis il tira de sa poche une blague à tabac et entreprit de bourrer sa pipe de salsepareille séchée.

— Très belle réaction, commenta l’un des touristes qui avaient assisté à la scène.

— Vous l’avez mouché, renchérit une adolescente effrontée au visage couvert de maquillage protégeant des ultraviolets.

— Alors, vous êtes un salvoïde ? fit un Vénusien en combinaison blanche rayée de rouge. Un authentique salvoïde ? Je n’en avais jamais rencontré…

— Vous ne connaissez pas votre bonheur, ironisa Sue.

— Excusez-moi, dit le salvoïde, mais il se trouve que nous avons un saut dans le temps à effectuer. Nous reprendrons cette conversation plus tard, si vous le voulez bien.

Il s’éloigna en direction de la Bastille sans accorder un regard supplémentaire au Vénusien. Celui-ci se tourna vers moi, mais Sue m’entraînait déjà sur les traces du joyeux barbu.

Nous le rejoignîmes sur l’autre rive de la Seine. Assis à la terrasse d’un bistrot, il sirotait un baron de Tsing-Tao pression en lisant le journal. Il s’agissait d’une de ces publications évolutives, ces updated inventés au début du XXIe siècle, quand les progrès des réseaux télématiques et du matériel d’impression les avaient rendus possibles. Ils constituaient un véritable cauchemar pour les collectionneurs complétistes, chaque exemplaire étant en effet unique ; de fait, les doubles « parfaits » étaient devenus des objets très recherchés, car il en existait fort peu. Basé sur le principe d’une diffusion rapide et hyper-ciblée de l’information, le contenu des updated était adapté en fonction de l’heure et du lieu, ainsi que de la personnalité de l’acheteur, de ses passions et d’un certain nombre d’autres facteurs assez obscurs. Il vous suffisait de glisser une plaque dans une fente, d’indiquer votre âge, votre langue maternelle, votre profession, vos centres d’intérêt — et l’imprimante laser vous crachait en quelques secondes un tabloïde de plus de cent pages, dont les articles les plus récents avaient été rédigés un instant plus tôt.

— Alors, quoi de neuf dans le monde ? interrogeai-je en m’asseyant.

— Le Gardien a l’air très occupé à l’emmerder. Je viens de tomber — sans me faire de mal, rassure-toi — sur un entrefilet de dernière minute pas vraiment rassurant. Filvini prétend avoir piégé les réservoirs d’eau de Montmartre, et il menace de les faire sauter ce soir si tu ne lui es pas livré avant la tombée de la nuit.

Je demeurai interloqué. Je n’aurais pas pensé que le Gardien irait jusqu’à de telles extrémités. Grave erreur de ma part. Le Gestalt déviant ne reculerait devant rien pour assouvir sa vengeance. Des centaines de milliers de personnes mourraient s’il mettait sa menace à exécution. Et je savais qu’il n’hésiterait pas une seule seconde s’il obtenait la certitude que je me trouvais au nombre des victimes potentielles. Comme il n’avait pour le moment aucun moyen de s’en assurer, il recourait au chantage.

— Quand je pense que j’ai dû le supporter pendant cinquante ans…, soupira Sue. J’ai peut-être vécu tout ça dans le désordre, mais je me souviens à quel point il pouvait puer mentalement — une véritable infection !

— Alors si on le liquide, ça sera un infecticide, conclut le salvoïde avec une bonne humeur en partie feinte. Tu sais, Kerl, je crois que ce n’est pas la peine de s’en faire pour le moment. Si ça pète, ça pètera au crépuscule, pas avant.

— Au début du concert de Manuel…, soufflai-je. Non, ça n’a aucun rapport !

J’étais certain que l’idée qui venait de me traverser l’esprit ne m’avait pas été inspirée par le fouinain. Ce n’était pas dans sa manière d’établir ce genre de corrélation… disons synchronique. Je fermai les yeux pour essayer de me concentrer. Le gnome nous avait-il dit à quel moment la seconde vague de la Perturbation toucherait la Terre ? Non, il n’avait parlé que de « quelques heures »…

— Aucun rapport avec quoi ? insista le salvoïde.

— Avec l’arrivée du deuxième front.

— Tu crois que l’heure correspondrait ? demanda Sue.

— J’aimerais bien le savoir. Cette histoire de hasard — ou plutôt d’absence de hasard me trotte dans la tête. Je commence même à me demander si nous n’allons pas basculer dans un continuum déterministe, où tout serait fixé d’avance sans que nous puissions y changer quelque chose.

— À mon humble avis, tu extrapoles un peu trop, observa le clone. Mais je veux bien admettre que les événements ont tendance à converger. Tu veux parier que c’est au même moment que les Wags vont commencer à se battre ?

Il y eut comme un déclic à l’intérieur de mon esprit, et j’éprouvai la sensation qu’une lumière blanche et douce, délicieusement tiède, éclairait chacun de mes neurones.

— Toi, dis-je, très sûr de moi, tu as lu de la science-fiction.

Il me lança un regard intrigué. Sans sa barbe, ce n’était plus le même.

— De la SF ? Sûr. Mon original avait un pote qui en écrivait, tu sais ?

— Comment s’appelait-il ?

— Tu m’en demandes trop.

— Je croyais que les salvoïdes possédaient tous les souvenirs de leur original ?

— Une partie seulement — et pas toujours la même, d’ailleurs. Moi, j’ai hérité de ses lectures.

Je comprenais à présent d’où il avait tiré l’idée que si je songeais à remonter dans le passé, c’était en vue de le modifier. Par ailleurs, cela expliquait également l’étrange complicité qui m’avait lié à lui dès notre première rencontre. Aussi curieux que cela pût paraître, nous avions un fond culturel commun, qui avait exercé sur nous deux une influence suffisante pour que nous parvenions à nous entendre, malgré nos différences. Nous avions lu les mêmes livres, des livres dont la lecture incitait à expérimenter des modes de pensées autres, à ouvrir son esprit à des questions abstraites. La science-fiction était un jeu de l’esprit offrant des possibilités proches de l’infini. Dans un tel état d’esprit, changer l’Histoire devenait tout simplement banal.

Il n’y avait qu’un seul problème : lorsque j’avais lancé mon défi au fouinain, je n’envisageais pas une seule seconde de rester dans le passé — et encore moins d’y agir. À l’hôtel, j’avais été fort surpris de voir Sue, puis le salvoïde, embrayer sur cette idée comme s’ils la trouvaient tout à fait naturelle. Visiblement, nous continuions à partager quelque chose après la fin de l’expérience de la veille — des réflexions communes au niveau de notre inconscient, peut-être. Un tel phénomène aurait permis d’expliquer comment Sue, qui n’avait pas dû lire plus de trois ou quatre samizdats de SF dans toute sa vie, avait pu en arriver toute seule à la conclusion que quelqu’un devait retourner en arrière dans le temps — justement parce qu’elle n’était pas toute seule, parce qu’en un sens, nous pensions à trois, à plus, peut-être…

Mais dans ce cas, pourquoi Jeanne n’avait-elle pas participé à notre réflexion commune ?

— Tu rêves ? demanda Sue.

— J’essaye d’y comprendre quelque chose. (Je désignai le salvoïde.) Ça ne te choque pas qu’il parle de modifier le passé ?

— Non : c’est aussi mon idée.

— Mais que veux-tu changer ?

— Nous pourrions t’empêcher de partir — ou bien alors empêcher l’apparition du Gardien…

— Ou faire tomber le Néo-Puritanisme avec un peu d’avance sur l’horaire, renchérit le clone.

— Tout cela ne vous paraît pas un peu trop précipité ? Je veux dire que rien ne presse. Il sera toujours temps de…

— De voyager dans le temps ? coupa le salvoïde. Je n’en jurerais pas. L’état actuel du monde est éphémère ; il ne survivra pas à l’arrivée de la deuxième vague de notre amie la Perturbation. Les conditions sont exceptionnelles. Alors, si l’on n’y va pas tout de suite — enfin, avant la nuit —, il y a des chances que l’on ne puisse plus jamais y aller !

J’émis un soupir vaincu.

— Eh bien, ce sera une occasion de vérifier qui avait raison, de Barjavel ou de Damon Knight.

— Du calme, les spécialistes ! Comment voulez-vous qu’une néophyte comme moi comprenne de quoi vous parlez ? intervint Sue. Ce n’est pas rue des Fleurs que j’aurais pu apprendre ce genre de choses…

Décidément, elle reprenait vite du poil de la bête.

Je lui expliquai rapidement quelques-unes des différentes théories sur la question, du Voyageur imprudent — qui tue son ancêtre et, donc, l’ayant tué, n’existe plus, ce qui fait qu’il ne peut plus tuer son ancêtre, dont la descendance procrée jusqu’à lui donner le jour, lui permettant de remonter le temps et de tuer son grand-père — à L’Arbre du temps, qui introduit le concept de divergences de l’histoire, ou uchronies, se rattachant plus ou moins aux univers parallèles de la physique quantique.

— Je vois, commenta-t-elle lorsque je me tus. En fait, nous n’avons aucun moyen de savoir ce qui se passera si nous intervenons dans le passé. Et certains cas de figure sont plutôt réfrigérants… À quoi cela servirait-il de retourner en arrière et de modifier ce qui a été, si nous nous retrouvons ensuite incapables de rentrer… chez nous ?

— À susciter un autre Kerl et une autre Sue, qui vivront heureux ensemble au lieu d’être séparés pendant cinquante ans.

— Heureux ? Durant l’Ère néopure ? (Elle hocha pensivement la tête.) Tu as peut-être raison.

Passant soudain un bras autour de mes épaules, elle m’embrassa dans le cou, puis derrière l’oreille. Le salvoïde regardait ostensiblement ailleurs, un sourire goguenard sur ses lèvres pâles. Je me fis la réflexion que c’était d’un bien curieux chaperon que nous avions hérité.

— De toute façon, dit-il, ça ne sert à rien de causer dans le vide. On va les voir, ces fameux Transylvaniens ?


L’updated que j’achetai vingt minutes plus tard sur le boulevard Voltaire titrait sur les menaces de Filvini. Bien qu’elle assurât qu’il n’entrait pas dans ses intentions de céder au chantage, la municipalité de Paris avait donné l’ordre de m’interpeller, pour me « protéger ». On ignorait toujours la réaction du Néopur à cette réponse mi-figue, mi-raisin, mais ce que je savais du Gardien m’incitait à penser qu’il la tiendrait pour un signe de faiblesse.

Je ne jetai même pas un coup d’œil au reste du journal avant de le tendre au salvoïde, qui le parcourut d’un œil vif. Ma boulimie d’informations était guérie ; je ne ressentais plus le besoin d’emmagasiner savoir et références, culture et anecdotes. Parce que le Néo-Puritanisme ne menaçait plus les produits de l’imagination humaine ?

J’eus comme une illumination lorsque je poussai la porte de la salle de spectacle où j’avais dansé à travers le temps au milieu des Transylvaniens. Je comprenais désormais pourquoi le renouvellement tant attendu n’arrivait toujours pas, pourquoi l’art et la mode se fourvoyaient dans la copie et le revival. C’était une simple question de génération. La défaite néopure remontant à moins de vingt ans, les premiers êtres humains à n’avoir connu que l’Ère expansive n’étaient pour l’instant que de jeunes adultes dont la vision du monde mettrait des lustres avant de réussir à s’imposer. C’était d’eux que viendrait le changement.

D’eux — et de la Perturbation, bien entendu.

La salle était vide. On avait balayé les serpentins, cotillons et autres résidus de la fête de l’Union transylvanienne. Une demi-douzaine de veilleuses bleutées répandaient de vagues halos de clarté qui ne parvenaient pas à vaincre l’obscurité presque tangible.

— Puis-je vous aider ?

Bossu, contrefait, un bandeau noir sur l’œil, l’homme sortait tout droit d’un mauvais film d’horreur. Les mutilations volontaires qu’il s’était infligées me donnèrent mal au ventre. Même sous anesthésie, il fallait un sacré courage et/ou une bonne dose de folie pour accepter cela.

— Je cherche les Transylvaniens, dis-je en évitant de regarder la cicatrice en Y qui lui barrait la joue gauche. Vous savez où je pourrais les trouver ?

L’homme ricana ; il lui manquait la moitié des dents.

— Encore un allumé ! Pour sûr, que j’sais où les trouver ! (Il jeta un rapide coup d’œil à Sue, puis son regard tomba sur le salvoïde et il eut une réaction d’effroi.) Un salvo ! Vous vous baladez avec un salvo !

Le barbu se planta face à l’homme, demeurant toutefois à une distance respectueuse ; les jambes écartées, les mains à quelques centimètres des hanches, il jouait les cow-boys, malgré son accoutrement ridicule. Soudain, il brandit ses deux index raidis en criant « Bang ! » d’une voix tonitruante. Le bossu tressaillit, puis son expression s’adoucit ; il alla même jusqu’à se fendre d’un sourire malaisé.

— Enfin… Çui-là n’a pas l’air méchant.

— Parce qu’il y a de méchants salvoïdes ? intervint Sue.

L’homme secoua la tête.

— Y en a, oui… Ceux qui s’en sont pris à de pauvres types qui leur avaient rien fait. De toute façon, les salvos sont hors-la-loi. Pour le moment, les flics ont trop de boulot avec le Carnaval, mais dès demain, ils vont coffrer tous les barbus ! Bon, cela dit, y a déjà les chasseurs de primes, ’videmment…

— Nous en avons rencontré un, précisai-je.

— Il n’est pas près de recommencer, ajouta Sue.

— D’habitude, c’est des coriaces. Vous avez dû tomber sur un jeunot…

— Toute son expérience ne lui a servi à rien, dit doucement le salvoïde. Nous ne nous laisserons pas détruire.

— T’es au courant de c’que font tes frères, mon gros ? Ils nous ont concocté la première guerre civile depuis cinquante piges !

— Nous étions venus pour les Transylvaniens, tentai-je de lui rappeler.

— Cinq cents rebelles ne font pas une guerre civile, objecta le barbu. Vous exagérez, mon cher.

Le bossu ne devait pas avoir le moindre sens de l’humour, car le ton ironique du salvoïde l’amena au bord de la fureur. Une fureur derrière laquelle se profilait l’ombre du Complexe de Frankenstein.

— Z’êtes des dangers publics, vous, les salvos ! Des catastrophes ambulantes ! (Il empoigna le clone par sa large cravate ornée d’une femme nue.) Avec tes putains de vannes et ta logique de merde, t’es capable de désorganiser une ville entière ! (Le bossu relâcha la cravate ; le salvoïde n’avait pas bronché.) T’es une arme, mon gars, une vraie bombe ! À midi, quinze ou vingt types comme toi ont déboulé dans le Vieux Forum des Halles ; en cinq minutes, ils avaient teint en bleu les tronches de quatre cents pèlerins ! C’est leur marque, y paraît !

— Il craque, constata le clone.

Sa froideur teintée d’un cynisme quelque peu goguenard parut apaiser le bossu.

— Excusez-moi, dit-il. J’suis sur les nerfs — la matinée devant la tridi, ça n’arrange pas son bonhomme. Vous êtes au courant de c’qui s’passe en ce moment ?

— En partie, répondis-je en exhibant l’updated que je tenais à la main.

Il roula des yeux égarés.

— Paraît que des étoiles se sont éteintes…, fit-il d’une voix surexcitée. Y a quelque chose qui rapplique à fond la caisse de l’aut’ bout de la Longue Nuit ! On sait pas c’que c’est, mais maintenant, on pige pourquoi les Néops se sont cassés — les rats !

Je posai sur son épaule une main qui se voulait rassurante.

La présence de Jeanne aurait été bienvenue dans cette situation délicate. Grâce à son don d’empathie, elle n’aurait eu aucune peine à trouver les mots justes pour calmer le bossu, qui semblait vraiment sur le point de basculer dans la démence.

— Vous n’avez pas de raison d’avoir peur, lui dis-je. Ce qui se passe en ce moment était déjà inscrit dans l’atome originel de l’univers, avant même le Big Bang !

Il me considéra bizarrement, un œil conquis et l’autre incrédule.

— Je vois pas bien où vous voulez en venir. Z’êtes un d’ces foutus prophètes, c’est ça ?

— Pourquoi avez-vous eu peur en voyant le salvoïde ?

— Y a de quoi quand c’est l’monde, l’univers tout entier qui devient salvo, non ?

Il finit par recouvrer son calme et nous obtînmes enfin l’explication de ses propos décousus. Un scientifique « de très haut niveau » avait énoncé une théorie « révolutionnaire », selon laquelle l’intrusion d’événements irrationnels était due à l’existence des salvoïdes. Mêlant psychologie, linguistique, physique et rhétorique, il avait construit une argumentation assez cohérente pour convaincre une chaîne tridi de le laisser l’exposer au sacro-saint journal de treize heures — dont l’origine remonte, dit-on, aux tous premiers âges de la télévision.

— Vous voulez y jeter un œil ? J’ai tout enregistré.

— Ça ne me dit rien, intervint Sue.

— Elle a raison, renchérit le salvoïde. Nous cherchons les Transylvaniens, me permettras-tu de te le rappeler ?

— C’est de toi qu’il est question. Tu devrais t’y intéresser…

— À quoi bon ? intervint Sue. Ce type se trompe, de toute manière. Nous savons très bien que les salvoïdes n’y sont pour rien.

— Il y a un détail que je voudrais vérifier.

Le bossu passa dans une petite cabine voisine de la scène et glissa un cristal-mémoire dans un tridiscope. Le scientifique en question apparut devant nous, au-dessus d’une plaque invisible. C’était un homme d’une quarantaine d’années, au regard vif et aux gestes précis. Le savant génial comme on se l’imagine généralement, avec blouse blanche immaculée, lunettes cerclées d’or et cheveux soigneusement peignés.

Sa théorie tenait bien le coup — pour qui ignorait l’existence de la Perturbation. Il partait du principe que la différence fondamentale qui existait entre les clones à l’humour meurtrier et le commun des mortels se traduisait par la déstabilisation de la « soupe psychique commune, produit virtuel des inconscients humains » — je le cite mot pour mot. Cette « soupe » entretenait la cohérence de la réalité ; l’arrivée massive des barbus sortis de l’hibernation y avait fait l’effet d’un bouleversement. En tout état de cause, d’après le génie de service, notre univers dégénérait à cause de la logique salvoïde, « ce cancer de l’inconscient collectif, cette lèpre de l’harmonie universelle »…

Il y avait de quoi impressionner pas mal de monde, des naïfs et âmes sensibles aux mystiques de pacotille et profiteurs de tout poil. D’ailleurs, en y réfléchissant bien, cette théorie n’était peut-être pas totalement erronée… Il paraissait en effet évident que les joyeux barbus possédaient désormais un certain pouvoir sur la réalité, même s’il n’atteignait pas les sommets décrits par le chercheur aux cheveux trop bien coiffés.

— Farfelu, décréta le salvoïde. Farfelu mais assassin. Je crois que je vais me raser, tout compte fait…

Sue lui tendit avec un large sourire la bombe dépilatoire qu’elle avait emportée en prévision de ce revirement — dont elle m’avait confié un peu plus tôt qu’elle le tenait pour inévitable. Avec une grimace de résignation, le salvoïde entreprit de s’enduire le visage de mousse bleuâtre.

— T’as raison, mon gars ! le félicita le bossu. Les salvos vont tomber comme des mouches. J’aurais un flingue, là, peut-être que je te buterais. T’as l’air sympa, mais t’es trop dangereux. Faut que tout redevienne normal, tu piges !

— Il n’y est pour rien, assurai-je.

— Vous êtes qui, pour balancer des affirmations comme ça ?

— Il s’appelle Kerl, dit Sue. Kerl Kasperl.

— Et je cherche toujours les Transylvaniens, rappelai-je, histoire de changer de conversation.

— Vous connaissez le coin ?

— Un peu.

— Vous savez où se trouve l’abbaye des Lumineux ?

— À deux rues d’ici.

— Eh bien, c’est là. Bon, maintenant, vous me foutez le camp ! Je suis bon bougre, mais je veux pas d’ennuis. (Son regard glissa vers le salvoïde qui essuyait sur son visage la pâte grisâtre faite de mousse et de poils confondus.) Tu peux vraiment pas essayer de penser autrement, mon gars ? Juste pour que ce bordel s’arrête…

— Je suis ce que je suis, énonça le salvoïde. Et, pour le moment, je suis mon idée.


Comme nous l’apprit la C.I. parisienne lorsque nous la consultâmes à ce sujet, l’abbaye des Lumineux avait été érigée peu avant l’aube de l’Ère néopure, par une secte inoffensive qui recherchait la Vérité absolue dans les illuminations colorées du LSD et des psilocybes mexicains. Cette joyeuse bande d’allumés possédait des conceptions architecturales un tantinet particulières, qui devaient beaucoup aux modifications psychiques et visuelles induites par les hallucinogènes en question.

Leur abbaye reflétait cette esthétique déséquilibrée. Coincée entre deux immeubles massifs du troisième quart du XXe siècle, elle dressait vers le ciel ses treize tours de verre coloré où jouaient les rayons du soleil. Le bâtiment lui-même ressemblait à un corps humain roulé en boule, dans le dos duquel étaient plantées les fragiles flèches translucides. Un visage monumental débordait de la façade ; dans sa bouche grande ouverte sur un cri d’extase se dessinaient les battants poncés avec soin d’une porte d’orichalque.

Je la poussai. Le hall d’entrée avait dû être repeint durant l’Ère néopure pour dissimuler les fresques psychédéliques des Lumineux, mais la peinture s’était écaillée avec le temps, révélant des fragments de scènes impossibles à identifier. À quelle activité pouvait bien se livrer cet homme aux cheveux fous dont les mains disparaissaient sous une vaste tache jaunâtre ? Que représentait cette accumulation de virgules chatoyantes, sur le mur de droite ? Et surtout, qui pouvaient bien être ces personnages morcelés dont les corps nus avaient jadis couvert le plafond ?

— Vous venez danser ?

J’avais déjà vu cet adolescent habillé en groom, le soir où j’avais découvert l’existence des Transylvaniens. C’était lui qui gardait l’entrée de la salle de Danse. Je choisis de me faire reconnaître. Le groom, qui se souvenait parfaitement de moi, me glissa en confidence que les Transylvaniens n’étaient pas près de m’oublier ; Frank N. Furter, le fondateur de l’Union, aurait donné de trois à cinq années de sa vie — prétendait-il — pour connaître la longueur de mon dernier saut temporel.

— Les autres sont au réfectoire, conclut le groom en désignant une porte peinte d’un ∞ écarlate. Si vous voulez mon avis, vous allez vous tailler un vif succès, vu la manière dont vous avez disparu…

Le réfectoire était une longue salle dont les arches romanes supportaient d’immenses vitraux courbes dessinant des motifs complexes. Je reconnus au passage un anneau de Möbius, mais la plupart des structures de verre teinté n’évoquaient rien pour moi — hormis, bien sûr, la rosace monumentale, au fond de la salle, qui représentait les Douze Grandes Découvertes Scientifiques, de la Roue à la Rationalité. L’abbaye avait visiblement servi de lieu de réunion aux adeptes de la Science Morale et Rationnelle, cette religion sans divinité créée par les Néopurs pour tenter de contrôler le besoin de spiritualité qui réside en chaque homme.

Mais au centre de ce vitrail, là où aurait dû se trouver le P massif qui était le symbole de la Pureté, le soleil ne faisait étinceler qu’un point d’interrogation violacé. Je voulus y voir un trait d’humour ; je me trompais peut-être.

Une centaine de personnages aux costumes voyants déjeunaient en silence, assis autour de longues tables en forme de croissant. L’un des convives se leva pour nous accueillir. Bas résille, porte-jarretelles, chevelure bouclée piquée d’étoiles et corset pailleté — je reconnus sans hésiter le chanteur du groupe qui rythmait la Danse des Transylvaniens.

— J’espérais que vous viendriez, dit-il. Je suis Frank N. Furter, docteur ès physique et guide spirituel des Transylvaniens.

Nous nous présentâmes. Le travesti n’eut aucune réaction particulière en apprenant qu’il se trouvait en présence d’un salvoïde. Sans doute n’était-il pas au courant des derniers développements de l’actualité. Ou alors il s’en fichait. Les Transylvaniens attablés, quant à eux, poursuivaient paisiblement leur repas. De temps à autre, l’un d’eux nous lançait un coup d’œil intrigué, sans jamais s’attarder à nous observer — une discrétion tout à fait inattendue de la part d’individus aussi exhibitionnistes.

— Décidément, dit Furter, c’est Einstein qui vous envoie !

— Plutôt Langevin, rectifiai-je. Si nous sommes ici, c’est pour une raison bien précise… Nous voudrions employer votre Danse pour remonter jusqu’à l’Ère néopure.

Le travesti cessa de respirer et son visage blêmit sous le maquillage outrancier.

— Extraordinaire, laissa-t-il tomber. C’est à croire que le hasard n’existe pas.

— Ou plus.

Notre hôte haussa un sourcil peint et étonné.

La naissance de l’Union remontait à quatre ans. Frank Nathaniel Furter était alors un jeune physicien à qui l’on avait confié un important travail de recherche sur la nature de la quatrième dimension. Selon l’axiome dit du Temps corpusculaire, inclus par Wertheimer dans sa théorie, la durée était discontinue, constituée d’une succession d’infimes instants. Frank désirait identifier ce qui se trouvait entre les corpuscules.

Il avait très vite réussi à faire quitter le cours normal du temps à des objets — dont aucun n’avait reparu —, puis à des animaux — qui, tous, étaient revenus quelques secondes avant ou après leur départ. Pour les plantes, les résultats s’étaient révélés assez variables, mais la preuve était faite qu’il fallait être vivant pour revenir de là-bas ; avec cette belle inconscience des chercheurs passionnés par leurs travaux, Frank N. Furter avait décidé de se projeter à son tour hors du temps.

Dès sa réémersion entre les corpuscules — ou plutôt, rectifia-t-il, au-dessus d’eux —, sa perception du temps s’était retrouvée radicalement modifiée. Les corpuscules n’étaient pas alignés, comme le prétendait Wertheimer, mais juxtaposés — et tous se touchaient !

Comme il l’avait supposé, le retour n’était qu’une affaire d’instinct. Un instinct si basique que même un rosier le possédait — mais pas un cactus, pour quelque mystérieuse raison. Lorsqu’il eut réintégré son laboratoire, Frank Furter ne songeait qu’à faire partager l’expérience quasiment mystique qu’il venait de vivre. Il persuada des amis, des collègues et quelques illuminés séduits par la petite annonce accrocheuse qu’il avait diffusée sur diverses chaînes tridi. Et chacun d’eux acquit cette perception différente au cours de son voyage.

La découverte primordiale, celle qui avait donné naissance à l’Union transylvanienne, était que les appareils compliqués gros consommateurs d’énergie et les drogues psychotropes que Frank N. Furter employait jusque-là pouvaient être remplacés par une danse bien particulière — le time warp —, dont les participants, à condition d’avoir tous déjà expérimenté le saut hors du temps, finissaient par former une entité collective qui ressemblait fort à un proto-Gestalt capable de se déplacer vers le passé ou l’avenir, d’une dizaine de secondes au maximum.

L’Union était née tout naturellement, sans guru — Furter se refusait à jouer ce rôle — ni règle morale précise, tandis que l’intérêt scientifique passait au second plan pour être remplacé par le plaisir du jeu. Un jeu peut-être dangereux, car les sauts temporels paraissaient agir comme une drogue sur les Transylvaniens. Leur existence s’était retrouvée entièrement organisée autour des trois séances hebdomadaires où ils dansaient à travers le temps. Un folklore décadent avait peu à peu vu le jour — déguisements, maquillages, lieux étranges faisaient désormais partie intégrante de ce qui ressemblait de plus en plus à une cérémonie un rien frappadingue.

Mais, conclut Frank Furter, cette époque un peu folle était désormais révolue. En grande partie à cause de moi : lors de mon irruption dans la salle où se déroulait la Danse, j’avais en quelque sorte détourné celle-ci à mon profit, alors que je ne possédais même pas cette perception particulière qui caractérisait les Transylvaniens. J’avais dansé avec eux — avant de disparaître subitement, ce qui ne pouvait signifier qu’une seule chose : j’avais effectué un saut d’une durée supérieure aux dix secondes qui étaient la limite jusque-là. Je réfléchis un instant avant de répondre. J’avais une idée — assez abstraite, il est vrai — de ce qui s’était passé. Le fouinain s’était servi de l’effet de distorsion créé par les Transylvaniens pour me projeter plusieurs jours dans l’avenir, un peu comme un naute utilise le champ gravifique d’un astre pour accélérer la course de son vaisseau. Mais je ne me voyais pas l’expliquer à Frank Furter ; cela nous aurait emmenés trop loin, et j’avais hâte de vérifier mon hypothèse — et, je crois, d’affronter à nouveau l’Ère néopure. Je jouai donc les ignorants, sous les regards ironiques de Sue et du salvoïde, qui avaient eux aussi compris de quoi il retournait.

— C’est bizarre, en effet, grommelai-je.

— Quelle a été la durée de votre saut, en fin de compte ?

— Un peu moins de trois jours.

Le physicien travesti émit un sifflement.

— Donc, la limite des dix secondes a bien été abolie… Je me demande s’il en existe une autre.

— C’est pour le découvrir que je suis ici. Nous voudrions remonter dans un passé vieux d’une cinquantaine d’années. (Je lui indiquai la date exacte.) Vous pensez que c’est possible ?

— Peut-être. Je n’ai rien sur quoi me baser. Cinquante ans… Ça ne coûte rien d’essayer. J’avais d’ailleurs prévu un saut de quelques mois pour cet après-midi… Étonnant que vous soyez arrivé aujourd’hui… Mais pourquoi voulez-vous retourner là-bas ?

— Pour y opérer quelques modifications, dit le salvoïde.

Frank Furter fronça les sourcils. Il y avait de la perplexité dans son regard.

— Le temps n’étant pas linéaire, je doute que… Mais bon, c’est votre affaire.

— Les paradoxes ne vous inquiètent pas ? s’enquit Sue.

— Seule l’expérimentation permettra d’en établir les conséquences — si paradoxes il y a, bien entendu. J’ai essayé d’en créer un lors d’une Danse, au tout début. Nous nous étions dédoublés, ce qui signifiait que nous allions faire un bond en arrière quelques secondes plus tard. J’ai voulu nous empêcher de l’effectuer. Sans résultat. Le saut devait avoir lieu, et ma volonté n’y pouvait rien. Alors si vous désirez changer le passé, allez-y, tentez votre chance ! Mais je crains que vous ne couriez droit à l’échec. En outre, je préfère vous prévenir que je ne peux pas vous garantir la précision du saut. Sur une telle distance temporelle, la marge d’erreur a toutes les chances d’être considérable. Nous nous déplaçons d’instinct, ne l’oubliez pas.

— Essayons toujours, dis-je. On verra bien ce que ça donnera.


— Nous ne sommes pas d’accord, déclara Igor, le porte-parole des Transylvaniens.

— Alors que l’élargissement du champ de transfert est un fait incontestable ?

— Ils ont peur, Frank. Ils disent que ce n’est pas naturel, que l’homme n’est pas fait pour voyager dans le temps — enfin pas si loin.

— L’homme a le droit de faire tout ce que lui autorise la Nature, intervint Sue. Si vous avez vaincu le temps, c’est parce qu’elle l’a bien voulu.

— Brad a parlé d’un vieux livre, insista Igor en secouant la longue mèche blanche qui pendait devant son œil gauche. Il y est question de paradoxes temporels, de modifications de l’histoire débouchant sur des catastrophes…

— Des hypothèses ! rugit Frank N. Furter, qui commençait visiblement à perdre patience. Avant nous, personne n’a expérimenté le voyage dans le temps. Nous sommes les premiers. Les pionniers.

— De quel livre s’agit-il ? m’enquis-je.

— La Patrouille du temps.

Frank Furter émit un ricanement dédaigneux.

— De la science-fiction ! C’est tout ce que tu as trouvé pour me convaincre ? Des affabulations ?

Igor parut peiné. J’étais moi-même gêné par le mépris qui se lisait sur le visage de Frank N. Furter.

— Affabulations, peut-être…, intervins-je. Mais il est arrivé qu’elles se vérifient.

— Tout à fait, insista Igor en m’adressant un regard reconnaissant. Jules Verne avait prévu qu’on irait sur la Lune, William Burroughs qu’on inventerait le radar, George Lucas que les nefs interstellaires…

— Où as-tu appris tout ça ? coupa Frank Furter.

— J’ai travaillé sur des documents antiques à l’université.

— Rue Censier ?

Igor ne releva pas la pointe d’ironie.

— Campus de Grenoble. Littérature pré-néopure et archéologie du XXe siècle post-nucléaire.

Frank Furter marchait de long en large, les mains derrière le dos, lisant au passage quelques lignes du journal posé sur le bureau de verre bleu. J’y jetai moi aussi un coup d’œil. Le spectacle de Manuel y était annoncé en première page.

— Écoute, Igor, reprit le physicien. Nous ne pouvons pas renoncer maintenant. Je comprends bien que, pour toi et pour les autres, la Danse n’était qu’un jeu vaguement mystique et décadent, que votre appartenance à l’Union ne signifiait pas forcément votre fidélité… Mais c’est moi qui vous ai montré comment jouer avec le temps. Si je n’avais pas été là, vous n’auriez jamais connu l’ivresse du Gestalt et de la plongée dans l’entre-temps… Alors, tout ce que je vous demande, c’est d’effectuer une seule tentative. Le passé est à portée de la main ; je voudrais que nous le touchions tous ensemble…

Igor hocha la tête, apparemment séduit par les arguments du travesti.

— D’accord, je vais essayer de les convaincre.

— Dis-leur qu’ensuite, ils seront libres de partir ou de continuer. Qu’ils le sont déjà. Je ne veux forcer personne.

— Je le leur dirai.

Le Transylvanien quitta la pièce d’une démarche hésitante, non sans m’avoir à nouveau lancé un coup d’œil — méfiant, cette fois-ci.

— Ils accepteront, affirma le physicien d’un ton confiant. Leur curiosité sera plus forte que leur peur.

— Espérons-le, marmonna le salvoïde.


Igor ne tarda pas à revenir, un pâle sourire sur ses lèvres fardées de noir.

— Ils sont d’accord, dit-il. Nous danserons ce soir pour la dernière fois.

— Parfait, commenta Frank N. Furter. Ont-ils fait des difficultés ?

— Ils n’ont posé qu’une condition : la durée de notre séjour ne devra pas dépasser trente secondes. Nous sautons, nous vérifions que la distance temporelle voulue a été franchie et nous revenons. Point à la ligne. Et crois-moi, j’ai eu du mal à les convaincre. L’idée de susciter un paradoxe les terrifie.

Frank Furter haussa les épaules. Il était visible qu’il ne craignait guère les paradoxes. J’étais même enclin à penser qu’il les souhaitait, en raison des informations qu’ils étaient susceptibles de lui apporter sur la nature de l’espace-temps.

— Une demi-minute, c’est un peu court pour changer l’Histoire, observa le salvoïde d’un ton grognon.

— Pas si les Transylvaniens repartent sans nous.

Sue émit un cri de surprise étouffé.

— Tu veux qu’on reste dans l’Ère néopure sans espoir de retour ?

— Bien sûr que non. J’ai mon idée sur la manière de revenir à l’époque actuelle.

Je m’apprêtais à la leur exposer, lorsque le salvoïde se mit à applaudir à tout rompre. Et ses paroles ne firent que confirmer qu’il avait compris où je voulais en venir.

— Bravo ! Je crie au génie ! s’exclama-t-il.


Après de longues recherches dans les archives de la Couverture informatique, nous avions choisi comme point de transfert un quai du canal Saint-Martin censé n’avoir subi aucune modification depuis deux siècles. Les musiciens avaient pris place sur une estrade et entamé le morceau habituel, tandis que les Transylvaniens s’échauffaient sur place avant d’entrer un à un dans la Danse.

Sue entoura ma taille de son bras.

— Décidément, tu n’as pas changé. Il te faudra toujours des passions, de grandes causes et de grandes questions pour te faire vibrer…

— Oui, mais cette fois, je t’emmène avec moi.

Nos lèvres se trouvèrent, nos langues se taquinèrent, nos corps se pressèrent avec passion l’un contre l’autre — puis, nous séparant à regret, nous imitâmes le salvoïde, qui venait d’entrer dans la Danse en gesticulant d’une manière parfaitement caricaturale.

Les premiers sauts, quoique brefs en comparaison du voyage par-delà les décennies qui nous attendait, permirent de vérifier que la barrière des dix secondes était bel et bien abolie. L’un d’eux, notamment, nous projeta quelques minutes dans l’avenir. Les Transylvaniens se retrouvèrent un instant face à eux-mêmes. Je me cherchai du regard — et me découvris, à mon grand soulagement, en train de tourner la tête dans ma direction.

Puis je vis celui avec qui j’étais en train de parler, mais je n’eus pas le temps d’en tirer la moindre conclusion quant au déroulement de notre escapade dans l’Ère néopure, car nous repartions déjà en arrière dans le temps.

Ce fut Frank Furter qui décida de l’instant du grand bond, lors d’un saut vers le passé. L’énergie utilisée rayonnait autour de nous en faisceaux colorés. Furter s’empara de ces faisceaux, les tordit comme autant de cheveux pour en faire une tresse, qui se déplia soudain en direction d’un corpuscule situé une cinquantaine d’années dans le passé.

Dès la réémersion, les Transylvaniens regardèrent autour d’eux, à la recherche d’un moyen de datation. Mais le quai présentait toujours le même aspect, et aucun calendrier complaisant n’indiquait la date.

— Repartons, gémit Igor, dont le front était couvert de sueur. Les paradoxes…

Je m’aperçus alors que Sue et le salvoïde n’étaient pas avec nous. Envahi par la pensée terrifiante qu’ils s’étaient peut-être perdus dans l’entre-temps, je voulus demander à Furter s’il savait où ils avaient bien pu passer, mais à cet instant, un homme jaillit de l’ombre, courant à perdre haleine. Je le reconnus aussitôt, parce que je m’attendais à le voir : c’était avec lui que je discutais quelques minutes — non : cinquante ans et quelques minutes — dans l’avenir. Les tenues des Transylvaniens lui arrachèrent un hoquet de surprise, tandis que la vue de sa robinforme suscitait en moi de désagréables souvenirs qui venaient tempérer ma joie de le retrouver après tant d’années.

— L’Ère néopure, dit quelqu’un, prouvant que je n’étais pas le seul à me sentir impressionné et accablé par cette preuve de notre réussite.

Frank Furter mit en marche le petit diffuseur musical qu’il avait emporté. The Time Warp s’éleva dans la nuit tiède et les Transylvaniens reprirent leur Danse sans se préoccuper de l’intrus, qui tournait à présent autour d’eux, les suppliant de lui servir d’alibi. Il allait de l’un à l’autre, les secouant, leur hurlant au visage des mots sans suite. Il paraissait au comble de la panique. Si les circonstances étaient bien celles que je supputais, il avait de bonnes raisons pour cela.

Face à l’absence de réaction des Transylvaniens, il se tourna vers moi, éperdu, des larmes plein les yeux. Un bruit de bottes provenant d’une rue voisine accentua son expression de terreur. Ce n’était qu’un gosse, mais la Loi de Rigueur ignorait la pitié ou les circonstances atténuantes.

Bien sûr, il ne me reconnut pas. Comment l’eût-il pu ?

— Aidez-moi, m’exhorta-t-il. Ils vont me tuer s’ils me prennent !

Les faisceaux multicolores rayonnaient à nouveau autour des Danseurs. Je sentis que Frank Furter avait commencé à tordre la trame du continuum ; les Transylvaniens auraient disparu dans quelques secondes à peine.

Ma conduite était toute tracée. En dépit de l’absence de Sue et du clone, je devais demeurer à cette époque, parce que je savais désormais ce que j’y étais venu faire. Sourd aux supplications de l’intrus, je le poussai sans ménagement au centre du cercle des Danseurs, à l’instant précis où ceux-ci entonnaient Let’s do the Time Warp again !

Ils s’évanouirent sans laisser de traces, entraînant avec eux Luc, le quatrième Programmeur sauvage, disparu la nuit de l’arrestation de Francis.